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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1489 mots)
Se déguiser, changer de rôle, inventer des histoires : ces jeux de transformation sont au cœur du développement des enfants. Liliana Drew/ Pexels

Souvent perçu comme un simple moment de jeu, le fait de « faire semblant » joue en réalité un rôle clé dans le développement des enfants. Il pourrait même contribuer à prévenir certaines difficultés émotionnelles, selon une nouvelle étude.


Les jeux d’imitation constituent une dimension essentielle – et souvent magique – de l’enfance.

Les enfants disposent d’une imagination débordante qu’ils utilisent pour transformer des cailloux en vaisseaux spatiaux, des tables en cabanes ou des stylos en fées. Ils peuvent s’imaginer être « maman » ou « préparer le dîner ». Ils peuvent aussi inventer leurs propres personnages, mondes et concepts, sans lien avec ce que les adultes seraient capables d’imaginer.

La capacité d’imitation apparaît généralement entre 15 et 18 mois. Vers 20 mois, les enfants commencent à réellement imiter le monde qui les entoure. À partir de quatre ou cinq ans, le jeu devient plus complexe et implique des interactions avec les autres ainsi que l’incarnation de personnages.

Mais au-delà du fait qu’il s’agisse d’une étape du développement, y a-t-il d’autres bénéfices ? Notre étude suggère que le jeu d’imitation peut aussi favoriser la santé mentale.

Nos recherches

Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ un enfant ou adolescent sur sept est concerné par des troubles de santé mentale. La plupart des actions menées face à ce constat ciblent les problèmes une fois qu’ils sont apparus, et très peu s’intéressent aux fondements développementaux qui permettraient de les prévenir.

Dans notre étude, nous avons analysé des données portant sur plus de 1 400 enfants australiens participant à la Longitudinal Study of Australian Children.

Leur aptitude au jeu d’imitation a été évaluée par des professionnels de la petite enfance sur une période d’un an, lorsque les enfants avaient entre 2 et 3 ans. Il s’agissait notamment d’observer dans quelle mesure un enfant était capable de :

  • réaliser des jeux d’imitation simples, comme nourrir une poupée ou une peluche

  • utiliser un objet pour en représenter un autre, par exemple une serviette comme couverture ou une boîte comme maison

  • participer à des jeux d’imitation avec d’autres enfants, en utilisant des accessoires ou des déguisements pour incarner des rôles (faire comme si on était parent…)

Les résultats en matière de santé mentale ont ensuite été mesurés à partir des observations des parents et des professionnels de la petite enfance sur les difficultés émotionnelles et comportementales, recueillies lorsque les enfants avaient entre 4 et 5 ans, puis de nouveau entre 6 et 7 ans.

Ce que nous avons constaté

Nous avons observé que, chez les enfants de 2 à 3 ans, une plus grande aisance dans le jeu d’imitation est associée à moins de difficultés émotionnelles et comportementales à 4-5 ans, puis à 6-7 ans. Ces difficultés peuvent par exemple se traduire par des inquiétudes fréquentes ou des colères répétées.

Ces résultats se maintiennent même en tenant compte du milieu socioéconomique des enfants, de la santé mentale de leur mère, de leurs compétences langagières et de la qualité du lien avec leurs parents.

Pourquoi ?

La régulation émotionnelle – c’est-à-dire la capacité à gérer ses émotions et à y répondre de manière adaptée – a été associée à la santé mentale pendant l’enfance et l’adolescence.

On suppose souvent que les enfants plus à l’aise dans le jeu d’imitation développent une meilleure régulation émotionnelle, car ce type de jeu leur permettrait de s’entraîner à cette compétence.

Mais lorsque nous avons examiné ce lien, nous n’avons pas trouvé d’association entre le jeu d’imitation, la régulation émotionnelle et les résultats en matière de santé mentale par la suite. Cela suggère que d’autres mécanismes de développement, encore mal compris, pourraient entrer en jeu.

Dans notre étude, nous avançons que ce que l’on appelle la « cognition incarnée » pourrait expliquer le lien entre le jeu d’imitation et le bien-être mental.

La cognition incarnée repose sur l’idée que penser ne se fait pas uniquement dans la tête : le corps et la manière dont il interagit avec le monde participent aussi aux processus cognitifs.


À lire aussi : Compter sur ses doigts aide-t-il un enfant à progresser en maths ?


Par exemple, lorsque les enfants apprennent à compter avec leurs doigts, le geste lui-même fait partie de la manière dont le concept mathématique se construit dans leur esprit.

De la même manière, jouer, imaginer et mettre en scène des situations ne relèvent pas seulement du divertissement. Ces activités aident les enfants à apprendre à penser, à ressentir et à réagir à leur environnement. C’est sans doute ce qui contribue, en retour, à une meilleure santé mentale.

Mais des recherches supplémentaires sont encore nécessaires pour en être certains.

Comment encourager le jeu d’imitation ?

En attendant, plusieurs gestes simples peuvent aider à encourager le jeu d’imitation chez votre enfant.

  • laissez le jeu se dérouler pour lui-même, sans chercher à en faire un « moment d’apprentissage ». Si l’enfant se trompe en comptant ou en nommant des objets pendant le jeu, mieux vaut privilégier la continuité du jeu plutôt que l’interrompre pour le corriger.

  • suivez l’initiative de l’enfant lorsque vous participez, un peu comme dans un échange au tennis. Attendre que l’enfant « lance la balle » permet de garder un jeu centré sur lui, même si de petites suggestions peuvent l’aider à démarrer s’il ne sait pas trop comment s’y prendre.

  • réagissez au jeu de l’enfant par de simples observations ou des remarques ouvertes, plutôt que par des consignes. Décrire ce qui se passe ou s’interroger à voix haute sur la suite peut enrichir le jeu sans le diriger. Par exemple : « que pourrait faire cette feuille ? » plutôt que « cette feuille peut servir de maison pour le cochon ».

  • entrez « dans le jeu » plutôt que de le piloter à distance. Les adultes peuvent demander à l’enfant quel rôle il souhaite leur donner, ou proposer d’incarner un personnage secondaire, comme un visiteur un peu perdu ou un client distrait.

Gardez à l’esprit que le jeu n’a pas besoin d’être complexe ni pédagogique. Il doit simplement nourrir l’imagination des enfants. Et comme le suggère notre étude, il peut aussi, ce faisant, contribuer à protéger leur santé mentale.


Lucinda Grummitt, Sasha Bailey, Louise Birrell, Iroise Dumontheil, Gill Francis, Eliza Oliver, Olivia Karaolis, Robyn Ewing, Michael Anderson, Maree Teesson et Emma L. Barrett sont également auteurs du travail de recherche évoqué dans cet article.

The Conversation

L’étude mentionnée dans cet article est financée par la Serpentine Foundation et le National Health and Medical Research Council (NHMRC), via la bourse de recherche NHMRC Investigator Grant (APP1195284) attribuée à Maree Teesson.

13.05.2026 à 14:33

Ce que les emojis racontent de la biodiversité

Tatiana Giraud, Directrice de recherches en biologie évolutive, Université Paris-Saclay
Les emojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à la chercheuse en biologie évolutive Tatiana Giraud.

Texte intégral (5080 mots)

Qui n’a jamais agrémenté un message d’une petite fleur ou d’un singe moqueur ? Les emojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à l’académicienne des sciences Tatiana Giraud, chercheuse en biologie évolutive et autrice de La Biodiversité en Infographies, aux Éditions Tana.


The Conversation : Si l'on regarde les 133 émojis disponibles pour représenter les animaux, les plantes, les champignons et les microorganismes sur Emojipedia, peut-on dire qu'ils représentent fidèlement la biodiversité ?


Tatiana Giraud : Non ! On observe en fait dans les émojis les mêmes biais que dans l’imaginaire collectif. C’est une représentation dominée par les vertébrés, et même surtout les mammifères et les oiseaux. Dans les émojis qui existent, on voit également une sur-représentation des animaux domestiqués, comme les chiens, les chats, les poules. Il y a aussi quelques espèces éteintes comme le dodo, plusieurs dinosaures également, et il y a même des espèces imaginaires comme la licorne ou le dragon. C’est d’ailleurs assez amusant, il y a des espèces imaginaires mais il manque plein d’espèces réelles.

Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia.
Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia. Capture d'écran Emojipedia

Qu’est-ce qui manque pour représenter fidèlement la biodiversité ?

Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais.
Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais. Capture d'écran Emojipedia

T. G. : Si l’on voulait que les émojis représentent plus fidèlement la biodiversité, il faudrait qu’il y ait plus d’insectes. Car sur les 2,15 millions d’espèces de plantes, d’animaux et de microorganismes que l’on connaît aujourd’hui, 49 % sont des insectes.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

Si l’on regarde maintenant le poids du vivant, il faudrait beaucoup plus de plantes. Car si l’on s’intéresse à la biomasse, c’est-à-dire à combien pèsent les organismes sur terre, ce sont les plantes qui gagnent haut la main : elles représentent 80 % de la biomasse des êtres vivants.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

Si l’on regarde enfin les branches dans l’arbre généalogique de la vie sur notre planète, il faut avoir en tête qu’il y a beaucoup plus de lignées de microorganismes que d’animaux ou de plantes.

Les microorganismes sont de nature extrêmement variée, on y trouve deux grands groupes de bactéries très différentes, et aussi des microorganismes eucaryotes, dont les champignons mais aussi plein d’autres lignées mal connues…

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur
Les deux émojis champignons disponibles.
Les deux émojis champignons disponibles. Capture d'écran Emojipedia

Concernant les champignons, on constate que les deux seuls émojis qui leur sont dédiés représentent des carpophores, c’est-à-dire, la partie aérienne des champignons, soit ce que l’on mange généralement chez les champignons comestibles, qui correspond à leur fructification, l’organe qui produit leurs spores sexuées.

Mais la plupart des champignons vivent surtout sous forme de filaments dans le sol, ou sont des moisissures sur des plantes ou des fruits. C’est sans doute plus difficile à représenter en émojis. Pourtant, cela ne veut pas dire que les champignons se cantonnent à la sphère de l’infiniment petit. Le plus grand organisme vivant sur terre jamais mesuré est un champignon, Armillaria solidipes, identifié dans l’Oregon aux États-Unis, dont le mycélium, soit un ensemble de filaments très fins, s’étend sur presque 10 km2. Son poids est estimé à 35 000 tonnes et il serait âgé de 8650 ans.

Les champignons, c’est justement votre grand domaine de recherche. Est-ce difficile de travailler sur un pan de la biodiversité qui est peu présent dans nos imaginaires ?

T.G. : Oui, à plusieurs niveaux ! Pour attirer des étudiants d’abord. C’est plus difficile quand on leur parle de moisissures ou de champignons que quand on leur dit qu’ils vont travailler sur des tortues, des baleines ou des tigres.

C’est aussi compliqué pour publier des études scientifiques. On doit davantage justifier l’intérêt quand on traite de champignons que quand on travaille sur l’humain ou sur les vertébrés. On note un biais d’intérêt même au sein de la communauté scientifique. Quand on travaille par exemple sur la formation des espèces, on va avoir tendance à citer des exemples de ce phénomène chez les animaux ou les plantes. Mais quand on essaie d’expliquer comment les espèces se forment chez les champignons, cela intéresse tout de suite beaucoup moins de monde.

Quelles stratégies avez-vous du coup mises en place pour faire valoir l’intérêt et l’importance de vos objets de recherche ?

T.G. : Parfois, on insiste sur le fait que les champignons peuvent être de bons modèles pour répondre à des grandes questions qui sont complexes à élucider si l’on se concentre uniquement sur les animaux et les végétaux. Je travaille par exemple sur l’évolution des chromosomes sexuels, afin d’essayer de comprendre pourquoi certains perdent leurs gènes.

Chez les mammifères, et notamment les humains, les chromosomes X et Y sont deux chromosomes sexuels : en général, XX donne un développement femelle et XY un développement mâle. Le chromosome X et Y échangent très peu de morceaux d’ADN entre eux, sauf dans de petites zones à leurs extrémités. Or, les échanges d’ADN aident normalement à réparer les erreurs introduites par mutations sur les chromosomes. Le chromosome Y ne recombine jamais et il manque ainsi ce mécanisme de réparation, ce qui lui a fait perdre progressivement la plupart de ses gènes, et l’a fait rétrécir.

C’est pour cela qu’il est devenu beaucoup plus petit que le X et qu’on dit qu’il s’est « dégénéré ». C’est une réalité qui interpelle : pourquoi est-ce que cela a évolué comme cela ? Le chromosome Y va-t-il disparaître ?

C’est difficile de répondre à cette question si on étudie seulement les mammifères, ils ont déjà tous des vieux chromosomes et ils ont tous les mêmes. Donc si on veut comprendre comment ça a évolué au départ, il faut étudier des situations où ces chromosomes sont encore jeunes. Or, justement, on a montré que chez certains champignons ces chromosomes évoluaient de façons répétées, et pourtant il n’y a même pas de sexes différents : on n’a pas des femelles et des mâles chez les champignons.

C’est très étonnant, car on a longtemps pensé que les chromosomes sexuels devenaient aussi différents parce qu’ils déterminent les sexes mâles et femelles, et qu’il y avait plein de différences entre les mâles et femelles. L’hypothèse était donc qu’il fallait bien arrêter les échanges réguliers de matériel génétique entre le X et le Y pour faire tous ces caractères différents entre mâles et femelles. Mais en fait, on observe exactement la même chose chez les champignons alors qu’il n’y a pas de sexes différents. Ça montre donc bien qu’il y autre chose qui pousse ces chromosomes sexuels à stopper les échanges génétiques. Mais si on étudiait uniquement les mammifères, on ne pourrait pas savoir cela.

Comment expliquer l’évolution des chromosomes sexuels ?

Une autre façon, sinon, d’intéresser les gens aux champignons, c’est d’étudier ceux que les gens aiment bien, par exemple les moisissures qui affinent le camembert ou le roquefort pour essayer de comprendre comment on les a fait évoluer pour faire du bon fromage.

Domestication des champignons du fromage et leur perte de diversité.

Les champignons liés aux maladies émergentes peuvent également susciter l’intérêt. C’est le cas des Cordyceps sur lesquels j’ai pu travailler et qui ont été médiatisés avec le succès de la série The Last of us. Les Cordyceps sont des champignons qui peuvent infecter plusieurs insectes, des fourmis et des chenilles notamment. En les infectant, ils vont changer le comportement de ces insectes en prenant le contrôle de leur cerveau. Mais il reste pour l’instant très improbable d’imaginer que les Cordyceps puissent infecter l’humain, comme cela se passe dans cette série américaine !

The Last of US : faut-il craindre les champignons cordyceps ?

Dans la recherche, certains animaux sont privilégiés par rapport à d’autres. Les oiseaux par exemple, semblent avoir bien plus de succès que les insectes. Si l’on regarde par exemple sur Google Scholar, le moteur de recherches d’articles scientifiques, on constate que, quand on tape birds, on nous propose 7,9 millions publications scientifiques. Quand on tape insects, il n’y en a que 5,8. Comment expliquer que la recherche néglige potentiellement certaines catégories de la biodiversité ?

T. G. : Les oiseaux ont toujours été l’objet de beaucoup d’intérêts, et le plaisir intrinsèque qu’il y a à les regarder n’est sans doute pas étranger aux intérêts scientifiques qu’ils suscitent.

Cet intérêt peut ensuite s’auto-entretenir. Car plus il y a un corpus de données présentes, plus on peut poser de questions poussées. Pour les oiseaux on va avoir des phylogénies complètes permettant de reconstituer l’évolution des organismes vivants. C’est la clef pour répondre à beaucoup de questions. Chez les champignons au contraire, il nous manque plein d’informations pour reconstituer l’évolution des espèces. Mais c’est aussi ce qui me passionne chez les champignons : il y a de ce fait énormément de choses à découvrir, car c’est un champ inexploré, mais c’est sans doute un peu plus risqué.

Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux.
Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux. Capture d'écran Emojipedia

C’est cela qui vous a amené à travailler sur les champignons ?

T. G. : À l’origine, c’est plutôt le hasard, je cherchais un sujet de thèse, et l’INRAE en avait publié un sur la pourriture grise de la vigne, causée par le champignon Botrytis cinerea. J’ai donc candidaté et j’ai vite trouvé ça passionnant, car il y avait énormément de choses à défricher pour comprendre l’évolution des champignons pathogènes de plantes, notamment comment il coévoluent avec leurs plantes hôtes.

Les champignons évoluent en effet généralement très vite, car ils produisent des milliards de spores, et donc un grand nombre de mutations différentes chaque génération, et ils peuvent avoir plusieurs générations par an. On observe d’ailleurs que les champignons pathogènes de cultures contournent en général très rapidement les gènes de résistance qu’on introduit dans nos plantes cultivées, en un ou deux ans ils évoluent de nouvelles virulences.

Un autre aspect intéressant des champignons est qu’ils sont très importants écologiquement, ils sont un peu les éboueurs de la nature : ils décomposent la matière organique morte, ce qui permet aux nutriments de retourner dans le sol et d’être à nouveau disponibles pour la croissance des plantes ou des micro-organismes. Les champignons sont aussi assez pratiques à étudier, car ils ont en général de tout petits génomes, qu’on peut donc séquencer assez facilement. On peut aussi les garder vivants à -80 °C pendant des années. C’est d’ailleurs un autre aspect fascinant des champignons : ils ne vieillissent pas, et trente ans plus tard, ils n’ont pas fini de me passionner !

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issu de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

Les emojis présentent surtout la diversité des espèces, mais la biodiversité, est-ce que ce n’est que cela ? Est-ce qu’il ne faut regarder que le nombre d’espèces pour l’évaluer ?

page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Editions, Fourni par l'auteur

T. G. : Non, il y a aussi la diversité génétique au sein d’une même espèce. C’est capital, car c’est cela qui permet l’adaptation à de nouveaux environnements ou des conditions changeantes. En effet, l’adaptation se produit par sélection naturelle, qui trie parmi la diversité génétique existante. On connaît bien par exemple la diversité à l’intérieur de l’espèce humaine, avec des variations pour la couleur de la peau, qui est une adaptation à la quantité d’UV à des latitudes données : aux tropiques, trop d’UV induisent des mutations qui peuvent causer des maladies, et la mélanine de la peau protège les humains contre ces UV.

Au contraire, aux hautes latitudes, trop peu d’UV limite notre synthèse de vitamine D, et il vaut mieux ne pas en avoir trop de mélanine dans la peau ; d’autres populations humaines sont adaptées à vivre aux hautes altitude avec peu d’oxygènes, ou à nager en apnée pendant 20 minutes pour pêcher. Dans les émojis on voit que cette diversité génétique n’est présente que chez les chiens ou chez d’autres animaux domestiqués.

The Conversation

Tatiana Giraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1948 mots)

Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.


La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.

Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.


À lire aussi : Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants


J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.

Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.

Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.

Routines langagières

Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.

C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.

Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.

La femme manipulatrice : « Espèce de manipulatrice ! », « Tu es sournoise »

L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.

Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.

La femme vénale : « L’argent, tu l’aimes quand il est pour toi »

Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.

Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.

La femme mise au pilori : « Tout le monde te trouve consternante »

L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).

Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.

La pathologisation de la femme : « Tu as un mal-être au fond de toi », « Tu pourris la vie de nos enfants avec tes névroses ! »

Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.

En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.

La menace du recours à la justice : « Si tu refuses, je saisis le juge aux affaires familiales »

La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.

« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).

Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).

Instrumentalisation de l’enfant : « Notre enfant saura tout et ne te le pardonnera pas »

Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).

De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).

Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.

Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.

Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.

The Conversation

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