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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

24.09.2026 à 11:39

Baleines, mangroves, phytoplancton… captent-ils vraiment notre CO₂ ?

Marina Lévy, Directrice de l'Institut de l'Océan, océanographe, Sorbonne Université; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Laurent Bopp, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); École normale supérieure (ENS) – PSL; Académie des sciences
Laure Resplandy, Professeur, Princeton University
Les écosystèmes marins – des mangroves aux baleines, en passant par le phytoplancton –contiennent du carbone, mais gare à ne pas en tirer les mauvaises conclusions.

Texte intégral (2666 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les écosystèmes marins – des mangroves aux baleines, en passant par le phytoplancton – contiennent du carbone et le font circuler dans l’océan. Certains en concluent, un peu rapidement, que protéger la biodiversité marine permet de limiter le changement climatique.

  • Cet argument est inexact : cela ne permettrait pas nécessairement de retirer de l’atmosphère l’excédent de CO₂ produit par les activités humaines. En effet, augmenter ou restaurer la biomasse marine n’accroîtrait que très faiblement la capacité globale de l’océan à absorber nos émissions.

  • Nous mettons en garde contre de telles approches. D’autant plus que cet argument n’est pas nécessaire : la biodiversité marine mérite d’être préservée indépendamment de son impact sur le cycle du carbone.


Une baleine peut peser plusieurs dizaines de tonnes et contient du carbone. Les mangroves captent du CO₂ et ces écosystèmes sont particulièrement efficaces pour stocker ce carbone dans le sol. Le phytoplancton absorbe du CO₂ par photosynthèse et alimente une « pompe biologique » qui transporte du carbone vers les profondeurs de l’océan.

Tout cela est vrai. De là à conclure hâtivement que protéger les baleines, restaurer les mangroves ou préserver le phytoplancton permettrait à l’océan d’absorber une part importante du CO₂ que nous émettons et ainsi de limiter le changement climatique, il n’y a qu’un pas. Un pas qui est souvent franchi – à tort – dans les discours visant à protéger l’océan.

Ces dernières années, en effet, cette idée s’est imposée à travers des expressions particulièrement évocatrices. Les baleines sont présentées comme des espèces « ingénieures » de l’océan et, de plus en plus, comme des puits de carbone en puissance. Les mangroves, les herbiers marins ou les marais salants sont de plus en plus souvent présentés comme de puissantes solutions de « carbone bleu ».

Derrière ces exemples s’est installée l’idée que nous aurions besoin d’un océan « en bonne santé » pour nous protéger du changement climatique. Ce récit est séduisant parce qu’il permet de réunir deux impératifs : protéger la biodiversité et lutter contre le changement climatique. Mais que signifie un océan « en bonne santé » lorsqu’on parle de carbone ?

Ce discours entretient une confusion entre deux choses très différentes : le rôle essentiel du vivant dans le cycle naturel du carbone océanique et le mécanisme par lequel l’océan absorbe aujourd’hui une partie du CO₂ supplémentaire que les activités humaines injectent dans l’atmosphère.

Dans une étude récemment publiée dans la revue scientifique Science Advances, nous avons remis à plat l’ensemble du cycle du carbone océanique, depuis le carbone dissous dans l’eau de mer jusqu’au phytoplancton, aux poissons, aux baleines et aux écosystèmes côtiers. Les ordres de grandeur qui en ressortent permettent de porter un nouveau regard sur ces idées devenues très populaires.

L’océan, un immense réservoir de carbone… dont une fraction à peine se trouve dans le vivant

Commençons par regarder où se trouve le carbone dans l’océan. L’océan contient environ 37 570 milliards de tonnes (gigatonnes) de carbone. Mais l’immense majorité de ce carbone n’est pas contenue dans les organismes vivants : environ 37 563 gigatonnes de ce carbone (soit 99,98 %) se trouvent sous des formes non vivantes, essentiellement du carbone inorganique dissous dans l’eau de mer.

Les mangroves captent du CO₂ par photosynthèse et stockent une partie de ce carbone dans leur biomasse et dans les sols côtiers. Judith Rosentreter/Southern Cross University

À côté, les stocks contenus dans le vivant paraissent minuscules : environ 5,9 gigatonnes dans l’ensemble de la biomasse marine (bactéries, plancton, poissons et autres animaux marins) et 3,3 gigatonnes dans les écosystèmes côtiers dits de « carbone bleu », c’est-à-dire essentiellement les mangroves (2,6 gigatonnes), mais aussi les marais salants (0,1 gigatonne), les herbiers marins (0,2 gigatonne) et les macroalgues (0,4 gigatonne).

Cela ne signifie pas que le vivant ne joue pas un rôle majeur dans le cycle du carbone, bien au contraire. Le phytoplancton prélève du CO₂ par photosynthèse. Une partie de la matière organique ainsi produite quitte les eaux de surface et est transportée vers les profondeurs, avant d’être en grande partie reminéralisée. Cette « pompe biologique » contribue puissamment à maintenir beaucoup plus de carbone dans les profondeurs qu’à la surface.

Fonctionnement de la pompe biologique de carbone dans l’océan.

Mais il s’agit là du cycle naturel du carbone : le carbone organique qui descend vers les profondeurs est, en grande partie, reminéralisé et transformé en carbone inorganique dissous, dont une partie finit par être ramenée vers la surface par la circulation océanique.

La question qui nous intéresse, dans le cadre du changement climatique, est différente : quels mécanismes permettent l’absorption par l’océan d’une partie du CO₂ supplémentaire que nous émettons ?

Le puits de carbone océanique, très différent du puits de carbone terrestre

Depuis le début de l’ère industrielle, la concentration de CO₂ dans l’atmosphère augmente. Ce déséquilibre entre l’atmosphère et l’océan entraîne une augmentation du transfert de CO₂ vers l’océan. Une fois dissous, une partie de ce carbone est transportée vers l’intérieur de l’océan par la circulation. C’est ce que l’on appelle le puits de carbone océanique : l’absorption nette par l’océan d’une partie du CO₂ ajouté à l’atmosphère par les activités humaines.

Au cours des dix dernières années, ce puits a capté environ 2,7 gigatonnes de carbone par an, environ 2,5 dans l’océan ouvert et 0,2 dans les eaux côtières. Il est essentiellement dû à des processus physico-chimiques : l’augmentation du CO₂ atmosphérique accroît son transfert vers l’océan, sa chimie permet de le stocker en grande quantité sous forme dissoute et la circulation océanique l’entraîne vers les profondeurs de l’océan.

C’est une différence importante avec ce qui se passe sur les continents. Lorsque la concentration de CO₂ augmente dans l’atmosphère, elle stimule la photosynthèse des plantes. Cet effet fertilisant du CO₂ contribue au puits de carbone terrestre, dont la taille est assez proche, en ordre de grandeur, de celle du puits de carbone océanique.

Mais dans l’océan, l’augmentation du CO₂ dissous ne provoque pas, à l’échelle globale, d’augmentation comparable de la photosynthèse du phytoplancton. Le carbone inorganique est déjà très abondant dans l’eau de mer et la croissance du phytoplancton est généralement limitée par d’autres facteurs : la lumière et surtout la disponibilité de nutriments, comme l’azote, le phosphore ou le fer.

Autrement dit, le vivant joue un rôle fondamental dans la répartition naturelle du carbone dans l’océan, mais ce sont les mécanismes physico-chimiques qui sont le moteur du puits de carbone qui capte l’excédent de carbone anthropique depuis le début de l’ère industrielle. Cette distinction est importante, car elle change la manière dont on interprète les effets de la dégradation ou de la restauration des écosystèmes marins.


À lire aussi : Éliminer le CO₂ grâce au puits de carbone océanique, une bonne idée ?


Restaurer les écosystèmes peut-il renforcer ce puits ?

Revenons aux baleines et aux mangroves. Les activités humaines ont incontestablement réduit la quantité de carbone contenue dans les écosystèmes marins. La biomasse des écosystèmes de « carbone bleu » a ainsi perdu environ 0,45 gigatonne de carbone par rapport à son état antérieur aux perturbations humaines – dont 0,25 pour les seules mangroves –, soit un peu plus de 10 %. La perte est estimée à 0,12 gigatonne pour le reste de la biomasse marine, soit environ 2 %. On estime donc la perte totale à 0,57 gigatonne de carbone.

Les baleines offrent un exemple particulièrement frappant. La biomasse de l’ensemble des mammifères marins ne contient aujourd’hui qu’environ 0,004 gigatonne de carbone. La chasse, principalement la chasse à la baleine, aurait fait disparaître environ 0,016 gigatonne de carbone. Il y aurait donc aujourd’hui, selon ces estimations, cinq fois moins de baleines ! Les incertitudes sont importantes, mais l’ordre de grandeur est instructif.

Mais comparons maintenant ces pertes à ce qui s’est passé, simultanément, dans le gigantesque réservoir de carbone non vivant. Depuis le début de l’ère industrielle, l’océan a accumulé environ 167 gigatonnes de carbone d’origine anthropique, essentiellement sous forme de carbone inorganique dissous. Cent soixante-sept milliards de tonnes, contre 0,57 : les ordres de grandeur ne sont tout simplement pas les mêmes.

On comprend alors pourquoi restaurer les écosystèmes marins ne peut avoir qu’un effet limité sur le puits de carbone océanique. Cela ne signifie pas que les quantités de carbone qu’ils contiennent ou qu’ils échangent avec l’atmosphère sont négligeables, mais que celles-ci ne sont pas du même ordre de grandeur. La dégradation des écosystèmes de carbone bleu aurait réduit d’environ 0,1 gigatonne de carbone par an leur absorption nette de CO₂ atmosphérique, ce qui doit être comparé aux 2,7 gigatonnes par an capturées par le puits de carbone océanique. Restaurer intégralement ces écosystèmes ne transformerait donc pas radicalement la capacité de l’océan à absorber nos émissions de CO₂.

Dans un scénario optimiste de restauration, l’absorption supplémentaire de carbone représenterait environ 1 % des émissions anthropiques actuelles. Quant aux baleines, le rétablissement des populations à leurs niveaux antérieurs à la chasse industrielle aurait un effet infime sur le bilan global du carbone. Il en va de même pour la pêche, qui prélève chaque année environ 0,015 gigatonne de carbone sous forme de poissons, soit une quantité très faible au regard des flux du cycle global du carbone. Réduire la pêche peut être indispensable pour restaurer certaines populations et préserver le fonctionnement des écosystèmes marins, mais il ne faut pas en attendre un effet très fort sur le puits de carbone océanique, contrairement à ce qui est parfois suggeré.


À lire aussi : Océans : les poissons, un puits de carbone invisible menacé par la pêche et le changement climatique


Protéger les écosystèmes marins pour les bonnes raisons

Faut-il en conclure que restaurer les mangroves, protéger les baleines ou préserver les écosystèmes marins ne sert à rien ? Bien sûr que non.

Les écosystèmes marins abritent une biodiversité irremplaçable, fournissent de la nourriture à des milliards de personnes et soutiennent de nombreuses activités économiques. Les mangroves, les marais salants ou les herbiers contribuent également à protéger les littoraux contre l’érosion et les submersions. Préserver des écosystèmes fonctionnels est aussi essentiel pour leur permettre de résister autant que possible aux bouleversements provoqués par le changement climatique.

Mais présenter leur protection avant tout comme une solution permettant de capter davantage de CO₂ peut devenir contre-productif. Cela conduit à leur attribuer un potentiel d’atténuation du changement climatique que les ordres de grandeur ne justifient pas.

La protection de la biodiversité marine et la lutte contre le changement climatique sont évidemment liées. Le changement climatique transforme déjà profondément les écosystèmes marins, et réduire les émissions de gaz à effet de serre est indispensable pour limiter ces bouleversements. Mais cela ne signifie pas que restaurer ces mêmes écosystèmes puisse, en retour, compenser une part importante de nos émissions.

Vouloir faire de la protection de l’océan une solution d’atténuation du changement climatique risque même de brouiller deux impératifs qui se suffisent à eux-mêmes : protéger les écosystèmes marins parce qu’ils sont essentiels au fonctionnement de l’océan et aux sociétés humaines d’une part, et réduire nos émissions de CO₂ parce que c’est le principal levier dont nous disposons pour limiter le changement climatique d’autre part. Les baleines, les mangroves ou le phytoplancton ne compenseront pas le carbone que nous continuons à émettre et n’ont pas à absorber notre CO₂ pour mériter d’être protégés.

The Conversation

Marina Lévy a reçu des financements de l'ANR

Laurent Bopp a reçu des financements de l'union européenne, de l'ANR et de Schmidt Sciences.

Laure Resplandy a reçu des financements de l'Université de Princeton et de l'ENS.

23.09.2026 à 15:49

Fusion IRD-CNRS : les spécificités de l’IRD qui seraient perdues à la suite du projet de réorganisation

Alexis Drogoul, Senior Researcher, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Arthur Brugière, Research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Edi Prifti, Senior research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jean-Daniel Zucker, Senior research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jihad Zahir, Professeure, Université Cadi Ayyad
Mamadou Sy, Professeur, Université Gaston Berger
Ramsès Djidjou-Demasse, Senior Researcher, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Avec l’absorption de l’IRD par le CNRS, la recherche française perdrait le bénéfice de quatre-vingts ans de présence sur le terrain dans les pays du Sud.

Texte intégral (4883 mots)
L’IRD entretient une infrastructure cruciale de partenariats scientifiques équitables internationaux avec, notamment, 35 représentations dans près de 50 pays (sur cette photo, le siège de l’IRD à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône). Jean-Baptiste Avril/IRD

L’ESSENTIEL

  • En pleine crise climatique, le gouvernement français envisage l’absorption de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), au nom de l’efficacité. Un projet de fusion qui interroge.

  • Les données publiques montrent, en effet, que l’IRD cible le développement durable, là où la recherche est rare, tandis que le CNRS privilégie l’excellence dans les pays déjà bien dotés en chercheurs.

  • Or, une fusion précipitée risquerait de détruire quatre-vingts ans de partenariats uniques avec les pays du Sud, un atout que le CNRS ne pourrait reconstruire qu’au prix d’efforts et de financements considérables.


À l’horizon 2027, le programme gouvernemental « État efficace » prévoit l’intégration de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Pourtant, ces instituts n’exercent pas le même métier.

Alors que le CNRS couvre l’ensemble du spectre scientifique, l’IRD porte un mandat rare à l’échelle mondiale : celui de co-construire avec les pays du Sud une science vouée au développement durable, sans jamais les réduire à de simples objets d’étude.

L’analyse des données publiques révèle que ce projet de fusion repose sur une complémentarité en trompe-l’œil. Au-delà des apparences, les différences méthodologiques, thématiques et géographiques sont profondes entre les deux organismes. Elles montrent que l’IRD détient une combinaison d’atouts irremplaçables, rendant sa dilution dans le CNRS particulièrement problématique.

Un mandat interdisciplinaire unique

Le mandat de l’IRD consiste à mener une recherche scientifique d’excellence en partenariat équitable avec les pays du Sud (zones intertropicales et méditerranéennes) et les territoires ultramarins français afin de répondre aux grands défis du développement durable.

Placé sous la tutelle conjointe du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace et du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, il a pour mission des « actions de recherche en coopération de longue durée », « en accord avec les États » partenaires. Doté d’un budget de 280 millions d’euros, il emploie 2 269 agents (dont 958 chercheurs) affectés pour 24 % d’entre eux hors France hexagonale.

Traiter des problèmes de développement durable oblige à croiser santé, urbanisme, écologie ou sciences sociales : c’est le propre des sciences de la durabilité. De fait, 38 % des publications de l’IRD couvrent au moins deux grands domaines scientifiques, contre 27 % pour le CNRS. Ce mandat façonne aussi la nature de la science produite (résistance aux antimicrobiens, tuberculose, maladies transmises par les moustiques, sécheresses). Autant de problèmes dont les partenaires du Sud ont malheureusement une expérience ancienne, et qui gagnent aujourd’hui l’Europe sous l’effet du changement climatique.


À lire aussi : Moustique-tigre : le changement climatique étend le risque de dengue à presque toute la France


Une base opérationnelle et diplomatique pour la recherche française

Un partenariat durable au Sud ne peut se piloter depuis la France : sans bureaux locaux, statut juridique ou accords-cadres, on s’expose à pratiquer une simple « recherche hélicoptère ».

L’IRD entretient cette infrastructure cruciale avec 35 représentations couvrant une cinquantaine de pays, contre 11 bureaux, dont quatre au Sud, pour le CNRS. Sur le terrain, l’IRD s’appuie sur 5,3 % de chercheurs expatriés (contre 0,7 % au CNRS) et 219 agents locaux, indispensables pour assurer l’administration, les essais cliniques ou les observations environnementales au long cours.

Grâce à cette infrastructure, l’IRD accomplit avec brio sa mission de recherche co-construite avec les pays du Sud. Les chiffres l’illustrent : pour les travaux menés avec l’Afrique subsaharienne (hors CNRS), l’institution du Sud occupe la première signature dans 51 % des cas.

Cette dynamique d’équité est durable, puisque 85 % des chercheurs ayant débuté au Sud y maintiennent une affiliation, généralement par l’intermédiaire des UMR. Mais elle bénéficie aussi à l’ensemble de la recherche française : l’IRD est ainsi associé à 24 % des publications du CNRS avec l’Afrique subsaharienne, 21 % de celles de l’Inserm, 35 % du Cirad et jusqu’à 56 % pour l’Université de Montpellier.

Cette empreinte singulière se traduit de manière très visible dans la géographie des collaborations scientifiques.

La dichotomie entre les deux instituts se reflète dans leur production scientifique : l’IRD réalise une part de copublications largement supérieure à celle du CNRS dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, à Madagascar, dans les pays andins et en Asie du Sud-Est, là où le CNRS concentre l’essentiel de ses collaborations avec l’Amérique du Nord, l’Europe, la Russie et la Chine. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

L’analyse de la carte des copublications par pays révèle une stricte division spatiale entre les deux instituts :

  • l’IRD domine massivement les collaborations – avec une part de deux à plus de cinq fois supérieure à celle du CNRS – dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, dans les pays andins ainsi qu’à Madagascar et en Asie du Sud-Est ;

  • le CNRS concentre à l’inverse sa part de copublications dans les pays de l’hémisphère Nord disposant déjà d’infrastructures massives, tels que les États-Unis, le Canada, la Russie, l’Europe, la Chine ou l’Australie.

Ce maillage territorial distinct confirme que l’infrastructure de l’IRD garantit le rayonnement de la France dans des pays du Sud global que les réseaux du CNRS peinent aujourd’hui à couvrir.


À lire aussi : Les critères d'évaluation académique ignorent les chercheurs africains qui ont un impact local, selon une étude


Une complémentarité plutôt qu’un doublon

Les laboratoires mixtes internationaux (LMI) et les jeunes équipes associées (JEAI) constituent les instruments phares de l’IRD pour structurer ce partenariat.

Contrairement aux UMR françaises, ces plateformes sont codirigées avec les institutions partenaires du Sud. En 2026, l’IRD compte 71 de ces dispositifs (33 LMI et 38 JEAI), dont 34 en Afrique subsaharienne. Si le CNRS dispose d’outils similaires avec ses 80 centre de recherches internationaux (CRI, ou IRL en anglais) et ses 27 unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (Umifre), la grande majorité d’entre eux se situe au Nord, avec environ 30 implantations au Sud.

L’ampleur de ce maillage est d’autant plus remarquable au regard des ressources humaines mobilisées : l’IRD a développé un savoir-faire lui permettant de maintenir un volume de dispositifs internationaux comparable à celui du CNRS avec des effectifs dix fois moindres.

Ces outils n’ont, de plus, pas la même vocation. Là où le CNRS vise l’excellence disciplinaire, l’IRD met clairement l’accent sur la coconstruction et le renforcement des capacités.

Comme le montre le graphe ci-dessous, les dispositifs de l’IRD s’implantent en effet dans des pays où la capacité de recherche est rare (médiane à environ 350 chercheurs par million d’habitants), ceux du CNRS là où elle est déjà dense (environ 4 900 par million). Complémentarité ne veut ainsi pas dire fusion possible, ni même souhaitable, car le métier des chercheurs de l’IRD dans ces différents dispositifs n’est au final pas le même que celui de leurs homologues du CNRS.

La carte des structures conjointes de recherche en 2026 illustre une stricte division spatiale : les dispositifs de l’IRD se déploient massivement dans les pays du Sud global pour y pallier la rareté de la recherche, tandis que les centres internationaux du CNRS s’implantent quasi exclusivement dans les pays disposant déjà d’infrastructures scientifiques denses. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Ainsi, dans les 20 % des pays les moins dotés, l’IRD collabore, par chercheur, sept fois plus que le CNRS, mais le fait autant dans les pays les mieux dotés. Autrement dit : là où la science est déjà dense, l’IRD fait ce que fait le CNRS ; là où elle est rare, il fait ce que le CNRS ne sait pas faire.

L’IRD gère également des instruments inédits à l’étranger pour le CNRS : 15 observatoires environnementaux et de santé au long cours (comme à Niakhar au Sénégal depuis 1962), ou encore la mise en place d’essais cliniques (sur le registre ClinicalTrials.gov, 55 % des essais associant l’IRD ont un site en Afrique subsaharienne, contre 3,5 % pour le CNRS). À l’inverse, 82 % des essais du CNRS se déroulent exclusivement en France, contre 3 % pour l’IRD. Dans tous ces cas, toute interruption d’une série d’observations serait très difficile à reconstituer rétroactivement.

La part des publications de l’IRD consacrées à la lutte contre le changement climatique est près de deux fois supérieure à celle du CNRS en 2024. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Si l’on s’intéresse aux pays où des catastrophes climatiques sont récemment survenues, les chiffres sont, là aussi, éloquents. En croisant plus de 2 000 événements recensés depuis 2000 avec la densité de chercheurs par million d’habitants, on observe que l’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays cumulant à la fois de nombreuses catastrophes climatiques et de faibles capacités de recherche locale.

Cet effort scientifique obéit à une logique de développement : rapporté à ses effectifs, l’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays frappés par les catastrophes climatiques et faiblement dotés sur le plan de la recherche. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

« Peu familier des enjeux d’une recherche avec les pays du Sud »

En 2021, la Cour des comptes recommandait bien un rapprochement, mais exigeait des garanties pour ne pas « réduire l’opération à la seule augmentation du potentiel de recherche du CNRS ». En particulier, elle recommandait de maintenir un institut identifiable par les partenaires étrangers, de conserver une cogouvernance avec les affaires étrangères et d’effectuer un fléchage des crédits d’aide publique au développement (APD) vers des activités de recherche en partenariat.

Le premier ministre Jean Castex admettait d’ailleurs :

« Le CNRS (…) est peu familier des enjeux d’une recherche pour et avec les pays du Sud. »

Et il concluait qu’une réflexion pouvait « néanmoins être engagée, dans l’objectif de mesurer concrètement avec les organismes concernés les plus-values éventuelles d’une telle restructuration ».

Or, selon l’Opinion, si le CNRS s’était à l’époque dit « prêt à l’intégration », il avait privilégié une approche s’apparentant plutôt à une dilution, en proposant de répartir les unités dans ses instituts existants plutôt que de créer une structure spécifique. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce que la Cour préconisait, et sans aucune analyse d’impact.

Aujourd’hui, rien ne semble avoir évolué. Aucune de ces exigences diplomatiques et financières n’apparaît dans la lettre de mission, qui semble privilégier un modèle d’intégration du même type que celle de l’ANRS au sein de l’Inserm, alors que l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS) est une agence de financement et non un organisme de recherche.

Quels coûts et quels bénéfices ?

L’argument budgétaire de la mission « État efficace » peine à convaincre. L’IRD ne représente que 7 % du budget et des effectifs du CNRS, pour un coût par agent similaire. Une fusion ne générerait aucune économie d’échelle sur la masse salariale. Au contraire, elle impliquerait des coûts de transition certains : harmonisation des systèmes d’information, révision des statuts du personnel local ou encore refonte des conventions bilatérales.

La Cour des comptes souligne d’ailleurs l’absence de chiffrage d’un tel rapprochement, estimant que les économies induites ne seraient ni assurées ni substantielles. L’unique piste d’économie avancée s’élève à 900 000 euros pour la mutualisation d’implantations à l’étranger. Outre le fait qu’on ignore si cette économie serait pérenne, elle représenterait à peine 0,3 % du budget annuel de l’IRD.

En rompant les contrats locaux, les financements et la confiance des partenaires, une fusion désorganiserait durablement les outils de l’IRD (LMI, JEAI, observatoires) et provoquerait une déperdition immédiate de compétences. Imposée à la hâte, elle ruinerait quatre-vingts ans d’ancrage stratégique au Sud, sacrifiant un atout que le CNRS serait probablement incapable d’absorber automatiquement, du moins si l’on en juge par le rythme de son développement en Afrique depuis 2006.

Au-delà de ces aspects structurels, il est tentant, vu le nom de la commission, de travailler alors sur l’efficacité de chacun des organismes, par exemple de comparer, à l’euro près, l’impact des investissements publics sur la recherche qu’ils produisent. Explorer les questions d’évaluation et d’impact de la recherche nous entraînerait ici dans des ramifications bien trop vastes. On peut néanmoins faire un constat simple à partir des données : un euro investi n’a clairement pas la même valeur selon l’endroit où il est employé.

Investir dans les pays du Sud où opère principalement l’IRD génère, à parité de pouvoir d’achat, des retombées pour le tissu local de la recherche jusqu’à deux fois supérieures à celles d’un investissement réalisé en France ou dans les pays privilégiés par le CNRS. La valeur marginale de ce financement y est de plus maximale, car elle permet de structurer des capacités de recherche qui n’existeraient pas autrement. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Là où l’IRD travaille, un euro va avoir, toutes proportions gardées et à parité de pouvoir d’achat, environ deux fois plus de retombées sur le tissu local de la recherche qu’en France. Et sa valeur marginale va être maximale : il va en effet financer un doctorant, un équipement, un dispositif ou une campagne de terrain qui n’existeraient pas autrement quand, en France, il s’ajoutera à un système déjà doté.

Décider sur la base d’une évaluation, et non avant

Notre analyse converge avec l’avis émis par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) en février 2026 : l’IRD est « clairement différencié du CNRS » et une réforme qui voudrait maximiser les effets positifs de la recherche devrait chercher à renforcer cette singularité plutôt qu’à l’affaiblir.

Face à l’apparente complexité de la recherche française, rechercher une meilleure lisibilité institutionnelle peut constituer un objectif légitime, à condition de ne pas effacer un acteur dont l’identité propre est une force, soulignée par des instances comme la Cour des comptes ou le HCERES. Or, imposer cette fusion à marche forcée, en ignorant leurs recommandations, sans véritable étude d’impact ou de définition claire de l’efficacité attendue, menace d’endommager irrémédiablement la confiance, les partenariats et les savoir-faire uniques tissés par l’IRD depuis des décennies sur le terrain.

Pourquoi ne pas fusionner et corriger ensuite ? Parce que les données montrent qu’il s’écoule, en médiane, près de quatre ans entre le montage d’un partenariat et sa première publication. Une décision prise début 2027 ne provoquerait d’impact visible sur la production ou la formation scientifique que dans les années 2030, au moment même où les problèmes de climat et d’habitabilité de la planète nécessiteront plus que jamais l’expertise de l’IRD. Mais il sera alors peut-être trop tard pour rebâtir ce qui risque d’être détruit aujourd’hui au nom de l’efficacité.


Cet article s’appuie sur le traitement de données publiques pour fournir une base factuelle au débat sur le projet de fusion IRD-CNRS. Par souci de transparence, nous précisons que des outils d’IA ont été utilisés pour analyser ces données et générer le dépôt. Notre démarche vise à mettre en lumière une différence de mission – excellence disciplinaire d’un côté, coconstruction de l’autre – sans aucune volonté de stigmatiser l’un ou l’autre de ces fleurons de la recherche française. Les données ont été publiées sur GitHub, où elles sont librement accessibles.


Les auteurs tiennent à remercier les responsables des centres et des thèmes de l’Unité mixte internationale Ummisco (IRD/SU) pour leurs multiples contributions à cet article :

Alassane Bah, Université Cheick Anta Diop, Dakar (Sénégal) ; Samuel Bowong, Université de Douala (Cameroun) ; Timothée Brochier, IRD (France) ; Awa Diattara, Université Gaston Berger, Saint-Louis (Sénégal) ; Khalil Ezzinbi, Université Cadi Ayyad, Marrakech (Maroc) ; Arnaud Grignard, IRD (France) ; Nghi Quang Huynh, Université de Can Thơ (Vietnam) ; Paulin Melatagia, Université Yaoundé 1 (Cameroun) ; Papa Ibrahima Ndiaye, Université de Bambey (Sénégal) ; Doanh Ngọc Nguyễn, VinUniversity, Hanoi (Vietnam) ; Nisrine Outada, Université Cadi Ayyad, Marrakech (Maroc) ; Youcef Sklab, IRD (France) ; Diane Tchuani, Université Yaoundé 1 (Cameroun).


Article mis à jour le 24 septembre 2026 : correction de plusieurs chiffres.

The Conversation

Alexis Drogoul a reçu des financements de l'ANR.

Edi Prifti a reçu des financements de l'ANR.

Jean-Daniel Zucker a reçu des financements de l'ANR.

Ramses Djidjou-Demasse a reçu des financements de l'ANR.

Arthur Brugière, Jihad Zahir et Mamadou Sy ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.


Texte intégral (991 mots)
Une femelle _Aedes albopictus_ se nourrissant de sang humain. James Gathany, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le moustique-tigre pourrait conquérir jusqu’à 96 % de la France hexagonale d’ici à 2085.

  • Dengue mais aussi Zika et chikungunya pourraient ainsi émerger sur presque tout l’Hexagone, montre une nouvelle étude

  • Les zones rurales et périurbaines seront les plus à risque.


Le moustique-tigre (Aedes albopictus) est arrivé accidentellement en France en 2004. Mais d’ici à 2085, on pourra le trouver dans tout l’Hexagone à l’exception des zones de haute montagne, et peut-être de certaines régions intérieures du nord. En conséquence, montre notre nouvelle étude, la dengue et les virus Zika et chikungunya transmis par cet insecte pourraient également se répandre dans toutes ces zones colonisées, hormis peut-être la côte de la Manche.

L’expansion de ces maladies est la conséquence directe du changement climatique, qui modifie la répartition géographique de différentes espèces, principalement par le biais de l’augmentation des températures, et continuera à le faire pendant encore plusieurs décennies.

Lorsque les températures de l’Hexagone se rapprochent de celles des régions tropicales, où le moustique-tigre a évolué pendant des milliers d’années, cet insecte se reproduit et se développe plus rapidement, vit plus longtemps et pique plus souvent. Comprendre ce changement est primordial pour prévenir le risque majeur qu’il représente pour la santé publique. C’est ce que nous avons voulu faire à travers notre nouvelle étude.

Comment ces prévisions ont-elles été réalisées ?

Pour cela, nous avons utilisé des modèles mathématiques qui permettent d’estimer la population de moustiques à un endroit donné à un moment précis. Ces modèles nous permettent de simuler l’évolution de ces peuplements de moustiques en utilisant des séries de projections météorologiques nous permettant de regrouper des paramètres comme la température, les précipitations, l’abondance des sites de reproduction…

Pour cette étude, nous avons utilisé des projections du GIEC pour les soixante prochaines années, qui varient en fonction des politiques climatiques futures : nous avons distingué un scénario « haute pression » (+ 3 °C et sur la période 2066-2085 par rapport à la période 1986-2005) et un scénario « moyenne pression » (+ 1,8 °C).

Ces deux trajectoires se traduisent directement sur l’expansion du moustique-tigre : dans le premier cas, entre 89 et 96 % du territoire deviendrait favorable à son implantation, dans le deuxième, cette expansion baisse à 72 %.

Ce que ces travaux nous permettent de comprendre

Si cette étude n’est pas la première à s’intéresser à l’impact du changement climatique sur les moustiques-tigres, elle propose cependant des prévisions d’une précision inédite pour le territoire hexagonal.

Elle nous permet ainsi de caractériser le risque épidémiologique en observant les différences de risque à différentes latitudes ainsi qu’entre les zones urbaines et périurbaines.

Bien que les villes hébergent davantage de moustiques, nos simulations montrent ainsi que les zones rurales et périurbaines seront plus vulnérables à la transmission que les grandes villes, car chaque moustique y pique un plus petit nombre de personnes de façon répétée, augmentant ainsi le potentiel de propagation.

Nous sommes également parmi les premiers à avoir étudié la possibilité de moustiques actifs toute l’année du fait d’hivers doux, qui leur permettraient de ne plus avoir besoin d’hiberner.

Comment poursuivre ces recherches ?

La France hexagonale va donc devoir composer avec le moustique-tigre. Pour minimiser les risques de transmission de maladie, des études à une échelle encore plus fines pourraient être d’une grande aide, afin de documenter l’interaction entre le moustique-tigre et l’humain en fonction de conditions locales telles que la végétalisation des villes, la gestion de l’eau, les pratiques de lutte contre les vecteurs. En comparant toutes ces données, nous pourrions ainsi identifier les pratiques qui minimisent les risques.

Parallèlement, il faut étudier la mise en œuvre opérationnelle des modèles, afin de mettre au point un outil que chaque citoyen pourrait consulter. À Montpellier (Hérault), la communauté des modélisateurs travaille en étroite collaboration avec les collectivités, les responsables de la santé publique et les agences de lutte contre les vecteurs afin de produire un outil adapté. Bientôt, nous pourrons ainsi, au-delà des prévisions météorologiques, proposer au public une « météo des moustiques ».


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Andrea Radici ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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