04.05.2026 à 16:12
Quelle approche globale pour un musée sobre et citoyen ?
04.05.2026 à 16:12
Quelle approche globale pour un musée sobre et citoyen ?

L’ouvrage Musée et Écologie. Missions, engagements et pratiques publié, sous la direction de Lucie Marinier, d’Aude Porcedda et d’Hélène Vassal, en janvier 2026, dans la collection « Musée-Mondes » des éditions de la Documentation française, dresse le riche panorama d’un secteur qui s’est « mis en route » et qui cherche, bien qu’encore freiné par des indicateurs marqués par la notion de croissance, à allier sobriété aux engagements écologique et citoyen.
Face à l’urgence climatique et à la multiplication des atteintes au vivant, les musées ont à résoudre une équation difficile mais décisive : renforcer leur rôle social et culturel pour participer à la redirection écologique de la société tout en diminuant leur impact sur l’environnement. Or celui-ci est réel : à titre d’exemple, un grand établissement comme le Musée du quai Branly-Jacques-Chirac émet près de 9 000 tonnes équivalent CO2 de GES par an hors trajets des visiteurs. Or ces derniers peuvent peser jusqu’à 80 ou 90 % des émissions d’un établissement culturel.
Depuis une dizaine d’années, notamment au Canada mais aussi en France, nombreux sont les musées qui mettent en place des méthodologies pour mesurer et diminuer leur impact négatif et redoublent d’efforts pour diffuser la connaissance scientifique sur l’anthropocène et ses conséquences sur l’habitabilité terrestre, participant à la construire un nouvel imaginaire.
Cela concerne les musées de sciences mais aussi, bien que plus récemment, les musées d’art. Ces derniers, en plus de programmer des expositions d’art écologique, développent des initiatives hybrides avec des artistes, professionnels de l’environnement (OFB, Ademe), scientifiques du climat ou activistes. Ce fut le cas avec la programmation « Planétarium » au Centre Pompidou ou l’exposition « Cent œuvres qui racontent le climat » au Musée d’Orsay.
Nous sommes donc face à un secteur qui a pris conscience de son impact et de sa responsabilité et cherche à penser autrement, alors que les musées restent évalués à l’aune de la croissance des lieux et des collections, de la fréquentation des expositions et de l’illusion d’une stabilité climatique permettant une conservation des œuvres qui se voudrait immuable.
L’ouvrage Musée et Écologie, sous la direction de Lucie Marinier (professeure du CNAM), d’Aude Porcedda (professeure de l’Université de Québec à Trois-Rivières) et d’Hélène Vassal (directrice du soutien aux collections du musée du Louvre) a mis à contribution plus de 90 acteurs – professionnels des musées, scientifiques et artistes – qui se mobilisent pour la production d’orientations stratégiques, font évoluer le discours du musée, construisent des projets citoyens et participatifs et des pratiques écoresponsables concrètes.
Car seules les approches globales, qui concernent les contenus culturels mais aussi la sobriété de leur production et de leur diffusion, peuvent inscrire de manière durable la redirection d’un établissement. Pour cela, de nouvelles manières de construire les projets, plus circulaires, plus collectives, sont essentielles, ce qui implique de décloisonner les fonctions et intégrer le plus en amont possible les enjeux écologiques. Le secteur muséal est constitué de métiers identifiés et les professionnels sont très connectés, y compris à l’échelon international, et ce sont par ces réseaux que passent les nouvelles pratiques.
Les projets d’écoresponsabilités sont aussi l’occasion de nouvelles collaborations, d’un certain « partage de la légitimité » entre les fonctions scientifiques et culturelles et les fonctions techniques, de production et de médiation, internes mais aussi externes au musées (par exemple des scénographes au sein des établissements de Paris Musées qui leur demande désormais d’imaginer des dispositifs qui pourront être au moins partiellement réutilisés pour deux voire trois expositions tout en étant pertinentes pour chacune).
Des expérimentations, souvent menées par des structures dédiées ou par des institutions en collectif favorisent ces décloisonnements et la collaboration avec des chercheur·euses.
De nouveaux métiers (écoconseillers, référents en responsabilité sociétale des organisations) apparaissent. Plusieurs politiques publiques ont accompagné et soutenu ces processus ces dernières années, souvent par des appels à projets, des guides ou des projets innovants tels que les résidences vertes.
Les métiers du musée révèlent de puissantes compétences, non seulement compatibles, mais favorisant les démarches écologiques. Trois principes partagés entre conservation préventive et écoresponsabilité apparaissent centraux : la durabilité, la sobriété et l’adaptation aux risques. La redirection écologique opérée par les missions et les normes muséales, plutôt que contre elles, semble ainsi produire les transformations les plus ambitieuses, les plus innovantes et les plus pérennes.
Notons que les approches françaises et canadiennes, principalement présentées dans l’ouvrage, comportent des nuances. Les musées québecquois étudiés ont une approche plus large, socio-écologique, intégrant l’ensemble des 17 Objectifs de développement durable (ODD), y compris les enjeux éducatifs, participatifs, inclusifs et décoloniaux. L’approche française sépare davantage les contenus de programmation et l’approche technique de la sobriété. Or, le « plafond de verre » qui semble se profiler invite à cumuler les deux approches pour une redirection écologique globale et robuste.
De nombreux professionnels font part aujourd’hui de leur frustration : ils atteignent un plafond de verre, une fois réalisés les bilans carbone (dont plus de 80 % concernent les déplacements des visiteurs), les économies d’énergie et les dispositifs de réemploi. Les politiques publiques et l’engouement culturel baissent, les attaques contre les faits scientifiques relatifs au dérèglement climatiques sont nombreuses.
Les musées ont progressé en matière « d’efficacité écologique », ce qui leur permet de poursuivre le même niveau d’activité en utilisant moins d’énergie et de ressources, mais au risque de produire « un effet rebond » : cela « coûte moins », donc on fait plus. Encore trop rares sont ceux qui assument véritablement l’objectif de sobriété qui consiste à ralentir l’activité (allonger la durée des expositions, diminuer le nombre d’œuvres, les faire venir de moins loin) mais aussi à réinterroger la programmation, sa pertinence, son audience à l’aune des enjeux socio-écologiques.
Cela nécessite de repenser profondément, avec l’ensemble des professionnels, financeurs, territoires et publics, les projets scientifiques et culturels pour faire d’autres types de propositions, créer d’autres rituels, activer de nouvelles valeurs, rompre avec la logique « extractiviste » inhérente au musée moderne occidental – cette habitude de prélever des œuvres ou des objets pour les faire venir souvent de loin jusqu’à nos musées.
Deux pistes sont explorées en ouverture de l’ouvrage. La première est celle d’un musée conforté dans ses capacités à participer au soin des personnes et des écosystèmes et qui pourrait aussi « accepter » que les populations lui portent des attentions d’un nouveau type, plus actives, plus « dialoguantes ». Un musée engagé et, pour ou dans lequel on s’impliquerait, notamment sur les questions écologiques.
La seconde est très concrète. Au-delà de la sobriété volontaire, c’est à l’adaptation urgente au changement climatique que sont confrontés les musées avec l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes de fortes chaleurs ou de pluie intense. L’étude menée par les Augures et Écoact montre que, en 2050, plus de 50 % des musées de France métropolitains connaîtront une hausse d’au moins 5 jours du nombre de jours très chauds et que 38 sont d’ores et déjà exposés directement au recul du trait de côte.
Les musées doivent mener des études de vulnérabilité afin de s’adapter (pour le bien des œuvres mais aussi des personnels et des publics) et d’intégrer ces enjeux au sein de leurs projets culturels et scientifiques. Garantir artificiellement la stabilité climatique devient une gageure, il faut penser différemment : en imaginant une autre saisonnalité de la programmation (ne pas utiliser les salles sous verrière en été par exemple), en développant l’inertie thermique des bâtiments ou en créant des microclimats ciblés pour les œuvres les plus fragiles.
Cette situation peut être angoissante et conduire à des maladapations. Par exemple, face à la hausse des températures, on peut être tenté d’installer de nouvelles climatisations qui vont produire de la chaleur extérieure et des émissions.
Pourtant, certaines équipes cherchent désormais à réfléchir à une redirection du musée accompagnée d’une coopération pour participer à l’adaptation de leur territoire, en s’appuyant sur des compétences spécifiquement muséales (musées qui deviennent lieux refuges en cas de canicules, végétalisation des abords dans le respect de l’esthétique patrimoniale…).
Le rôle d’intérêt général du musée pourrait, sans être remis en cause, se développer pour participer à sa propre adaptation mais aussi à celle de son environnement et de ses publics.
Lucie Marinier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.05.2026 à 08:51
Les résidus de cocaïne dans les rivières et les océans modifient les déplacements des saumons

La présence croissante de drogues dans les milieux aquatiques n’est plus anecdotique. Une nouvelle étude menée en Suède montre que, même à faibles doses, ces substances peuvent perturber les déplacements de poissons et potentiellement fragiliser des espèces déjà sous pression.
Du poisson ou des requins sous cocaïne : l’image semble tout droit sortie d’un scénario hollywoodien, mais la réalité est bien moins divertissante. De plus en plus souvent, les scientifiques détectent de la cocaïne et d’autres drogues puissantes dans les milieux aquatiques et les retrouvent jusque dans le cerveau et le corps des animaux sauvages.
Une étude de 2024 menée au Brésil a fait les gros titres après avoir mis en évidence la présence de cocaïne dans les muscles et le foie de requins sauvages capturés au large de Rio de Janeiro. Si cela peut surprendre, cette découverte reflète un phénomène plus large et en expansion : les drogues consommées par les humains se retrouvent désormais dans les rivières, les lacs et les océans du monde entier.
Dans notre nouvelle étude, publiée récemment dans Current Biology, nous avons cherché à comprendre ce que cela implique pour la faune sauvage.
Nous avons étudié comment des concentrations de cocaïne comparables à celles observées dans l’environnement influencent le comportement des poissons à l’état sauvage. Nous nous sommes également intéressés à une substance appelée benzoylecgonine, principal composé résiduel issu de la dégradation de la cocaïne par l’organisme.
Pour cela, nous avons mené une expérience dans le lac Vättern, en Suède, le deuxième plus grand lac du pays, où nous avons suivi de jeunes saumons atlantiques pendant huit semaines.
À l’aide d’implants chimiques à libération lente, nous avons exposé les poissons soit à la cocaïne, soit à la benzoylecgonine, puis suivi leurs déplacements grâce à la télémétrie acoustique. Cette méthode nous a permis d’observer leur comportement en milieu naturel, plutôt que dans des bassins de laboratoire.
Ce que nous avons observé est frappant. Les poissons exposés à la benzoylecgonine parcouraient jusqu’à 1,9 fois plus de distance par semaine que les poissons non exposés et se dispersaient jusqu’à 12,3 kilomètres plus loin à travers le lac. Les poissons exposés à la cocaïne présentaient une tendance similaire, mais l’effet était plus faible et moins constant.
Comment ces substances se retrouvent-elles dans les environnements aquatiques ?
Après consommation, la cocaïne est rapidement dégradée par l’organisme, principalement en benzoylecgonine. Des composés de ce type – résidus issus de la transformation d’une substance par le corps – sont appelés des métabolites. La drogue initiale comme son métabolite sont ensuite excrétés et rejoignent les systèmes d’eaux usées.
Or, les stations d’épuration ne sont pas conçues pour éliminer complètement ces composés : ils traversent donc les traitements et sont rejetés dans les rivières, les lacs et les eaux côtières.
Ce phénomène n’a rien de localisé. La cocaïne est désormais l’une des drogues illicites les plus fréquemment détectées dans les milieux aquatiques à l’échelle mondiale.
Une analyse globale a mis en évidence des concentrations moyennes dans les eaux de surface d’environ 105 nanogrammes par litre pour la cocaïne et 257 nanogrammes par litre pour la benzoylecgonine, avec des pics atteignant plusieurs milliers de nanogrammes. Si ces niveaux restent faibles, ils suscitent néanmoins des inquiétudes, car ces composés ciblent des systèmes cérébraux partagés par de nombreux animaux : même à faibles doses, ils peuvent donc potentiellement affecter la faune sauvage.
Les changements de comportement comptent parmi les indicateurs les plus précoces et les plus sensibles d’une perturbation environnementale affectant la faune. Ils peuvent influencer des fonctions essentielles, depuis la recherche de nourriture et l’évitement des prédateurs jusqu’aux interactions sociales, à la reproduction et à la survie.
Lorsque des contaminants modifient les comportements, leurs effets peuvent se répercuter bien au-delà de l’individu. De légers changements dans la manière dont les animaux se déplacent, s’alimentent ou réagissent aux menaces peuvent, à plus grande échelle, affecter la dynamique des populations, les interactions entre espèces et le fonctionnement des écosystèmes dans leur ensemble.
Les changements que nous avons observés dans la manière dont les poissons se déplacent dans leur environnement après une exposition à la cocaïne pourraient entraîner une dépense énergétique accrue, une fréquentation d’habitats de moindre qualité ou encore une exposition plus importante au risque de prédation.
Pour des espèces comme le saumon atlantique, déjà soumises aux pressions du changement climatique, de la perte d’habitat et d’autres polluants, même de légères perturbations comportementales peuvent venir aggraver les difficultés auxquelles elles sont confrontées.
L’un des résultats les plus surprenants de notre étude est que la benzoylecgonine a eu un effet plus marqué sur le comportement des poissons que la cocaïne elle-même. C’est un point crucial, car les évaluations des risques environnementaux se concentrent généralement sur les substances consommées par les humains, comme la cocaïne, plutôt que sur celles qu’ils rejettent ensuite, comme la benzoylecgonine.
Or ces métabolites sont souvent plus abondants et plus persistants dans les milieux aquatiques. Nos résultats suggèrent que nous sous-estimons peut-être les risques écologiques liés à ces polluants.
Notre étude s’est concentrée sur le comportement, et non sur les effets à long terme sur la santé. Nous n’avons pas encore évalué si ces changements influencent la survie ou la reproduction.
Cependant, des travaux antérieurs montrent que la cocaïne et des composés apparentés peuvent modifier la chimie du cerveau, accroître le stress oxydant et perturber le métabolisme énergétique chez les animaux aquatiques. Ces processus étant étroitement liés à la santé et à la condition physique, ils laissent entrevoir des effets plus larges.
L’idée de « poissons sous cocaïne » peut faire sourire, mais elle renvoie à un problème bien plus vaste. Les milieux aquatiques sont de plus en plus contaminés par des mélanges complexes de substances d’origine humaine, des médicaments aux drogues illicites. Beaucoup de ces composés sont biologiquement actifs à de très faibles concentrations, et nous commençons à peine à en comprendre les effets.
Marcus Michelangeli travaille pour Griffith University. Il a reçu un financement et un soutien à la recherche du Conseil suédois de la recherche Formas (2022-00503), ainsi que du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre d’une bourse Marie Skłodowska-Curie (101061889) pour mener ces travaux.
Jack Brand travaille pour l’Université suédoise des sciences agricoles et reçoit un financement du Conseil suédois de la recherche Formas (2024-00507). Il occupe également un poste de chercheur invité à l’Institute of Zoology de la Zoological Society of London.
30.04.2026 à 09:45
Mesurer l’invisible : ce que l’écorce des arbres nous apprend de la pollution de l’air à Paris
Les particules fines et ultrafines issues du trafic routier sont parmi les polluants les plus nocifs pour la santé. Elles sont aussi les plus difficiles à mesurer à l’échelle d’un quartier. À Paris, un projet de sciences participatives montre comment des citoyennes et des citoyens, en prélevant l’écorce des platanes qui peuplent la ville, peuvent compléter les dispositifs officiels et produire des données utiles à l’action publique.
Dans les grandes villes, la pollution de l’air est surveillée par des stations fixes, par exemple celles d’Airparif en Île-de-France, qui permettent le suivi assez fin de différents types de polluants et de modéliser les tendances générales. Ces stations sont encore trop peu nombreuses pour rendre compte de l’exposition réelle des populations, rue par rue.
Cette limite est particulièrement problématique pour la fraction inorganique des particules fines (de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres) et ultrafines (plus petites que 0,1 micromètre). Par « fraction inorganique », on entend les particules minérales ne contenant pas de carbone. Elles sont d’origine soit primaire (érosion des sols, particules métalliques liées à l’usure des plaquettes de frein…), soit secondaire, formées à partir d’autres polluants gazeux. Ces particules sont étroitement liées au trafic routier et associées à des effets sanitaires majeurs. Or, à l’heure actuelle, une seule station de mesure fixe est opérationnelle dans Paris.
Pourtant, la mesure devrait guider l’action : urbanisme, aménagements cyclables, piétonisation ou régulation du trafic reposent sur des données souvent trop parcellaires pour éclairer des décisions locales.
Notre recherche, publiée dans la revue Community Science, s’appuie sur un constat simple : les arbres enregistrent la pollution de leur environnement immédiat. Les particules issues du trafic se déposent sur l’écorce, qui agit comme un capteur passif intégrant la pollution sur plusieurs mois. Cela en fait un indicateur pertinent pour évaluer une exposition chronique.
Dans le cadre du projet Ecorc’Air, des volontaires collectent, chaque printemps, au moment de l’exfoliation annuelle, des fragments d’écorce de platanes, arbre omniprésent le long des rues – et notamment au sein de la capitale parisienne, qui abrite plus de 40 000 platanes.
Ces échantillons sont ensuite transmis en laboratoire, où ils sont analysés. La mesure d’une propriété physique particulière de l’échantillon, la susceptibilité magnétique, permet d’estimer la quantité de particules métalliques déposées. Ces dernières sont directement liées aux émissions du trafic automobile.
À lire aussi : Pollution de l’air en ville : cartographie, microcapteurs et sciences participatives
Sur plusieurs milliers d’échantillons collectés depuis 2016, nous montrons que ce signal magnétique est fortement corrélé à la présence de métaux, dont certains peuvent se révéler toxiques en fonction de leur nature et des doses inhalées. Le protocole mis en place, très accessible même sans connaissances préalables, permet de cartographier la pollution à une échelle très fine, de l’ordre de quelques dizaines de mètres.
Grâce à cet échantillonnage massif, rendu possible par la participation citoyenne, plusieurs observations ont pu être faites :
d’abord, il existe des « points noirs » persistants. Certaines zones parisiennes présentent des niveaux élevés et récurrents de pollution en particules métalliques depuis le début du suivi : il s’agit des quais à forte circulation (la voie Georges-Pompidou sur sa portion carrossable, par exemple), des abords du périphérique et des axes congestionnés. À l’inverse, les parcs et les espaces éloignés du trafic affichent des niveaux relativement faibles. Ces cartes permettent d’identifier des priorités d’intervention, là où les stations de surveillance classiques ne suffisent pas.
Ensuite, la pollution décroît rapidement avec la distance. Nos données montrent une diminution nette de la contamination en particules dès que l’on s’éloigne de la chaussée, surtout dans les premiers mètres. Cela confirme l’importance du choix de l’implantation des trottoirs et des pistes cyclables vis-à-vis des barrières naturelles (haies ou arbustes) et des zones de repos (espaces où l’on trouve par exemple des bancs).
À lire aussi : Pourquoi prendre le métro nous expose à davantage de particules fines
L’un des résultats les plus frappants concerne l’organisation très concrète de l’espace public. Sur plusieurs grands axes parisiens, notamment le boulevard Saint-Germain, nous avons comparé les niveaux de pollution enregistrés par les arbres selon la configuration de la voie la plus proche : circulation automobile générale (configuration notée A sur le schéma ci-dessous), voie bus-taxi (C), voie partagée bus-vélo-taxi (D) ou présence d’une file de stationnement entre la chaussée et le trottoir (B).
Les différences observées sont nettes. Les arbres situés au plus près des voies de circulation automobile présentent systématiquement les valeurs de susceptibilité magnétique les plus élevées. À l’inverse, lorsqu’un élément (haie naturelle, véhicule stationné) sépare la chaussée du trottoir, les niveaux mesurés dans l’écorce sont significativement plus faibles. Cette diminution est suffisamment marquée pour être statistiquement robuste sur l’ensemble des données collectées en 2020 et 2021.
Cette observation suggère que les véhicules en stationnement jouent un double rôle. D’un côté, ils augmentent la distance entre la source d’émission et les piétons et piétonnes et, de l’autre, ils constituent un obstacle physique à la projection directe des particules métalliques issues du trafic vers les trottoirs. Cet effet de « paravent » réduit l’exposition des piétons et piétonnes de manière comparable à celle obtenue en s’éloignant de plusieurs mètres de la chaussée.
Notre point n’est pas ici de promouvoir la généralisation de places de stationnement le long des rues, qui favoriserait les déplacements en voiture, mais de pointer l’intérêt de penser une réelle séparation entre la chaussée et les piétons et piétonnes. À l’inverse, les voies partagées avec les bus et les taxis, souvent présentées comme favorables aux mobilités actives, restent associées à des niveaux élevés de pollution particulaire.
Ces résultats, intuitifs en apparence, sont pourtant rarement objectivés par des données à haute résolution spatiale. Ils montrent que des choix d’aménagement très concrets – plans de stationnement, élargissement des trottoirs, séparation réelle des pistes cyclables, séparation spatiale des zones piétonnes et du trafic routier, projets de végétalisation… – ont des effets mesurables sur l’exposition quotidienne des populations.
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Un tel niveau de détail n’aurait pas été possible sans la participation massive de volontaires. Les réseaux de surveillance réglementaires, indispensables pour suivre les tendances de fond, reposent sur un nombre limité de stations fixes. À Paris, comme dans la plupart des grandes villes, celles-ci sont trop espacées pour rendre compte des contrastes fins liés à la morphologie des rues, à l’intensité locale du trafic ou aux choix d’aménagement.
Le projet Ecorc’Air repose sur une logique différente : multiplier les points de mesure simples, robustes et comparables dans le temps. En mobilisant des bénévoles pour collecter des échantillons d’écorce de platanes à hauteur de respiration, il a été possible de constituer, année après année, une base de données accessible de plusieurs milliers de points, couvrant des quartiers entiers et permettant des comparaisons temporelles.
Résultats collectés par le projet Ecorc’Air entre 2016 et 2025
Cette approche présente un second avantage souvent sous-estimé : elle transforme la production de données en objet de dialogue. Les lieux de prélèvement ne sont pas ciblés uniquement par les équipes de recherche, mais également par les volontaires et les collectivités, en fonction de leur expertise sur leurs lieux de vie, de leur perception des nuisances, de leurs usages quotidiens ou de leurs questionnements sur des projets urbains en cours. Ce croisement entre savoirs scientifiques et expériences locales enrichit l’interprétation des données et renforce leur légitimité sociale.
Les entretiens menés par l’équipe scientifique dans le cadre du projet montrent d’ailleurs que les motivations à participer sont diverses. Certaines personnes s’engagent par curiosité scientifique, d’autres par inquiétude pour leur cadre de vie ou simple souhait d’amélioration de leur environnement. Du côté des collectivités, l’intérêt tient autant à la production de données environnementales qu’à la capacité à instaurer un lien avec les habitants et habitantes autour d’enjeux environnementaux et sanitaires majeurs. Les sciences participatives ne sont donc pas seulement un outil de mesure : elles deviennent un dispositif d’intermédiation entre science, population et action publique.
Pour les pouvoirs publics, la leçon est claire : il existe aujourd’hui des moyens complémentaires peu coûteux et éprouvés permettant de documenter l’exposition réelle des populations à la pollution liée au trafic. Sans se substituer aux réseaux officiels, ces démarches permettent d’identifier des zones à enjeu, d’évaluer l’impact d’aménagements urbains et de suivre des évolutions dans le temps à une échelle pertinente pour l’action locale.
Les résultats obtenus à Paris montrent que certaines zones restent durablement exposées, malgré une baisse globale des concentrations mesurées à l’échelle de la ville. Ils suggèrent également que des choix d’aménagement apparemment secondaires – emplacement des pistes cyclables, organisation du stationnement, largeur des trottoirs… – peuvent avoir des effets significatifs pour ce qui est de l’exposition aux particules inorganiques des passants et passantes.
Dans un contexte où les recommandations sanitaires internationales sont de plus en plus strictes et où la demande sociale de transparence environnementale s’accroît, ces données fines constituent un appui précieux à la décision. Elles permettent de dépasser les débats trop généraux sur la pollution pour entrer dans une logique d’action ciblée concrète, territorialisée et discutée, en concertation avec les usagers et usagères.
À terme, l’enjeu n’est pas seulement de mieux mesurer, mais de mieux décider. Les sciences participatives, intégrées aux politiques publiques, peuvent contribuer à combler un angle mort majeur de la gouvernance environnementale : celui de l’exposition quotidienne, réelle, vécue, à l’échelle de la rue. À Paris, mais aussi dans d’autres villes européennes, l’intérêt pour ce type de démarches grandit. L’enjeu n’est plus seulement de mesurer, mais de transformer ces données en leviers d’action, à l’échelle des quartiers.
Sivry Yann a reçu des financements de l'Agence Nationale pour la Recherche, du CNRS et de la Fondation Université Paris Cité.
Aude Isambert a reçu des financements du CPT (Centre des Politiques de la Terre) de l'Université Paris Cité (StratEx-IdEx).
Claire Carvallo a reçu des financements du CNRS.
Laure Turcati a reçu des financements à travers le réseau Science Ensemble du label SAPS de Sorbonne Université et de l’Etat au titre de France 2030 dans le cadre du projet SOUND porté par l’Alliance Sorbonne Université.
Christine Franke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.