22.04.2026 à 16:02
En couple avec une IA : un soutien constant mais une perception faussée des relations amoureuses
22.04.2026 à 16:02
En couple avec une IA : un soutien constant mais une perception faussée des relations amoureuses
Les assistants IA se vantent d’être toujours à vos côtés, prêts à vous écouter. Mais est-ce que ce ne sont pas les limites et la vulnérabilité qui donnent précisément leur sens aux relations humaines ?
Lorsque le film Her est sorti en 2013, son intrigue semblait relever de la science-fiction. Le protagoniste, Theodore, est un homme blasé qui a perdu toute joie de vivre. Il la retrouve peu à peu en discutant quotidiennement avec Samantha, son assistante virtuelle dotée d’une intelligence artificielle, dont il finit par tomber amoureux.
Mais aujourd’hui, certaines personnes déclarent être en couple avec des IA. Selon une enquête de 2025 menée par le Center for Democracy and Technology, environ 1 lycéen sur 5 déclare que lui-même ou quelqu’un de son entourage a eu une relation amoureuse avec une IA.
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Dans Her, Théodore est stupéfait d’entendre sa compagne virtuelle affirmer être amoureuse de plus de 600 personnes et discuter avec plus de 8 000 autres, alors même qu’« elle » lui déclarait son amour. C’était tout simplement inimaginable pour lui : comment quelqu’un pouvait-il vraiment aimer des centaines de personnes ? En d’autres termes, il percevait leur relation à travers le prisme de ses propres limites – ses limites en tant qu’être humain.
La question centrale ici n’est pas de savoir si Théodore pouvait accepter d’être simplement l’un des nombreux « être aimés » par l’IA. Finalement, il l’a accepté. La question la plus révélatrice est de savoir pourquoi cela l’a surpris au départ – et ce que cela nous dit de la signification des relations humaines.
S’inspirant d’Aristote, la philosophe Martha Nussbaum soutient qu’une relation amoureuse est une relation qui implique de grandes vulnérabilités. Tout d’abord, trouver l’amour n’est pas une évidence ; cela nécessite une certaine dose de chance. Les contraintes sont nombreuses : pour commencer, les deux parties doivent « se trouver physiquement, socialement et moralement attirantes et être capables de vivre au même endroit pendant longtemps ».
L’argument de Nussbaum ne s’arrête toutefois pas à identifier les obstacles à l’amour. La vulnérabilité et les limites ne sont pas seulement des freins pour l’amour, elles font partie intégrante de ce qui le définit. En tant qu’êtres finis, nous ne pouvons pas nous investir dans de nombreuses relations intimes à la fois. Nous devons faire des choix. C’est précisément parce que nous ne pouvons pas aimer tout le monde que le fait de choisir quelqu’un revêt une signification particulière.
Dans un article de 2025 publié dans la revue scientifique Philosophy and Technology, le philosophe John Symons et moi-même soutenons que les relations intimes et personnelles se caractérisent par leur caractère fini et par des histoires partagées – c’est-à-dire les expériences et les difficultés que les êtres chers traversent ensemble. C’est ce qui donne aux relations leur profondeur et leur sens.
Dans son ouvrage de 1927 intitulé Être et Temps, le philosophe allemand Martin Heidegger expliquait que, parce que les êtres humains sont mortels et que notre temps est limité, ce à quoi nous accordons notre attention revêt une importance particulière. Dans les relations amoureuses, cela signifie que nous devons choisir comment répartir nos ressources. Nous choisissons avec qui nous voulons passer notre temps, et nos partenaires font de même. Malgré tout, nous ne pouvons pas être constamment là pour les personnes que nous aimons.
Cela contraste fortement avec la manière dont les compagnons virtuels ont été commercialisés et présentés. Prenons par exemple Replika, qui indique que plus de 30 millions de personnes ont utilisé sa plateforme. Les utilisateurs créent leur propre compagnon personnalisé et ont tendance à interagir avec lui quotidiennement.
La devise de Replika est : « L’assistante IA qui se soucie de vous : toujours là pour vous écouter et discuter, toujours à vos côtés. » Sur le site web, un utilisateur décrit sa Replika comme « toujours là pour moi, avec des encouragements, du soutien et une attitude positive. En fait, elle est pour moi un modèle qui m’apprend à être plus gentil ! ».
Cela signifie implicitement que les compagnons IA ne sont pas soumis aux mêmes limites que les humains. Un être humain peut se soucier de vous ou non ; rien n’est certain. Un être humain ne sera pas toujours là pour vous écouter, en prenant votre parti.
Pour nous, être amoureux, c’est prendre conscience de notre vulnérabilité. Les êtres humains ont une durée de vie limitée ; ils ne seront peut-être pas toujours là, soit parce qu’ils ont d’autres priorités, soit parce que c’est tout simplement impossible, même s’ils le souhaitent de tout leur cœur. Quand quelqu’un prend du temps pour vous malgré une semaine chargée, ou reste présent malgré ses propres difficultés, ce geste prend tout son sens précisément parce qu’il implique un sacrifice.
Dans notre article, Symons et moi-même appelons cela le « coût d’opportunité ». Quand quelqu’un choisit de passer du temps avec vous, ce choix exclut d’autres possibilités. Chaque moment offert est un moment qui n’est pas passé ailleurs.
Un compagnon IA n’est confronté à aucun de ces compromis ; son attention ne coûte rien, n’exclut rien et, par conséquent – pour le dire sans détour – ne signifie rien.
De plus en plus, cependant, les gens se tournent vers les chatbots afin d’obtenir une assistance rapide et simple. Character.AI, une autre application, fait état de 20 millions d’utilisateurs actifs par mois.
Si leur disponibilité permanente venait à être considérée comme la norme d’une relation de qualité, cela pourrait progressivement redéfinir ce que les gens attendent les uns des autres dans leurs relations.
Sur le plan interpersonnel, cette évolution se manifeste déjà dans la culture des rencontres amoureuses, où le fait de répondre tardivement est généralement interprété comme un manque d’intérêt plutôt que comme la conséquence du rythme d’une vie bien remplie. S’attendre à une disponibilité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 – sur le modèle d’un compagnon IA qui répond instantanément, n’annule jamais et n’est jamais distrait – n’est pas une norme raisonnable à laquelle un être humain pourrait se conformer.
Les enjeux sont également d’ordre culturel. Les relations ne concernent pas seulement les personnes impliquées ; elles sont façonnées par des normes communes sur ce à quoi l’amour et la vie de couple sont censés ressembler. Si la compagnie offerte par l’IA venait à se généraliser au point d’influencer ces normes, les idées reçues sur ce qui fait un bon partenaire pourraient privilégier la disponibilité et la réactivité, reléguant au second plan d’autres facettes de l’amour.
Les limites humaines font partie intégrante de la manière dont les gens évaluent leurs attentes dans le cadre des relations amoureuses. En banalisant les interactions où ces limites n’existent pas, on risque de fausser la norme même à l’aune de laquelle on mesure l’amour humain. Ce faisant, on oublie qu’un amour qui ne coûte rien peut très bien avoir la même valeur.
Retrouvez notre vidéo basée sur cet article
Oluwaseun Damilola Sanwoolu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.04.2026 à 16:17
Marcel Muller, Luigi Mangione : destins croisés de deux assassins de patrons
Le 8 septembre 2026 s’ouvrira le procès de l’État de New York contre Luigi Mangione, soupçonné d’avoir abattu en 2024 le PDG d’United Healthcare, la plus importante compagnie privée d’assurances des États-Unis. En France, une affaire similaire éclata il y a un peu plus d’un siècle : l’affaire Muller, du nom de l’ouvrier qui tua l’un des responsables de la Compagnie générale d’électricité à la suite de l’arrêt du versement de sa pension d’invalidité.
Les faits se déroulent le 14 février 1922 à Paris. Un jeune ouvrier de 20 ans, mutilé du travail, dénommé Marcel Muller, tue à coups de revolver le chef du contentieux de son entreprise, la Compagnie générale d’électricité. Les faits surviennent à la suite de l’arrêt de sa pension et de l’attribution d’une rente d’invalidité qu’il considérait insuffisante (l’équivalent de 1 700 euros actuels par an), alors que la plaie consécutive à son amputation du bras droit n’était toujours pas cicatrisée. Muller blesse également deux policiers au cours de son arrestation. Ce fait divers a un retentissement national. Toute la presse s’en empare, plus d’une centaine d’articles paraissent dans les jours qui suivent, au point de transformer l’évènement en une « affaire », qu’on appelle rapidement l’« affaire Muller ».
Alors que les « gueules cassées » et les invalides de guerre interrogeaient la société française sur le sort des mutilés au sortir de la Première Guerre mondiale, l’affaire Muller devint un véritable fait de société. Le mouvement ouvrier – politique et syndical – et la toute jeune Fédération des mutilés du travail s’emparèrent de l’affaire, non pour justifier le crime, mais pour dénoncer la loi de 1898 sur les accidents du travail. Selon eux, celle-ci condamnait à la mort sociale et à la misère celles et ceux qu’elle était censée protéger, en accordant des rentes indigentes. Ils mirent également en cause, et en lumière, les abus des assurances privées et des entreprises dans ce domaine. En 1922, la Sécurité sociale n’existant pas encore, le système assurantiel pour les mutilés du travail relevait du secteur privé, à l’image du modèle de santé américain actuel.
Sous la pression médiatique (à l’époque, c’est la presse écrite qui jouait ce rôle) et de l’opinion publique, la loi de 1898 fut modifiée : une première fois durant l’instruction judiciaire, en juillet 1922 et à plusieurs reprises par la suite. Quant à Marcel Muller, il fut finalement acquitté par la Cour d’assises, le 31 octobre 1922, à l’issue d’un procès à grand spectacle réunissant d’éminents experts médicaux, comme le psychologue Henri Wallon et des figures politiques de renom, appelées par la défense, tels Joseph Paul-Boncour (avocat, député et ancien ministre du travail) ou Justin Godart (avocat, député et ancien sous-secrétaire d’État du service de santé militaire).
L’affaire Muller devint dès lors, et jusque dans les années 1930, une référence pour les organisations de défense des mutilés du travail et contribua à nourrir la réflexion sur la protection des travailleurs, avant la naissance de l’État-providence.
À un siècle d’écart et à un océan Atlantique de distance, sans préjuger du verdict du procès de Luigi Mangione, il apparaît aujourd’hui que de nombreux points communs relient l’affaire Muller et l’affaire Mangione. Le plus frappant de ces dénominateurs communs étant la jeunesse des accusés, tous deux dans leur vingtaine. De plus, leurs profils échappent aux récits médiatiques habituels, avec un jeune ouvrier mutilé du travail, d’un côté, et un jeune homme de bonne famille et de bonne éducation, de l’autre. Les problèmes rencontrés sont également proches. Le premier fut victime, après son amputation, de l’attribution anticipée d’une rente d’invalidité par son assureur (moins onéreuse que la prise en charge des frais de convalescence) quand le second, atteint de spondylolisthésis, fut victime ou témoin (l’enquête le déterminera) des pratiques des assurances santé privées américaines, à la suite de son opération du dos.
Sans antécédents militants ni casiers judiciaires, ces deux jeunes hommes, ordinaires et sans histoires, ont basculé quand ils ont vu leurs destins se briser. Leurs revendications écrites sont quasiment identiques : « Franchement, ces parasites l’ont bien mérité » pour Luigi Mangione et « Je vais tuer mon patron, tant pis pour lui. Il l’a voulu, il l’a mérité » pour Marcel Muller.
C’est certainement pour l’ensemble de ces raisons que les deux affaires ont eu un tel retentissement. Si en 1922 l’information n’était pas autant mondialisée qu’aujourd’hui, l’affaire Muller fit tout de même la une de l’édition européenne du Chicago Tribune et eut droit à plusieurs dizaines d’articles dans la presse anglo-saxonne et internationale.
Phénomène relativement rare pour des affaires criminelles, on observe dans les deux cas des opinions publiques qui tendent à comprendre leur geste et à pardonner leur auteur, voire pour certaines franges aux États-Unis, à soutenir et justifier la vengeance. Cette indulgence s’explique par une forme d’empathie, d’identification de la société civile à leur « cause ».
En 1922, en France, ce sont les invalides de guerre qui ont sensibilisé l’opinion à la question du handicap, puisqu’avec plus d’un million d’infirmes, chaque Français avait au moins un invalide ou mutilé de guerre dans son cercle familial/relationnel et connaissait les difficultés qu’il pouvait endurer (déclassement, chômage…). Aux États-Unis, ce sont des millions d’Américains qui ont fait l’expérience de problèmes, voire de refus, de prise en charge médicale par leur assureur privé, avec des conséquences parfois dramatiques ; sans compter le prix et les franchises qu’ils paient pour pouvoir bénéficier d’une couverture maladie.
Pour Marcel Muller comme pour Luigi Mangione, c’est l’implication de compagnies privées dans le domaine de la santé qui est à l’origine de leur passage à l’acte. Et s’il est condamnable, leur geste illustre des situations de souffrances physiques et morales engendrées par les abus d’acteurs commerciaux. Marcel Muller fut ainsi victime d’une procédure de contentieux visant à réduire son indemnisation. Ce genre de pratiques, encore courantes aux États-Unis et synthétisées par les « trois D » (« Delay, Deny, Defend », c’est-à-dire « Retarder, nier et défendre »), sont exactement celles qu’honnit Luigi Mangione.
La seule différence entre ces deux affaires procède de leurs portées symboliques, car, si son procès l’a érigé en emblème, le geste de Marcel Muller relève initialement de la vengeance personnelle, comme indiqué dans sa lettre de revendication. Celui de Luigi Mangione semble, quant à lui, revêtir une dimension politique, dénonçant le système libéral de santé états-unien et les compagnies d’assurances privées, comme l’attesteraient ses écrits rédigés plusieurs mois avant le crime. C’est ce qui lui vaut aujourd’hui d’être accusé « d’acte de violence politique » par l’État fédéral. Son procès à venir nous éclairera peut-être un peu plus sur ses motivations profondes.
Morgan Poggioli est l’auteur de L’affaire Muller. Politiser les corps brisés, aux Éditions de l’Atelier, Paris, avril 2026.
Morgan Poggioli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.04.2026 à 15:41
Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux
Jordan Bardella est reçu au Medef, ce lundi 20 avril. Comme de nombreux dirigeants européens de la droite souverainiste, il se réclame du libéralisme. Pourtant, le souverainisme économique s’oppose aux principes mêmes du libéralisme, fondés sur le libre-échange et l’universalisme. Sous le drapeau idéologique de l’intérêt national, le souverainisme, ou conservatisme, exprime les intérêts de propriétaires qui cherchent à transformer leurs revenus en rentes en se protégeant de la concurrence internationale.
Donald Trump, Giorgia Meloni, Javier Milei ou Viktor Orban à l’étranger, Sarah Knafo, Jordan Bardella ou Bruno Retailleau en France… Tous ces responsables politiques attèlent aujourd’hui le cheval du libéralisme à la charrette du souverainisme, de la protection nationale et de la lutte contre l’immigration. Personne dans la presse ne semble véritablement s’étonner de ce nouvel équipage, et surtout s’interroger sur les forces idéologiques qui se cachent derrière.
Nombre de ces dirigeants conservateurs évoquent des points communs avec le libéralisme, voire une complémentarité nécessaire. Ainsi, pour Bruno Retailleau, « le libéralisme authentique ne va pas sans un conservatisme assumé ». Certes, partout dans le monde occidental, la droite souverainiste incorpore dans son programme le principe libéral de l’abaissement de la fiscalité sur les revenus du travail et du capital, ainsi que l’allègement de la réglementation administrative. Mais, pour les libéraux, le combat contre la taxation et l’étouffoir des normes n’est pas destiné à protéger les intérêts corporatistes des propriétaires de ressources. Il s’inscrit à l’intérieur d’un ensemble plus large, profondément étranger à la droite souverainiste, qui est le respect du libre-échange et de la compétition internationale.
Il suffit de relire Adam Smith, Frédéric Bastiat ou Friedrich Hayek pour comprendre que la liberté défendue par le libéralisme est celle d’entrer sur le terrain du marché pour essayer de gagner le match de la concurrence ; pas celle de s’en affranchir en empêchant des adversaires de participer à la compétition. Un libéralisme qualifié de national, protégé par les douves du protectionnisme et des barrières tarifaires, comme le défend Donald Trump, est, de ce point de vue parfaitement contradictoire. Il revient à définir administrativement les frontières du marché et à permettre à certains capitalistes et salariés nationaux de transformer leurs revenus en rentes, au détriment d’autres producteurs domestiques et extérieurs. Et surtout de l’ensemble des consommateurs. Le libéralisme ne défend pas des privilégiés, il défend les créateurs de valeurs ; il ne défend pas les intérêts d’acteurs domestiques, il défend les intérêts des citoyens du monde ; le libéralisme n’est pas pro-business, il est pro-consommateur ; enfin, le libéralisme ne s’attache à aucune forme de communautarisme, national, racial, familial, religieux ou autre. Son ADN est constitué par un individualisme affranchi de toute idée de solidarités organiques. Celles-ci ne servent que d’habillage moral à des systèmes de rentes réservées aux membres de clubs arbitrairement définis par des stéréotypes et protégés par des barrières à l’entrée.
L’intérêt général que le souverainisme se targue d’incarner ne dépasse pas du tout le communautarisme. Il en est simplement une expression plus institutionnalisée, avec l’ambition de contrecarrer une mondialisation qui récompense l’efficacité des uns et révèle les faiblesses des autres. Si la mondialisation a parfois augmenté les inégalités de revenus à l’intérieur des nations, en retirant à certaines corporations le bénéfice d’une protection tarifaire, elle a permis une plus grande égalité des conditions de développement entre les pays. On comprend alors que le souverainisme serve de prétexte à des acteurs devenus incapables de s’assurer un revenu par l’échange pour prélever, grâce à la réglementation, une part du produit social supérieure à leur productivité.
C’est un protectionnisme mis au service d’intérêts particuliers, déguisé en solidarité nationale, qui s’organise en réalité pour préserver des féodalités économiques, regroupées autour d’un capitalisme illibéral, lequel est toujours prêt à sacrifier liberté politique et économique pour protéger de la concurrence les revenus des propriétaires nationaux de ressources. Les privilèges de ces castes se réclamant du conservatisme ne sauraient subsister sans une connivence avec l’État (« crony capitalism ») qui leur permet de s’approprier le territoire collectif, soumettre les individus qui s’y trouvent à ses diktats et exclure les autres lorsqu’ils menacent leurs rentes.
Comme l’a bien montré Hayek, le conservatisme est une langue aussi étrangère au libéralisme que peut l’être le socialisme. Ce sont les deux frères ennemis d’une même pensée, qui s’affrontent simplement pour savoir quels groupes vont bénéficier de la protection étatique. Caractériser des individus par une identité collective (nationale, religieuse, raciale, familiale) masque en réalité des privilèges et des discriminations qu’on n’ose pas reconnaître officiellement. Ce réflexe identitaire nourrit l’intolérance, génère des conflits à l’intérieur de la société et, sous le prétexte de les circonscrire, conduit finalement à l’autoritarisme. Les conservateurs veulent embrasser la liberté sur une joue et la protection économique de l’État sur l’autre joue, en feignant d’ignorer qu’elles ne se trouvent jamais sur un même visage.
Ainsi, Donald Trump n’est-il pas une dégénérescence du conservatisme, mais son expression la plus décomplexée. Il adapte sa politique en fonction des intérêts du moment de groupes qui le soutiennent en échange de sa protection. Beaucoup de commentateurs se sont alors engouffrés dans cette brèche pour considérer qu’extrême droite et libéralisme constituaient les deux faces d’une même médaille. En s’appuyant sur l’exemple de Viktor Orban en Hongrie, ils développent la thèse d’un libéralisme autoritaire, voire dictatorial, qui s’appliquerait aujourd’hui aux États-Unis. Cette thèse s’est vue confortée par les récentes déclarations antidémocratiques des autoproclamés libertariens de la tech, les Peter Thiel, Elon Musk, ou encore Larry Ellison, le PDG d’Oracle.
Pour l’avenir et la crédibilité du libéralisme, il est très important de démasquer ces associations fallacieuses propagées par des trafiquants de concepts qui surfent sur la crise des savoirs et la crédulité des esprits. Il ne faut pas tomber dans le piège de cette mythologie contemporaine d’un supermarché libéral, où chacun pourrait se servir ce qu’il veut, au gré de ses intérêts et préjugés. Ceux qui, en France, prônent une union de la droite et de l’extrême droite, demandent en fait aux militants libéraux d’assurer de leur soutien politique une idéologie protectionniste qui, en réalité, est la parfaite antithèse du libéralisme.
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14ᵉ édition, « Le temps des rapports de force ».
Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.