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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

30.09.2026 à 15:29

Les insectes sont-ils vraiment une nourriture de pauvre ?

Esther Katz, Anthropologue, Institut de recherche pour le développement (IRD)
La consommation d’insectes est souvent perçue comme étant seulement un dernier recours en cas de famine. Pourtant, dans les pays où ils sont consommés, ils sont souvent un mets rare, voire un luxe.

Texte intégral (3549 mots)
*Catzos blancos* (_Platycoelia lutescens_) : scarabées adultes mangés à Quito et dans ses environs (Équateur). Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • La consommation d’insectes est souvent perçue comme étant seulement un dernier recours en cas de famine ou de grande pauvreté.

  • Pourtant, dans les pays où ils sont habituellement consommés, les insectes sont souvent considérés comme un délice rare, voire un luxe, car les espèces appréciées peuvent être difficiles à chasser.

  • Dans certains cas, consommer des insectes permet également de lutter contre la prolifération des ravageurs de cultures.


Mange-t-on des insectes lorsqu’il n’y a rien d’autre à manger ? Est-ce vraiment une nourriture de pauvre ou de famine ?

En Occident, les insectes n’ont généralement pas été considérés comme des aliments, ils sont plutôt vus comme des nuisibles, des ravageurs de cultures, vecteurs de maladies ou source de désagréables piqûres, tandis que d’autres sociétés ont appris à vivre avec eux, comme le notait déjà en 1978 l’ethnobiologiste Darrell Posey au sujet de l’Amazonie.

Plus de 2 000 espèces consommées dans le monde

Quand on regarde à l’échelle internationale, l’Europe et l’Amérique du Nord constituent en fait une exception par rapport à l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie, où plus de 2 000 espèces sont consommées par des centaines de millions de personnes.

Les ouvrages de la première moitié du XXᵉ siècle qui ont décrit la consommation d’insectes, en particulier ceux du médecin colonial Émile Bergier ou de l’entomologiste Friedrich Bodenheimer, l’ont présentée comme une pratique exotique, propre aux « peuples primitifs », mais Bodenheimer en a déjà relevé à cette époque l’intérêt nutritionnel.

Cette réalité est confirmée en 2013, dans un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur les insectes comestibles. Les chercheurs mandatés par l’institution développent même l’intérêt de ces aliments pour soulager la faim dans le monde. Les analyses de contenu nutritionnel des insectes démontrent en effet que leur taux de protéines est plus élevé que celui d’autres animaux, et qu’ils sont également riches en vitamines, minéraux et acides gras insaturés. Les consommateurs d’insectes seraient-ils conscients de cet apport nutritionnel ? Est-ce cela qui les conduit à cette consommation ?

Qu’est-ce qu’un insecte ?

Pour répondre à cette question, commençons par voir ce que l’on entend par insectes. Les biologistes occidentaux classent les insectes, avec les arachnides, les myriapodes et les crustacés, parmi les arthropodes, animaux invertébrés dont le corps est segmenté et les pattes articulées. En latin, insectum se réfère à ce qui est coupé, segmenté. Les insectes sont définis comme des animaux dont le corps est segmenté en trois parties, qui sont dotés de six pattes et d’une paire d’antennes, sont généralement pourvus d’ailes et subissent des mues et une métamorphose. La morphologie des autres groupes est différente. Les araignées, arachnides parfois confondus avec les insectes, alors qu’elles s’en nourrissent, ont quatre paires de pattes, mais ni ailes ni antennes.

Mais cette façon de catégoriser les insectes diffère dans de nombreuses sociétés. Même en France, au Moyen Âge, ces animaux n’étaient pas désignés par le terme générique d’« insectes », mais uniquement par leur nom propre (« cigale », « sauterelle »…).

Dans la langue ñu savi (mixtèque) du Mexique, par exemple, la catégorie « insecte » n’existe pas. Les insectes sont simplement considérés comme de « petits animaux » comme les autres, « qui naissent tous seuls » (sans intervention humaine), sauvages, que l’on « va chercher » dans la nature, au même titre que les plantes, les champignons ou le gibier. La collecte des insectes s’intègre dès lors à des pratiques de chasse ou de cueillette et s’assimile d’ailleurs à l’une ou à l’autre. Ainsi, dans la région brésilienne du Nordeste, les collecteurs de fourmis disent qu’ils les « chassent ».

Des choix alimentaires propres à chaque population

Les consommateurs d’insectes tirent donc profit de ce qui se présente dans leur environnement et choisissent de les manger, comme ils mangeraient d’autres espèces animales ou végétales. Mais cela ne signifie pas qu’ils mangent toutes les espèces disponibles. La culture guide leurs choix alimentaires. Des insectes mangés par certaines populations ne sont pas forcément consommés par leurs voisins vivant dans un environnement similaire et, dans un même pays ou une même région, certains groupes sociaux peuvent consommer des insectes, et d’autres non.

Cette consommation s’est souvent perpétuée dans des populations autochtones, marginales, plus pauvres que la moyenne des habitants, c’est pourquoi elle a été perçue comme une pratique associée à la pauvreté. Le fait que les insectes soient collectés dans la nature, plus rarement en milieu urbain, a renforcé cette perception. Dans des sociétés qui se sont urbanisées, modernisées, la chasse et la cueillette peuvent renvoyer à des pratiques archaïques.

Des préjugés associés à la pauvreté

À Natal, dans le Nordeste brésilien, l’ethnologue Julie Cavignac et moi-même avons ainsi constaté une honte à l’égard de la consommation des tanajuras, reines de fourmis Atta, mais aussi à l’égard de la chasse et de la cueillette que les habitants originaires de l’arrière-pays pratiquaient avant que cette ville et la région qui l’entoure se développent. Tout le Nordeste, qui a souffert des vagues de sécheresse à plusieurs périodes de l’histoire, a longtemps été considéré comme la région la plus pauvre du pays. Ces stigmates qui persistent jusqu’à nos jours contribuent à rejeter ce qui paraît arriéré.

Tanajuras, reines de fourmis Atta laevigata, collectées dans l’arrière-pays du Pernambouc, au centre est de la région Nordeste (avant préparation). Fourni par l'auteur

Pourtant les tanajuras ne sont pas une nourriture de famine. Lorsque les habitants faisaient face à des pénuries à cause de la sécheresse, ils mangeaient plutôt des raquettes de cactus, habituellement données au bétail, des tubercules sauvages ou des fruits de palmier riches en amidon, ou encore une variété de manioc qu’il faut détoxifier pendant des heures. Les fourmis, elles, sont en fait un délice, qui n’apparaît qu’une fois par an, au moment du vol nuptial.

Manger des ravageurs ?

Comme l’avait déjà noté Bodenheimer, les insectes ont pu être une nourriture de famine dans certaines circonstances, par exemple des sauterelles ou des criquets qui, en s’abattant par nuées sur les récoltes, privent les agriculteurs de leur alimentation, néanmoins ce n’est pas la famine qui motive cette consommation.

Manger les ravageurs compense en partie les pertes agricoles et limite leurs destructions. Dans les tropiques, les charançons des palmiers (Rhychophorus spp.), qui sont considérés comme une véritable plaie dans les plantations monospécifiques, sont au contraire bienvenus pour les populations qui consomment leurs larves et contrôlent ainsi leur prolifération.

Des insectes pas assez consistants en cas de famine

Les insectes sont, en fait, rarement considérés comme une nourriture de famine, car ils ne comblent pas la faim comme le font les féculents. Ils constituent un apport nutritionnel intéressant, surtout pour des populations qui consomment peu de protéines animales ou qui ont des déficiences en vitamines et minéraux.

Larves de charançon du palmier (Rhynchophorus palmarum) sur un marché d’Amazonie équatorienne
Larves de charançon du palmier (Rhynchophorus palmarum) sur un marché d’Amazonie équatorienne. Fourni par l'auteur

Cependant, des populations qui ont accès à du gibier ou de la viande d’élevage en consomment aussi, en Amazonie par exemple. Ceux qui consomment des insectes les mangent surtout par goût, comme l’avait déjà noté Bodenheimer. Les charançons des palmiers sont appréciés dans toute la ceinture tropicale, en Amérique, en Afrique ou en Asie. Il en est de même pour les sauterelles et les termites dans divers pays, les reines de fourmis Atta en Amérique latine et bien d’autres espèces.

Hormigas culonas (reines de fourmis Atta laevigata) vendues dans un stand de rue à Bucaramanga (Santander, Colombie)
Hormigas culonas, reines de fourmis Atta laevigata, vendues dans un stand de rue à Bucaramanga (Santander, Colombie). Fourni par l'auteur

Des mets de luxe liés aux savoirs locaux

Escamoles (Liometopum sp.), le « caviar mexicain », présentés dans une foire gastronomique
Escamoles (Liometopum sp.), le « caviar mexicain », présentés dans une foire gastronomique. Fourni par l'auteur

Certaines, comme les escamoles, œufs et pupes des fourmis Liometopum, considérés comme « le caviar mexicain », sont d’ailleurs jugées si savoureuses qu’elles suscitent la prédation, qu’elles sont commercialisées et même servies dans de grands restaurants.

Les larves de charançons sont vendues tant au Cameroun qu’en Amazonie péruvienne, équatorienne, colombienne et vénézuélienne ; les chenilles mopane font l’objet d’un commerce dans tout le sud de l’Afrique ; les sauterelles se vendent par tonnes au Mexique et en Thaïlande ; des insectes qui ne sortent qu’une fois par an, au moment de l’essaimage, suscitent plus encore l’enthousiasme des collecteurs et consommateurs.

Dès lors, collecter des insectes ne signifie pas seulement tirer des ressources de l’environnement. Cela requiert des savoirs particuliers sur la faune, la flore, la météorologie, l’éthologie. Il faut connaître l’habitat des insectes, éventuellement leurs plantes hôtes, la période de l’année où on les trouve, les signes annonciateurs de leur sortie ou de leur arrivée, les conditions climatiques nécessaires à leur essaimage.

Des collectes parfois périlleuses

Cette collecte demande souvent des efforts physiques, des déplacements vers des lieux isolés, dans des conditions inconfortables, et comporte des risques (insolations, chutes dans des lieux escarpés, piqûres d’animaux venimeux). Leur préparation requiert des savoirs culinaires, souvent établis sur des décennies ou des siècles de pratique.

Pour que de tels efforts soient déployés, il faut que le jeu en vaille la chandelle. La saveur des insectes recherchés et éventuellement les revenus qu’ils peuvent générer en sont les motifs. Les insectes les plus appréciés se vendent à des prix de plus en plus élevés, bien plus que ceux de la viande non seulement dans de petits bourgs, mais aussi dans les capitales, où des immigrants de souche rurale, nostalgiques de ces mets, ont lancé leur commerce. C’est ainsi qu’ils sont apparus à Bangkok, à Mexico ou à Bogota

Expression d’une identité culturelle

Au Mexique, par exemple, où la patrimonialisation de la cuisine traditionnelle par l’Unesco a remis cette consommation au goût du jour, il faut actuellement compter au moins 50 euros pour 1 kilogramme de certains insectes, voire davantage lorsqu’ils sont vendus en petites portions ou servis dans un restaurant. La vente d’insectes apporte un revenu complémentaire à des familles rurales, mais tend aussi à les priver d’aliments nutritifs qu’ils auraient pu manger.

Des personnes de souche rurale abandonnent cette pratique lorsqu’elles émigrent en ville, tandis que, pour d’autres, la perpétuer est affirmer leur attachement au territoire, à une identité locale et à une histoire paysanne ou autochtone.

Tel est le cas des Quitu-Cara, peuple originaire de la vallée de Quito, en Équateur, amateurs de scarabées dits catzos ou des habitants du département du Santander, en Colombie, pour qui les hormigas culonas, reines de fourmis Atta, représentent un patrimoine culinaire et culturel. D’autres personnes encore, surtout urbaines, deviennent de nouveaux consommateurs, attirés par une nouvelle mode ou initiés par des amis. Et là encore, leur motivation n’est pas la nécessité, sinon le goût.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Esther Katz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.09.2026 à 15:26

Pope Leo XIV’s Europe

Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur
The Pope advocates for a Europe based on multilateralism and overcoming nationalism, while reasserting its Christian roots.

Texte intégral (1701 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Pope Leo XIV’s views on international politics set out a vision that rejects the logic of power and imperialism in favour of diplomacy, the rule of law and multilateral institutions.

  • Europe occupies a central place in this vision: the Pope sees the European Union as a project that transcends national rivalries.

  • During his visit to France, he combined a celebration of the nation’s Christian heritage with a condemnation of nationalism, while emphasising that welcoming foreigners and those who are marginalised would be a hallmark of his pontificate.


Europe plays a central role in this vision: Pope Leo XIV champions the European Union as a means of overcoming national rivalries, while reinterpreting the continent’s Christian roots in the light of its history and cultural evolution.

In his visit to France, the Pope seeks a balance between identity and openness: he celebrates the nation’s Christian heritage while condemning nationalism and affirming the welcoming of foreigners and the marginalised as a hallmark of his pontificate.

His Magnifica Humanitas encyclical, published in May 2026, attracted attention primarily because in it the Pope tackled head-on the issue of artificial intelligence and its dangers. But this important text, Pope Leo XIV’s first encyclical, also sets out his stance on international politics. The Supreme Pontiff reiterated and elaborated on these ideas on September 28, during a speech he delivered in the eastern French city of Metz.

From Realpolitik to multilateralism

The culture of force and violence is rejected, leading to a condemnation of power politics and imperialism. Remarkably, this text draws on political theory to construct a moral narrative. The encyclical condemns pragmatism and cynical realism, setting them against the defence of multilateralism.

The explicit rejection of Realpolitik, moreover, harks back to a long-standing debate: the one that pitted the Vatican under Pius IX against 19th century Germany during Chancellor Otto von Bismarck’s rule. The dialectic of the Kulturkampf saw the Vatican’s transnational vision pitted against that of the modern nation-state. The resumption of the struggle against Realpolitik is therefore by no means insignificant. It represents a stance in which multilateralism, diplomacy and consultation appear as the only paths to peace in the face of a realism that almost automatically translates into the use of force: competition between states and the absence of a higher authority make power – and, ultimately, force – the preferred instruments of international action.

Thus, these historical and political definitions now help to define moral categories. From this perspective, it should be noted that defending multilateralism is not a defence of an abstract principle: it reflects an institutional vision held by the new Pope who, in Ankara in November 2025, during his first international visit, was already outlining a defence of multilateral institutions – a reference he reiterated in his speech delivered in Paris before UNESCO on September 25.

Europe as a means of transcending nationalism

Magnifica Humanitas lays the foundations for the stance on Europe as set out in the speech the Pope delivered in Metz. Already during his visit to Spain last June, the Pope had spoken of Europe’s “specific vocation”, calling for progress to be made in the European Union process, which he described as “a gift for the whole human family”. The EU appears to be a prime example of an appreciation of complexity: the ability to reconcile modern political demands with an awareness of the negative aspects of identity-based definitions – and consequently of nationalist vulnerabilities – is highlighted by this follower of Saint Augustine, who links this vocation to the mission that Europe must fulfil.

In his Metz address, we can also see how the Pope reinterprets the discourse on the “Christian roots of Europe”, interpreting it in a way that takes account of the historical and cultural developments he associates with religion in general and with the development of Christianity.

Here again, the approach involves invoking founding figures, such as Robert Schuman and Alcide De Gasperi, to link the perception of a personal history to the Christian dimension, which leads to institutional realisation. Leo XIV counters national narratives by quoting Schuman to emphasise the need to overcome the opposition between cultural identities and by stressing the Christian dimension of Europe, perceived as a process founded on law and peace, which aims to regulate power, or even to renounce it.

Reconciling national identity and project Europe

The implications of this vision are extremely clear: the rejection of imperialism and nationalism emerges as a very clear political message. It is worth noting, however, how during his vigil on September 25 at the Stade de France, Pope Leo framed his meeting with young people within the context of France’s sacred history. In some respects, the emphasis on the historical figures of a national Church might appear to contradict the political vision that rejects nationalism while supporting the process of European integration.

This is probably a sign of an attempt to reconcile the dimension of a national identity centred on the exemplary nature of religious figures – and thus detached from the political dimension – while the political project, the “mission” expressed by the Pope, finds in the EU and its institutions a privileged arena for its realisation. Against the backdrop of a French Church undergoing significant changes – which are at times a source of tension – and a society already shaped by the issues surrounding the 2027 presidential election, the Pope seeks to embody a vision capable of uniting all Catholics, while continuing to vigorously champion a message of welcoming foreigners and marginalised people. The Metz Declaration, which places particular emphasis on this point, and the visit to the Bakhita House in Paris bear witness to this. He also intends to distance himself clearly from nationalist tendencies.

A Church that stands against the world’s brutalisation

The Metz address is imbued with the specific symbolism associated, on the one hand, with Robert Schuman and, on the other, with a region in France – the Moselle – which encapsulates how deadly rivalries between France and Germany were overcome. The message therefore extends across the Rhine and to the whole of Europe, where nationalist forces are currently experiencing a resurgence that could have centrifugal consequences for the EU.

This is probably not a matter of engaging in a violent rejection that would separate the wheat from the chaff, but instead offering an inclusive interpretation that allows the fundamental messages of a Church opposed to the brutalisation of the world – and, more specifically, to the resurgence of nationalism in Europe – to be heard across all sections of society, including believers.

The great enthusiasm surrounding Pope Leo XIV’s visit to France is certainly interpreted by the Pope as a sign in this regard, the significance of which will need to be analysed in the coming months.


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The Conversation

Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1462 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Assemblée nationale examine une proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles à partir du jeudi 1er octobre.

  • Elle prévoit notamment la création d’unités spécialisées au sein de la police judiciaire et de juges aux violences sexuelles et intrafamiliales, sur le modèle espagnol.

  • La question des moyens alloués pourrait être parasitée par des négociations politiques liées au vote du budget.


Si des dispositifs – tel que le téléphone « grave danger » (dispositif de téléprotection accordée par le procureur de la République à une victime de violences pour alerter les forces de l’ordre en cas de danger) et le traitement des plaintes pour violences intrafamiliales par des pôles judiciaires spécialisés ont été mis en place ces dernières années, 86 % des plaintes pour violences sexuelles sont toujours classées sans suite.

Le caractère systémique des violences sexuelles a également été mis en avant par la dernière enquête Inserm consacrée à la sexualité des Français. Alors que 15,9 % des femmes de 18-69 ans déclaraient en 2006 avoir subi un rapport forcé ou une tentative de rapport forcé, elles étaient 29,8 % en 2023.

Cette évolution n’est pas nouvelle. Elle est d’ailleurs bien antérieure au mouvement MeToo, mais elle s’est encore accélérée au cours de ces dernières années. D’après les analystes ayant mené cette étude, elle traduit une augmentation de la fréquence de tels évènements – ce qui témoigne de l’ampleur de ces violences particulièrement inquiétantes. Par ailleurs, elle signale une plus grande capacité à nommer les faits de violences sexuelles.

Cette libération de la parole révèle que des actes auparavant considérés comme « normaux » ne sont plus banalisés et sont désormais, à juste titre, considérés comme non consentis, cf. Gwenaëlle Questel, « Jurisprudence et intimité conjugale », Puzzle, 2024. Cette évolution rappelle que la sexualité est une construction sociale façonnée par les rapports de domination.

En outre, les affaires Pelicot, Le Scouarnec et Lyhanna ont révélé les failles du système de prévention, de détection et de réponse judiciaire, comme l’expose la proposition de loi apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants,, déposée à l’Assemblée nationale, le mardi 11 août 2026.

Unités spécialisées au sein de la police

La volonté affichée d’apporter une réponse intégrale aux violences sexistes et sexuelles (VSS) se traduit notamment par l’amélioration de la prise en charge des victimes à tous les stades de la procédure, ce qui passe par le déploiement de moyens humains en matière de police et de justice.

Concernant la police, la proposition de loi prévoit la création d’unités spécialisées (article 3) au sein de la police judiciaire pour traiter les VSS. Le texte précise que ces unités seront vouées à l’accueil des victimes et à la conduite des enquêtes. Ces unités semblent calquées sur les 173 UFAM espagnols réparties sur l’ensemble du territoire et les 1 426 policiers y étant exclusivement affectés. À côté de ces unités spécialisées, l’Espagne compte également 745 spécialistes de ces questions intervenant dans d’autres services policiers.

Un rapport établi par la Fondation des femmes en 2023 évaluait à 253,6 millions d’euros l’investissement nécessaire au renforcement des effectifs des enquêteurs spécialisés dans les VSS, qui sont actuellement environ au nombre de 2 000 en France. Pour atteindre un ratio semblable à l’Espagne, le recrutement et la formation de plus de 1 000 policiers spécialisés seraient ainsi nécessaires.

Concernant l’organisation judiciaire, la proposition de loi envisage la création de formations spécialisées au sein des juridictions pénales, qui viendraient compléter les 200 pôles spécialisés en matière de violences intrafamiliales déployés au sein des tribunaux judiciaires et cours d’appel depuis le 1er janvier 2024.

Création d’un juge aux violences sexuelles et intrafamiliales

La proposition envisage également la création d’un juge des violences sexuelles et intrafamiliales compétent « pour connaître des affaires pénales, mais également de certaines matières civiles, notamment les ordonnances de protection et l’exercice de l’autorité parentale lorsque des violences sont en cause ». Autrement dit, le juge des violences sexuelles pourrait prononcer à la fois des sanctions pénales à l’encontre des auteurs de violences et des sanctions civiles, telles que le retrait du droit de visite ou de l’exercice de l’autorité parentale au parent violent.

Ce juge aux compétences multiples semble inspiré des 169 juges espagnols spécialisés dans les violences faites aux femmes (soit 1,4 magistrat par juridiction) compétents pour traiter à la fois d’infractions pénales à caractère sexuel et des conséquences familiales des violences exercées.

La proposition de loi amendée propose d’affecter au moins deux magistrats par tribunal judiciaire à ces attributions, ce qui représenterait un minimum de 328 magistrats sur l’ensemble du territoire.

Pour autant, le Conseil d’État a utilement souligné l’importance d’accompagner la création d’une telle spécialisation d’une étude spécifique. Il s’agirait d’identifier les besoins organisationnels et humains qu’elle nécessite, en particulier en matière de recrutement de personnels de greffe et d’administration judiciaire.

Le Conseil d’État alerte également sur la nécessité de coordonner les compétences de ces nouveaux juges avec d’autres fonctions juridictionnelles spécialisées, telles que le juge d’instruction ou le juge aux affaires familiales afin d’éviter d’accroître la difficulté du parcours judiciaire des victimes.

Quel budget est prévu par le gouvernement ?

Au-delà des seules mesures envisagées relativement à la police et à la justice, la proposition de loi intégrale envisage un budget de 3 milliards d’euros par an pour la mise en œuvre des mesures qu’elle prévoit.

Le 15 septembre 2026, le premier ministre Sébastien Lecornu a écrit qu'il proposerait « à la discussion parlementaire un socle de départ de près de 1,5 milliard d'euros contre les violences sexistes et sexuelles, réparti sur les budgets de l'Etat et de la Sécurité sociale » pour l'année 2027.

Or, un enjeu politique a également été posé par le premier ministre : ces moyens ne pourront pas être engagés sans vote des budgets de l’État et de la Sécurité sociale. Il est donc à craindre que les débats parlementaires ne soient parasités par des négociations entre groupes parlementaires au détriment de l’effectivité de la réponse pénale aux violences sexistes et sexuelles.

The Conversation

Gwenaëlle Questel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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