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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

29.09.2026 à 16:17

Où se concentrent les annonces d’investissements industriels en France ?

Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie
Marie-Laure Baron, Maître de conférences en sciences de gestion, Université Le Havre Normandie
Une analyse met en lumière la concentration des annonces d’investissements industriels depuis 2021 dans ces anciens bastions industriels.

Texte intégral (2489 mots)

L’ESSENTIEL

  • Avec sa troisième Stratégie nationale bas carbone, la France impose aux entreprises de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 50 % d’ici à 2030.

  • Une analyse souligne que la géographie de la décarbonation de l’industrie et celle de la réindustrialisation « verte » sont les deux faces d’une même pièce.

  • D’anciens bastions industriels attirent les investissements, de Dunkerque à Fos-sur-Mer.


Depuis 2021, la France connaît une vague d’investissements dans de nouveaux secteurs industriels – hydrogène ou batteries électriques – et dans la décarbonation des anciennes industries sidérurgiques et pétrochimiques. Cette dynamique est soutenue par plusieurs politiques industrielles, comme la Stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné et la Stratégie nationale sur les batteries.

Pour analyser cette tendance, nous avons constitué une base de données réalisée dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine ». Notre découverte ? Les investissements industriels annoncés en France sont concentrés dans les ports et les anciens bastions industriels, qui ont connu depuis des décennies des vagues de désindustrialisation.

Cette situation n’est pas propre à la France ; ils concernent d’autres pays comme le Royaume-Uni.

L’objectif de cet article est de dépasser une lecture simpliste en termes de « dépendance au sentier » qui consisterait à conclure que cette concentration a lieu là où sont présentes les industries à décarboner.

Car il faut considérer plusieurs facteurs : les effets de masse critique, que ce soit des fournisseurs et des clients, l’existence préalable d’infrastructures, ainsi que l’action publique à différentes échelles – de l’Union européenne, aux État en passant par les opérateurs de réseaux.

Zones industrialo-portuaires

Si la réalité de la réindustrialisation de la France fait l’objet de débats, nous pouvons affirmer que :

  • des mutations industrielles de grande ampleur sont en cours, en lien avec la décarbonation de l’économie ;

  • les investissements liés à la décarbonation ne sont pas uniformes et se concentrent notamment dans quelques territoires maritimes.

Depuis 2022, les territoires maritimes de quatre grands ports captent 25 % des montants d’investissements annoncés en France : Haropa, fruit de la fusion des ports du Havre, Rouen et Paris, Dunkerque, Marseille-Fos et Nantes-Saint-Nazaire. En 2023, 43 % des montants annoncés pour toute la France, soit 12 milliards d’euros d’investissement, concernent ces quatre zones industrialo-portuaires.

Ces anciennes zones industrielles bénéficient d’un savoir-faire industriel et surtout d’infrastructures telles que des terminaux portuaires spécifiques, ou des réseaux de pipelines. Ces atouts facilitent l’arrivée de ces investissements massifs.

Montants des investissements industriels annoncés par commune, entre 2008 et 2025. Projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine », Fourni par l'auteur

À Dunkerque (Nord), les projets de gigafactories côtoient la transformation de la sidérurgie d’ArcelorMittal. À Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), les investissements annoncés concernent aussi bien l’hydrogène que les carburants de synthèse ou la production de panneaux photovoltaïques. Dans la vallée de la Seine, les projets portent notamment sur l’hydrogène, le recyclage et les carburants de synthèse.

Un observateur attentif notera que certains de ces projets annoncés sont à l’arrêt, ou abandonnés, comme la giga-usine de panneaux solaires de Carbon à Fos-sur-Mer ou la plus grande usine de recyclage moléculaire des plastiques Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime).

L’existence d’une masse critique

Sans surprise, les investissements dans la décarbonation se situent dans les espaces fortement carbonés. La carte des émissions de CO₂ en France est très proche de la carte des investissements. Depuis 2020, le coefficient de corrélation entre les émissions de CO₂ et les montants investis – agrégés par commune – est de 0,77 ; ce qui indique une forte corrélation.

Émissions de gaz à effet de serre en France. Cédric Rossi, 2026

En revanche, les mécanismes sous-jacents sont moins connus et tout aussi importants. L’analyse des motivations des industriels dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique » montre que les investissements dans les zones les plus carbonées sont en partie motivés par l’existence d’une masse critique.

Masse critique de clients, par exemple pour les usines d’hydrogène qui trouvent à proximité d’importants clients souhaitant décarboner leur process industriel. Masse critique de fournisseurs de CO₂, concernant par exemple les projets de captage de CO₂ pour l’incorporer dans des carburants de synthèse – e-SAF pour l’aviation, e-methanol.

Le fait de disposer d’émetteurs importants de CO2 devient paradoxalement un atout !

Du rôle des politiques publiques

Un autre facteur déterminant concerne les politiques publiques déployées à plusieurs échelles. Ces dernières priorisent la décarbonation des activités industrielles les plus émettrices de CO₂, la création de nouveaux secteurs énergétiques et des infrastructures permettant de les déployer.

Au niveau européen, on retrouve ainsi le Green Deal ou le package Fit for 55. Ces mesures ne ciblent pas directement les anciens territoires industriels français ; toutefois, en identifiant les industries qui y sont implantées, elles les priorisent indirectement.


À lire aussi : À Fos-sur-Mer, un territoire industriel portuaire à l’épreuve de la transition verte


Au niveau hexagonal France 2030 se focalise explicitement les projets de décarbonation de l’industrie, d’hydrogène, de recyclage ou de batteries, avec le support de l’Ademe. Les subventions sont décisives, comme à Dunkerque où le projet Prologium a bénéficié de 1,5 milliard d’euros d’aides de l’État et où le four électrique d’Arcelor est financé à hauteur de 50 % par l’État.

Carte des zones industrielles bas-carbone. Réalisée par les auteurs, d’après les données de l’Ademe, CC BY

L’exemple des Zones industrielles bas carbone, programme piloté par l’Ademe visant au déploiement de solutions innovantes pour atteindre la neutralité carbone en 2050, identifie les territoires les plus émetteurs (Figure 3), dans les grands ports maritimes et dans les anciens bastions industriels de l’est de la France et du Rhône.

Les opérateurs d’infrastructure – électricité avec RTE, gaz avec Natran – conforte cette géographie en priorisant le déploiement de capacité électrique et de transport de nouvelles molécules, comme l’hydrogène ou le CO₂, dans les anciennes zones industrielles.

Zones prioritaires de déploiement des capacités électriques pour RTE et projet de réseau de distribution d’hydrogène de Natran. RTE, 2025 ; Natran, 2025, CC BY

Incertitudes d’une réindustrialisation durable

Une question demeure : ces nouveaux investissements vont-ils permettre de compenser les crises passées et les fermetures annoncées dans des entreprises de l’ère du carbone ?

Malgré les promesses, les incertitudes entourant les projets de gigafactories dans les Hauts-de-France, les arrêts des projets Carbon à Fos-sur-Mer ou Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine, en raison des atermoiements des réglementations européennes, laissent planer le doute. La concentration actuelle des investissements ne garantit pas encore une réindustrialisation durable, mais expose ces territoires aux incertitudes des transformations en cours.

The Conversation

Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet "Réindustrialisation, Transitions et Logistique"

Marie-Laure Baron a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet "Réindustrialisation, Transitions et Logistique".

29.09.2026 à 16:16

La réforme du « hukou » chinois pourrait améliorer la situation des migrants internes. Une chance pour la croissance mondiale ?

Hugo Spring-Ragain, Doctorant en sciences économiques au BETA Nancy, Université de Lorraine; Centre d'études diplomatiques et stratégiques (CEDS)
Et si l’avenir de la croissance chinoise, donc mondiale, se trouvait dans la réforme du « hukou ». Derrière ce mot se cache une des raisons possibles de l’épargne abondante des ménages chinois.

Texte intégral (2205 mots)
Les migrants internes chinois restent souvent rattachés administrativement à leur province d’origine. Cela les conduit à épargner plus que la moyenne. XF/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Pour soutenir la consommation intérieure, le gouvernement chinois cherche à agir sur l’épargne des migrants internes.

  • Les migrants intérieurs dépendent souvent de leur province d’origine pour leur dépense de protection sociale. Cela les conduit à épargner davantage que les autres ménages.

  • Un changement de règle aura un impact sur les dépenses et sur les recettes des différentes régions. L’acceptation du projet requiert de maximiser le gain sans faire trop de perdants.


En République populaire de Chine, l’accès de chaque habitant aux services publics dépend encore largement de son lieu d’enregistrement administratif, le hukou. Ce registre, hérité des années 1950, rattache chaque citoyen à une commune et à un statut, agricole ou non agricole. Or, plusieurs centaines de millions de Chinois vivent et travaillent aujourd’hui dans un endroit différent de celui où ils sont inscrits.

Le 22 mai 2026, le Conseil des affaires d’État chinois a publié des directives prévoyant que les services publics essentiels soient fournis en fonction du lieu de résidence effective des personnes et non du seul lieu d’enregistrement administratif. Cela concerne les services de santé, la Sécurité sociale, l’emploi, le logement locatif public, la scolarisation et la garde d’enfants mais aussi l’aide aux personnes âgées.

Ce texte prolonge un mouvement engagé de longue date, les conditions d’accès au hukou ayant été progressivement assouplies dans les villes moyennes depuis 2014. Plusieurs prestations ont été rattachées au permis de résidence plutôt qu’au lieu d’enregistrement. Enfin, le troisième plénum du 20ᵉ Comité central du Parti communiste chinois, réuni en juillet 2024 a fixé l’objectif de lever les restrictions d’accès à la Sécurité sociale là où les personnes travaillent effectivement.

Près de 300 millions de migrants internes

L’enjeu n’est plus seulement administratif, il est devenu économique. Lorsqu’un ménage ignore s’il pourra faire soigner un proche, inscrire son enfant à l’école ou conserver ses droits après un changement d’emploi, il possède une forte motivation à épargner. Réduire cette incertitude reviendrait donc aussi à soutenir la consommation.

Ces mesures devraient concerner en premier lieu les migrants internes, c’est-à-dire les personnes qui vivent et travaillent hors de leur lieu d’enregistrement. Les sources chinoises dénombrent environ 177 millions d’actifs. Mais leur nombre pourrait atteindre près de 300 millions si l’on retient la définition plus large des travailleurs migrants, qui comptabilise les personnes dont les droits sont calculés comme s’ils vivaient à la campagne, quand bien même ils vivent en ville.


À lire aussi : Le déclin de la population chinoise est-il inéluctable ?


Des droits largement rattachés au lieu d’enregistrement

Vivre dans une grande ville chinoise sans y détenir de hukou local ne prive pas de droits sociaux. Mais un travailleur du Henan employé à Shenzhen relève, pour ses soins, du barème de son canton d’origine et non de celui du Guangdong. Le gaokao, l’examen d’entrée à l’université, se passe dans la province où l’élève est lui-même enregistré, c’est-à-dire, puisque le hukou se transmet des parents aux enfants, celle dont sa famille est originaire.

Dans les métropoles les plus denses, l’accès au statut local reste par ailleurs contingenté, Pékin ayant accordé 6 003 hukou en 2023, une sélectivité que les autorités relient à la maîtrise de la croissance démographique des très grandes villes et à la saturation de leurs équipements.

Une protection sociale auto financée par les ménages

Ce rattachement s’exerce sur un terrain où les ménages chinois ont longtemps dû s’autoassurer. La part des dépenses de santé qu’ils supportaient directement est passée de 20 % en 1978 à 60 % en 2001. La transformation des unités de travail a fait disparaître la couverture héritée de l’économie planifiée, avant la montée en charge de nouveaux régimes. Elle est depuis redescendue à 27,5 %, et l’assurance sociale finance désormais près de la moitié de la dépense de santé.

Cette reconstruction de la mutualisation en une vingtaine d’années constitue l’un des acquis majeurs de la période. Derrière cette moyenne nationale se trouvent des situations contrastées. Les taux d’affiliation aux assurances sociales des salariés urbains en donnent la mesure, pour la retraite et la maladie, environ 22 % des travailleurs migrants relèvent de ce régime, contre une proportion comprise entre 52 % et 69 % parmi les salariés disposant d’un hukou local. L’assurance-chômage couvre 17 % des migrants contre 44 % des résidents, l’assurance accident du travail 27 % contre 54 %.

Ces écarts tiennent en partie à la nature des emplois occupés, souvent mobiles ou peu formalisés. Ils placent les ménages mobiles devant une incertitude, celle de ne pas savoir quand le risque vient, quels droits seront ouverts, et dans quelle province.

Un impact problématique sur la consommation des ménages

Une telle incertitude a un coût économique, deux ménages qui perçoivent le même salaire ne consomment pas de la même façon si l’un doit financer seul un accident, une hospitalisation ou une période sans emploi. L’épargne joue alors le rôle d’une assurance privée. Les études disponibles convergent, malgré une contrainte de revenu plus forte, les ménages migrants auraient un taux d’épargne supérieur de trois à six points à celui des ménages urbains détenteurs d’un hukou local. Une étude fondée sur la China Migrants Dynamic Survey évalue cet écart après prise en compte des caractéristiques observables, entre 5,25 et 6,60 points de pourcentage.

Cet écart ne s’explique pas seulement par les écarts de protection sociale. Les comportements d’épargne dépendent aussi du niveau de revenu, de la taille du ménage, de l’âge, des transferts vers la région d’origine et d’un éventuel projet de retour. L’étude de Tan et ses coauteurs montre notamment que les conditions de logement, les transferts et la migration familiale expliquent aussi une partie de l’écart d’épargne.

Des différences dans les comportements d’épargne

Mais à caractéristiques comparables, la propension marginale à consommer des migrants reste plus faible que celle des résidents locaux. Les spécificités du régime d’enregistrement en expliquent une part identifiable. C’est précisément ce canal que les directives de mai veulent atteindre : si des droits effectifs deviennent accessibles là où l’on réside, une partie de la réserve de précaution perd sa raison d’être. Dans une étude fondée sur des données de ménages, Christian Dreger, Tongsan Wang et Yanqun Zhang montrent que le statut de hukou affecte significativement la propension moyenne à consommer, y compris après prise en compte des différences de revenu et de caractéristiques sociodémographiques.

Que vaudrait ce surcroît d’épargne s’il disparaissait ? Les migrants perçoivent, tous ensemble, une certaine somme de revenus du travail. Si les trois à six points qu’ils épargnent en plus des autres citadins étaient dépensés au lieu d’être mis de côté, la consommation du pays augmenterait de 0,23 % à 0,79 % du PIB chaque année. C’est une estimation volontairement étroite, puisqu’elle ne retient que le comportement d’épargne. D’autres évaluations, celles de Cai Fang à l’Académie chinoise des sciences sociales ou de Chi Fulin à l’Institut chinois (Hainan) pour la réforme et le développement, aboutissent à 1,5 % voire 2,2 % du PIB. À l’effet sur l’épargne, elles ajoutent ceux attendus sur les revenus, le logement et la composition des ménages.

Même l’estimation prudente est loin d’être négligeable dans une économie où la demande intérieure est appelée à prendre davantage le relais. Une partie du gain pourrait certes servir à rembourser des dettes ou à acquérir des actifs plutôt qu’à consommer. Mais à la différence d’un dispositif ponctuel de soutien à la demande, la réduction de l’incertitude agit sur les arbitrages intertemporels des ménages, et son effet est par nature plus durable.

Mais qui va payer ?

La question budgétaire étant la plus délicate, elle explique le rythme graduel des réformes. Étendre les services publics aux résidents non enregistrés suppose des dépenses supplémentaires d’école, de santé et de logement dans les villes d’accueil, à un moment où les finances locales sont déjà sollicitées. Le coût a été chiffré : de 80 000 à 100 000 yuans (10 000 à 13 000 euros), par détenteur de hukou rural, soit jusqu’à 1,5 % du PIB par an pendant quinze ans.

L’importance de cette charge doit être relativisée pour trois raisons. D’abord, les régimes disposent de réserves importantes : les caisses de retraite et d’assurance maladie détiennent 12 400 milliards de yuans (1 600 milliards d’euros), soit 9,2 % du PIB. Le régime des salariés dispose de vingt-huit mois de dépenses d’avance quand celui des résidents, auquel restent souvent rattachés les migrants, en détient neuf.

Arte, Le Dessous des cartes, 2025.

Ensuite, la faible affiliation actuelle équivaut économiquement à un allègement du coût du travail, 80 % des employeurs de migrants ne versent pas de cotisations, sur des prélèvements qui représentent 20 à 35 % du coût du travail, soit l’équivalent de 1,3 % à 2,2 % du PIB. Cet allègement a accompagné la phase d’industrialisation rapide ; sa contrepartie est une moindre couverture, et son extinction progressive constitue une source de financement du même ordre de grandeur que le gain de consommation attendu.

Enfin, les territoires qui attirent une population jeune ne sont pas nécessairement perdants. En 2024, les soldes des caisses de retraite et d’assurance maladie des salariés urbains étaient très contrastés comme l’atteste le graphique ci-dessous.

Ces écarts ne s’expliquent pas par les seules migrations, la structure par âge, le niveau des salaires, la formalisation de l’emploi et les transferts entre territoires y contribuent tout autant et le fonds national de péréquation créé en 2018 en corrige déjà une partie. Ils rappellent néanmoins que les cotisations des actifs venus d’ailleurs élargissent l’assiette des régimes locaux, et que la protection des migrants ne relève pas seulement d’une logique de dépense.

La Chine peut donc soutenir sa consommation en élargissant la protection de ses migrants internes, à deux conditions. Que les droits soient effectivement portables d’une province à l’autre, faute de quoi l’affiliation resterait formelle et l’incertitude entière. Et que le financement soit réparti entre l’État central, les provinces d’origine et les villes d’accueil, plutôt que porté par ces dernières seules.

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

29.09.2026 à 16:15

Le baptême de l’Amérique à Saint-Dié par des humanistes vosgiens, un épisode historique méconnu

Jean-Christophe Blanchard, Docteur en histoire, ingénieur d'études au Centre de Recherche Universitaire Lorrain d'Histoire, Université de Lorraine
Ce n’est pas un hasard si la ville de Saint-Dié, dans les Vosges, accueille un festival annuel consacré à la géographie depuis 1990. Au début du XVIᵉ siècle, elle abritait une communauté d’humanistes qui s’intéressaient particulièrement à cette discipline.

Texte intégral (1714 mots)
*Universalis cosmographia secundum Ptholomaei traditionem et Americi Vespucii aliorumque lustrationes*, Martin Waldseemüller, Strasbourg, 1507. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les 2, 3 et 4 octobre prochains se tiendra à Saint-Dié-des-Vosges la 37ᵉ édition du Festival international de géographie.

  • Le festival commémore un fait historique : c’est à Saint-Dié que le « nouveau continent » reçut son nom, America, au début du XVIᵉ siècle, en hommage à Amerigo Vespucci.

  • Les recherches géographiques vosgiennes mettent en évidence l’intégration de la principauté lorraine aux réseaux savants européens.


En 1941, depuis son exil américain, Stefan Zweig, dans Amerigo. Récit d’une erreur historique, ouvrait le chapitre consacré au baptême de l’Amérique par cet appel à l’indulgence :

« Nul ne doit se juger coupable de manquer de culture géographique s’il n’a jamais entendu le nom de la petite ville de Saint-Dié. »

Cet exorde est-il encore d’actualité ? Il pourrait sembler que non. Depuis 1990, le Festival international de géographie commémore cet événement et réunit au mois d’octobre des personnalités du monde entier dans cette « petite ville » des Vosges où fut baptisé le Nouveau Monde.

Pourtant, quand la Library of Congress présente le seul exemplaire connu de la mappemonde de Martin Waldseemüller (acquise en 2001), elle propose comme lieu d’impression Strasbourg plutôt que Saint-Dié. Et la « petite ville » redevient invisible.

Le Gymnase vosgien, une communauté d’humanistes

Le choix de la plus grande bibliothèque du monde ne rend pas justice à cette commune vosgienne. C’est en effet en ses murs que le nouveau continent reçut son nom, America, dans les premières années du XVIᵉ siècle. René II de Lorraine, roi de Naples et de Jérusalem (1493-1508), qui projeta un temps le voyage vers Naples, y encourageait les travaux du Gymnase vosgien, une communauté d’humanistes qui s’intéressaient particulièrement à la géographie.

Le duc, qui avait reçu du Portugal la copie française de la Lettera di Amerigo Vespucci sulle isole trovate in quatro suoi viaggi (Lettre à Soderini, Lisbonne, 4 septembre 1504), comprit l’intérêt qu’elle pouvait avoir pour leurs travaux. Cette lettre qui contenait le récit de quatre voyages du Florentin, déjà connu grâce aux éditions de son Mondus novus, fut donc transmise au cénacle de Saint-Dié qui travaillait à une nouvelle édition de la Géographie de Ptolémée.

Aussitôt traduite en latin, la lettre fut insérée par Mathias Ringmann dans la Cosmographiae Introductio (1507) qui accompagnait la nouvelle représentation du monde conçue par Martin Waldseemüller et, en hommage à Vespucci, il fut décidé de nommer le nouveau continent America.

Les recherches géographiques vosgiennes démontrent l’intégration de la principauté lorraine aux réseaux savants de l’Europe. À ce titre, la provenance portugaise de la Lettre doit d’abord être soulignée. Elle dénote l’intérêt de René II pour ce qui se passait en dehors de ces principautés.

Le duc de Lorraine s’est passionné pour les explorations maritimes menées par les Portugais et les Espagnols. Par ailleurs, avant de venir s’installer dans le val de Galilée – une ancienne communauté de communes située dans les Vosges –, les savants qui se sont penchés sur le berceau de cette mappemonde avaient étudié dans diverses villes européennes. Basin avait fréquenté l’Université de Bologne, l’helléniste Mathias Ringmann, ancien étudiant de Heidelberg, était passé par Paris et par Strasbourg, Waldseemüller étudia un temps à Fribourg-en-Brisgau, il avait noué des relations à Strasbourg et à Bâle avant de s’implanter à Saint-Dié. Les idées, les livres et les hommes circulaient aussi en dehors des réseaux princiers.

Un monde élargi

Antoine de Lorraine, fils de René II, devenu duc en 1508, fut lui aussi attentif à l’élargissement du monde. Il se montra intéressé par le progrès des sciences géographiques et des techniques de navigation. Sa bibliothèque, dont une partie est connue grâce à un inventaire, en témoigne. Les travaux du Gymnase vosgien, et plus particulièrement la Cosmographiae Introductio, n’y apparaissent pas, mais on y trouve deux cartes de France (une « grande gallicane en parchemin » et une autre plus petite), un Livre du compas de la navigation, une édition imprimée du Nouveau Monde et enfin, un autre manuscrit intitulé La Navigation et découverte des Indes supérieures.

Le premier volume peut être mis en regard d’un manuscrit du XVᵉ siècle, conservé à Paris à la Bibliothèque nationale de France (ms.fr. 25376), intitulé Le livre du compas, c’est assavoir le livre de navighier, qui concerne la Méditerranée. Le deuxième est une version de la traduction française du Mundus novus, d’Amerigo Vespucci, plusieurs fois rééditée de 1515 à 1529. Le troisième est à rapprocher de l’un des quatre manuscrits du récit d’Antonio Pigafetta décrivant l’expédition de Magellan, parti autour du monde vers les îles Moluques (1519-1522) (New-Haven, Beinecke Library, ms. 351). Les cartes et le Livre du compas pourraient avoir été hérités de René II, le Nouveau Monde et le texte de Pigafetta sont en revanche contemporains d’Antoine.

Cadeaux diplomatiques

Ce dernier eut la possibilité de se confronter à la matérialité de cet élargissement de l’horizon connu. L’Amérique fut baptisée sous le règne de René II, mais Antoine vit se concrétiser ce qui auparavant n’était encore qu’une abstraction, une idée. Il eut le privilège de recevoir quelques artefacts autochtones envoyés du Mexique à Charles Quint par Hernàn Cortès.

Ce dernier recherchant le soutien du Habsbourg dans sa conquête de l’Empire aztèque les avait expédiés vers l’Espagne en 1519. Dès 1520, ce trésor fut exposé à Bruxelles. Albrecht Dürer put y admirer ces objets merveilleux lors de son voyage à travers les Pays-Bas et en consigna le souvenir dans son journal.

En 1523, Charles offrit à sa tante Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, une partie de ce trésor. Soixante-dix-huit « accoustremens de plumes, venuz des Indes », transférés de Bruxelles à Malines, furent inventoriés dans la « librairie » de l’archiduchesse en 1524. Le 6 juillet 1528, Marguerite donnait à Antoine de Ville, ambassadeur du duc de Lorraine, quatorze de ces précieux artefacts pour lui en faire présent. Il s’agissait majoritairement d’équipements militaires ainsi que de pièces de textile ornées d’or et de plumes.

Ce cadeau diplomatique intervenait dans le contexte de la succession de Charles d’Egmont, qui opposait les ducs de Clèves et de Lorraine à l’empereur à propos du duché de Gueldre. À la fin des années 1520, alors que reprenaient les hostilités avec le royaume de France, il était impératif pour Charles Quint de trouver des solutions pacifiques à ce conflit.

L’activité diplomatique qui se déploya alors lui permit, outre d’éviter le mariage de François de Lorraine et d’Anne de Clèves, de conclure avec Charles d’Egmont le traité de Gorinchem (octobre 1528). Prudemment, après la mort de Charles d’Egmont (1538), le duc de Lorraine renonça à son héritage gueldrois ; non sans concession de l’empereur qui lui accorda une réelle autonomie de son duché par le traité de Nuremberg (1542).

Antoine, descendant du baptiseur de l’Amérique, ne prit pas le risque de rivaliser avec celui qui régnait entre autres sur la Nouvelle-Espagne, le Pérou, la Nouvelle-Grenade et le Río de la Plata. En acceptant les artefacts autochtones et la négociation, le duc de Lorraine put profiter des largesses de celui qui gouvernait un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Il poursuivait ainsi l’œuvre de son père et garantissait la pérennité de ses principautés.

Cela ne suffit pas, cependant, pour que l’on se souvienne outre-Atlantique à l’aube du XXIᵉ siècle de la « petite ville » lorraine où fut baptisée l’Amérique.


Retrouvez la notice de Jean-Christophe Blanchard, intitulée « 1507 : Saint-Dié, les ducs de Lorraine et l’Amérique » dans L'Histoire européenne de la Lorraine en 100 dates dirigée par Isabelle Brian et Laurent Jalabert (Strasbourg, La Nuée Bleue, 2025, p. 283-289).

The Conversation

Jean-Christophe Blanchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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