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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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12.02.2026 à 10:29

Accord UE-Mercosur : quand la radiochronologie retrace l’histoire agricole de la Pampa en Amérique du Sud

Amaury Bardelle, Doctorant au laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Anthony Foucher, Chercheur CEA au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)
Olivier Evrard, Directeur de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay
Pierre-Alexis Chaboche, Chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement (LSCE), Université Paris-Saclay
Renaldo Gastineau, Chercheur postdoctorant au laboratoire EDYTEM, Université Savoie Mont Blanc
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Dans la Pampa, les sédiments issus des sols agricoles livrent une histoire précise des pollutions. Même si certains pesticides sont désormais interdits, la terre n’oublie pas.
Texte intégral (3093 mots)

Alors que l’accord UE-Mercosur suscite de vives inquiétudes chez les agriculteurs européens, il ne faut pas éluder ses conséquences environnementales potentielles en Amérique du Sud. Notre étude récente, qui s’appuie sur la datation radiométrique de sédiments, a permis de reconstituer une histoire des pollutions agricoles dans la Pampa uruguayenne. Or, en matière de pesticides, la terre n’oublie pas : on retrouve par exemple du DDT, pourtant interdit depuis des décennies, dans des prélèvements récents.


Alors que la récente signature de l’accord commercial entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur fait encore débat, on a beaucoup parlé – à raison – de ses retombées pour les agriculteurs français et européens. On a, par contre, beaucoup moins évoqué les impacts que cet accord pourrait avoir sur l’environnement dans les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay).

L’Amérique du Sud est aujourd’hui devenue une puissance agricole mondiale, et l’un des premiers producteurs de soja dans le monde. La production de cette légumineuse est en effet passée de 297 000 tonnes en 1961 à 210 millions de tonnes en 2024, soit plus de la moitié de la production mondiale d’après les statistiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

La pampa est un biome que l’on retrouve en Argentine, en Uruguay et au Brésil. jjw, CC BY-SA

Cette expansion agricole se fait au détriment des espaces naturels. La région amazonienne retient souvent l’attention du grand public et des médias. Pourtant, il ne s’agit pas – loin s’en faut – du seul ensemble d’écosystèmes naturels (ou « biome ») à pâtir de l’expansion agricole. C’est également le cas de la Pampa, localisée entre le sud du Brésil, l’Uruguay et dans le nord-est de l’Argentine. Sa superficie dépasse les 1,2 million de kilomètres carrés (km²), soit plus de deux fois la superficie de la France hexagonale.

Ces vastes étendues de prairies naturelles constituent un vaste réservoir de biodiversité et un important puits de carbone. En 2023, une équipe de chercheurs brésiliens y avait identifié plus de 12 500 espèces différentes. L’accélération de la conversion de la Pampa en cultures, en prairies intensives et en plantations forestières commerciales au cours des dernières décennies menace ainsi les services fournis par ces écosystèmes.

Le rio Negro, qui traverse l’Uruguay sur 750 km, prend sa source dans le sud du Brésil et constitue le principal affluent du rio Uruguay. Il traverse le lac artificiel de Rincón del Bonete, où ont été collectés les sédiments dans le cadre de cette étude.

Afin de reconstituer l’histoire agricole de ces écosystèmes depuis les 80 dernières années, nous avons collecté et analysé les sédiments qui se sont déposés au cours du temps dans le réservoir du barrage de Rincón del Bonete, sur le rio Negro, en étroite collaboration avec des chercheurs uruguayens.

Nous avons ensuite procédé à des analyses pour dater ces échantillons, en nous appuyant sur les traces de radionucléides à la fois naturels (qui retombent en continu avec les pluies) et artificiels (issus des essais nucléaires atmosphériques réalisés entre les années 1950 et les années 1970) qu’on y retrouve. Nous avons ainsi abouti à une remise en perspective historique inédite de l’histoire agricole de la région.

Des archives naturelles de l’histoire agricole

Ces sédiments jouent le rôle d’archives naturelles. En effet, chaque année, au fil des évènements pluvieux et des crues, les sédiments érodés à l’amont du rio Negro et transportés par la rivière se déposent dans le réservoir. Leur collecte et leur analyse permettent ainsi de reconstruire l’histoire des paysages de la région depuis l’inauguration du barrage hydroélectrique en 1945. C’est l’un des barrages l’un des plus anciens d’une telle ampleur en Amérique du Sud.

Le barrage de Rincón del Bonete, en Uruguay, a été inauguré en 1945. Marcelo Campi, CC BY-SA

L’analyse de cette archive sédimentaire (intensité des flux sédimentaires, détection de pesticides…) a permis de reconstruire quatre grandes phrases de développement agricole dans la région :

De la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1963 : une agriculture conventionnelle en continu, basée sur la mise en place de rotations annuelles, se développe. Ce système est associé, dans notre analyse, à des flux sédimentaires importants. Comprendre : une quantité importante de terres agricoles étaient alors lessivées par les pluies et transportées par le rio Negro.

De 1963 aux années 1990 : un système associant cultures et élevage se met en place. Il permet la réduction des flux sédimentaires. Cette période est caractérisée par la première détection de pesticides dans l’archive sédimentaire.

Des années 1990 au début des années 2000 : l’usage du semis direct, c’est-à-dire de cultures sans labour, commence à se répandre dans la région. Cette évolution est liée au développement de variétés de soja génétiquement modifiées, conçues pour être résistantes au glyphosate, qui pouvait ainsi être répandu pour détruire les adventices (les « mauvaises herbes ») sans endommager la culture principale.

Accompagnée d’une rotation entre polyculture et élevage, cette pratique semble avoir contribué à la réduction de l’érosion des sols, puisque cette période enregistre les plus faibles taux de sédimentation de la séquence. Cette période coïncide aussi avec d’importantes plantations d’arbres exotiques, principalement l’eucalyptus, utilisé pour produire de la pâte à papier.

À partir de 2007 : bien que le semis direct ait été adopté par la majorité des agriculteurs, les pratiques agricoles s’intensifient. La monoculture continue intensive ou une double récolte au cours de l’année (généralement une succession de soja et de céréales) est souvent de mise.

De nombreuses zones naturelles sont alors converties pour la culture du soja et la plantation d’eucalyptus. En conséquence, cette période enregistre les plus forts taux de sédimentation et les flux de pesticides les plus élevés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Des traces récentes de pesticides interdits, comme le DDT

Parmi les pesticides retrouvés au sein des sédiments déposés récemment dans le barrage uruguayen, on retrouve notamment des substances interdites en Europe et aux États-Unis, telles que le Mirex – utilisé dans les plantations d’eucalyptus – ou le DDT.

Ce pesticide nocif à la fois pour l’humain et l’environnement, désormais interdit dans la quasi-totalité du monde, a été historiquement utilisé comme insecticide pour l’agriculture. Il fut également largement répandu à travers l’Amérique lors de grandes campagnes d’éradication des vecteurs du paludisme au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

L’explication la plus probable derrière la réapparition du DDT serait une remobilisation des quantités de ce pesticide déjà présentes dans l’environnement. Cela pourrait faire suite à l’augmentation de l’érosion des sols cultivés depuis des décennies, ainsi qu’à la mise en culture et à l’érosion de nouvelles terres, faisant partie d’espaces naturels qui avaient été traités avec du DDT au milieu du siècle dernier.


À lire aussi : Pesticides et biodiversité, les liaisons dangereuses


Les essais nucléaires du siècle dernier, utiles pour la datation

Dans notre étude, nous avons combiné plusieurs analyses à haute résolution des sédiments accumulés par le barrage. L’analyse historique a été rendue possible grâce à la datation des couches successives de sédiments, réalisée à travers l’analyse de radionucléides à la fois naturels (qui retombent en continu avec les pluies) et artificiels (liés aux essais nucléaires atmosphériques réalisés entre les années 1950 et les années 1970).

Ces essais nucléaires, menés principalement par les États-Unis, l’Union soviétique et la France, sont en effet associés à des émissions de césium et de plutonium spécifiques, dont ils sont, en quelque sorte, la signature. De quoi aider à reconstruire l’âge des couches successives de la séquence sédimentaire.

Nous avons ensuite pu mettre en relation les propriétés des sédiments avec des données historiques, telles que les statistiques agricoles ou d’usage des sols, afin de proposer cette analyse historique de l’impact des changements paysagers.

Les impacts environnementaux à venir dans la Pampa

Les impacts environnementaux liés à la mise en culture de la Pampa sont déjà très nets, mais ce n’est malheureusement peut-être que le début.

À ce jour, seuls 20 % des prairies qui étaient encore en place en 1985 ont été transformées. Les prairies de la Pampa, qui recouvraient 83 % de la zone étudiée en 1985, ne représentaient plus que 60 % de la surface en 2022. Autant d’espaces où les activités agricoles et sylvicoles pourraient continuer à se développer.

Dans ce contexte, les accords commerciaux qui ont été conclus entre les pays du Mercosur et de l’Union européenne – mais aussi avec d’autres grandes puissances, telles que la Chine – auront un impact. Ils favoriseront les exportations et augmenteront la demande en produits tels que le soja et la pâte à papier. Ce faisant, ils risquent d’exacerber l’expansion et l’intensification agricole, ainsi que leurs impacts environnementaux.

L’approche développée, qui a donc permis de reconstruire une perspective historique inédite, pourrait être prolongée dans le temps pour suivre les impacts environnementaux à venir dans la région, en lien avec les évolutions réglementaires et commerciales en cours.

The Conversation

Amaury Bardelle a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project - IRP - CELESTE Lab).

Anthony Foucher a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project - IRP - CELESTE Lab).

Olivier Evrard a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project - IRP - CELESTE Lab).

Pierre-Alexis Chaboche a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project - IRP - CELESTE Lab).

Renaldo Gastineau a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001).

11.02.2026 à 16:28

Face au changement climatique, la Normandie plus vulnérable qu’elle ne le croit

Julien Réveillon, Vice-Président Transitions Environnementales et Sociétales, Université de Rouen Normandie
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Le fait que les conditions climatiques y restent plus supportables qu’ailleurs occulte les évolutions inquiétantes que la région connaît et repousse la mise en œuvre de solutions systémiques.
Texte intégral (2388 mots)

La Normandie, protégée par son climat océanique, s’est longtemps pensée à l’abri des bouleversements climatiques. Pourtant, les données scientifiques racontent une autre histoire : celle de risques nouveaux qui s’installent peu à peu. Comprendre et intégrer ces mécanismes est urgent pour aider le territoire à s’adapter


Alors que le sud de la France commence à s’inquiéter d’une éventuelle recomposition de son attractivité touristique et résidentielle avec un recul du ski hivernal et l’augmentation des canicules, la Normandie court un risque très différent : celui de se croire à l’abri.

Seuls 52 % des Normands disent en effet ressentir le dérèglement climatique dans leur quotidien, contre 71 % au niveau national. Ce sentiment de sécurité relative ressenti par une partie de la population normande face au changement climatique s’explique par un facteur géographique réel, associé à des biais psychologiques naturels.

Depuis toujours, les territoires délimités par la Manche sont ouverts aux flux atmosphériques d’ouest perturbés, qui ont conduit à la construction d’une réputation, pas toujours élogieuse – ni usurpée – de risques de pluie importants, y compris durant l’été.

Ce rideau de fumée météorologique mène naturellement à un fort décalage de perception du dérèglement climatique. Il entretient chez nous, les Normands, un biais d’optimisme irréaliste accentué. De ce fait, nous avons une tendance naturelle à nous considérer comme mieux protégés que les autres et, parfois paradoxalement, à l’abri.

Lors des deux épisodes caniculaires de l’été 2025, alors que les stations météo du sud de la France dépassaient 40 °C, la Normandie atteignait péniblement les 30 °C. Une température tout à fait accueillante pour les touristes ayant eu l’audace de choisir Deauville (Calvados) ou Dieppe (Seine-Maritime) comme destination estivale, mais beaucoup moins adaptée à nos écosystèmes normands.

En réalité, le changement climatique touche la Normandie, comme toutes les autres régions.

La Normandie, loin d’être épargnée

À Rouen (Seine-Maritime), la fréquence des jours de chaleurs à plus de 25 °C est passée de 14 jours par an en 1971 à 40 jours par an en 2023. Les huit années les plus chaudes depuis 1970 se sont toutes produites après 2014.

Pendant ce temps, sur nos côtes, les falaises reculent de 20 cm à 25 cm par an, parfois 40 cm dans certaines zones où nos constructions amplifient le phénomène. Ce recul n’est pas régulier, il se fait souvent au prix d’effondrements spectaculaires… et dangereux.

Cette mer qui monte peut aussi provoquer un phénomène de blocage de l’écoulement des eaux fluviales vers la mer, comme cela a été observé en mars 2020 quand les quais de Rouen se sont retrouvés inondés. La tempête Ciara avait alors provoqué une surcote au niveau de l’embouchure de la Seine.

D’ici la fin du siècle, ce phénomène va s’accentuer. Sur le littoral, la menace changerait d’échelle avec une élévation du niveau de la mer projetée entre 1,1 m et 1,8 m. Dans les terres, le réchauffement moyen de la Normandie pourrait atteindre plus de + 3 °C, augmentant radicalement le stress hydrique et les risques sanitaires.

Modélisation du risque d’inondations à Rouen en 2100.

Petit à petit, nous nous habituons à ces étés plus chauds, à ces hivers plus doux et à voir les bâtiments de nos villes les pieds dans l’eau. Mais si chaque événement semble acceptable, pris isolément, leur répétition et surtout leur combinaison changeront, dans un futur proche, la nature du risque sur le territoire normand.

Le risque n’est plus seulement ponctuel : il provoque un enchaînement de conséquences territoriales et sociales, souvent invisibles au moment de l’événement, mais persistantes dans le temps.


À lire aussi : « Renaturer » les villes, une voie prometteuse pour mieux s’adapter au changement climatique


Dans les angles morts des risques climatiques

L’équilibre et la dynamique d’un territoire découlent de multiples facteurs étroitement liés par des interactions complexes. La modification d’un seul élément, comme l’élévation des températures, entraîne des conséquences en chaîne sur l’ensemble des autres secteurs : eau, biodiversité, économie, santé, etc.

Or la complexité de ces interactions peut créer des angles morts, c’est-à-dire à des zones non visibles par les observations et les projections, et donc des procédures de prévention et d’adaptation inadéquates face aux risques qui menacent la Normandie.

Ce risque dépend de la combinaison d’un aléa climatique, comme une canicule ou de fortes pluies, du niveau d’exposition d’enjeux humains ou matériels et enfin de la vulnérabilité de ces enjeux. L’un des premiers leviers d’action, pour le diminuer, est d’abaisser le niveau de vulnérabilité : par exemple, construire une digue face à des habitations menacées ou d’engager des actions de renaturation dans une ville exposée aux canicules.

Mais ce faisant, un premier angle mort peut apparaître : en réduisant une vulnérabilité précise, nous pouvons en accroître d’autres. Une digue mal conçue va accélérer le recul du trait de côte à proximité de sa zone de protection. Une végétation urbaine inadaptée peut entraîner des risques sanitaires en diffusant des allergènes ou en abritant des insectes porteurs de maladies.

D’autres angles morts existent, comme la fragilisation d’un territoire entier ou l’existence de grands décalages temporels entre les temps politiques et les temps climatiques. Par exemple, des choix d’urbanisation (par exemple, constructions en bord de plage) ou d’artificialisation réalisés il y a plusieurs décennies n’expriment pleinement leurs effets que tardivement. Aujourd’hui, ils augmentent les risques d’inondation avec des épisodes pluvieux ou des tempêtes littorales devenus plus intenses.

Quitter l’approche en silo

L’angle mort qui permet à tous les autres d’exister, enfin, réside dans notre difficulté persistante à prendre en compte les liens qui existent entre les différents risques climatiques. Inondations, sécheresses, canicules, submersions, risques industriels ou sanitaires sont mesurés, analysés et combattus séparément. Cette vision en silo nous empêche de voir l’ensemble de leurs relations, et par là même les mécanismes de déclenchement, d’amplification ou de cascade, qui sont pourtant au cœur des crises climatiques actuelles et à venir.

À Rouen, par exemple, de fortes pluies associées aux grandes marées, à la montée des eaux et à une tempête à l’embouchure de la Seine pourront mener à des inondations, et notamment dans le secteur industriel de la rive gauche où se concentrent plusieurs usines Seveso.

L’aléa naturel entraîne alors des risques industriels qui peuvent conduire à des pollutions des captages ou des sols, des tensions sanitaires, et même sociales, avec l’arrêt de certaines activités professionnelles et l’évacuation de quartiers d’habitation.

Cette cécité culturelle court des chercheurs, évalués sur leur hyperspécialisation dans un domaine, aux opérateurs de l’État ou des collectivités au sein desquels l’action reste structurée par secteurs, compétences et dispositifs spécialisés. Une organisation qui favorise l’expertise, mais rend difficile une approche systémique pourtant indispensable.

Prendre en compte la société face aux changements

La création en 2019 du Giec normand, suivie des premiers rapports publiés en 2020, a permis d’établir un diagnostic scientifique sur l’évolution physique du territoire. Très vite, les limites d’une lecture classique des risques sont apparues : face aux interactions multiples entre activités humaines et équilibres environnementaux, les réponses ciblées ou sectorielles se sont révélées insuffisantes.

Avec le Giec normand, dont la seconde mouture de travaux a été publiée en 2023 et 2024, un cap a été franchi : l’analyse s’est élargie aux effets sociaux, juridiques et économiques du changement climatique.

Si plus de 80 % des Français reconnaissent l’origine humaine du réchauffement, les travaux en sciences humaines et sociales montrent que cette prise de conscience se traduit encore peu en actions concrètes. Ils mettent aussi en évidence des vulnérabilités socialement différenciées face aux aléas, comme la submersion marine.

Le droit, de son côté, précise les responsabilités croissantes des collectivités et l’économie commence à chiffrer le coût, souvent sous-estimé, de l’inaction.

Il ne s’agit plus seulement de comprendre les changements induits par le dérèglement climatique, mais aussi d’analyser la société face à ces transformations et face aux solutions d’adaptation qui se déploient.

Élaborer des scénarios pour l’avenir

Cependant, une étape majeure reste à franchir, sans doute la plus difficile : passer de la phase de diagnostic à une transformation opérationnelle des politiques publiques. Et si nous, citoyens, avons parfois tendance à reporter l’ensemble des responsabilités sur nos décideurs politiques, une part de ce travail nous revient également.

Pour penser système, il ne faut plus raisonner à l’aune d’événements isolés, mais en scénarios. Il s’agit, par exemple, de dépasser le raccourci « pluie = crue » pour déplier un enchaînement de conséquences possibles, de l’inondation à l’interruption de certains secteurs économiques, en passant par l’accident industriel et la saturation des services hospitaliers.

Cette lecture en scénarios implique aussi de revisiter les choix d’adaptation. Les décisions prises aujourd’hui en matière d’aménagement, de travail ou de formation engagent les territoires sur le long terme et produisent souvent leurs effets à distance, dans le temps comme dans l’espace. Sans une compréhension claire de ces enchaînements, le risque est de multiplier des réponses locales cohérentes prises isolément, mais inefficaces, voire contre-productives.

Agir à l’échelle des métropoles et des régions

À l’échelle de nos choix individuels, cela implique de sortir d’une logique de réponses immédiates et de réussir à relier nos décisions d’aujourd’hui aux effets qu’ils auront plus tard, peut-être dans longtemps, sur les systèmes dont nous faisons partie.

Mais les actions individuelles seront vaines sans une action collective pensée de manière globale. Ce rôle incombe aux institutions publiques, aux collectivités territoriales, aux acteurs associatifs mais aussi aux universités, qui produisent des connaissances, forment des acteurs et font dialoguer sciences, territoires et société.

Le territoire joue ici un rôle crucial et les échelons des métropoles et de la région apparaissent les plus pertinents : ils sont assez larges pour permettre des actions adaptées aux risques à venir, mais assez proches pour que chaque citoyen s’y sente concerné et impliqué.

Réduire les inégalités face aux risques

Une action territoriale structurée, appuyée sur les savoirs scientifiques et leur appropriation collective, est aussi un enjeu de justice, dans un contexte où tous les citoyens ne disposent pas des mêmes ressources pour s’informer, s’adapter ou agir. Elle permet de réduire ces inégalités d’exposition et de vulnérabilité face à des risques climatiques qui dépassent largement l’échelle des choix individuels.

La vision systémique prend alors tout son sens. Elle nous aide à relier les aléas, les risques en cascade qu’ils engendrent, leurs conséquences mais aussi les effets parfois contradictoires des solutions d’adaptation. Elle permet de regarder la société dans son ensemble et de construire des réponses justes et adaptées à la diversité des situations.

The Conversation

Julien Réveillon a reçu des financements de ANR France 2030 - ANR-23-EXES-0013.

11.02.2026 à 16:22

Des centaines de séismes ont été détectés à proximité du « glacier de l’apocalypse » en Antarctique

Thanh-Son Pham, ARC DECRA Fellow in Geophysics, Australian National University
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Longtemps insaisissables, des séismes glaciaires ont été détectés pour la première fois en Antarctique. Ils pourraient aider à comprendre le rôle du glacier de Thwaites dans la montée du niveau de la mer.
Texte intégral (1461 mots)
L’extrémité du glacier libère de grands icebergs, dont le basculement, ou vêlage, déclenche des secousses sismiques. Copernicus/ESA, CC BY

Grâce à l’utilisation de stations sismiques locales, des chercheurs ont identifié des centaines de séismes glaciaires au glacier de Thwaites, jusqu’ici passés inaperçus. Ils permettent de suivre l’activité d’une zone critique pour la stabilité antarctique.


Les séismes glaciaires sont un type particulier de tremblement de terre dans les régions froides et glacées. Découverts pour la première fois dans l’hémisphère Nord il y a plus de vingt ans, ils se produisent lorsque d’énormes blocs de glace tombent des glaciers dans la mer, générant des vibrations qui se propagent ensuite dans le sol sous le glacier et au-delà.

Jusqu’à présent, seuls très peu de ces séismes provoqués par la chute de blocs de glace avaient été détectés en Antarctique. Dans une nouvelle étude publiée dans Geophysical Research Letters, je présente des preuves de centaines d’occurrences en Antarctique entre 2010 et 2023, principalement à l’extrémité océanique du glacier Thwaites – le fameux « glacier de l’Apocalypse », qui pourrait provoquer une montée rapide du niveau de la mer en cas d’effondrement.


À lire aussi : Face à la fonte des glaces de l’Antarctique, le niveau de la mer n’augmente pas au même rythme partout


Une découverte récente

Un séisme glaciaire se produit lorsque de hauts icebergs effilés se détachent de l’extrémité d’un glacier et tombent dans l’océan.

Lorsque ces blocs basculent, ils heurtent violemment le glacier principal. Ce choc génère de fortes vibrations mécaniques du sol, ou ondes sismiques, qui se propagent sur des milliers de kilomètres depuis leur origine.

Ce qui rend les séismes glaciaires uniques, c’est qu’ils ne génèrent aucune onde sismique à haute fréquence. Et comme ces ondes sont essentielles pour détecter et localiser les sources sismiques classiques, comme les tremblements de terre, les volcans ou les explosions nucléaires, les séismes glaciaires n’ont été découverts que relativement récemment, alors que d’autres sources sismiques sont, elles, analysées quotidiennement depuis plusieurs décennies.

Variations saisonnières

La plupart des séismes glaciaires détectés jusqu’à présent ont été localisés près des extrémités des glaciers au Groenland, la plus grande calotte glaciaire de l’hémisphère nord.

Ils présentent des magnitudes relativement élevées, dont les plus importantes sont comparables à celles des séismes provoqués par les essais nucléaires menés par la Corée du Nord au cours des deux dernières décennies. Ces magnitudes assez importantes permettent de suivre ces séismes glaciaires avec un réseau sismique international, opérationnel en continu.

Les événements groenlandais sont saisonniers. Ils surviennent plus fréquemment à la fin de l’été. Ils sont également devenus plus fréquents au cours des dernières décennies. Ces tendances pourraient être liées à un réchauffement climatique plus rapide dans les régions polaires.

En Antarctique, des preuves difficiles à obtenir

Bien que l’Antarctique abrite la plus grande calotte glaciaire de la planète, les preuves directes de séismes glaciaires causés par le basculement d’icebergs (on parle de vêlage) sont difficiles à détecter.

La plupart des tentatives précédentes reposaient sur le réseau mondial de détecteurs sismiques – qui pourraient ne pas être suffisamment sensible si les séismes glaciaires antarctiques sont de magnitude beaucoup plus faible que ceux du Groenland.

Dans ma nouvelle étude, j’ai utilisé des stations sismiques situées en Antarctique. J’ai détecté ainsi plus de 360 événements sismiques glaciaires. La plupart ne figuraient pas dans les catalogues de séismes.

Ces événements sont situés dans deux zones, près des glaciers de Thwaites et de Pine Island. Ce sont les deux principales sources de la montée du niveau de la mer en provenance de l’Antarctique.

Les séismes du glacier de l’Apocalypse

Le glacier de Thwaites est parfois surnommé « glacier de l’Apocalypse », car, s’il venait à s’effondrer complètement, il ferait monter le niveau mondial des mers de 3 mètres – et parce qu’il est susceptible de se désintégrer rapidement.

Environ les deux tiers des événements que j’ai détectés – 245 sur 362 – se situaient près de l’extrémité du glacier en contact avec l’océan. La plupart sont probablement des séismes glaciaires causés par le basculement d’icebergs.

À la différence de ce qui se passe au Groenland, le principal facteur à l’origine de ces événements ne semble pas être la variation annuelle des températures de l’air.

La période la plus prolifique pour les séismes glaciaires à Thwaites, entre 2018 et 2020, coïncide plutôt avec une accélération de la progression de la langue glaciaire vers la mer. Cette accélération, confirmée de manière indépendante par des observations satellites, pourrait être liée aux conditions océaniques, mais leur effet est encore mal compris.

Ces nouveaux résultats suggèrent donc que l’état de l’océan peut avoir un impact à court terme sur la stabilité des glaciers qui terminent dans la mer. Cela mérite d’être étudié plus avant pour évaluer la contribution potentielle du glacier à la hausse future du niveau de la mer.


À lire aussi : Une nouvelle méthode pour évaluer l’élévation du niveau de la mer


Le deuxième plus grand groupe de séismes glaciaires antarctiques que j’ai observés se trouve près du glacier de Pine Island. Mais ces séismes étant situés à 60–80 kilomètres du rivage, il est peu probable qu’ils aient été provoqués par le basculement d’icebergs.

Ces événements demeurent énigmatiques et nécessitent des recherches complémentaires.

Perspectives pour la recherche sur les séismes glaciaires en Antarctique

La détection de séismes glaciaires liés au vêlage d’icebergs sur le glacier de Thwaites pourrait contribuer à avancer sur plusieurs questions scientifiques importantes. Parmi elles, figure l’interrogation fondamentale sur l’instabilité potentielle du glacier de Thwaites, en lien avec l’interaction entre océan, glace et substrat rocheux à l’endroit précis où il rejoint la mer.

Mieux comprendre ces mécanismes est essentiel pour réduire les grandes incertitudes sur les projections de montée du niveau de la mer au cours des prochains siècles.

The Conversation

Thanh-Son Pham a reçu des financements de l'Australian Research Council.

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