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17.06.2026 à 17:38

Les séries sud-coréennes : un soft power efficace auprès des jeunes

Laurence Corroy, Professeure des universités, Université de Lorraine
Johanne Samè, Maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Haute-Alsace (UHA)
Sabine Bosler, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Haute-Alsace (UHA)
La culture populaire sud-coréenne, véhiculée par les séries à succès diffusées notamment sur Netflix, irrigue l’imaginaire et les pratiques de consommation des jeunes Français.

Texte intégral (2090 mots)
Dans *True Beauty* (2020), une adolescente complexée passe maître dans l’art du maquillage et devient la coqueluche de son nouveau lycée. Netflix

True Beauty, A Killer Paradox, la Reine des larmes… les 15-25 ans, grands consommateurs de séries sud-coréennes, semblent particulièrement sensibles au soft power qu’elles véhiculent.


La plateforme Netflix, leader sur le marché, avec plus de 10 millions d’abonnés, a largement réussi son pari en France. Un quart des usagers ont entre 15 et 25 ans. Auprès de ces publics, les séries anglophones sont particulièrement prisées ainsi que les séries sud-coréennes.

Boostées par le succès planétaire de Squid Game, qui met en scène des jeux d’enfants transformés en épreuves mortelles, les « K-dramas » séduisent. Ces séries couvrent une large variété de genres, du thriller aux séries pour adolescents, et la romance est souvent centrale dans l’intrigue. Elles s’inscrivent dans le contexte plus large de la hallyu, la vague culturelle coréenne, qui comprend également la K-pop, la K-beauty et la K-food.

Or, les succès identifiés culturellement, tels le fameux Emily in Paris, qui met en scène une capitale de carte postale, sont loin d’être anecdotiques et ont des effets dans la vie réelle, notamment sur le tourisme ou encore les pratiques de consommation.

Le soft power a été théorisé par Joseph Nye, en 1990, comme la capacité d’un État à influencer et à persuader d’autres États de son attractivité, sans recourir à la force ou à la contrainte, mais au travers de la circulation de sa culture populaire ; cette capacité est souvent associée à des ressources immatérielles telles qu’une culture attrayante. De manière plus large, il s’agit de la manière dont les industries culturelles d’un pays donnent une image positive de celui-ci et des pratiques qui lui sont associées.


À lire aussi : Pop culture sud-coréenne : les raisons d’un succès mondial


Nous avons voulu savoir comment ces mises en scène culturelles sont reçues par des publics jeunes et si ce soft power a des effets concrets dans leur vie quotidienne. Notre étude se concentre sur la réception des K-dramas chez les étudiants de 18 à 25 ans dans l’est de la France. Nous avons donc soumis un questionnaire à plus de 400 étudiants de l’Université de Haute-Alsace et de l’Université de Lorraine, puis réalisé des focus groups sur la base du volontariat entre septembre 2025 et mars 2026.

Un soft power largement sous-estimé par les répondant·es ?

Sur les 454 personnes interrogées, 52 % ont déclaré avoir regardé et apprécié au moins un K-drama. Seuls 22 % de nos répondants se déclarent fans de la hallyu en général, ce qui indique que les séries coréennes sont consommées sans attachement particulier à la culture coréenne, souvent sur des plateformes (principalement Netflix) proposant des contenus d’origines diverses. Pour 59 % de nos répondants, les K-dramas n’ont pas influencé l’image qu’ils avaient de la Corée du Sud tandis que 36 % ont déclaré qu’ils avaient eu une influence positive, 5 % une influence négative.

Cependant, en y regardant de plus près, on constate un engouement pour ce pays : 61 % des femmes interrogées et 48 % des hommes interrogés déclarent qu’ils aimeraient le visiter un jour, 5 % y ayant déjà séjourné. Parmi les personnes interrogées, 6 % déclarent qu’elles apprennent la langue, et 16 % qu’elles aimeraient l’apprendre.

Les K-dramas semblent en outre avoir une influence sur la consommation quotidienne, en particulier chez les jeunes femmes. Par exemple, 67 % d’entre elles ont déjà envisagé d’acheter des produits de beauté sud-coréens après avoir en avoir regardé, 20 % des vêtements et 57 % des produits alimentaires.

Les focus groups nous ont permis d’en apprendre davantage sur la réception des séries sud-coréennes et le soft power qui leur est associé. Nous avons demandé dans un premier temps aux participant·es ce qui leur paraissait caractéristique des séries coréennes, en quoi ces séries avaient changé – ou non – leur vision de la Corée du Sud et, enfin, si cela leur avait donné envie d’en savoir davantage sur le pays et sa culture et quelles éventuelles pratiques de consommation de produits coréens avaient été adoptées.

Une réception active des éléments caractéristiques des séries sud-coréennes

Si un certain nombre d’étudiant·es indiquent qu’ils n’avaient pas de vision précise de la Corée du Sud avant de regarder des séries, ils s’accordent sur des aspérités culturelles ou des points saillants récurrents développés dans les univers sériels sud-coréens. L’injonction à la réussite scolaire puis en entreprise et la place accordée à l’argent leur semblent prégnantes et constantes. Elles prennent leurs sources dans l’obsession de sauver la face et de ne pas jeter le discrédit sur la famille. Le poids générationnel, le respect dû aux anciens, la politesse sont soulignés.

Les étudiants, et plus généralement les étudiantes, évoquent la place centrale accordée à la romance. Celle-ci est décrite comme pudique, idéalisée, reposant sur des schémas narratifs récurrents, dont les « enemies to lovers » où les héros après s’être détestés tombent dans les bras l’un de l’autre. Le caractère irréaliste des relations amoureuses dans les K-dramas est ainsi souligné :

« C’est des histoires un peu… en vrai, on se dirait que ça ne peut pas arriver […] par exemple, la jeune fille qui est pauvre avec le mec qui est très riche. » Aurélie, 20 ans.

Les étudiantes expliquent que « ce qui [les] pousse à regarder jusqu’au bout », c’est la temporalité contrastée avec celle des séries occidentales, où les relations amoureuses sont jugées plus rapides et plus explicites :

« Dès le premier épisode, tu les retrouves, excusez-moi le terme, au lit quoi (rires) ! Tu pleures. » Dalya, 22 ans.

Elles insistent sur le plaisir de suivre l’évolution progressive des relations, jusqu’à des formes d’intimité minimales, comme un baiser ou le simple fait que les personnages en viennent enfin à se donner la main. Néanmoins, les rapports genrés paraissent problématiques, entre « romances idéalisées » déconnectées du réel et machisme non questionné :

« Et ça montre que les producteurs n’ont pas vraiment compris les réels besoins de la société, notamment du côté de la gent féminine, parce que les besoins, c’est pas des romances idéalisées, mais surtout de l’honnêteté, et aussi une matière à réfléchir pour les hommes, leur montrer qu’une relation saine en Corée, c’est possible, mais seulement s’ils font des efforts, et on le voit pas dans les séries je trouve, ou en tout cas pas assez. » Cléa, 21 ans.

Les enquêté·es soulignent également l’importance accordée à l’esthétique et aux normes de beauté en Corée du Sud, très élevées, parfois institutionnalisées, notamment au travers du recours naturel et facile à la chirurgie esthétique afin d’être positivement et socialement valorisés.

Un soft power intégré à des pratiques de consommation

Les réponses montrent que les K-dramas ont une influence sur les pratiques quotidiennes ainsi que les choix de consommation. Plusieurs répondantes ont exprimé leur désir d’acheter des produits de K-beauty, par exemple des sérums, des crèmes ou des masques pour le visage, fréquemment montrés dans les K-dramas. Si les séries en sont un vecteur, elles indiquent que ces produits bénéficient d’une bonne réputation par ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux :

« Mais c’est pas les séries coréennes en soi qui m’ont donné envie, c’est le fait que tout le monde en parle sur TikTok, ça m’impacte. » Yasmine, 21 ans.

Les K-dramas sont également une vitrine de la culture alimentaire sud-coréenne. La nourriture est en effet un élément central dans les séries et de nombreuses scènes ont lieu dans des restaurants ou des cafés. Certain·es répondant·es indiquent que cela leur a donné envie de se rendre dans des restaurants coréens ou d’acheter de quoi préparer des plats typiques à la maison. Tteokbokki (gâteaux de riz dans une sauce pimentée), ramen, corndogs ou encore barbecues coréens sont mentionnés.

Langue et culture coréennes approfondies

Les K-dramas, souvent vus en version originale, familiarisent les spectateurs avec la langue. Plusieurs de nos répondant·es indiquent avoir appris quelques mots ou expressions langagières en regardant des K-dramas, par exemple Aurélie, qui l’utilise dans sa vie quotidienne :

« Forcément oui, parce que moi, je les regarde en coréen avec les sous-titres français, c’est le mieux. Donc forcément, on intègre des expressions basiques et aussi des expressions entre amis. »

D’autres se sont mis·es à apprendre la langue de manière active, a minima l’alphabet coréen, par simple intérêt linguistique ou pour préparer un voyage sur place :

« Dans le contexte où peut-être j’irais […] j’ai un petit peu essayé d’apprendre l’alphabet, pour pouvoir un peu dire que, maintenant, je connais l’alphabet. Je le lis difficilement. Mais, ça vient petit à petit, quoi. Comme ça, si un jour j’y vais, j’aurai un peu des bases, quoi. » Inès, 21 ans.

Les K-dramas, un instrument puissant de soft power

Les K-dramas sont donc, aux yeux de ces jeunes gens, une vitrine d’un mode de vie séduisant. Certains éléments culturels, comme la nourriture, la langue et les produits cosmétiques, trouvent leur place dans la vie quotidienne de personnes qui ne sont pas fans de la Corée du Sud par ailleurs. Ils donnent envie d’en savoir plus sur la culture sud-coréenne, voire de voyager en Corée du Sud. Ils l’imaginent marquée par des milieux urbains ultramodernes, des temples magnifiques, un raffinement culinaire et une esthétique des visages et des corps. L’extrême attention portée à la beauté s’associe aussi à la chirurgie esthétique qui leur semble banalisée.

La culture populaire sud-coréenne, véhiculée par les séries diffusées, concourt à un soft power qui paraît plutôt sous-estimé par les répondant·es dans un premier temps et qui est pourtant bien présent dès lors qu’on aborde en entretien les mêmes items : les jeunes publics ont le réflexe d’en apprendre davantage sur la Corée du Sud, se montrent curieux envers le mode de vie sud-coréen et ses produits de consommation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

16.06.2026 à 17:38

De Gaulle, le retour : le Général devient une icône

Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine
Violaine Appel, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine, Université de Lorraine
En consacrant un dyptique au général de Gaulle, Antonin Baudry s’inscrit dans la tendance actuelle des biopics, qui accordent davantage d’importance à la proximité émotionnelle avec les grandes figures qu’à la portée historique de leur parcours.

Texte intégral (2140 mots)
Dans *la Bataille de Gaulle. L’âge de fer*, Simon Abkarian joue celui qui n’est encore que colonel en mai 1940, Charles de Gaulle. Allociné, Pathé Films/TF1 Films Production/Belvédère/Auvergne Rhône-Alpes Cinéma

Depuis quelques années, les figures historiques reviennent en force sur les écrans : Napoléon, de Ridley Scott, Oppenheimer, de Christopher Nolan, ou encore Jeanne du Barry, de Maïwenn… La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry, consacré au grand Charles, qui sort six ans après celui de Gabriel Le Bomin sur le même thème, témoigne à son tour de cet intérêt renouvelé pour les personnages capables d’incarner une époque, une crise ou une vision du monde.


Dans le paysage cinématographique consacré aux personnages historiques, Charles de Gaulle occupe une place singulière. Omniprésent dans l’espace public français – rues, places, aéroports, établissements scolaires –, le Général demeure pourtant relativement rare dans la fiction cinématographique. Son image appartient davantage aux archives télévisées, aux discours mémoriels et aux actualités filmées qu’au registre du grand récit de cinéma.

Après le De Gaulle (2020) de Gabriel Le Bomin, le réalisateur Antonin Baudry propose en 2026 la Bataille de Gaulle (en diptyque : l’Âge de fer et J’écris ton nom), consacré aux années de guerre et à la construction de la France libre. Avec un budget de 74 millions d’euros, ce projet compte parmi les productions françaises les plus importantes de ces dernières années.

Au-delà de leurs différences esthétiques, ces œuvres révèlent surtout deux manières distinctes de représenter le pouvoir, la mémoire nationale et le rôle des grands protagonistes historiques dans l’imaginaire collectif.

Gabriel Le Bomin : l’homme derrière le mythe

Sorti en 2020, De Gaulle adopte un parti pris inattendu. Plutôt que de construire une grande fresque héroïque centrée sur l’appel du 18-Juin ou la naissance de la France libre, Gabriel Le Bomin choisit de se concentrer sur quelques semaines décisives : mai et juin 1940. Le cœur de la diégèse n’est pas Londres mais l’effondrement de la France et ses conséquences sur une cellule familiale.

Son épouse Yvonne de Gaulle, leur fille Anne atteinte de trisomie, l’exode et les séparations successives occupent une place centrale dans la narration. Contre toute attente, le Général n’apparaît pas comme une incarnation de l’Histoire, mais comme un homme confronté à l’incertitude, à la peur et à la solitude.

Ce choix change profondément notre regard sur de Gaulle. Le film construit le héros à partir de l’intime. Là où les discours tendent habituellement à « monumentaliser » de Gaulle, Le Bomin entreprend au contraire de l’inscrire dans une expérience humaine plus ordinaire. Le futur chef de la France libre n’est pas encore un symbole ; il est un individu confronté à une situation qui le dépasse.

Le film rejoint ici une tendance perceptible dans plusieurs biopics récents. Les films historiques récents privilégient souvent une proximité émotionnelle avec leurs personnages plutôt qu’une représentation épique. Spencer (2021), de Pablo Larraín, montre une Diana, princesse de Galles, fragile et isolée ; Oppenheimer (2023), de Christopher Nolan, insiste autant sur les contradictions du scientifique que sur son rôle dans l’Histoire ; Napoléon (2023), de Ridley Scott accorde une place importante à l’intimité conjugale.

Il ne s’agit plus de raconter un « grand homme », mais de montrer comment une personnalité publique se construit à partir de fragilités, de tensions et d’expériences personnelles. Le biopic cinématographique tend ainsi moins à sacraliser ses héros qu’à les rendre émotionnellement partageables.

De Gaulle (2020) : avec Lambert Wilson et Isabelle Carré. SND

Antonin Baudry : reconstruire un récit héroïque

Le projet porté par Antonin Baudry repose sur une logique presque inverse. Le diptyque la Bataille de Gaulle suit l’ascension politique du Général de 1940 à 1944, depuis son départ pour Londres jusqu’à la Libération. Adaptés de l’ouvrage de l’historien britannique Julian Jackson, les deux longs-métrages, qui se distinguent dans le paysage cinématographique français par leur ampleur, sont décrits notamment comme une « ambitieuse fresque cinématographique » constituant pour Antonin Baudry le « projet d’une vie ».

Le synopsis officiel annonce immédiatement le cadre narratif : un homme seul refuse la défaite et tente de convaincre le monde que la guerre n’est pas terminée. On retrouve ici plusieurs éléments déjà présents dans le Chant du loup (Baudry, 2019) : gestion de crise, stratégie, temporalité tendue, affrontements géopolitiques et mise en scène de la décision politique.

De Gaulle devient alors un personnage d’action politique et diplomatique. Son pouvoir ne repose pas sur la force physique mais sur la parole, la conviction et la capacité à produire un récit collectif. Cette centralité de la narration dans l’exercice du pouvoir rejoint les analyses de Christian Salmon (2007) sur le storytelling politique. Tandis que Le Bomin filme un homme pris dans l’Histoire, Baudry filme un homme qui cherche à orienter le cours de l’Histoire. Cette différence modifie profondément sa représentation. Le doute individuel cède la place à la détermination. La sphère familiale recule au profit des enjeux militaires et diplomatiques. L’intime laisse place à l’épique.

Deux façons de raconter la mémoire

Le film de Gabriel Le Bomin relève principalement d’une mémoire affective et expérientielle. L’Histoire, par excellence, y est saisie à hauteur d’individus, à travers l’exode, la séparation ou l’angoisse de l’effondrement. Le spectateur peut plus facilement s’identifier aux expériences vécues.

Le projet de Baudry relève davantage d’une mémoire héroïque. Il interroge la manière dont une nation se reconstruit à travers un récit de résistance, de courage et de souveraineté. Par son ambition et son découpage en deux films, le diptyque s’inscrit dans une tradition de grandes fresques historiques du cinéma français, que l’on retrouve, par exemple, dans Jeanne la Pucelle (1994), de Jacques Rivette, consacré à une autre figure fortement associée à l’histoire du territoire lorrain. Comme de Gaulle ou Napoléon, Jeanne d’Arc fait partie de ces personnages historiques mis en scène par le cinéma pour interroger la nation, le pouvoir ou l’identité collective.

Ce retour de la figure gaullienne sur les écrans fait écho à certaines tensions politiques et géopolitiques actuelles. Les thèmes associés – indépendance nationale, résistance, souveraineté, leadership politique – trouvent un écho particulier dans le contexte actuel marqué par les tensions géopolitiques et les débats autour de la place de la France dans le monde. Le retour de de Gaulle sur les écrans peut ainsi être lu comme une réactivation de ces imaginaires politiques et mémoriels.

Quand de Gaulle devient une marque nationale

Les films consacrés à Charles de Gaulle mobilisent un ensemble de valeurs, d’images et de récits déjà largement partagés dans l’espace public. Autrement dit, « de Gaulle » fonctionne comme un signe culturel facilement reconnaissable. À ce titre, il peut être envisagé comme une ressource symbolique circulant dans l’espace médiatique selon des mécanismes proches de ceux observés dans les stratégies de marque).

À la manière d’une marque patrimoniale ou d’un territoire dépublicitarisé, le nom « de Gaulle » convoque spontanément certaines idées : la résistance, l’indépendance nationale, l’autorité, la vision politique, la grandeur de l’État.

Chaque film sélectionne alors certains attributs de cette identité symbolique. Chez Le Bomin dominent la résilience, la fidélité familiale et la force morale. Chez Baudry, ce sont davantage le leadership, la stratégie et la capacité à incarner le destin national.

Cette logique rappelle les mécanismes observés dans la communication patrimoniale ou territoriale : une figure historique devient une ressource symbolique réinterprétable selon les contextes et les besoins d’une époque. Le cinéma joue ici un rôle central. Plus que la représentation du Général, il participe à l’actualisation de son image et à la circulation de ce que signifie « de Gaulle » dans l’espace public.

Une figure historique pour penser le présent

La comparaison entre De Gaulle de Gabriel Le Bomin et la Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry révèle moins, finalement, deux visions opposées qu’une transformation des modes de représentation du politique au cinéma.

Le premier film privilégie la mise en scène intime d’un homme confronté à l’effondrement du monde qui l’entoure. Le second construit une fresque nationale centrée sur l’exercice du pouvoir et la reconstruction d’une souveraineté politique.

Entre les deux se dessine une évolution plus large : celle d’un acteur de l’Histoire devenue icône culturelle. La figure gaullienne cesse d’être une incarnation du passé pour s’imposer comme un ensemble symbolique dans lequel le cinéma puise pour interroger les inquiétudes, les attentes et les représentations du présent.

En ce sens, les films consacrés au Général parlent autant de notre époque que de la sienne. Ils montrent comment le cinéma continue de fabriquer, de transformer et de faire circuler les grands récits et les personnages emblématiques de la mémoire collective française.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (2160 mots)
L’usage des Large Language Model (LLM) d’IA s’est répandu dans le monde académique. À quel prix ? Hamonazaryan1/Pixabay, CC BY

Le langage des intelligences artificielles, IA, génératives reste encore peu étudié, mais l’on peut déjà observer « à l’œil nu » des conséquences inattendues de l’usage de ces IA sur les discours scientifiques et académiques.


Si l’intelligence artificielle (IA) générative imite le langage humain, son usage croissant et souvent quotidien conduit à rendre cette imitation réciproque. Ainsi, une étude de chercheurs du Max-Planck Institute; parue en juillet 2025, en analysant un corpus de 740 000 heures d’exposés académiques, de vidéos YouTube et de podcasts a décelé, entre 2017 et 2024, un usage croissant de mots privilégiés par les chatbots, comme « delve », « comprehend », « boast », « swift » et « meticulous » (approfondir, comprendre, se vanter, rapide et méticuleux).

Il reste difficile de démêler influence et substitution : les corpus oraux étudiés peuvent ne s’appuyer qu’en partie sur des textes générés par IA. En tout état de cause, l’apparition croissante de ces mots affecte les discours relevant de la technologie, du business et de l’éducation – mais non ceux qui traitent de religion ou de sport ; il ne s’agit donc pas d’une évolution générale de la langue, car ce processus affecte les domaines où l’IA est la plus utilisée.

Dans le domaine académique, l’influence de l’IA générative peut aller jusqu’à la substitution. Consacré à la détection de la fraude scientifique, le site Academ-AI liste, par centaines, les articles, communications et chapitres de livres qui contiennent des formules caractéristiques des IA génératives, comme « selon ma dernière mise à jour ». En voici quelques-unes :

« Veuillez fournir plus d’informations… »

« Absolument ! Voici quelques points supplémentaires qui peuvent être abordés dans l’article scientifique. »

« Je m’excuse pour la confusion, mais en tant que modèle de langage IA, je n’ai pas accès à des articles spécifiques. »

« À la date de ma dernière mise à jour (septembre 2021), je ne disposais d’aucune information. »

La confiance dans l’IA est telle que les auteurs n’ont pas pris la peine de relire les articles qu’ils ont signés. Peu importe au demeurant, si les rédactions des revues s’en sont aussi dispensées. Cette nonchalance est d’autant moins anecdotique qu’avant publication des éditeurs commencent à réécrire par IA les manuscrits qui leur sont soumis.

Cela n’est pas sans conséquence. Par exemple, quand des chercheurs ont demandé à ChatGPT5 de « polir » (« please polish ») le premier paragraphe de l’article fondateur de Turing « Computing Machinery and Intelligence » (1950). Là où Turing, pour répondre à la question « Can machines think? », rejette comme dangereuse (« dangerous ») l’idée de s’en remettre au sens usuel de « machine » et de « think », le chatbot remplace « dangerous » par un simple « risky » (risqué), passant de l’affirmé et de l’avéré au possible.

Une banalisation du langage

Les algorithmes des IA génératives ne sont pas déterministes, mais probabilistes, et privilégient donc ce qui est le plus fréquent dans leur corpus d’apprentissage.

Ce choix entraîne deux conséquences majeures. D’une part, les mots rares dans ce corpus (mais qui peuvent être endémiques dans des corpus spécialisés) se raréfient encore, voire disparaissent. Et il en résulte une restriction du dicible – voire du pensable, selon le principe énoncé par Winston, le commissaire politique du roman 1984 de George Orwell (« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »)

D’autre part, comme la génération de texte s’opère par le calcul des probabilités d’occurrence contextuelle, pour chaque mot, les mots qui voisinent le plus fréquemment dans ses contextes d’emploi se voient privilégiés. Dès lors, les phraséologies, les expressions toutes faites et les clichés envahissent le discours, avec le conformisme qu’elles concrétisent – et radicalisent.

De longue date, les fréquences lexicales ont été étudiées en linguistique de corpus. On ne retient pas les fréquences les plus élevées, car elles intéressent pour l’essentiel les mots grammaticaux, et comme elles restent analogues en tout corpus, elles ne sont pas caractérisantes. Généralement, on s’appuie sur les mots de fréquence moyenne, pour différencier des textes ou des sous-corpus.

Cependant, et bien qu’ils soient le plus souvent négligés faute de poids statistique, les mots de faible fréquence sont très caractérisants et même individualisants : tel hapax, comme « ptyx », renverra uniquement à un sonnet célèbre de Mallarmé. Au-delà, on oublie les mots de fréquence zéro. Or, ces mots absents, que l’on peut inventorier en contrastant des textes ou des sous-corpus, restent hautement révélateurs, car un discours ne signifie pas moins par ce qu’il énonce que par ce qu’il tait, même s’il use d’une langue stéréotypée.

Or, les IA décrivent un monde de ce qui est (ou du moins devrait être) conforme à leurs biais. Ce positivisme paradoxal, qui crée le monde auquel il prétend référer, ne laisse aucune place à l’implicite et reste cependant réputé permettre un discours de connaissance.

La disparition de l’implicite découle d’une loi de moindre effort : l’utilisateur n’a pas à interpréter les discours de son IA, il lui suffit de les écouter ou de les déchiffrer pour les comprendre. Il n’a jamais à établir une distance critique pour en juger, et cette facilité obéit aux principes de la relation client : un langage simplifié et univoque devrait contribuer à son confort et entretenir la connaissance du connu.

De moins en moins de termes spécifiques

Relevons enfin une dernière forme d’adultération (falsification) du discours scientifique et technique : la multiplication des termes qui ne sont pas spécifiques au domaine considéré. Or, dans certaines disciplines le rapport entre termes spécifiques et termes généraux s’est soudain inversé, en deux ans à peine.

La proportion des termes non spécifiques diminue drastiquement et ils l’emportent désormais sur les termes pertinents. Cela s’accorde avec le projet d’une IA dite générale, qui pourrait bien favoriser les généralités. Elle multiplie du moins des termes passe-partout et donc fréquemment employés – sauf quand on a quelque chose de précis à dire. Ainsi, des termes favorisés par ChatGPT, comme « delves », « showcasing », ou « underscores » (explore, présentant, souligne), ont vu leur fréquence s’accroître.

En 2023, première année d’usage de ChatGPT, le nombre des mots non spécifiques, jusqu’alors faible, a triplé par rapport à 2022, pour représenter la moitié des occurrences, mais l’année suivante, ils furent multipliés par huit.

Une hypothèse charitable voudrait que ce soit par mimétisme – à moins que ce même logiciel n’ait été un rédacteur clandestin, ce que semble attester la multiplication des « hallucitations », terme maintenant convenu pour désigner les citations « hallucinantes » forgées par les chatbots.

Parallèlement, les évaluations des revues scientifiques ont connu des dérives lexicales analogues, et par exemple des adjectifs comme « commendable », « meticulous », ou « intricate » (louable, méticuleux, complexe), ont vu leur fréquence augmenter dramatiquement, soit respectivement pour la seule année 2024, de 9,8 fois, 34,7 fois, et 11,2 fois.

Un cycle se dessine : certains appels d’offres semblent déjà générés avec l’aide de l’IA ; puis les projets soumis sont évalués de même (ils l’étaient déjà auparavant par la détection automatisée de répétitions de mots-clés). Des articles financés par ces projets de recherche sont ensuite produits, puis évalués par les revues scientifiques au moyen des mêmes logiciels. On peut douter que ces multiples médiations et les biais qu’elles introduisent favorisent les découvertes scientifiques et les innovations techniques.

Standardisation lexicale et tonalité euphorisante

On manque encore d’études comparatives d’ampleur sur l’incidence linguistique de l’IA. Toutefois, en évaluant l’évolution de l’Internet d’août 2022, tel qu’il est consigné alors dans l’Internet Archive, et celui de mai 2025, et en identifiant les textes générés par IA au moyen du logiciel Pangram v3, Jonas Dolezal et ses collègues de Stanford ont montré qu’en 33 mois seulement, 35 % des sites ont été générés automatiquement.

En outre, selon une autre étude, 36 % des sites restants en portent des traces. Si ces chiffres peuvent être relativisés en tenant compte des faux négatifs et positifs, les résultats restent solides et Dolezal et ses collègues ont dégagé deux tendances lourdes.

Ils ont souligné, en premier lieu, la chute de la diversité linguistique et notamment la standardisation lexicale. C’est là sans doute une rançon inévitable de l’industrialisation en cours – et, en persiflant un peu, cela rapprocherait le langage de l’IA de cette critique, formulée voici presque deux siècles, par Alexis de Tocqueville, contre le langage administratif de l’Ancien Régime :

« Le style est également décoloré, coulant, vague et mou. La physionomie particulière de chaque écrivain s’y efface et va se perdant dans une médiocrité commune. »

Ils ont également noté la prévalence d’une tonalité euphorisante, évaluée par des méthodes classiques d’analyse des émotions, qui reflète sans doute les biais algorithmiques qui flattent et retiennent le client roi. Annoncé de longue date par le triomphe américain de la méthode Coué et la positivité prescrite par le secteur du développement personnel, l’optimisme généralisé se trouve à présent prescrit et renouvelé par l’idéologie de la tech – en deçà même de la désinformation.

Un indice ne trompe pas : un ami a fait discuter entre eux quatre chatbots, et au bout de dix minutes, ils se couvraient réciproquement de flagorneries. Un univers de discours dystopique se profile ainsi, avec une standardisation du langage (et donc de la pensée), et un effacement des contradictions de la vie sociale par un optimisme industrialisé.

The Conversation

François Rastier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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