LePartisan.info

REVUES

Lien du flux RSS
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

18.09.2026 à 18:02

Remplacer Churchill par des animaux sauvages, est-ce effacer l’histoire ?

David Lewis Thomas, PhD Candidate in Political Theory, University of Sussex
Le projet de retirer Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité une vive polémique au Royaume-Uni. Derrière la défense d’une figure historique se joue surtout une bataille autour de la mémoire collective et de l’identité britannique.

Texte intégral (1530 mots)
Winston Churchill et d’autres grandes figures historiques vont disparaître des prochains billets de banque britanniques, au profit d’animaux sauvages. Janusz Pienkowski/shutterstock

L’ESSENTIEL

  • La Banque d’Angleterre va remplacer Churchill et d’autres figures historiques par des animaux sauvages sur ses prochains billets.

  • Cette décision a ravivé le débat sur la mémoire collective et l’identité britannique.

  • Le mythe Churchill, façonné par les médias et les commémorations, est aujourd’hui de plus en plus contesté.


L’annonce par la Banque d’Angleterre de son intention de retirer l’effigie de Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité l’indignation de certains commentateurs et responsables politiques. Nigel Farage, le dirigeant de Reform UK, y a vu « la définition même du wokisme ». Kemi Badenoch, la cheffe du Parti conservateur, a estimé que le projet de remplacer les personnages historiques par des animaux sauvages revenait à « effacer notre histoire ».

Dans le cadre de la lutte contre la contrefaçon, la Banque d’Angleterre remplacera, sur la prochaine série de billets, les personnages historiques par des animaux sauvages, choisis à l’issue d’une consultation publique.

Techniquement, bien sûr, retirer Churchill d’un billet de banque ne l’effacerait pas de l’histoire. Même si sa réputation est parfois contestable, son rôle de dirigeant pendant la Seconde Guerre mondiale ne l’est pas. Ce que son retrait d’un billet menace, c’est quelque chose de bien plus personnel : la mémoire collective à travers laquelle de nombreuses personnes appréhendent non seulement Churchill et la Grande-Bretagne, mais aussi leur propre identité.

Surtout, le Churchill présenté dans la culture populaire n’a pas vocation à être appréhendé en termes historiques. L’histoire suppose des recherches, des débats et des révisions. Le Churchill que la plupart des gens découvrent à la télévision, à l’école et lors des commémorations nationales est, lui, entré dans la mythologie.

L’examen rigoureux du bilan politique ou de la personnalité de Churchill devient alors sans importance. Ce qui compte, c’est son image : héros, sauveur du monde libre, rempart de l’Empire, incarnation du « bulldog spirit », cet esprit de ténacité typiquement britannique. Pour ceux qui ont intériorisé cette image, toute critique de Churchill constitue une attaque contre les fondements mêmes de l’identité britannique.

Il est révélateur que ce rôle fondateur ne semble pas s’appliquer à Jane Austen ou à Alan Turing, les deux autres grandes figures représentées sur les billets de banque britanniques.

Le philosophe Bernard Stiegler, aujourd’hui disparu, offre une grille de lecture utile pour comprendre comment ces images deviennent structurantes. Selon lui, l’expérience humaine se construit à travers trois niveaux d’attention. Le premier correspond à notre perception directe d’une situation. Le deuxième est celui de la mémoire personnelle, qui nous permet d’organiser notre compréhension du passé. Le troisième niveau, que Stiegler appelle les rétentions tertiaires, est constitué des supports extérieurs de la mémoire, comme les archives, les médias et les institutions. C’est ce troisième niveau qui façonne notre identité collective et nationale.

Ce que Churchill représente pour les Britanniques

Ce sont les Britanniques de la génération du baby-boom qui ont de Churchill l’image la plus positive. Pour ceux qui ont grandi au milieu du XXe siècle, les médias de masse ont forgé un récit national à travers des expériences culturelles communes. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il n’existait encore que trois chaînes de télévision : des millions de personnes regardaient donc simultanément les mêmes événements. Les grandes finales sportives, les mariages royaux et les funérailles nationales sont ainsi devenus le ciment culturel de l’identité britannique.

Les funérailles nationales de Churchill, en janvier 1965, illustrent l’ampleur du phénomène. Environ 25 millions de Britanniques les ont suivies à la télévision, tandis qu’un million d’autres se pressaient dans les rues de Londres sur le passage du cortège funèbre. À l’échelle mondiale, on estime qu’un dixième de la population a regardé la retransmission. Pour de nombreux téléspectateurs, l’événement – et l’attention qui lui a été accordée – a consacré Churchill non seulement comme une figure historique, mais aussi comme un symbole de la grandeur nationale. Ces souvenirs fondateurs continuent de façonner le regard que porte cette génération sur la société contemporaine.

Ce comportement de masse, comme l’appelle Stiegler, brouille les frontières entre identités personnelle et nationale, le spectateur étant pris dans une mémoire synchronisée. Les médias, l’école et la famille répètent les mêmes récits, consolidant la mémoire jusqu’à ce qu’ils s’intègrent au tissu culturel. Au fil du temps, la personnalité qui se trouve au cœur de ce récit cesse d’être une figure historique complexe pour devenir davantage un produit culturel. Les débats sur la manière dont Churchill est représenté deviennent alors une lutte autour de la façon dont chacun comprend le passé de la Grande-Bretagne et la place qu’il y occupe.

C’est précisément à une telle mise en scène que nous avons assisté. Ceux qui protestent contre le retrait de l’effigie de Churchill – tout comme ceux qui se sont indignés de la dégradation de sa statue à Parliament Square – protestent en réalité contre ce qu’ils perçoivent comme une remise en cause de leur identité, construite à travers ces souvenirs.

Nous considérons ces souvenirs et les identités qu’ils façonnent comme des vérités universelles ou des évidences. Pourtant, ces souvenirs sont à la fois forgés – au sens où ils sont produits par notre participation – et falsifiés, au sens où ils sont en partie construits par les récits médiatiques et, à ce titre, ne sont pas authentiques. Les souvenirs ne sont pas des représentations fidèles d’événements passés. Ce sont des images façonnées par des institutions – l’école, la presse, les technologies – et par les choix qu’elles opèrent.

Alors qu’autrefois une poignée de chaînes de télévision façonnaient la mémoire nationale, les réseaux sociaux orientent aujourd’hui les publics vers des communautés concurrentes, chacune ayant ses propres valeurs et ses propres souvenirs de prédilection. À l’ère de la formation numérique de la mémoire, l’image de Churchill – comme toute mémoire collective – n’est pas figée. Le mythe Churchill, autrefois largement partagé, s’inscrit désormais dans un paysage culturel âprement disputé.

L’affirmation selon laquelle l’histoire serait réécrite doit plutôt être comprise comme un cri de défi face à l’effacement d’une mémoire collective et, avec elle, d’une identité personnelle, de son intégrité et de sa légitimité. L’identité churchillienne érige la domination et la puissance militaire en critères de réussite. À mesure que de nouveaux souvenirs façonnent de nouvelles attentes et que les identités évoluent, nous aurions tout intérêt à trouver de nouveaux repères pour nous définir.

The Conversation

David Lewis Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.09.2026 à 18:02

Près d’un billet de banque sur six dans le monde représente un animal sauvage – et pas toujours celui auquel on s’attendrait

Guy Castley, Associate Professor, School of Environment and Science, Griffith University
Clare Morrison, Lecturer in Ecology, Griffith University
Des animaux sauvages figurent sur près d’un billet de banque sur six dans le monde. Mettre en avant les espèces menacées pourrait contribuer à mieux les faire connaître et à sensibiliser le public à leur protection.

Texte intégral (2457 mots)

L’ESSENTIEL

  • Près d’un billet sur six dans le monde représente un animal sauvage.

  • Les oiseaux et les mammifères sont les espèces les plus souvent mises à l’honneur.

  • Les espèces menacées pourraient gagner en visibilité grâce aux billets, sans garantie toutefois d’une meilleure protection.


Les billets et les pièces de monnaie contribuent à façonner notre identité nationale. Les images qui y figurent mettent en valeur des événements historiques, des personnalités importantes ou encore des avancées scientifiques, industrielles et technologiques. Elles célèbrent parfois aussi la biodiversité, notamment des plantes et des animaux emblématiques.

Dans notre nouvelle étude, nous avons analysé les représentations d’animaux sauvages figurant sur des billets de banque du monde entier. Nous voulions déterminer à quelle fréquence les espèces locales y apparaissaient et lesquelles étaient les plus souvent représentées.

Près d’un billet sur six parmi les 4 541 que nous avons analysés, provenant de 207 pays, représentait des animaux sauvages. Nous avons mis en évidence des tendances intéressantes selon les pays : des mammifères en Afrique, des oiseaux en Amérique du Sud ou encore des espèces marines dans les États insulaires. Certains pays font volontiers figurer des animaux sur leurs billets, tandis que d’autres les ignorent totalement.

Nos recherches montrent que les billets de banque pourraient contribuer à mieux sensibiliser le public à la faune sauvage. Mettre en avant des espèces menacées permettrait notamment de les faire mieux connaître. Cette démarche devrait s’inscrire dans un effort de sensibilisation plus large, destiné à mobiliser la population en faveur de la protection de la biodiversité.

Ce que nous avons découvert

Nous avons parcouru le Standard Catalog of World Paper Money, un catalogue consacré aux billets de banque du monde entier, et avons recensé toutes les représentations d’espèces animales locales figurant sur des billets émis entre 1980 et 2017.

Notre analyse a révélé une grande diversité d’animaux représentés. Dans la plupart des cas, nous avons pu identifier précisément l’espèce.

Des animaux sauvages figuraient sur plus de 15 % des 4 541 billets que nous avons examinés, provenant de 207 pays. Nous avons recensé 352 espèces différentes. Au total, nous avons recensé 883 représentations d’espèces animales locales sur 689 billets provenant de 92 pays. Les billets de 115 autres pays ne représentaient donc aucun animal sauvage.

Trois heat maps (ensemble de la faune, oiseaux et mammifères) montrent comment les animaux sauvages sont représentés sur les billets de banque à travers le monde.
La plupart des pays ne représentent pas d’animaux sauvages sur leurs billets de banque. Ces cartes montrent la répartition mondiale (A) de l’ensemble des animaux représentés, (B) des oiseaux et (C) des mammifères. Newbery et al., (2024)

Les oiseaux (195 espèces) et les mammifères (96 espèces) sont les animaux qui figurent le plus souvent sur les billets à travers le monde. Viennent ensuite les poissons (25 espèces), les reptiles et les invertébrés (15 espèces chacun), puis les grenouilles et les crapauds (6 espèces).

Mais d’importantes différences apparaissent selon les pays et les régions. Les billets africains représentent ainsi fréquemment des mammifères.

En Amérique du Sud et en Amérique centrale, les oiseaux sont en revanche à l’honneur, ce qui s’explique par leur plus grande diversité dans ces régions de forêts tropicales humides.

Les États insulaires représentent souvent des espèces marines, comme l’espadon, le requin-baleine ou la tortue verte. Mais leurs billets mettent également à l’honneur des espèces terrestres endémiques, que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Ces résultats montrent que, dans de nombreux pays, la faune locale est valorisée et participe à l’identité nationale. Certains États établissent désormais un lien explicite entre les animaux représentés sur leur monnaie, leurs valeurs et leurs aspirations.

En Afrique du Sud, la Banque centrale associe les célèbres animaux du « Big Five » représentés sur les billets à ses valeurs fondamentales :

  • le rhinocéros : la protection d’un avenir commun et la responsabilité ;
  • le buffle d’Afrique : l’unité et la cohésion grâce à une communication ouverte ;
  • l’éléphant d’Afrique : la stabilité, la confiance et la création de liens sociaux pour préserver le respect et la confiance mutuelle ;
  • le lion : le leadership et l’accompagnement nécessaires pour atteindre l’excellence ;
  • le léopard : l’indépendance, l’intégrité et l’honneur.
Un montage représentant le « Big Five » africain : le rhinocéros, le buffle d’Afrique, l’éléphant d’Afrique, le lion et le léopard.
Les animaux emblématiques du « Big Five » d’Afrique subsaharienne figurent souvent sur les billets de banque de la région : le rhinocéros, le buffle d’Afrique, l’éléphant d’Afrique, le lion et le léopard. Guy Castley

Qu’en est-il des billets australiens ?

Dans la série que nous avons analysée, seuls deux billets australiens représentaient des animaux sauvages : le billet de 5 dollars, un méliphage à bec grêle, et celui de 10 dollars, un cacatoès à huppe jaune.

Mais de nouveaux billets ont été émis depuis notre analyse. En 2019, la Banque centrale australienne a ajouté un oiseau sur chaque coupure, accompagné d’une plante — généralement une espèce d’acacia. Ces illustrations font partie des nouveaux dispositifs de sécurité des billets :

Représenter les espèces menacées

Près d’un tiers (30 %) des animaux sauvages figurant sur les billets appartenaient à des espèces menacées. Pour la plupart des groupes d’animaux, cette proportion est supérieure à celle des espèces actuellement considérées comme menacées d’extinction. Parmi les espèces représentées figurent le rhinocéros noir, l’ara canindé et la tortue imbriquée, tous trois en danger critique d’extinction.

En 2012, les Fidji ont choisi de représenter plusieurs espèces menacées sur leurs billets afin de sensibiliser le public à leur sort. Cette monnaie dite « de la faune et de la flore » est devenue si populaire que les habitants désignent souvent les billets par le nom de l’espèce qui y figure plutôt que par leur valeur. Nous avons ainsi entendu des Fidjiens dire qu’un article coûtait un kulawai — le lori à gorge rouge — plutôt que 5 dollars, ou un nanai — la cigale des Fidji — au lieu de 100 dollars.

L’Australie pourrait certainement mieux mettre en valeur, sur ses billets, sa faune unique et menacée. Les espèces actuellement représentées sont emblématiques et facilement reconnaissables, mais ne comptent pas parmi celles qui ont le plus besoin de mesures de conservation.

Certaines données, encore limitées, suggèrent que faire figurer des espèces menacées sur les billets pourrait contribuer à leur protection. Les magazines publiés par des organisations de protection de la nature utilisent par exemple souvent des images d’animaux populaires, attrayants ou connus — la « faune charismatique » — qu’ils soient menacés ou non, afin de sensibiliser le public et de recueillir des fonds. Une étude récente consacrée aux réseaux sociaux a également montré que le partage d’images d’animaux sauvages pouvait déboucher sur des actions concrètes en faveur de leur conservation. Des chercheurs ont d'ailleurs proposé que les entreprises utilisant des images d’animaux sauvages dans leurs publicités versent une contribution, par exemple sous la forme d’une redevance, qui servirait ensuite à financer des actions de protection de la nature.

Au-delà des billets de banque

Faire figurer des espèces animales sur la monnaie peut contribuer à nourrir la fierté nationale et à mieux faire connaître la faune propre à chaque pays. Mais, dans le cas des espèces menacées, rien ne garantit que cette visibilité conduise réellement à leur protection.

La représentation d’animaux sur les billets doit donc s’accompagner d’autres actions de sensibilisation à leur sort, comme des campagnes éducatives, des politiques publiques et des collectes de fonds. Des recherches supplémentaires seront nécessaires pour mesurer l’impact sur le public des représentations d’animaux sauvages sur les billets et déterminer dans quelle mesure cette visibilité peut contribuer à leur protection.

Les auteurs tiennent à saluer la contribution de Beaudee Newbery, qui a recensé et analysé les représentations d’animaux sauvages sur les billets du monde entier dans le cadre de ses recherches à l’université Griffith.

The Conversation

Guy Castley reçoit des financements du ministère australien du Changement climatique, de l’Énergie, de l’Environnement et de l’Eau, du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Il est affilié à la Glossy Black Conservancy et membre de l’Environment Institute of Australia and New Zealand, de la Society for Conservation Biology et de BirdLife Australia.

Clare Morrison reçoit actuellement des financements du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Elle est membre de la Society for Conservation Biology et de l’Australian Society of Herpetologists. Elle conseille également l’organisation non gouvernementale locale de protection de la nature NatureFiji-MareqetiViti, aux Fidji.

17.09.2026 à 17:29

Nigel Farage : la fin de l’état de grâce ?

Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers
Confronté à plusieurs affaires embarrassantes et à un nouveau premier ministre qui séduit les classes populaires, Nigel Farage ne caracole plus en tête des sondages.

Texte intégral (2226 mots)

L’ESSENTIEL

  • Il y a peu, Nigel Farage, patron du parti d’extrême droite Reform UK, enchaînait les succès électoraux et les sondages flatteurs. Mais la situation a évolué.

  • Accusé d’avoir reçu des dons illégaux, quelque peu ridiculisé par une élection partielle où son principal adversaire se présentait comme « le comte Tête de Poubelle », Farage doit aussi s’adapter à la personnalité du nouveau premier ministre Andy Burnham, bien plus proche des classes populaires que Keir Starmer.

  • Si Nigel Farage recule légèrement dans les sondages, il ne faut pas pour autant en conclure que son temps est passé. Ses thèmes de prédilection demeurent au cœur des débats, et il reste aujourd’hui l’adversaire numéro un du gouvernement travailliste.


Après un été marqué par des affaires financières et des accusations de financement illégal, une victoire en demi-teinte dans sa circonscription de Clacton-on-Sea (Essex, Angleterre) et une nette baisse dans les sondages depuis l’arrivée au pouvoir du très populaire nouveau premier ministre travailliste Andy Burnham, la dynamique exceptionnellement favorable qui portait Nigel Farage semble – pour la première fois depuis des mois – marquer le pas.

Cet essoufflement ne doit cependant pas masquer la force politique majeure que représente le leader d’extrême droite et son parti, Reform UK, dans un pays où les questions d’immigration et d’identité nationale restent des préoccupations centrales de l’électorat.

Un été dans la tourmente judiciaire

Tout commence le 13 mai 2026. Une semaine seulement après la retentissante victoire de Reform UK aux élections locales où ce parti remporte près de 1 500 sièges de conseillers locaux et prend le contrôle de 14 collectivités, Nigel Farage est visé par une enquête de la commission d’éthique du Parlement britannique à propos d’un don de 5 millions de livres (soit environ 6 millions d’euros) versé par le milliardaire Christopher Harbone au leader d’extrême droite britannique.

Ce don considérable, effectué à la veille des élections de juillet 2024 auxquelles Nigel Farage était candidat dans la circonscription de Clacton-on-Sea, n’a pas manqué de soulever bien des interrogations. D’un point de vue éthique et déontologique, tout d’abord, le don – non déclaré – contrevient au code de conduite de la Chambre des communes qui exige que les dons perçus dans les douze mois précédant une élection soient déclarés afin de garantir les règles de transparence du financement des partis.

En outre, les opposants de Farage soulignent le risque de conflit d’intérêts lié à ce don, Christopher Harborne ayant fait fortune dans le secteur des cryptomonnaies.

Enfin, pour celui qui a toujours dénoncé les élites corrompues, être mêlé à une telle affaire ne peut que fissurer l’image d’intégrité et de probité de son parti d’autant qu’une seconde affaire, tout aussi sulfureuse, éclate quelques mois plus tard.

Le 4 septembre 2026, alors que se tient le congrès de Reform UK à Birmingham, une enquête de Verbatim Media, menée par deux journalistes infiltrés au sein du parti, révèle comment des proches de Farage ont tenté de dissimuler des promesses de dons – en l’occurrence fictives, car les deux investisseurs étaient en réalité les journalistes d’investigation eux-mêmes – provenant supposément des États-Unis et destinés à financer des sondages favorables à Reform UK. Or, au Royaume-Uni comme en France, le financement de partis politiques par des dons étrangers est une pratique illégale. Devant l’ampleur du scandale et le tollé provoqué par ces révélations, les deux membres de Reform UK mis en cause – James Orr et Dan Jukes – sont contraints de démissionner. Dans la foulée, la London Metropolitan Police annonce l’ouverture d’une enquête.

Ces affaires sont pour le moins embarrassantes pour Nigel Farage, mais sa contre-attaque est immédiate : optant pour une stratégie de défense qui ressemble à s’y méprendre à celle de Donald Trump, il nie en bloc les accusations tout en les présentant comme un complot de l’establishment qui vise à nuire à sa réputation et à freiner la progression de son parti.

Dans un coup d’éclat savamment orchestré, Farage annonce sa démission de son poste de député, provoquant ainsi une élection partielle anticipée dans sa circonscription. Fidèle à sa rhétorique populiste, il déclare qu’il s’en remet au jugement des électeurs (« The people of Clacton should be the judges of my actions ») et présente la nouvelle élection comme un affrontement du peuple contre l’élite (« This will be a people versus the establishment election »).

Cependant, ce qui devait être une élection en forme de plébiscite pour Farage s’est rapidement transformé en une véritable farce le privant de l’affrontement avec l’establishment qu’il avait lui-même souhaité mettre en scène et réduisant considérablement la portée de sa victoire.

Réélection à Clacton : une victoire en trompe-l’œil

Au lendemain du scrutin du 13 août, les résultats sont sans appel. Avec 63 % des voix, Nigel Farage s’impose largement. Cependant, ce très bon score doit être relativisé au regard des conditions très singulières dans lesquelles l’élection s’est déroulée.

Refusant de faire le jeu de Farage, les principaux partis britanniques – le Parti travailliste (Labour Party), le Parti conservateur (Conservative Party) et les Libéraux-Démocrates (Liberal Democrats) – ont choisi de ne pas participer au scrutin et de ne présenter aucun candidat face au leader de Reform UK.

Plus cocasse encore, en lieu et place d’un duel avec les représentants de l’establishment, Farage s’est retrouvé opposé à une trentaine de candidats au profil pour le moins fantaisiste, au premier rang desquels son principal adversaire, Count Binface (littéralement « comte Tête de Poubelle »), dont les propositions allaient de la nationalisation de la chanteuse Adele au blocage du prix des croissants.

Dans ce contexte, la campagne a rapidement pris des allures de parodie électorale, si bien que ce qui peut à première vue apparaître comme une très belle victoire doit être fortement nuancé, d’autant que le score final de Farage s’est révélé inférieur à celui prédit par les sondages et que, parallèlement, Count Binface a réalisé un score historique de près de 27 % des voix.

Le résultat de Farage fait écho à la baisse de Reform UK observée dans les sondages depuis quelques semaines. Si elle a longtemps devancé les deux grands partis traditionnels, la formation se retrouve aujourd’hui plusieurs points derrière le Parti travailliste.

Les affaires ont incontestablement contribué à l’érosion de la popularité de Farage, mais elles ne sauraient à elles seules expliquer le recul de Reform UK dans les sondages. Un autre facteur a modifié la donne : l’arrivée d’Andy Burnham à Downing Street.

L’effet Burnham

Après plusieurs mois particulièrement difficiles, marqués par les répercussions de l’affaire Epstein, qui a éclaboussé l’une des personnalités du Labour les plus en vue depuis des décennies, Peter Mandelson, des revers politiques et une sévère déroute aux élections locales, et alors qu’il était de plus en plus fragilisé au sein de son propre parti, Keir Starmer démissionne de son poste de premier ministre le 22 juin dernier.

Il est immédiatement remplacé par Andy Burnham qui, quelques jours plus tôt, avait remporté l’élection partielle de Makerfield (Angleterre). Redoutable communicant, à l’aise en public et offrant l’image d’un homme sympathique et simple, Burnham se distingue nettement de son prédécesseur dont l’apparente austérité et la raideur avaient largement contribué à instaurer une certaine distance avec l’électorat.

Le « roi du Nord », surnom donné à Burnham dans sa ville de Manchester dont il fut le maire pendant près de dix ans, possède toutes les qualités qui ont fait le succès de Farage : proximité, aisance, capacité à apparaître comme un homme soucieux des préoccupations quotidiennes des Britanniques.

Cette nouvelle approche se manifeste d’ailleurs dans ses premières propositions : supprimer la TVA sur les factures d’électricité et bloquer les prix des tickets de transport en commun (hors Londres), des propositions concrètes et simples qui s’adressent à un électorat populaire particulièrement sensible aux questions de pouvoir d’achat.

Ainsi, qu’il s’agisse de la forme et du fond, Burnham incarne un nouveau visage du Parti travailliste, plus accessible et plus humain, qui résonne parfaitement avec les attentes de l’opinion publique britannique. Preuve de cet engouement pour le nouveau premier ministre, les sondages placent désormais le Parti travailliste en tête devant Reform UK et le Parti conservateur. Cet inversement de tendance est éminemment symbolique : pour la première fois depuis des mois, Farage et son parti ne font plus la course en tête.

Attention cependant à ne pas en tirer de conclusions trop hâtives. Burnham n’est au pouvoir que depuis quelques semaines et les réalités budgétaires du pays vont immanquablement s’imposer au nouveau gouvernement et l’obliger à faire des choix, peut-être douloureux, lors de l’élaboration du prochain budget.

Par ailleurs, Nigel Farage reste un acteur politique incontournable seul capable de bouleverser le traditionnel bipartisme britannique et ses thèmes de prédilection
– immigration, identité nationale – dominent toujours largement le débat national, et continueront sans doute de le faire jusqu’aux prochaines législatives, qui auront lieu en 2029.

Reform UK, un poids politique majeur

La baisse de Reform UK dans les sondages ne doit pas être interprétée comme un recul des idées que porte le parti de Farage. Certes, les affaires qui ont ponctué l’été ternissent l’image du leader et de sa formation, mais l’essoufflement constaté semble davantage relever d’une situation temporaire liée à la conjonction de différents facteurs que d’une désaffection appelée à s’inscrire dans la durée.

En quelques années, le parti s’est imposé comme une force politique durable dans le paysage britannique. Sa percée historique aux élections locales de mai 2026, avec près de 1 500 sièges remportés et une implantation croissante dans des bastions traditionnellement à gauche, confirme son ancrage électoral et sa capacité à attirer des électeurs tant parmi les conservateurs que parmi les travaillistes.

Surtout, le parti continue de peser sur l’agenda politique national, en imposant notamment les questions d’immigration et d’identité nationale. Dans un pays où les tensions identitaires sont si profondes et l’hostilité si virulente à l’égard de l’immigration, comme en témoignent notamment les événements survenus à Douvres et à Portsmouth, les 4 et 5 septembre derniers, Farage peut espérer continuer de capitaliser longtemps sur les inquiétudes et les colères qui animent une grande partie de l’électorat britannique.

The Conversation

Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

⬅️ 24 / 25 ➡️

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview