29.09.2026 à 15:50
29.09.2026 à 15:50
L’ESSENTIEL
Le discours de Léon XIV en matière de politique internationale dessine une vision qui condamne les logiques de puissance et les impérialismes au profit de la diplomatie, du droit et des institutions multilatérales.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : le pape voit l’Union européenne comme une construction dépassant les rivalités nationales.
Durant son séjour en France, il a combiné valorisation de l’héritage chrétien national et dénonciation des nationalismes, tout en soulignant que l’accueil des étrangers et des marginalisés serait un marqueur de son pontificat.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : Léon XIV défend l’Union européenne comme un dépassement des rivalités nationales, tout en réinterprétant les « racines chrétiennes » du continent à la lumière de son histoire et de son évolution culturelle.
Le pape cherche en France un équilibre entre identité et ouverture : il valorise l’héritage chrétien national tout en dénonçant les nationalismes et en affirmant l’accueil des étrangers et des marginalisés comme un marqueur de son pontificat.
L’encyclique Magnifica Humanitas publiée en mai 2026 a attiré l’attention avant tout parce que le pape y abordait de front la question de l’intelligence artificielle et de ses dangers. Mais ce texte important, première encyclique du pape Léon XIV, comporte également une prise de position en matière de politique internationale. Le souverain pontife a répété et développé ces idées ce 28 septembre, à l’occasion du discours qu’il a prononcé à Metz.
La culture de la force et de la violence est rejetée, ce qui aboutit à une condamnation des jeux de puissance et des impérialismes. Fait remarquable, ce texte emprunte à la théorie politique pour construire un récit moral. L’encyclique condamne le pragmatisme et le réalisme cynique, auxquels elle oppose la défense du multilatéralisme.
Le rejet explicite de la Realpolitik renvoie d’ailleurs à un débat ancien, celui qui a opposé au XIXᵉ siècle le Vatican de Pie IX à l’Allemagne du chancelier Otto von Bismarck. La dialectique du Kulturkampf voyait s’affronter la vision transnationale du Vatican et celle de l’État-nation moderne. La reprise du combat contre la Realpolitik n’est donc pas anodine. Elle représente une prise de position dans laquelle le multilatéralisme, la diplomatie et la concertation apparaissent comme les seules voies pour la paix face à un réalisme qui se traduit de manière quasi automatique par le recours à la force : la compétition entre États et l’absence d’autorité supérieure font de la puissance et, en dernier ressort, de la force, les instruments privilégiés de l’action internationale.
Ainsi, ces définitions historiques et politiques contribuent aujourd’hui à définir des catégories morales. De ce point de vue, il faut noter que la défense du multilatéralisme n’est pas celle d’un principe abstrait : elle traduit une vision institutionnelle du nouveau pape qui, à Ankara en novembre 2025, lors de son premier déplacement international, esquissait déjà une défense des institutions multilatérales – référence reprise lors du discours prononcé à Paris devant l’Unesco, ce 25 septembre.
Magnifica Humanitas pose les bases de la prise de position sur l’Europe telle qu’évoquée dans le discours prononcé par Léon XIV à Metz. Déjà lors de sa visite en Espagne, en juin dernier, le pape avait parlé de la « vocation spécifique » de l’Europe en appelant à faire progresser le processus de l’Union européenne, qualifié de « don pour toute la famille humaine ». L’UE apparaît comme un lieu privilégié d’appréciation de la complexité : la capacité de concilier les exigences politiques modernes avec la conscience des aspects négatifs des définitions identitaires, et donc des vulnérabilités nationalistes, est mise en avant par le disciple de saint Augustin, qui relie cette vocation à la mission que l’Europe doit accomplir.
Dans le discours de Metz, on peut aussi observer comment le pape réactualise le discours sur les « racines chrétiennes de l’Europe » en l’interprétant d’une façon qui prend en compte l’évolution historique et culturelle qu’il associe au fait religieux en général et à l’évolution chrétienne.
Ici encore, le mécanisme est celui d’invoquer des figures fondatrices, comme Robert Schuman et Alcide De Gasperi, pour associer la perception d’une histoire personnelle à la dimension chrétienne qui débouche sur une réalisation institutionnelle. Léon XIV contrecarre les récits nationaux, en citant Schuman pour souligner la nécessité de surmonter l’opposition entre identités culturelles et en insistant sur la dimension chrétienne de l’Europe, perçue comme un processus fondé sur le droit et la paix, qui vise à encadrer la puissance, voire à y renoncer.
Les conséquences de cette vision sont extrêmement claires : le rejet des impérialismes et des nationalismes apparaît comme une indication politique très nette. Il faut cependant remarquer comment le pape, lors de la veillée du 25 septembre au Stade de France, à Saint-Denis, a placé sa rencontre avec les jeunes sous l’égide de l’histoire sainte de la France. Par certains côtés, la mise en exergue des figures historiques d’une Église nationale pourrait apparaître comme contradictoire par rapport à la vision politique qui rejette le nationalisme en soutenant le processus d’Union européenne.
C’est probablement le signe d’une tentative de conciliation entre la dimension d’une identité nationale concentrée sur l’exemplarité des figures religieuses, et donc détachée de la composante politique, alors que le projet politique, la « mission » exprimée par le pape, trouve dans l’UE et dans les institutions un lieu de réalisation privilégié. Dans le contexte d’une Église française traversée par d’importantes mutations, parfois porteuses de tensions, et d’une société déjà marquée par les enjeux de l’élection présidentielle de 2027, le pape cherche à incarner une vision susceptible de rassembler l’ensemble des catholiques, sans renoncer à porter avec force un message d’accueil des étrangers et des personnes marginalisées. La déclaration de Metz, qui insiste particulièrement sur ce point, comme la visite à la maison Bakhita à Paris en témoignent. Il entend également se démarquer clairement des tentations nationalistes.
Le discours de Metz est chargé de la symbolique spécifique associée, d’un côté, à Robert Schuman et, de l’autre, à un territoire, la Moselle, qui illustre le dépassement des rivalités meurtrières entre la France et l’Allemagne. Le message s’étend donc outre-Rhin ainsi qu’à une Europe entière dans laquelle les forces nationalistes connaissent actuellement un regain qui pourrait entraîner des conséquences centrifuges sur l’UE.
Il ne s’agit probablement pas ici d’opérer un rejet violent qui séparerait le bon grain de l’ivraie, mais d’offrir une lecture inclusive permettant de faire entendre dans l’ensemble des composantes de la société, et donc des croyants, les messages fondamentaux d’une Église qui s’oppose à la brutalisation du monde et, d’une manière plus spécifique, au retour des nationalismes en Europe.
La grande ferveur observée autour de la visite de Léon XIV en France est certainement interprétée par le pape comme un signe en ce sens dont il conviendra d’analyser la portée dans les prochains mois.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 15:20
L’ESSENTIEL
Wegovy et Mounjaro sont les deux grands représentants des nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité.
Ils sont désormais remboursables sous conditions en médecine de ville.
Le traitement nutritionnel et l’activité physique adaptée doivent être maintenus tout au long de la prescription.
Wegovy et Mounjaro font partie de ces nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité, administrés par voie injectable. Jusqu’alors, leur coût élevé – pour les doses les plus fortes (en euros par mois, près de 200 euros pour le Wegovy et un peu plus de 430 euros pour le Mounjaro) n’était pas pris en charge par l’Assurance-maladie.
À lire aussi : Ozempic, Wegovy : quels risques d’usage détourné avec ces médicaments pour le diabète et l’obésité ?
Depuis le 15 juin 2026, Wegovy FlexTouch (sémaglutide) et Mounjaro KwikPen (tirzépatide) sont remboursables en médecine de ville (Mounjaro est également remboursé dans le diabète de type 2, souvent lié à l’obésité).
Le remboursement est partiel, à hauteur de 65 %. Il en résulte un reste à charge qui s’élève, en arrondissant, de 50 à 150 euros par mois, selon le produit et la posologie.
De plus, l’accès au remboursement se fait sous condition : un âge de 18 ans et plus, un indice de masse corporelle (IMC) initial supérieur ou égal à 40 kg/m², ou alors à 35 kg/m² couplé à une comorbidité, c’est-à-dire à une pathologie bien spécifique. Assez nombreuses, les pathologies concernées sont listées sur le site de l’Assurance-maladie. Citons notamment l’hypertension artérielle, le diabète de type 2, l’apnée du sommeil et les lombalgies.
Enfin, le sujet doit être en échec d’un traitement nutritionnel bien conduit (sa perte de poids à six mois doit être inférieure à 5 %), et augmenter l’activité physique.
Pour donner lieu à remboursement, la première prescription de Wegoy ou Mounjaro doit être délivrée par un médecin considéré par l’Assurance-maladie comme un « expert dans la prise en charge de l’obésité ». Il s’agit principalement des médecins spécialistes en endocrinologie-diabétologie-nutrition exerçant en centre hospitalier universitaire (CHU), dans un centre spécialisé de l’obésité (CSO) ou en lien avec un CSO, en structure de soins médicaux et de réadaptation (SMR, mentions « gastro-entérologie » et « endocrinologie, diabétologie, nutrition »).
Le renouvellement de la prescription peut ensuite être effectué par tout médecin.
Wegovy et Mounjaro sont des peptides (des « mini-protéines ») qui se présentent sous forme de seringues injectables par voie sous-cutanée. Ces médicaments reproduisent tous deux l’action du GLP-1 (glucagon-like peptide-1), une hormone sécrétée par l’intestin. On parle ainsi d’ « analogues du GLP-1 » ou « d’agonistes du récepteur du GLP-1 »). Ces agents ralentissent la vidange gastrique, réduisent l’appétit et les compulsions et favorisent la satiété. Leurs effets secondaires sont de même nature.
On notera toutefois une différence entre les deux spécialités pharmaceutiques. Le Mounjaro correspond à ce que l’on appelle un double agoniste, pour l’hormone GLP-1 donc, aussi pour une autre hormone intestinale : le GIP (glucose-dependent insulinotropic polypeptide). Cette particularité lui confère encore plus de puissance d’action.
Comment choisir entre le Wegovy et le Mounjaro ? Le choix est laissé au prescripteur. Les critères seront l’efficacité, la tolérance et le reste à charge : le Mounjaro est plus puissant et mieux toléré (au plan intestinal), tandis que le reste à charge est moindre avec le Wegovy.
L’efficacité des traitements médicamenteux de l’obésité est avérée. La perte moyenne de poids est d’environ 15 % à un an et plus avec le Wegovy (à 2,4 mg dans l’essai STEP-1) et de 15 à 21 % en fonction de la dose avec le Mounjaro (de 5 à 15 mg, essai SURMONT-1).
En moyenne, disons-nous. Dans les faits, un petit contingent de patients perd peu. Selon l’autorisation de mise sur le marché (AMM), il est recommandé d’interrompre le traitement en cas de perte de poids inférieure à 5 % (dans un intervalle de six à douze mois après le démarrage du traitement, à la dose maximale tolérée). En revanche, d’autres personnes peuvent perdre plus de 20 %. Du jamais vu jusqu’alors avec des médications !
À ce sujet, on dispose de peu d’éléments prédictifs de l’importance de la perte de poids. Il est logique toutefois d’attendre un surcroît d’efficacité dans l’obésité rapidement évolutive, pas trop ancienne, avec hyperphagie (chez ceux qui mangent en grande quantité) et avec les doses les plus élevées. À noter aussi que les résultats sont meilleurs chez les femmes, mais l’écart est faible, et moins bons en cas de diabète de type 2 associé.
L’efficacité, cependant, ne doit pas être évaluée à l’aune de la seule perte de poids. En effet, l’objectif thérapeutique est plus large : il est d’abord et avant tout l’amélioration de la qualité de vie.
Le questionnement des patients sur la dangerosité des traitements émerge rapidement en consultation lors de la présentation d’une nouvelle médication, et sans doute plus fortement encore à la suite des ravages provoqués par les premiers médicaments antiobésité (dont le tristement célèbre Médiator). Aussi une information circonstanciée est-elle requise pour aller au-devant des appréhensions.
En l’occurrence, les médicaments dont nous parlons ici sont certes récents, mais ils sont utilisés depuis quelques années dans plusieurs pays, et ce, après plusieurs années encore d’études précliniques et cliniques. Surtout, ils appartiennent à la famille des incrétino-mimétiques (qui reproduisent les effets du GLP-1 et du GIP) qui est ancienne (le précurseur, le Byetta, a intégré le marché américain en 2005).
À lire aussi : Obésité : pourquoi les nouveaux médicaments ne sont pas des remèdes miracles
Ces agents ont d’abord été utilisés comme antidiabétiques, avec pour la première fois une perte de poids significative. Cette perte a conduit à proposer une posologie plus forte pour l’obésité (le sémaglutide à 1 mg – commercialisé sous le nom d’Ozempic – est ainsi passé à 2,4 mg sous la dénomination Wegovy), ou à combiner les actions sur le GLP-1 et le GIP comme évoqué pour le Mounjaro.
Fait essentiel : cette classe de médicaments s’est avérée cardioprotectrice. Nous nous inscrivons ici à l’opposé des premiers médicaments antiobésité néfastes pour le cœur !
Les médicaments efficaces et dénués d’effets secondaires n’existent pas. En l’occurrence, les effets secondaires sont ici surtout d’ordre digestif. Ils peuvent se révéler gênants, sans être graves pour autant : il s’agit de nausées, de vomissements ou de diarrhées, parfois une constipation.
Ces effets surviennent principalement durant la phase d’augmentation de la posologie, ils cessent généralement secondairement. Le taux d’arrêt est d’ailleurs faible (mais il est vrai que l’on poursuit parfois un traitement antiobésité qui n’est pas parfaitement toléré, mais qui s’avère efficace sur le poids).
Une grande prudence doit toutefois être accordée aux situations de perte de poids importante et rapide. Il convient de soulever alors les hypothèses suivantes : intolérance gastro-intestinale ? Trouble de la conduite alimentaire méconnu ? Réduction trop importante de l’alimentation ?
On comprend ainsi l’importance d’identifier les personnes à risque de carences nutritionnelles avant d’instaurer le traitement. Il y a un risque, en particulier, de réduction de la masse et de la fonction musculaire (sarcopénie). Une grande vigilance s’impose de ce fait chez le sujet âgé.
Il faut aussi connaître les antécédents biliaires en raison du risque accru de lithiase (le ralentissement de l’intestin déjà évoqué pour l’estomac touche aussi les voies biliaires).
On pourrait objecter que recourir à ces médicaments antiobésité revient à chercher un résultat rapide en s’affranchissant des modifications du mode de vie. Mais force est de reconnaître qu’il n’y a pas d’autre traitement aussi efficace, si l’on excepte la chirurgie de l’obésité qui est invasive et qui impose des contraintes ; quant aux modifications du comportement alimentaire, elles sont plus que difficiles à mettre en place et à maintenir.
Fait choquant, les consultations de diététique, d’activité physique adaptée et de psychologie sont peu ou pas remboursées (et l’on regrette très vivement que les diététiciens français soient quasiment les seuls en Europe à avoir un parcours de formation de deux ans seulement). Les médecins nutritionnistes, eux, sont peu nombreux, en corrélation inverse même avec la médiatisation de leur discipline.
Qu’il soit bien dit, enfin, que le traitement médical ne peut pas guérir la ou les causes de l’obésité.
Le groupe de travail sur les traitements médicamenteux de l’obésité « recommande de ne pas faire des prescriptions à titre temporaire ». Nous pensons pour notre part que cette position peut être nuancée. Il est raisonnable d’espérer, en effet, que certains patients puissent, sinon maintenir, à tout le moins préserver une perte de poids significative après arrêt.
Pourquoi cela ? Parce qu’après avoir obtenu un résultat important sur le poids après tant d’années d’échec et de perte d’estime de soi, la restauration de la confiance en soi et de la mobilité peut faire mieux adhérer aux préceptes d’une vie saine et tenter de s’émanciper de la médication.
À lire aussi : Nouveaux médicaments antiobésité : l’arrêt des injections entraîne une reprise de poids beaucoup plus rapide que prévu
L’étude SURMOUNT-4 a d’ailleurs montré qu’un patient participant à l’essai sur six mois conservait au moins 80 % de sa perte de poids initiale après arrêt du tirzépatide (le principe actif du Mounjaro).
En outre, le raisonnement ne doit pas nécessairement se tenir selon la loi du « tout ou rien » (soit la pleine dose, soit plus rien) : on peut très bien imaginer une réduction à terme de la dose ou un recours à la forme orale qui devrait bientôt être disponible (pour le sémaglutide). Cela permettrait ainsi de disposer de formules moins efficaces pour le poids, certes, mais qui pourraient jouer le rôle de consolidation de l’importante perte de poids initiale.
Le remboursement de ces médicaments représente une avancée majeure, mais avec des implications.
Pour le sujet soigné, il incombe de maintenir les habitudes de vie saines tout au long du traitement.
Les prescripteurs, eux, ont une double tâche : délivrer une information circonstanciée avant la mise en place du traitement ; assurer ensuite un suivi régulier de l’efficacité et de la tolérance, selon une approche biopsychosociale dépassant le seul plan pondéral.
La collectivité, enfin, doit être informée des bonnes pratiques de prescription et de l’impact médico-économique.
Jean-Daniel Lalau déclare des activités de travaux scientifiques, conseil, conférence ou colloque pour le compte de AstraZeneca, Boehringer Ingelheim, Eli Lilly, Novo Nordisk, Sanofi.
29.09.2026 à 15:19
L’ESSENTIEL
Les centres de calcul et de données sont des infrastructures critiques dans notre monde numérique. Leurs tailles et leurs capacités de calcul explosent, en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle générative.
De nombreux projets de constructions sont en cours, en France et à l’étranger.
Mais à l’heure où leur rentabilité est questionnée, et où certains peinent à être alimentés avec suffisamment d’électricité, se posent des questions simples et néanmoins cruciales : que sont ces centres de données et de calculs, au juste ? De quoi dépendent-ils ?
Le développement des usages du numérique s’appuie sur des centres de données ou data centers qui constituent le socle physique principal du monde numérique et de l’IA. Ils permettent, par exemple, le stockage sécurisé des transactions et des données des clients des banques, la diffusion de films et de séries en streaming, les jeux en ligne avec les questions de latence des temps de réponse, la gestion des interactions des réseaux sociaux en temps réel, l’archivage de photos ou de vidéos, les services numérisés de l’État et les enjeux de souveraineté, etc.
Le terme data center se traduit en français par « centre de données » ou « centre de traitement des données » ou encore historiquement « centre informatique ». Mais, avec l’essor de l’IA (intelligence artificielle) et des besoins croissants en calcul haute performance, les infrastructures modernes ne se limitent plus au stockage de données : elles peuvent aussi intégrer des capacités massives de traitement et de calculs intensifs.
À strictement parler, il faudrait donc appeler ces infrastructures critiques « centres de données et de calcul » (CDC), ou bien en anglais, Compute and Data Center. Celles-ci sont ancrées dans le réel, ce qui contraste avec une perception quelque peu « éthérée » du numérique, donnée en partie par son ubiquité, et aussi par le vocabulaire utilisés (cloud computing, fog computing).
Un CDC est une installation industrielle conçue pour des opérations de stockage et de traitement de données qu’on peut décomposer en plusieurs zones :
salles des machines abritant des serveurs, c’est-à-dire des machines physiques ou virtuelles qui exécutent des applications et stockent des données, des baies de stockage de données (cartes mémoire, disques) et des équipements de réseaux de communications (routeurs, commutateurs, câbles et équipements pour interconnecter les serveurs et assurer la connectivité externe) ;
zones de refroidissement : climatisation, ventilation ou systèmes de refroidissement liquide pour maintenir une température optimale ;
infrastructures électriques : pour éviter les coupures et assurer un service sans interruption 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des systèmes dits « redondants » assurent l’alimentation électrique (onduleurs, générateurs, batteries). La consommation d’énergie électrique s’explique par des serveurs informatiques énergivores, le refroidissement et le fonctionnement sans interruption avec des lignes électriques redondantes pour assurer une qualité de service qui peut être pondérée en fonction des usages ;
zones des systèmes d’information, sécurité informatique (cyberattaques, fuites de données, pannes), logiciels (systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring, sauvegardes et archivages…) ;
zones logistiques : sécurité physique, contrôle d’accès, caméras, détecteurs d’incendie, etc. (logiciels, systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring…) ;
zones de vie et de travail.
Avant de pouvoir installer un CDC quelque part, tous ces sous-ensembles doivent être caractérisés avec précision, en fonction des spécificités des territoires les accueillant, car la nature des équipements, les techniques de calcul et celles de refroidissement auront un impact sur les ressources nécessaires (énergie électrique et eau) et les populations concernées.
Résumons le chemin parcouru. Notre point de départ est en 1946 : le premier ordinateur électronique, l’ENIAC, composé de relais et de tubes électroniques, d’une puissance électrique de 150 kilowatts, en gros l’équivalent de 150 aspirateurs allumés, d’un poids de 30 tonnes, pour une performance de calcul de 5 000 additions par seconde.
Dans les années 1970, les ordinateurs IBM dépassent le million d’opérations par seconde grâce aux progrès technologiques (les transistors, puis les circuits intégrés qui possèdent quelques dizaines puis quelques milliers de transistors sur un substrat de silicium).
Aujourd’hui, les progrès spectaculaires en microélectronique permettent de fabriquer des processeurs intégrant plus de 100 milliards de transistors sur des surfaces de silicium de quelques centimètres carrés, et de produire industriellement des supercalculateurs dont la complexité dépasse aujourd’hui un milliard de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde pour moins de 20 mégawatts de puissance électrique (soit 20 000 aspirateurs !).
Autrement dit, en huit décennies, les performances d’un supercalculateur ont été multipliées par un facteur de l’ordre de 200 000 milliards ! Ceci a permis la miniaturisation des fonctions de calcul (apparition du premier PC, des ordinateurs portables avec batteries intégrées, des tablettes, des smartphones…) et la naissance d’un monde numérique interconnecté.
Il est à noter que les principes d’architectures des Central Processing Unit (CPU), énoncés au siècle dernier par John von Neumann et inspirés des travaux d’Alan Turing, s’appliquent toujours.
Ils reposent sur une unité arithmétique et logique, une unité de contrôle, une zone mémoire pour stocker les données et les instructions, et enfin les entrées/sorties pour assurer la communication avec le monde extérieur. Bien entendu, les technologies et les fonctionnalités sont aujourd’hui plus performantes et conduisent à cinq niveaux superposés : les circuits intégrés englobant des unités de traitement indépendantes (les « cœurs ») ; les MCM (pour Multi Chips Module ou intégration 3D de puces silicium CPU, GPU, mémoire) ; les calculateurs et serveurs ; et, enfin, les CDC.
Les goulots d’étranglement et les limites physiques sont les mêmes pour ces différents niveaux d’intégration : gestion des espaces mémoire, communications – en particulier calculs et mémoires, parallélisme, performances en vitesse et consommation d’énergie…
Il existe plusieurs modèles de CDC, adaptés aux différents besoins en matière de sécurité, de souveraineté et de sobriété :
les CDC gérés en interne pour ses propres besoins ;
les CDC externalisés, en louant de l’espace dans un data center tiers pour y installer ses propres équipements ;
les CDC cloud d’opérateurs, où les ressources sont virtualisées et accessibles à la demande ;
les CDC dits « hyperscale » pour gérer des volumes de données massifs et, plus récemment, des baies de calculs GPU adaptés aux intelligences artificielles génératives.
Les accélérateurs GPU distribuent les calculs matriciels sur des milliers d’unités (cœurs), contrairement aux CPU, limités à quelques cœurs plus complexes et aux traitements séquentiels. Dotés de mémoires intégrées très rapides, mais limitées en capacité, ils offrent ainsi un gain de performance pour les apprentissages et les inférences des IA génératives, au prix de puissances électriques de plus en plus élevées de plusieurs centaines de watts.
La dimension des matrices (ou des paramètres) dans les modèles de langage joue un rôle clé dans leurs performances et dans leurs besoins en ressources. Pour un LLM (Large Language Models) conçu pour traiter des tâches complexes de compréhension et de génération de langage, la taille est généralement mesurée en milliards de paramètres sollicitant plusieurs dizaines de milliers de GPU. Pour donner un ordre de grandeur, la multiplication de deux matrices de dimension 4096×4096, nécessite un nombre d’opérations arithmétiques de l’ordre de 68 milliards (sans optimisation).
Cette augmentation rapide du nombre de GPU pour les apprentissages et les inférences, liée à une augmentation de la densité et de la puissance électrique des circuits intégrés a pour conséquence la multiplication de projets de CDC dépassant aujourd’hui un milliard de watts de puissance électrique.
Les CDC s’ajoutent ainsi aux centrales électriques, aux réseaux de transport et de communications, aux chaînes de production, et ils en dépendent.
Leur fonctionnement a des impacts environnementaux et sociétaux : ressources nécessaires pour les équipements et le fonctionnement (énergie électrique, eau), artificialisation des sols, émissions (bruit, îlots de chaleur) et rejets (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants), enfin, gestion de l’obsolescence des matériels…
À lire aussi : Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?
Les défis sont donc nombreux (sobriété énergétique, sécurité, suivi des impacts) et nécessiteront des efforts d’adaptation, de créativité, de régulation et de transparence.
Cette expansion fulgurante se heurte ainsi à des limites économiques et physiques. Comme le soulignent les actualités récentes, l’infrastructure IA progresse à un rythme que le marché peine à suivre. Selon le PDG d’IBM, équiper plus de 100 gigwatts (GW) de capacité des CDC pourrait coûter entre 6 000 milliards et 8 000 milliards de dollars. Pour rentabiliser un tel investissement, il faudrait générer des revenus à une échelle sans précédent.
À Loughton, à moins de 30 kilomètres de Londres, un autre défi se pose : trouver suffisamment d’électricité pour alimenter le méga data center IA de Nscale, d’une puissance de 90 mégawatts (MW). Le projet, déjà retardé, bute sur une contrainte simple mais critique : l’insuffisance des capacités du réseau électrique local !
Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.