29.06.2026 à 16:02
Loi de finances 2026 : quels risques autour des prévisions de dette publique ?
29.06.2026 à 16:02
Loi de finances 2026 : quels risques autour des prévisions de dette publique ?
Le programme d’ajustement budgétaire pour 2026 repose sur des hypothèses économiques fortes. Que se passera-t-il si la réalité s’en écarte défavorablement ? L’objectif étant de réduire la dette, que risque-t-il alors de se passer ? La question est d’autant plus importante que la discussion parlementaire sur le budget 2027, qui commencera en septembre, sera sans doute d’autant plus difficile que l’élection présidentielle approche.
La loi de finances pour 2026 présente un programme d’ajustement budgétaire pour stabiliser la dette à 118 % du PIB en 2029. Un quart de cet ajustement repose sur un scénario conjoncturel plutôt favorable. S’il ne se réalisait pas, il y aurait plus d’une chance sur deux que la dette publique ne soit pas stabilisée, même si le programme était appliqué.
À l’inverse, si ce programme n’était pas mis en place alors que le scénario conjoncturel favorable se réalisait, la dette publique augmenterait de plus de 11 points de PIB en quatre années, soulignant ainsi le risque de dérive de la dette en cas de statu quo budgétaire.
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La trajectoire de la dette publique française est au cœur du débat budgétaire depuis plusieurs décennies. Le ratio dette/PIB a augmenté régulièrement sous l’impulsion d’un déficit budgétaire persistant qui ne se résorbe pas spontanément en période de croissance (voir la figure ci-dessous). En outre, la remontée des taux d’intérêt depuis 2022 a renchéri le coût de l’endettement public, alourdissant la charge de la dette. Cette situation a conduit la France à être sous procédure de déficit excessif. Cela l’engage vis-à-vis de ses partenaires européens à présenter une trajectoire crédible de réduction de sa dette publique.
Dans ce contexte budgétaire, la loi de finances pour 2026 présente un nouveau programme d’ajustement, avec pour objectif de stabiliser la dette à 118 % du PIB en 2029. La note de l’i-MIP 2026-12 (« Loi de finances 2026 : quels risques autour des prévisions de dette publique ? ») présente une évaluation des risques autour de cette prévision. Annoncer un niveau de dette publique ne suffit pas, mieux vaut connaître la probabilité de dépasser cette cible, ou encore identifier le niveau de la dette qui ne sera pas dépassée avec une certaine probabilité. Cette approche probabiliste répond à une demande d’informations sur les risques de dérapages budgétaires, aujourd’hui manquantes dans le débat public.
La nouvelle loi de finances repose sur deux piliers :
d’une part, la trajectoire budgétaire annoncée par le gouvernement sur la période 2026-2029,
d’autre part, une prévision de conjoncture macroéconomique avec laquelle ce programme budgétaire interagira.
Évaluer ce programme consiste donc à identifier séparément le scénario conjoncturel et le scénario budgétaire qui lui sont sous-jacents. Comme la réalisation simultanée de ces deux scénarios n’est pas certaine, la prévision du gouvernement est risquée. Pour quantifier ce risque, nous comparons les prévisions du gouvernement, conditionnées par la réalisation des scénarios budgétaire et conjoncturel particuliers qu’il propose, à celles qui résulteraient de scénarios tirés au sort dans les distributions historiques des chocs conjoncturels et budgétaires estimées sur les données observées sur la période 2003–2025.
Cet exercice permet de révéler où se situent dans les distributions des probabilités historiques les scénarios du gouvernement, et ainsi le risque associé à son programme de stabilisation de la dette. Cette évaluation des risques considère que la distribution des scénarios conjoncturels passés est la référence pertinente parce que les estimations de ces scénarios ne sont pas affectées par le programme budgétaire grâce à l’utilisation de notre modélisation structurelle.
Avant d’évaluer ces risques, il est utile de décomposer les sources de réduction de la dette dans le scénario du gouvernement. Cette décomposition permet d’isoler ce qui relève de la politique budgétaire et ce qui relève du contexte conjoncturel. Sur une réduction totale de 192 milliards d’euros de dette publique entre 2025 et 2029, nous estimons que 142 milliards – soit 74 % – sont attribuables au scénario budgétaire, c’est-à-dire à la consolidation annoncée dans le projet de loi de finances (PLF) 2026. Les 49 milliards restants – soit 26 % – proviennent du scénario conjoncturel tel que projeté par le scénario du gouvernement.
Comme près d’un quart de la baisse de la dette repose sur le scénario conjoncturel envisagé, il est important d’évaluer où se situe ce scénario dans la distribution des réalisations historiques, c’est-à-dire mesurer le risque conjoncturel.
Ce risque est mesuré par la probabilité que la cible de dette soit dépassée si le scénario conjoncturel retenu par le gouvernement est remplacé par la conjoncture « médiane » de ce qui a été observé dans le passé, alors que le programme budgétaire est intégralement mis en œuvre (l’incertitude venant donc uniquement de la conjoncture). Cette mesure du risque conjoncturel répond à la question : que devient la dette si le budget est appliqué, mais que l’environnement macroéconomique n’est pas celui retenu dans la prévision gouvernementale ?
Le tableau 1 donne la réponse à cette question. En 2029, la médiane de la distribution simulée s’établit à 119,5 % du PIB, soit 1,5 point au-dessus de la cible officielle de 118 %. Cela signifie que la prévision du gouvernement se situe en dessous de la médiane des scénarios basés sur une conjoncture à l’image de l’historique : il y a 55 % de chances que la dette dépasse 118 % du PIB, même si le programme budgétaire est pleinement appliqué. La probabilité de dépasser 125 % est de 30 % et celle de dépasser 126,2 % est de 25 %.
Symétriquement, le risque budgétaire mesure la probabilité que la cible de dette soit dépassée si le scénario budgétaire du gouvernement n’est pas exécuté, alors que son scénario conjoncturel se réalise. Ce risque semble, à première vue, davantage sous le contrôle du gouvernement, puisque l’implémentation de sa politique dépend a priori de sa volonté. Mais ce serait une lecture trop optimiste, voire naïve.
L’expérience passée montre que les plans d’ajustement budgétaire sont très rarement mis en œuvre comme prévu. Ainsi, la figure 1 montre qu’il existe un décalage systématique entre les politiques annoncées et celles effectivement implémentées. Le risque budgétaire ne doit donc pas être interprété comme une hypothèse extrême ou secondaire, mais comme un risque central d’exécution de la trajectoire annoncée.
Que deviendrait la dette si la conjoncture prévue se réalise, mais que le budget annoncé n’est pas mis en œuvre ? Le tableau 2 donne la réponse à cette question. En 2029, la médiane de la distribution atteint 129,5 % du PIB, soit 11,5 points au-dessus de la cible. La probabilité de dépasser 118 % est de 99 % et celle de dépasser 125 % est de 89 %. Cette situation correspond à un statu quo budgétaire complet : le gouvernement et le parlement ne modifient pas leurs comportements par rapport à ceux observés dans le passé.
Elle constitue donc une borne haute du risque budgétaire, qui mesure à quel point la trajectoire de dette dépend de la réalisation effective du programme de consolidation budgétaire. Sans elle, la dette serait orientée structurellement à la hausse, avec un accroissement de 3,5 points en moyenne par an (de 115,6 % en 2025 à 129,5 % en 2029).
Ces résultats soulignent, une fois de plus, l’importance d’implémenter le programme budgétaire annoncé. Ils indiquent également que, même avec ces restrictions budgétaires, la probabilité de stabiliser la dette à 118 % du PIB en 2029 est d’un peu moins d’une chance sur deux. Jouer à pile ou face sur la stabilisation de la dette dans un contexte de finances publiques dégradées et d’environnement international incertain est un pari risqué qui soulève deux questions.
La première est celle de l’intensité de la consolidation. Un objectif plus ambitieux de réduction du déficit permettrait, à risque conjoncturel donné, de réduire le niveau de dette médian et reviendrait alors à se fixer l’objectif que 70 % des simulations permettraient d’être en dessous de 118 %. La seconde est celle de la mise en place de règles budgétaires pluriannuelles prévoyant des ajustements automatiques des dépenses et/ou des recettes tant que la dette publique reste au-dessus d’une certaine cible.
Ces deux orientations ne sont pas exclusives. Elles invitent à ouvrir un débat plus large sur la crédibilité et la robustesse de la stratégie budgétaire française, qui dépasse le seul horizon de la loi de finances 2026.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
29.06.2026 à 16:00
Casser les prix ou jeter des produits invendus ? Tel est le dilemme des commerçants tandis que débutent les soldes d’été. Pour inciter à consommer davantage, les vendeurs mobilisent différents types de promotion. Notre étude se penche sur ces mécanismes commerciaux et offre des pistes pour réconcilier recherche de rentabilité et durabilité.
Des soldes d’été aux offres exceptionnelles du Black Friday, les promotions sont devenues incontournables dans le paysage commercial. Les consommateurs considèrent souvent qu’une remise n’est qu’une remise, qu’il s’agisse d’une baisse de prix ou d’offres de produits gratuits, telles qu’« un acheté, un offert » (une pratique aussi appelée BOGOF pour « Buy One Get One Free »).
Pourtant, de nouvelles recherches suggèrent que les promotions peuvent remplir des objectifs différents, avec des conséquences importantes non seulement pour les acheteurs, mais aussi pour les vendeurs confrontés à une augmentation des déchets et à une compression des marges.
Notre étude récente propose une approche plus claire pour appréhender les promotions dans le commerce de détail. Nous expliquons pourquoi les baisses de prix et les offres fondées sur la quantité peuvent générer des résultats étonnamment différents en distinguant deux objectifs chez les enseignes : la maximisation des bénéfices et la minimisation du gaspillage.
Ces travaux font écho à des préoccupations plus larges concernant la surproduction dans le secteur de la mode, le gaspillage alimentaire et l’empreinte environnementale des chaînes d’approvisionnement du commerce de détail au niveau mondial.
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De nombreux consommateurs estiment qu’une remise de 50 % et une offre BOGOF reviennent pratiquement au même. Certes, les deux réduisent le prix unitaire effectif. Cependant, les recherches montrent que chaque méthode de promotion a un impact distinct sur les choix des acheteurs.
Une remise sur le prix réduit le coût de chaque unité. À l’inverse, une promotion de type BxGy, « achetez x, obtenez y gratuit », introduit un seuil, les consommateurs doivent acheter une quantité minimale pour obtenir la récompense. Ce seuil modifie la psychologie de l’achat, car la valeur que les consommateurs attribuent à un article diminue à chaque unité supplémentaire qu’ils achètent, selon le principe de l’utilité marginale décroissante.
Derrière ces promotions, deux mécanismes sont à l’œuvre. Lorsque les stocks sont élevés, les offres telles que « un acheté, un offert » exploitent un effet de regroupement pour encourager les consommateurs à acheter en plus grande quantité.
Cela concorde avec des études antérieures qui montrent comment les détaillants utilisent des incitations comportementales pour augmenter les dépenses des consommateurs, en particulier dans des contextes hautement concurrentiels comme les soldes de fin d’année.
L’effet de différenciation, quant à lui, apparaît lorsque les consommateurs accordent une valeur différente aux unités supplémentaires, comme c’est le cas pour la mode, les accessoires et les cadeaux. Dans le cas de promotions fondées sur des seuils, cet effet permet aux détaillants d’attirer à la fois des acheteurs ayant une forte disposition à payer et des chasseurs de bonnes affaires. Cette tendance fait écho à des études sur la manière dont les consommateurs de mode utilisent les promotions pour tester des articles qu’ils n’achèteraient peut-être pas au prix fort.
Ces mécanismes aident à expliquer pourquoi les promotions du Black Friday incitent souvent les consommateurs à opter pour des lots de plusieurs articles plutôt que pour de simples remises.
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Les soldes saisonniers (Cyber Monday, soldes de janvier, soldes de fin de saison dans la mode…) mettent en évidence un dilemme persistant chez les commerçants : soit maximiser leur bénéfice restant, soit écouler les stocks pour éviter le gaspillage. Notre étude définit deux politiques de promotion optimales (OPP) distinctes : l’une maximise le bénéfice attendu, quitte à ce qu’il reste des invendus ; l’autre est axée sur l’écoulement des stocks.
Nos recherches montrent que ces deux objectifs – maximiser les bénéfices et minimiser le gaspillage – sont souvent contradictoires. Une baisse de prix modérée peut, par exemple, préserver les marges, mais laisser des marchandises invendues. De la même manière, les offres promotionnelles plus importantes de type « deux achetés, un offert » (« Buy Two Get One [Free] », BTGO) peuvent vider les rayons, mais réduire la rentabilité.
Cette tension se retrouve dans des rapports documentant les conséquences des stocks invendus. Parmi ces conséquences : les déchets textiles, lorsque les détaillants jettent ou détruisent les produits de fast-fashion invendus. Ce difficile équilibre entre profits et durabilité apparaît également de façon évidente avec le gaspillage alimentaire, lié à des cycles de fraîcheur stricts et à des erreurs de prévision. Devant ces phénomènes, les autorités européennes renforcent les obligations environnementales, les consommateurs s’interrogeant de plus en plus sur le coût de la surproduction induite par les démarques.
Nos recherches montrent que trouver des moyens d’optimiser la politique promotionnelle aide à atténuer les tensions entre ces deux objectifs. Dans de nombreux scénarios, les OPP axées sur le profit permettent d’atteindre un profit maximal avec un gaspillage limité, tandis que les OPP axées sur la liquidation aident à écouler les stocks avec un sacrifice limité en matière de profit.
Notre étude met en évidence deux facteurs qui déterminent quelle promotion fonctionne le mieux.
Le premier est le niveau des stocks. Lorsque les stocks sont bas, des remises de prix modestes maximisent les bénéfices sans encourager les achats excessifs. Lorsque les stocks sont élevés, les promotions « un acheté, un offert » ou « deux achetés, un offert » accélèrent la rotation des stocks en tirant parti de l’effet de regroupement. Cela explique pourquoi les soldes du lendemain de Noël s’appuient souvent sur des offres d’achat multiple : les détaillants tentent de réduire les coûts de stockage et le gaspillage.
Le deuxième facteur est le type de produit. Les produits de base, tels que le pain, le dentifrice et les boissons gazeuses – qui ont à l’unité une valeur similaire –, réagissent bien aux promotions « un acheté, un offert ». En parallèle, les produits à valeur hétérogène, tels que les accessoires de mode et les cadeaux de Noël, tirent plutôt profit des promotions « deux achetés, un offert », qui correspondent mieux aux diverses perceptions de valeur des consommateurs.
Pour les consommateurs, cela signifie que les promotions sont rarement arbitraires. Elles révèlent la façon dont les détaillants appréhendent la valeur de leurs articles et comment ils gèrent la pression sur les stocks.
Les promotions dans le commerce de détail influencent les choix des consommateurs et le volume des consommations. Comprendre les mécanismes de ces offres peut aider les détaillants à réduire les démarques inutiles et à diminuer le gaspillage, pour concevoir des promotions qui profitent à la fois à l’entreprise et à l’environnement.
Quant aux consommateurs, ils se soucient de plus en plus de la durabilité, de la réparabilité et de la réduction des déchets. Comprendre le fonctionnement des promotions, que ce soit pendant la frénésie du Black Friday ou lors d’une vente discrète en milieu de saison, peut les aider à faire des choix plus éclairés.
Fang Liu a reçu des financements de Major Program of National Natural Science Foundation of China (72192843).
Arvind Sainathan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.06.2026 à 15:59
Produire de grandes cultures en agroécologie de manière rentable, c’est possible

Depuis vingt-cinq ans, l’Inrae teste en conditions réelles des alternatives à l’agriculture conventionnelle sur huit hectares à Versailles, dans les Yvelines. Une expérience riche en enseignements.
Peut-on nourrir la France en réduisant notre utilisation de pesticides et d’engrais azotés ? Pour répondre à cette question, les chercheurs peuvent utiliser plusieurs méthodes. L’une d’entre elles consiste à tester différentes techniques agricoles en conditions réelles sur de grandes cultures et à étudier leurs évolutions sur le temps long.
C’est ce qu’il se passe dans l’une des stations expérimentales de l’Inrae depuis vingt-cinq ans, et les résultats agronomiques et économiques de cette expérimentation donnent de nombreuses raisons de se réjouir.
Le dispositif expérimental La Cage, mis en place en 1998 à Versailles (Yvelines) sur une parcelle de huit hectares, compare ainsi sur le long terme quatre systèmes de culture cohérents et représentatifs des grandes cultures sans élevage :
un système productif conduit en agriculture conventionnelle ;
un système à bas niveau d’intrants (faible utilisation de produits phytosanitaires et d’engrais azotés) ;
un système en agriculture biologique ;
un système sous couvert végétal.
Dans ce dernier cas de figure, des plantes sont semées entre deux cultures afin de protéger le sol lorsqu’il resterait nu. Ces couverts végétaux sont utilisés pour tâcher de limiter l’érosion, d’améliorer la fertilité et la structure des sols, de favoriser la biodiversité et de réduire le développement des mauvaises herbes.
Cette façon de faire de l’agriculture implique une réduction du travail du sol notamment des opérations mécaniques réalisées pour préparer la terre avant les cultures. Cette réduction permettrait notamment de préserver la structure et la biodiversité des sols, de limiter l’érosion, de diminuer les émissions liées à l’usage des machines agricoles et de favoriser la séquestration du carbone dans les sols.
Conçu pour anticiper des enjeux comme la réduction des pesticides ou l’amélioration du bilan carbone, ce dispositif de La Cage permet de tester et d’ajuster des pratiques innovantes en fonction des objectifs et de l’évolution des connaissances.
Chaque système combine différents leviers techniques (rotation des cultures, travail du sol, fertilisation, etc.) qui interagissent entre eux : par exemple, la stratégie de fertilisation dépend de la densité de semis choisie, car une densité plus élevée entraîne une compétition accrue entre plantes et modifie leurs besoins en nutriments.
L’agriculture biologique mise, elle, sur les légumineuses pour compenser l’absence d’engrais azotés, car celles-ci (pois, trèfle, luzerne, féverole, etc.) fixent naturellement l’azote de l’air ce qui permet d’enrichir les sols en azote pour les cultures suivantes.
Les rendements des principales espèces cultivées, notamment blé, maïs, colza et pois, ont ainsi été mesurés chaque année, offrant une série temporelle robuste pour comparer la productivité des systèmes contrastés.
Dans les systèmes avec bas niveau d’intrants, sous couvert végétal et en agriculture biologique, les séries de rendements montrent généralement une variabilité plus élevée et des niveaux moyens de rendement inférieurs au système productif (Cf. Figure 1). Par contre, les marges peuvent être importantes et surpasser nettement le système productif. C’est notamment le cas avec l’agriculture biologique, car le prix de vente du blé bio est en règle générale nettement plus élevé que le conventionnel.
Dans le système sous couvert végétal, la restitution au sol des résidus de culture (tiges, feuilles mortes, racines) et des couverts végétaux contribue à la fertilité des sols. Cependant, ces restitutions influencent également la disponibilité des éléments nutritifs pour les cultures suivantes, ce qui peut entraîner des variations interannuelles des rendements.
Dans les systèmes biologiques et sous couvert végétal, l’introduction de légumineuses permet de capter l’azote atmosphérique, un élément essentiel à la croissance des plantes, modérant ainsi partiellement les déficits d’apport d’engrais azotés.
Par ailleurs, les systèmes sous couvert permanent sans travail du sol montrent des effets positifs sur la structure du sol, notamment par l’amélioration de la stabilité des agrégats et l’augmentation de la porosité, favorisant ainsi l’infiltration de l’eau et l’activité biologique du sol. Ces bénéfices doivent être mis en balance avec des défis techniques comme la gestion des couverts, qui sont en compétition pour l’eau et les nutriments avec les cultures principales et le défaut de maîtrise des mauvaises herbes.
Globalement, l’analyse agronomique et économique de La Cage confirme que certains systèmes de culture diversifiés peuvent atteindre des niveaux de rentabilité équivalents au système productif, sur la culture du blé et à l’échelle de la rotation, tout en améliorant certains aspects de durabilité. Ces résultats illustrent aussi l’importance de considérer des séries longues de données pour intégrer la variabilité climatique et les effets cumulatifs des pratiques de gestion, la restitution des résidus de culture au sol et la dynamique des cultures successives.
Mais qu’en est-il de ces maladies qui peuvent ravager les cultures et qui restent encore souvent les bêtes noires des agriculteurs ? Considérant, par exemple, la septoriose du blé, nos résultats montrent les limites des systèmes productifs très vulnérables dès que l’on n’utilise plus de pesticides.
La septoriose du blé est une maladie fréquente qui dépend fortement du climat. Sa gestion repose sur différents leviers (choix variétal, pratiques culturales, fongicides). Les systèmes productifs très dépendants des traitements sont les plus touchés lorsque l’on retire l’usage des pesticides. Des systèmes, comme le semis sous couvert, limitent mieux la maladie, car il permet aux microorganismes (bactéries, champignons, faune du sol) de rentrer en compétition avec les agents pathogènes ou de limiter leur développement. Ainsi, réduire les pesticides n’entraîne pas forcément plus de maladies, à condition d’adapter les pratiques. Globalement, c’est la cohérence du système agricole dans son ensemble qui permet une gestion durable des maladies.
Notre étude confirme également d’autres bénéfices aux pratiques agroécologiques. Le premier concerne le carbone qui est stocké dans les sols agricoles et qui représente aujourd’hui un enjeu majeur pour l’atténuation du changement climatique.
De fait, une partie non négligeable du carbone séquestré par les plantes lors de la photosynthèse finit dans le sol par l’intermédiaire des racines. Les résidus de culture aériens (tiges, feuilles mortes…) constituent un autre apport en carbone dans les sols. Mais selon les techniques agricoles utilisées, la pérennité de ce stock de carbone peut fluctuer.
Le carbone stocké dans le sol est un des déterminants majeurs de sa fertilité, qu’elle soit physique (maintien de la structure), chimique (fourniture de nutriments) ou biologique (ressource pour les organismes vivants).
En l’absence d’apports d’effluents organiques issus de l’élevage, le bilan carbone d’un système de culture découle seulement du niveau des entrées et des pertes à l’échelle de la parcelle. Les entrées correspondent donc aux résidus (aériens et souterrains) des cultures et des couverts végétaux. Les pertes correspondent à la minéralisation des matières organiques du sol sous l’action des microorganismes qui peuplent la terre, la décomposent et la transforment en éléments minéraux.
Les systèmes de culture de La Cage présentent des dynamiques contrastées d’apports de carbone au sol, étroitement liées à la productivité des cultures, à la place des légumineuses et des couverts végétaux.
Plus les rendements sont élevés, plus il y a des résidus de culture restitués au sol. C’est donc le système productif qui produit le plus de résidus riches en carbone. Toutefois, cette réalité est compensée dans les systèmes ayant des couverts végétaux. Dans le système sous couvert, les apports totaux de carbone sont au final estimés à un niveau supérieur à celui des autres systèmes, grâce à l’apport de ces couverts. Au final, le stock de carbone augmente dans le temps dans le système en agriculture biologique et encore plus dans le système sous couvert végétal, alors qu’il reste stable dans les deux autres systèmes.
Au-delà de la gestion des maladies et de l’apport en carbone des sols, notre étude met également en évidence un autre bénéfice majeur des pratiques agroécologiques : leur effet positif sur la biodiversité du sol.
La biodiversité du sol comprend une multitude de taxons de taille extrêmement variable et qui remplisse des fonctions diverses. Les vers de terre qui constituent l’essentiel de la macrofaune du sol sont les plus souvent étudiés et sont considérés comme des acteurs majeurs du fonctionnement du sol compte tenu de leur rôle de fouisseur et transformateur de la matière organique. Les pratiques agricoles, en particulier le travail du sol, l’apport de matière organique et l’usage de pesticides, sont de longue date reconnues comme ayant un impact majeur dans le maintien de ces populations.
Le système sous couvert végétal, sans travail du sol, se distingue par des abondances et biomasses nettement plus élevées de vers de terre anéciques et épigés, de trois à sept fois supérieures à celles observées dans les systèmes productif et biologique avec du travail du sol, et ce, seulement une dizaine d’années après l’implantation de l’essai. Cette augmentation s’accompagne également d’une diversité en espèces de vers de terre.
En agriculture biologique, l’augmentation des populations de vers de terre est plus lente. Mais après plus de quinze ans de conduite, ce système peut héberger entre 1,5 et 2,3 fois plus de vers de terre que le système productif, selon les variations interannuelles liées au climat.
Par ailleurs, les changements de pratiques agricoles mettent souvent plusieurs années à se traduire par des modifications significatives des communautés de vers de terre. Ces résultats soulignent l’importance des dispositifs expérimentaux de long terme pour évaluer de manière robuste l’impact des systèmes de culture sur la biodiversité des sols.
Les essais systèmes sont des outils clés pour tester et évaluer des solutions agroécologiques. Sur le long terme, ils montrent qu’il est possible de produire avec moins de pesticides, d’azote et d’énergie, tout en assurant une marge économique pour l’agriculteur, un stockage de carbone et l’accroissement de la biodiversité dans les sols.
Le dispositif évolue pour répondre à ces enjeux qui se posent aujourd’hui à l’agriculture et en lien avec la demande sociétale : produire sans apport d’azote, sans travail du sol, aller vers une agriculture sans pesticides, concilier production et biodiversité. Des nouveaux systèmes abordant ces thématiques sont en cours de conception avec la profession agricole.
Lucie Zgainski a reçu des financements de l'ANR.
Michel Bertrand a reçu des financements de l'ANR
Muriel Valantin Morison a reçu des financements de l'ANR et du programme Ecophyto pour réaliser ses recherches
Marie-Noël Mistou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.