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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1446 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les principaux partis du pays sont arrivés en tête aux législatives du 23 septembre, mais dans un ordre différent de celui enregistré à l’issue du scrutin précédent en 2021.

  • Avec seulement 38,02 % de participation, le scrutin souligne le décalage entre une jeunesse mobilisée sur les enjeux sociaux et sa faible représentation dans les urnes.

  • Le vrai enjeu est désormais celui de la recomposition : va-t-on assister à un changement durable des rapports de force ou à une simple redistribution des sièges et des réseaux au sein du même espace politique ?


Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle configuration de la Chambre des représentants. Selon les résultats annoncés par le ministère de l’Intérieur, sur les 395 sièges que compte la Chambre, le Parti authenticité et modernité (PAM, libéral-conservateur) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre-droit, 66 sièges) et l’Istiqlal (nationaliste, 65 sièges). Ces trois formations étaient réunies dans la coalition gouvernementale sortante. Le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste conservatrice qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021, obtient 54 sièges.

À première vue, la donne a changé : aux législatives précédentes, en 2021, c’est le RNI qui était arrivé en tête, avec 102 sièges (contre 87 au PAM et 81 à l’Istiqlal), et son chef, Aziz Akhannouch, avait été nommé premier ministre. Cette fois, le PAM passe donc devant le RNI, tandis que le PJD, qui avait fortement reculé en 2021, n’obtenant alors que 4 sièges, effectue un retour surprenant.

Mais cette lecture arithmétique ne suffit pas. Car une question demeure : sommes-nous face à une véritable recomposition politique ou plutôt face à un simple « changement de couleurs » au sein d’un même espace politique ? Une recomposition politique suppose une transformation durable des rapports de force, des réseaux, des élites et des modes de mobilisation ; un changement de couleurs peut, à l’inverse, modifier la répartition des sièges et des étiquettes sans nécessairement bouleverser les structures qui organisent la compétition politique.

Une jeunesse mobilisée mais politiquement éloignée : le défi de la représentation

Avant d’examiner la nouvelle carte politique, un autre chiffre doit être pris en compte : 38,02 % de participation. Ce taux est nettement inférieur à celui de 2021, qui dépassait 50 %. Il serait cependant réducteur de considérer l’abstention comme une explication en soi. Elle peut traduire des phénomènes différents : défiance envers les partis, sentiment d’inefficacité du vote, individualisme, crise du système politique, contexte économique et social…

La mobilisation de la « Gen Z212 » en 2025 avait déjà mis au jour des revendications portant sur la santé, l’éducation, l’emploi, les conditions de vie et la responsabilité politique.

Les 18-24 ans ne représentent d’ailleurs que 4 % des inscrits sur les listes électorales, alors qu’ils constituent une part beaucoup plus importante de la population. Le problème est donc plus profond qu’une simple question de participation. Il concerne la capacité des partis à transformer une demande sociale exprimée parfois dans la rue en une représentation politique institutionnelle.

De partenaires gouvernementaux à concurrents électoraux : que devient le bilan commun ?

Le RNI et le PAM ont été présentés comme deux pôles majeurs de la compétition. Pourtant, ils appartenaient tous deux à la même majorité sortante. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont identiques. Ils ont leurs histoires, leurs organisations et leurs cultures politiques propres : le RNI, fondé en 1978 par Ahmed Osman, est un parti de centre-droit, libéral. Son ADN est entrepreneurial : priorité au climat des affaires, à l’investissement privé et à la protection du pouvoir d’achat. Il a structuré son programme 2026-2031 autour du slogan « Dignité et opportunités pour tous ». Le PAM, créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, est généralement considéré « très proche du Palais ». Il se revendique de centre gauche, social-libéral, moderniste et royaliste. Il a siégé dans l’opposition de 2011 à 2021 avant d’entrer au gouvernement. Son programme de 2026 s’articule autour de 5 pactes (pouvoir d’achat, jeunesse, citoyenneté, sécurité, croissance durable) avec l’objectif de créer un million d’emplois.

Leur participation commune au gouvernement impose de regarder leur confrontation autrement. Jusqu’où la différenciation électorale peut-elle aller lorsque les formations qui s’affrontent ont participé à la même action gouvernementale ?

Une campagne est toujours une forme de mise en scène. En 2026, cette mise en scène a particulièrement insisté sur l’affrontement RNI-PAM. L’arrivée de Fouzi Lekjaâ au PAM, le 25 juillet 2026, en a constitué l’épisode le plus visible. Le responsable, jusque-là présenté comme un technocrate et figure majeure du football marocain (président de la fédération marocaine de football depuis 2014), est devenu un acteur partisan de premier plan. Son entrée en politique peut être replacée dans une dynamique plus large de circulation des élites entre l’administration, les institutions publiques, les secteurs économiques, le sport et les partis.

Cette mobilité rejoint un phénomène ancien : le poids des notabilités. Le notable n’est pas nécessairement une figure traditionnelle. Il peut être entrepreneur, élu local, professionnel libéral ou personnalité connue dans son territoire. Ce qui compte est sa capacité à transformer différentes ressources en capacité de mobilisation. Lorsqu’un élu change de parti, la couleur de la circonscription peut changer sans que disparaissent les réseaux qui ont permis son implantation.

La science politique parle de « transhumance politique », un phénomène qui peut prendre différentes formes : changement d’allégeance, ralliement ou recherche d’une nouvelle investiture. Le qualifier simplement d’opportunisme relève du jugement moral. Analytiquement, ces mouvements répondent à des logiques plus structurelles : stratégies de repositionnement individuel, recompositions des rapports de force locaux, ou recherche d’un meilleur accès aux ressources.

Changer de couleur ou changer de politique ?

L’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir qui a remporté la première place que de déterminer ce que cette configuration est susceptible de transformer.

Les élections ont plus ou moins modifié la carte parlementaire. Ces évolutions constituent bien une forme de recomposition. Mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une transformation profonde. Comment seront redistribuées les responsabilités ? Les acteurs du gouvernement précédent, par définition co-responsables de son bilan, pourront-ils se présenter comme les correcteurs de politiques auxquelles ils ont eux-mêmes participé ? Surtout, les citoyens percevront-ils une différence concrète dans leur quotidien ?

La véritable portée du scrutin devra être observée dans les pratiques de l’État et des collectivités : la répartition des ressources, l’exercice des compétences territoriales et la capacité des politiques publiques à réduire les disparités spatiales. La recomposition électorale n’acquiert une portée durable que lorsqu’elle se traduit par des changements dans la production de l’action publique.

Les couleurs parlementaires ont changé. Reste à savoir si les pratiques de gouvernement changeront avec elles.

The Conversation

Salima Salhi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1862 mots)

L’ESSENTIEL

  • Parmi tant d’autres, Elizabeth d’Angleterre, Virginia Woolf, Katharine Hepburn, Debbie Harry, dont l’œuvre ou le destin ont marqué l’histoire, n’ont jamais eu d’enfant.

  • Certaines l’ont choisi, d’autres en ont été empêchées ou n’en ont jamais eu l’occasion.

  • Leur travail ou leur position leur a-t-il coûté ce choix ? Et pourquoi cela semble-t-il avoir tant d’importance, au point d’occulter leur héritage et leurs réalisations ?


La baisse des taux de natalité dans les pays développés suscite des inquiétudes quant à l’avenir. Les responsables politiques se demandent pourquoi les femmes ont moins d’enfants. Les économistes expriment leurs inquiétudes face au vieillissement de la population. Dans ce contexte, une hypothèse reste incontestée : celle selon laquelle la maternité serait le principal événement et la principale marque d’accomplissement de la vie d’une femme.

Le taux de natalité ne baisse pas parce que les femmes souhaitent laisser de côté la maternité au profit d’autres activités. Son déclin est étroitement lié au coût du logement, au coût élevé de la garde d’enfants, à la constitution plus tardive d’un couple, aux difficultés d’accès aux traitements de PMA et au travail domestique non rémunéré qui incombe encore de manière disproportionnée aux femmes.

Mais ces deux questions se rejoignent sur un même point : aux yeux de la société, la question de la maternité doit accaparer la vie des femmes, bien plus qu’elle ne doit occuper les hommes. Cela rend la parentalité difficile à concilier avec l’ambition ou le pouvoir. Cela signifie également que lorsqu’une femme construit autre chose qu’une famille, la société peine à y voir un héritage, ce qui explique pourquoi une grande partie de ce que les femmes ont créé ou accompli finit par être oubliée ou classée sous le nom d’un homme.

Ce qui est remarquable, ce n’est pas que certaines femmes extraordinaires n’aient pas eu d’enfants, mais le prix que la société attachait au fait d’être à la fois pionnière et mère, et la manière dont elle jugeait ce prix en public tout en insistant sur le caractère privé de la décision qui le sous-tendait. Les obstacles étaient structurels ; les explications, personnelles.

Pour Elizabeth Ire, reine d’Angleterre (1558-1603), ne pas avoir d’enfant était une question de survie. Convaincue que le mariage compromettrait sa souveraineté, elle s’est forgé une image de protectrice de la nation. Elizabeth devait choisir entre subordonner sa couronne à un époux ou renoncer à avoir des enfants.

Son héritière potentielle, Arbella Stuart – arrière-arrière-petite-fille d’Henri VII et, contrairement à son cousin écossais Jacques, née sur le sol anglais – illustre l’inverse. Le même engrenage dynastique qui offrait deux options à Élisabeth n’en offrait aucune à Arbella : son corps et ses perspectives matrimoniales relevaient des affaires d’État, décidées par d’autres.

Ne pas avoir d’enfants, pourtant, ne veut pas dire que l’on ne joue pas le rôle de mère. Certaines femmes ont élevé des enfants qui n’étaient pas les leurs biologiquement ou, comme Elizabeth Ire, ont été la matriarche d’une nation, élargissant ainsi notre conception de la maternité et de l’héritage. Pourtant, on nous apprend à considérer la transmission comme quelque chose qui existe exclusivement au sein de la famille.

Autres réalisations significatives

La mémoire culturelle suggère le contraire : nous héritons également par l’influence, la création, le mentorat et les idées. Pourtant, lorsqu’une femme ne laisse pas de descendants, souvent, personne n’a d’intérêt évident à reconnaître ce travail au fil du temps. La mémoire culturelle doit se construire. Un nom reste d’actualité tant que les biographes, les archives, les galeries et le monde universitaire s’efforcent de se souvenir de ce que telle femme a laissé derrière elle.

L’œuvre de la peintre Gwen John a été attribuée, pendant près d’un siècle, à la « sœur d’Augustus John » et au « modèle de Rodin », alors même qu’Augustus avait prédit que son œuvre survivrait à la sienne (ce qui a été le cas.)

Florence Baker, belle-mère atypique pour les enfants de l’explorateur Samuel Baker, a traversé l’Afrique à ses côtés et a contribué à assurer le bon déroulement des expéditions. Baker a déclaré à la Royal Geographical Society qu’elle avait été sa partenaire dans ce travail. La Société a décerné à Samuel sa médaille d’or et la reine Victoria l’a fait chevalier. Florence, elle, n’a reçu aucune reconnaissance.

Au King’s College de Londres, la chimiste Rosalind Franklin a réalisé la radiographie qui a révélé la structure de l’ADN. Son collègue Maurice Wilkins l’a montrée aux scientifiques de Cambridge James Watson et Francis Crick à son insu et sans son consentement ; ces derniers se sont par la suite partagé un prix Nobel pour cette découverte.

À Hollywood, l’actrice oscarisée Katharine Hepburn estimait qu’elle ne pouvait pas être à la fois elle-même et la mère qu’un enfant méritait. Mae West a fait de son refus du mariage et de la maternité un élément de son numéro fétiche, incarnant une femme qui voulait fréquenter les hommes selon des conditions précises et qui ne voulait absolument pas d’enfants. Marilyn Monroe, qui souhaitait avoir des enfants et l’avait déclaré publiquement, a subi des grossesses arrêtées alors qu’Hollywood la présentait uniquement comme un objet de désir. Dans cette même industrie du cinéma, les femmes vivaient toutes une forme de pression par rapport à la question de la maternité, devant nécessairement se justifier, même quand elles avaient fait le choix de ne pas avoir d’enfant.

L’industrie musicale a imposé des exigences similaires, souvent aggravées par les circonstances. Kylie Minogue s’est montrée franche sur la façon dont la biologie et le hasard décident parfois de la question de la maternité. Debbie Harry a déclaré avoir privilégié son ambition à la maternité. La philanthropie de Dolly Parton, qui a financé des livres pour des millions d’enfants, a offert une autre forme de soutien aux jeunes générations, de la part d’une femme sans descendance biologique.

Virginia Woolf a vécu et a théorisé les conditions paradoxales auxquelles la créativité des femmes est soumise face aux contraintes de la vie domestique. Elle souhaitait avoir des enfants, mais après avoir consulté des médecins, son mari Leonard Woolf en a conclu qu’une grossesse mettrait en danger sa santé mentale, et la question a donc été tranchée sans elle.

Elle a légué au monde les ferments d’une révolution féministe, et ses propos restent d’actualité. Il y a un siècle, elle listait ce dont une femme avait besoin pour créer quoi que ce soit : son propre argent, une porte qui se ferme et du temps sur lequel personne d’autre ne peut prétendre. La plupart des femmes, soulignait-elle, disposent rarement de ces trois éléments à la fois.

Pour ma part, j’ai toujours voulu des enfants, mais le temps a passé et les partenaires se sont succédé. La stabilité financière s’est rarement concrétisée et je n’ai jamais rencontré de conditions dans lesquelles la maternité ne semblait pas exiger que je renonce à quelque chose de fondamental. J’ai passé des années à mettre en perspective la mémoire des femmes de l’histoire. Arbella Stuart n’a laissé aucun descendant biologique ; je préserve son héritage à travers mes recherches sur sa vie et mes publications en histoire publique.

Si les structures patriarcales ont contraint les femmes à faire des choix, la mémoire culturelle a aggravé le problème : la maternité traditionnelle est reconnue, tandis que les autres héritages laissés par les femmes doivent sans cesse prouver leur valeur.

Mais leur influence est omniprésente : dans les livres, les films, la musique, la politique, la mode et le monde universitaire, ainsi que dans la manière dont les générations suivantes de femmes envisagent leurs propres possibilités. Toutes les femmes ne deviennent pas mères. Mais chaque génération hérite abondamment des talents et des réalisations des femmes qui l’ont précédée.

The Conversation

Lynsey Cowlishaw ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1756 mots)

L’ESSENTIEL

  • Meta et Google investissent dans les câbles sous-marins. L’explication selon laquelle ce serait une diversification « normale » pour une entreprise de la tech ne tient pas vraiment.

  • Il faut décrypter de près les spécificités du modèle de ces deux entreprises.

  • Les deux offrent des services pour lesquels le déni de service doit être évité quoi qu’il en coûte ou presque. D’où des investissements importants, Meta prévoyant de financer un câble qui fera le tour de la planète.


Les câbles de communication sous-marins ont fait irruption dans l’actualité avec des soupçons de sabotage dans les zones de tension (mer Baltique, détroit de Taïwan). Il y eut même récemment dans le détroit d’Ormuz des menaces explicites de destruction. Ces câbles sont un pilier essentiel des communications mondiales et appartiennent très souvent à des entités privées. Comprendre pourquoi est un impératif pour tous les utilisateurs, citoyens et États.

Le réseau mondial s’est développé de manière spectaculaire avec l’essor des communications et d’Internet. Google et Meta sont à eux seuls responsables de 23 % de la bande passante installée dans la période 2020-2025 et de 32 % de celle des projets en cours (calculs de l’auteur, basé sur les données du Submarine Cable Almanac). Le projet Waterworth, dévoilé par Meta en 2025, prévoit d’installer un câble de 50 000 kilomètres autour du monde.


À lire aussi : Avant d’arriver chez vous, comment Internet passe sous les océans


Se posent donc deux questions : pourquoi Meta et Google font-ils le métier des acteurs traditionnels ? Et pourquoi les autres géants du numérique n’ont-ils pas suivi le même chemin ? En effet, ces stratégies différenciées battent en brèche l’idée faussement évidente, selon laquelle les « gros » consommateurs de bande passante seraient naturellement enclins à investir dans les « tuyaux » où passent leurs données.

Pourquoi contrôler (ou non) les « tuyaux » d’Internet ?

Cette dernière question renvoie à un sujet fondamental de la théorie de la firme : quand doit-elle produire pour elle-même (« intégration ») ou, au contraire, quand doit-elle recourir au marché ? C’est typiquement une affaire de rapport entre les coûts et les bénéfices. Du côté des coûts, intégrer, c’est utiliser des ressources qui pourraient être déployées ailleurs et introduire de la complexité dans l’organisation. Du côté des bénéfices, c’est pouvoir faire du sur-mesure et, surtout, se prémunir des comportements opportunistes de la part d’un fournisseur.

Quand l’offre est abondante et le besoin peu différencié, il n’y a pas d’intérêt à intégrer, car on peut facilement changer de fournisseur. La réponse classique à la question posée est que l’intégration verticale doit être l’exception, pas la règle. Elle survient quand le besoin de l’entreprise demande un investissement spécifique qui donnerait à un tiers un (trop) fort pouvoir de négociation. Pour s’en prémunir, il faut intégrer l’activité dans l’entreprise.

Mais alors, pourquoi Meta et Google n’utilisent-ils pas seulement les services des opérateurs de télécommunications classiques ou d’opérateurs indépendants ? Pour cela, nous devons trouver ce qui les différencie des autres membres de la Big Tech (Microsoft, Amazon…) ainsi que ce qui distingue leurs câbles de ceux des acteurs traditionnels.

Deux points communs significatifs

Qu’est-ce qui rend Meta et Google spéciaux du point de vue qui nous intéresse ? En étudiant ce qui les réunit et qui les différencie des autres entreprises (par exemple, Amazon, Netflix, Microsoft), on trouve deux points communs à Meta et à Google :

  • les contenus servis sont personnalisés en temps réel dans un fil spécifique pour chaque utilisateur en fonction des actualités et de ses recherches ;

  • leurs revenus proviennent d’une plateforme publicitaire en libre-service. Le fil vu par chaque utilisateur est personnalisé et renouvelé en permanence. En particulier, les informations peuvent provenir du monde entier, car les annonceurs ont potentiellement accès à tous les utilisateurs.

Cela fonctionne uniquement si la latence (durée de l’aller-retour des données) qui permet la fourniture de contenu est contrôlée étroitement. Toute lenteur ou déni de service ralentirait voire « tuerait » l’engagement. Et les bonnes publicités ciblées doivent être affichées dans le bon fil au bon moment, le tout à une échelle de milliards d’utilisateurs.

Dans le cas contraire, le chiffre d’affaires des deux groupes en pâtit directement. Pour une plateforme qui est fondamentalement un intermédiaire, il faut donc une combinaison unique de stabilité de la latence et de la résilience du réseau.

Des infrastructures informatiques avancées

Dans ce cas qu’apporterait la propriété des câbles ? Le bénéfice est de pouvoir être prioritaire en toute situation (en ne dépendant pas d’un fournisseur qui pourrait abuser en faisant monter les prix) et d’utiliser des protocoles propriétaires s’articulant avec le reste du réseau et des centres de données (investissements spécifiques pour la performance). Le fait que Meta et Google aient la réputation d’avoir les infrastructures informatiques les plus avancées conforte cette interprétation. Le besoin d’une telle solution chez les autres géants du numérique est plus faible.

Par exemple, Netflix peut garder des caches distribués de ses vidéos dans des centres de données situés à proximité de ses abonnés. De même, Amazon et Microsoft vendent leurs services à des utilisateurs à proximité de leurs centres de données, ce qui minimise la latence. Leurs besoins de communication mondiaux sont plus facilement satisfaits par des locations de longue durée de câbles offerts par des tiers.

De nouvelles routes résilientes ?

Les tracés de la dernière vague des projets de Meta et de Google laissent à penser qu’ils privilégient une forme de résilience. Une carte des câbles mondiaux de communication montre une vulnérabilité latente causée par leur passage dans des goulets d’étranglement qui sont les mêmes que ceux du commerce mondial.

Cela forme une ceinture dans l’hémisphère Nord : en partant de la Méditerranée, la dorsale centrale du réseau passe par l’isthme de Suez, la mer Rouge, le Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz pour les dérivations qui vont dans le golfe Persique, le détroit de Malacca, la mer de Chine méridionale et le détroit de Taïwan, avant de se diriger vers le Japon et la côte ouest nord-américaine.

Certains des derniers projets de Meta et de Google rompent avec ces tracés et évitent systématiquement tous ces goulets d’étranglement traditionnels. Le projet Waterworth de Meta relie les côtes est et ouest des États-Unis en passant par le Brésil, le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), l’Inde, le nord de l’Australie, avant de traverser l’océan Pacifique.

Les Échos, 2025.

En utilisant le réseau de Google, il est possible de faire le même trajet en sens inverse, en descendant de la Californie vers le Chili, puis de traverser le Pacifique Sud jusqu’en Australie, de rejoindre l’Afrique du Sud avant de remonter vers le Portugal et la côte est américaine. Il n’y a pas d’autre acteur qui construise un réseau créant une alternative intégrale à la dorsale traditionnelle. Ces projets sont corrélés à la géographie des centres de données de Meta et de Google et créent un maillage à l’échelle de la planète qui est moins tributaire de zones vulnérables aux aléas politiques.

Qui veut payer pour la résilience ?

Ce que révèlent ces projets, c’est une tendance à la privatisation et à la concentration de la résilience. Deux acteurs privés, de par leur taille et leur modèle d’affaires, sont plus enclins que les autres à lancer des projets qui ne seraient pas rentables pour des opérateurs traditionnels. Ces projets créent des routes alternatives qui peuvent bénéficier à tous les utilisateurs, car elles réduisent la vulnérabilité aux goulets d’étranglement.

Mais à la diversification géographique des routes répond un accroissement de la concentration de la propriété des chemins alternatifs. Cette concentration devient à son tour une source de vulnérabilité pour les utilisateurs finaux puisqu’elle crée une nouvelle dépendance qui remplace celle due à la géographie.

En l’absence de fournisseurs alternatifs, la question de la construction d’un marché de la résilience reste posée. À ce titre, le marché des câbles sous-marins représente un microcosme des questions posées par la menace de l’arsenalisation des infrastructures numériques et permet de comprendre en profondeur les mécanismes qui la rendent possible et les stratégies pour la contrer.

The Conversation

Olivier Chatain a reçu des financements de la Fondation HEC pour cette recherche. Il est chercheur associé à l'IRSEM.

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