30.09.2026 à 15:29
Les insectes sont-ils vraiment une nourriture de pauvre ?
30.09.2026 à 15:29
Les insectes sont-ils vraiment une nourriture de pauvre ?

L’ESSENTIEL
La consommation d’insectes est souvent perçue comme étant seulement un dernier recours en cas de famine ou de grande pauvreté.
Pourtant, dans les pays où ils sont habituellement consommés, les insectes sont souvent considérés comme un délice rare, voire un luxe, car les espèces appréciées peuvent être difficiles à chasser.
Dans certains cas, consommer des insectes permet également de lutter contre la prolifération des ravageurs de cultures.
Mange-t-on des insectes lorsqu’il n’y a rien d’autre à manger ? Est-ce vraiment une nourriture de pauvre ou de famine ?
En Occident, les insectes n’ont généralement pas été considérés comme des aliments, ils sont plutôt vus comme des nuisibles, des ravageurs de cultures, vecteurs de maladies ou source de désagréables piqûres, tandis que d’autres sociétés ont appris à vivre avec eux, comme le notait déjà en 1978 l’ethnobiologiste Darrell Posey au sujet de l’Amazonie.
Quand on regarde à l’échelle internationale, l’Europe et l’Amérique du Nord constituent en fait une exception par rapport à l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie, où plus de 2 000 espèces sont consommées par des centaines de millions de personnes.
Les ouvrages de la première moitié du XXᵉ siècle qui ont décrit la consommation d’insectes, en particulier ceux du médecin colonial Émile Bergier ou de l’entomologiste Friedrich Bodenheimer, l’ont présentée comme une pratique exotique, propre aux « peuples primitifs », mais Bodenheimer en a déjà relevé à cette époque l’intérêt nutritionnel.
Cette réalité est confirmée en 2013, dans un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur les insectes comestibles. Les chercheurs mandatés par l’institution développent même l’intérêt de ces aliments pour soulager la faim dans le monde. Les analyses de contenu nutritionnel des insectes démontrent en effet que leur taux de protéines est plus élevé que celui d’autres animaux, et qu’ils sont également riches en vitamines, minéraux et acides gras insaturés. Les consommateurs d’insectes seraient-ils conscients de cet apport nutritionnel ? Est-ce cela qui les conduit à cette consommation ?
Pour répondre à cette question, commençons par voir ce que l’on entend par insectes. Les biologistes occidentaux classent les insectes, avec les arachnides, les myriapodes et les crustacés, parmi les arthropodes, animaux invertébrés dont le corps est segmenté et les pattes articulées. En latin, insectum se réfère à ce qui est coupé, segmenté. Les insectes sont définis comme des animaux dont le corps est segmenté en trois parties, qui sont dotés de six pattes et d’une paire d’antennes, sont généralement pourvus d’ailes et subissent des mues et une métamorphose. La morphologie des autres groupes est différente. Les araignées, arachnides parfois confondus avec les insectes, alors qu’elles s’en nourrissent, ont quatre paires de pattes, mais ni ailes ni antennes.
Mais cette façon de catégoriser les insectes diffère dans de nombreuses sociétés. Même en France, au Moyen Âge, ces animaux n’étaient pas désignés par le terme générique d’« insectes », mais uniquement par leur nom propre (« cigale », « sauterelle »…).
Dans la langue ñu savi (mixtèque) du Mexique, par exemple, la catégorie « insecte » n’existe pas. Les insectes sont simplement considérés comme de « petits animaux » comme les autres, « qui naissent tous seuls » (sans intervention humaine), sauvages, que l’on « va chercher » dans la nature, au même titre que les plantes, les champignons ou le gibier. La collecte des insectes s’intègre dès lors à des pratiques de chasse ou de cueillette et s’assimile d’ailleurs à l’une ou à l’autre. Ainsi, dans la région brésilienne du Nordeste, les collecteurs de fourmis disent qu’ils les « chassent ».
Les consommateurs d’insectes tirent donc profit de ce qui se présente dans leur environnement et choisissent de les manger, comme ils mangeraient d’autres espèces animales ou végétales. Mais cela ne signifie pas qu’ils mangent toutes les espèces disponibles. La culture guide leurs choix alimentaires. Des insectes mangés par certaines populations ne sont pas forcément consommés par leurs voisins vivant dans un environnement similaire et, dans un même pays ou une même région, certains groupes sociaux peuvent consommer des insectes, et d’autres non.
Cette consommation s’est souvent perpétuée dans des populations autochtones, marginales, plus pauvres que la moyenne des habitants, c’est pourquoi elle a été perçue comme une pratique associée à la pauvreté. Le fait que les insectes soient collectés dans la nature, plus rarement en milieu urbain, a renforcé cette perception. Dans des sociétés qui se sont urbanisées, modernisées, la chasse et la cueillette peuvent renvoyer à des pratiques archaïques.
À Natal, dans le Nordeste brésilien, l’ethnologue Julie Cavignac et moi-même avons ainsi constaté une honte à l’égard de la consommation des tanajuras, reines de fourmis Atta, mais aussi à l’égard de la chasse et de la cueillette que les habitants originaires de l’arrière-pays pratiquaient avant que cette ville et la région qui l’entoure se développent. Tout le Nordeste, qui a souffert des vagues de sécheresse à plusieurs périodes de l’histoire, a longtemps été considéré comme la région la plus pauvre du pays. Ces stigmates qui persistent jusqu’à nos jours contribuent à rejeter ce qui paraît arriéré.
Pourtant les tanajuras ne sont pas une nourriture de famine. Lorsque les habitants faisaient face à des pénuries à cause de la sécheresse, ils mangeaient plutôt des raquettes de cactus, habituellement données au bétail, des tubercules sauvages ou des fruits de palmier riches en amidon, ou encore une variété de manioc qu’il faut détoxifier pendant des heures. Les fourmis, elles, sont en fait un délice, qui n’apparaît qu’une fois par an, au moment du vol nuptial.
Comme l’avait déjà noté Bodenheimer, les insectes ont pu être une nourriture de famine dans certaines circonstances, par exemple des sauterelles ou des criquets qui, en s’abattant par nuées sur les récoltes, privent les agriculteurs de leur alimentation, néanmoins ce n’est pas la famine qui motive cette consommation.
Manger les ravageurs compense en partie les pertes agricoles et limite leurs destructions. Dans les tropiques, les charançons des palmiers (Rhychophorus spp.), qui sont considérés comme une véritable plaie dans les plantations monospécifiques, sont au contraire bienvenus pour les populations qui consomment leurs larves et contrôlent ainsi leur prolifération.
Les insectes sont, en fait, rarement considérés comme une nourriture de famine, car ils ne comblent pas la faim comme le font les féculents. Ils constituent un apport nutritionnel intéressant, surtout pour des populations qui consomment peu de protéines animales ou qui ont des déficiences en vitamines et minéraux.
Cependant, des populations qui ont accès à du gibier ou de la viande d’élevage en consomment aussi, en Amazonie par exemple. Ceux qui consomment des insectes les mangent surtout par goût, comme l’avait déjà noté Bodenheimer. Les charançons des palmiers sont appréciés dans toute la ceinture tropicale, en Amérique, en Afrique ou en Asie. Il en est de même pour les sauterelles et les termites dans divers pays, les reines de fourmis Atta en Amérique latine et bien d’autres espèces.
Certaines, comme les escamoles, œufs et pupes des fourmis Liometopum, considérés comme « le caviar mexicain », sont d’ailleurs jugées si savoureuses qu’elles suscitent la prédation, qu’elles sont commercialisées et même servies dans de grands restaurants.
Les larves de charançons sont vendues tant au Cameroun qu’en Amazonie péruvienne, équatorienne, colombienne et vénézuélienne ; les chenilles mopane font l’objet d’un commerce dans tout le sud de l’Afrique ; les sauterelles se vendent par tonnes au Mexique et en Thaïlande ; des insectes qui ne sortent qu’une fois par an, au moment de l’essaimage, suscitent plus encore l’enthousiasme des collecteurs et consommateurs.
Dès lors, collecter des insectes ne signifie pas seulement tirer des ressources de l’environnement. Cela requiert des savoirs particuliers sur la faune, la flore, la météorologie, l’éthologie. Il faut connaître l’habitat des insectes, éventuellement leurs plantes hôtes, la période de l’année où on les trouve, les signes annonciateurs de leur sortie ou de leur arrivée, les conditions climatiques nécessaires à leur essaimage.
Cette collecte demande souvent des efforts physiques, des déplacements vers des lieux isolés, dans des conditions inconfortables, et comporte des risques (insolations, chutes dans des lieux escarpés, piqûres d’animaux venimeux). Leur préparation requiert des savoirs culinaires, souvent établis sur des décennies ou des siècles de pratique.
Pour que de tels efforts soient déployés, il faut que le jeu en vaille la chandelle. La saveur des insectes recherchés et éventuellement les revenus qu’ils peuvent générer en sont les motifs. Les insectes les plus appréciés se vendent à des prix de plus en plus élevés, bien plus que ceux de la viande non seulement dans de petits bourgs, mais aussi dans les capitales, où des immigrants de souche rurale, nostalgiques de ces mets, ont lancé leur commerce. C’est ainsi qu’ils sont apparus à Bangkok, à Mexico ou à Bogota
Au Mexique, par exemple, où la patrimonialisation de la cuisine traditionnelle par l’Unesco a remis cette consommation au goût du jour, il faut actuellement compter au moins 50 euros pour 1 kilogramme de certains insectes, voire davantage lorsqu’ils sont vendus en petites portions ou servis dans un restaurant. La vente d’insectes apporte un revenu complémentaire à des familles rurales, mais tend aussi à les priver d’aliments nutritifs qu’ils auraient pu manger.
Des personnes de souche rurale abandonnent cette pratique lorsqu’elles émigrent en ville, tandis que, pour d’autres, la perpétuer est affirmer leur attachement au territoire, à une identité locale et à une histoire paysanne ou autochtone.
Tel est le cas des Quitu-Cara, peuple originaire de la vallée de Quito, en Équateur, amateurs de scarabées dits catzos ou des habitants du département du Santander, en Colombie, pour qui les hormigas culonas, reines de fourmis Atta, représentent un patrimoine culinaire et culturel. D’autres personnes encore, surtout urbaines, deviennent de nouveaux consommateurs, attirés par une nouvelle mode ou initiés par des amis. Et là encore, leur motivation n’est pas la nécessité, sinon le goût.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Esther Katz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 12:06
Le cadmium s’attaque (aussi) aux amphibiens

L’ESSENTIEL
Présent partout, le cadmium est aussi un danger pour la santé des espèces sauvages et des écosystèmes.
Les amphibiens font partie des vertébrés aquatiques les plus menacés et sont particulièrement sensibles à ce polluant.
Des études récentes pointent les effets du cadmium sur ces animaux : déformation du cœur, baisse de la reproduction, modifications du comportement…
Les récentes alertes sanitaires ont remis le cadmium sur le devant de la scène. Pour nous, chercheurs, ce n’est pourtant pas un sujet nouveau. Depuis des décennies, nous étudions ce métal, naturellement présent dans l’environnement, mais dont les concentrations ont été fortement accrues par les activités humaines.
Aujourd’hui, on sait que ce métal est cancérogène et qu’il présente des effets toxiques sur plusieurs organes. Mais le cadmium ne menace pas seulement les êtres humains : il affecte une multitude d’espèces, perturbe le fonctionnement des écosystèmes et représente un risque majeur pour la biodiversité.
L’objectif de nos recherches est de mieux comprendre les effets du cadmium, particulièrement sur les écosystèmes aquatiques, en étudiant son impact sur une espèce d’amphibien. Nos travaux ont montré des effets du cadmium sur l’activité et la morphologie cardiaque, ainsi que sur la formation des têtards et sur le comportement des animaux.
Le cadmium est un composé inorganique que l’on retrouve partout dans l’environnement. Il contamine aussi bien l’atmosphère, les sols que les milieux aquatiques. Utilisé depuis plusieurs décennies, il sert notamment dans les procédés métallurgiques, la fabrication de batteries et certains usages agricoles, en particulier via les engrais phosphatés qui peuvent contenir du cadmium comme impureté.
En raison de sa persistance dans l’environnement, de sa toxicité dès de très faibles concentrations, de sa mobilité dans certains types de sols et de sa capacité à s’accumuler dans les organismes vivants, le cadmium représente une menace majeure pour la biodiversité. Il affecte l’ensemble du vivant, depuis les micro-organismes du sol jusqu’aux mammifères, en perturbant le fonctionnement des écosystèmes et en altérant de nombreuses fonctions biologiques.
Parmi les groupes les plus vulnérables figurent les amphibiens. Leur peau hautement perméable, leur cycle de vie partagé entre les milieux aquatiques et terrestres et leur mode de reproduction – la fécondation ayant souvent lieu dans l’environnement, et non pas à l’intérieur de l’organisme – les rendent particulièrement sensibles à l’exposition au cadmium. Cette vulnérabilité est d’autant plus préoccupante que les amphibiens connaissent un déclin mondial marqué. Selon l’Union internationale pour la conversation de la nature (UICN), 41 % des espèces d’amphibiens sont aujourd’hui menacées d’extinction à l’échelle mondiale. En France, toutes les espèces d’amphibiens bénéficient d’un statut de protection.
Chez l’être humain, le cadmium est classé comme cancérogène certain par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Il est également reconnu pour ses effets de perturbateur endocrinien ainsi que pour sa toxicité au niveau du système nerveux, des reins et du système immunitaire. Plus récemment, des effets au niveau cardiaque ont aussi été démontrés. Ces effets toxiques sont également observés chez de nombreuses espèces animales, soulignant les risques que représente ce contaminant pour la santé des organismes et le maintien de la biodiversité.
Au laboratoire, notre objectif est de comprendre les effets du cadmium à travers une approche pluridisciplinaire et de l’échelle moléculaire jusqu’à celle de l’individu. Une meilleure compréhension des mécanismes de toxicité du cadmium devrait nous permettre d’en identifier les cibles, qui constituent les marqueurs spécifiques d’une exposition à ce contaminant. La nature de ces marqueurs dépend de l’échelle considérée : il peut s’agir de modifications comportementales ou de la présence de protéines particulières. Nous nous intéressons notamment à des biomarqueurs protéiques de contamination, dont les variations pourraient constituer des indicateurs précoces et spécifiques de l’exposition à ce contaminant chez les amphibiens.
Notre modèle expérimental est le xénope (Xenopus laevis). Originaire d’Afrique australe, cette espèce exotique invasive en France est utilisée depuis plusieurs décennies comme organisme modèle en biologie cellulaire, en biologie du développement et en embryologie. Elle s’est également imposée plus récemment en écotoxicologie. Son développement rapide et directement dans l’eau, ainsi que sa peau perméable, facilitant l’absorption des contaminants, en font un modèle particulièrement pertinent pour l’étude des effets des polluants environnementaux.
Notre protocole expérimental se concentre sur les premiers stades du développement embryonnaire. Les embryons de xénope sont exposés à différentes concentrations de cadmium, d’un niveau analogue à celui réellement rencontré dans l’environnement jusqu’à des concentrations bien plus élevées. Nous les y exposons dès la fécondation jusqu’à la fin de la formation des principaux organes, correspondant à six jours de développement. Les têtards mesurent alors environ 7 millimètres de long, ont un intestin bien enroulé et sont capables de se déplacer. Nous réalisons ensuite des études comportementales, biométriques, morphologiques et physiologiques, notamment sur les effets cardiaques du cadmium.
On observe ainsi que chez le xénope, une trop forte concentration de cadmium entraîne une diminution significative du taux de fécondation. Le taux de survie est également impacté négativement à la suite d’une exposition. Cette trop forte mortalité nous a poussés à adapter la gamme de concentration testée, en nous rapprochant considérablement des concentrations environnementales.
À l’aide d’un logiciel de tracking, nous avons suivi des têtards sains et des têtards contaminés pour mesurer plusieurs paramètres : la vitesse de nage, la distance parcourue, et leur réponse à des variations de la luminosité ainsi qu’à des vibrations mimant un prédateur. Notre étude a mis en évidence des modifications comportementales. Les têtards parcourent notamment une distance moindre lorsqu’ils sont exposés au cadmium.
Ces têtards font aussi l’objet d’études morphologiques et biométriques. Nous mesurons en particulier leur longueur et l’écart entre leurs yeux. Là aussi, nous constatons que les têtards exposés au cadmium présentent de nombreuses malformations (œdèmes, queue tordue, intestin mal enroulé) et sont significativement plus petits et mal proportionnés par rapport à des individus non exposés. Nous avons étudié des têtards jusqu’à six jours après la fécondation, ce que nous permet le cadre bioéthique, et nous n’avons donc pas eu la possibilité de savoir s’ils atteignent l’âge adulte.
Enfin, nous avons porté une attention toute particulière au système cardiaque. La transparence du têtard nous a d’abord permis d’évaluer l’activité cardiaque en comptant le nombre de battements par minute. Cette première observation montre une tachycardie significative après une exposition au cadmium. Nous avons ensuite réalisé une étude structurelle du cœur et mis en évidence une atrophie du cœur, responsable d’un volume cardiaque plus petit, ainsi d’une architecture du myocarde modifiée. Cette désorganisation des tissus cardiaques est responsable d’une capacité du cœur à se contracter dégradée. De telles anomalies ont déjà été observées dans des cardiopathies humaines, sans pour autant avoir été reliées à une exposition au cadmium.
Enfin, nous avons mis en évidence des marqueurs protéiques propres à une contamination au cadmium qui permettent, en partie, d’expliquer les anomalies cardiaques observées.
Dans de futurs travaux, nous visons à élargir ces données. D’une part, nous voulons évaluer si les biomarqueurs identifiés se retrouvent également chez d’autres organismes afin de déterminer s’ils constituent des marqueurs universels d’une exposition au cadmium, travail déjà commencé sur les embryons de poisson zèbre et de poulet. Nous souhaitons également déterminer si ces biomarqueurs sont spécifiques du cadmium, ou s’ils se retrouvent également suite à l’exposition à d’autres contaminants.
Pour cela, les biomarqueurs seront analysés après exposition à d’autres contaminants environnementaux, tels que des composés œstrogéniques. L’objectif sera de vérifier que les modifications observées sont spécifiques d’une exposition au cadmium et ne résultent pas d’une réponse générale au stress chimique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
29.09.2026 à 16:17
En agriculture, peut-on utiliser du cuivre sans nuire à la vie des sols ?
L’ESSENTIEL
Nombreux sont les jardiniers amateurs qui utilisent le cuivre pour protéger des maladies leurs légumes ou leurs arbres fruitiers.
Ce métal est également utilisé en agriculture biologique, mais ses usagers n’en soupçonnent pas toujours les effets.
Qu’en est-il de ses répercussions sur l’activité biologique des sols ?
Fongicide d’origine naturelle, le cuivre est utilisé en agriculture depuis plus d’un siècle, notamment pour lutter contre le mildiou de la vigne – d’où son nom de « bouillie bordelaise ».
Son emploi s’est progressivement étendu à l’arboriculture, au maraîchage et aux grandes cultures, il est désormais utilisé aussi bien en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle, où il constitue une alternative aux produits phytosanitaires de synthèse.
De la famille des métaux lourds, toutefois, le cuivre (Cu) fait l’objet de controverses en raison de ses impacts potentiels sur la santé et l’environnement. En 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a d’ailleurs réévalué les produits qui en contiennent et renforcé leurs conditions d’emploi. Mais que sait-on réellement de ses effets sur la vie des sols ?
Le cuivre est un élément trace métallique naturellement présent dans le sol, avec des concentrations variables selon la nature des roches mères dont il est issu. Il peut aussi provenir d’apports naturels, comme les dépôts atmosphériques liés à l’érosion des roches, aux éruptions volcaniques ou encore aux incendies de forêt. Des teneurs de 10 à 30 mg de Cu/kg de sol (ou ppm) sont généralement considérées comme naturelles.
À ces doses, le cuivre est un oligo-élément essentiel au bon fonctionnement des organismes vivants. Chez les plantes, il intervient notamment dans les processus de photosynthèse et de respiration ; chez les animaux, il participe à de nombreuses fonctions biologiques, telles que la bonne marche du système immunitaire et la protection contre le stress oxydatif.
Le cuivre des sols provient aussi d’activités humaines. Les secteurs industriel et minier, les transports, notamment les véhicules diesel, ainsi que l’incinération des déchets contribuent eux aussi à des retombées atmosphériques du cuivre.
Pour ce qui est des sols agricoles, en moyenne, l’épandage de déjections animales constitue la principale source de cuivre : elles représentent 53 % de la quantité totale annuelle. Cela s’explique notamment par l’usage de compléments alimentaires riches en cuivre dans certains élevages intensifs pour favoriser la croissance des animaux.
Les traitements phytosanitaires destinés à lutter contre les maladies arrivent en deuxième position, avec 34 % de la quantité totale annuelle. Concentrés sur des surfaces plus réduites, en particulier dans les vignobles, ils contribuent à des accumulations localement importantes.
Les concentrations en cuivre varient ainsi significativement selon le contexte et les pratiques agricoles mises en œuvre. Les régions les plus exposées correspondent donc aux territoires viticoles. Des concentrations supérieures à 100 ppm sont généralement interprétées comme le signe d’une contamination forte d’origine humaine.
Le cuivre est un élément peu mobile dans le sol. Il tend à s’accumuler dans les horizons superficiels, où il peut persister durablement.
Les vignobles illustrent particulièrement bien ce phénomène au fil du temps. Certaines parcelles sont traitées depuis plus de cent ans. Au début du XXᵉ siècle, les apports pouvaient atteindre jusqu’à 50 kg par hectare et par an. Puis la réglementation a permis de réguler les apports. Aujourd’hui, la dose maximale autorisée est de 4 kg de cuivre par hectare et par an.
De nombreux vignerons, bien conscients de devoir préserver leur sol, parviennent à réduire les quantités appliquées. Malgré cela, il reste difficile de s’en affranchir pour maîtriser l’impact des maladies, en particulier en agriculture biologique où les produits de synthèse sont interdits.
Aujourd’hui, la concentration moyenne en cuivre dans les sols agricoles français est de 13 ppm. Pour les sols viticoles français, la valeur est proche de 70 ppm, mais les niveaux observés varient très fortement en fonction de l’historique des parcelles.
Organisme emblématique des sols, le ver de terre fait partie des espèces étudiées pour évaluer les effets du cuivre. Une méta-analyse de 30 publications scientifiques met en évidence des impacts sur sa survie et sa reproduction, avec toutefois une très forte variabilité selon les études.
En moyenne, des troubles de la reproduction sont observés à partir de 94,6 ppm, tandis qu’une concentration de 113 ppm de sol entraîne une mortalité élevée. De tels niveaux restent néanmoins rares dans les sols agricoles, mais peuvent être observés dans certains vignobles marqués par des usages anciens ayant conduit à des accumulations importantes, au-delà de 100 ppm.
D’autres travaux consacrés aux nématodes et aux collemboles montrent que ces organismes du sol tolèrent généralement bien les apports de cuivre. Les premiers effets sur les nématodes n’apparaissent qu’à des niveaux d’exposition équivalant à environ 750 fois la dose annuelle autorisée, tandis que la reproduction des collemboles n’est affectée qu’à partir d’environ 100 fois cette dose.
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Les micro-organismes semblent également relativement tolérants à l’accumulation de cuivre dans les sols.
Des chercheurs d’UniLaSalle ont étudié des sols agricoles provenant de prairies et de grandes cultures du nord-ouest de la France, dont l’historique était bien connu. Des échantillons de sol ont été prélevés puis utilisés tels quels, sans modifier leurs caractéristiques. Les chercheurs ont ajouté au sol du cuivre à des concentrations de 2 ppm, représentant un apport proche de la dose réglementaire annuelle, et de 200 ppm, simulant une forte contamination du sol. Ils ont ensuite suivi au cours du temps l’activité des micro-organismes du sol en mesurant certaines enzymes, indicatrices de leur fonctionnement.
Résultat : même à des concentrations élevées, l’ajout de cuivre n’a pas montré d’effet notable sur l’activité de ces micro-organismes. Les champignons apparaissent toutefois plus sensibles que les bactéries. Mais toutes les communautés fongiques ne réagissent pas de la même façon à de fortes concentrations de cuivre. C’est pourquoi il est difficile de définir une concentration unique à partir de laquelle l’écosystème est perturbé.
La difficulté de trouver un consensus sur l’effet du cuivre s’explique par le fait que la quantité totale de cuivre présente dans le sol ne correspond pas nécessairement à celle réellement accessible aux organismes. En effet, le cuivre peut se présenter sous différentes formes chimiques, plus ou moins biodisponibles, ce qui complexifie l’évaluation de ses effets sur le vivant.
Une partie du cuivre est fortement liée à la matière organique ou à des constituants minéraux, comme les argiles ou les carbonates, ce qui le rend stable et peu disponible. À l’inverse, le cuivre dissous dans la solution du sol, notamment sous la forme libre Cu²⁺, est potentiellement assimilable par les organismes.
Cette biodisponibilité dépend de plusieurs paramètres. Ainsi, plus un sol est acide (pH faible), plus le cuivre est mobile et plus facilement disponible pour les organismes. Par ailleurs, les sols riches en matière organique ou en carbonates tendent à immobiliser le cuivre, c’est-à-dire le rendre moins accessible. Dans ce contexte, les utilisateurs dont les sols correspondent à ces caractéristiques ont tout intérêt à agir sur ces leviers. La gestion de l’acidité, par exemple en appliquant du calcaire ou de la marne, permet de limiter la mobilisation du cuivre. De même, les pratiques favorisant l’enrichissement en matière organique, comme l’implantation de couverts végétaux, contribuent à en stabiliser une partie.
De ce fait, deux parcelles contenant une quantité comparable de cuivre peuvent avoir des effets très différents sur les organismes vivants. Pour mieux comprendre ces risques, les chercheurs se tournent vers des bio-indicateurs : des organismes capables de révéler la contamination réellement accessible au vivant. Parmi eux, l’escargot terrestre pourrait jouer un rôle précieux. En se nourrissant et en vivant au contact du sol, il accumule une partie du cuivre présent dans son environnement. L’analyse de ses tissus permettrait ainsi d’évaluer les transferts réels du cuivre dans les écosystèmes.
Depuis quelques années, des recherches explorent l’utilisation de micro-organismes pour limiter les effets du cuivre dans les sols les plus contaminés. Certaines bactéries (comme Methylosinus trichosporium ou Bacillus subtilis) sont capables de capter et de stocker le cuivre dans leurs cellules, ce qui contribue à en réduire la toxicité, on parle de bioséquestration.
Une autre approche consiste à utiliser ces bactéries pour aider les plantes à extraire le cuivre du sol, un procédé appelé phytoremédiation assistée. Par exemple, des bactéries comme Pseudomonas putida sécrètent des molécules qui rendent le cuivre plus accessible aux racines. Les plantes peuvent ainsi absorber davantage de cuivre, ce qui permet d’en retirer progressivement du sol. La bioremédiation apparaît donc comme une stratégie prometteuse pour diminuer la contamination des sols.
Les plantes peuvent également être utilisées pour limiter le transfert du cuivre vers les eaux. Les aménagements intégrant des plantes aquatiques (macrophytes) constituent une solution efficace. Grâce à leur système racinaire dense, ces plantes piègent les particules contaminées et diminuent la mobilité des métaux traces comme le cuivre dans les eaux de ruissellement, permettant de réduire jusqu’à 45 % de la pollution. Ces dispositifs végétalisés contribuent ainsi à protéger la qualité des eaux superficielles et souterraines en réduisant les polluants à la source.
Aux doses autorisées, le cuivre apparaît compatible avec le fonctionnement des sols. Si des incertitudes subsistent, liées à la diversité des situations et à la difficulté de définir des seuils universels, les effets observés restent limités dans les conditions d’usage actuelles. La vigilance porte surtout sur le long terme : en raison de son accumulation et de son comportement variable selon les sols. Une utilisation raisonnée demeure essentielle et des solutions de phytoremédiation peuvent être envisagées dans des sols où l’accumulation du cuivre atteindrait des seuils trop élevés.
Les auteurs tiennent à remercier Guillaume David, étudiant d’UniLaSalle, pour sa contribution à l’analyse bibliographique de cet article.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.