Aux États-Unis, près d’un adulte sur cinq a déjà discuté avec un chatbot d’IA entraîné spécifiquement pour agir comme un partenaire.
La tendance de la génération Z à se détourner des relations « traditionnelles » pourrait contribuer au développement d’une économie proposant des formules « clefs en main » pour entretenir des relations amoureuses avec des IA.
Dans son rapport annuel 2025, l’application de rencontre Hinge décrit les célibataires appartenant à la génération Z — les personnes ayant moins de 30 ans aujourd’hui — comme étant « curieux » vis-à-vis des outils d’IA et envisage d’utiliser l’intelligence artificielle uniquement comme un « outil » pour les assister dans leurs conversations plutôt que comme un « substitut » 1.
On voit néanmoins émerger de plus en plus de services proposant de créer des compagnons sur-mesure alimentés par l’IA.
Les chatbots conçus spécifiquement pour créer des liens romantiques ou sexuels rassemblent près de 30 millions d’utilisateurs actifs mensuels 2.
L’industrie propose notamment des services premium pour doter son compagnon d’une mémoire plus importante, afin de lui permettre de se souvenir de discussions passées ou de traits de personnalité 3.
En Chine, des applications mobile comme Xingye (星野), Zhumeng Dao (筑梦岛) ou Duxiang (独响) proposent de générer des thèmes et des intrigues dans lesquelles le compagnon IA et l’utilisateur peuvent vivre une réalité parallèle.
Aux États-Unis, 19 % des adultes ont déjà discuté avec un chatbot d’IA entraîné spécifiquement pour agir comme un partenaire romantique, selon un sondage conduit pour le Wheatley Institute de la Brigham Young University 4. Parmi les jeunes adultes de 18 à 30 ans, ce taux atteint près d’un homme sur trois (31 %) et près d’une femme sur quatre (23 %).
Si elles sont de plus en plus courantes, les relations entre humains et IA restent un sujet délicat. Plusieurs études notent que les consommateurs de ces services craignaient des moqueries de leurs proches 5.
Afin de tenter de briser ce tabou, l’application américaine EVA AI a organisé les 11-12 février à New York une « expérience », vraisemblablement la première de ce type, en réservant un bar à vin de Manhattan pour ses utilisateurs.
Ces derniers ont ainsi pu vivre un « date » réel, en « tête à tête » avec leurs compagnons numériques, ainsi que des « speed datings » avec la centaine de profils différents proposés par l’application 6.
Si les utilisateurs de services de compagnon d’IA s’engagent dans des relations numériques afin de rompre la solitude et reposent, parfois, sur leurs « partenaires » numériques pour obtenir un soutien émotionnel, celles-ci peuvent également présenter des risques.
Les IA n’ont pas tendance à questionner les décisions, réflexions ou choix — à part si elles ont été programmées explicitement pour —, mais donnent systématiquement raison à l’utilisateur.
L’absence de toute remise en question peut conduire à un renfermement et entraîner un rapport de dépendance malsain dans lequel l’utilisateur recherche plus une forme de validation qu’une véritable connexion.
Afin de lutter contre les formes de dépendance, le gouvernement chinois a publié fin décembre des propositions de règles visant à contraindre les plateformes à mettre en place des outils pour identifier l’état des utilisateurs et évaluer leurs émotions 7. Des limites pourraient aussi être imposées pour bloquer la génération de contenus violents ou obscènes.
Un an après J. D. Vance, le discours de Marco Rubio à la Conférence pour la sécurité de Munich tranche radicalement avec la ligne de Donald Trump sur l’Europe.
Sous les accents d’une ode appuyée à l’entrelacement transatlantique — et l’évocation d’une sublime « vassalisation heureuse » —, s’affirme moins la voix du chef de la diplomatie des États-Unis que celle d’un prétendant ambitieux à la Maison-Blanche de l’ère post Trump.
Après l’échec de J. D. Vance il y a un an, un nouveau proconsul s’est présenté à Munich avec un discours radicalement différent. Comme le vice-président des États-Unis, Marco Rubio n’a que peu parlé de sécurité, de défense ou même de guerre. À la place, le secrétaire d’État a livré une intervention d’une ambition extrême, tissant son histoire personnelle (« Et pourtant, me voilà, rappelé par ma propre histoire, que nos histoires et nos destins seront toujours liés ») à celle des États-Unis (« Nous serons toujours un enfant de l’Europe ») pour se fixer « la tâche du renouveau et de la restauration » de « la civilisation occidentale ».
Le storytelling presque académique de ce discours, qui évoque « les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la cathédrale de Cologne » comme un tour-opérateur proposant de faire le tour de l’Europe en un week-end, ou qui cite avec une ironie pop franchement ringarde Mozart, Shakespeare, Dante, les Beatles et les Rolling Stones sur le même plan, devient particulièrement étonnant lorsqu’on se rappelle qu’il émane d’une figure influente censée être placée directement sous l’autorité de Donald Trump.
En réalité, en lisant ce discours que nous publions ici dans sa version intégrale, on y perçoit moins la voix du chef de la diplomatie trumpiste que celle d’un candidat en campagne, désireux de se présenter comme une figure rassurante pour les élites européennes et transatlantiques afin de se projeter au-delà de la conjoncture politique immédiate.
Fait particulièrement révélateur : le secrétaire d’État n’a prononcé le nom de Trump que quatre fois dans son discours. Ce contraste évident avec les séances d’éloges embarassantes de Marco Rubio et des autres membres du gouvernement états-unien lors des réunions télévisées du cabinet en dit long.
Sa vision d’une Europe qui « peut survivre » et même « devenir forte » tranche nettement avec l’unilatéralisme brutal et asymétrique de la doctrine européenne de la Maison-Blanche, ainsi qu’avec les déclarations du président américain. Alors que Trump affirmait hier soir que « l’Europe est finie » et que la doctrine américaine énoncée dans la Stratégie de sécurité nationale vise toujours à provoquer un changement de régime et la dislocation des institutions européennes, tout en convergeant avec la Russie de Poutine, Rubio parle avec un discours aux allures de Kennedy d’un entrelacement des deux rives de l’Atlantique, d’une « frontière » et d’une destinée commune — particulièrement aberrante quand on la compare avec la réalité du pouvoir états-uniens : « c’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. C’est ici qu’ont émergé l’État de droit, les universités et la révolution scientifique. »
La salle a salué ce nouveau positionnement avec enthousiasme et le discours s’est conclu sous une ovation debout. Wolfgang Ischinger, le président de la Conférence de Munich sur la sécurité a évoqué un « soupir de soulagement » visible face à ce message de « réassurance » qui lui rappelait « des discours prononcés il y a des années ».
Que faut-il comprendre face à ce décalage extrême entre les mots de Rubio et les actes de son administration ? Faut-il y voir l’émergence d’une mécanique bien rodée de bad cop / good cop, un aggiornamento redoutablement plus efficace d’un discours de « vassalisation heureuse » enveloppée dans une doctrine de leadership incontesté, mais prétendument susceptible d’offrir aux alliés une trajectoire pour la force ? Ou bien, comme le confiait cette semaine à la revue une source états-unienne de premier plan, ce discours marque-t-il d’une manière définitivement explicite l’ouverture de la course pour l’après-Trump ?
À Washington, certains, y compris dans le cercle rapproché de Trump, parient désormais qu’à quelques mois des élections de mi-mandat extrêmement difficiles, l’avenir du Parti républicain se joue au-delà du président — et que Marco Rubio travaille à bâtir une synthèse inédite entre le mouvement MAGA et le GOP, en capitalisant sur son crédit international pour incarner — lui, fils de migrants cubains — une figure de transition durable.
Merci beaucoup.
Nous nous réunissons aujourd’hui en tant que membres d’une alliance historique, une alliance qui a sauvé et changé le monde. Vous savez, lorsque cette conférence a débuté en 1963, elle se tenait dans une nation — en réalité, sur un continent — divisé contre lui-même. La ligne séparant le communisme de la liberté traversait le cœur de l’Allemagne. Les premières barrières de barbelés du mur de Berlin avaient été érigées à peine deux ans plus tôt. Et quelques mois seulement avant cette première conférence, avant que nos prédécesseurs ne se réunissent ici pour la première fois, à Munich, la crise des missiles de Cuba avait placé le monde au bord de la destruction nucléaire.
Alors même que la Seconde Guerre mondiale restait vive dans la mémoire des Américains comme des Européens, nous nous retrouvions face à une nouvelle catastrophe mondiale, porteuse d’un type de destruction inédit, plus apocalyptique et définitif que tout ce que l’humanité avait connu jusque-là.
À l’époque de cette première rencontre, le communisme soviétique était en pleine expansion. Des milliers d’années de civilisation occidentale étaient en jeu. La victoire était loin d’être acquise, mais nous étions animés par un objectif commun.
Nous n’étions pas unis seulement par ce contre quoi nous luttions, mais par ce pour quoi nous combattions.
Ensemble, l’Europe et l’Amérique ont triomphé, et un continent a été reconstruit. Nos peuples ont prospéré. Avec le temps, les blocs de l’Est et de l’Ouest ont été réunifiés. Une civilisation a de nouveau été rendue entière.
Ce mur infâme qui avait scindé cette nation en deux est tombé, et avec lui un empire du mal, et l’Est et l’Ouest ne faisaient plus qu’un.
Mais l’euphorie de cette victoire nous a conduits à une illusion dangereuse : celle que nous étions entrés, selon l’expression consacrée, dans la « fin de l’histoire », que chaque nation deviendrait désormais une démocratie libérale, que les liens créés par le commerce remplaceraient l’idée même de nation, que l’ordre mondial fondé sur des règles — une expression galvaudée — supplanterait l’intérêt national, et que nous vivrions dans un monde sans frontières où chacun serait citoyen du monde.
C’était une idée insensée, qui ignorait la nature humaine et les leçons de plus de 5 000 ans d’histoire dont nous avons des traces écrites. Et elle nous a coûté très cher. Dans cette illusion, nous avons adopté une vision dogmatique du libre-échange sans entraves, alors même que certaines nations protégeaient leurs économies et subventionnaient leurs entreprises pour miner systématiquement les nôtres, fermer nos usines, désindustrialiser de vastes pans de nos sociétés, délocaliser des millions d’emplois de la classe moyenne et ouvrière, et confier le contrôle de chaînes d’approvisionnement critiques à des adversaires comme à des rivaux.
Nous avons de plus en plus externalisé notre souveraineté vers des institutions internationales, tandis que nombre de pays investissaient dans des États-providence massifs au détriment de leur capacité à se défendre. Et cela alors même que d’autres nations lançaient le plus rapide réarmement militaire de toute l’histoire humaine, n’hésitant pas à user de la force pour poursuivre leurs propres intérêts.
Pour complaire à un culte climatique, nous nous sommes imposé des politiques énergétiques qui appauvrissent nos peuples, tandis que nos concurrents exploitent le pétrole, le charbon, le gaz naturel et bien d’autres ressources, non seulement pour alimenter leurs économies, mais aussi pour s’en servir comme levier contre les nôtres.
Et, au nom d’un monde sans frontières, nous avons ouvert nos portes à une vague sans précédent de migration de masse qui menace la cohésion de nos sociétés, la continuité de notre culture et l’avenir de nos peuples. Nous avons commis ces erreurs ensemble, et ensemble nous devons désormais à nos peuples de regarder la vérité en face et d’aller de l’avant pour reconstruire.
Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis d’Amérique entreprendront de nouveau la tâche du renouveau et de la restauration, guidés par une vision d’avenir aussi fière, souveraine et vitale que le passé de notre civilisation.
Et si nous sommes prêts, si nécessaire, à agir seuls, notre préférence et notre espoir sont de le faire avec vous, nos amis ici en Europe.
Les États-Unis et l’Europe sont liés par des liens indissolubles.
L’Amérique a été fondée il y a 250 ans, mais ses racines existent depuis bien plus longtemps sur ce continent. Les hommes qui ont bâti la nation où je suis né sont arrivés sur nos côtes porteurs des souvenirs, des traditions et de la foi chrétienne de leurs ancêtres, héritage sacré et lien indéfectible entre l’Ancien et le Nouveau Monde.
Nous appartenons à une même civilisation : la civilisation occidentale.
Pour Rubio l’Occident et l’entrelacement transatlantique se définit par la foi chrétienne. Cette vision — qui refoule le christianisme africain — renvoie à une théologie politique élaborée au sein des mouvements conservateurs américains, dans lesquels l’évangélisme et les valeurs chrétiennes nourrissent une interprétation morale de la mission occidentale sur la scène mondiale.
Nous sommes liés par les liens les plus profonds que des nations puissent partager, forgés par des siècles d’histoire commune, de foi chrétienne, de culture, de patrimoine, de langue, d’ascendance, et par les sacrifices consentis ensemble par nos ancêtres pour la civilisation dont nous avons hérité. Voilà pourquoi, parfois, nous autres Américains pouvons sembler un peu directs et pressants dans nos conseils.
C’est pour cela que le président Trump exige du sérieux et de la réciprocité de la part de nos amis européens : parce que nous nous soucions profondément de votre avenir comme du nôtre. Et si parfois nous sommes en désaccord, ces désaccords naissent de notre profonde préoccupation pour une Europe à laquelle nous sommes liés non seulement économiquement et militairement, mais aussi spirituellement et culturellement.
Nous voulons une Europe forte. Nous croyons que l’Europe doit survivre, car les deux grandes guerres du siècle dernier nous rappellent sans cesse que nos destins sont et resteront indissociablement liés.
Car nous savons que le sort de l’Europe ne sera jamais sans conséquence pour notre propre sécurité nationale. Et cette conférence, qui porte en grande partie sur ces questions, ne concerne pas seulement des considérations techniques : combien nous dépensons pour la défense, où et comment nous la déployons. Ces questions sont importantes, certes, mais elles ne sont pas fondamentales.
La question fondamentale est : que défendons-nous exactement ?
Les armées ne se battent pas pour des abstractions. Elles se battent pour un peuple, pour une nation, pour un mode de vie.
C’est cela que nous défendons : une grande civilisation qui a toutes les raisons d’être fière de son histoire, confiante dans son avenir, et déterminée à rester maîtresse de son destin économique et politique.
C’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde.
C’est ici que sont apparus l’État de droit, les universités et la révolution scientifique.
Sous l’administration de Donald Trump, le gouvernement fédéral a engagé une offensive sans précédent, largement documentée, contre les universités, contre la science et l’État de droit.
C’est ce continent qui a donné naissance aux génies de Mozart et Beethoven, de Dante et Shakespeare, de Michel-Ange et Léonard de Vinci, des Beatles et des Rolling Stones.
Et c’est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la cathédrale de Cologne témoignent non seulement de la grandeur de notre passé et de la foi en Dieu qui a inspiré ces merveilles, mais annoncent aussi les merveilles qui nous attendent dans l’avenir.
Mais ce n’est qu’en assumant pleinement notre héritage et en étant fiers de cet héritage commun que nous pourrons commencer ensemble à imaginer et à façonner notre avenir économique et politique.
La désindustrialisation n’était pas inévitable.
Elle a été un choix politique délibéré, un projet économique de plusieurs décennies qui a privé nos nations de leur richesse, de leur capacité productive et de leur indépendance.
Et la perte de notre souveraineté sur les chaînes d’approvisionnement n’était pas le fruit d’un système commercial sain et prospère : c’était une transformation volontaire et insensée de nos économies, qui nous a rendus dépendants des autres et dangereusement vulnérables aux crises.
La migration de masse n’est pas, n’a jamais été, une préoccupation marginale. C’est une crise qui transforme et déstabilise les sociétés de tout l’Occident.
Ensemble, nous pouvons réindustrialiser nos économies et reconstruire notre capacité à défendre nos peuples. Mais le travail de cette nouvelle alliance ne doit pas se limiter à la coopération militaire ou à la reconquête des industries du passé : il doit aussi viser à faire progresser ensemble nos intérêts communs et de nouvelles frontières, à libérer notre ingéniosité, notre créativité et notre esprit d’initiative pour bâtir un nouveau siècle occidental.
Voyages spatiaux commerciaux, intelligence artificielle de pointe, automatisation industrielle, production flexible, chaînes d’approvisionnement occidentales pour les minerais critiques, non vulnérables au chantage d’autres puissances, et effort commun pour conquérir des parts de marché dans les économies du Sud global.
Ensemble, nous pouvons reprendre le contrôle de nos industries et de nos chaînes d’approvisionnement et prospérer dans les domaines qui définiront le XXIe siècle. Mais nous devons aussi reprendre le contrôle de nos frontières nationales, en maîtrisant qui entre dans nos pays et en quelle quantité. Ce n’est pas de la xénophobie, ni de la haine : c’est un acte fondamental de souveraineté nationale. Ne pas le faire n’est pas seulement un abandon de l’un de nos devoirs les plus élémentaires envers nos peuples ; c’est une menace urgente pour le tissu même de nos sociétés et pour la survie de notre civilisation.
Enfin, nous ne pouvons plus placer le prétendu ordre mondial au-dessus des intérêts vitaux de nos peuples et de nos nations.
Nous n’avons pas besoin d’abandonner le système de coopération internationale que nous avons créé, ni de démanteler les institutions mondiales de l’ancien ordre que nous avons construites ensemble. Mais celles-ci doivent être réformées. Elles doivent être reconstruites.
Par exemple, les Nations Unies ont encore un énorme potentiel pour être un outil au service du bien dans le monde.
Mais nous ne pouvons ignorer qu’aujourd’hui, sur les questions les plus urgentes qui se posent à nous, elles n’apportent aucune réponse et ne jouent pratiquement aucun rôle.
Elles n’ont pas pu résoudre la guerre à Gaza. C’est plutôt le leadership américain qui a libéré les captifs des barbares et a permis une trêve fragile.
Elles n’ont pas résolu la guerre en Ukraine. Il a fallu le leadership américain, en partenariat avec de nombreux pays ici présents aujourd’hui, pour amener les deux parties à la table des négociations à la recherche d’une paix encore insaisissable.
Elles se sont révélées impuissantes à freiner le programme nucléaire des religieux chiites radicaux de Téhéran. Il a fallu pour cela 14 bombes larguées avec précision par des bombardiers américains B-2.
Et elles n’ont pas été en mesure de faire face à la menace que représente pour notre sécurité un dictateur narco-terroriste au Venezuela. Ce sont les forces spéciales américaines qui ont dû intervenir pour amener ce fugitif devant la justice.
Dans un monde idéal, tous ces problèmes et bien d’autres encore seraient résolus par des diplomates et des résolutions fermes. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous ne pouvons pas continuer à permettre à ceux qui menacent ouvertement et sans vergogne nos citoyens et la stabilité mondiale de se retrancher derrière des abstractions du droit international qu’ils violent eux-mêmes régulièrement.
C’est la voie que le président Trump et les États-Unis ont empruntée.
C’est la voie que nous vous demandons, ici en Europe, de suivre avec nous. C’est une voie que nous avons déjà parcourue ensemble et que nous espérons parcourir à nouveau ensemble.
Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident n’a cessé de s’étendre. Ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs ont quitté ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents et bâtir de vastes empires à travers le globe.
Mais en 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, il a commencé à se contracter. L’Europe était en ruines. La moitié de son territoire vivait derrière un rideau de fer, et le reste semblait sur le point de suivre. Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible. Ce déclin a été accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper le marteau et la faucille rouges sur de vastes portions de la carte dans les années à venir.
Dans ce contexte, à l’époque comme aujourd’hui, beaucoup en sont venus à croire que l’ère de domination de l’Occident était révolue et que notre avenir était voué à n’être qu’un faible et pâle écho de notre passé.
Mais ensemble, nos prédécesseurs ont reconnu que le déclin était un choix, et c’était un choix qu’ils refusaient de faire. C’est ce que nous avons fait ensemble par le passé, et c’est ce que le président Trump et les États-Unis veulent refaire aujourd’hui, avec vous. Et c’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés soient faibles.
Parce que cela nous rend plus faibles. Nous voulons des alliés capables de se défendre afin qu’aucun adversaire ne soit jamais tenté de tester notre force collective.
C’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés soient entravés par la culpabilité et la honte. Nous voulons des alliés qui soient fiers de leur culture et de leur héritage, qui comprennent que nous sommes les héritiers d’une même civilisation grande et noble, et qui, avec nous, sont prêts et capables de la défendre.
Et c’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés rationalisent le statu quo défaillant plutôt que de reconnaître ce qui est nécessaire pour y remédier.
Car nous, Américains, n’avons aucun intérêt à être les gardiens polis et ordonnés du déclin contrôlé de l’Occident. Nous ne cherchons pas à nous séparer, mais à revitaliser une vieille amitié et à renouveler la plus grande civilisation de l’histoire humaine.
Ce que nous voulons, c’est une alliance redynamisée qui reconnaisse que ce qui afflige nos sociétés n’est pas seulement un ensemble de mauvaises politiques, mais un malaise lié au désespoir et à la complaisance.
L’alliance que nous voulons est une alliance qui n’est pas paralysée par la peur. La peur du changement climatique, la peur de la guerre, la peur de la technologie.
Au contraire, nous voulons une alliance qui se lance avec audace dans l’avenir, et la seule peur que nous avons est celle de ne pas laisser à nos enfants des nations plus fiers, plus fortes et plus riches.
Une alliance prête à défendre nos peuples, à protéger nos intérêts et à préserver la liberté d’action qui nous permet de façonner notre propre destin. Pas une alliance qui existe pour gérer un État providence mondial et expier les prétendus péchés des générations passées.
Une alliance qui ne permet pas que son pouvoir soit externalisé, contraint ou subordonné à des systèmes échappant à son contrôle, qui ne dépend pas d’autres pour les besoins essentiels de sa vie nationale, et qui ne maintient pas la prétention polie que notre mode de vie n’est qu’un parmi tant d’autres et qui demande la permission avant d’agir.
Et surtout, une alliance fondée sur la reconnaissance que nous, l’Occident, ce que nous avons hérité ensemble est unique, distinctif et irremplaçable. Car c’est là, après tout, le fondement même du lien transatlantique.
En agissant ainsi ensemble, nous ne contribuerons pas seulement à rétablir une politique étrangère sensée. Cela nous redonnera une image claire de nous-mêmes. Cela nous redonnera une place dans le monde.
Et ce faisant, nous réprimanderons et dissuaderons les forces qui menacent aujourd’hui de faire disparaître la civilisation, tant en Amérique qu’en Europe. Alors qu’à l’heure actuelle, les gros titres annoncent la fin de l’ère transatlantique, que tout le monde sache clairement que ce n’est ni notre objectif ni notre souhait.
Car pour nous, Américains, notre foyer se trouve peut-être dans l’hémisphère occidental, mais nous serons toujours un enfant de l’Europe.
Notre histoire a commencé avec un explorateur italien dont l’aventure dans l’inconnu pour découvrir un nouveau monde a apporté le christianisme aux Amériques et est devenue la légende qui a défini l’imaginaire de notre nation pionnière.
Nos premières colonies ont été fondées par des colons anglais, à qui nous devons non seulement la langue que nous parlons, mais aussi l’ensemble de notre système politique et juridique.
Nos frontières ont été façonnées par les Écossais-Irlandais, ce clan fier et robuste originaire des collines d’Ulster qui nous a donné Davy Crockett, Mark Twain, Teddy Roosevelt et Neil Armstrong.
Notre grand cœur du Midwest a été construit par des agriculteurs et des artisans allemands. Ceux-ci ont transformé des plaines vides en une puissance agricole mondiale. Et, soit dit en passant, ils ont considérablement amélioré la qualité de la bière américaine.
Notre expansion vers l’intérieur des terres a suivi les traces des commerçants de fourrures et des explorateurs français dont les noms ornent encore les panneaux de signalisation et les noms de villes dans toute la vallée du Mississippi.
Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos, tout le romantisme de l’archétype du cow-boy, devenu synonyme de l’Ouest américain, sont nés en Espagne. Et notre ville la plus grande et la plus emblématique s’appelait New Amsterdam avant de prendre le nom de New York.
L’année où mon pays a été fondé, Lorenzo et Catalina Giraldi vivaient à Casal Monferrato, dans le royaume de Piémont-Sardaigne. José et Manuela Reina vivaient à Séville, en Espagne. Je ne sais pas ce qu’ils savaient des 13 colonies qui avaient obtenu leur indépendance de l’Empire britannique. Mais voici ce dont je suis certain : ils n’auraient jamais pu imaginer que 250 ans plus tard, l’un de leurs descendants directs serait de retour sur ce continent, en tant que chef de la diplomatie de cette jeune nation.
Et pourtant, me voilà, rappelé par ma propre histoire que nos histoires et nos destins seront toujours liés. Ensemble, nous avons reconstruit un continent brisé à la suite de deux guerres mondiales dévastatrices.
Lorsque nous nous sommes retrouvés à nouveau divisés par le rideau de fer, l’Occident libre s’est associé aux courageux dissidents qui luttaient contre la tyrannie à l’Est. Pour vaincre le communisme soviétique. Nous nous sommes battus les uns contre les autres, puis nous nous sommes réconciliés, puis nous nous sommes battus, puis nous nous sommes réconciliés à nouveau.
Et nous avons versé notre sang et sommes morts côte à côte sur les champs de bataille, de Pyongyang à Kandahar.
Ici, Marco Rubio prend implicitement ses distances avec les propos de Donald Trump dénonçant une prétendue insuffisance de la participation des alliés dont les troupes seraient restées « un peu en retrait, un peu en dehors des lignes de front ». La brutalité de ces mots a suscité des réactions vives dans de nombreuses capitales, tant ils heurtent la mémoire des engagements communs : en Afghanistan et en Irak, plus de 1 400 soldats alliés sont tombés aux côtés des Américains — Britanniques, Canadiens, Français, Allemands, Italiens, Danois, Néerlandais, Polonais, Espagnols, Roumains… — et des milliers d’autres ont été blessés.
Je suis ici aujourd’hui pour affirmer clairement que l’Amérique trace la voie d’un nouveau siècle de prospérité. Et que, une fois de plus, nous voulons le faire avec vous, nos précieux alliés et nos plus anciens amis.
Nous voulons le faire avec vous, avec une Europe fière de son héritage et de son histoire.
Avec une Europe qui possède l’esprit de création et de liberté qui a envoyé des navires vers des mers inconnues et donné naissance à notre civilisation.
Avec une Europe qui a les moyens de se défendre et la volonté de survivre.
Nous devons être fiers de ce que nous avons accompli ensemble au cours du siècle dernier, mais nous devons maintenant affronter et saisir les opportunités d’un nouveau siècle.
Car hier est révolu, l’avenir est inévitable et notre destin commun nous attend.
Merci.
Questions / réponses
Wolfgang Ischinger
Monsieur le Secrétaire, je ne sais pas si vous avez entendu le soupir de soulagement qui a parcouru cette salle lorsque nous avons écouté ce que j’interprète comme un message rassurant, un message de partenariat. Vous avez évoqué les relations étroites entre les États-Unis et l’Europe. Cela me rappelle les déclarations faites il y a plusieurs décennies par vos prédécesseurs, lorsque la question était : « L’Amérique est-elle réellement une puissance européenne ? L’Amérique est-elle une puissance en Europe ? » Merci d’avoir transmis ce message rassurant sur notre partenariat. Ce n’est en fait pas la première fois que Marco Rubio participe à la Conférence de Munich sur la sécurité. Il est déjà venu ici à plusieurs reprises, mais c’est la première fois qu’il intervient en tant que secrétaire d’État. Merci encore. Il ne nous reste que quelques minutes pour poser quelques questions. Si vous le permettez, nous avons recueilli des questions auprès du public. L’une des questions clefs ici, hier et aujourd’hui, reste bien sûr celle de savoir comment gérer la guerre en Ukraine. Au cours des discussions de la dernière journée, des dernières 24 heures, beaucoup d’entre nous ont exprimé leur impression que les Russes – pour le dire familièrement – jouent la montre, qu’ils ne sont pas vraiment intéressés par un règlement significatif. Rien n’indique qu’ils soient prêts à faire des compromis sur leurs objectifs maximalistes. Pourriez-vous nous donner votre avis sur la situation actuelle et sur la direction que nous pouvons prendre selon vous ?
Marco Rubio
La bonne nouvelle, c’est que les questions qui doivent être abordées pour mettre fin à cette guerre ont été réduites. C’est la bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est qu’elles ont été réduites aux questions les plus difficiles à résoudre, et qu’il reste du travail à faire sur ce front. Je comprends votre point de vue. Nous ne savons pas. Nous ne savons pas si les Russes sont sérieux dans leur volonté de mettre fin à la guerre. Ils disent qu’ils le sont, mais nous ne savons pas à quelles conditions ils sont prêts à le faire et si nous pouvons trouver des conditions acceptables pour l’Ukraine et auxquelles la Russie sera toujours d’accord. Mais nous allons continuer à tester. En attendant, tout le reste continue. Les États-Unis ont imposé des sanctions supplémentaires sur le pétrole russe. Lors de nos discussions avec l’Inde, nous avons obtenu son engagement à cesser d’acheter du pétrole russe. L’Europe a pris une série de mesures pour aller de l’avant. Le programme PERL se poursuit, dans le cadre duquel des armes américaines sont vendues pour soutenir l’effort de guerre ukrainien. Toutes ces choses se poursuivent donc. Rien ne s’est arrêté entre-temps. Il n’y a donc pas de gain de temps à cet égard. Ce à quoi nous ne pouvons pas répondre, mais que nous allons continuer à tester, c’est de savoir s’il existe une issue acceptable pour l’Ukraine et que la Russie acceptera. Cela reste difficile à déterminer jusqu’à présent. Nous avons fait des progrès dans le sens où, pour la première fois depuis des années, du moins au niveau technique, je pense, des responsables militaires des deux camps se sont rencontrés la semaine dernière, et il y aura d’autres réunions mardi, même si ce ne sera peut-être pas le même groupe de personnes. Nous allons continuer à faire tout notre possible pour jouer ce rôle et mettre fin à cette guerre. Je ne pense pas que quiconque dans cette salle s’opposerait à un règlement négocié de cette guerre, dès lors que les conditions soient justes et durables.
C’est ce que nous visons à atteindre, et nous continuerons à essayer d’y parvenir, même si toutes ces autres choses continuent à se produire sur le front des sanctions, etc.
Wolfgang Ischinger
Je suis sûr que si nous avions plus de temps, il y aurait beaucoup de questions sur l’Ukraine. Mais permettez-moi de conclure en posant une question sur un tout autre sujet. Le prochain intervenant, dans quelques minutes, sera le ministre des Affaires étrangères de la Chine. Lorsque vous siégiez au Sénat, les gens vous considéraient comme un faucon vis-à-vis de la Chine.
Marco Rubio
C’est vrai.
Wolfgang Ischinger
Nous savons qu’un sommet entre le président Trump et le président Xi Jinping aura lieu dans environ deux mois. Êtes-vous optimiste ? Peut-il y avoir un accord avec la Chine ? Qu’en pensez-vous ?
Marco Rubio
En tant que deux plus grandes économies du monde, deux des grandes puissances de la planète, nous avons l’obligation de communiquer et de discuter. C’est également le cas pour beaucoup d’entre vous sur une base bilatérale. Ce serait une faute géopolitique de ne pas dialoguer avec la Chine. Je dirais cela parce que nous sommes deux grands pays avec d’énormes intérêts mondiaux. Nos intérêts nationaux ne coïncideront souvent pas. Leurs intérêts nationaux et les nôtres ne coïncideront pas. Et nous devons au monde d’essayer de gérer cela du mieux que nous pouvons, en évitant évidemment les conflits, tant économiques que pires. C’est pourquoi il est important pour nous de communiquer eux. Dans les domaines où nos intérêts coïncident, je pense que nous pouvons travailler ensemble pour avoir un impact positif sur le monde, et nous cherchons des occasions de le faire. Mais nous devons entretenir des relations avec la Chine. Bon nombre des pays représentés ici aujourd’hui devront entretenir des relations avec la Chine, tout en comprenant que rien de ce que nous avons convenu ne peut se faire au détriment de nos intérêts nationaux. Et franchement, nous attendons de la Chine qu’elle agisse dans son intérêt national, comme nous attendons de chaque État-nation qu’il agisse dans son intérêt national. L’objectif de la diplomatie est d’essayer de naviguer dans les moments où nos intérêts nationaux entrent en conflit les uns avec les autres, en espérant toujours le faire de manière pacifique. Je pense que nous avons également une obligation particulière, car tout ce qui se passe entre les États-Unis et la Chine en matière de commerce a des implications mondiales. Nous sommes donc confrontés à des défis à long terme auxquels nous devrons faire face et qui vont perturber nos relations avec la Chine. Cela ne vaut pas seulement pour les États-Unis. C’est vrai pour l’Occident dans son ensemble. Mais je pense que nous devons essayer de gérer ces défis du mieux que nous pouvons afin d’éviter, si possible, des frictions inutiles. Personne ne se fait d’illusions. Il existe des défis fondamentaux entre nos pays et entre l’Occident et la Chine qui persisteront dans un avenir prévisible pour diverses raisons. C’est sur certains de ces points que j’espère pouvoir travailler avec vous.
Wolfgang Ischinger
Merci beaucoup, Monsieur le Secrétaire d’État. Nous avons épuisé le temps qui nous était imparti. Monsieur le Secrétaire d’État, merci pour ce message rassurant. Je pense qu’il est très apprécié ici, dans cette salle. Applaudissons-le chaleureusement.
Les premières médailles des Jeux olympiques d’hiver 2026 de Milan Cortina ont été décernées samedi 7 février.
La Norvège figure en tête du classement avec dix médailles d’or (combiné nordique, ski de fond, ski acrobatique, patinage de vitesse, biathlon et saut à ski), trois d’argent (patinage de vitesse, biathlon et saut à ski) et sept de bronze (ski de fond, patinage de vitesse et biathlon).
Elle est suivie par l’Italie avec six médailles d’or, trois d’argent et neuf de bronze, et par les États-Unis avec cinq médailles d’or, huit d’argent et quatre de bronze.
La Norvège semble être favorite pour terminer en première place du classement, lorsqu’on prend en compte le nombre de médailles d’or.
Oslo avait remporté les précédents Jeux de Pékin en 2022, terminant la compétition avec 37 médailles dont 16 en or. Le pays a gagné tous les Jeux depuis 2014.
Les États-Unis, qui présentent la plus grande délégation à Milan (233 athlètes) pourraient également remporter un nombre important de médailles.
Parmi les pays de l’Union, c’est l’Allemagne qui semble avoir le plus de chances de finir en tête. Berlin a la deuxième délégation en termes de nombre d’athlètes (189) derrière l’Italie parmi les 27 (196 athlètes).
Depuis les premiers Jeux olympiques d’hiver de 1924, qui s’étaient tenus à Chamonix, Berlin a remporté 267 médailles dont 107 en or.
Le pays se classe ainsi en troisième place derrière la Norvège (405 médailles) et les États-Unis (330 médailles au total).
L’Allemagne avait terminé à la deuxième place lors des Jeux de Pékin, remportant 12 médailles d’or.
Cette page sera mise à jour régulièrement avec les résultats des dernières compétitions.
Le fils du dernier shah d’Iran, Reza Pahlavi, a lancé un appel à manifester dans le monde entier aujourd'hui, samedi, 14 février.
Sa popularité croissante, alimentée par la brutalité extrême de la répression en Iran et par son refus de négocier avec les dirigeants de la République islamique, lui a valu une reconnaissance accrue sur la scène internationale depuis le début de l'année.
Depuis son exil en Californie, après la chute de la monarchie iranienne, Reza Pahlavi a mené sa vie en marge de la politique internationale. Ces dernières années, et encore plus ces dernières semaines, sa notoriété a explosé.
Il a attiré une audience considérable, ajoutant 3,4 millions d’abonnés à son compte Instagram en un mois, pour atteindre 9,5 millions aujourd’hui 1.
Hier, le 13 février, il est intervenu à la conférence de Munich, où il a de nouveau appelé les États-Unis à intervenir en Iran pour renverser le régime, qu’il considère comme le principal « obstacle » entre les Iraniens et la liberté 2.
De nombreux manifestants en Iran scandent désormais son nom, alors que la République islamique tente de rallier le soutien de la population. Lors des manifestations officielles pour le 46e anniversaire de la Révolution de 1979, le 11 février, sur la place principale de Téhéran, le président Masoud Pezeshkian a déclaré avoir « honte » des répressions du 8-9 janvier 3.
Dans un appel lancé sur les réseaux sociaux le 2 février, Pahlavi invite « les Iraniens de l’étranger et les personnes éprises de liberté à travers le monde » à « descendre dans la rue et contraindre la communauté internationale à prendre des mesures concrètes et urgentes en soutien au peuple iranien » 4.
Il revendique six mesures : le démantèlement de l’appareil répressif du régime, le « couper des vivres », rétablir l’accès à Internet en Iran, expulser les « diplomates » du régime, poursuivre en justice les « criminels », libérer immédiatement tous les prisonniers politiques et préparer la reconnaissance d’un « gouvernement de transition légitime pour conduire l’Iran vers la démocratie ».
Pahlavi a désigné Los Angeles, Toronto et Munich comme étant les « principaux points de ralliement » pour les participants.
La coïncidence de la date avec la conférence de sécurité de Munich n’est sûrement pas fortuite.
En janvier, à Davos, des manifestants avaient brandi des drapeaux reprenant les couleurs du drapeau iranien utilisé avant la révolution islamique de 1979 : un lion, un soleil et une couronne.
Ce symbole fait actuellement l’objet d’un débat en Iran, signe que la popularité croissante du fils du shah remet en question certains tabous de la République islamique.
En effet, Ali Akbar Salehi, personnalité centrale de l’État iranien, ancien directeur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (2013-2021) et considéré comme l’un des principaux acteurs de l’accord sur le nucléaire de 2015, a déclaré que le symbole du lion et du soleil « appartenait à la République islamique », même si « d’autres l’utilisaient », faisant ainsi référence aux partisans d’une restauration monarchique en Iran 5.
Un journal modéré a publié à la une le même symbole avec le titre : « À la fois national et religieux » 6.
Ce choix a été critiqué, notamment par la presse et les commentateurs conservateurs, car il irait à l’encontre d’une politique respectée depuis plus de quarante ans 7.
Entre tentative de récupération d’un symbole devenu un outil de contestation du régime et manière peut-être involontaire de justifier une éventuelle transmission héréditaire du pouvoir, si le fils du Guide suprême, Mojtaba Khamenei, tentait de lui succéder, cela témoigne de la place centrale que l’idée de monarchie occupe désormais dans le débat politique iranien.
La popularité de Reza Pahlavi, entretenue au cours des dernières décennies par des réseaux d’opposition à l’étranger peut aussi s’expliquer par un rejet croissant des négociations avec la République islamique.
L’appel de Pahlavi vise à accroître la pression sur Téhéran, alors que la perspective d’une intervention militaire américaine semble s’éloigner. Trump a décrit vendredi dernier les négociations à Oman entre Witkoff, Kushner et Araghtchi comme « très bonnes », et a déclaré que « l’Iran semble vouloir conclure un accord à tout prix » 8.
Le 12 février, à la Maison Blanche, le président américain a mis en garde l’Iran contre des « conséquences très traumatisantes » en cas d’échec des négociations : « Il faut conclure un accord, sinon ce sera très traumatisant. » Il a ajouté hier, 13 février qu’un changement de régime « serait la meilleure chose qui puisse arriver » en Iran.
À Munich, le sénateur républicain Lindsey Graham a déclaré qu’on pouvait compter sur le président Trump pour tenir sa promesse de soutenir les manifestants iraniens « par la diplomatie ou la force militaire » : « Si vous ne réalisez pas que nous sommes à un tournant historique, vous passez à côté de beaucoup de choses ; « Nous parlons de semaines, pas de mois. Et lorsque nous le ferons, si nous le faisons, nous commencerons et nous n’arrêterons pas. »
Pierre Lemaitre est un romancier de grands ensembles. Après la trilogie Les Enfants du désastre publiée chez Albin Michel au début de laquelle se trouve le célèbre Au revoir là-haut (2013), il continue d’avancer dans le XXe siècle.
La parution il y a quelques semaines des Belles Promesses (Calmann-Lévy), vient s’ajouter à celle des livres Le Grand Monde (2022), Le Silence et la Colère (2023) et Un avenir radieux (2024), pour clore la tétralogie Les Années glorieuses. De Beyrouth à Paris en passant par Saïgon et la Tchécoslovaquie, on suit les aventures de la famille Pelletier au cours des Trente Glorieuses.
Entre roman historique, roman picaresque et roman policier, Les Belles Promesses met en scène Jean Pelletier, devenu le héros d’un jour en sauvant un bébé d’un incendie mais en même temps suspecté par son frère François d’être, contre toute attente, un tueur en série. Nous suivons l’enquête qui progresse et les dilemmes qui en découlent dans une société en transformation accélérée : le périph’ se construit à Paris, les exclus et marginaux de la modernité surgissent, le monde rural essaie de suivre — et de survivre.
Nous rencontrons Pierre Lemaitre dans les bureaux de Calmann-Lévy.
Il est enthousiaste et plein d’énergie. Il est à peine arrivé, nous ne sommes pas encore assis, les anecdotes fusent déjà. Tout comme on le sent à l’aise à l’écrit, dans ses romans, dans l’art de raconter, il maîtrise au moins autant l’exercice de l’entretien.
Tout en s’installant sur son fauteuil, alors que nous parlons de tout et de rien, il s’interrompt : « N’hésitez pas à lancer l’enregistrement, enregistrez quand vous voulez… »
Pour le moment, la conversation ne porte pas sur ce qui était prévu mais ça ne fait rien, on s’exécute, c’est lui qui sait — du moins, il a l’air de savoir ce qu’il fait. On lui fait confiance.
Et c’est lui qui posera la première question de cet entretien fleuve.
Je suis très content de faire cet entretien avec Le Grand Continent, notamment pour sa publication en espagnol. Vous allez aussi le traduire, n’est-ce pas ?
Oui, absolument.
Cela tombe bien car Les Belles Promesses sort dans quinze jours en Espagne chez Salamandra. J’irai y faire une petite tournée ; l’Espagne est un des pays qui me demande le plus.
Y en a-t-il qui ne vous demandent pas ?
Alors, le grand mystère, c’est l’Allemagne qui ne me publie plus depuis quatre livres.
Pourquoi ?
J’étais publié chez Klett-Cotta mais j’ai eu un problème avec la traduction d’Au revoir là-haut que j’ai contestée.
Il se trouve que je ne parle aucune langue étrangère, je suis très snob, mais j’ai fait un peu d’allemand dans ma jeunesse. On est en 2015 ou 2016, je m’apprêtais à partir en Allemagne pour y faire une tournée. Pour une présentation d’Au revoir là-haut dans une librairie on m’avait demandé d’en lire quelques pages. Je commence donc à chercher des extraits et je me plonge rapidement dans l’édition allemande pour leur donner la pagination. Je me rends compte qu’il manque une phrase.
Je me dis que ça arrive. Mais je vérifie quand même dans un autre extrait et puis une deuxième fois, il manque des mots. J’ai l’intuition que c’est une traduction bizarre.
Qu’avez-vous fait ?
Je ne peux pas faire la vérification moi-même mais je sens qu’il y a un problème, notamment vis-à-vis de tous les gros mots.
Il faut savoir qu’il y a une tradition de la traduction en allemand qui prend beaucoup plus de libertés pour recalibrer le texte que dans d’autres pays, comme en France par exemple, où on est très attentif et fidèle. En Allemagne, il y a une autre culture concernant cette pratique. La traductrice avait retiré toutes les vulgarités et j’étais embêté parce que j’ai un personnage qui est très vulgaire, qui s’appelle Merlin, qui est sale comme un peigne, qui parle mal, etc. Alors, « il pisse sur les roues des voitures » se transformait en « il urinait sur les voitures ». Ce n’est pas choquant mais c’est une trahison par rapport au personnage. Je voulais faire sentir sa vulgarité. C’était difficile de le policer.
Je n’étais pas content. Mon éditeur a fait une vérification en embauchant une traductrice pour faire une contre-expertise. Celle-ci a conclu que la traduction était vraiment catastrophique.
Que s’est-il passé ?
J’étais donc très en colère contre Klett-Cotta. Quand la trilogie Les Enfants du désastre s’est terminée, j’ai préféré mettre fin à notre collaboration.
Et depuis ?
Pas un seul candidat.
Mon éditeur a démarché, notamment à Francfort. J’y suis allé moi-même pour essayer de convaincre mais personne ne veut me publier.
Comment l’expliquez-vous ?
Il semblerait qu’en Allemagne on ne débauche pas un auteur qui vient d’une autre maison. C’est la raison qu’on me donne, je ne sais pas si elle est bonne.
Dans tous les cas, ça m’embête parce que c’est un pays que j’aime beaucoup, j’étais content d’aller en tournée là-bas. Pour plein de raisons, ça me plaisait d’être publié en allemand. Ne plus être traduit est pour moi un désespoir. C’est un mystère et une déconvenue.
Ne plus être traduit en allemand est pour moi un désespoir. C’est un mystère et une déconvenue.
Pierre Lemaitre
Heureusement que les pays hispanophones compensent un peu…
De ce côté-là, tout va très bien, en effet — en Espagne comme en Amérique latine. Je suis très bien représenté et Salamandra fait un énorme travail.
J’aime bien notamment aller en Espagne pour Sant Jordi. Je suis très bien reçu et je me suis fait des amis maintenant comme Javier Cercas ou Arturo Perez-Reverte.
Je me souviens très bien de ma première rencontre avec Cercas. C’était un peu après la mort de Vargas Llosa. Il se trouve que je suis un grand lecteur de Pérez Galdós.
Aviez-vous en tête la célèbre querelle entre Cercas et Vargas Llosa sur Pérez Galdós 1 ?
Tout à fait, j’avais suivi cette polémique qui avait commencé entre Cercas et Antonio Muñoz Molina. C’était magnifique ! J’avais très envie d’en parler avec Cercas bien que j’étais un peu mal à l’aise parce qu’on a malheureusement très peu de traductions en français de Pérez Galdós. Je ne peux parler que de Fortunata et Jacinta, de La Passion Torquemada — et de quelques autres, mais on n’a pas, par exemple, les Episodios nacionales.
J’aime énormément Pérez Galdós mais il est totalement méconnu en France. Je me souviens que dans l’excellent Comment écrire de Pierre Assouline, celui-ci y mentionne Pérez Galdós en indiquant : « Personne ne le connaît. »
En vous plaçant du côté de Vargas Llosa, avez-vous donc fait l’éloge de Pérez Galdós à Cercas ?
J’ai essayé, cela l’a amusé ; je l’ai apostrophé ainsi : « Écoute, tu ne peux pas me dire que l’auteur de La Passion Torquemada n’est pas un immense écrivain… » Il m’a tout de suite répondu : « Bon, là, stop. La Passion Torquemada était en plus le Pérez Galdós préféré de Vargas Llosa ! »
Les romanciers peuvent-ils être eux-mêmes de bons théoriciens du roman ?
C’est intéressant, on vient de commencer l’entretien d’une certaine manière, je suis content que vous disiez cela parce que… l’entretien a commencé ?
Je crois…
Vous enregistrez bien depuis tout à l’heure, n’est-ce pas ?
Oui, absolument.
Alors, oui, je suis content que vous disiez cela parce que d’une manière générale je trouve que les romanciers ne sont pas de bons théoriciens du roman.
J’adore les Essais sur l’art de la fiction de Stevenson. J’y ai puisé beaucoup de choses. Il y a énormément d’éléments qui sont bien, mais je ne sens pas non plus une théorisation solide. Et à l’inverse, les théoriciens du roman qui se lancent dans le roman font des catastrophes.
Mais qu’en est-il de vous ? Avez-vous une théorie du roman ?
De mon côté, j’ai fait un peu la paix avec cela : je n’ai pas de théorie du roman mais une conception du roman.
J’essaye simplement de conceptualiser ce que je veux faire romanesquement. Donc j’évite de tomber dans le ridicule de faire de la théorie — ce qui n’est pas du tout mon métier.
Comment analysez-vous cette incompatibilité entre théoriser le roman et en écrire ?
L’hypothèse qu’on peut faire est la suivante.
Pour avoir une théorisation, il faut prendre beaucoup de recul. C’est quelque chose qui est à peu près interdit pour des gens qui vivent dans la littérature en train de se faire. Ils n’ont pas tous le bagage d’origine.
Considérez-vous que le fait d’être écrivain est un métier comme un autre ? En faisant référence à d’autres vieux débats, lui octroyez-vous une grande importance ou au fond, seriez-vous prêt à dire qu’on peut se passer de la littérature ?
On peut vivre sans la littérature, les jeunes générations vont en faire l’expérience. J’ai lu il n’y a pas très longtemps que des étudiants en cinéma ont du mal à regarder des films jusqu’au bout parce que ça outrepasse leur temps de concentration. C’est tragique…
J’ai un fils de trente-cinq ans qui est musicien. Je sais depuis longtemps qu’il ne lira jamais Proust. On peut survivre sans lire Proust. Mais c’est vrai qu’on vit mieux quand on l’a lu.
Je ne suis pas fétichiste, je pense qu’on peut très bien vivre sans lire. Mais je ne suis pas sûr qu’on ait une vie aussi intéressante. Et je ne suis pas sûr qu’on ait une capacité à appréhender le monde aussi aiguë que ceux qui lisent.
C’est-à-dire ?
Mon hypothèse est qu’il y a tout un pan de l’intelligence de la réalité qui ne doit pas être accessible quand on ne lit pas.
Les gens qui ne lisent pas du tout se privent de quelque chose qui est un supplément.
En un mot, si la vie était si intéressante, la littérature n’existerait pas.
Les romanciers ne sont pas de bons théoriciens du roman. De mon côté, j’ai fait un peu la paix avec cela : je n’ai pas de théorie du roman mais une conception du roman.
Pierre Lemaitre
Et le métier d’écrivain ?
C’est compliqué, parce que je suis sûr qu’il y a plein de gens que j’admire qui seraient mécontents de ce que je vais dire. C’est toujours gênant d’être en désaccord avec des gens qu’on aime bien.
Pour moi, la grande difficulté, c’est que les romanciers sont en même temps des artistes et des artisans. Ils sont des artistes dans la mesure où ils vont modeler quelque chose qui ne leur préexiste pas. Il y a quelque chose de l’ordre de la création. On est là dans le geste purement artistique.
En même temps, je ne pense pas qu’on puisse faire de bons romans sans technique. Il faut être capable d’insuffler de la vie dans les intrigues romanesques — c’est la partie purement artistique. Mais si ce n’est pas servi par une technique, je pense que ça ne fonctionne pas.
Avez-vous des exemples en tête ?
En ce moment, je suis en train de relire la nouvelle traduction des Buddenbrook de Thomas Mann que vient de publier Gallimard.
Je ne l’avais pas lu depuis cinquante ans et je suis quand même sidéré. Mann publie ce livre à l’âge de vingt-six ans seulement. Je suis tombé dedans et, après cet entretien, je rêve d’aller me replonger dans LesBuddenbrook. Je suis à mi-chemin dans la lecture, j’attends qu’on se sépare pour y retourner.
On a clairement affaire à un surdoué. Mais en même temps, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il manque de technique. Ça peut être prétentieux que Pierre Lemaitre dise que Thomas Mann manque de technique mais vous comprenez ce que je veux dire. Quand je le lis ces jours-ci, je suis admiratif devant ce surdoué de la littérature. Mais il y a des choses qu’il ne fait plus vingt ans plus tard.
Le roman est un art, mais il doit s’appuyer aussi sur un savoir-faire.
Arrivez-vous à vous débarrasser de vos lunettes de romancier quand vous lisez des romans pour ne pas toujours voir la petite cuisine de l’écrivain entre les lignes ?
C’est vrai que j’ai un peu du mal à être un lecteur sincère. Je ne joue pas le jeu. D’abord parce que je suis un écrivain de la race des romanciers.
Raymond Chandler disait : « Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait des écrits, et un romancier, c’est quelqu’un qui raconte des histoires. » J’aime bien cette définition. Je n’ai jamais fait — et ne ferai jamais — de livre psychologique ou autobiographique comme le fait Emmanuel Carrère par exemple. Je serais incapable de faire ce qu’il fait, je suis hyper admiratif. J’ai adoré Kolkhoze, je suis tombé dedans. Je suis un peu jaloux mais vous avez bien fait de lui remettre le Prix Grand Continent.
J’adore Carrère, j’ai absolument tout lu, je suis fan. J’adore en tant que lecteur, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de faire en tant que romancier — et ça tombe bien, car de toute façon je ne saurais pas faire.
Quand ce sont des livres qui sont différents de ce que je fais, je crois que je suis un lecteur sincère.
Si la vie était si intéressante, la littérature n’existerait pas.
Pierre Lemaitre
Et quand ce n’est pas le cas ?
Dès qu’on s’approche d’un type de littérature qui est pour ainsi dire dans mon périmètre romanesque, là malheureusement, je suis sans pitié.
Sans être sûr d’avoir toujours raison, je me dis je n’aurais pas fait comme ceci ou cela. Je vois les ficelles — ce qui prouve d’ailleurs que c’est un métier.
C’est comme quand un chef de cuisine goûte un plat cuisiné par quelqu’un d’autre ; il sentira des choses et des associations qu’il n’appréciera pas forcément…
Vous êtes un grand lecteur, notamment d’écrivains du XIXe siècle. Vouliez-vous faire un roman-monde, un roman-époque presque, à partir de l’histoire de personnages — ici de la famille Pelletier qui est au cœur de votre tétralogie Les Années glorieuses ?
J’avais, par bonheur, une ambition plus modeste.
Là où vous avez raison, c’est que la décision de partir sur cette saga vient de l’héritage des Buddenbrook que j’ai lus quand j’avais vingt-cinq ans, mais aussi des Thibault de Martin du Gard, de Mazo De la Roche ou de la Chronique des Pasquier de Duhamel.
À travers toutes ces lectures de grandes sagas familiales, je caressais ce désir de m’y mettre à mon tour un jour.
Je crois que beaucoup de romanciers sont dans ce cas.
Pourquoi ?
Parce que la famille est le creuset idéal du roman, et parce que la chronologie est ce qu’il y a de plus universel. La saga est donc à la fois de la famille et de la chronologie.
Je pense que ces deux caractères condensent quasiment tous les désirs de tous les romanciers. J’étais comme tout le monde, j’aurais aimé en faire une. Mais mon avantage est que j’arrivais trop tard, j’arrivais après les grandes sagas et je ne pouvais pas me dire que j’allais faire les nouveaux Rougon-Macquart. Ou me dire qu’après Jules Romain, il y a Lemaitre. Ce n’était pas sérieux.
Qu’avez-vous alors décidé ?
Mon idée était de jouer le jeu en essayant de travailler une famille sur l’ensemble du siècle. Mais je voulais plutôt feuilleter le siècle que le raconter.
Les Thibault voulaient dire quelque chose du siècle — et notamment autour de la Première Guerre mondiale. De mon côté, je voulais essayer de faire toucher du doigt la couleur qu’a ce siècle pour moi. Pas tant la couleur qu’en donnent les historiens ; car les historiens qui ont travaillé sur la Première Guerre mondiale ne sont pas les mêmes que ceux qui ont travaillé sur la Seconde. Mon travail est plus transversal que celui des historiens.
Mon travail n’était pas de raconter le siècle — comme dans les grandes sagas —, mais plus modestement, d’essayer d’en donner une photographie.
Dans la première trilogie Les Enfants du désastre, au lieu de prendre pour sujet la suite des générations — ce que je fais maintenant avec cette tétralogie —, je prenais comme personnage principal du deuxième roman un personnage secondaire du roman précédent. C’est vous dire quand même que j’y allais sur la pointe des pieds…
Vous avez parlé de photographie. Quand on lit Les Belles Promesses, on joue avec une focale qui permet d’entrer dans différents univers au sein desquels se déploient de nouveaux microcosmes — ceux des personnages dans le roman. Par exemple, avec les projets de suicide de Jean, on voit les branches et les destins d’autres personnages qui dépendent de son existence et de la potentialité de son suicide. Il est clairement dit du chat : « Lui disparu, Joseph ne vivrait pas une heure de plus », (p. 467). L’adoption du petit Michel dépend aussi de cela (p. 468) : « Il acheva sa soupe et fit le compte. En son absence, Joseph condamné. Philippe empêché. Colette submergée. Thérèse tyrannisée… »
L’idée est de peindre comme une fractale. Si vous prenez n’importe quel détail de la fractale, vous l’agrandissez et vous avez le tableau entier. C’est évidemment quelque chose qu’on retrouve beaucoup en littérature.
C’est aussi une des raisons pour lesquelles la famille est un bon creuset romanesque : on fait romanesquement l’hypothèse que ce qui va se jouer dans ce microcosme familial renvoie à toutes les grandes passions humaines.
Comme on ne peut pas embrasser le siècle — sauf quand on est Balzac ou Pérez Galdós —, on utilise la famille comme une espèce de réduction ou miniature de la société.
Est-ce pour cette raison aussi que vous aimez penser les romans dans un ensemble plus grand, celui des séries, des trilogies ou des tétralogies ?
Oui, quand vous écrivez un livre sur une époque, vous allez donner deux ou trois coups de pinceau et à chaque fois, l’image que vous avez inconsciemment dans la tête va se préciser.
Ce qui s’en rapprocherait le plus, c’est la photographie argentique. Vous voyez se dessiner l’idée et comme dans la photographie argentique, si vous ne retirez pas le cliché au bon moment, c’est noir. Dans ce métier comme dans les autres, vous pouvez faire le round de trop, écrire deux ou trois livres de trop.
C’est un petit peu ce que je reproche aux Rougon-Macquart.
C’est-à-dire ?
Vingt livres, c’était trop. Zola aurait pu en enlever trois ou quatre, sa suite aurait fait quatorze volumes — et je crois qu’elle aurait été ainsi absolument parfaite.
Mais pour répondre à votre question, je dirais qu’avec plusieurs livres, on va pouvoir préciser un petit peu l’image qu’on cherche à représenter.
Pour cette dernière tétralogie Les Années glorieuses, saviez-vous depuis le début de la conception que vous alliez faire quatre livres ? Si oui, les avez-vous écrits les quatre d’un coup ?
Si vous étiez journaliste et si c’était un entretien comme les autres, je devrais vous mentir. Mais comme c’est avec vous je ne vais pas le faire !
J’adorerais pouvoir vous dire que oui, tout était parfaitement pensé depuis le début…
En 2013, j’ai été vampé par une page manuscrite de Zola qui doit dater des années 1870 — il n’a donc pas encore écrit les Rougon-Macquart — sur laquelle il a fait la liste des vingt titres des vingt livres qui composeront les Rougon.
La moitié des titres sont les titres définitifs et ceux qui ne le sont pas indiquent assez précisément sur quoi le livre portera (l’argent, la terre, etc.). Zola avait une capacité de conceptualisation qui est assez extraordinaire. Loin de l’ère de l’ordinateur, ces types étaient calibrés pour réfléchir à ce genre de problème.
J’ai relu il n’y a pas très longtemps Les Misérables — que je relis régulièrement ; comment Hugo pouvait-il sans ordinateur savoir où il en était six-cents pages plus haut, deux-cents pages plus bas ? Ce sont des architectures dont on n’a pas idée.
Je pourrais citer Proust aussi, chez qui d’ailleurs on trouve des erreurs de chronologie à cause de cela. Je ne pense pas qu’on aurait pu réfléchir à un projet comme le mien dans mon siècle.
Si vous ne retirez pas le cliché au bon moment, c’est noir. Dans le métier d’écrivain comme dans les autres, vous pouvez faire le round de trop, écrire deux ou trois livres de trop.
Pierre Lemaitre
Comment cela s’est-il fait ?
C’est venu avec Au revoir là-haut. Je fais ce livre et j’ai la plus belle année de lecture de ma vie. Après, je ne l’aurai plus que pour Le Grand Monde, mais c’était une année d’enchantement permanent.
Je sortais du polar — qui est un genre très contraint : c’est un slalom, vous n’arrêtez pas de slalomer entre ses contraintes. C’est un genre épuisant. Et là, d’un seul coup, je n’avais aucune contrainte, je pouvais faire ce que je voulais, je pouvais décider d’un seul coup de développer un personnage secondaire. Cette liberté était un enchantement complet.
Quand je l’ai terminé, deux ans avant le Goncourt, je me suis dit que j’allais rester là-dedans. J’ai eu l’idée de faire non pas une suite — mais un deuxième volet.
Après, j’ai fait le troisième volet et j’ai compris que la structure que j’avais utilisée touchait à sa limite.
Dans quel sens ?
J’avais écrit la trilogie en prenant un personnage secondaire et en l’élevant au rang de personnage principal du roman suivant.
J’ai décidé de garder l’idée de la chronologie sur le XXe siècle mais il fallait que je change mon modèle de structure. C’est à ce moment-là que je suis entré plus purement dans le modèle traditionnel de la saga familiale, c’est-à-dire de la suite des générations.
Le polar comme genre contraint vous a-t-il aussi servi comme un exercice d’écriture, permettant une libération au moment d’écrire ces sagas familiales ?
Je n’ai jamais été très oulipien, je n’ai donc jamais vécu ces contraintes comme des jeux — mais vraiment comme des poids.
Quand vous vous inscrivez résolument dans un genre, vous pouvez essayer de le dynamiter de l’intérieur, mais dynamiter une règle, c’est toujours se confronter à elle, en tenir compte. On ne peut pas l’ignorer.
Je distingue le polar du roman noir — ce que ne fait pas toujours le public français. Dans le roman noir, c’est plus facile. Quand j’écris Cadres noirs ou Trois jours et une vie, on est dans le roman noir, les contraintes sont beaucoup moins lourdes.
Mais quand vous êtes dans le policier pur, ce que j’ai fait avec un de mes héros récurrents, là vous êtes dans l’enquête, les contraintes sont très lourdes et deviennent aujourd’hui quasiment ingérables.
Pourquoi ?
Vous avez maintenant des lecteurs experts qui vous lisent et qui demandent pourquoi le protagoniste ne prend pas l’ADN ou pourquoi on ne triangule pas le téléphone, etc.
J’ai maintenant soixante-quinze ans ; c’est bien tombé, j’ai quitté le genre du polar au moment où je risquais d’y être ridicule.
Mais n’y a-t-il pas aussi du polar dans Les Belles Promesses, par exemple ?
Oui, dans celui-ci, il y a une petite salutation au genre policier, comme je l’avais fait pour d’autres genres précédemment.
Mais là, on touche du doigt quelque chose d’autre.
Quoi donc ?
C’est le fait que j’ai appris à écrire avec le polar et le roman noir. J’y ai forgé mes outils narratifs. Maintenant je les élargis en entrant dans une littérature plus généraliste, dans le roman historique ou roman picaresque, on l’appelle comme on veut — je n’aime pas beaucoup ces catégories.
La base de mon outil et de mon plaisir viennent du polar. C’est ce que j’appelle le souffle romanesque, la rythmique, la cadence de littérature — éléments essentiels pour écrire un roman.
Quels sont les romans qui concentrent le mieux cela, selon vous ?
J’ai appris à écrire en lisant Le Comte de Monte-Cristo et Les Trois Mousquetaires.
On y trouve un souffle romanesque qui est guidé par une rythmique, une énergie narrative. C’est ce que j’aime faire, c’est ce que j’aime lire.
Le roman policier était donc pour moi le creuset idéal.
Je n’ai jamais été très oulipien.
Pierre Lemaitre
On trouve dans la construction des Belles Promesses des petits indices laissés en route. Je pense notamment à un passage au début du livre qui traite des accidents de voiture qui se font beaucoup plus fréquents. Puis à la fin, le thème est repris quand Jean se dit qu’il va se suicider, dans un accident de voiture, « comme une vedette de cinéma » (p. 465).
Oui, absolument, ce sont des indices, des pistes qu’on laisse en passant.
Umberto Eco a expliqué et théorisé cela sur James Bond dans un texte connu ; j’en avais fait mon miel du temps où j’écrivais des romans policiers.
À partir du moment où un indice a été semé là, on va le retrouver ailleurs. Vous avez donc raison mais dans le cas que vous mentionnez j’ai même envie de vous dire que ce n’est pas volontaire — c’est presque de l’écriture automatique.
Cela fait tellement partie de mon background et de mes outils que je le fais parfois sans m’en rendre compte.
Êtes-vous un romancier discipliné qui suit un plan très précis, qui travaille beaucoup de brouillons, ou vous laissez-vous une certaine liberté au moment d’écrire ?
Ma technique consiste d’abord à ne jamais démarrer un roman tant que je n’ai pas au moins trois ou quatre ingrédients.
Lesquels ?
En gros, il faut que je sache de quoi le livre va parler, au-delà de l’intrigue, à quoi il va servir.
Pour faire court : l’intrigue principale, les principaux rebondissements, les personnages, bien sûr, et la fin.
Vous connaissez la fin précise ?
Non, elle peut être vague — mais j’ai la fin.
Je sais, par exemple pour Les Belles Promesses, que Jean doit mourir — sans que je sache comment. Je n’ai pas envie d’avoir Jean en prison. Je veux qu’il meure. C’est la décision que je prends dès le départ.
C’est la leçon du polar : si vous écrivez un roman policier dont vous ne connaissez pas déjà la fin, il y a des chances que vous ne la trouviez jamais…
On juge le roman policier sur la fin. Même si votre roman est très bon, si la fin n’est pas bonne, c’est cuit.
Et après, que faites-vous ?
Après, je fais un plan assez détaillé avec une espèce de chemin de fer avec l’ensemble des personnages.
Horizontalement, j’ai les personnages ; et verticalement, j’ai le timing, le calendrier. À la rencontre des deux, je marque dans la cellule ce que fait le personnage à ce moment-là. Cela me permet d’avoir une espèce de puzzle de visualisation.
Je ne vais pas plus loin en termes de préparation.
Prenez-vous des notes en amont ?
Je prends beaucoup de notes. Globalement, pour un roman de cinq-cents pages, c’est six-cents pages de notes.
J’ai des gros carnets que je fais faire moi-même sur mesure. C’est ma seule coquetterie. Ce sont des carnets de trois-cents pages ; quand j’arrive à la fin d’un roman, j’ai deux carnets.
La raison est que je réfléchis en écrivant. Je me suis rendu compte que je comprends bien les choses quand je les dis ou quand je les écris.
Ce sont des notes que vous suivez ensuite en écrivant le roman ?
Je réfléchis à voix haute en écrivant mais je ne relis quasiment jamais mes notes. Heureusement d’ailleurs car si vous y jettiez un œil, vous vous diriez : « Il n’est pas très malin ce type. » C’est effrayant !
Quand j’ai le plan, je passe pas mal de temps à vérifier que tout fonctionne.
Mais une fois que je démarre, je laisse à l’écriture le soin d’amener plein de choses — y compris des personnages secondaires.
Avez-vous un exemple en tête ?
Dans Couleurs de l’incendie, je veux que mon personnage embauche une nurse. Le personnage s’appelle Madeleine, elle est devant son fils qui est paralysé et je me dis que si elle reste là je ne vais pas en faire un personnage romanesque. Il faudrait qu’elle bouge un peu.
À un moment dans mon plan, il est donc juste écrit qu’elle embauche une nurse. Au niveau de la préparation, je n’ai pas besoin d’en savoir plus, le reste arrive avec l’écriture.
La base de mon outil d’écriture et de mon plaisir viennent du polar. C’est ce que j’appelle le souffle romanesque, la rythmique, la cadence de littérature — éléments essentiels pour écrire un roman.
Du point de vue de la structure, vous avez raison. Mais dans le roman policier, il y a une morale.
Dans n’importe quel roman, vous pouvez avoir une structure, une enquête, mais la morale de l’histoire ne va pas être la même. Dans le roman policier, on est dans un périmètre de morale — y compris d’immoralité, qui pèse lourd — ce qui n’est pas forcément le cas dans un roman psychologique.
En vous lisant, on vous sent facile. Vous est-il facile d’écrire ?
En France, on souffre beaucoup de l’image du romancier qu’on a hérité du romantisme. L’inspiration, l’être à part…
Si vous parlez de votre métier comme d’un métier, vous ne faites pas rêver les gens. Je pense que l’écriture s’apprend. L’art de raconter ne s’apprend peut-être pas — mais la façon de raconter, sûrement.
Ce que je dis là ne fait donc pas beaucoup rêver mais j’aime bien en parler.
Pourquoi ?
Parce que je trouve que ça désacralise un peu les choses. Et moi, sur ce plan-là, je suis un homme de gauche.
À propos de l’écriture, il y a deux choses. D’abord, j’ai la chance d’avoir hérité d’une culture littéraire très éclectique. Je n’ai pas fait d’études, personne ne m’a dit qu’il y avait une théorie littéraire. Quand je l’ai su, j’avais déjà lu la moitié de la bibliothèque de mes parents.
Qu’y avait-il dans cette bibliothèque ?
Ma grande chance est que chez mes parents, on ne lisait qu’une seule chose : le livre de poche. On avait très peu de moyens.
Le livre de poche est né en 1956, j’avais cinq ans. Quand je commence à lire, ma mère en achetait tous les quinze jours. Le catalogue, c’était quelque chose. Le premier était Kœnigsmark de Pierre Benoit, après on trouvait Le Mur de Sartre puis vous aviez Mazo De la Roche, Cronin, Stendhal… C’était un bazar pas possible.
Personne ne pouvait comprendre, ça répondait peut-être à une logique supérieure qui échappait à tout le monde. Mais moi, c’était ma chance parce que je lisais au fur et à mesure. Passer de Mazo De la Roche à Stendhal me paraissait naturel.
C’est ainsi que j’explique que j’ai une certaine facilité à emprunter au roman historique, au roman psychologique, au roman policier. C’est mon lait d’origine.
Quel était le second élément ?
La deuxième chose, pour compléter, est le fait que je travaille avec beaucoup de plaisir. Je ne suis pas un écrivain qui souffre.
J’aimerais beaucoup souffrir, j’aimerais me montrer sous une image christique. Malheureusement, je me mets au travail comme je vous parle — avec un solide appétit. J’aime mon métier, je m’amuse.
Cela n’empêche pas que je puisse passer des journées à me demander ce que Vargas Llosa avait très bien formulé : « La seule question qu’on se pose en littérature est : que se passe-t-il après ? »
Il avait raison.
Travaillez-vous beaucoup de jets avant d’arriver à la version finale d’un roman ?
Ma grande chance est que mon premier jet est très mauvais.
En quoi est-ce une chance ?
J’ai des amis — je vous vois venir mais je ne citerai pas les noms ! — qui ont un premier jet remarquable et par conséquent, j’ai l’impression qu’ils travaillent moins. Ils se contentent facilement de ce qu’ils ont fait, ils en sont contents et c’est bien.
De mon côté, la première version est très laborieuse, assez difficile à lire, avec beaucoup de répétitions, beaucoup de phrases qui n’ont pas beaucoup de sens. Je suis donc obligé de travailler beaucoup pour arriver à la fluidité.
Dans ma conception du roman, en plus du souffle romanesque dont je parlais tout à l’heure, le roman doit avoir une parfaite lisibilité, une parfaite fluidité.
Aimez-vous la simplicité ?
Simenon avait montré qu’avec un langage extrêmement lisible, on pouvait atteindre une très grande force émotionnelle.
C’est aussi le cas avec Martin du Gard : c’est d’une simplicité et d’une fluidité incroyables. Son efficacité n’en est pas pour autant remise en question.
Je déteste les postures d’écrivain. Moi, j’écris des livres et quand j’ai envie que Jean ouvre une porte, j’écris : « Jean ouvrit la porte. » J’essaye de faire très bien des choses très simples.
J’ai des gros carnets que je fais faire moi-même sur mesure. C’est ma seule coquetterie.
Pierre Lemaitre
En écrivant La Chartreuse, Stendhal disait qu’il lisait chaque matin quelques pages du Code civil « afin d’être toujours naturel »…
Absolument, il ne le faisait pas forcément mais surtout, maintenant on peut faire mieux que le Code civil : on peut lire la nouvelle « Compagnons » de Louis Guilloux. Elle fait quarante pages, elle a été publiée à la fin du livre de poche intitulé La Maison du peuple et a été préfacée par Camus qui dit : je défie n’importe quel lecteur de terminer « Compagnons » sans avoir les larmes aux yeux.
Le texte raconte simplement la mort d’un ouvrier. « Jean Kernevel était un homme de cinquante ans, grand, bien bâti, mais malade du cœur. » Voilà l’incipit.
C’est une écriture d’une lisibilité totale. C’est émouvant, déchirant du début à la fin. Je retourne dans ce texte très régulièrement en me disant : sois simple. C’est une leçon absolue.
Il a démontré qu’on pouvait avoir une puissance émotionnelle énorme en ayant une lisibilité parfaite. C’est mon seul objectif.
Y a-t-il des choses qui vous sont plus difficiles à écrire que d’autres, des sujets, des descriptions, certaines scènes ? L’humour est assez présent dans Les Belles Promesses, autour du personnage de Geneviève notamment. On sait que faire rire le lecteur peut être un défi…
Il n’y a pas de secteur où c’est plus difficile, mais très fréquemment — et c’est le cas pour le livre sur lequel je suis en train de travailler en ce moment — je me dis que je ne vais jamais y arriver.
Ce n’est pas tellement un style ou le fait de raconter des scènes de sexe, des scènes drôles ou mélodramatiques ; je n’ai pas plus de difficultés à faire les unes que les autres.
Ce n’est pas tellement un périmètre du métier, mais plutôt des sujets sur lesquels je me dis que je ne vais pas réussir.
Quand je me suis attaqué à l’exode, par exemple, je regardais des photos, des films sur cela et je ne voyais pas comment faire. J’ai aussi eu ce problème dans le livre d’avant sur la montée du fascisme, sur l’avortement clandestin, par exemple. À la fin, je m’en sors mais c’est au lecteur de décider si c’est réussi ou pas.
Une des grandes problématiques et tensions dans Les Belles Promesses est la mise en place de la modernité, urbaine notamment, face au monde rural. Il est difficile de ne pas penser à l’actualité. Ce sont des sujets qui vous touchent particulièrement ?
Quand on fait un pont entre un de mes romans qui se passe il y a un siècle ou soixante-dix ans et aujourd’hui, je ne prétends pas toujours avoir voulu faire une allusion. Inévitablement il y aura toujours des points qui entreront en résonance, me semble-t-il.
Cependant, c’est un peu différent sur les sujets que vous abordez. Mes romans entrent dans les Trente Glorieuses, une période que j’ai connue — je suis un enfant de cette période-là. J’avais des comptes à régler sur l’exode rural, sur l’immigration et sur la modernité — parce que je suis un militant, presque un activiste, sur le climat. Or ces années-là et ce progrès-là, c’est ce qui nous a amenés aux conséquences qu’on connaît.
Il n’y a donc pas de hasard au fait que ce soit mis en scène dans le livre.
Ma grande chance est que mon premier jet est très mauvais.
Pierre Lemaitre
Concevez-vous aussi la littérature, le roman peut-être en particulier, comme un instrument politique qui permet de dire des choses sur le monde, sur le réel ?
Je considère que la littérature est un art de point de vue. Ce n’est pas le seul — la peinture et la musique le sont aussi, par exemple.
Au fond, à peu près toutes les histoires ont déjà dû être racontées. Je ne pense pas qu’on puisse vraiment faire du neuf dans ce domaine-là.
Que faut-il faire alors ?
Notre seul travail, nous les contemporains, c’est de faire du neuf avec du vieux.
Dans Couleurs de l’incendie, par exemple, je me suis amusé à reprendre la structure du Comte de Monte-Cristo. Pour Les Belles Promesses, j’ai repris Les Misérables.
Aucun roman n’a jamais changé le monde, on pourrait donc dire que la littérature ne sert pas à grand-chose.
Des livres ont changé le monde : L’Interprétation des rêves, Le Capital, la Bible…
La littérature est un art du point de vue et je pense que quelqu’un qui lit des livres est une personne qui multiplie en permanence tous les points de vue sur le monde. Si elle est en face de bons livres, ce sont des points de vue qui vont percuter son propre point de vue sur le monde.
Je crois que la littérature a une action sur la vie.
Vous disiez que vous aviez des comptes à régler…
Oui, je suis né en 1951. J’ai vécu toute ma jeunesse dans le 93, la banlieue rouge de Paris, où on était entouré d’immigrés.
Ma première histoire d’amour, c’était avec une immigrée espagnole quand j’avais quinze ans. Mes premiers amis étaient des enfants de la deuxième génération d’immigration italienne ou portugaise. J’ai donc vécu une enfance dans laquelle l’immigration faisait intimement partie de notre paysage.
Or, comme je vois de plus en plus la question de l’immigration pointée du doigt, quand elle n’est pas pointée du fusil, j’avais quelques comptes à régler avec ce traitement de la question et je cherchais l’occasion d’en parler.
À travers un personnage notamment, le petit Manuel.
Cela m’a intéressé de le faire avec le petit Manuel, qui devient adulte après.
Pour y arriver, j’ai été confronté à deux éléments.
Lesquels ?
Il y avait un enjeu technique et un enjeu thématique.
Le premier consistait à croiser sa situation d’immigré avec l’exode rural. Je pensais que là je faisais d’une pierre deux coups en ayant un personnage d’autant plus dramatique qu’il était au croisement de ces deux mouvements : l’exode rural qui chasse et l’émigration qui chasse d’une certaine manière aussi quand elle empêche de s’intégrer.
Et le second ?
L’autre enjeu était que dans le livre l’action se déroule sur quatre mois alors que l’histoire de Manuel se développe sur quinze ans.
Il était donc important que je parvienne à faire cohabiter deux temporalités différentes dans l’esprit du lecteur en gardant la fluidité nécessaire. C’était un enjeu technique qui me plaisait bien.
Je considère que la littérature est un art de point de vue.
Pierre Lemaitre
D’ailleurs, en parlant de la chasse, ce mystérieux sanglier après lequel court en vain Manuel ne pourrait-il pas fonctionner comme une allégorie de la modernité, du « train de la modernité », dans ce bras de fer perdu par le monde rural ? Avant de tirer à la fin, ce n’est pas Jean que Manuel voit, mais la figure du sanglier d’une certaine façon…
Absolument, quand Manuel décide de tirer sur Jean — qu’il reconnaît parce qu’il l’a croisé quand il est venu voir sa sœur, en réalité il voit le sanglier.
Pour moi, il n’y a pas de doute que ce sanglier représente dès le début la modernité — et c’est, en effet, la raison pour laquelle Manuel court en permanence après. C’est un immigré de seconde génération qui court vers la normalisation et ce sanglier représente un petit peu le but à atteindre.
Au début du roman, Jean est confronté à une bifurcation et doit donc faire un choix « aux répercussions considérables ». Était-il condamné de toute façon (« les jeux étaient faits », p. 13) ou avait-il vraiment le choix ? Ou justement, vouliez-vous montrer qu’alors que Jean avait précisément le choix, Manuel lui, était condamné par une sorte de déterminisme ? D’ailleurs, la sœur de Manuel s’appelle « Solita » : seule face au monde…
Solita fait référence à mon amoureuse espagnole d’adolescent que je mentionnais il y a un instant — Soledad !
Dans mon idée, le déterminisme touche surtout les exclus, les expropriés du périph’, les victimes de l’exode rural. J’ai l’impression que ceux qui sont dans la modernité sont certes dans un déterminisme bourdieusien, mais en réalité le déterminisme ne joue pas.
À mon avis, il est bien plus implacable du côté des chassés, des marginaux pour faire court.
D’ailleurs, ces « perdants » ne meurent pas, ils disparaissent. Je pense au joli passage sur la fin de Mme Ramos qui ne descendra jamais de son train.
Oui, ils sont effacés de la mémoire.
C’est un passage qui m’a beaucoup ému à l’écriture parce que j’avais l’impression de la voir disparaître sous mes yeux. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de juste et de très cruel dans le fait que sa fille dise : « On ne la retrouvera pas, je le sais. »
On en revient au déterminisme : la fille connaît sa mère, elle sait que si sa mère à un moment disparaît de la sorte, elle a réussi son coup — elle ne réapparaîtra plus jamais.
Croyez-vous en une certaine autonomie des personnages, de la narration ? Dans les « Remerciements » (annoncés d’ailleurs par François dans le dernier chapitre) — où l’usage veut que nous soyons a priori sortis
C’est l’héritage de mon apprentissage de la littérature éclectique. Je me sens à l’aise dans ces jeux. Rien ne m’amuse plus que de faire des clins d’œil aux lecteurs en me disant que certains vont le voir, d’autres non.
C’est un peu la magie de l’écriture : deux personnes peuvent aimer le même livre en y trouvant tous deux des choses différentes.
Le fait que vous indiquiez que François est l’auteur des romans comme retournement final fait partie de ces jeux ?
Absolument ! Je fais cela toujours avec beaucoup de plaisir — et plus je peux faire les poupées russes, mieux c’est.
À la fin, quand je fais en sorte que François soit l’auteur de la tétralogie, c’est un coup dont je suis assez content. Surtout, ce n’était pas du tout prévu ! Je me suis dit que je pouvais en rajouter une touche avec la fausse citation de Dostoïevski.
Je pense — j’espère ! — que le lecteur trouve cela drôle. C’est une certaine manière de concevoir le rôle de la littérature.
Ce n’était donc pas prévu que François signe le texte à la fin comme auteur ?
Non, c’est venu à la fin. Je fais l’épilogue, et puis d’un seul coup, je me demande si ça pourrait fonctionner. Ce genre de choses dans le roman, ça ne pardonne pas.
Il y a deux solutions : soit c’est une énorme bêtise et si vous la gardez, ça va vous emmener dans le mur en vous coûtant six mois de travail et deux-cents pages d’errance — et il ne faut vraiment pas le faire. Ou bien c’est une bonne idée et elle est très porteuse.
Qu’avez-vous donc fait ?
J’ai relu rapidement les trois livres et je me suis rendu compte que c’était possible malgré une difficulté.
Rien ne m’amuse plus que de faire des clins d’œil aux lecteurs en me disant que certains vont le voir, d’autres non.
Pierre Lemaitre
Le fait qu’il raconte par moments sa propre histoire ?
Exactement, il racontait sa propre histoire. Il a fallu que je fasse une petite politesse en disant que quand il s’est mis en scène, il avait essayé de ne pas être trop complaisant avec lui-même.
Je dois vous avouer qu’à ce moment-là, je me dis : bon Dieu, si j’étais lecteur, j’adorerais ça.
C’est très immodeste, mais bon, je suis un homme joyeux !
Vos personnages font-ils ce qu’ils veulent ?
Non, le roman est un domaine dans lequel je suis exceptionnellement un homme de droite.
C’est le seul secteur où je suis un patron intraitable.
C’est-à-dire ?
C’est moi qui emploie les personnages — et ils font ce que je veux qu’ils fassent. Et s’ils cherchent un peu d’indépendance, c’est pas avec moi qu’ils vont la trouver.
Dans l’incipit des Belles Promesses, Jean n’a donc pas vraiment le choix…
Non, il n’aurait pas même l’idée de faire différemment. C’est interdit !
Quand les personnages romanesques vont créer un syndicat, je serai dans de sales draps, je peux vous le dire tout de suite.
Préférez-vous mettre en place un narrateur tout-puissant, omniscient qui est capable d’accumuler les focalisations internes — même celles du chat Joseph (dont on imagine que c’est un clin d’œil à Simenon) ?
Oui, bien sûr, le chat de Simenon s’appelait Joseph !
C’est parce que le narrateur peut cumuler les focalisations que je pense que la littérature est, plus que les autres, l’art du point de vue. La question du point de vue y est vraiment centrale.
Non seulement le livre est affaire de point de vue, mais à l’intérieur, on retrouve aussi notre histoire de fractale. C’est une des grandes magies de la littérature : pouvoir faire jouer les différentes focalisations — y compris sur des segments assez courts.
Dans une même page, vous pouvez, si vous êtes un petit peu habile, changer les focalisations sans toucher à la lisibilité et à la fluidité du texte. Vous avez ainsi d’un seul coup trouver une manière de faire varier les points de vue — ce qui, pour le lecteur, est une occasion de prendre de la distance par rapport au sujet.
Ce chat Joseph est un des protagonistes de la tétralogie. N’est-il pas d’ailleurs le véritable héritier de Jean en commettant le seul crime qu’il aurait peut-être dû commettre d’une certaine façon, en tuant Geneviève ?
Je n’y avais pas pensé, c’est astucieux. Ce que vous me dites là m’ouvre une porte sur le personnage — il faudra qu’il me rende des comptes…
L’existence de Joseph est effectivement une des choses qui existait dès le début. À l’origine, je voulais avoir un personnage transversal dans les quatre livres. J’avais beaucoup hésité…
Quelles étaient les options ?
J’avais pensé à un ami de la famille, à un parrain, etc. J’avais fait plein d’hypothèses et quand j’en suis venu à penser aux animaux, le chat s’imposait.
Le roman est le seul domaine où je suis un patron intraitable. C’est moi qui emploie les personnages — et ils font ce que je veux qu’ils fassent.
Pierre Lemaitre
Pourquoi ?
Il s’imposait comme être silencieux — plus que les chiens, discret, qui a son quant-à-soi et dont le comportement est en soi un langage.
Je l’avais donc décidé au début.
C’est l’ange gardien de la famille.
Vous parliez tout à l’heure du travail de l’écrivain qui a changé avec l’ordinateur. À une époque où l’on parle aussi beaucoup d’intelligence artificielle, êtes-vous inquiet sur l’avenir de la littérature ? Autrement dit, est-ce que l’écrivain, est-ce que Pierre Lemaitre, pourrait se trouver dans la situation de la famille Ramos ? (« Était-ce de la malchance ou une somme d’incompétence, d’inadaptation au monde agricole, d’incapacité à prendre le train de la modernité ? », p. 472).
Je n’ai pas d’angoisse — mais j’ai de l’inquiétude.
Je n’ai pas d’angoisse car aujourd’hui, avec ce que je crois savoir de l’intelligence artificielle, je pense qu’elle est capable d’écrire un roman de Pierre Lemaitre. Je pense que si on donne à l’intelligence artificielle mes dix-sept ou dix-huit livres, elle est capable de faire un roman dont on se dira : « C’est peut-être pas du Lemaitre, mais ce n’est pas loin. »
Par contre, pardonnez-moi de le dire ainsi — je n’aurais pas dû prendre mon cas mais je vais quand même aller jusqu’au bout —, je crois que l’IA est incapable d’inventer Pierre Lemaitre.
C’est-à-dire ?
Comme je pense que l’intelligence artificielle est au fond une combinatoire à partir d’un réservoir fini de solutions existantes, elle peut singer un romancier suffisamment habilement pour que le doute soit permis pour un certain nombre de lecteurs.
Sur cela, je suis inquiet.
Mais je ne pense pas qu’elle puisse vraiment inventer — elle reproduit, elle décline.
L’IA n’aurait donc pas pu écrire Au revoir là-haut ?
Je ne pense pas.
Quand Au revoir là-haut est arrivé en 2013, pardonnez-moi de le dire ainsi — c’était un livre un peu inattendu.
Même son titre est bâtard, c’est un titre bizarre. C’est à mi-chemin entre le roman picaresque, le roman historique, composé avec les outils du polar et qui emprunte quelque chose au roman noir.
En plus, il prend à rebrousse-poil la commémoration de la guerre de 1914 en parlant de l’après. Je pense que l’intelligence artificielle n’aurait pas pu le créer.
Si j’élargis un peu la question, à la toute fin du livre, il est notamment écrit que c’était « l’ultime moment où l’avenir était considéré avec confiance, où personne (ou presque) ne doutait de ses bienfaits ». L’avenir vous inquiète-t-il ?
Considérablement.
Notamment depuis quelques mois car j’ai lu un essai qui a changé ma conception de l’avenir. C’est un livre de Nathanaël Wallenhorst, Contenir l’emballement bioclimatique, publié chez Actes Sud.
Il m’a intéressé parce que c’est la mise en échec de la notion de transition climatique. Je suis extrêmement inquiet : la bonne métaphore serait celle du ballon de baudruche qu’on est en train de gonfler ou le lac gelé sur lequel on marche. Il va y avoir quelque chose de soudain. Le mot transition nous fait croire que c’est un phénomène progressif — alors que ce n’est pas progressif du tout.
À un moment donné, ça va éclater, le lac va céder sous nos pas.
Je pense que l’IA est capable d’écrire un roman de Pierre Lemaitre — mais pas d’inventer Pierre Lemaitre.
Pierre Lemaitre
Je suis donc extrêmement pessimiste — non pas à cause du réchauffement climatique, mais parce qu’il y a un concept qui, à mon avis, n’est pas fonctionnel. D’autant plus qu’on a maintenant à la tête du plus grand et riche pays du monde, quelqu’un qui est un négateur du réchauffement climatique.
Je ne vois pas qui va arrêter ce train en marche. C’est exactement comme dans La Bête humaine, c’est parti — et en face nous attend la falaise.
Les derniers mots des Belles Promesses sont : « Mais ceci est une autre histoire… » Cette prochaine histoire pourrait se rapprocher de nos années Vingt, avec ces enjeux-là ?
Pas tellement, parce que je travaille sur la fin du siècle, sur les années 1970-1989. On est donc dans des années qui sont encore un peu archaïques par rapport à ce sujet. Et je me méfie beaucoup des écrivains qui sont plus intelligents que leurs livres.
Rien n’est plus facile pour un romancier que d’avoir cette espèce de fausse avance. Je pourrais mettre en scène un écologiste en 1974. Sauf qu’à cette date, il n’y avait que trois écologistes en France…
Je pense que c’est non seulement anachronique, mais aussi moralement fautif.
Je vais donc plutôt me rapprocher du phénomène de la violence, de la montée de l’extrême droite, etc., plus sur un terrain sociétal que sur le terrain écologique.
Diriez-vous que vous êtes François, ce personnage écrivain qui finit par signer le roman — et par là même, toute la tétralogie ?
Non !
Mais vous pourriez essayer de me reposer la question avec un autre personnage.
Diriez-vous que vous êtes Louis Pelletier ?
Oui !
Il meurt dans le livre précédent et c’était un moment terrible. Parce que Louis, c’est Albert Maillard. C’est un personnage que j’ai gardé pendant six romans, auquel je me suis beaucoup attaché — et puis, à titre personnel, il m’a tout apporté.
Il m’a apporté le Goncourt, la légitimité, l’argent, le temps, la reconnaissance. Ce type-là a changé ma vie.
Vous l’aviez déjà tué une première fois…
Oui, c’est vrai, je l’avais tué une première fois dans Au revoir là-haut. Pendant quelques secondes il meurt, puis on pompe et hop, on le réveille. Et je me rappelle que quand j’avais écrit « Albert Maillard, soldat, vient de mourir », je pleurais.
Aviez-vous prévu de le faire mourir à ce moment-là ?
C’était bien prévu. Mais je ne pensais pas que même le faire mourir si brièvement allait me bouleverser de la sorte.
J’ai encore le temps de vous raconter une anecdote ?
Oui, bien sûr !
Quand on enregistre la version audio d’Au revoir là-haut, c’est moi qui fais la lecture. On est en 2014–2015. Quand j’arrive à ce passage, des sanglots viennent se mêler à ma voix. Alors je dis à l’ingénieur du son que j’allais la refaire mais il me répond : « Non, non, surtout pas ! » Et c’est vrai que ça marche bien.
Albert Maillard est vraiment le personnage emblématique, sûrement celui dans lequel j’ai mis le plus de moi.
Quels aspects ?
Il a la même ironie, il essaie d’être un bon père, il fait lui aussi des erreurs par rapport à son fils.
Quand il a fallu le faire mourir parce qu’il avait l’âge de mourir, je lui ai vraiment donné la mort que je me souhaiterais. Alors, j’aimerais pas mourir de cette maladie-là, mais c’est très pudique.
Il appelle Angèle, elle se penche et puis il lui dit : « J’ai un petit peu peur. » Elle lui répond : « Tu crains rien puisque je suis là. »
Et il meurt.
Rien que d’y penser, ça m’émeut beaucoup.
Albert Maillard est un personnage auquel je me suis beaucoup attaché — et puis, à titre personnel, il m’a tout apporté : le Goncourt, la légitimité, l’argent, le temps, la reconnaissance. Ce type-là a changé ma vie.
Pierre Lemaitre
Louis c’est aussi le père de famille : considérez-vous vos personnages comme vos enfants ?
Non, je ne crois pas. Je repense à « Compagnons » de Louis Guilloux quand Jean Kernevel va mourir.
Il a fait la guerre de 1914, il a été gazé, il meurt jeune — il doit avoir cinquante-cinq ans.
Dans ses derniers jours à l’hôpital, il tombe dans le délire. Il y a cette phrase magnifique : « Il pensait à son père comme à un camarade. »
Je trouve cette phrase sublime parce qu’elle condense la manière dont on finit par concevoir la relation qu’on a avec nos parents quand on atteint leur âge.
Est-ce votre cas ?
Je vais bientôt avoir l’âge auquel mon père est mort et je sens que ma relation est en train de changer.
C’est plutôt ce type de relation que j’ai avec mes personnages. Ce n’est pas tellement une relation paternaliste, mais une relation de camaraderie.
Hormis avec Louis, avez-vous du mal à vous séparer de vos personnages quand vous finissez un roman ?
Non, je suis rasséréné par le fait qu’ils ne sont pas morts, enfin sauf Jean — mais les autres vont continuer d’exister.
Je vais maintenant me pencher sur la génération d’après, la génération de Philippe et de Colette, qui vont donc avoir quinze ans plus tard l’âge d’être des personnages de romans. Bien que François et Hélène seront en fond de cour, ils n’auront pas vraiment disparu.
Dans le dernier chapitre, François dit que la relève est assurée : « Ma consolation est de voir la génération suivante prête à s’agiter. Je ne doute pas qu’elle vivra, elle aussi, son lot d’aventures, avec les joies et les peines » (p. 496).
Oh que oui, bien des choses vont encore arriver ! Vous verrez.
Sources
El País sur l’héritage de Pérez Galdós. Est-il un grand romancier espagnol — le plus grand ? Contre l’avis d’Almudena Grandes et Antonio Muñoz Molina ou encore Mario Vargas Llosa, Javier Cercas (comme Javier Marías et d’autres avant lui comme Unamuno) relativisait l’importance littéraire de Galdós.