12.08.2026 à 15:21
Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ?
12.08.2026 à 15:21
Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ?
L’ESSENTIEL
La France est-elle vraiment bloquée devant à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique, comme l’affirmait, fin juin 2026, la ministre de la transition écologique Monique Barbut ?
Cette déclaration doit être forcément nuancée : le montant de la facture dépendra avant tout des arbitrages que nous réaliserons, tant aux niveaux national que local.
Tant que ceux-ci ne seront pas débattus publiquement, parler du coût de l’adaptation climatique en France reviendra à discuter de l’addition salée d’un repas dont on n’aurait même pas encore commandé les plats.
Fin juin 2026, en pleine canicule, la ministre de la transition écologique Monique Barbut, a affirmé que la France était face à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique. Or, si la hauteur du mur est bien connue quand on parle de décarbonation de l’économie
– notamment depuis la publication du rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz en 2023, les choses sont moins évidentes pour ce qui est de l’adaptation.
Certains pays se sont déjà posé ces questions, allant jusqu’au chiffrage consolidé des besoins d’adaptation. Au Royaume-Uni par exemple, les travaux menés sous la houlette du Committee on Climate Change
– l’équivalent britannique du Haut Conseil pour le climat – estiment à une fourchette d’environ 10 milliards à 11 milliards de livres sterling (de 11,7 milliards à 13 milliards d’euros) par an les investissements supplémentaires nécessaires pour l’adaptation d’ici 2030.
Une autre étude menée en Allemagne par le think tank et cabinet de conseil Adelphi pour le compte de la plateforme scientifique sur le climat (groupe d’experts créé par le gouvernement fédéral allemand en 2019) les estime, pour sa part, dans une fourchette de 8,6 milliards à 10,6 milliards d’euros par an.
Ces deux études mobilisent une approche dite « énumérative », ou « bottom up », que nous utilisons également à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE). Elle consiste à identifier des listes d’actions à mettre en œuvre, de projets à mener pour l’adaptation (par exemple, un nombre d’opérations de rénovation, de chantiers de renforcement d’infrastructures, de construction de nouveaux équipements de protections, d’opérations de renaturation…), à estimer des coûts moyens par opération et à faire le total, comme on ferait l’addition de l’entrée au dessert pour obtenir sa note au restaurant.
Un autre type d’études existe, s’appuyant sur des travaux de modélisation dits « top down », consistant à établir à partir d’études statistiques ou de modélisation des phénomènes physiques des relations entre des évènements climatiques et des pertes économiques. Il est ainsi possible de calculer l’optimum théorique d’investissements. Cet optimum doit permettre d’entreprendre des actions d’adaptation jusqu’à ce qu’un euro investi ne permette plus de réduire de plus d’un euro les pertes.
Construire des ordres de grandeur économiques du coût de l’adaptation en France et pouvoir composer plusieurs « menus » en fonction des choix politiques opérés est essentiel. Dans notre étude « Adapter la France à + 4 degrés : moyens, besoins, financements » (2025), nous avions ainsi évalué les coûts de nombreuses « briques » d’adaptation au niveau national. Pour autant, ces chiffrages ne doivent pas éluder les débats cruciaux que nous devons avoir sur les arbitrages à réaliser.
Autrement dit, avant de débattre du montant total de l’addition et de comment en partager le coût, il faut déjà se mettre d’accord sur ce que l’on veut manger au restaurant.
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La Commission européenne a confié à différents organismes de recherche la conduite d’une étude passant en revue tous les éléments d’évaluation des coûts de l’adaptation, dont on dispose en Europe, issus de travaux utilisant l’une ou l’autre des approches présentées ci-dessus. À noter que ce n’est pas le seul ni le premier travail réalisant cet exercice, mais il est probablement le plus précis et le plus abouti.
Les différentes études donnent des chiffres qui se situent dans des fourchettes plus ou moins larges : en 2024, un rapport de la Banque mondiale estimait les besoins d’investissement pour l’Europe entre 15 milliards et 64 milliards d’euros par an ; en 2021, la Banque européenne d’investissement les estimait de son côté, sur la base d’études existantes, entre 35 milliards et 500 milliards d’euros par an.
Sur cette base, et sans nier la grande hétérogénéité ni le caractère incomplet des données, l’étude a extrapolé les résultats à l’échelle de l’Union européenne, par secteur et par État membre. Elle conclut que :
« Les besoins d’investissement annuels et totaux jusqu’en 2050, tous secteurs confondus, sont estimés à 69 milliards d’euros par an et à 1 200 milliards d’euros en valeur actuelle nette (VAN) cumulée » à l’échelle européenne.
Pour la France, cela représente un peu plus de 10 milliards d’euros par an.
Ces résultats donnent un ordre de grandeur qui permet de fixer quelques repères. Cependant, réalisés à partir de la documentation préexistante et sans concertation sectorielle et nationale, ils court-circuitent des débats extrêmement importants qu’il nous faut avoir avant de signer le devis de l’adaptation.
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C’est parce que l’on ne peut pas passer outre ces débats que l’on n’a pas de chiffres précis sur les besoins de l’adaptation en France. Dans la plupart des secteurs, on n’a pas encore délibéré sur les manières dont on souhaitait s’adapter.
Or, on ne demande pas l’addition avant d’avoir choisi ce qu’on allait manger. Et en l’occurrence, ce choix est ici composé de décisions structurantes, par exemple :
Mise-t-on sur la construction de nouvelles infrastructures pour sécuriser l’accès à l’eau ou entreprend-on de vastes opérations d’ingénierie écologique pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie et favoriser leur infiltration dans les nappes ?
Est-on prêt à végétaliser cette place quitte à réduire un peu le nombre de places de parking ?
Maintient-on ce camping si près de la mer ou a-t-on l’espace pour le déplacer un peu plus dans les terres ?
Isole-t-on les appartements au dernier étage des immeubles parisiens, les climatise-t-on, imagine-t-on une transformation des toits en zinc ou bien encore renonce-t-on à leur usage actuel ?
Accepte-t-on de ralentir (voire d’annuler en prévention) certains trains quand une vigilance météo est déclarée ou engage-t-on un grand programme de travaux pour renforcer la résilience de l’infrastructure ? La réponse ne sera probablement pas univoque d’une ligne à l’autre, en fonction de la fréquentation ou de l’existence d’alternatives faciles.
Ce sont autant de décisions à prendre sujet par sujet, territoire par territoire.
Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) et la trajectoire de référence (TRACC) sur laquelle il est construit ne donnent pas les réponses à ces questions. Mais ils invitent très explicitement à se les poser et donnent tous les outils (les données, les méthodes…) pour le faire en partant d’études de vulnérabilité et en mettant sur la table les options disponibles.
En attendant de disposer de réelles trajectoires d’adaptation par territoire et par secteur, il nous semble plus prudent de ne pas avancer de chiffres agrégés qui invisibiliseraient ces débats. En revanche libre à chacun – et, notamment, à chaque responsable politique actuel ou futur – de composer son propre menu à partir des options disponibles à la carte. De même, chaque citoyen peut se faire, grâce à ces données, une idée des investissements nécessaires et donc de la crédibilité des différentes propositions.
Les tableaux publiés avec notre étude « Adapter la France à + 4 °C : moyens, besoins, financements » donnent de très nombreuses briques de coûts pour accompagner cet exercice au niveau national.
Au niveau local, des éléments similaires – ainsi qu’une approche simplifiée de chiffrages – sont proposés dans la méthode de plan pluriannuel d’investissement aligné climat développé par l’I4CE. Celle-ci, gratuite et en accès libre, a été conçue pour aider les collectivités à concilier leur plan d’investissements avec leurs objectifs climatiques.
Le chiffre de 2,3 milliards d’euros est parfois cité. Il est en réalité issu d’une étude de 2022, soit donc avant de disposer de la référence de la TRACC. Il renvoie à une liste de mesures qui étaient prêtes à être mises en œuvre sans regret au moment de la publication du rapport « Se donner les moyens de s’adapter aux conséquences du changement climatique en France : de combien parle-t-on ? ». Ces mesures immédiates ne constituaient toutefois que la première étape d’une stratégie plus structurante à mettre en œuvre, nécessitant, on l’a vu plus haut, des arbitrages.
Revenons-en à la déclaration de la ministre de la transition écologique. L’adaptation au changement climatique se heurte-t-elle, finalement, à un « mur d’investissements » ?
L’expression a été largement utilisée pour évoquer les besoins pour la décarbonation – de l’ordre de 200 milliards d’euros par an, dont 70 milliards manquent encore à l’appel –, mais elle l’est probablement moins pour l’adaptation.
D’abord, parce que, si on se fie à l’estimation de la Commission européenne, on parle de besoins inférieurs d’un ordre de grandeur : on l’a vu, les premières estimations tournent autour de 10 milliards d’euros par an, pas 200.
Ensuite, parce que certaines options d’adaptation pourraient, in fine, ne demander que peu d’investissements en dur. Par exemple, si on choisissait de s’organiser pour décaler les horaires de certains services publics en période de fortes chaleurs plutôt que de transformer entièrement le bâti.
Enfin, parce que l’adaptation doit être intelligemment déployée dans le temps, en faisant en sorte que le climat futur soit bien intégré au fil de tous les nouveaux investissements, qu’ils soient explicitement reliés au climat ou non (rénovations diverses, modernisation des infrastructures, constructions neuves, aménagement du territoire…).
Si on voulait tout adapter en cinq ans, alors oui, on ferait probablement face à un mur. Mais si on arrêtait de manquer toutes les opportunités d’intervention pour progressivement rendre nos économies plus robustes et plus résilientes, ce serait plutôt une rampe, plus ou moins pentue. Alors, à nos Lego et calculettes pour la construire !
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Le principal projet d'I4CE sur lequel s'appuie cette analyse a été conduit avec le soutien de l'ADEME, du CGDD et de la DGEC. Vivian Dépoues est également membre du conseil d'administration de l'association ADAPT
12.08.2026 à 15:19
Cet été, l’Europe suffoque. Derrière les bilans sanitaires et les records de température, une question s’impose : faut-il s’adapter au réchauffement ou poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre ?
Les vagues de chaleur que nous traversons ravivent les débats autour des politiques climatiques. Faut-il accroître les efforts de réduction des émissions, intensifier les investissements en adaptation, ou combiner les deux ? Dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, cet arbitrage soulève une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement.
À quel moment faut-il mettre le curseur sur l’adaptation, et à quel moment sur l’atténuation ? Le concept de « distance au point de bascule » permet d’y répondre.
La distance au point de bascule mesure la proximité d’une économie avec un seuil critique, au-delà duquel un effondrement économique et environnemental peut survenir. C’est cette distance qui détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre.
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Les événements récents l’illustrent concrètement. Les canicules se succèdent à un rythme inédit : celle de juin dernier a duré onze jours et s’est traduite, selon Santé publique France, par un excès de mortalité d’environ 5 764 décès (+ 36 %), entre le 17 juin et le 2 juillet 2026. Ces données constituent une première estimation et devront être confirmées par les analyses plus précises du bilan de fin de période de surveillance estivale, à l’automne.
Au-delà du bilan humain dramatique, ces épisodes pèsent sur les infrastructures et la productivité. Cette intensification des dommages climatiques peut être le signe que la distance qui nous sépare du point de bascule se réduit. Comme des recherches scientifiques le montrent, le risque de franchissement de points de bascule augmente à mesure que le réchauffement progresse.
Le mécanisme que nous considérons est le suivant : la pollution dégrade la productivité globale, puisqu’elle abîme les infrastructures, affecte la santé, réduit les rendements. Moins de productivité, c’est moins de revenus, moins d’investissements, et donc moins de capacité à financer des politiques climatiques. Et les dommages n’augmentent pas de façon linéaire : passé un certain seuil, ils peuvent s’accélérer brutalement. Un cercle vicieux s’enclenche, conduisant à une dégradation continue de l’économie.
À long terme, une économie peut s’orienter vers deux scénarios :
une faible pollution associée à une croissance économique soutenable,
Entre les deux se situe une zone à risque, que nous qualifions de « piège climatique ». Dans cette zone, la pollution progresse plus vite que l’activité économique. La croissance économique ralentit, tandis que les dommages environnementaux s’accumulent. Si rien n’est fait, l’économie glisse progressivement vers le point de bascule.
Ce scénario n’est pas inévitable. Mais la nature de la réponse dépend précisément de la position de l’économie dans cette zone.
Lorsque la pollution est encore modérée (la distance au seuil de bascule est grande), les politiques de réduction des émissions sont les plus efficaces. Elles permettent d’éviter l’accumulation de dommages et préservent la croissance à long terme. En revanche, lorsque la pollution est élevée (la distance se réduit), les priorités doivent changer. Les dommages sur la productivité deviennent si importants qu’il faudrait d’abord protéger l’activité : renforcer les infrastructures, les systèmes de santé, les dispositifs d’alertes et de protection… Les politiques d’adaptation passent alors au premier plan.
Ainsi, plus l’économie est proche du point de bascule, plus la réponse politique doit être rapide et ambitieuse. Cette réponse impose un effort financier accru en faveur de l’adaptation, qui peut passer par deux voies : la réallocation des ressources existantes à recettes fiscales inchangées, au détriment de l’atténuation, ou la hausse globale des prélèvements fiscaux.
Deux mécanismes expliquent ce résultat. D’une part, lorsque la pollution est élevée, ses effets négatifs sur la productivité sont tels que l’adaptation devient urgente pour préserver la création de richesses. D’autre part, les deux types de politiques n’ont pas les mêmes effets dans le temps. L’adaptation produit des effets immédiats : elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.
Ce séquencement a aussi une dimension générationnelle. Les politiques de réduction des émissions sont les plus bénéfiques à long terme, car elles limitent les dommages futurs. Mais à court terme, ces politiques ont un coût pour les générations qui les subissent immédiatement, notamment en raison de la hausse des impôts. Les politiques d’adaptation, à l’inverse, améliorent rapidement les conditions économiques et sont donc plus favorables aux générations présentes. Elles sont aussi, de ce fait, politiquement plus acceptables. Le séquencement des politiques climatiques est ainsi un arbitrage entre présent et futur, au cœur des décisions publiques.
Ce que suggèrent ces travaux est une logique en deux temps : quand l’économie approche du point de bascule, il est prioritaire de renforcer l’adaptation afin d’éviter un basculement irréversible. Une fois la situation stabilisée, les efforts peuvent progressivement se réorienter vers la réduction des émissions, afin de limiter les dommages à long terme.
Cette approche permet de concilier deux objectifs souvent perçus comme contradictoires : préserver l’activité économique aujourd’hui et garantir sa soutenabilité.
Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Car plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes.
Cette approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
11.08.2026 à 16:29
Comment l’agriculture peut-elle s’adapter aux étés de plus en plus secs ?
Alors que la France connaît, en cet été 2026, une situation exceptionnelle de sécheresse, les cultures agricoles souffrent. Dans le même temps, la loi d’urgence agricole, votée au Sénat le 21 juillet dernier, a entériné le doublement des objectifs de stockage de l’eau à usage agricole à l’horizon 2035.
C’est là tout le paradoxe : avec le changement climatique, les cultures auront de plus en plus besoin d’eau. Mais celle-ci se raréfie dans les nappes phréatiques, les lacs, les rivières. Alors que faire ? Stocker davantage d’eau dans des retenues est-il le seul levier disponible ? Le type d’agriculture pratiqué et la façon d’irriguer restent des moyens puissants pour limiter la demande en eau et maximiser les usages de cette dernière. État des lieux.
Lorsque vient l’été, les pluies se font plus rares sur une grande partie du territoire français. Les cultures sont alors souvent en manque d’eau. Pour assurer leur développement, elles puisent l’eau nécessaire dans le sol, mais lorsque cette ressource est épuisée, l’irrigation peut prendre le relais et permettre de sécuriser les rendements de certaines cultures.
Mais ce n’est pas le seul levier d’action possible : la sélection d’espèces adaptées et des pratiques agricoles appropriées peuvent aussi améliorer la résilience de l’agriculture face au risque de sécheresse.
L’irrigation est réalisable grâce à des prélèvements dans les hydrosystèmes (nappes, rivières, lacs). Actuellement, elle représente de 7 à 12 % des prélèvements d’eau en France, mais environ 60 % des consommations.
Comment se fait-il que ces deux chiffres diffèrent ? Tout simplement parce que l’eau qui est prélevée pour les cultures ne retourne pas immédiatement aux rivières ou aux nappes. Elle s’évapore ou est absorbée par les plantes. À l’inverse, pour d’autres usages, comme le refroidissement des centrales électriques, l’eau prélevée est en grande partie restituée aux hydrosystèmes.
Ce n’est pas le cas pour l’irrigation. Elle peut atteindre 90 % de la consommation en période estivale dans certaines régions (zone méditerranéenne, sud-ouest de la France), alors même que les débits des cours d’eau sont au plus bas. Cela entraîne des concurrences fortes entre les différents usages de l’eau et la part d’eau à laisser à la nature.
Avec le changement climatique, cette situation va empirer. Pour chaque degré de réchauffement supplémentaire, l’évaporation augmente d’environ 7 %, ce qui accentue à la fois la raréfaction de l’eau disponible et la pression sur les nappes et rivières.
L’agriculture se trouve alors devant un paradoxe : les besoins en eau des cultures augmenteront avec les températures, tandis que les ressources en eau dans les hydrosystèmes diminueront dans plusieurs régions du fait de sécheresses plus fréquentes et plus longues.
Face à cette double pression, l’enjeu devrait être de diminuer les prélèvements agricoles dans les hydrosystèmes en diminuant les besoins en eau de cultures et en favorisant l’infiltration et le stockage de l’eau dans les sols.
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Pour cela, une première piste consiste à choisir des espèces adaptées au stress hydrique ou des variétés tolérantes à la sécheresse pour réduire les besoins en eau des cultures. Toutefois, entre capacité à résister au manque d’eau et maintien d’un bon rendement, il faut trouver le bon compromis.
En effet, lorsqu’une plante manque d’eau, elle peut investir davantage de ressources dans le développement de ses racines pour explorer un plus grand volume de sol et trouver de l’eau. Mais ces ressources ne sont alors plus disponibles pour la croissance des parties récoltées, ce qui peut entraîner une baisse du rendement.
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Une autre piste, complémentaire et essentielle, repose sur la capacité des sols à stocker l’eau. Elle dépend d’abord de ses propriétés propres, notamment de sa texture (c’est-à-dire sa proportion de sable, de limon et d’argile) et de sa teneur en matière organique, issue des résidus végétaux, des racines et de l’activité des organismes du sol. Ces éléments influencent la quantité d’eau que le sol peut retenir et la manière dont elle y circule.
Mais le stockage de l’eau est également influencé par la capacité du système de culture, au travers des pratiques mises en œuvre, à favoriser l’entrée de l’eau dans le sol par infiltration et à limiter ses pertes vers l’atmosphère.
Certaines pratiques agricoles peuvent en effet favoriser une bonne structuration des sols, c’est-à-dire une organisation favorable des pores qui permet à l’eau de pénétrer et de circuler. Ceci favorise l’infiltration de l’eau dans le sol, limite le ruissellement et donc augmente la quantité d’eau disponible pour les plantes.
Les pratiques agricoles visant à préserver les ressources naturelles – dont l’eau – sont au cœur de l’agroécologie. Cette approche cherche à concevoir et à mettre en œuvre une agriculture durable, fondée sur des principes écologiques.
Parmi ces pratiques, on trouve, par exemple, le fait de ne pas laisser la terre nue entre deux cultures successives, en maintenant une couverture végétale qui protège la surface du sol et limite l’évaporation de l’eau. L’utilisation de couverts végétaux permet également d’apporter de la matière organique au sol (racines, feuilles, tiges), qui, en se décomposant, augmente sa capacité à retenir l’eau et améliore sa structure, c’est-à-dire l’organisation des pores permettant à l’eau de pénétrer et de circuler.
Les rotations de cultures, en alternant différents espèces de plantes, modifient, elles, les types de racines et de résidus laissés dans le sol, ce qui stimule la vie du sol (vers de terre, microorganismes) et améliore progressivement sa structure et donc sa capacité à laisser infiltrer et stocker l’eau.
D’autres pratiques, comme la réduction du travail du sol, notamment la suppression du labour, permettent également de préserver sa porosité et de faciliter l’infiltration de l’eau.
Enfin, l’introduction d’arbres (l’agroforesterie) modifie le microclimat en apportant de l’ombrage et en réduisant l’effet du vent, ce qui limite les pertes d’eau par évaporation. Bien que les arbres consomment eux aussi de l’eau, leurs racines explorent généralement des couches du sol plus profondes que celles exploitées par les cultures. Ils peuvent ainsi mobiliser une partie de l’eau présente en profondeur tout en améliorant les conditions de croissance des cultures en surface.
Au-delà de la parcelle, l’agroécologie s’intéresse également à la gestion du paysage – selon le climat, les caractéristiques des sols, la topographie et le type d’aménagement mis en place –, qui peut contribuer à retenir l’eau. Par exemple, la mise en place d’infrastructures paysagères (haies, terrasses, fossés) peut ralentir les flux d’eau vers l’aval, d’où une réduction du ruissellement et de l’érosion et un meilleur stockage de l’eau sur place.
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Ces pratiques sont souvent mobilisées conjointement par les agriculteurs. C’est le cas par exemple des couverts végétaux permanents, de la réduction du travail du sol et de la diversification des rotations, qui constituent les piliers de ce qu’on appelle l’agriculture de conservation des sols.
Le programme de recherche BAG’AGES, centré sur les grandes cultures du bassin Adour-Garonne, s’y est intéressé. Ce partenariat entre chercheurs, organismes techniques et agriculteurs a associé des exploitations agricoles et des sites expérimentaux.
Les travaux menés confirment que ces pratiques peuvent modifier durablement le fonctionnement hydrique des sols avec une meilleure infiltration de l’eau, une augmentation du réservoir d’eau utile de l’horizon de surface du sol de 10 à 15 % par rapport à des sols régulièrement travaillés par un labour et une réduction du ruissellement.
Toutefois, ces effets varient selon les types de sols et peuvent nécessiter plusieurs années avant d’être pleinement observables, le temps que les propriétés physiques et biologiques du sol évoluent.
En systèmes irrigués, lorsqu’un pilotage adapté de l’irrigation est mis en œuvre, l’ensemble de ces pratiques, en améliorant la conservation de l’eau dans le sol et en limitant les pertes, peut réduire les besoins en eau d’irrigation. Et donc permettre de diminuer les prélèvements dans les nappes souterraines, les lacs et les cours d’eau.
Mais l’irrigation reste nécessaire dans de nombreux contextes, notamment pour certaines productions à forte valeur ajoutée ou fortement sensibles au stress hydrique, comme le maraîchage ou l’arboriculture, ainsi que dans des contextes climatiques marqués par des sécheresses fréquentes et intenses.
Il n’est donc pas envisageable de chercher à se passer systématiquement et complètement de l’irrigation, mais plutôt de reconsidérer son usage au regard de l’apport qu’elle peut avoir dans une transition agroécologique des systèmes agricoles.
C’est une des préoccupations du projet baptisé TAI-OC (pour Transition agroécologique et irrigation en Occitanie), financé depuis fin 2022 par l’Inrae et la Région Occitanie pour une durée de cinq ans.
La mise en place et l’étude d’expérimentations en agroécologie sur différents systèmes de culture (grandes cultures, viticulture et maraîchage) ainsi que la conduite d’enquêtes chez des irrigants engagés dans des démarches agroécologiques ont permis de mettre en évidence la notion d’« irrigation multiservice ». Il s’agit d’une irrigation qui ne se limite pas à un usage productif immédiat, mais qui contribue à renforcer les fonctions écologiques des agroécosystèmes en transition.
Quitte à devoir irriguer, il s’agit de maximiser les usages bénéfiques à long terme de l’eau utilisée. Par exemple, irriguer pour installer des arbres qui demanderont moins d’eau par la suite ou des plantes qui servent à éloigner les ravageurs des cultures, à favoriser la présence de pollinisateurs ou à enrichir le sol en azote et en nutriments.
Une irrigation multiservice peut également permettre d’irriguer des couverts végétaux entre deux cultures successives pour qu’ils produisent plus et restituent davantage de matière organique dans le sol. Dans ces exemples, des services écosystémiques (fertilité des sols, stockage de carbone et d’eau, régulation des ravageurs) sont permis ou amplifiés par l’irrigation, ce qui peut, à terme, réduire la dépendance globale à l’eau.
Au-delà de ce constat qualitatif, les recherches en cours dans le cadre de ce projet s’attachent à mieux quantifier l’effet de cette irrigation multiservice. L’enjeu est de savoir à quel horizon et avec quelle ampleur l’irrigation multiservice permettra à un agriculteur de limiter ses prélèvements dans les ressources en eau.
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Toutes ces pratiques agroécologiques commencent à être intégrées dans certains projets territoriaux de gestion de l’eau (PTGE), qui visent à construire collectivement, à l’échelle des bassins versants, un équilibre durable entre les usages de l’eau, la disponibilité de la ressource et la qualité des milieux aquatiques face au changement climatique.
Cela illustre que la gestion quantitative de l’eau et la transformation des systèmes agricoles peuvent, et doivent, être pensées conjointement afin de mieux s’adapter aux sécheresses futures. Dans cette perspective, les approches agroécologiques doivent constituer un critère majeur des arbitrages collectifs relatifs à la gestion de la ressource en eau.
Les solutions de stockage dans des retenues ne devraient ainsi être envisagées qu’au terme d’une évaluation comparative de l’ensemble des leviers disponibles (évolution des systèmes de culture, économies d’eau, amélioration de l’efficience des usages, recharge des nappes ou stockage). L’enjeu étant de retenir la combinaison de solutions la plus pertinente au regard des enjeux locaux. Cela ouvre ainsi la voie à un nouveau modèle de gestion de l’eau.
Ce texte a été élaboré à l’initiative de la chaire Eau, agriculture et changement climatique et bénéficie des recherches menées dans le cadre du projet TETRAE Transition agroécologique et irrigation en Occitanie (TAI-OC). Les membres de ces deux collectifs ayant soutenu et/ou collaboré à cet article : Gilles Belaud (Institut Agro, Chaire EACC), Laurène Casal (MAELAB), Johan Coulomb (Montpellier, Méditerranée Métropole), Fabien Groud (CCE&C), Marie-Christine Huau (Véolia), Vincent Kulesza (SCP), Ludovic Lhuissier (Rives et Eaux du Sud Ouest), Alexandre Mathieu (INRAE, Maraichage), Renaud Misslin (MAELAB), Pierre Rouault (Institut Agro), Stéphane Ruy (INRAE, Carnot Eau et Environnement), Paul Vandôme (HSTI) et Claire Wittling (INRAE, G-EAU).
Lionel Alletto a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.
Delphine Leenhardt, Juan David Dominguez Bohorquez et Sami Bouarfa ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.