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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1866 mots)
Grillon domestique _Acheta domesticus_. Mani_raab/iNaturalist, CC BY-NC

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste, récemment publié aux éditions Quae. Nous en reproduisons un extrait ci-dessous.


Le déclin du grillon dans le métro s’expliquerait par le remplacement du ballast (en pierre volcanique) par des poutres en béton et par les grèves des conducteurs.

Ces deux facteurs auraient fait chuter la température ambiante, alors que le grillon tolère mal un séjour en dessous de 30 °C ! Les grèves et les confinements l’auraient également privé de détritus alimentaires.

L’étonnante histoire des grillons du métro parisien, vidéo du Parisien.

Un insecte devenu commensal de l’humain

Le grillon domestique (Acheta domesticus, ndlr), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé dans le sud de la France au Moyen Âge comme passager clandestin avec le commerce des épices. Il aurait ensuite été apporté à Paris au début du XXe siècle, caché dans des cageots de légumes.

Un grillon domestique au chaud sur un mur de pierre. otto_r/iNaturalist, CC BY-SA

Pour survivre aux hivers du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments, en particulier près des fours à bois des boulangeries. Les mesures d’hygiène et les fours électriques l’ont ensuite obligé à dénicher d’autres gites : dans les chaufferies des sous-sols, les brasseries, les serres et sur les décharges de déchets, où la fermentation produit de la chaleur.

Il a aussi colonisé le ballast du métro, où la température grimpe à plus de 30 °C en raison des frottements des wagons sur les rails. Dans les couloirs souterrains, ses œufs profitaient aussi de l’humidité des canalisations et des infiltrations.


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Un éboueur du métro

À l’état sauvage, A. domesticus est herbivore, comme la plupart des grillons, mais il est aussi détritivore et peut consommer toutes les matières organiques tendres : insectes morts ou vivants, fruits, céréales et graines, feuilles… Grâce à son régime alimentaire omnivore et généraliste, il est capable de prospérer dans des conditions changeantes.

Dans les galeries de métro, comme un véritable éboueur naturel, il se nourrissait de détritus organiques, de miettes, de papiers gras, de brins de laine… voire de mégots (alors que la nicotine est réputée répulsive pour les insectes).

Un animal de compagnie chanteur et combattant

En Europe, le grillon est un animal domestique familier depuis des siècles, et son personnage est présent dans de nombreux contes et fables.

En Chine et au Japon, les grillons enfermés dans de petites cages de bambou, sont depuis très longtemps appréciés pour leur chant à l’intérieur des habitations.

Alors qu’un grillon sauvage vit moins de trois mois, il peut survivre un an en tant qu’animal de compagnie.

En Chine, le combat de grillons par catégorie de poids dans des arènes miniatures fait l’objet de paris non clandestins et très populaires depuis 2 000 ans.

Déjà largement répandu à travers le monde, et doté d’une grande capacité d’adaptation, le grillon domestique pourrait passer des environnements urbains vers les zones rurales en profitant du réchauffement climatique, qui maintient des conditions extérieures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il y représenterait une sérieuse menace pour les stocks de denrées séchées.

Il vit principalement le jour, pour bénéficier de températures plus élevées, mais il peut être actif en début et en fin de nuit s’il fait suffisamment chaud. Il vole très rarement et creuse des galeries dans le sol pour se protéger des oiseaux et des grenouilles, ses principaux prédateurs naturels.

Tous les grillons sont gauchers

Seul le mâle stridule, pendant des heures, pour attirer les femelles. Toute la surface de ses deux ailes antérieures durcies en élytres est adaptée à la stridulation. Chaque élytre porte une bande de dents formant une râpe (l’archet), et un grattoir épaissi (le plectre) sur le bord extérieur.

Même si les deux élytres ont les mêmes structures, tous les grillons sont « gauchers » : c’est le frottement de l’archet de l’élytre droit sur le plectre gauche qui produit un son. Lorsque l’entomologiste Jean-Henri Fabre a tenté d’inverser le recouvrement des élytres, le grillon les remettait systématiquement dans la configuration du gaucher ! La vibration produite est amplifiée par résonance sur deux grandes plages membraneuses de l’aile, la harpe et le miroir.

Le son dépend de la vitesse de frottement et du volume de l’espace maintenu entre l’aile et l’abdomen. L’intensité et la fréquence des impulsions sonores augmentent avec la taille du mâle au sein d’une population. La femelle, qui perçoit les vibrations grâce à une membrane de la cuticule localisée sur les tibias des pattes antérieures (le tympan), sait reconnaître les sons caractéristiques des grands mâles.

Entre stridulations et combats

Les femelles choisissent également leur partenaire en fonction de sa capacité à se battre. Lorsqu’un mâle viole les frontières du territoire d’un autre, le mâle autochtone émet un sifflement court et agressif. Si l’adversaire s’attarde, les mâles s’affrontent pour régler le droit de propriété. Le combat se déroule selon une séquence stéréotypée : escrime avec les antennes, prise de mandibules, coups de tête et coups de patte, lutte au corps à corps et morsures, jusqu’à la fuite du perdant. À la fin du combat, le vainqueur stridule un chant d’appel pour attirer les femelles.

Combat entre deux grillons mâles.

Lorsqu’une femelle s’approche et lui touche l’antenne, le mâle émet un chant de parade nuptiale. L’accouplement n’implique pas d’insémination interne. Le mâle dépose une ampoule gélatineuse de sperme (le spermatophore) à la base de la tarière de la femelle, qui capte cette petite capsule à l’aide de ses valves génitales. Le transfert du sperme dans ses voies génitales se fait lentement par diffusion. Au moyen de son ovipositeur incurvé, long de 12 mm et rigide, la femelle pond ensuite 1 500 œufs, individuellement ou en groupe, dans un sol humide.

Les larves ressemblent à des adultes miniatures, mais leurs ailes antérieures ne deviennent rigides qu’après la dernière mue, après trois mois de développement.

Dans le monde entier, A. domesticus est l’un des insectes les plus fréquemment élevés, pour l’alimentation des animaux insectivores, mais aussi de l’être humain. En Asie, de nombreuses espèces locales de grillons garnissent les assiettes. En Europe, depuis 2023, il est autorisé sous forme de farine dans les plats de consommation humaine.


À lire aussi : Les enfants sont-ils prêts à manger des insectes ?


The Conversation

Christophe Bouget ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.08.2026 à 16:07

En Gironde, les vulnérabilités des forêts ne disparaîtront pas avec la fumée des incendies

Bastien Castagneyrol, Chercheur en écologie, Inrae
Céline Meredieu, Chercheure, Inrae
Christophe Plomion, Chercheur en génétique, Inrae
Heidy Schimann, Chercheure, Inrae
Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae
Inge van Halder, Ingénieur d'études, Inrae
Les incendies favorisés par le changement climatique déclenchent des perturbations en cascade qui se renforcement mutuellement et menacent les plantations de pins.

Texte intégral (3132 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’incendie parti de Saumos, en Gironde, le 22 juillet dernier, a brûlé plus de 42 000 hectares de forêt, détruit plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 200 000 personnes.

  • Le changement climatique crée les conditions d’un véritable effet domino : il accroît le risque incendie, puis les feux favorisent les ravageurs du pin (scolytes et nématodes du pin), qui accélèrent le dépérissement des arbres et donc augmentent les quantités de combustible sec.

  • Lorsque viendra l’heure du bilan et du reboisement, il ne faut pas imaginer que les vulnérabilités qui ont permis les feux de 2022 puis ceux de 2026 disparaîtront par magie grâce à des solutions miracles : elles devront faire l’objet d’une gestion intégrée.


Le feu qui s’est déclenché le mercredi 22 juillet 2026 sur la commune de Saumos, en Gironde, a brûlé plus 42 000 hectares de forêt, plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 224 000 personnes en moins d’une semaine. Quand les fumées se seront dissipées, elles vont révéler l’étendue de la catastrophe. Celle-ci est non seulement écologique, mais également sociale et économique.

La forêt des Landes de Gascogne est un socioécosystème largement dominé par la sylviculture du pin maritime. Les peuplements de pin en monoculture s’étendent sur près de 800 000 hectares, localement interrompus par des boisements épars de chênes et des peuplements forestiers plus diversifiés le long des cours d’eau et des lagunes, des grandes cultures et des espaces artificialisés (zones urbanisées, infrastructures de transport et d’activités).

Il est, de ce point de vue, parfaitement légitime de protéger cette forêt contre le feu tant elle structure le paysage, l’économie et la vie des personnes qui occupent ce territoire, en plus d'héberger une biodiversité originale. Pourtant, aussi terrible, dévastateur et rapide soit-il, notre rôle de scientifiques est de rappeler que, s’agissant de la forêt, le feu n’est qu’un aléa parmi d’autres.


À lire aussi : Les « forêts » de pins maritimes d’Aquitaine, des nids à incendie ?


Dans l’urgence du moment, ne penser et ne raconter la future gestion de la forêt des Landes de Gascogne et de son territoire que par le seul prisme de la défense contre les incendies pourrait, à moyen terme, condamner le pin maritime dans la région et au-delà.

L’enjeu n’est rien de moins que la durabilité d’un socioécosystème dont dépendent des vies humaines (directement menacées par les flammes lors des feux), une biodiversité originale, un pan important de l’économie, mais également une partie de la stratégie bas carbone de la France et la protection du littoral.

Le changement climatique crée les conditions d’un effet domino

Plusieurs risques pèsent sur les monocultures de pin maritime. Ils sont nombreux et interagissent les uns avec les autres.

Commençons par clarifier ce qu’on entend par risque : cette notion anthropique (elle est relative aux activités humaines) se définit comme la combinaison d’aléas (phénomènes plus ou moins probables), de vulnérabilités (effets prévisibles de ces phénomènes) et des enjeux (humains, économiques et environnementaux).

Les feux sont un aléa dont la survenue peut entraîner des dommages catastrophiques sur l’ensemble de ce système. Ne dépendant pas des êtres vivants, ils sont qualifiés d’aléas abiotiques, au même titre que les tempêtes, les canicules extrêmes et les sécheresses intenses.

L’impact de ces aléas sur le socioécosystème que constituent la forêt des Landes de Gascogne et son territoire est d’autant plus important :

  • qu’il est fragilisé par les changements climatiques,

  • que la filière économique est dépendante d’un modèle sylvicole spécialisé,

  • que l’urbanisation croissante liée à l’augmentation de la population étend les espaces bâtis et les infrastructures à l’interface avec les milieux forestiers.

Or, les aléas exploitent les vulnérabilités créées par l’activité humaine ou renforcées par les perturbations précédentes, augmentant la probabilité de réalisation des risques. Comme dans un jeu de domino, si l’un survient et que le domino bascule, les autres suivent.

  • Les changements climatiques modifient le régime des précipitations : dans le sud-ouest de la France, elles sont plus importantes en hiver et favorisent une reprise de la végétation au printemps.

  • Les sécheresses accompagnées de canicules sont également de plus en plus précoces, intenses et fréquentes. Elles assèchent les sols et la végétation devenue abondante. Les arbres et l’ensemble des êtres vivants souffrent d’un stress hydrique et thermique chronique.

  • S’agissant des pins, quoique plutôt résistants, ils peuvent perdre leurs aiguilles les plus âgées qui sèchent, tombent au sol et constituent une litière qui se décompose lentement sur le sol acide des Landes de Gascogne. Avec les plantes de sous-bois, la litière desséchée accumule des matériaux inflammables.

Effets du changement climatique sur les activités des feux de forêt en France hexagonale. INRAE, Fourni par l'auteur

La sécheresse et la canicule exacerbent donc le risque d’incendie et font vaciller le premier domino. Une étincelle ou une allumette criminelle suffisent à déclencher un incendie dont la propagation est facilitée par la quantité, la continuité et l’état de dessiccation de la végétation.

Des arbres brûlent entièrement, mais d’autres restent en vie pour quelques mois ou plus longtemps tout en étant pourtant affaiblis. Nous en sommes là aujourd’hui. Mais demain, cela pourrait être encore pire.


À lire aussi : Feux de forêt : quels sont les facteurs qui influencent le plus leur comportement ?


Le rôle amplificateur des parasites du pin

En effet, à ces aléas abiotiques s’ajoutent aussi des aléas dits biotiques, liés aux êtres vivants. Par exemple, les pullulations d’insectes ravageurs et de microorganismes pathogènes natifs, et l’introduction de ravageurs et de pathogènes exotiques en lien, notamment, avec le commerce international.

Un autre domino peut alors tomber. Les scolytes, de petits insectes coléoptères se nourrissant des tissus qui conduisent la sève des pins, trouvent dans les pins affaiblis une ressource favorable ; les pins affaiblis ne sont plus en mesure de se défendre efficacement, les populations de scolytes explosent, créant des pullulations qui, si elles débutent à proximité des zones incendiées, peuvent s’étendre aux peuplements ayant échappé aux flammes.

Et encore un autre. En témoigne, par exemple, l’arrivée du nématode du pin , une espèce dite de quarantaine (c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance renforcée et de plans d’éradication sticts) au niveau européen. Or, l’insecte vecteur du nématode, Monochamus galloprovincialis, est pyrophile : il est attiré par le bois brûlé dans lequel il se développe. Les foyers déjà détectés dans le département des Landes et des Pyrénées-Atlantiques s’étendent.

Scolytes et nématodes induisent ainsi une mortalité additionnelle des pins, accroissant de fait la vulnérabilité au feu du fait de l’accumulation de bois mort, qui sèche et sert de combustible.

Interactions entre changements climatiques, aléas biotiques et abiotiques. Fourni par l'auteur

On peut retenir trois enseignements de cet enchaînement :

  • les changements climatiques sont la cause profonde de l’intensification des aléas et de l’aggravation des vulnérabilités qui façonnent les risques forestiers ;

  • même après l’extinction des incendies, les risques demeurent et continuent d’affecter durablement les écosystèmes forestiers ;

  • du fait de leur interdépendance, tous les aléas et les risques qu’ils font peser sur la forêt doivent être gérés simultanément dans une approche systémique.


À lire aussi : Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur


Pas de scénario universel, même pour la sylviculture du pin

Depuis les années 1950, le domaine de l’Hermitage à Pierroton, sur la commune de Cestas au sud de Bordeaux, abrite des laboratoires de recherche de l’Inrae voués à l’étude de la forêt. Le travail patient et rigoureux des chercheuses et des chercheurs, des techniciennes et des techniciens de laboratoire et de terrain, depuis plus de soixante-quinze ans, a contribué à révéler et expliquer le fonctionnement de cette forêt et à alerter sur ses vulnérabilités.

Observations, expérimentations et modélisations ont permis de proposer et de tester des scénarios de gestion favorisant la résistance et la résilience des forêts face aux risques abiotiques et biotiques.

Présentation de l’unité expérimentale forêt Pierroton/Inrae.

Et pourtant, la forêt brûle. Près de 80 hectares des infrastructures de l’Inrae consacrées à la recherche forestière sur le site de Pierroton ont brûlé à la suite de l’incendie parti de Saumos.

Il serait dangereusement naïf de croire qu’il pourrait y avoir un scénario universel de sylviculture pour les forêts, dont celle des Landes de Gascogne, tant l’ensemble des compartiments de ces systèmes complexes sont connectés les uns aux autres. Et cela, du sol à la canopée, de la chenille à la mésange, de la goutte d’eau au bois, jusqu’à la scierie.

Il en résulte des arbitrages délicats. Le débroussaillement du sous-bois réduit la quantité de combustible disponible pour le feu, mais il élimine des habitats nécessaires aux oiseaux et aux insectes prédateurs qui contribuent à réguler les ravageurs. Les fossés de drainage assèchent les parcelles, réduisent l’engorgement des sols au printemps et favorisent la stabilité des arbres face au vent, mais ils accentuent l’assèchement des sols en été, diminuent la disponibilité en eau pour les végétaux, augmentant ainsi le risque d’incendie.


À lire aussi : L’urbanisation du massif des Landes de Gascogne, facteur aggravant des incendies


La forêt de demain ne ressemblera pas à celle qui a brûlé

La fumée des incendies de Gironde va se dissiper. Elle rendra visible une forêt mutilée et un territoire toujours aussi vulnérable.

Les forêts perdues pourraient peut-être être reconstituées. Pourtant, ce n’est pas exactement ce qui s’est passé au Portugal à la suite des sécheresses et incendies des dernières décennies et à l’introduction du nématode du pin : une grande partie des terrains anciennement plantés de pins ont été convertis en peuplements d’eucalyptus ou artificialisés.

Quand bien même les surfaces boisées perdues dans les incendies seraient reconstituées, la forêt de demain ne ressemblera pas à celle qui a brûlé. Même replantée, une forêt se régénère lentement. La forêt de demain devra faire face à l’accélération des changements climatiques et aux introductions d’espèces exotiques envahissantes. Elle devra remplir de nombreuses fonctions, qu’il faudra piloter de manière intégrée à différentes échelles emboîtées, de l’arbre au territoire, en se gardant de reproduire les vulnérabilités déjà connues des spécialistes, mais révélées au public par les incendies déjà pendant l’été 2022 puis en juillet 2026.

La recherche apporte une vue d’ensemble des enjeux, des trajectoires possibles et des risques. Les savoirs déjà acquis et transmis peuvent éclairer les choix, mais pas arbitrer les priorités. Au lendemain des incendies, il faudra redoubler d’efforts pour consolider les collaborations déjà installées entre la recherche publique, les acteurs de la filière forestière et toutes les autres parties prenantes du territoire.

Il faudra surtout trouver de nouveaux cadres politiques, législatifs et réglementaires pour accompagner la transformation de ce massif forestier et renforcer sa résilience face aux épreuves – qu’il devra inévitablement affronter, étant désormais soumis à des vulnérabilités croissantes –, tout en permettant la coexistence durable d’une diversité d’activités cohérentes.

À titre d'exemple, cela pourrait conduire à faire évoluer les dispositifs de dérogations au défrichement pour créer des coupures de combustible d’intérêt collectif ou à renforcer l’articulation entre les documents de gestion forestière et les outils de planification territoriale afin de mieux intégrer les enjeux de résilience à l’échelle du paysage.


Les membres de l’équipe BIODIV du laboratoire INRAE BIOGECO à Cestas (33) ont contribué à l’écriture de cet article, en particulier Jean-Baptiste Rivoal, Nattan Plat, Olivier Bonnard, et Arndt Hampe.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (1910 mots)

La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont poussé le gouvernement Lecornu à accélérer la mise en œuvre de mesures inscrites dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, dite PPE3. D’un objectif environnemental de réduction des émissions de CO₂, il est passé à un enjeu de souveraineté énergétique, « électrifier pour moins dépendre des énergies fossiles ».

Dans le secteur du bâtiment, ces mesures sont actuellement très en faveur des pompes à chaleur pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire. Mais ce ne sont pas les seules solutions, comme le montre un regard sur quelques-uns de nos voisins européens, bénéficiant pourtant de moins d’ensoleillement, qui ont recours au solaire thermique – plus simple que le solaire photovoltaïque.


En France, l’eau chaude sanitaire, c’est-à-dire l’eau que nous consommons pour la douche essentiellement et la vaisselle éventuellement, consomme une énergie de 75 térawatts-heures (75 milliards de kilowatts-heures). Pour donner une idée, cette énergie correspond à l’électricité produite par un cinquième du parc nucléaire français. C’est le troisième poste de consommation d’énergie après le chauffage et l’électricité dans le secteur résidentiel. Ce poste occupe 10 à 20 % du budget énergie d’un ménage.

Alors que les efforts liés à la réglementation ont conduit à la réduction de la consommation d’énergie pour le chauffage, la part de l’eau chaude sanitaire subit plutôt une tendance à la hausse. Décarboner l’énergie dans le secteur du bâtiment nécessite donc de se pencher sérieusement sur les systèmes de production d’eau chaude sanitaire. Ceci nous amène à privilégier les systèmes électriques pour chauffer l’eau et à délaisser, forcément, les chaudières à gaz. Parmi ces systèmes électriques, on trouve les chauffe-eaux électriques, les plus répandus, et les chauffe-eaux thermodynamiques, beaucoup moins répandus mais deux à trois fois plus performants. Ces derniers ont actuellement le vent en poupe, car ils s’inscrivent très bien dans la Stratégie nationale bas carbone : le secteur du bâtiment y trouve donc une réponse intéressante à la question de souveraineté énergétique tout en respectant les impératifs écologiques.

Néanmoins, si l’électrification des usages est indispensable à la transition énergétique, elle ne doit pas faire oublier que d’autres types d’énergies renouvelables sont disponibles et exploitables pour fournir de la chaleur – elles pourraient permettre d’accroître notre souveraineté énergétique, de diversifier nos sources énergétiques pour ne pas dépendre d’un seul type d’infrastructure et de réduire nettement nos émissions de gaz à effet de serre.

La souveraineté passe-t-elle uniquement par l’électrification ?

Un chauffe-eau thermodynamique est une pompe à chaleur couplée à un ballon d’eau chaude. Grâce à son compresseur, la pompe à chaleur puise la chaleur dans l’air environnant et élève son niveau de température à environ 60 °C, température requise pour l’eau chaude sanitaire. Le rapport entre la chaleur nécessaire pour chauffer l’eau et l’électricité consommée est le coefficient de performance (COP). Pour un chauffe-eau électrique, le coefficient de performance est très proche de 1. Pour un chauffe-eau thermodynamique, le coefficient de performance dépend de la température de l’air extérieur. Généralement, les constructeurs affichent un coefficient de performance de 3. Cependant, on constate que lors des périodes froides à températures négatives, la résistance électrique prend le relais et le coefficient de performance se rapproche alors de 1. En conditions réelles, il est donc plutôt compris entre 2 et 3.

Ainsi, remplacer une chaudière au gaz ou un chauffe-eau électrique par un chauffe-eau thermodynamique apparaît comme un moyen efficace pour réduire la consommation d’énergie et s’extraire des inconvénients de l’énergie fossile : pollution, émissions de CO₂, dépendance aux pays producteurs, augmentation des coûts…

Des énergies renouvelables permettent également de chauffer l’eau et de diversifier nos ressources.

Dans le cas de la géothermie, au lieu de puiser la chaleur dans l’air extérieur, on exploite le fait que la température est stable dans le sous-sol et donc de la chaleur géothermique. Un chauffe-eau thermodynamique couplé à un forage géothermique peut avoir un coefficient de performance supérieur à 5. Beaucoup plus efficace, ce système requiert néanmoins un investissement plus élevé du fait du forage. Ce type de système reste tout de même intéressant dans l’habitat collectif, ou quand il permet de produire à la fois le chauffage et l’eau chaude sanitaire : on parle alors de « système combiné ».

Au-delà de la géothermie, le soleil aussi peut chauffer l’eau.

Comment marche un chauffe-eau solaire thermique ?

La technologie fait appel à des capteurs solaires thermiques : du cuivre pour les tubes, du verre à l’avant pour éviter le refroidissement tout en laissant passer les rayons du soleil, un isolant thermique à l’arrière, une armature en aluminium pour tenir le tout. Cette technologie simple, mature et efficace, peut être fabriquée localement. Elle est très différente du solaire photovoltaïque, qui génère de l’électricité mais nécessite des matériaux bien plus complexes et des cellules produites majoritairement en Asie.

Aux capteurs solaires thermiques, on ajoute un ballon de stockage, une petite pompe servant de circulateur et un boîtier électronique commandant la pompe selon la différence de température entre le ballon et la sortie du capteur.

Ainsi, la chaleur collectée par les capteurs solaires est transmise à un fluide caloporteur. Ce fluide, généralement de l’eau glycolée, cède sa chaleur à l’eau contenue dans le ballon avant de retourner dans les capteurs. Dans les régions qui ne subissent que quelques jours de gel dans l’année, il est même possible de se passer d’eau glycolée et d’utiliser directement l’eau du réseau.

Le ballon est muni d’une résistance électrique qui sert d’appoint pour pallier les journées sans soleil. Une installation typique est constituée de 4 mètres carrés de capteurs solaires et d’un ballon de 200 à 300 litres.

Un potentiel important mais sous-exploité

Résultat : un chauffe-eau solaire à Lille permet de couvrir près de 65 % des besoins en eau chaude sanitaire, à Besançon 71 %, à Orléans 72,5 %, à Bordeaux 76 % et à Nice 85 % (soit une moyenne nationale de 75 %). Ce système possède ainsi un coefficient de performance dépendant certes de l’ensoleillement, mais toujours compris entre 3 et 8, et donc supérieur à celui d’un chauffe-eau thermodynamique.

En 2024, la surface de capteurs en France hexagonale était de 2,457 millions de mètres carrés, utilisés essentiellement pour des chauffe-eau solaires individuels. Avec une moyenne de 4 mètres carrés installés, cela conduit à environ 600 000 installations – ceci correspond à moins de 2 % de l’ensemble des systèmes de chauffe-eaux.

En d’autres termes, le solaire thermique est peu déployé, alors que la ressource solaire disponible est suffisante pour assurer de 65 à 85 % des besoins en eau chaude sanitaire. Malheureusement, comme les énergies renouvelables thermiques sont très facilement et trop souvent oubliées (nous privilégions en France des technologies plus complexes et énergivores), le marché du solaire thermique est plutôt moribond.

Pour illustrer ce propos, comparons avec le scénario établi en 2029 par RTE (Réseau de transport d’électricité). Dans ce scénario, il s’agissait de remplacer de 9,5 millions de chauffe-eaux électriques et de chaudières à gaz par des chauffe-eaux thermodynamiques, afin d’aboutir à une économie d’énergie annuelle de 3 térawatts-heures et une réduction des émissions de CO₂ annuelles de 800 000 tonnes.

Par comparaison, nous estimons qu’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires aboutirait à 16 térawatts-heures d’économies d’énergie annuelles et près de 5 millions de tonnes de CO₂ évitées par an. Les gains seraient très nettement supérieurs au scénario proposé par RTE.

Une solution rentable économiquement et déployée dans des pays moins ensoleillés

Mais est-il possible – et raisonnable – d’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires ? Ceci correspondrait à 30 % des foyers (il y a 31 millions de ménages en France).

Ce n’est pas si éloigné de ce qui est fait en Autriche, où environ 27,5 % des foyers auraient installé des chauffe-eaux solaires (1,15 million d’installations pour 4,18 millions de ménages). En effet, n’étant pas dotée de centrale nucléaire, l’Autriche souhaite décarboner son énergie mais sans forcément passer par l’électricité. Elle a choisi de privilégier les technologies les mieux adaptées aux usages et en particulier à la production de chaleur à 60 °C, qui convient très bien au solaire thermique. Ce n’est donc pas étonnant que le plus grand fabricant de capteurs solaires thermiques soit autrichien !

Notons qu’en termes d’ensoleillement, les Autrichiens ne sont pas mieux dotés que les Français – c’est même plutôt l’inverse. Les Autrichiens reçoivent entre 1 000 et 1 200 kilowatts-heures d’énergie solaire par mètres carrés et par an, alors que les Français en reçoivent entre 1 000 et 1 800 kilowatts-heures par mètres carrés et par an.

Le solaire thermique intéresse plus globalement de plus en plus de nos voisins européens, Allemagne et Danemark en tête. On constate une augmentation du nombre de réseaux de chaleur urbains, de centres aquatiques et d’industries alimentés par des capteurs solaires thermiques.

La stabilité du coût de la chaleur ainsi produite explique cet intérêt grandissant : il ne dépend que des investissements et de la ressource solaire.

Les mesures gouvernementales françaises pourraient davantage favoriser ces technologies, qui répondent véritablement aux enjeux environnementaux, économiques et de souveraineté énergétique.

The Conversation

Olivès Régis a reçu des financements de l'ANR.

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