17.09.2026 à 17:25
Présidentielle : qui veut gouverner démocratiquement ?
17.09.2026 à 17:25
Présidentielle : qui veut gouverner démocratiquement ?
L’ESSENTIEL
Le recours au référendum et les appels à la souveraineté populaire s’imposent dans les discours de nombreux candidats et candidates à la présidentielle.
Le référendum n’est pas une garantie de renforcement démocratique, il peut, au contraire, être un moyen d’affaiblir l’État de droit et les contre-pouvoirs.
Un processus de « déconsolidation démocratique » touche de nombreux pays. Il est souvent légitimé par la volonté de « redonner la parole au peuple ».
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la démocratie s’installe dans la campagne en traversant les clivages partisans. Jean-Luc Mélenchon propose de rendre la souveraineté du peuple « permanente » par le référendum. Gabriel Attal entend consulter les Français·es très régulièrement, « pourquoi pas tous les ans », tandis qu’Édouard Philippe souhaite rendre l’utilisation du référendum « plus habituelle ». Bruno Retailleau, lui, promet de « redonner la parole au peuple ». Et Marine Le Pen entend faire du référendum un instrument central, notamment pour inscrire la « priorité nationale » dans la Constitution, instaurer un référendum d’initiative populaire et soumettre directement au vote des sujets comme l’immigration, le voile ou la fin de vie.
Même instrument, donc, mais pas nécessairement mêmes objectifs politiques ni même pouvoir accordé aux citoyen·nes. Une chose est le référendum au service d’un projet de transformation institutionnelle et d’intervention accrue des citoyen·nes. Une autre est le référendum comme adjuvant pour relégitimer les gouvernant·es dans un système représentatif fragmenté.
Et une dernière est le référendum mobilisé pour faire prévaloir la décision majoritaire contre des obstacles ou des garde-fous institutionnels. Cette utilisation du référendum comme un outil plébiscitaire destiné à contourner les contre-pouvoirs s’inscrit dans une séquence bien identifiée dans les recherches sur la déconsolidation démocratique, une notion qui désigne la fragilisation de l’attachement aux normes et aux institutions démocratiques dans des régimes jusque-là considérés comme consolidés.
Ces recherches s’accordent à dire que nous sommes entrés dans une vague d’autocratisation qui ressemble peu aux ruptures autoritaires du XXᵉ siècle. Aujourd’hui, les démocraties libérales s’érodent le plus souvent de l’intérieur, sous l’action de gouvernants arrivés au pouvoir par des élections compétitives. Ils prêtent serment sur une Constitution, gouvernent avec des majorités parlementaires et continuent d’organiser des élections. Surtout, ils ne promettent pas moins de démocratie : ils prétendent au contraire en restaurer une version plus authentique et plus efficace, débarrassée des élites, des juges, des médias ou des experts qui empêcheraient le peuple de gouverner.
L’instrumentalisation du référendum est à resituer dans cette perspective. L’appel à la souveraineté populaire n’est pas nouveau, mais l’invocation du peuple pour contourner les institutions est l’une des caractéristiques des formes contemporaines de recul démocratique. On retrouve ainsi, d’un pays à l’autre, une sorte de répertoire commun. D’abord, délégitimer les contre-pouvoirs en s’appuyant notamment sur un référendum ou une initiative citoyenne. Puis renforcer progressivement l’exécutif et réduire l’autonomie des institutions chargées de le contrôler. Enfin, lorsque cela devient possible, agir sur les règles électorales, l’accès aux médias ou les conditions mêmes de la compétition politique. Les institutions ne disparaissent pas, mais leur capacité à contraindre le pouvoir s’amenuise.
La déconsolidation démocratique ne prend donc pas nécessairement la forme d’une rupture spectaculaire. Même lorsqu’elle s’accompagne d’épisodes très visibles, elle procède souvent par une accumulation de transformations qui fragilisent progressivement les contre-pouvoirs. C’est une séquence graduelle et cumulative. Chaque réforme, prise isolément, peut sembler limitée, technique, parfois même défendable. C’est leur accumulation qui finit par déplacer l’équilibre des pouvoirs. Ce caractère progressif rend la déconsolidation démocratique difficile à identifier quand elle est en cours.
En fait, la déconsolidation n’implique pas tant un abandon affiché de la démocratie que sa réinterprétation illibérale. Avant de modifier les institutions, les entrepreneurs de déconsolidation cherchent à transformer la manière dont les citoyen·nes les perçoivent. Les juges seraient politisés, les journalistes militants, les fonctionnaires hostiles au peuple, les chercheurs idéologues, les associations partisanes. Convaincre que les institutions sont déjà corrompues permet de présenter leur affaiblissement non comme une attaque contre la démocratie, mais comme sa nécessaire restauration.
L’usage plébiscitaire du référendum répond à cet objectif. Illibéralisme politique et déconsolidation démocratique vont ainsi souvent de pair : l’illibéralisme qualifie la conception politique qui subordonne les droits et les contre-pouvoirs à la volonté majoritaire, alors que la déconsolidation renvoie plutôt au processus institutionnel par lequel ces garanties démocratiques s’affaiblissent effectivement.
Le malaise démocratique est souvent décrit à travers la défiance, l’abstention ou la « fatigue » des citoyen·nes, comme si la principale menace pesant sur la démocratie venait d’un désengagement populaire ou d’une demande croissante d’autorité. En fait, les citoyen·nes dans leur grande majorité sont insatisfaits mais ne rejettent pas la démocratie libérale. Il ne suffit donc pas de compter celles et ceux qui veulent « plus de démocratie » ou « plus d’autorité ». Il faut comprendre quels arbitrages les citoyen·nes font entre souveraineté populaire et État de droit, efficacité gouvernementale et contrôle du pouvoir, décision majoritaire et droits des minorités…
Comprendre comment les citoyen·nes arbitrent leurs préférences démocratiques est d’autant plus important que la polarisation partisane peut brouiller ces arbitrages. Les citoyen·nes ont en effet tendance à tolérer des atteintes aux garanties démocratiques lorsqu’elles sont commises par leur propre camp politique ou qu’elles permettent d’éviter la victoire du camp adverse. L’attachement abstrait à la démocratie ne garantit pas toujours la défense concrète de ses règles. Jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier certains principes démocratiques pour obtenir les politiques ou les dirigeants que nous préférons ?
En fait, derrière la saillance du référendum dans les discours des candidat·es à l’élection présidentielle s’affrontent des conceptions différentes de la démocratie. Le référendum peut répondre au désir de peser davantage sur des décisions dont les citoyen·nes se sentent dépossédé·es. Mais une démocratie ne se réduit pas au principe majoritaire. Tout dépend de ce sur quoi on vote, de qui déclenche la consultation, de la qualité de la délibération qui la précède, des droits que la majorité peut remettre en cause et des contre-pouvoirs qui subsistent… Une chose est la souveraineté qui élargit le pouvoir des citoyen·nes ; une autre est celle qui transforme la victoire en autorisation de s’affranchir de l’État de droit.
C’est pourquoi l’élection présidentielle sera aussi une compétition pour définir ce que signifie gouverner démocratiquement. Lorsque les candidat·es promettront de « rendre le pouvoir au peuple » une fois élu·es, il faudra demander : Quel pouvoir ? À quel peuple ? Par quelles institutions ? Avec quels droits pour celles et ceux qui se retrouvent minoritaires ? Et avec quels contre-pouvoirs face aux vainqueurs ?
L’élection de 2027 mettra finalement en concurrence plusieurs réponses à une question centrale : quelle démocratie voulons-nous ? Que cette question soit disputée n’est pas seulement un symptôme de crise. C’est aussi et surtout la preuve que la démocratie est redevenue un enjeu politique de premier plan.
Une Convention citoyenne pour la démocratie s’est ouverte à Lille (Nord), le 12 septembre 2026. Elle réunit citoyen·nes, parlementaires et membres de la société civile pour réfléchir à l’équilibre des pouvoirs et à la représentation politique dans le cadre du programme DemoCIS.
Frédéric Gonthier a reçu des financements de DemoCIS, ANR-24-RSHS-0001, France 2030, AMI SHS 2024.
16.09.2026 à 17:24
Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom

L’ESSENTIEL
Le débat sur le pluralisme dans l’audiovisuel public pose une question plus large : quelles règles pour les médias ?
Trois principes peuvent servir de repères : neutralité, impartialité et objectivité.
Les appliquer suppose de repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom.
Le 27 avril 2026, la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public présidée par le député Charles Alloncle (Union des droites) rendait son rapport. La presse retient sa volonté de réduire les dépenses et l’accent qu’il met sur la « neutralité » qui devrait caractériser en propre le service public. Le rapport évoque également un manque « d’impartialité » et reproche en substance au service public d’être trop à gauche. Mais qu’en est-il de l’espace médiatique en général ? Comment devrait-il être régulé ? Si l’on se dit que l’espace public a une vocation éducative et démocratique, à la suite par exemple du philosophe John Dewey, comment créer un espace public de qualité ?
Nos recherches ont permis d’identifier trois normes régulatrices qui devraient en être les bases : neutralité, objectivité et impartialité.
La neutralité implique que le média n’influence pas la controverse à laquelle il s’intéresse : il ne fait qu’en rendre compte. Comment respecter cette exigence ?
Pour le rapport Alloncle, seul le service public y est contraint, les autres relevant de la liberté d’expression. Un média a donc le droit de ne s’intéresser qu’à certains faits et de choisir librement sa « ligne éditoriale ». Par exemple, on ne peut contraindre les magazines de ping-pong à parler de l’actualité internationale. C’est juste, mais seulement de manière partielle. En effet, le média ne doit-il pas avant tout servir de médiation au sein d’un public ? Telle serait la logique éducative décrite ici. Un média de ping-pong devrait médier les pongistes entre eux : faciliter leurs débats.
S’il « ventriloque » seulement une partie de son public, alors le média se sert de son pouvoir sur les représentations pour influencer le débat – comme le montrait déjà le sociologue Pierre Bourdieu au sujet de la télévision. Petit à petit, ce n’est plus le public qui débat et apprend, mais le monde médiatique qui influence les publics. Ce n’est donc pas seulement le service public qui devrait être neutre, dans cette approche, mais tous les médias.
Ajoutons que chaque média a un public : les pratiquants de volley ont leur média, les croyants le leur et ainsi de suite. Le risque est que chacun évolue dans une « bulle informationnelle » sans contact avec les autres. Il se produit alors ce qui est souvent observé sur les réseaux sociaux : une « polarisation » des débats. Chacun ne saisit plus les autres qu’au prisme de représentations simplistes.
L’Arcom, le régulateur du secteur des médias, a d’ailleurs pour mission de « garantir le pluralisme et la cohésion sociale ». Le pluralisme n’est donc pas simplement le multiple : il renvoie à cette totalité qu’est l’agencement de tous les publics à l’intérieur de médias plus généralistes. Plus le média est généraliste et donc plus il est « politique », si, par ce terme, on veut désigner le niveau le plus large de discussion, celui qui inclut tous les autres.
Mais comment réguler les médias généralistes entre eux ?
Cette question se pose pour l’ensemble des médias, et pas seulement pour le service public. L’Arcom devrait tout d’abord vérifier que les médias sont neutres par rapport à leur public : qu’ils ne le manipulent pas. Puis il devrait vérifier qu’il existe bien un « super-média » généraliste les agrégeant tous, de telle manière à organiser la neutralité générale de l’espace public. C’est ce qui devrait peut-être revenir à quelque chose comme un « service public ». C’est l’ensemble de l’espace médiatique qu’il doit réguler en organisant les discussions de telle manière à éviter la fragmentation. Dans ce cas, il ne peut pas être un média parmi d’autres. Il doit être identifié comme généraliste de niveau supérieur et la ligne éditoriale des autres médias doit être clairement affichée comme étant partielle.
Le problème se comprend en distinguant l’argumentation de la persuasion. La première consiste à convaincre un public virtuellement universel, comme si tous les publics étaient face à nous. La seconde cherche à convaincre un public particulier, au besoin en utilisant les préjugés et ignorances qu’il nourrit sur d’autres publics particuliers, qui sont absents.
Comment vérifier ? L’Arcom ne suffit pas. Les publics eux-mêmes doivent pouvoir être représentés et juger de la neutralité des médias, à l’exemple des baromètres qui sont demandés à France Télévisions (art. 20 du décret). Ceux-ci doivent être rendus publics.
L’objectivité est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Elle ne renvoie pas seulement à « la factualité », c’est-à-dire à l’adéquation des mots par rapport aux faits. Elle doit aussi rendre compte sans distorsion des motivations et justifications des acteurs. C’est ce que le sociologue Max Weber entendait par « neutralité en valeur ». Elle doit enfin s’interroger sur la délimitation des controverses et les effets de storytelling que la sélection des faits peut générer : par exemple, ne parler d’une population que sous l’angle des problèmes qu’elle pose.
La plus grosse faille concernant l’objectivité a sans doute été identifiée par le sociologue Pierre Bourdieu : ce pouvoir des médias de parler au nom « des Français » sans s’assurer de l’objectivité de leurs propos. « Les Français » pensent-ils vraiment ce que certains journalistes leur font dire, en particulier ceux qui donnent leur avis sur tous les sujets ? L’objectivité ne peut pas être assurée par des généralistes. Les médias doivent plutôt faire appel à des experts de tous ordres, partant du principe que tout citoyen est expert d’un domaine particulier. Par exemple, les habitants d’une ville ou d’une vallée connaissent mieux leur environnement que tout autre, et c’est aussi le cas des praticiens expérimentés d’un métier.
La Charte d’éthique des journalistes prévoit d’ailleurs que donner son avis ne fait pas partie des attributions de la profession. Vu la complexité de la vérité, un minimum de culture épistémologique (l’étude critique de la façon dont un savoir est produit, prouvé et accepté) devrait en outre être exigé, de telle manière à pouvoir jauger du périmètre de validité d’une affirmation. Comme le montrent nos recherches, les manières d’animer une controverse peuvent rester diverses : avocat du diable, déclarer ses intérêts, défendre une position, chercher à être objectif, etc. Comme l’a démontré Kant, toutes ces positions ont leurs forces et leurs faiblesses du point de vue pédagogique.
Enfin les médias « d’information » devraient être identifiés comme tels, distingués des autres. Un label étroitement contrôlé devrait les identifier. Un média d’information est un média argumentatif, par opposition à un média de divertissement ou, pire, un média de persuasion, suivant les distinctions proposées plus haut.
L’impartialité se définit comme la prise en compte de tous les avis dans le débat. Elle est relative à un public, elle aussi. De même que les lecteurs d’un magazine de ping-pong s’attendent à des nouvelles du secteur et qu’ils écartent le reste, les lecteurs de droite attendent qu’on leur parle de sécurité et ceux de gauche d’égalité (pour schématiser). L’enjeu est dès lors celui qui a été évoqué plus haut : pour éviter la formation de « bulles informationnelles » et de médias de persuasion, la neutralité doit être respectée et tout public partiel doit être mis en relation avec un autre, en montant ainsi en généralité.
Les médias les plus intolérants devraient peut-être être interdits. Le rapport Alloncle le reconnaît d’ailleurs : « La liberté d’expression n’est cependant pas absolue. L’article 4 de la Déclaration de 1789 pose lui-même le principe de sa limitation : la liberté “consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”, ses bornes ne pouvant être “fixées que par la loi”. […] C’est dans ce cadre contraint, et non dans un espace de liberté illimitée, que s’exercent les droits et obligations de l’audiovisuel public » (p. 88).
Ces limites reposent sur ce que l’épistémologue Karl Popper appelait le « paradoxe de la tolérance » : tolérer l’intolérable détruit la tolérance. Qui doit en décider ? Fixer des bornes à la liberté d’expression est une question controversée et devrait donc échapper aux médias dits « d’opinion », qui marquent par là leur partialité. On peut imaginer des conventions de citoyens.
Neutralité, objectivité, impartialité : aucune des trois normes ne peut facilement être atteinte. Ce sont des idéaux régulateurs au sens de Kant, c’est-à-dire des directions idéales qui indiquent un horizon que l’on ne peut jamais atteindre entièrement. Il est cependant nécessaire d’en faire une boussole si l’espace public a vocation à éclairer les décisions en situation controversée. Dans tous les cas, l’Arcom devrait s’assurer que les médias permettent à leurs publics d’apprendre, et non d’être pris dans des bulles informationnelles qui sont parfois sciemment organisées par les propriétaires des médias, à l’exemple de l’usage qu’Elon Musk fait de X.
Fabrice Flipo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.09.2026 à 17:40
Alliance ou rupture avec Mélenchon : l’équation insoluble de la gauche
L’ESSENTIEL
La gauche a besoin des électeurs insoumis pour se qualifier au second tour de la présidentielle. En même temps, Jean-Luc Mélenchon serait le plus mal placé pour affronter Marine Le Pen en cas de duel, selon les sondages.
La question des alliances semble donc insoluble : le partenaire indispensable à la qualification est celui qui l’empêcherait de gagner.
Les résultats des municipales de 2026 montraient déjà le blocage d’un système de partis fragmenté et incapable de produire des majorités.
Au soir du second tour des élections municipales 2026, le 22 mars, Jean-Luc Mélenchon écrivait que le résultat « ouvre directement le cycle de l’élection présidentielle de 2027 ». Le commentaire politique a suivi : ces municipales seraient le premier tour de la présidentielle. Six mois plus tard, plus personne ne s’en réclame. Ni les vainqueurs ni les vaincus n’invoquent ces résultats pour justifier leur position.
Toutefois, cette disparition est trompeuse. Les municipales ont produit une information électorale précise dont les enseignements ont été tirés diversement. Et, c’est justement parce que la question n’a pas été tranchée que celle-ci structure aujourd’hui tout l’automne de la gauche.
Le verdict était net, à défaut d’être sans appel. Dans les villes de plus de 50 000 habitants, sur 17 fusions de listes entre socialistes, écologistes ou communistes et La France insoumise (LFI), 11 ont été perdues au second tour (Toulouse, Strasbourg, Besançon, Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Avignon, Argenteuil, Colombes, Clichy), pour 6 victoires (Lyon, Nantes, Grenoble, Tours, Aubervilliers, Villejuif). Sur les 13 villes où la gauche non insoumise avait écarté toute alliance, 9 ont été gagnées. La corrélation n’est pas une causalité, mais elle est nette et univoque. À Toulouse, le candidat insoumis allié au socialiste arrivé troisième pouvait espérer plus de 50 % des suffrages ; il n’en a obtenu que 46,13 %.
Pourtant, la lecture des nombres a été sujette à interprétations. Le député Aurélien Rousseau, proche de Raphaël Glucksmann, a formulé le mécanisme de ces fusions qui « n’ont pas été des additions, mais des soustractions ». Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, a été plus direct encore : « La France insoumise nous a fait perdre. »
Côté insoumis, Manuel Bompard a considéré que « 48 % à Toulouse, si ça, c’est un plafond de verre, ça me va ». La maîtrise des fondements de l’arithmétique électorale n’étant visiblement pas partagée, deux conclusions opposées en ont été tirées.
L’enquête électorale d’avril 2026 a confirmé l’ampleur du rejet : 81 % des Français seraient mécontents d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon, 8 % seulement des sympathisants socialistes s’en satisferaient, et 73 % jugent peu ou pas probable de voter un jour pour LFI. L’information était disponible, chiffrée, récente. Or, un système de partis est censé apprendre de ses tests électoraux : les acteurs ajustent leur stratégie à ce que les urnes leur ont appris. Mais, c’est à cette étape indispensable, que le mécanisme s’est enrayé. Pourquoi ?
L’explication est simple, elle tient dans le fait que l’information à tirer des municipales est antithétique dans ses implications. LFI est arithmétiquement nécessaire au premier tour et électoralement éliminatoire au second. Aucune stratégie ne peut satisfaire les deux contraintes simultanément.
Les deux sont largement documentés. En juillet, l’Ifop créditait Jean-Luc Mélenchon de 15 % d’intentions de vote, niveau qu’il n’avait jamais atteint dans les enquêtes de l’institut, premier à gauche. Sa candidature capte quatre à cinq électeurs du Nouveau Front populaire sur dix. Aucune candidature de gauche ne peut espérer la qualification sans cet électorat. Mais, sa défaite au second tour semble également très probable, avec une ampleur telle qu’elle ne laisse pas de place au doute. Dans un second tour face à Marine Le Pen, il obtiendrait autour de 30 % des voix, un électeur socialiste sur deux s’abstiendrait, et il n’en récupérerait qu’un sur trois.
La leçon exprimant concurremment ces deux idées (« vous perdez avec » et « vous ne pouvez pas gagner sans ») ne peut pas être comprise comme une information électorale stratégique par des candidats en concurrence. Les partis ne peuvent que se diviser sur la moitié du verdict qu’ils retiennent à leur avantage.
De cela ont résulté des conséquences logiques avec une alternance de choix opposés sur la question des alliances. Le 9 juillet, les adhérents du Parti socialiste (PS) ont voté à 55,5 % pour une primaire réservée au pôle social-démocrate, contre 44,5 % pour la primaire ouverte à toute la gauche non insoumise que défendait leur premier secrétaire. Le PS s’est ainsi retiré d’une primaire unitaire qu’Olivier Faure avait co-initiée en novembre 2025. Le 25 août, en ratifiant les modalités de sa propre primaire avec Place publique, le PS a refusé d’inscrire, dans la charte des candidats, le principe de non-alliance avec LFI aux législatives de 2027 (accord PS-Place publique ratifié par le Conseil national du PS à 159 voix pour, 32 contre, 21 abstentions). Deux jours plus tôt, Raphaël Glucksmann s’était déclaré candidat sur la ligne inverse, affirmant : « Si je gagne cette primaire, il n’y aura plus jamais d’accord » avec La France insoumise. Le 30 août, Olivier Faure s’est porté candidat contre lui.
Ainsi, la question de mars n’a pas été tranchée et est restée l’axe de division du parti qui devait la trancher. Elle se rejoue, désormais, à l’intérieur même de la primaire. Le 7 septembre, François Ruffin, ancien insoumis, a demandé à y participer. Olivier Faure s’y est déclaré favorable (la primaire doit aller « de Ruffin à Glucksmann ») et une centaine d’élus socialistes l’ont soutenu par lettre ouverte. Raphaël Glucksmann l’a refusé, en défendant la procédure adoptée par le PS en juillet.
Outre la curieuse inversion des rôles entre un premier secrétaire allant contre la procédure adoptée par son parti et un candidat extérieur étant le plus légaliste, cette séquence est révélatrice de la permanence de la question. L’un raisonne en addition : chaque candidature intégrée favorise une qualification au premier tour ; l’autre raisonne en soustraction : chaque proximité avec l’ancien monde insoumis coûte au second tour. Ce sont les deux lectures de Toulouse.
Hors de la primaire, la gauche continue de se diviser. Les candidatures se multiplient : Marine Tondelier, dont le propre parti se divise sur l’opportunité de sa candidature, Fabien Roussel pour le Parti communiste français (PCF), voire Bernard Cazeneuve et Karim Bouamrane. Marine Tondelier en tire un constat implacable : la gauche « va dans le mur pour la troisième fois en trois présidentielles ».
La situation de cet automne ne fait, finalement, que mettre en évidence ce que les fusions municipales avaient révélé localement. Il faut donc renverser la lecture politique initiale : les municipales n’ont pas ouvert le cycle présidentiel qu’elles auraient dû clarifier, elles ont révélé, précocement, qu’il était déjà bloqué.
Dans un système de partis fragmenté où les injonctions du premier et du second tour sont contraires, l’information électorale ne produit pas d’ajustement stratégique, parce que chaque acteur peut invoquer la moitié du verdict qui lui convient.
Cette contradiction n’est pas propre à la gauche. Le scrutin majoritaire à deux tours l’impose à toutes les familles politiques, d’autant plus fortement que l’une des deux places qualificatives pour le second tour est assurée pour le Rassemblement national (RN), dont l’élimination au second tour n’est plus certaine, loin de là.
Néanmoins, cette contradiction pèse plus pour la gauche. Si, pour les autres le départage entre les candidats pourrait conduire à la victoire, pour la gauche, cette contradiction devient insoluble parce que le partenaire indispensable à la qualification (LFI) est aussi celui qui l’empêche de gagner au second tour.
En politique, pour paraphraser Henry Kissinger, les faits en eux-mêmes sont rarement explicites, tant leur signification, leur analyse et leur interprétation dépendent du contexte et des intérêts des acteurs. À plus de sept mois de l’élection présidentielle, les dynamiques de la campagne électorale contraindront, peut-être, les candidats et les partis de gauche à converger, en se souvenant des échecs passés (l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle en 2002), à moins que les imprévus de campagne (arrestation de Dominique Strauss-Kahn, accusé de viol, à New York en 2011) viennent en changer la fin annoncée.
Thomas Ehrhard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.