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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

22.09.2026 à 14:39

Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux

Claire Burlat, Professeure associée à Audencia, Audencia
Delphine Saurier, Professeure en Sciences de l'information et de la communication, Audencia
Gustavo Gomez-Mejia, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Tours
Pourquoi la figure du « pervers narcissique » s’est-elle imposée pour dire nos conflits, nos souffrances et nos rapports de pouvoir ordinaires ?

Texte intégral (1907 mots)
Dans le film *l’Amour et les Forêts* (Valérie Donzelli, 2023), Melvil Poupaud incarne un personnage souvent estampillé « pervers narcissique » par le public. Rectangle Porductions/France 2 Cinéma/Les films de Françoise

Pourquoi une catégorie absente des classifications psychiatriques officielles est-elle devenue omniprésente dans les médias et les conversations du quotidien ? Le succès du « pervers narcissique » éclaire moins une réalité clinique qu’une nouvelle manière de nommer les conflits, les souffrances et les formes ordinaires de domination.


Il suffit aujourd’hui d’un conflit récurrent, d’un comportement jugé froid ou d’une décision impopulaire pour que l’étiquette tombe : « C’est un pervers narcissique. » Longtemps cantonné aux affaires criminelles ou aux relations amoureuses toxiques, le terme s’est diffusé dans la plupart des espaces sociaux jusqu’au monde politique.

Donald Trump est régulièrement décrit comme « malignant narcissist » dans la presse américaine tandis qu’Emmanuel Macron avait été qualifié de « pervers narcissique » au plus fort de la crise des gilets jaunes.

Comment expliquer la viralité d’un terme qui n’existe pourtant dans aucune classification psychiatrique officielle ? En effet, la catégorie « pervers narcissique » ne figure ni dans le DSM ni dans la CIM, les manuels de classifications psychiatriques internationales.

Alors, pourquoi le « pervers narcissique » s’impose-t-il dans les discours ? Nous avons étudié près de vingt ans de productions médiatiques et culturelles sur les « pervers narcissiques ».

Notre analyse montre que le « pervers narcissique » fonctionne comme une formule sociale : une expression stabilisée, immédiatement reconnaissable, qui condense un ensemble de problèmes relationnels et permet de les raconter.

Du spectaculaire au banal

La notion de « pervers narcissique » a connu trois grandes phases d’extension.

Au départ, dans les années 2000, l’expression apparaît surtout dans des contextes criminels. Elle est dérivée du concept de « perversion narcissique », initialement proposé par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à la fin des années 1970 et popularisé dans l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, publié en 1998. Elle sert à qualifier certains agresseurs ou criminels violents, tels que Guy Georges ou Michel Fourniret, présentés comme manipulateurs et dépourvus d’empathie. Le terme fonctionne alors comme une étiquette spectaculaire, mobilisée pour expliquer des faits divers particulièrement choquants.

À partir de 2008, l’expression change de terrain. Elle quitte progressivement les pages consacrées aux crimes pour apparaître dans des articles consacrés à la vie quotidienne pour qualifier une violence banalisée, diffuse. Les médias évoquent désormais le « pervers narcissique » dans les relations de couple, dans les relations familiales ou dans l’univers du travail. Le terme devient un outil d’interprétation des relations toxiques.

À partir de 2012, la figure connaît une véritable explosion dans divers médias, tels des magazines féminins, la presse people ou professionnelle. En moyenne, on recense 13,6 articles par an pour cette dernière phase d’expansion de la notion, là où le rythme de publication était de 2 articles par an pour la période précédente. Cette figure circule dans des vidéos, des témoignages en ligne, des articles de développement personnel, des fictions et finit par qualifier des hommes politiques.

Autrement dit, l’expression a changé de statut. D’une catégorie utilisée ponctuellement pour expliquer des comportements criminels, elle est devenue une grille de lecture du quotidien. Le « pervers narcissique » fonctionne désormais comme une formule sociale permettant de nommer des expériences relationnelles perçues comme injustes ou toxiques et rendant intelligibles les mécanismes d’assujettissement.

Sur les réseaux sociaux ou les blogs, la figure prend souvent la forme du partenaire amoureux toxique. Des récits personnels racontent des relations marquées par la manipulation, le gaslighting (critique de la parole d’une femme par la mise en doute de son état mental par l’époux) ou la culpabilisation. L’étiquette de « pervers narcissique » permet alors de mettre des mots sur des expériences difficiles et de partager un récit commun.

Dans la presse économique, la figure du « pervers narcissique au travail » existe aussi. Il s’agit souvent d’un supérieur hiérarchique manipulateur, qui humilie ses subordonnés, divise les équipes ou s’approprie le travail des autres. Ces articles proposent parfois des listes de signes permettant de l’identifier, ou des conseils pour « s’en protéger ».

Dans des films et séries, des spectateurs et des médias pensent voir dans des manipulateurs charismatiques ou des figures de domination psychologique des « pervers narcissiques ».

Pourquoi cette figure parle autant à notre imaginaire ?

Pourquoi cette figure, plutôt qu’une autre, s’est-elle imposée pour dire nos conflits, nos souffrances et nos rapports de pouvoir ordinaires ? L’une des raisons est à chercher du côté du symbole.

La figure du pervers narcissique s’appuie en effet sur trois motifs symboliques très forts, récurrents dans les discours médiatiques et culturels :

  • le marionnettiste. Le pervers narcissique tire les ficelles, manipule les émotions et orchestre les relations à son avantage ;

  • le masque. Il exerce une domination psychologique dans l’intimité, mais cache sa véritable nature derrière une apparence séduisante ou respectable ;

  • le vampire. Il « vide » les autres de leur énergie, de leur confiance ou de leur estime de soi.

Ces images, déjà présentes dans la culture populaire, facilitent l’appropriation du terme. Elles permettent de raconter des expériences relationnelles complexes à travers des histoires prêtes à l’emploi. Ces motifs ne disent rien de la réalité psychologique des personnes ainsi qualifiées, mais ils éclairent la manière dont la figure se construit médiatiquement : par réactivation d’imaginaires anciens, aisément mobilisables au quotidien.

Un symptôme culturel plus qu’un diagnostic

Il nous semble pertinent de considérer le « pervers narcissique » comme un symptôme culturel. Sa diffusion massive révèle un besoin de nommer des expériences relationnelles difficiles, une demande de récits explicatifs simples et une tendance à psychologiser les rapports sociaux.

Le terme agit ainsi comme un raccourci narratif. Il permet d’identifier rapidement un responsable, de structurer un récit conflictuel et de rendre lisibles des situations relationnelles souvent floues ou difficiles à décrire.

Dans un contexte social marqué par une forte valorisation du bien-être psychologique et de l’épanouissement individuel, cette figure offre une grille d’interprétation synthétique de rapports humains complexes et dégradés. Les tensions conjugales, professionnelles ou politiques peuvent alors être reformulées dans un vocabulaire psychologique devenu accessible au plus grand nombre.

Cette diffusion témoigne également d’un phénomène plus large de psychologisation des rapports sociaux. Des situations auparavant interprétées en termes sociaux, hiérarchiques ou politiques sont désormais fréquemment traduites dans le registre émotionnel et relationnel. Le conflit au travail devient l’effet d’un manager « toxique », une rupture amoureuse est relue à travers la manipulation psychologique, et certaines figures politiques sont décrites à partir de traits de personnalité supposés pathologiques. La notion de « pervers narcissique » contribue ainsi à déplacer et parfois à dépolitiser des rapports de pouvoir structurels vers des lectures centrées sur les comportements individuels.

Le succès de cette figure tient aussi à sa plasticité et à sa polyvalence. Elle peut désigner un conjoint violent, un supérieur hiérarchique abusif, une célébrité controversée ou encore un dirigeant politique autoritaire. Cette souplesse favorise sa circulation dans des espaces médiatiques très différents, des témoignages intimes aux débats télévisés, en passant par les réseaux sociaux et les contenus de développement personnel. Le terme devient alors une catégorie populaire qui s’avère morale autant qu’explicative : il ne sert pas seulement à comprendre une situation, mais aussi à condamner symboliquement certains comportements.

En ce sens, le « pervers narcissique » apparaît comme une figure culturelle emblématique de notre époque riche en vécus étiquetés. Le « pervers narcissique » s’invite dans des sphères traversées d’interrogations sur les phénomènes de domination et permet la mise en récit des souffrances, tout en simplifiant parfois à l’excès des réalités sociales structurelles épineuses et complexes. Ainsi, le « pervers narcissique » sert moins à poser un diagnostic qu’à trouver les moyens d’énoncer et de dénoncer diverses formes d’abus de pouvoir vécus ou perçus comme tels.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:42

Mayotte, un territoire de la République, des politiques d’exception

Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux
À Mayotte, les exceptions au droit commun se multiplient au nom de la situation migratoire. Elles posent aussi la question de l’égalité entre territoires français.

Texte intégral (2739 mots)

L’ESSENTIEL

  • Mayotte cumule fortes inégalités, pression migratoire et retard des services publics.

  • Le droit commun y connaît de nombreuses dérogations, notamment en matière d’immigration.

  • En faisant de l’île une frontière, le débat public risque d’éclipser les causes sociales de la crise.


Mayotte est française depuis 1841, soit près de vingt ans avant Nice et la Savoie selon l’« expression marteau ».

Pourtant, lorsqu’on observe les règles qui s’y appliquent, l’île apparaît comme un territoire à part, où les exceptions au droit commun sont particulièrement nombreuses. Cette singularité juridique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une histoire particulière, marquée à la fois par l’ancienneté du lien avec la France, par une histoire coloniale puis un récit d’adhésion (référendums de 1974 et 1976, au cours desquels les Mahorais et Mahoraises ont exprimé leur volonté de rester Français), ainsi que par une départementalisation tardive, par des écarts de développement avec l’Hexagone et par la proximité immédiate des Comores.

Cette singularité prend aujourd’hui une dimension politique nouvelle : à mesure que Mayotte est présentée comme l’une des principales frontières migratoires de la France, l’exception tend à devenir une réponse privilégiée aux difficultés de l’île. La question est alors moins de savoir si Mayotte est française que de comprendre quelle forme de France y est construite.

À de nombreuses reprises, dans nos entretiens menés à Mayotte, nous avons entendu, dans la bouche de métropolitains, les expressions suivantes pour qualifier le dernier-né des départements français : « quasi-France », « pseudo-France » « Mayotte c’est la France autrement » ; ou encore « ici c’est l’Afrique ».

Quelle est donc cette altérité ?

Elle tient d’abord à une asymétrie persistante dans les rapports de pouvoir : les postes de direction de l’administration restent largement occupés par des métropolitains, quand les agents mahorais accèdent plus difficilement aux fonctions d’encadrement. Elle se nourrit aussi d’un regard culturaliste qui tend à expliquer les écarts de développement par les caractéristiques supposées de la population. La référence à une société très majoritairement musulmane contribue enfin à accentuer cette perception d’une différence culturelle.

Quand l’immigration devient la grille de lecture de la crise

Depuis plusieurs années, les crises mahoraises sont régulièrement présentées à travers un triptyque : immigration, insécurité et insuffisance des services publics. La première est souvent mobilisée pour expliquer les deux autres.

Pourtant, cette manière d’ordonner les problèmes peut conduire à faire disparaître une autre réalité : celle des inégalités structurelles, du retard des équipements, du logement, de l’accès à l’eau, de la santé ou encore de la situation d’une population extrêmement jeune. Les moins de 25 ans représentent environ 60 % de la population mahoraise et connaissent des niveaux particulièrement élevés de pauvreté, de chômage et de déscolarisation.

Les écarts de développement de Mayotte s’expliquent moins par les « caractéristiques » de sa population que par l’effet combiné de facteurs démographiques, migratoires, économiques et institutionnels, dans un contexte de départementalisation tardive et de rattrapage encore inachevé.


À lire aussi : Pourquoi tant d’enfants non scolarisés à Mayotte ?


Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des migrations. Mayotte constitue un pôle d’attraction majeur dans une région marquée par de très forts écarts de richesse. Les mobilités en provenance des Comores, notamment d’Anjouan, sont anciennes et reposent sur des liens familiaux et sociaux qui précèdent largement la fermeture de la frontière avec la mise en place du visa Balladur en 1995. C’est là une première singularité mahoraise. La frontière n’est pas seulement une ligne séparant la France des Comores. Elle traverse un espace qui a longtemps fonctionné comme un archipel social, familial et économique. Mais le paysage migratoire s’est progressivement diversifié : aux Comoriens se sont ajoutées des personnes venues de Madagascar, puis, plus récemment, des populations originaires des Grands Lacs africains ou de la Corne de l’Afrique. Des trajectoires, des histoires et des statuts juridiques très différents se trouvent ainsi réunis sous une même figure, celle du « clandestin », du « migrant », de « l’étranger », constituant pourtant près d’un habitant sur deux.

Le droit commun à géométrie variable

Cette histoire contribue à expliquer pourquoi Mayotte est aujourd’hui un territoire où les politiques migratoires occupent une place si importante et où les dérogations au droit commun sont particulièrement nombreuses.

Le droit du sol en fournit l’un des exemples les plus visibles. Depuis 2018, un enfant né à Mayotte de parents étrangers est soumis à des conditions particulières pour pouvoir acquérir la nationalité française. La réforme de 2025 a encore renforcé ces conditions.

Plus largement, le titre de séjour délivré à Mayotte est territorialisé et certaines dispositions applicables aux étrangers diffèrent de celles en vigueur dans l’Hexagone (quant aux procédures d’éloignement et au regroupement familial notamment) ou dans les autres départements ultramarins. Mayotte est ainsi française, mais pas tout à fait selon les mêmes règles. Cette situation n’est pas seulement une adaptation technique du droit. Elle produit une manière particulière de penser le territoire : comme un espace suffisamment français pour relever de la République, mais suffisamment différent pour justifier des règles spécifiques. La frontière extérieure se double alors d’une frontière intérieure.

Quand Mayotte devient la frontière

Alors que Mayotte tente toujours de se relever du cyclone Chido, qui a dévasté l’archipel en décembre 2024, les déplacements successifs d’Édouard Philippe et de Sébastien Lecornu, fin août 2026, ont une nouvelle fois placé l’immigration au cœur de l’agenda politique.

À quelques mois de l’élection présidentielle, leurs visites ont illustré deux approches différentes, mais convergentes sur la place accordée au contrôle des mobilités.

Édouard Philippe, qui a commencé son déplacement par le centre de rétention administrative de Pamandzi et une visite du camp de Tsoundzou, a proposé de suspendre, pendant le prochain quinquennat, le droit du sol, les demandes d’asile et le regroupement familial à Mayotte, tout en renforçant la surveillance maritime et en créant un centre de retour en Afrique de l’Est.

Quelques jours plus tard, Sébastien Lecornu, dont le déplacement était aussi consacré à la reconstruction, à l’éducation, à la santé et aux infrastructures, annonçait de nouveaux moyens humains et technologiques pour lutter contre l’immigration irrégulière et accélérer les éloignements (rappelant à peu de mots prés le « rideau de fer » un temps évoqué par Gérald Darmanin), ainsi qu’un « système de bonus-malus » établissant des sanctions sur l’aide française au développement pour les pays qui ne respecteraient pas les exigences françaises en matière d’immigration.

Cette centralité de la question migratoire est d’autant plus frappante que Mayotte est déjà, de très loin, le principal lieu d’exécution des mesures d’éloignement dans les outre-mer. En 2025, près de 90 % des éloignements d’étrangers en situation irrégulière réalisés dans les territoires ultramarins l’ont été à Mayotte. Il ne s’agit pas ici des seules décisions d’obligation de quitter le territoire français (OQTF), mais des éloignements effectivement exécutés. La lutte contre l’immigration irrégulière constitue donc déjà un volet particulièrement important de l’action de l’État dans le département.

Cette séquence donne à voir une tendance plus ancienne : Mayotte est régulièrement mobilisée comme laboratoire des politiques migratoires françaises, au point d’être parfois « parlé plus qu’elle ne parle ».

Cette lecture n’est cependant pas uniquement produite depuis l’Hexagone. Elle trouve également un écho auprès d’une partie des Mahorais, pour lesquels l’immigration est devenue une grille d’interprétation centrale des difficultés de l’île accentuant les frontières internes. Le risque est alors de réduire une crise profondément sociale et territoriale à sa seule dimension migratoire. Le rapprochement établi par la députée Estelle Youssouffa (Mayotte, indépendants) entre Mayotte et Ceuta et Melilla participe de cette mise en récit de l’île comme frontière, où immigration, insécurité, pression démographique et droit du sol condensent les inquiétudes d’une partie de cette population qui sont reprises dans le débat national.

Regarder Mayotte comme un département à reconstruire

Alors que Mayotte reste confrontée à l’urgence de la reconstruction, au manque de logements, aux difficultés d’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et à l’emploi, les opérations engagées après Chido demeurent lentes et confrontées à de nombreux blocages : seuls 12 % des crédits votés et délégués en 2026 ont été dépensés. La question migratoire ne saurait donc suffire à rendre compte de la crise mahoraise, dont les ressorts sont aussi sociaux, économiques et institutionnels. En privilégiant la frontière, le débat public risque ainsi de laisser dans l’ombre les difficultés structurelles qui continuent de façonner le quotidien de l’île.

La démographie en constitue un bon exemple. La population mahoraise, estimée à environ 323 153 habitants, connaît une croissance spectaculaire. Mais celle-ci résulte largement d’un excédent naturel : la fécondité y est très élevée et la population extrêmement jeune. Le débat sur les naissances étrangères mérite d’être abordé avec davantage de prudence. En 2021, 74 % des femmes ayant accouché à Mayotte étaient étrangères, principalement comoriennes. Mais la plupart d’entre elles vivaient déjà sur l’île avant leur grossesse. L’idée selon laquelle des femmes viendraient massivement aux Comores par bateau dans le seul but d’y faire naître un enfant français ne correspond donc pas aux données disponibles.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’exactitude de tel ou tel chiffre. C’est la manière dont certains récits finissent par organiser le regard porté sur Mayotte. À force d’être regardée comme une frontière à défendre, Mayotte risque de ne plus être regardée comme un département à reconstruire.

La question migratoire n’est pas imaginaire, mais elle ne peut tenir lieu de politique publique.

Elle ne construit ni les écoles, ni les logements, ni les réseaux d’eau ; elle ne résout ni le chômage ni les inégalités. Et lorsque la réponse consiste à multiplier les exceptions juridiques, une autre frontière apparaît : celle qui distingue les Français selon le territoire où ils vivent et les étrangers selon le territoire où ils résident.

À force de vouloir protéger Mayotte par l’exception, ne risque-t-on pas de l’éloigner du droit commun ? Le risque est double : réduire ses difficultés à l’immigration invisibilise leurs dimensions sociales, économiques et institutionnelles ; multiplier les dérogations au nom de sa situation particulière peut, à terme, installer une différence durable de traitement au sein même de la République.

Mayotte est constamment sommée de démontrer qu’elle est française, tandis que l’on multiplie les dispositifs qui la soumettent à un régime différent. L’enjeu n’est pas de choisir entre la reconnaissance des difficultés migratoires et leur déni. Il est de refuser que l’immigration devienne l’explication unique d’une situation beaucoup plus complexe. Mayotte n’a pas besoin d’être moins française pour résoudre ses difficultés. Elle n’a peut-être pas non plus besoin d’être rendue toujours plus exceptionnelle.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1659 mots)

L’ESSENTIEL

  • Entre 20 % et un tiers des prêtres en activité dans les paroisses françaises viennent de l’étranger.

  • Dans une Église longtemps missionnaire, l’inversion de la dynamique interroge la pratique du catholicisme en France.

  • Au-delà des liens entre religion et politique, les voyages du pape invitent à considérer ces échanges entre Nord et Sud.


« Chez nous le prêtre est un notable. Dès le petit-déjeuner, ça sonne, les gens viennent nous voir pour tout. Ici, je peux passer des journées sans voir personne. Parfois c’est dur, je me demande si je suis utile. » La confidence est celle d’un prêtre africain envoyé pour quelques années dans un diocèse français. Elle a été recueillie dans le cadre d’une enquête sociologique consacrée à ces prêtres venus d’Afrique pour desservir les paroisses hexagonales.

Voilà qui nous rappelle une réalité que la venue de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026 risque de laisser au second plan : le catholicisme qui se vit chaque dimanche dans les paroisses françaises repose déjà, en grande partie, sur des femmes et des hommes venus du Sud.

Le voyage pontifical, officiellement confirmé par le Saint-Siège, sera la première visite d’État d’un pape sur le territoire français depuis celle du pape Benoît XVI en 2008. Vêpres à Notre-Dame, veillée au Stade de France, messe place de la Concorde, pèlerinage à Lourdes, cathédrale de Metz, ces images seront celles d’une France catholique, visible, mobilisée. Six mois plus tôt, du 13 au 23 avril 2026, Léon XIV avait consacré à l’Afrique son premier grand voyage transcontinental. Ces deux déplacements se répondent plus qu’il n’y parait.

Plus de 20 % des prêtres en France viennent aujourd’hui de l’étranger

En 2026, seuls 84 nouveaux prêtres seront ordonnés en France, contre 90 en 2025 et 105 en 2024. Sur ces 84 ordinations, 66 seulement pour des diocèses. Il faut mettre ces chiffres au regard d’un autre : en 1960, le pays comptait 65 000 prêtres, aujourd’hui, il en reste environ 12 000.

À ce déclin s’ajoute une autre donnée issue de mes recherches : au niveau national, de 20 % à un tiers des prêtres en activité en France, voire davantage dans certains diocèses, viennent aujourd’hui de l’étranger, soit entre 2 000 et 3 000 clercs, dont l’écrasante majorité vient d’Afrique.

Rien qu’en 2023, 1 354 prêtres venus d’Afrique exerçaient une mission pastorale sur le territoire, contre 244 pour l’ensemble de l’Europe. Ils viennent essentiellement de la République démocratique du Congo, du Congo-Brazzaville, du Bénin, du Cameroun, de Madagascar, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, pour trois à six ans, sous le régime canonique dit Fidei Donum. Ce dispositif a été créé par l’encyclique de Pie XII en 1957 pour envoyer des prêtres européens afin de renforcer les églises d’Afrique. Aujourd’hui il fonctionne en sens inverse.

L’inversion silencieuse de la mission

C’est ce retournement qui mérite d’être pensé. Le catholicisme français, longtemps émetteur missionnaire vers ce qu’il appelait ses « terres de mission », est devenu un espace récepteur. L’Église qui envoyait désormais reçoit. Cette inversion n’est pas un simple ajustement démographique : elle recompose de l’intérieur ce que signifie être catholique en France en 2026.

Les prêtres venus des diocèses africains apportent un rapport au sacré, une gestuelle liturgique, une manière de voir et de penser le monde, une théologie pastorale forgées dans des Églises jeunes et en croissance.

« Les prêtres africains au secours de l’Église française » (TV5Monde, mars 2013).

L’arrivée dans une paroisse française est souvent une surprise, comme en témoigne un prêtre interrogé : « Où sont les jeunes ? L’église était un peu remplie, mais je ne voyais que des personnes âgées. Alors vous voyez le choc que ça me fait, parce que chez nous ce n’est que des jeunes. Et puis ça chante, ça vit. Ici, c’est très différent. » Cet écart oblige en France une manière d’être prêtre.

Une autre France catholique existe déjà

Un second déplacement s’impose, du côté des fidèles. Les données de l’enquête Trajectoires et Origines 2 de l’Insee dessinent une carte inattendue de la pratique en France. 6 % des catholiques sans ascendance migratoire assistent régulièrement à la messe. La proportion atteint 55 % chez les immigrés d’Afrique centrale se déclarant catholiques. Autrement dit, la pratique religieuse catholique en France repose désormais, pour une part significative, sur des fidèles d’origine subsaharienne.

Le parallèle avec les prêtres africains est frappant : un clergé venu du Sud vient combler les vides d’un presbyterium français vieillissant, tandis qu’une pratique dominicale largement soutenue par les fidèles issus des migrations tient debout de nombreuses paroisses.

La scène est en train de devenir banale : dans une même paroisse, une assemblée historique, âgée et peu nombreuse, et une communauté de fidèle d’origine antillaise, subsaharienne, portugaise, plus jeune et plus assidue, partagent souvent les mêmes murs sans partager la même messe : deux catholicismes cohabitent mais se rencontrent peu.

Un troisième mouvement s’ajoute. À Pâques 2026, 21 386 adultes et adolescents ont été baptisés, dont 13 234 adultes, soit +28 % en un an. Les 18-25 ans représentent 42 % de ces catéchumènes, 82 % ont moins de quarante ans. Il s’agit très majoritairement de jeunes Français sans ascendance migratoire, étudiants et jeunes actifs frappant à la porte des paroisses.

Trois dynamiques, parmi d’autres, éclairent particulièrement bien la recomposition en cours : un clergé en partie venu d’Afrique, une pratique soutenue par les fidèles des migrations, un renouveau catéchuménal porté par de jeunes convertis sans lien avec ces circulations. Les deux premières transformations risquent d’être masquées, plus que révélée, par les grandes images de la Concorde.

Ce que le voyage africain du pape éclaire

Après un premier déplacement au Proche-Orient fin 2025, Léon XIV a visité en avril quatre pays d’Afrique, parcouru 18 000 kilomètres au sein de ce continent devenu la région plus dynamique du catholicisme mondial. Les séminaires ne désemplissent pas, les vocations religieuses sont nombreuses, le centre de gravité de l’Église se déplace vers le Sud.

Selon les prévisions, un catholique du trois sera africain en 2050 et selon le centre de recherche indépendant Pew Research Center, 40 % des chrétiens de la planète seront en Afrique subsaharienne.

Léon XIV vient en France, pays qui dépend déjà, pour partie, de l’Afrique qu’il visitait cinq mois plus tôt. Ces deux étapes juxtaposées montrent combien l’axe Nord-Sud du catholicisme s’est inversé, la France en est un des laboratoires les plus visibles.

« Prêtres africains en France : un catholicisme en mutation » (Institut catholique de Paris, 2025).

Les sciences sociales des religions, longtemps captées et à juste titre par la question de la sécularisation française et des liens entre religions et politique, gagneraient à décentrer leur regard. De même, les études sur les migrations pourraient prendre encore plus en compte la variable religieuse dans les logiques d’ajustements identitaires transnationaux.

Léon XIV, par ses déplacements, montre ce que les statistiques disent déjà : le catholicisme français ne se comprend plus sans l’Afrique. Il n’est plus, depuis longtemps, une affaire strictement française. La visite pontificale de septembre offre une occasion collective de le voir en face et peut-être d’apprendre à le regarder autrement.

The Conversation

Corinne Valasik ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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