15.06.2026 à 17:20
Le travail domestique des enfants : une réalité invisible et des inégalités tenaces
15.06.2026 à 17:20
Le travail domestique des enfants : une réalité invisible et des inégalités tenaces
La question du travail domestique est abordée dans le débat public sous l’angle de l’inégale répartition des tâches entre femmes et hommes. Mais qu’en est-il des tâches ménagères prises en charge par les enfants ? Bien que l’on ne présente pas leur participation au ménage, à la cuisine ou au rangement, comme un véritable travail, ces tâches représentent une moyenne de 44 minutes par jour.
Si l’on a pris conscience aujourd’hui de l’inégale répartition des tâches ménagères dans les couples hétérosexuels, la prise en charge du travail domestique par les enfants reste peu connue. On sait que l’arrivée d’un ou de plusieurs enfants dans un ménage a pour effet d’augmenter la quantité globale de travail à réaliser et de creuser l’écart entre le temps qu’y consacrent les femmes et les hommes.
Mais une fois le bébé devenu enfant, celui-ci ou celle-ci fait-il ou fait-elle une partie du ménage ? Concrètement, quelle est la participation des enfants aux lessives ? Contribuent-ils et elles à la préparation des repas ?
Depuis les années 1930 environ, la représentation occidentale de l’enfance repose sur son caractère nécessairement improductif, le travail rémunéré des mineurs étant interdit, sauf dans certains cas spécifiques.
Cette habitude empêche de percevoir le travail domestique non rémunéré des enfants comme un véritable travail, car poser la question du travail domestique soulèverait aussi celle du travail rémunéré, dont l’interdiction est constitutive du statut de mineur.
La sociologue Viviana Zelizer, dans un livre récemment traduit en français ainsi que l’historienne Anne-Marie Praz ont montré que ce phénomène datait en gros du tournant du XXᵉ siècle aux États-Unis et en Europe. Toutes deux considèrent que, à partir des années 1930, les enfants sont considérés comme des ressources affectives par leurs parents, et non plus comme des ressources économiques dont le travail participerait à l’économie domestique.
Depuis lors, les enfants occidentaux sont rarement considérés comme des travailleurs, leur implication dans le monde socioéconomique se limitant à un rôle de consommation ou d’objet du travail domestique et parental.
Quand le problème du travail domestique apparaît dans le débat public grâce au mouvement féministe des années 1960-1970, celui-ci est traité principalement sous l’angle de l’oppression domestique des femmes. Le mouvement féministe conceptualise alors la maternité comme creuset de l’oppression patriarcale, et le travail domestique des enfants ne fait pas trop l’objet de discussions, ces derniers étant plutôt vus comme les bénéficiaires de ce travail.
Cette histoire fait que l’on conceptualise rarement aujourd’hui ces activités enfantines comme du « travail » : de la même manière que les stages et statuts d’alternants ne sont pas pensés comme des emplois mais comme des moments de formation, le travail domestique des enfants est vu comme une « participation » à la vie familiale et/ou comme un apprentissage de la vie d’adulte.
Comme ce fut le cas pour le travail domestique des femmes avant les mouvements féministes, les activités réalisées pour autrui par les enfants dans le cadre domestique sont invisibles en tant que « travail », du fait du statut subalterne de ces derniers.
Dans les années 1980-1990, l’entrée massive des femmes dans le salariat entraîne une prise de conscience de ce biais adultiste dans le traitement du travail domestique.
De nouvelles hypothèses surgissent alors, par exemple celle de savoir si les enfants vont prendre en charge une partie du travail que les femmes ne pourraient plus faire du fait de leur emploi salarié. Plusieurs recherches incluent alors la présence ou non d’enfants dans les facteurs susceptibles d’expliquer la répartition des tâches ménagères entre les adultes.
Dans le même temps, l’augmentation des divorces et des nouveaux modèles familiaux pose la question de la façon dont ces familles organisent le travail domestique des enfants. De nouveaux travaux documentent alors les caractéristiques du travail domestique des moins de 18 ans, montrant plusieurs résultats récurrents :
les enfants filles réalisent plus de travail que les enfants garçons ;
le travail domestique augmente avec l’âge ;
les aînées et aînés sont généralement plus impliqués que les cadets ;
enfin, le travail domestique décroît à mesure que le niveau d’éducation parental s’accroît, les parents les plus diplômés donnant plus d’importance aux activités scolaires ou aux loisirs des enfants.
Le sens que les parents attribuent à ce travail fait aussi l’objet d’investigations, révélant que ceux-ci considèrent qu’assigner un certain nombre de tâches aux enfants qui vivent avec eux les forme à leur future vie d’adulte et leur permet d’acquérir un sens des responsabilités et des devoirs envers le groupe.
Depuis les années 2010, plusieurs recherches empiriques sur le temps de travail et les tâches réalisées par les enfants ont été menées, de l’Italie à la Mongolie, en passant par le Danemark.
Pour le cas des enfants résidant en France, les principaux résultats actuellement disponibles sur la base des enquêtes de l’Insee montrent que les enfants de 11 à 18 ans font en moyenne 44 minutes de travail ménager par jour, soit 60 minutes pour les filles et 29 minutes pour les garçons.
Garçons et filles ne font pas les mêmes tâches, mais la division des tâches entre les enfants ne rejoint pas exactement celle des adultes. Les garçons ne font pas de tâches « longues » : aucune des tâches réalisées par les garçons ne leur prend autant de temps que ce qu’elle prend aux filles. En moyenne, les garçons consacrent au maximum 7 minutes consécutives à une tâche domestique, tandis que les filles y consacrent 12 minutes.
Certains travaux identifient une division entre les tâches relevant du self-care (effectuées plutôt par les garçons) et celles relevant du family-care (faites par les filles.).
Les enfants consacrent en moyenne un tiers du temps de travail domestique des adultes à ce travail, et leur temps domestique augmente à mesure qu’ils grandissent, même si quasiment tous les enfants de 10 ans mettent et/ou débarrassent la table, rangent leur chambre et s’occupent des éventuels animaux domestiques.
La place dans la fratrie influence également fortement le rôle dans le travail domestique, tout comme la classe sociale des parents. En effet, les jeunes des classes populaires réalisent davantage de travail domestique et ce constat est d’autant plus vrai pour les filles des classes populaires, la participation aux tâches ménagères des enfants diminuant à mesure que le niveau scolaire et social des parents s’accroît, la répartition du travail entre filles et garçons devenant alors également plus égalitaire.
Les données agrégées sur le travail domestique des enfants montrent des inégalités entre garçons et filles dans le temps consacré à cette activité, mais il n’y a pas nécessairement des garçons et des filles dans toutes les familles, alors que signifie cette inégalité ? Quelle est la parte des rôles sexués qui est transmise dans l’enfance par la mise au travail ?
L’émergence récente des childhood studies, en proposant une nouvelle vision des capacités d’action des enfants, permettra-t-elle de sortir les enfants des marges des sciences sociales ?
Irène Berthonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.06.2026 à 00:04
Immigration : pourquoi le débat est-il si peu objectif ?
Alors que les institutions et les chercheurs multiplient la publication de données pour rétablir la vérité factuelle, pourquoi, en matière d’immigration, le débat démocratique est-il si peu objectif ?
Dès qu’il s’agit d’immigration, ce sont toujours les mêmes clichés qui reviennent : les migrants refusent de s’intégrer ; ils volent les emplois des nationaux ; ils islamisent l’Europe et « grand-remplacent » ses habitants ; ils profitent de l’« Europe passoire » pour abuser de la protection sociale ; ils feraient mieux de rester chez eux et de développer leur pays – et ainsi de suite.
Ces préjugés sont aussi anciens que l’immigration. Au XIXᵉ siècle, Marx et Engels débattaient déjà des effets préjudiciables de l’immigration irlandaise sur la classe ouvrière anglaise et, malgré une réalité sensiblement plus nuancée, la crainte que le travailleur étranger ne pénalise le « natif » reste ancrée dans le débat public. En France, les stéréotypes actuels sur les immigrés d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ressemblent beaucoup à ceux que subissaient les Italiens ou les Polonais il y a un siècle.
Aujourd’hui comme hier, ces idées reçues ont des conséquences bien réelles. Elles renforcent le rejet des immigrés et empêchent de tirer profit de leur apport économique ou démographique. En biaisant le débat démocratique, elles alimentent une demande pour des politiques restrictives, mais inefficaces, car en décalage avec la réalité qu’elles prétendent gouverner.
À titre d’exemple, malgré la nouvelle loi française sur l’immigration de janvier 2024 (« loi Darmanin »), malgré le pacte européen sur la migration et l’asile de 2024, malgré plusieurs mesures prises par le gouvernement britannique, et malgré un nouvel accord franco-britannique en été 2025, les traversées de la Manche ont atteint le chiffre de 41 000 en 2025, au plus haut depuis 2022.
La lutte contre ces préjugés est donc une priorité pour un vaste éventail d’acteurs. Au niveau des pouvoirs publics, c’est le cas de l’Union européenne, qui s’alarme des fake news, des théories conspirationnistes, et de leurs effets sur l’adhésion au projet européen. En France, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est employé à combattre les rumeurs concernant, par exemple, son soutien au Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées ou régulières (ou « Pacte de Marrakech »). En 2024, c’est le premier ministre espagnol Pedro Sanchez qui invalidait les idées fausses (bulos) sur le sujet devant le Parlement.
Au niveau international, le Forum d’examen des migrations internationales qui s’est tenu à l’ONU, en mai 2026, a été l’occasion pour le secrétaire général Antonio Guterres de dénoncer la désinformation sur l’immigration. Des agences comme le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) conduisent des programmes de lutte contre les stéréotypes qui affectent les migrants et les réfugiés. Une des stratégies de ces agences est de fournir des données sur le sujet, comme en atteste la création par l’OIM du Global Migration Data Analysis Centre en 2015. L’Union européenne a publié en 2025 un « Atlas of migration », partageant cet objectif de mettre à disposition les chiffres à même de combattre les fake news.
Plusieurs ONG et associations de premier plan (parmi lesquelles Oxfam, le Syndicat de la magistrature, Emmaüs solidarité, Médecins du monde ou Médecins sans frontières) se sont réunies autour de la chercheuse en droit des étrangers Sophie-Anne Bisiaux pour publier, en 2025, En finir avec les idées fausses sur les migrations, un ouvrage qui réfute de façon systématique un vaste éventail de préjugés. Un inventaire récent a identifié plus de 200 publications visant le même objectif depuis 1990, dont 46 en français : pour les spécialistes de l’immigration, la lutte contre les idées reçues est donc un travail à plein temps.
Pour vulgariser les résultats de la recherche scientifique, les chercheurs font pourtant face à des obstacles importants.
La réfutation d’une idée reçue demande sensiblement plus de temps et d’énergie que sa production : c’est la « loi de Brandolini », en vertu de laquelle ceux qui débitent des inepties ont toujours un temps d’avance sur ceux qui les corrigent.
Un second obstacle tient à la posture de l’expert ou du chercheur. Déconstruire des préjugés peut s’avérer compliqué à mettre en œuvre lorsque les « sachants » sont soupçonnés de vouloir imposer leurs vues. À l’instar du « grand remplacement », nombre de préjugés anti-immigration et de théories conspirationnistes sont imprégnés d’une hostilité à l’égard des élites, accusées d’être déconnectées de la réalité, voire d’agir sciemment contre les intérêts du peuple.
Les acteurs qui se positionnent contre les idées reçues se placent enfin dans une posture défensive, qui confère paradoxalement une visibilité accrue aux préjugés. On parle d’« effet Streisand » pour désigner ce mécanisme par lequel, en voulant combattre la diffusion d’une idée, on contribue à la placer au centre de l’attention, voire même à la légitimer.
Une stratégie éprouvée pour réfuter les idées reçues est le recours aux données produites par les statistiques publiques.
Les chiffres indiquent par exemple que, contrairement à une affirmation fréquente, il n’y a pas beaucoup de réfugiés en France. Entre 2014 et 2020, dans le contexte de la guerre en Syrie, la France a reçu 25 000 demandes d’asile en provenance de ce pays, contre 633 000 en Allemagne. Pareil avec la guerre en Ukraine en 2022, suite à laquelle la France a protégé environ 73 000 personnes, sur un total de plus de 4 millions de réfugiés ukrainiens en Europe, et là où l’Allemagne et la Pologne en ont chacun accueilli autour d’un million.
Quelques incontestables que soient ces données, force est toutefois d’admettre qu’elles n’empêchent pas l’antienne habituelle selon laquelle la France serait excessivement laxiste ou généreuse. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, tenait en septembre 2025 les propos suivants :
« Chaque année, 500 000 personnes entrent dans notre pays. Et sur ce demi-million, seulement 50 000 viennent pour travailler. La question est simple : que font les 450 000 autres, et surtout, qui paie ? »
Il s’agit là d’une accumulation de contre-vérités.
En 2024, environ 343 000 premiers titres de séjour ont été délivrés en France (et non 500 000), et le taux d’emploi parmi les immigrés s’élève à environ 63 % (et non 10 %). Mais il peu probable que l’auditoire se scandalise de ces inexactitudes : ce qui compte, c’est le récit qui lui est proposé ainsi que ses valeurs sous-jacentes, fondées sur la distinction entre « eux » et « nous » et sur les difficultés socioéconomiques vécues par une partie de la population française.
Les chiffres entraînent en outre le débat sur un terrain parfois glissant. Imaginons que la situation s’inverse et que la France accueille plus de Syriens et d’Ukrainiens que l’Allemagne, serait-ce une catastrophe ?
Les politiques migratoires ne se résument pas aux chiffres. Elles soulèvent des questions fondamentales en termes de valeurs. Que le nombre de réfugiés en France soit de mille ou d’un million est alors secondaire. Ce qui compte, c’est l’importance accordée à certains principes, comme le droit d’asile, et le type de société que l’on souhaite : plus ou moins ouverte sur le monde, plus ou moins cosmopolite ou solidaire.
Ce débat-là ne peut se passer des chiffres (ce n’est pas pareil d’accueillir un millier ou un million de réfugiés), mais les interrogations qu’il pose vont bien au-delà des querelles statistiques.
Une dernière difficulté soulevée par la lutte contre les idées reçues est que la méthode peut s’inverser. C’est le cas avec un livre récent du directeur d’un think tank nommé « Observatoire de l’immigration et de la démographie », Nicolas Pouvreau-Monti, très commenté depuis sa parution dans les médias marqués à droite. Intitulé Immigration, mythes et réalités, il confronte les idées reçues à l’analyse, à ceci près que ce sont cette fois les « mythes » qui seraient favorables à l’immigration, tandis que l’analyse de la « réalité » inviterait à lutter encore davantage contre l’immigration.
La démarche n’est pas très crédible.
D’une part, et malgré une réalité souvent complexe, l’hostilité à l’égard de l’immigration est bien présente dans la société française et une trentaine de lois ont été adoptées depuis 1980, toutes plus restrictives les unes que les autres : il est donc incorrect de dire que les idées reçues dominantes en France sont excessivement bienveillantes à l’égard de l’immigration.
D’autre part, la « réalité » décrite par ce livre ne fait pas l’objet d’une analyse scientifique rigoureuse, car l’objectif est moins de comprendre les dynamiques migratoires que d’élaborer un programme radical en vue des élections de 2027 en France, clairement aligné sur les positions de l’extrême droite.
En janvier 2025, cet institut disait par exemple craindre l’afflux de 580 millions de réfugiés en France, ce qui multiplierait par cinq le nombre total de personnes déplacées dans le monde (117 millions selon le HCR), et par huit la population du pays… Mais un tel scénario suppose que non seulement l’ensemble des personnes affectées par les conflits quittent leur pays, mais aussi qu’elles décident toutes de venir en France. Ces deux conditions sont aussi irréalistes l’une que l’autre, et un tel pronostic ne vise donc qu’à électriser le débat et à appeler au démantèlement du droit d’asile.
Cette lutte inversée contre les idées reçues n’en est pas moins symptomatique d’une forte polarisation, qui voit chaque camp délégitimer la position de son adversaire en la traitant d’idée reçue – avec le risque de ne parler qu’à ses propres coreligionnaires, et au détriment de la qualité démocratique, mais aussi de la prospérité du pays et des droits des migrants et des réfugiés.
Antoine Pécoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.06.2026 à 13:13
ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot
Fin mai 2026, le Conseil constitutionnel a sauvé les zones à faibles émissions mobilité, les ZFE, en annulant leur suppression. Cette décision, qui intervient sur la forme plutôt que sur le fond, n’empêchera probablement pas un retour du sujet dans le débat politique. Une généralisation trop rapide pourrait expliquer en partie le sort tumultueux connu par le texte. Mais, en cas d’abandon définitif de la mesure, le risque de recadrage de la France par l’Union européenne – et, en particulier, de condamnation par la Cour de justice de l’UE – est réel.
Dans une décision du 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel vient de donner un sursis aux zones à faibles émissions mobilité (ZFE). Il est revenu sur la suppression, qui avait été actée avec l’adoption de la loi dite de simplification de la vie économique, pour un motif d’ordre procédural.
Sur le fond, le juge constitutionnel ne s’est donc pas prononcé sur la compatibilité de la suppression avec les dispositions de la Charte de l’environnement, consacrant notamment le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, ou avec le droit à la protection de la santé, garanti par le préambule de 1946.
Les ZFE n’en restent pas moins un dispositif clivant. Il y a donc fort à parier que leur suppression revienne d’ici peu en débat politique devant la représentation nationale.
À lire aussi : Faut-il supprimer les zones à faibles émissions au nom de la justice sociale ?
Lors de l’adoption de la loi d’orientation des mobilités en 2019, les ZFE avaient été présentées comme un dispositif phare de la transition écologique et énergétique. En visant à limiter l’utilisation de véhicules très polluants, elles devaient concourir au développement de nouvelles formes de mobilités moins émettrices de CO2.
Le débat autour de cette suppression est un signe majeur d’une rétrogradation de la protection de l’environnement par le droit, dont on ne saurait dire jusqu’où elle pourrait aller. Les avancées réalisées en faveur d’un droit de la mobilité durable, parfois sous l’influence du droit de l’Union européenne, sont aujourd’hui remises en cause. Cela s’inscrit dans une tendance globale au « backlash » écologique, très prégnante aux États-Unis en particulier.
Mais à l’heure où les institutions publiques en Europe ont été incitées à poursuivre les efforts réalisés pour renforcer le cadre juridique de la mobilité durable en zone urbaine, cette tentative de rétrogradation interroge.
L’histoire tumultueuse des ZFE précède l’adoption de la loi d’orientation des mobilités (LOM).
En 2010 déjà, la loi Grenelle II avait mis en place, à titre expérimental, des zones d’actions prioritaires pour l’air dans le but de lutter contre la pollution atmosphérique. Ce dispositif, jugé peu efficace, a été remplacé par une nouvelle loi en 2015 pour instituer, à titre facultatif, des « zones à circulation restreinte ».
Ce sont véritablement la LOM de 2019 puis la loi dite Climat et résilience de 2021 qui ont permis à ce dispositif, alors dénommé « zones à faibles émissions de mobilité », de s’ancrer dans la vie quotidienne des Français.
Au 1er janvier 2025, 25 agglomérations sur le territoire hexagonal avaient mis en place une ZFE dans lesquelles l’accès des véhicules les plus polluants est interdit. Pour assurer un contrôle efficace des véhicules circulant dans la ZFE, la LOM laissait la possibilité aux collectivités de déployer des systèmes de contrôle automatisé, autrement dit des « radars à ZFE ».
C’est précisément cette généralisation (trop rapide ?) qui a été au centre des critiques. De nombreuses agglomérations avaient fait part de difficultés d’ordres économique et technique pour le déploiement de ces solutions. En réponse à ces critiques, une mission flash parlementaire ainsi que des outils d’ingénierie territoriale à l’initiative de l’Agence de la transition, l’Ademe, avaient été développés.
La mise en place des ZFE s’est également heurtée aux critiques sur le manque d’accessibilité des ménages les plus précaires ou des usagers éloignés des zones urbaines, laissant craindre une accentuation des inégalités sociales et territoriales.
Pour contourner ces critiques, la loi prévoit une série d’exemptions et de dérogations. Sans doute, aurait-il fallu fixer des échéances plus longues aux collectivités territoriales pour penser et adapter ces mesures d’accompagnement aux réalités économiques, sociales et techniques de chaque zone.
À lire aussi : Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France
La volonté de supprimer les ZFE rappelle, en tout état de cause, le sort réservé au dispositif de l’écotaxe dans le milieu des années 2010. Présenté comme un engagement fort du gouvernement lors de l’adoption de la loi Grenelle I en 2009, son principe était celui du report modal. Il visait à inciter les opérateurs à recourir à d’autres formes de mobilité que la route pour les activités de transport de marchandises.
Là encore, la complexité tant juridique que technique, comme les réticences au dispositif, avait conduit à son report puis à sa suspension entre 2009 et 2014 et enfin à sa suppression en 2017.
La suppression des ZFE devrait avoir des conséquences notables pour ce qui est de la relation de la France avec l’Union européenne.
Sans être une obligation pour les villes européennes, la mise en place de Low Emission Zones connaît pourtant un certain succès. Ainsi, on dénombrait en 2022 315 zones en Europe dans 14 États membres. Ces divers exemples européens ont, d’ailleurs, démontré leur efficacité sur le plan sanitaire.
En revanche, le droit européen impose de ne pas dépasser, dans l’ensemble des zones et agglomérations, certaines valeurs limites de polluants atmosphériques. Dans les cas où il subsisterait un risque de dépassement de ces seuils, les autorités nationales sont tenues de mettre en place des mesures et des plans d’action à court terme, ce qui peut correspondre à la réduction de la circulation de certains véhicules. Autrement dit, à certaines mesures prévues par les ZFE.
On soulignera que la France a déjà fait l’objet de condamnations à plusieurs reprises par la Cour de justice de l’UE pour inaction climatique. Le juge a, en effet, estimé qu’elle « a dépassé de manière systématique et persistante » la valeur limite de polluants, comme le dioxyde d’azote, émis par les véhicules diesel.
Très récemment, le Conseil d’État a admis que l’instauration d’une ZFE comptait parmi les différentes mesures considérées comme suffisantes pour garantir le respect des valeurs limites de concentration de dioxyde d’azote dans l’agglomération parisienne. Cet arrêt a sonné la fin d’une saga contentieuse débutée en 2017, où l’État avait été enjoint de prendre des mesures pour se conformer aux obligations tirées du droit de l’Union.
On l’aura compris, si la volonté politique de supprimer les ZFE réapparaît, le risque de condamnation de la France n’est pas à éluder.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.