31.03.2026 à 17:11
Attention, la crise d’Ormuz met la pression sur la dette de la France
31.03.2026 à 17:11
Attention, la crise d’Ormuz met la pression sur la dette de la France

La hausse des prix de l’énergie s’est accompagnée, pour la France, d’un renchérissement du coût d’émission de la dette, jusqu’à 3,9 %. Vous ne l’apprécieriez pas si c’était le taux de votre crédit bancaire. Paradoxalement, il faut moins s’en inquiéter du point de vue des finances publiques nationales que des perspectives de croissance et de l’évolution du déficit dans les mois qui viennent.
Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient à la fin du mois de février, le coût d’émission de la dette de la France a augmenté nettement pour l’État. Le taux sur la dette à dix ans est passé de 3,3 % à pratiquement 3,9 %, un taux inédit depuis 2009. Les derniers jours marquent une certaine détente de ces taux – avec la perspective d’une éventuelle résolution du conflit, ainsi que de plus nombreux passages de tankers par le détroit d’Ormuz tolérés par l’Iran – mais ceux-ci restent élevés à plus de 3,7 %.
De manière paradoxale, cette hausse des taux n’est pas nécessairement inquiétante en tant que telle pour la dette publique française, dans la mesure où elle va s’accompagner d’inflation. En revanche, il faut davantage s’inquiéter de l’évolution du déficit public – 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB selon les dernières données de l’Insee.
Le déficit public sera mis sous pression en raison de possibles moindres rentrées fiscales dues aux conséquences des prix de l’énergie sur l’activité économique. Il peut l’être encore davantage si l’État met en place des mesures comme le bouclier énergétique en 2022 – un coût estimé à 26,3 milliards d’euros entre 2021 et 2024. Bien sûr, une dégradation du déficit peut s’accompagner d’un renchérissement supplémentaire du coût de la dette, aggravant encore davantage les difficultés rencontrées par les finances publiques françaises.
Il faut noter que, pour l’instant, cette hausse des taux n’est pas particulière à la France. D’autres pays, comme l’Allemagne, voient également le coût de leur dette augmenter. La différence des taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne depuis un mois reste encore loin des sommets qu’elle avait connus en octobre dernier – le spread, ou l’écart entre les coûts d’emprunt français et allemands était compris aux alentours de 80 points.
La raison principale : l’inflation qui résultera des hausses des prix de l’énergie conduit les marchés financiers à anticiper une politique monétaire plus restrictive à l’avenir. Concrètement, ces potentielles hausses de taux d’intérêt anticipées par le marché sont intégrées pratiquement uniformément dans les taux des dettes publiques de la zone euro. Au contraire, cette hausse de taux ne paraît pas particulière à la France comme cela avec le cas au deuxième semestre de l’année dernière où les difficultés à obtenir un budget avaient conduit les taux français à s’éloigner davantage des taux allemands.
Du côté de la politique monétaire elle-même, ces hausses de taux ne sont pas acquises. Pour l’instant, le choc est perçu comme étant moins fort qu’il ne l’était en 2022 au moment de la guerre en Ukraine. Le contexte macroéconomique est jugé différent de ce qu’il était alors à la sortie de la pandémie de Covid-19. La réponse de la politique monétaire dans ce contexte est pour l’instant de :
Faire abstraction des chocs sur les prix de l’énergie, le « regarder à travers » ou look through en anglais ;
N’y réagir que si le choc devient plus fort et/ou persistant, ou bien si le secteur privé commence à anticiper davantage d’inflation, ce qui peut conduire à un risque d’inflation autoentretenue.
Quelles conséquences aura alors davantage d’inflation pour les finances publiques françaises ? En principe, un choc d’inflation qui n’a pas été anticipé est favorable pour les finances publiques. Une large partie de la dette de la France – de l’ordre de 90 % – n’est pas indexée sur l’inflation. Une augmentation de cette dernière conduit à une réduction de la valeur réelle de ce que le secteur public français doit rembourser.
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Cet effet bénéfique de l’inflation se réduit si elle est accompagnée d’une contraction de l’activité économique et d’un moindre taux de croissance. Les perspectives de croissances pour ce premier trimestre 2026 données par l’Insee ne vont pas en ce sens : 0,2 % au premier trimestre, autant au deuxième.
Pour l’ensemble de la zone euro, dans les différents scénarios décrits par la BCE, l’effet net total sur la dette tend plutôt à une réduction de celle-ci : le choc va générer plus d’inflation que de réduction de croissance.
La moindre activité économique conduira très certainement à une dégradation du déficit public, qui pèsera alors sur le niveau d’endettement public. Sans même ajouter de nouvelles mesures de soutien à l’économie, le secteur public verra ses rentrées fiscales diminuer et ses dépenses augmenter notamment du fait de l’assurance chômage – ce sont les stabilisateurs automatiques. Cela signifierait que la légère amélioration du déficit enregistrée l’année dernière sera de courte durée.
Des mesures supplémentaires pour atténuer les coûts du choc énergétique seraient très certainement associées à une hausse supplémentaire de l’endettement tel que cela avait été le cas avec le bouclier tarifaire en 2022.
Ces pressions sur le déficit public auront lieu dans un contexte d’ores et déjà complexe dans lequel le déficit se situe déjà au-delà de 5 % depuis plusieurs années sans qu’il n’y ait un consensus politique pour le ramener à des niveaux moins élevés. Des difficultés supplémentaires dans la maîtrise de ce déficit pourraient conduire la France à retrouver des niveaux de spreads (écart entre les coûts d’emprunt) vis-à-vis de l’Allemagne autrement supérieurs.
À plus long terme, si le choc sur les prix de l’énergie persiste, il est possible que se mette en place une situation compliquée d’un point de vue économique et social : inflation, réduction de l’activité économique, dépenses publiques contraintes laissant peu de place à des politiques de soutien. Ce cocktail risque de compliquer une année qui précède de multiples échéances électorales.
Éric Mengus ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.03.2026 à 17:10
Face aux stratégies d’évitement scolaire des parents, les collèges contre-attaquent
Les parents « consommateurs d’école » ont animé le débat depuis que François Dubet a évoqué pour la première fois, en 2013, l’attitude « stratège » de certaines familles face aux choix d’orientation. Derrière cette expression se cachent des comportements divers : évitement du collège de secteur par des demandes de dérogation, déménagement, inscription en établissement privé ou interventions dans l’établissement (volonté de changer les choix pédagogiques, demande de changements de notation).
Dans une recherche publiée dans la revue scientifique Décisions Marketing, nous nous sommes arrêtés sur la réponse des collèges à cet évitement : contrairement aux idées reçues, certains d’entre eux développent de véritables stratégies de marque.
Et ces stratégies marketing ne concernent pas seulement les établissements favorisés. Même des collèges en grande difficulté peuvent s’y engager, à condition de disposer de ressources (matérielles, pédagogiques, financières…) qu’ils peuvent valoriser.
Pour mener cette recherche, nous avons réalisé une soixantaine d’entretiens avec différents acteurs du système éducatif : des personnels de collèges (chefs d’établissement, enseignants, personnels éducatifs), des parents d’élèves, des représentants des directions académiques et des responsables de l’enseignement catholique.
La littérature préalable à notre recherche définit la marque scolaire par son existence dans les contextes de libre choix officiel. Or, notre enquête montre qu’elle apparaît aussi dans les marchés scolaires officieux, donc non légiférés. Dans ce contexte, travailler sa marque devient une manière pour les collèges de reprendre la main sur leur identité pour lutter contre des réputations subies.
Notre recherche identifie deux conditions principales à l’émergence d’une marque scolaire :
une tension liée à la population d’élèves, comme un manque de mixité sociale ou une baisse du nombre d’élèves ;
la volonté et la capacité de valoriser une ressource spécifique. Cette ressource peut être pédagogique, par exemple une classe aménagée musique, territoriale (en lien avec équipements locaux) ou liée à un projet d’inclusivité comme un accompagnement des élèves dys.
Nous avons identifié quatre types de stratégies de marque, qui varient selon deux dimensions : la ressource de l’établissement et le type de mixité scolaire ciblé (l’accompagnement de tous les niveaux ou un niveau spécifique)
Les quatre stratégies de marque – traditionnelle, inclusive, méritocratique et expérimentale – se retrouvent aussi bien dans des collèges privés et publics.
Dans ce contexte, les stratégies de marque scolaire s’adaptent à des publics variés. Citons l’exemple du plan Attractivité en Seine-Saint-Denis qui a pour objectif de lutter contre l’évitement scolaire par la mise en place d’options attractives, de locaux plus attirants et de travail sur la réputation des collèges, ce qui correspond à la mise en place de stratégies de marque méritocratiques avec des options académiquement valorisables dans un objectif de mixité scolaire.
Ces résultats modifient la façon dont on comprend les marchés scolaires. Jusqu’à présent, les établissements apparaissaient comme passifs face aux choix parentaux. Notre recherche montre au contraire que les collèges sont des acteurs de ces dynamiques. Les établissements qui restent en difficulté sont souvent ceux qui ne disposent pas de ressources facilement valorisables. À l’inverse, certaines politiques publiques comme les dispositifs REP fournissent aux établissements des outils pour construire une marque scolaire.
Une partie de notre enquête a été menée dans des collèges REP +, où les outils du dispositif pouvaient faire bien plus que s’adapter à un public en difficulté, et être utilisés pour attirer des familles du secteur parties dans d’autres collèges (privés ou hors secteur), voire obtenir des inscriptions d’élèves hors secteurs par dérogation.
Ces stratégies de marque scolaire maintenant identifiées, une nouvelle question émerge : comment évoluent-elles dans le temps ? Des enquêtes à venir vont avoir pour objectif d’observer comme elles se transforment, se renforcent ou disparaissent, à mesure que les établissements et les territoires changent au fur et à mesure du temps.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Denis Guiot a reçu des financements de la Commission Européenne et d'un Fonds unique interministériel (Ville de Paris et Oséo)
Lisa d’Argenlieu et Sarah Benmoyal Bouzaglo ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
31.03.2026 à 17:10
Déchets ou ressources ? Une autre histoire des excréments
Il y a encore quelques décennies, les excréments – urines et matières fécales – étaient considérés comme des sources d’engrais vitales. Ils ont été évincés par les engrais d’origine fossile au prix d’importants dommages environnementaux et sanitaires. Aujourd’hui relégués au rang d’encombrants déchets, les excréments humains voient leurs précieux nutriments majoritairement détruits ou rejetés en rivière.
Dans le livre, qui paraît ce jour aux éditions Actes Sud, le chercheur Fabien Esculier, de l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC), plaide pour la réhabilitation de ces matières et leur réintégration dans une forme d’économie circulaire. Nous reproduisons ci-dessous un extrait de son introduction.
Les excrétions humaines ont progressivement été reléguées au rang d’impensé collectif. La principale interaction que nous avons avec elles est d’espérer les voir disparaître le plus vite possible, les éloigner le plus possible de tous nos sens.
Presque personne n’en parle ni ne se soucie de savoir ce qu’elles deviennent… sauf les jeunes enfants, naturellement très intéressés par ces matières fascinantes ! Or il y a là deux paradoxes majeurs.
Premièrement, nous produisons quotidiennement deux ressources précieuses, les urines et les matières fécales, qui sont fondamentalement de la nourriture pour les sols et pour les plantes. Du point de vue du fonctionnement des écosystèmes, et donc du soutien de la vie humaine sur Terre, comme du point de vue de la prévention pour la santé humaine, mettre nos excrétions dans l’eau fait probablement partie des pires options envisageables, déployées à grande échelle seulement depuis quelques décennies.
Les humains doivent manger des plantes pour vivre – ou manger des animaux qui ont eux-mêmes mangé des plantes. Une fois qu’elle a été ingérée, la quasi-intégralité de la matière de notre alimentation se retrouve dans nos excrétions (sauf principalement le carbone qui est expiré sous forme de gaz carbonique et que les plantes captent ensuite dans l’atmosphère).
Or, les sols et les plantes se nourrissent justement de ces excrétions qui, utilisées précautionneusement, peuvent permettre une réelle économie circulaire entre la gestion des excrétions humaines et la culture des plantes alimentaires.
Dans l’histoire récente de l’humanité, il semble plutôt difficile de trouver une société qui n’ait pas mis à profit le pouvoir fertilisant de nos excrétions. Ce faisant, les risques sanitaires liés aux excrétions sont d’ailleurs susceptibles d’être mieux gérés que s’il s’agit principalement de s’en débarrasser.
C’est là qu’apparaît le deuxième paradoxe majeur. Bien que nous cessions d’y penser une fois la chasse d’eau tirée, nos excrétions ne disparaissent pas pour autant.
En fait, notre société en prend très grand soin. Depuis les personnes qui changent les couches, nettoient les toilettes ou débouchent les tuyaux, en passant par les égoutiers, les constructeurs et les exploitants de stations d’épuration, jusqu’aux agriculteurs qui épandent les boues dans leurs champs, le secteur de la gestion des excrétions humaines est un pan très important de notre économie. Et très dévalorisé pourtant.
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Il ne s’agit pas seulement de mieux s’occuper de nos excrétions mais aussi d’opérer un basculement de valeur dans la manière de les considérer.
En effet, depuis quelques décennies, avec le développement des engrais de synthèse issus de ressources fossiles et l’abandon progressif des pratiques millénaires de valorisation agricole de nos excrétions, la résultante principale de cette économie des excrétions humaines mélangées à l’eau est une perte de résilience alimentaire.
Elle induit également une pollution des milieux aquatiques et une destruction coûteuse de l’engrais naturel que sont nos excrétions. Ainsi, dans les boues d’épuration qui sont épandues sur les champs en France, il n’y a même pas 10 % de la principale matière fertilisante de nos excrétions, à savoir l’azote.
Pourtant la France, en tant que nation agricole, est presque championne du monde occidental dans ce domaine : les autres pays tournent plutôt autour de 5 %, 2 %, voire souvent 0 % de valorisation de l’engrais naturel azoté de nos excrétions.
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C’est en m’intéressant à ce deuxième paradoxe que je me suis progressivement passionné pour nos excrétions. Après une formation généraliste d’ingénieur à l’École polytechnique, je me suis spécialisé dans l’ingénierie de l’environnement à l’École nationale des ponts et chaussées.
En 2007, mon premier stage d’ingénieur a consisté à étudier une phase de travaux de ce que je renomme désormais la plus grande « usine de destruction d’engrais naturel » de France, à savoir la station d’épuration des eaux usées d’Achères (dite Seine aval), qui reçoit les excrétions d’environ 5 millions d’habitants de l’agglomération parisienne.
Avant cette phase de travaux, l’azote des eaux usées arrivant à cette station était principalement rejeté en Seine, ce qui induisait une pollution dramatique du fleuve. Il était alors vu comme un très grand progrès environnemental d’envoyer dans l’atmosphère l’azote des eaux usées pour protéger le fleuve.
Pour moi, ce fut une entrée en dissonance majeure. Le plus grand chantier de génie civil d’Europe de l’époque, auquel je contribuais, était dédié à construire une usine qui allait utiliser des ressources fossiles pour détruire de l’engrais azoté naturel.
Le taux de dilution de nos excrétions empêche en effet de mettre en œuvre des procédés de récupération : 1,2 litre (l) d’urine et 120 grammes de matières fécales sont mélangées chaque jour à environ 25 l de chasses d’eau et 125 l d’autres eaux usées domestiques collectées dans les égouts.
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À l’échelle de toute la France, la solution qui a été mise en œuvre ces dernières décennies est donc de détruire la moitié de l’engrais azoté de nos eaux usées, tout en continuant d’en rejeter environ 40 % dans les milieux aquatiques.
Dans le même temps, la France est depuis longtemps devenue totalement tributaire des importations de ressources fossiles pour faire la réaction exactement inverse dans les usines de synthèse d’engrais azotés. Ces réflexions autour de mon travail de stage m’amenèrent à étudier comment circulent les matières, molécules et atomes, pour subvenir à nos besoins fondamentaux d’alimentation et d’excrétion. En voici le parcours.
Nous dépendons en amont d’une usine pétrochimique de synthèse d’engrais azotés. Dans cette usine, moyennant une grande quantité d’énergie et de ressources fossiles, l’azote atmosphérique est converti en engrais azoté disponible pour les plantes.
Ces atomes d’azote voyagent alors de l’usine au champ, du champ à la plante, de la plante à notre bouche, de notre bouche à nos cellules, enfin de nos cellules à notre urine, qui est la voie par laquelle le corps humain excrète majoritairement l’azote. À ce stade, l’azote est exactement sous la même forme chimique qu’à la sortie de l’usine de synthèse d’engrais azotés, à savoir l’urée.
Et son voyage continue : de notre urine à la toilette, de la toilette à l’égout, de l’égout à la station d’épuration. Et là, avec à peu près la même quantité d’énergie consommée et la même quantité de gaz à effet de serre émis par unité d’azote, l’engrais azoté de nos excrétions subit la réaction exactement inverse de celle de l’usine pétrochimique d’engrais : sa dissipation dans l’atmosphère.
En 2007, alors que j’étais choqué par ce fonctionnement linéaire, intensif et polluant, pour la plupart des personnes avec qui j’avais pu en parler, il n’y avait pas de problème. Les ressources fossiles étaient illimitées, le changement climatique n’était pas très important, les pandémies étaient de mauvais souvenirs, la paix en Europe était éternelle, la croissance économique allait reprendre et l’eau coulerait toujours au robinet.
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Depuis bientôt vingt ans, je constate que ces mirages se sont évanouis les uns après les autres dans la conscience collective et dans la réalité de nos vies. Tragiquement bien sûr, puisqu’il s’agit d’un bouleversement majeur de nos sociétés qui est en cours. Mais il y a tout de même un (maigre) lot de consolation : de plus en plus de personnes s’attachent à nouveau aux conditions matérielles de leur existence. L’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, les insectes qui pollinisent nos plantes alimentaires… et nos excrétions qui pourraient fertiliser nos champs !
À la fin de mes études, j’ai eu la chance de pouvoir intégrer la haute administration du ministère en charge du développement durable, en devenant ingénieur du corps des Ponts et chaussées. Le rêve : le Grenelle de l’environnement battait son plein et j’allais pouvoir rejoindre la fonction publique pour mettre en œuvre cette fameuse transition écologique si nécessaire. Le rêve fut de courte durée : quelques mois après ma prise de poste, notre président de la République expliqua que l’environnement, « ça commençait à bien faire ».
Après plusieurs expériences professionnelles dans des administrations en charge de politiques de l’eau et de l’assainissement, l’année 2013 marqua une bifurcation dans ma trajectoire. La direction régionale Île-de-France du ministère en charge du Développement durable venait de rendre un rapport expliquant en substance qu’il n’était pas possible de faire le projet du Grand Paris, tout en respectant les objectifs de qualité de l’eau de la Seine à l’aval de l’agglomération.
Le changement climatique induisait une baisse progressive du débit des rivières, le projet du Grand Paris une hausse progressive de la population. Le faible débit de la Seine ne pouvait déjà pas suffire à diluer les eaux usées traitées de l’agglomération tout en garantissant un bon état des eaux. La situation n’allait qu’empirer à l’avenir.
Après que j’eus contacté de très nombreuses organisations pour savoir comment on pouvait répondre sérieusement à cette impasse, ce sont finalement des chercheurs qui m’ont indiqué que, face à un défi d’une telle complexité, la meilleure méthode pour aborder le problème était de faire de la recherche. Après un an et demi d’efforts de montage, j’ai finalement réussi, à la fin de l’année 2014, à lancer le programme de recherche-action OCAPI, hébergé au laboratoire Eau, environnement et systèmes urbains à l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC).
Je suis ainsi devenu chercheur, avec également une posture d’« intrapreneur » d’action publique, tentant comme je le peux depuis cette position de donner du pouvoir d’agir aux nombreux collectifs qui s’intéressent à ce sujet, en premier lieu en partageant les connaissances, et en essayant de susciter une transformation de l’action publique et privée en la matière.
Premier programme de recherche-action académique français qui se soit intéressé à questionner les modes de gestion des urines et matières fécales humaines dans une vision systémique, OCAPI a connu depuis dix ans un développement aussi important que la prise de conscience grandissante des impasses de ce mode de gestion qui consiste à prélever une eau précieuse pour la souiller de nos excrétions, l’exporter loin des habitations et tenter de détruire ces matières fertilisantes devenues pollutions des milieux aquatiques et disséminatrices de risques sanitaires. Le programme OCAPI s’intéresse en particulier aux techniques dites de séparation à la source, où les urines et/ou les matières fécales humaines sont collectées séparément pour être valorisées en agriculture, et qui se déploient actuellement en France. Un appel à l’action et des propositions pour changer d’échelle ont récemment été rédigés.
Cet ouvrage a pour objectif de partager le récit, souvent très peu connu, des principales étapes qui nous ont fait arriver à cette situation et d’ouvrir les possibles et les imaginaires vers des futurs soutenables.
Le programme OCAPI (www.leesu.fr/ocapi), coordonné par Fabien Esculier, reçoit des financements publics (Agence de l'Eau Seine Normandie, ADEME, ANR, FranceAgriMer, Union Européenne, collectivités locales).