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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

06.05.2026 à 15:59

Crèches, écoles… les bâtiments publics au défi d’un nettoyage moins polluant

Guillaume Christen, Maître de conférences à l'Université de Strasbourg, docteur en sociologie de l'environnement, Université de Strasbourg
Louise Negri, Ingénieure d’étude, Université de Strasbourg
Philippe Hamman, Professeur de sociologie, Université de Strasbourg
L’utilisation de biocides pour le nettoyage s’est généralisée, en particulier dans le secteur de la petite enfance. Pourtant, les polluants ne sont que partiellement traités par les stations d’épuration.

Texte intégral (2136 mots)

Les biocides utilisés dans les produits de nettoyage, en particulier pour la désinfection des bâtiments publics, participent à la pollution de l’eau. Pourtant, des alternatives existent, mais faire évoluer les pratiques est difficile. En cause, la méconnaissance des risques au sein de la filière ainsi que l’organisation du travail actuelle.


Nous manipulons au quotidien des produits contenant des biocides, par exemple pour l’entretien de la maison, l’hygiène personnelle, la lutte contre les nuisibles, etc. En milieu urbain, leur utilisation s’est diffusée dans de nombreuses activités : construction, nettoyage, entretien des espaces verts, etc. On y recourt, par exemple, pour la protection des revêtements de façade afin de lutter contre les mousses et moisissures ou dans des usages domestiques tels que l’hygiène et l’entretien des bâtiments (sols, sanitaires…).

Or, l’utilisation de ces substances contribue à une dégradation de la qualité des eaux. Les solutions envisagées privilégient généralement un traitement des micropolluants après usage. Toutefois, les stations d’épuration ne retiennent que partiellement les molécules polluantes.

Ce constat invite à repenser les usages et à étudier la possibilité d’une réduction à la source. Mais renoncer aux biocides n’est pas une évidence. En effet, il s’agit d’un enjeu environnemental mal identifié par la population. Il requiert aussi des changements de pratiques susceptibles de se heurter à des formes d’inertie.

La question du renoncement aux biocides pour la désinfection (bactéricides, virucides, fongicides) est particulièrement sensible. C’est encore plus vrai dans les secteurs de la petite enfance et de la maintenance de bâtiments municipaux.

Les pratiques en place pour nettoyer les bâtiments publics

Pour comprendre ces enjeux, nous avons mené une enquête sociologique à l’échelle de l’eurométropole de Strasbourg. Celle-ci se fonde sur une trentaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de la chaîne des acteurs du secteur du nettoyage, en particulier le personnel d’entretien, les responsables techniques et les fournisseurs.

Nous nous sommes appuyés sur l’idée d’une réduction des biocides à la source, à partir du concept de « redirection écologique ». Il ne s’agit pas de simplement optimiser les pratiques existantes, mais bien d’abandonner l’utilisation de certains produits susceptibles de contenir des biocides nocifs.

Dans l’enquête, nous avons cherché à comprendre comment les professionnels de la filière du nettoyage peuvent innover différemment, en utilisant moins de produits chimiques, soit en considérant des alternatives comme la désinfection à la vapeur, soit en privilégiant des composés plus naturels tels que l’acide lactique.


À lire aussi : Comment limiter le recours aux produits biocides dans les enduits de façades ?


Des micropolluants omniprésents, en particulier les ammoniums quaternaires

Les biocides, dont l’étymologie désigne l’action de neutraliser « les vivants indésirables », sont qualifiés de « micropolluants » en raison de leur faible concentration dans les systèmes aquatiques urbains. Bien que présents en petite quantité, leur impact toxicologique notable sur l’environnement et la santé humaine nécessite notre attention.

Les sources sont, en effet, nombreuses : traitements antibiotiques, PFAS, peintures de façade ou encore désinfectants domestiques, objet de notre propos.

Afin d’assurer la désinfection de certaines surfaces (sols, tables, sanitaires, points de contact), professionnels et particuliers ont recours à l’utilisation de biocides nommés « ammoniums quaternaires » (ou « QUATS »). Or, leur persistance dans l’environnement est préoccupante. Bien qu’il existe d’autres méthodes de désinfection (acide lactique, nettoyage à la vapeur), l’usage de QUATS est la pratique dominante, en partie en raison de leur utilisation reconnue dans le milieu médical. S’il n’est pas possible de quantifier le volume de QUATS introduits dans l’environnement, leur prédominance dans les usages en fait un sujet de santé environnementale, dans une démarche One Health).

Le nettoyage étant une compétence municipale, une commune peut renoncer à l’usage de ces composés. Toutefois, le risque « biocide » est mal identifié par les différents acteurs de la chaîne, ce qui complique sa transmission vers les agents d’entretien qui les manipulent au quotidien.

Un risque invisibilisé par l’« effet de filière »

Il existe en effet un « effet de filière » qui entraîne la délégation de la confiance à des acteurs spécialisés. Cela se traduit par une mise à distance, pouvant être à l’origine d’une « capacité empêchée » des professionnels à formuler une préoccupation environnementale quant à l’usage d’un produit.

Cela se manifeste par une méconnaissance de la composition des produits utilisés, tout au long de la chaîne d’acteurs. Cette perte de savoir s’observe dès les fournisseurs, incapables de transmettre l’information aux responsables techniques et eux-mêmes aux agents. Après usage, les eaux contenant les produits de nettoyage sont collectées et traitées en stations d’épuration. Leur gestion discrète invisibilise le devenir des eaux de nettoyage et la compréhension courante de l’enjeu.

Dans ce contexte, les services techniques de nettoyage, notamment ceux des municipalités, ne font pas de la composition du produit un critère de choix. Ils font confiance aux fournisseurs-producteurs, explique un coordinateur des agents d’entretien d’un établissement scolaire :

« Nous, on est l’utilisateur, on n’est pas le fabricant, donc nous, on arrive à la fin de la chaîne. Nous, on arrive, on dit : “Moi, je veux un produit pour nettoyer.” Après c’est lui, le concepteur, qui dit : “Bah, voilà pour cette tâche, il faut tel grammage, il faut ceci, cela.” Moi, ça, ce n’est pas mon souci. »

Acteurs clés de la filière, fabricants et fournisseurs interviennent dans la définition des pratiques de nettoyage. Ces derniers vendent non seulement des produits d’entretien, mais aussi les préconisations d’application (le type de surface, la fréquence d’utilisation, la préparation, le dosage pour dilution ou encore la méthode de nettoyage), que les agents d’entretien respectent.

Les professionnels perdent ainsi la « trace » et la « mémoire » de la composition chimique des produits d’entretien ainsi que de leurs impacts possibles sur les milieux.

Des alternatives à s’approprier

Désinfecter avec des biocides nocifs (QUATS) n’est pourtant pas inéluctable. L’acide lactique et la vapeur sont deux alternatives déjà utilisées par certains professionnels engagés dans une démarche écologique plus générale. Elles incarnent l’idée d’innover par le « retrait » en incitant à « faire sans » (vapeur) ou « avec moins » (acide lactique).

Ces alternatives qui innovent sans apporter de technologie supplémentaire peinent toutefois à susciter la confiance, dans un contexte où l’innovation technique apparaît comme la clé de lecture légitime. Ces réticences s’expliquent par le fait que l’efficacité est le critère principal servant à juger de la qualité d’un protocole de nettoyage. Or, selon le cercle de Sinner, cette efficacité dépend de quatre facteurs : le temps d’application, l’action mécanique (AM), la température et la chimie utilisée.

Le cercle de Sinner permet de décrire les différentes solutions de nettoyage, en fonction du rôle qu’y jouent quatre composantes : le temps, l’action mécanique, la température et la chimie. ManonM12/Wikimédia

L’utilisation d’une chimie moins « agressive » se traduit par une augmentation d’au moins un des trois autres facteurs. Ce qui entraîne la modification des pratiques historiques ou même de l’organisation du travail (planning horaire, achat de machines). En d’autres termes, pour nos interlocuteurs, simplifier la chimie du nettoyage revient à complexifier l’organisation quotidienne, freinant l’adhésion aux alternatives.

Le renoncement aux biocides pour l’hygiène suppose de cerner les principaux acteurs impliqués, leur niveau de conscience des impacts (notamment sur la santé et sur l’eau) et les obstacles à l’utilisation d’alternatives. Retrouver des eaux urbaines de qualité et sans pollution est aussi un enjeu d’adaptation dans un contexte de crise écologique : leur réemploi constitue un levier majeur face aux aléas climatiques, par exemple lors des canicules et sécheresses.


ReactiveCity est financé par le programme Interreg VI Rhin supérieur. La recherche associe des chercheurs du département d’hydrologie de l’Université Albert-Ludwig de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), du Groupe de travail sur l’écotoxicologie fonctionnelle aquatique (Université de Coblence-Landau), de l’Institut de chimie durable et de chimie de l’environnement (Université de Leuphana Lüneburg), de l’Institut Terre et environnement de Strasbourg (Ites, porteur du projet) ainsi que du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Université de Strasbourg).

The Conversation

Guillaume Christen a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

Louise Negri a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

Philippe Hamman a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

05.05.2026 à 16:54

L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques

Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)
À l’échelle locale, de nombreuses actions émergent pour faire face aux aléas du climat. Rarement revendiquées comme des mesures d’adaptation, elles passent souvent inaperçues des politiques publiques.

Texte intégral (1725 mots)

À l’échelle locale, de nombreuses actions naissent spontanément pour faire face aux aléas du climat. Rarement revendiquées comme des mesures d’adaptation aux changements climatiques, elles passent souvent inaperçues des politiques publiques.


Les rapports scientifiques, les injonctions politiques et les plans nationaux se succèdent pour enjoindre les territoires à s’adapter aux nouvelles réalités climatiques. Pourtant, une question demeure : comment l’adaptation se déploie-t-elle de manière concrète sur le terrain ? Si les annonces de projets ou de cadrages réglementaires occupent souvent le devant de la scène, d’autres formes de réorganisation sont à l’œuvre, bien plus discrètes, que l’on peut regrouper sous l’appellation d’« adaptation silencieuse ».

Derrière cette qualification se cachent de multiples initiatives individuelles, corporatives ou collectives qui, sans être désignées ou étiquetées « adaptation », transforment pourtant peu à peu les organisations et les territoires. Prendre en compte ces dynamiques et mieux en saisir les contours pourrait s’avérer pertinent pour éviter que les politiques publiques ne passent à côté d’une partie de la réalité vécue sur le terrain par les populations et les entreprises.

L’adaptation, une notion toujours en quête de sens au niveau de sa déclinaison pratique

Penchons-nous sur un cas, pour bien comprendre. Face à la baisse continue de ses récoltes qui subissent un mildiou tenace dû à des épisodes météo capricieux, un viticulteur installé dans l’Aude bénéficie depuis 2021 d’informations collectées par les stations météorologiques positionnées sur son secteur par le biais d’un technicien mis à disposition par la Chambre d’agriculture départementale. Ces précieuses données lui permettent d’anticiper aux mieux les conditions climatiques défavorables en attendant l’homologation par l’Inrae de nouvelles variétés de cépages plus résistants aux maladies, testées dans le cadre d’une collaboration.

Pourtant, à aucun moment ce viticulteur ne mentionne ces mesures comme étant des actions d’adaptation aux changements climatiques, alors même qu’elles participent à la transformation de son exploitation afin de faire face à l’accélération de nouvelles réalités climatiques.

Affublée de « parente pauvre » des agendas politiques climatiques internationaux ou nationaux pendant longtemps, l’adaptation aux changements climatiques est aujourd’hui un des termes les plus en vue. En témoigne la 3ᵉ édition du Plan national d’adaptation au changement climatique, la multiplication des Trophées de l’adaptation ou encore la nette augmentation des publications scientifiques et médiatiques sur le thème.

Pourtant, derrière sa priorité affichée dans les politiques publiques climatiques, l’adaptation se heurte toujours à plusieurs difficultés au moment de sa déclinaison opérationnelle, parmi laquelle celle d’être identifiée comme telle. Ainsi, l’artisan chocolatier qui n’a pas le choix de diversifier et trouver de nouvelles sources d’approvisionnement de cacao après les récoltes désastreuses de son fournisseur habituel situé en Côte d’Ivoire ne va pas mentionner sa démarche comme une adaptation aux changements climatiques.

Pour une large part des professionnels qui travaillent dans l’émergent domaine de la résilience face aux changements climatiques, en revanche, s’adapter n’est souvent rien d’autre que la réactualisation d’une gestion des risques 3.0 dopée par de nouveaux moyens techniques d’anticipation que rejoint progressivement l’intelligence artificielle (IA) régénérative. Des cartes colorées et chiffrées issues de modèles climatiques toujours plus performants sont alors proposées comme supports de base à l’élaboration d’actions à planifier par le client.

Pourtant, dès 2004, les chercheurs Suraje Dessai et Mike Hulme interrogeaient cette logique « descendante » et sa pertinence en termes d’opérationnalisation de l’adaptation. Dès lors, malgré l'horizon régulièrement annoncé de « transformation » des territoires et des activités, l’objectif est affiché : accroître la résilience des caractéristiques de vie telles qu’installées depuis plusieurs générations pour faire face à une France à + 4 °C autour de 2100.

Mais à l’échelle locale, une autre partition se joue chez les populations qui se retrouvent confrontées à des aléas climatiques toujours plus violents. Ainsi, dans une clinique située en région Grand-Est, une circulaire confirme que les horaires peuvent évoluer lors d’épisodes désormais récurrents de grandes chaleurs afin de protéger les employés et les patients. En parallèle, des discussions ont lieu au sein de la direction afin d’évaluer la possibilité de proposer des tenues vestimentaires plus adéquates pour les préposés aux soins.

Autant d’actions qui incarnent de nouvelles pratiques sans toutefois vêtir la terminologie « adaptation » au moment d’interroger les acteurs. C’est que pour assurer la continuité de leurs services ou la pérennisation de leurs activités professionnelles, la marge de manœuvre des collectivités et des entreprises est étroite : concrètement, il s’agit avant tout de bricoler face à des contraintes financières, techniques ou administratives qui s’accumulent. De multiples acteurs locaux œuvrent ainsi silencieusement à l’écart des radars administratifs qui comptabilisent, décernent ou mettent en avant les meilleurs élèves en matière d’adaptation.

L’adaptation silencieuse : au-delà des injonctions

Pour qualifier le phénomène qui ressort régulièrement des entretiens et observations menés tout au long de ces deux dernières décennies auprès d’acteurs de terrain, j’ai choisi le terme d’« adaptation silencieuse », en référence aux travaux du philosophe François Jullien.

Pour décrire les changements continus qui sont au cœur de la vie, telle que la vieillesse ou l’évolution des sentiments, François Jullien utilise dès 2009 le terme de « transformations silencieuses », terme qu’il applique également aux changements climatiques :

« Que sont les changements climatiques sinon des transformations silencieuses, issues d’une corrélation indéfinie de facteurs se produisant infinitésimalement et de manière continue à l’échelle globale ? »

À son tour envisagée comme une transformation silencieuse, l’adaptation peut ainsi être perçue comme un processus de réorganisation continue par lequel les systèmes se structurent en fonction de l’évolution climatique en vue d’assurer leur viabilité.

Associer « adaptation » et « silencieuse », permet aussi d’évoquer une réalité : beaucoup d’acteurs n’utilisent que peu, volontairement ou pas, le vocabulaire associé aux démarches d’adaptation prônées dans les injonctions. Ici, on ne communique pas avec des « diagnostics de vulnérabilité », des « expositions aux aléas » ou des « facteurs de sensibilité ». On surveille la météo au jour le jour, et on avise selon les moyens du bord : on change les dates de semis, on reporte le chantier ou on nettoie les abords de la rivière voisine.

Ensuite, il s’agit d’opérer dans une temporalité qui va permettre la continuation de l’activité, le maintien de la bonne relation avec le client ou l’amoindrissement du choc pluvial à venir. L’horizon temporel s’étend de la veille au lendemain jusqu’à « la prochaine fois ». L’horizon spatial, lui, se situe à l’échelle des 120 mètres carrés du mur nord de l’église du XIVᵉ siècle en proie à un retrait gonflement d’argile prononcé, à l’échelle de la parcelle en herbage censée assurer le troupeau des dix-sept brebis jusqu’au mois prochain ou à l’échelle des quatre employés de l’équipe municipale en charge de débroussailler les abords ouest du village. Ces chapelets d’initiatives successives mises en place « pour faire face à cette météo déréglée » s’égrènent sur le territoire et participent de l’adaptation.

Concrètement, ces réorganisations invisibilisées sont autant de processus non explicitement désignés comme des adaptations aux changements climatiques qui se révèlent par l’usage, et non par le décret : redoutant un nouvel été, « comme celui de l’an dernier », le bureau de l’agence immobilière teste sa clientèle sur de nouveaux horaires en période estivale afin de garantir le confort thermique de ses employés.

Pour les chercheurs qui arpentent les territoires, ces formes d’action sont plus répandues qu’on ne le pense. Elles se distinguent de l’action publique par plusieurs caractéristiques, parmi lesquelles l’absence de label, une décentralisation maximale et une optimisation de l’apprentissage pas à pas : n’ayant pu accéder au marché hebdomadaire du fait des routes inondées, l’exposant du camion-boucher se renseigne sur les possibilités d’autres marchés en faisant appel à son réseau afin d’élaborer un nouveau calendrier annuel prenant en compte ces obstacles météo récurrents.

S’adapter, c’est aussi écouter ce qui se met en place sans bruit et dans l’ombre. L’illusion réside dans le fait de se croire rassuré par la tangibilité d’une adaptation bruyante. Or, le silence a également le potentiel de construire une capacité à habiter le monde qui se dessine chaque jour un peu plus sous nos yeux. En quête d’efficacité, les politiques publiques pourraient avoir tout à gagner en cessant de considérer les acteurs locaux comme des récepteurs passifs de schémas directeurs pensés pour eux.

The Conversation

Guillaume Simonet-Umaña est coordonnateur de l'association Reconnexion - Expertise Climat Occitanie.

04.05.2026 à 16:26

À quelle heure éteindre les lampadaires pour protéger la biodiversité ?

Samuel Challéat, Chercheur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Jean Secondi, maître de conférences en Ecologie, Université d’Angers
Kevin Barré, Post-doctorant en écologie appliquée, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Laurent Godet, Chercheur au CNRS, Nantes Université
Léa Mariton, Post-doctorante en sciences de la conservation & éco-acoustique, Inrae
Thierry Lengagne, chercheur CNRS, Université Claude Bernard Lyon 1
Pour la biodiversité, l’enjeu n’est pas seulement d’éteindre, mais de savoir quand et où.

Texte intégral (4574 mots)

Alors que l’extinction nocturne se diffuse dans les communes, trois études portant respectivement sur des rouges-gorges, des crapauds et des chauve-souris montrent que, souvent, éteindre la lumière quelques heures ne suffit pas à restaurer une nuit naturelle. Pour la biodiversité, l’enjeu n’est pas seulement d’éteindre, mais de savoir quand et où.


Ces dernières années, éteindre l’éclairage public au cœur de la nuit s’est imposé comme une réponse simple à plusieurs enjeux : réduire la facture énergétique, afficher une forme de sobriété, et limiter la pollution lumineuse et ses effets sur le vivant. Du point de vue de la biodiversité, la meilleure solution serait de ne pas éclairer du tout. Mais cette option se heurte à d’autres usages légitimes des espaces nocturnes : les nôtres ! Reste alors une question : une extinction de quelques heures en milieu de nuit suffit-elle vraiment à réduire les impacts de la lumière sur la biodiversité ? Pas nécessairement : ses effets sur le vivant dépendent du contexte – lieu, paysage lumineux à large échelle, météorologie – et des espèces concernées.

Une mesure répandue, mais dont les effets biologiques restent peu évalués

De fait, les espèces n’utilisent pas toutes la nuit de la même manière. Le début de soirée, le cœur de la nuit et les heures qui précèdent l’aube correspondent souvent à des comportements différents : recherche de nourriture, déplacements, retours au gîte, endormissement et réveil, communications… Dans ce contexte, une extinction partielle de l’éclairage peut limiter certains effets de la pollution lumineuse sur la biodiversité… ou passer à côté de l’essentiel si elle ne coïncide pas avec les pics d’activité des espèces présentes.

Autre point important : éteindre localement ne signifie pas forcément retrouver une obscurité totale. En ville, les éclairages voisins – lampadaires des rues adjacentes, enseignes, vitrines ou éclairages privés – ainsi que la lumière diffusée par les nuages maintiennent souvent une clarté résiduelle. Et cet effet ne s’arrête pas aux centres urbains : en zone rurale aussi, le halo lumineux des villes peut rester perceptible à plusieurs dizaines de kilomètres. Pour les espèces les plus sensibles à la lumière, la différence entre périodes allumées et éteintes peut donc être faible, même lorsque l’éclairage public est coupé localement. Les horaires d’extinction d’une commune ne suffisent donc pas, à eux seuls, à décrire l’ambiance lumineuse réelle à laquelle les animaux sont exposés.

Le rouge-gorge familier en ville : couper la lumière au cœur de la nuit ne suffit pas

rouge-gorge familier (_Erithacus rubecula_)
Le rouge-gorge familier (Erithacus rubecula). Giles Laurent, CC BY

C’est ce que nous constatons chez le rouge-gorge familier (orthographié « “rougegorge” familier » par la Cinfo, ndlr). Chez cet oiseau diurne, l’extinction partielle de l’éclairage en milieu de nuit ne suffit pas, en contexte urbain, à retrouver des rythmes d’activité comparables à ceux observés dans des sites non éclairés. Même lorsque les lampadaires sont coupés entre 23 heures et 6 heures, les oiseaux ont tendance à chanter plus tôt le matin et plus tard le soir que dans des zones réellement sombres.

Sonagramme du chant du rouge-gorge familier. Fourni par l'auteur

Pour tester cet effet dans la métropole nantaise (Loire-Atlantique), nous avons comparé trois types de sites : des sites non éclairés, des sites éclairés toute la nuit et des sites soumis à une extinction partielle de l’éclairage, c’est-à-dire à une coupure de l’éclairage public pendant une partie de la nuit.

Nous avons utilisé un indicateur simple : le chant du rouge-gorge familier (Erithacus rubecula). En enregistrant l’environnement sonore sur plusieurs jours, on peut reconstituer les rythmes de chant de l’espèce sur l’ensemble du cycle jour-nuit et voir comment ils varient selon les conditions lumineuses.

Chants de rouges-gorges familiers ainsi que de troglodytes mignons, de pinsons des arbres et de fauvettes à tête noire. Laurent Godet, Fourni par l'auteur737 ko (download)

Le résultat est net : les sites où l’éclairage est coupé en milieu de nuit ressemblent souvent davantage aux sites éclairés toute la nuit qu’aux sites non éclairés. L’écart apparaît surtout aux moments clés pour cette espèce, à l’aube et au crépuscule – respectivement autour de quarante minutes avant et de vingt minutes après le coucher du soleil – qui correspondent à ses pics d’activité vocale.

Dans notre étude, le pic de chant matinal survient en moyenne avant le lever du soleil, de l’ordre de quelques dizaines de minutes. Or, c’est précisément à ce moment-là que, dans un paysage urbain déjà lumineux, l’extinction partielle de l’éclairage se distingue peu d’un éclairage continu.

Cela s’explique sans doute par le rôle central de l’aube et du crépuscule chez les espèces diurnes : ces transitions servent de repères pour caler les rythmes quotidiens. Beaucoup de dispositifs d’extinction laissent encore de la lumière en début de soirée et se rallument avant le jour. Autrement dit, on éteint au cœur de la nuit, mais on maintient de la lumière aux deux moments qui comptent le plus pour synchroniser l’activité.

Pour un rouge-gorge, ce décalage peut avoir des conséquences très concrètes : chanter plus tôt, c’est aussi défendre son territoire plus tôt, interagir différemment avec les autres individus, et décaler des activités essentielles comme la recherche de nourriture ou l’attraction d’un partenaire.

Nos données ne permettent pas, à elles seules, de conclure à un effet direct sur la reproduction ou la survie. Mais elles montrent qu’une extinction partielle de l’éclairage ne ramène pas automatiquement la situation à la normale, surtout en ville où l’obscurité reste souvent incomplète même quand une rue ou un quartier est éteint.

Une chauve-souris réunionnaise : un petit décalage de l’extinction peut changer la donne

Petit molosse de la Réunion (_Mormopterus acetabulosus_)
Petit molosse de La Réunion (Mormopterus acetabulosus). Paul Jossigny, CC BY

Chez le petit molosse, une chauve-souris nocturne endémique de La Réunion, en revanche, avancer de deux heures l’extinction du soir suffit à faire disparaître l’effet de l’éclairage en début de nuit. Cependant, cet effet persiste en fin de nuit, quand le rallumage matinal reste précoce.

Nous avons étudié cette espèce, Mormopterus francoismoutoui, dans une situation permettant d’aller au-delà d’une simple comparaison entre sites éclairés et non éclairés. Pendant un mois, sur certains sites, l’extinction partielle de l’éclairage a été modifiée : les lampadaires s’éteignaient deux heures plus tôt que d’habitude. Cela permettait de comparer la situation avant et après ce changement sur les mêmes sites avec, en parallèle, des sites témoins non éclairés. L’activité des chauves-souris a été suivie par acoustique, à l’aide d’enregistreurs captant leurs cris d’écholocation. Il ne s’agit pas d’un comptage direct d’individus, mais d’un indicateur de leur activité.

Petits molosses de La Réunion, en sortie de gîte. Samuel Challéat, Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS, UMR Géode, Fourni par l'auteur

Les résultats montrent que tant que les lampadaires restent allumés, les chauves-souris sont davantage détectées près des zones éclairées, surtout au début et à la fin de la nuit, c’est-à-dire pendant leurs pics d’activité. Quand l’extinction du soir est avancée, cet effet disparaît au début de la nuit : la lumière ne « structure » plus leur activité comme auparavant. En revanche, une différence tend à persister avant l’aube, ce qui est cohérent avec un rallumage matinal resté inchangé. Les petit molosses semblent donc toujours attirés par les zones éclairées lors de leur pic d’activité précédant le lever du jour, notamment lorsque la météo est favorable.

Ce résultat illustre un point important : l’efficacité d’une extinction partielle de l’éclairage dépend de son chevauchement avec les périodes d’activité des espèces présentes. Couper la lumière en milieu de nuit peut avoir peu d’effet si une espèce concentre ses déplacements et sa recherche de nourriture aux extrémités de la nuit. À l’inverse, un ajustement apparemment modeste – ici, éteindre deux heures plus tôt en soirée – peut suffire à faire disparaître l’effet de l’éclairage sur une partie de la nuit.

Il faut toutefois rester prudent dans l’interprétation. Une présence plus importante près des lampadaires ne signifie pas forcément que la lumière est bénéfique. Elle peut correspondre à une opportunité, par exemple si des insectes sont attirés par la lumière, mais aussi à des effets plus ambigus : trajets modifiés, concentration des individus dans certains espaces, compétition accrue ou exposition plus forte aux prédateurs. Autrement dit, ces résultats montrent surtout une redistribution de l’activité dans le temps et dans l’espace, sans permettre de conclure que l’éclairage artificiel est, en soi, favorable ou défavorable.

Chez les crapauds, l’extinction partielle reste une solution partielle

Crapaud épineux (_Bufo spinosus_)
Le crapaud épineux (Bufo spinosus). Frank Vassen, CC BY

Chez le crapaud épineux (Bufo spinosus), un amphibien surtout actif la nuit, l’extinction partielle de l’éclairage atténue certains effets de la lumière artificielle, sans recréer pour autant les conditions d’une nuit réellement sombre.

Le crapaud épineux est une espèce commune dans le sud et l’ouest de la France, fréquemment présente à proximité des zones habitées, y compris en contexte urbain et périurbain. Chez son espèce sœur très proche, le crapaud commun (Bufo bufo), la lumière artificielle nocturne est déjà connue pour affecter le comportement, la physiologie et même l’expression des gènes dans les cellules : plus de 1 000 gènes dysfonctionnent lorsque les animaux sont soumis à une faible intensité lumineuse la nuit ! Or, chez ces animaux, l’activité est souvent plus marquée en début de nuit, ce qui laisse penser qu’une extinction partielle de l’éclairage en cœur de nuit ne peut, au mieux, qu’en atténuer les effets.

Qu’appelle-t-on « expression des gènes » ?

  • L’expression des gènes correspond à la manière dont un organisme « active » ou « désactive » certains gènes selon le moment, l’environnement ou l’état dans lequel il se trouve. Tous les gènes ne fonctionnent pas en permanence. Selon qu’il fait jour ou nuit, qu’un animal est au repos, en activité ou soumis à un stress, certains gènes sont davantage mobilisés que d’autres. Cela permet notamment de produire les molécules nécessaires au fonctionnement de l’organisme. Dire que la lumière artificielle peut modifier l’expression des gènes signifie donc qu’elle ne change pas seulement le comportement visible des animaux : elle peut aussi affecter leur fonctionnement biologique en profondeur.

Nous avons testé cette hypothèse expérimentalement chez des individus issus de l’une des zones les moins exposées à la pollution lumineuse dans l’ouest de la France – en Mayenne et dans l’Orne. Trois groupes ont été constitués : un groupe maintenu dans l’obscurité naturelle, un groupe exposé à une faible lumière toute la nuit (0,5 lux) et un groupe soumis à une extinction de l’éclairage entre 23 heures et 5 heures, mais avec cette même intensité lumineuse de 0,5 lux le reste de la nuit. Après au moins neuf jours d’exposition, nous avons suivi l’activité de mâles par vidéo au cours de la nuit.

La distance parcourue a peu varié selon les traitements, sans doute en partie à cause du dispositif expérimental. En revanche, un résultat ressort nettement : plus les crapauds sont exposés longtemps à la lumière, plus ils passent de temps dans leur refuge. Les individus soumis à une extinction partielle de l’éclairage occupent une position intermédiaire entre ceux placés dans l’obscurité et ceux exposés toute la nuit. C’est aussi le seul groupe à montrer une reprise de l’activité après le rallumage de 5 heures du matin.

Pour un crapaud, cela peut avoir des conséquences très concrètes : passer plus de temps caché, c’est potentiellement disposer de moins de temps pour chercher de la nourriture, trouver un partenaire ou se déplacer vers un autre site. Le regain d’activité observé au moment du rallumage pourrait aussi représenter un coût en énergie ou une source de stress. L’extinction partielle de l’éclairage réduit donc certains effets comportementaux, mais elle ne semble pas équivalente, pour ces animaux, à une nuit non éclairée.

Nous ne savons pas encore si cette atténuation se traduit aussi par une réduction des effets physiologiques ou génétiques de la lumière artificielle. Il reste également à mieux comprendre l’impact d’un changement brutal d’intensité lumineuse, au moment de l’extinction comme du rallumage.

Un constat commun : l’importance des moments clés de la nuit

Il serait excessif de conclure que l’extinction partielle de l’éclairage est inutile. Mais nos résultats rappellent qu’elle reste avant tout pensée en fonction des usages humains de la nuit – quand les espaces publics sont moins fréquentés et la circulation plus faible – plutôt qu’en fonction des moments où la lumière influence le plus les êtres vivants.

Dans nos trois études, ce sont justement les extrémités de la nuit qui apparaissent décisives. Chez le rouge-gorge, maintenir de la lumière au crépuscule et à l’aube suffit à entretenir des décalages d’activité, même lorsque l’éclairage est coupé au cœur de la nuit. Chez le petit molosse, avancer l’extinction du soir réduit l’effet de la lumière en début de nuit mais non en fin de nuit si le rallumage matinal reste inchangé. Chez les crapauds, le rallumage en fin de nuit relance l’activité alors qu’elle devrait plutôt diminuer. Dans les trois cas, le constat est le même : pour être efficace, une extinction partielle doit coïncider avec les périodes où les espèces sont les plus sensibles à la lumière et produire une baisse réellement perceptible de la luminosité.

Enfin, parler d’extinction comme d’un simple retrait de lumière peut être trompeur. Cette modalité de gestion de l’éclairage public impose aussi des transitions artificielles brutales – allumage, extinction, rallumage – qui peuvent perturber les organismes. Une extinction en milieu de nuit, ce n’est donc pas seulement moins de lumière : c’est aussi une autre manière de découper artificiellement la nuit.

Quelles implications pour l’action locale ?

Ces résultats ne livrent pas, bien sûr, de recette unique. Mais ils suggèrent trois leviers si l’on veut que l’extinction partielle de l’éclairage apporte aussi un bénéfice à la biodiversité.

D’abord, ajuster les horaires autour du crépuscule et de l’aube, souvent décisifs pour les rythmes et l’activité des espèces. Ensuite, réduire la lumière qui déborde des zones encore éclairées – rues adjacentes, enseignes, éclairages privés – pour que l’extinction se traduise par une baisse réelle de luminosité. Enfin, adapter la stratégie d’éclairage selon les lieux – centre-ville, quartiers résidentiels, abords d’espaces naturels – plutôt que d’appliquer partout la même règle.

Ces décisions d’aménagement gagnent à s’appuyer à la fois sur l’expertise écologique et sur l’expérience des habitants pour repérer les lieux et les horaires sensibles, arbitrer en transparence, puis ajuster les choix au vu des retours et des observations.

The Conversation

Samuel Challéat est coordinateur de l'Observatoire de l'environnement nocturne du CNRS, directeur du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS, et directeur adjoint de l'UMR 5602 GÉODE. Il a reçu des financements du Parc national de La Réunion et de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS.

Jean Secondi est membre du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS.

Kévin Barré est membre de l'Observatoire de l'environnement nocturne du CNRS et du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS. Il a reçu des financements du Parc national de La Réunion et de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS.

Laurent Godet est membre de l'UMR 6554 LETG, de l'Observatoire de l'environnement nocturne du CNRS et du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS. Il a reçu des financements du Parc national de La Réunion, de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS et de la Fondation de France dans le cadre du projet LARN.

Léa Mariton est membre de l'Observatoire de l'environnement nocturne du CNRS et du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS. Elle a reçu des financements du Parc national de La Réunion et de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS.

Thierry Lengagne est membre du GDR2202 LUMEN (Lumière & environnement nocturne) du CNRS.

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