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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1941 mots)
Le 30 septembre, à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, Benyamin Nétanyahou s’entretient avec Yaniv Hayoun (l’un des passagers ayant neutralisé le co-pilote qui venait de poignarder le pilote de l’avion) et sa famille. Le vol a finalement pu se poser sur un aéroport saoudien, et un autre vol a permis aux passagers de rejoindre Tel-Aviv. Hayoun porte encore les vêtements tachés du sang du pilote, grièvement blessé pendant l’attaque. Kobi Gideon/Government Press Office

L’ESSENTIEL

  • À l’approche des élections du 27 octobre, Benyamin Nétanyahou tente de profiter de la tentative de détournement, au-dessus de l’Arabie saoudite, d’un vol Flydubai en direction de Tel Aviv, le 30 septembre, pour conforter son image de « protecteur d’Israël ».

  • Cette image a été affaiblie par les récentes révélations sur les défaillances sécuritaires en amont du massacre du 7 octobre 2023.

  • L’opposition espère provoquer l’alternance, mais la formation d’une coalition autour de Gadi Eisenkot, fondateur du parti Yashar, lui-même militaire chevronné, s’annonce incertaine.


Ce 30 septembre, la tentative de détournement d’un vol Dubaï-Tel-Aviv transportant 170 passagers, pour la plupart israéliens, a une nouvelle fois rappelé aux Israéliens la menace constante que représentent le terrorisme et la guerre. Seuls le courage du commandant de bord et celui des passagers ont permis d’éviter une catastrophe majeure. Quelques heures plus tôt, Benyamin Nétanyahou avait publié une vidéo dans laquelle il prévenait ses compatriotes que, à l’approche des élections législatives du 27 octobre, des attaques extérieures étaient à redouter.

Dans un premier temps, ses adversaires avaient qualifié ces propos de manœuvre destinée à détourner le débat public vers les questions de sécurité et à faire oublier la responsabilité du premier ministre dans les graves défaillances qui avaient permis les attaques du Hamas du 7-Octobre. Mais les événements survenus à bord du vol Flydubai sont venus confirmer l’avertissement de Nétanyahou.

À l’approche du scrutin, le premier ministre au plus long mandat de l’histoire du pays espère toujours restaurer son image de « protecteur d’Israël ». Il n’a d’ailleurs pas tardé à intégrer cet épisode à sa campagne, en publiant sur ses réseaux sociaux une vidéo et des photos le montrant en train de féliciter un passager – qui se trouve être un de ses partisans –, qui s’était précipité dans le cockpit.

Les critiques se multiplient sur les défaillances du 7-Octobre

Malgré les récentes révélations, Nétanyahou refuse toujours d’assumer la responsabilité de l’attaque terroriste du 7 Octobre. Il s’est opposé à la création d’une commission d’enquête nationale indépendante chargée d’examiner les défaillances ayant rendu l’attentat possible et a tenté, sans succès, de mettre en place une autre commission d’enquête, qui lui aurait été plus favorable.

Le premier ministre a affirmé à plusieurs reprises que les responsables de la sécurité ne l’avaient pas averti de l’imminence de l’assaut. Selon lui, « s’ils l’avaient réveillé plus tôt » le 7 octobre, « les choses auraient été très différentes ».

Des informations récentes dressent toutefois un tableau différent. Plusieurs médias ont rapporté que les services de sécurité israéliens, ainsi que Nétanyahou lui-même, avaient reçu des avertissements explicites dans les jours précédant l’attaque de 2023. Ces alertes provenaient de hauts responsables arabes, notamment du chef des services de renseignement égyptiens, mais aussi de dirigeants étrangers, comme Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis.

Un livre récent affirme également que Nétanyahou avait reçu un avertissement direct de Yahya Sinouar, le chef du Hamas considéré comme l’architecte de l’attaque, mais que le premier ministre et ses principaux responsables de la sécurité n’avaient interprété ces avertissements annonçant un « tremblement de terre » – pour reprendre le terme employé par Sinouar – qui se préparait à Gaza que comme une demande de concessions économiques en faveur des Palestiniens.

Les responsables israéliens étaient prisonniers de ce que l’on appelle en Israël la conceptzia : un ensemble détaillé et profondément ancré de présupposés concernant les capacités et les intentions de l’ennemi. Le terme avait été forgé pour décrire les défaillances des services de renseignement israéliens avant la guerre israélo-arabe de 1973.

En 2023, la conceptzia de Nétanyahou, partagée par de nombreux responsables de la sécurité, reposait notamment sur l’idée que l’argent qatari versé au Hamas permettrait, selon les termes de ses détracteurs, d’« acheter le calme ».

Nétanyahou avait approuvé, à partir de 2018, le transfert de millions de dollars du Qatar vers Gaza. Loin de servir à venir en aide aux Gazaouis les plus démunis, une grande partie de ces fonds aurait, selon les services de renseignement israéliens, contribué au développement des capacités militaires du Hamas et de son infrastructure terroriste souterraine.

L’opposition peut-elle tirer parti de la situation ?

Aux législatives du 27 octobre prochain, Nétanyahou fait face à une opposition regroupée au sein du bloc « ABBA » (« Anyone But Bibi Again », soit « n’importe qui sauf encore Bibi »). Son principal adversaire est le parti Yashar ! dont le nom signifie « direct » ou « franc », dirigé par Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de Tsahal, dont le fils a été tué au combat pendant la guerre à Gaza en décembre 2023.

Les sondages indiquent régulièrement que Yashar ! devrait devenir le premier parti à l’issue des élections. Mais la formation d’une coalition pourrait se révéler difficile : le bloc d’Eisenkot rassemble des partis de droite, de gauche et du centre, qui ont peu de points communs en dehors de leur volonté de chasser Nétanyahou du pouvoir. Une coalition comparable, dirigée par Naftali Bennett et Yaïr Lapid, s’était rapidement disloquée en 2022.

Par ailleurs, plusieurs partis sionistes exigent que le prochain gouvernement soit exclusivement « sioniste » et refusent de participer à une coalition incluant le parti arabo-islamiste Ra’am.

Ra’am avait été la pièce manquante qui avait permis la formation du gouvernement Bennett-Lapid, après que quatre élections consécutives, jusqu’en 2022, eurent laissé les différents camps sans possibilité de dégager une majorité gouvernementale. Sans Ra’am, le bloc ABBA pourrait donc ne pas être en mesure de former une coalition.

Le sort de plusieurs petits partis qui doivent franchir le seuil électoral pour entrer à la Knesset constitue par ailleurs une inconnue presque impossible à anticiper. Si des voix des blocs pro- ou anti-Nétanyahou se reportent sur de petites formations qui n’atteignent finalement pas le seuil requis, cela pourrait modifier sensiblement le résultat.

Jusqu’à récemment, les sondages indiquaient de manière assez constante qu’une alternance était envisageable. Mais ces dernières semaines, l’écart entre les blocs favorables et opposés à Nétanyahou s’est resserré, notamment parce que les sondages ne prennent pas en compte les partis arabes ni le parti de centre droit Hendel/Zelekha. Reste d’ailleurs à savoir si ce dernier parviendra lui-même à franchir le seuil électoral.

L’ombre du 7-Octobre sur le scrutin

Quelques jours avant les élections, les Israéliens commémoreront dans le recueillement le troisième anniversaire de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023. Près de 1 200 Israéliens de tous âges avaient été massacrés lors de ce « samedi noir », environ 250 personnes avaient été enlevées, de nombreuses femmes avaient été violées et des quartiers entiers avaient été pillés et détruits.

La guerre à Gaza qui a suivi a fait plus de 70 000 morts palestiniens, de vastes portions de l’enclave ont été réduites en ruines et 1,2 million de personnes se sont retrouvées sans logement.

Le 7-Octobre est omniprésent dans la campagne électorale, particulièrement tendue. Nombre de candidats sont des proches de victimes ou des soldats blessés pendant la guerre. Un sondage réalisé auprès du nombre exceptionnellement élevé de jeunes électeurs qui voteront pour la première fois montre que le 7-Octobre a profondément fait évoluer leurs positions vers la droite.

Ce qui inquiète le plus de nombreux Israéliens, c’est que les élections débouchent une nouvelle fois sur une impasse politique. L’État hébreu a besoin, dans l’urgence, d’un dirigeant capable d’assurer sa sécurité alors que les critiques se multiplient à propos de la guerre à Gaza, que l’antisémitisme se répand à travers le monde et que surviennent désormais des incidents comme la tentative de détournement du vol Flydubai.

Nétanyahou cherchera évidemment à se présenter comme celui qui est capable de relever ces défis. Mais ses adversaires en feront tout autant.

The Conversation

Ran Porat est chercheur associé au Conseil australo-israélien pour les affaires juives (AIJAC) et chercheur à l'Institut international de lutte contre le terrorisme de l'université Reichman, à Herzliya, en Israël. Il est également un ancien officier du renseignement militaire des Forces de défense israéliennes (FDI).


Texte intégral (1752 mots)
Le « coût par utilisation » rapporte le prix d’achat au nombre de fois où un vêtement est porté. Rneaw/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Le « coût par utilisation » montre qu’un vêtement de qualité est souvent plus rentable qu’il n’y paraît.

  • Afficher cet indicateur incite les consommateurs à privilégier des vêtements plus durables plutôt que la fast-fashion.

  • Cette approche ne prend pas en compte, toutefois, les aspects éthiques et environnementaux de la fabrication.


Imaginons qu’un homme souhaite acheter une nouvelle chemise pour le travail. Il prévoit de la porter une fois par semaine pendant au moins les cinq prochaines années. En comparant les modèles disponibles, il hésite entre une chemise d’une marque d’entrée de gamme à 25 euros et une chemise d’une marque réputée pour sa qualité à 60 euros. Laquelle devrait-il choisir ?

Son expérience des deux marques lui permet d’estimer leur durée de vie. Portée une fois par semaine (soit une cinquantaine de fois par an), la chemise d’entrée de gamme tiendra environ un an avant de devoir être remplacée. La chemise de meilleure qualité, elle, restera en bon état pendant au moins quatre ans. En contrepartie, elle est évidemment plus chère.

Notre acheteur fictif conclurait sans doute que la chemise de meilleure qualité est le choix le plus économique. Si l’on rapporte le prix d’achat au nombre de fois où elle sera portée, chaque utilisation lui reviendrait à seulement 30 centimes d’euros, contre 50 centimes pour la chemise d’entrée de gamme.

C’est le principe du « coût par utilisation » (cost per wear). Certains blogs consacrés à la mode et de petites marques s’appuient sur ce concept pour défendre l’achat de vêtements de meilleure qualité. L’idée est simple : un vêtement plus durable coûte plus cher à l’achat, mais cet investissement est rentabilisé s’il peut être porté plus longtemps. Le coût par utilisation se calcule en divisant le prix du vêtement par le nombre de fois où son propriétaire pense le porter.

Le coût par utilisation fonctionne, au fond, comme le prix à l’unité affiché dans les supermarchés. Ces indications permettent déjà aux consommateurs de comparer facilement le prix d’un produit aux 100 g, d’une barre chocolatée dans un lot ou encore d’une lessive par lavage. En revanche, cette même logique n’est pas encore appliquée aux vêtements dans les magasins.

Or, l’industrie de la mode est l’un des principaux secteurs responsables des atteintes à l’environnement. Elle serait à l’origine de jusqu’à 8 % des émissions mondiales de carbone, provoque une importante pollution de l’eau en raison des traitements textiles, notamment la teinture, et génère chaque année des millions de tonnes de déchets textiles.

L’affichage du coût par utilisation dans les magasins ou sur les sites de vente en ligne pourrait contribuer à réduire l’impact environnemental de la mode. Plus un vêtement est porté longtemps, plus les ressources nécessaires à sa fabrication sont utilisées de manière efficace. Et, bien sûr, plus sa durée d’utilisation est longue, moins il est nécessaire de le remplacer.

Des piles de vêtements
Les déchets textiles représentent un enjeu majeur, alimenté en partie par la fast-fashion. Sasha Ostapiuk/Shutterstock (no reuse)

Le problème, c’est que la plupart des consommateurs ne savent pas combien de temps un vêtement durera. En l’absence d’une information claire en magasin ou sur les sites de vente en ligne, beaucoup ne prennent même pas en compte sa longévité au moment de l’achat.

Pourtant, il existe déjà des méthodes normalisées pour évaluer la résistance des tissus. Elles mesurent leur durabilité en fonction du nombre de cycles d’abrasion – autrement dit, du nombre de frottements contre une surface abrasive – qu’ils peuvent supporter avant de montrer des signes d’usure. Il serait tout à fait possible d’appliquer ces tests aux vêtements afin que les distributeurs affichent un coût par utilisation aux côtés du prix de vente.

Dans une étude menée avec Lucia Reisch, de la Cambridge Judge Business School, nous avons testé cette idée. Au cours de plusieurs expériences, nous avons présenté à des participants recrutés en ligne deux versions d’un même vêtement – par exemple un pull : l’une moins chère mais de qualité inférieure, l’autre plus coûteuse mais de meilleure qualité. Nous leur avons ensuite demandé laquelle ils choisiraient.

La fast-fashion n’était soudain plus si bon marché

Lorsque nous indiquions le coût par utilisation des deux options – ou même uniquement celui du vêtement de meilleure qualité (en montrant qu’il était inférieur à celui d’un vêtement de moindre qualité, ou à une valeur de référence) – les participants étaient plus enclins à choisir l’article le plus cher et de meilleure qualité.

L’effet était encore plus marqué lorsque les participants achetaient un vêtement destiné à être porté au quotidien plutôt que pour une occasion particulière, lorsqu’ils pouvaient comparer le coût par utilisation entre plusieurs options, et lorsque cette information était présentée comme certifiée par un organisme indépendant. Les participants accordaient alors davantage de confiance à cette indication, qui se révélait plus convaincante qu’une simple promesse de durabilité avancée par une marque.

Nos études montrent que l’affichage du coût par utilisation peut faire apparaître les vêtements de fast-fashion comme beaucoup moins avantageux qu’ils n’en ont l’air. À l’inverse, les vêtements de meilleure qualité sont perçus comme un investissement plus judicieux sur le plan financier. En optant pour cette solution plus rentable, les participants faisaient également le choix le plus favorable à l’environnement.

Le coût par utilisation peut ainsi rendre des vêtements plus chers, mais de meilleure qualité, plus abordables aux yeux des consommateurs. Cela ne signifie pas pour autant que tous auront les moyens de payer un prix d’achat plus élevé, même s’ils savent qu’il serait plus avantageux à long terme.

Le coût par utilisation ne reflète toutefois qu’un seul aspect de la durabilité d’un vêtement : sa résistance dans le temps. Il ne tient pas compte des enjeux éthiques, comme les conditions de travail tout au long de la chaîne de production, ni d’autres dimensions environnementales, telles que l’utilisation de fibres naturelles ou synthétiques.

Encore faut-il que les marques et les distributeurs acceptent d’afficher ce coût par utilisation en l’absence d’une obligation réglementaire. Les marques positionnées sur la qualité y auraient sans doute davantage intérêt que les enseignes de fast-fashion.

Le concept mérite néanmoins d’être développé. Au moment de l’achat, il incite les consommateurs à réfléchir à la durée de vie d’un vêtement et au nombre de fois où ils le porteront. À terme, il pourrait les encourager à délaisser la fast-fashion au profit d’options plus durables – ne serait-ce que pour réaliser des économies sur le long terme.

The Conversation

Lisa Eckmann ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1842 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les polices municipales sont souvent présentées dans une logique de proximité avec la population, par opposition à la police nationale.

  • Plusieurs interventions violentes ou scandales récents liés à des policiers municipaux amènent à questionner leurs modes d’action et leur rapport au public.

  • Le recrutement d’anciens policiers, gendarmes ou militaires produit des effets sur les pratiques professionnelles des agents municipaux.


En avril 2026, plus de la moitié des 17 policiers municipaux de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) étaient arrêtés (entre autres) pour violences, vols et dégradation après une série de plaintes, dont celle d’un homme affirmant avoir été gazé, roué de coups et la cible de tirs de pistolets à impulsions électriques dans les toilettes d’un bar – le procès de sept d’entre eux est renvoyé en décembre. En juillet 2026, des tirs mortels d’un policier municipal du Pontet (Vaucluse) concluaient un refus d’obtempérer, tandis qu’en août une course-poursuite menée par des équipages de la police municipale de Margny-lès-Compiègne (Oise) résultait en la mort du conducteur pris en chasse dans des conditions qui ont scandalisé sa famille et la communauté des voyageurs. Enfin est diffusée, début septembre 2026, une captation vidéo des propos racistes et dégradants d’un policier municipal de Carcassonne (Aude) et des réactions de ses collègues l’environnant.

Ces évènements qui, bien que divers dans leur nature, concernent tous la police municipale ont réactivé dans l’espace médiatique les enjeux des modes d’intervention et du rapport au public de ces agents de police. Ils nous invitent à nous demander si on peut vraiment s’attendre, au vu des évolutions récentes des polices municipales, à de notables différences vis-à-vis des forces étatiques concernant le recours à la force létale, la place des discours et des pratiques discriminatoires et le rapport conflictuel avec le public.

Une hausse de la létalité concernant aussi la police municipale

La loi du 28 février 2017 sur la sécurité publique a étendu la définition de la légitime défense : les policiers nationaux, les gendarmes et les policiers municipaux équipés d’armes à feu sont depuis autorisés à tirer sur un véhicule prenant la fuite, au motif que celui-ci pourrait représenter un danger ultérieur pour les agents ou pour autrui. Cette loi a eu comme effet d’augmenter le nombre de tirs mortels de policiers nationaux sur des véhicules, multiplié par cinq au cours de la période 2017-2022 par rapport à la période 2011-2016.

Bien que le plus faible nombre de tirs recensés en police municipale ne permette pas le même travail statistique, on peut faire l’hypothèse, au vu des évènements cités plus haut, qu’elle est, elle aussi, concernée par une hausse de la létalité de ses interventions. En police municipale, l’extension de la légitime défense s’articule à une habitude de course-poursuite qui peut être plus ancrée que chez les forces étatiques : alors que les unités de police nationale et de gendarmerie (hors Île-de-France) avaient instruction jusqu’à l’été 2025 de ne poursuivre les véhicules que dans les cas graves, les agents de police municipale étaient plus libres d’apprécier la pertinence d’une poursuite.

Ce vide réglementaire instituait une différence entre polices, qui a pu conduire à une division du travail consistant pour la police nationale à laisser la police municipale « chasser » les véhicules en fuite dans le cas de délits mineurs, pour paraphraser une formule entendue en police nationale.

Les effets indirects de la couleur politique

Il s’ensuit que les instructions locales émanant de la direction de la police municipale et des élus sont donc susceptibles d’orienter les pratiques de la police municipale : les agents ont en effet à décider entre le recours à la course-poursuite ou la transmission des informations aux forces étatiques pour une interpellation différée. Ces choix dépendent dans les faits de la doctrine d’emploi définie au niveau local.

Si on quitte à présent le seul enjeu des refus d’obtempérer pour s’intéresser au plan plus général des relations au public, on sait que les consignes de recours massif aux contrôles ou quasi-contrôles d’identité – de populations considérées comme indésirables ou de commerces perçus comme récalcitrants –, comme celles qui ont manifestement été données à Villeneuve-Saint-Georges, cadrent aussi l’action des agents.

Outre ces directives des élus municipaux et de la hiérarchie, les choix organisationnels faits au niveau local produisent eux aussi des effets lourds sur les pratiques des agents. Il faut d’abord relever l’importance des caractéristiques du service : dans les deux cas évoqués plus haut de course-poursuite mortelle, les faits se déroulent de nuit. L’existence de brigades de nuit est l’un des facteurs qui incitent les policiers municipaux à davantage investir les missions de répression de la délinquance. Au-delà des cas de la létalité, elles orientent les agents vers un rapport plus conflictuel avec un public envisagé, sur ces heures, comme plus facilement suspect.

Ensuite, l’équipement des policiers a évidemment un rôle dans la définition des modes d’intervention de la police municipale. Que les policiers municipaux soient équipés ou non d’armes façonne les types de missions qu’ils prennent en charge, en plus de changer drastiquement les probabilités d’issue fatale aux courses-poursuites. Il convient néanmoins de ne pas se focaliser sur la seule arme à feu, qui peut masquer la létalité liée aux techniques de contention, aux armes sublétales ou encore aux éventuels cas de « parechoquage » et aux techniques de percussion en courses poursuites – comme il y a vraisemblablement eu dans le cas de la mort de Paul Tancre à Margny-lès-Compiègne. Au-delà de la létalité, c’est aussi la question du rapport au public et de l’usage de la force qui se pose.

Enfin, les décisions politiques participent aussi à définir les policiers municipaux attirés par le service : les horaires de service, l’existence éventuelle de brigades d’intervention ou de proximité, l’équipement en arme à feu et la diversité de l’arsenal sublétal à disposition sont des indicateurs sur lesquels se fondent les agents pour choisir où postuler et où rester, en fonction du métier qu’ils veulent exercer.

Ces filtres indirects sont essentiels, car la capacité directe de sélection des profils est, quant à elle, limitée par des contraintes matérielles dans le recrutement.

Des agents provenant de plus en plus d’autres forces

Face aux tensions fortes qui existent sur le marché des policiers municipaux, les communes recrutent souvent des agents bénéficiant de « passerelles » depuis d’autres forces de sécurité. Outre le fait de puiser dans des réserves qui ne sont pas contingentées par le nombre de places ouvertes au concours, les anciens policiers, gendarmes ou militaires présentent pour les employeurs l’intérêt d’être plus rapidement opérationnels, par allégement de certains modules de formation, par exemple.

Ces recrutements produisent des effets sur les pratiques professionnelles des agents, le personnel d’encadrement exprimant régulièrement des craintes de voir des pratiques importées, notamment depuis la police nationale. Pour ce qui est du cas de Carcassonne, et sans généraliser faute de données plus larges à ce stade, l’observation que nous avons menée dans plusieurs polices municipales de grandes villes indique que le passage par l’armée tend à produire des policiers municipaux plus intéressés par les interventions conflictuelles avec la population.

Ainsi, sans imputer aux transfuges toute la responsabilité des évolutions des polices municipales, il faut souligner qu’il y a de moins en moins de raisons de penser que l’identité professionnelle de policier municipal rendrait improbables des phénomènes visibles en police nationale, comme des pratiques de contrôles orientées par le phénotype des individus ou une certaine banalisation des discours racistes.

Les derniers mois ont achevé de faire voler en éclats l’idée erronée selon laquelle les spécificités de la police municipale suffiraient à limiter sa létalité en intervention et à prévenir les expressions de racisme et d’un rapport conflictuel avec le public. Il apparaît nécessaire de se départir de l’idée d’une immunité naturelle des polices locales aux phénomènes que l’on a déjà amplement documentés en police nationale, et de prendre en compte les défis particuliers représentés par la police municipale, en particulier les effets d’un recrutement hétérogène sur les pratiques et les représentations des agents municipaux.

The Conversation

Adrien Mével ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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