12.05.2026 à 14:29
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Si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les jugements sur l’apparence et les normes corporelles dominantes, la grossophobie persiste, creusant les vulnérabilités et engendrant l’autocensure. Cadres d’émancipation, les réseaux sociaux sont aussi source de violences. Regard d’ensemble avec les premiers résultats de l’enquête « Grosseur en ligne ».
Comme le montre la sociologie du corps, les morphologies participent de systèmes de classement qui naturalisent les hiérarchies sociales. Ainsi, la minceur apparaît comme un « capital corporel » pour les femmes et les classes moyennes en quête ou en défense de leur position, tandis que la grosseur fonctionne comme un stigmate, renvoyant à une « maladie de la volonté », à un manque de discipline et à des modes de vie disqualifiés.
Pourtant, l’essor du « body positivisme » participe à brouiller ces hiérarchies. Porté aujourd’hui principalement par des créatrices de contenu en ligne, ce mouvement valorise des corps minorisés et dénonce la grossophobie.
Dans quelle mesure ces discours d’acceptation de soi et de critique des normes corporelles dominantes coexistent-ils avec la forte sensibilité aux remarques d’autrui ? Dans quelle mesure cette sensibilité aux discours des pairs, des proches et du personnel médical entre-t-elle en tension avec la légitimité limitée accordée à ces mêmes autres ?
Pour répondre à ce questionnement, nous nous appuyons sur l’exploitation des premiers résultats de l’enquête quantitative « Grosseur en ligne ». Celle-ci a été administrée à 850 individus résidant en France métropolitaine confrontés, pour une très large majorité, à des discours sur leur poids ou leur morphologie au cours de leur vie.
Nos résultats confirment un paradoxe déjà documenté dans notre précédente recherche qualitative : les enquêtés affirment massivement que la seule parole pleinement légitime sur leur corps est la leur, plus encore chez les femmes (tableau 1). Mais, dans le même temps, ils font part d’une forte sensibilité aux remarques de toutes les figures proposées, y compris celles considérées comme peu, voire pas du tout légitimes (tableau 2).
Cette tension peut se comprendre comme l’effet d’un double processus. D’un côté, la diffusion des discours d’acceptation de soi et, plus largement, d’une normativité croissante de l’authenticité et de l’auto‑expression en ligne, encourage à revendiquer la maîtrise de la définition de son corps. De l’autre, la persistance de rapports de pouvoir incorporés donne aux paroles parentales, conjugales et médicales une efficacité symbolique forte, y compris lorsque leur légitimité est explicitement contestée.
Les différences de genre renforcent ce résultat : les femmes sont davantage socialisées à se penser comme jugées sur leur apparence. Mais elles sont aussi plus nombreuses à se doter de ressources en ligne pour reprendre la main sur le récit de leur corps. Les hommes sont moins souvent les cibles de remarques explicites sur leur poids. Notre enquête ajoute qu’ils sont moins enclins à se dire affectés par ces potentielles remarques, et qu’ils sont moins présents dans les espaces numériques de politisation de la grosseur.
La récurrence des remarques sur le poids joue également un rôle majeur sur la légitimité accordée au médecin, comme le montre le graphique ci-dessous.
Pour aller plus loin, il est à noter que les cadres et personnes diplômées du supérieur contestent davantage la légitimité des médecins. Mais elles se déclarent plus fortement affectées que les autres par les remarques sur leurs corps émanant de ces personnes à fort capital symbolique. De leur côté, les employés/ouvriers reconnaissent plus volontiers la légitimité de ces mêmes figures tout en se disant moins affectés par leurs remarques.
L’autonomie discursive est donc à la fois une valeur et un capital. On peut plus aisément se déclarer comme la seule personne légitime à s’exprimer sur son propre corps lorsque l’on dispose des ressources nécessaires pour faire face aux institutionnalisations des jugements (médicaux, professionnels, familiaux).
Les données sur l’auto‑assignation invitent à distinguer les modalités de présentation de soi en fonction, au moins en partie, de l’appartenance à différentes catégories sociales. Par exemple, les étudiants s’éloignent d’un vocabulaire pathologisant (« obèse », 0,2 %) et se retrouvent davantage dans une terminologie anglophone plus engagée (« small fat », « plus size »), tandis qu’une proportion importante d’entre eux se définit comme « normaux » (28,8 %). Plus préoccupés par le corps « qui devrait être », les cadres et professions intermédiaires parlent davantage « d’avoir des formes » ou « d’être en surpoids » (tableau 3).
Dans la continuité, les personnes les plus dotées en capital culturel sont également plus nombreuses à suivre des comptes qui théorisent la grossophobie et à se doter d’arguments pour contester la médicalisation du poids. Surtout, au moment de l’abonnement, elles ne sont pas attentives aux mêmes éléments. 17,9 % des plus diplômées expliquent que le fait qu’un influenceur ou une influenceuse cite des sources dans ces contenus est essentiel pour obtenir leur adhésion, contre 3,8 % chez les non-diplômées.
L’enquête montre par ailleurs que les personnes diplômées du supérieur sont plus nombreuses à répondre qu’elles ont parfois du mal à trouver les corps gros « jolis » (48,9 % pour les titulaires d’un Master ou équivalent, contre 11 % pour les personnes sans diplôme), ce qui témoigne de la persistance de l’esthétique dominante, même chez celles et ceux qui la critiquent voire la combattent en théorie.
À l’autre pôle, les employés, ouvriers et moins diplômés mobilisent davantage le terme d’« obésité », médicalement construit, utilisent moins les labels militants et s’approprient moins les ressources scientifiques véhiculées par les influenceuses. Ils et elles se trouvent davantage enfermés dans une pathologisation du poids « qui devrait être, mais qu’ils et elles n’ont pas », peu armés pour contester le discours d’expertise alors qu’ils et elles entretiennent des rapports plus conflictuels avec l’autorité médicale.
La possibilité de transformer le stigmate en identité revendicable est donc inégalement distribuée. En ce sens, le « body positivisme » et les mouvements en ligne de lutte contre la grossophobie ne produisent pas mécaniquement une « démocratisation » de l’acceptation de soi : ils semblent offrir des ressources supplémentaires à celles et ceux qui disposent déjà de capitaux pour les mobiliser, tandis que d’autres restent davantage assignés à une expérience individualisée et plus irréversible de « problème de poids ».
L’enquête permet aussi de nuancer l’image des réseaux socionumériques comme simples amplificateurs de violence ou comme cadres d’émancipation. D’un côté, ils apparaissent comme des espaces d’entre‑soi informés et protecteurs : plus de la moitié des répondant·es les utilisent pour écouter des personnes concernées et pour se documenter sur la grosseur, tandis qu’une grande majorité rejoint des groupes privés, filtre les contenus, bloque ou signale des comptes agressifs. Une grande partie de répondants explique construire leur propre « bulle de filtre », où l’exposition à la violence symbolique est réduite et où la parole des « expertes par appartenance », c’est-à-dire ici des créatrices de contenus, est privilégiée.
D’un autre côté, ces mêmes réseaux représentent des dispositifs de gouvernement de soi : hommes et femmes se distinguent entre une volonté bien plus forte chez les premiers d’entamer un parcours de perte de poids, quand les secondes souhaitent plutôt parvenir à accepter leur propre corps :
Nombre d’enquêtés décrivent aussi des feeds « en tension » où coexistent contenus « body positivistes » et contenus de fitness, de régimes, de « bodygoals », tandis que les pratiques de retouche des photos (se montrer « à son avantage » sur les profils publics, moduler l’apparence selon le contexte – CV, applications de rencontre, famille) témoignent d’un ajustement permanent de la mise en visibilité de soi au regard anticipé d’autrui. Une fois de plus, ce sont les femmes enquêtées qui déclarent davantage s’être déjà retenues de poster des photos d’elles en ligne que les hommes (51 % contre 41,4 %).
En somme, les espaces numériques permettent certes de recomposer les regards, mais cette recomposition s’opère à partir d’inégalités préexistantes : ils offrent des opportunités d’acceptation et de résistance qui sont elles‑mêmes traversées par les rapports de genre et de classe. C’est précisément dans cet entre‑deux – entre promesse d’émancipation en ligne et persistance des contraintes matérielles et symboliques hors ligne – que se joue l’expérience contemporaine de la grosseur.
Pour réaliser cette enquête, Yann Bruna a reçu des financements de recherche de la MSH Mondes (Université Paris-Nanterre).
11.05.2026 à 16:53
Pourquoi le gouvernement renonce à décentraliser
La nouveau grand acte de décentralisation promis par Sébastien Lecornu n’aura pas lieu. Au contraire, une « recentralisation » en direction des préfets est à l’ordre du jour. Pourquoi la décentralisation, tant de fois annoncée, est-elle sans cesse ajournée ?
En octobre dernier, le premier ministre Sébastien Lecornu affichait une franche ambition : mettre en place un « grand acte de décentralisation » censé régler les problèmes liés à l’organisation territoriale de la République. Après quelques mois de réflexion, de concertation et une fois les élections municipales passées, le gouvernement a largement revu à la baisse cette ambition. Quelles sont les raisons de ce recul stratégique ?
Les annonces de septembre et d’octobre 2025 affichaient un cap audacieux : revoir l’ensemble des responsabilités entre l’État et les différentes collectivités territoriales. L’idée, déclarait le premier ministre, était d’avoir « un seul responsable par politique publique », qu’il s’agisse d’un ministre, d’un préfet, ou d’un élu local, afin de sortir de la confusion actuelle où plusieurs acteurs partagent des responsabilités.
La question de la décentralisation était au cœur du discours de politique générale du premier ministre, fait symbolique et solennel. L’enjeu financier était également au centre. Les rapports Woerth sur la décentralisation (2024) et Ravignon sur le coût du millefeuille territorial (2025) avaient mis en évidence le coût élevé de cet enchevêtrement de compétences et les élus locaux étant demandeurs d’une grande clarification et d’une sécurisation au sujet du « casse-tête » de l’autonomie financière.
Pourtant, parmi les différents scénarios analysés par le gouvernement, une option – moins ambitieuse qu’une véritable décentralisation (impliquant un transfert de pouvoir aux collectivités territoriales et à leurs élus) – consistait à miser sur une « déconcentration », désignant une réorganisation de l’action de l’État dans les territoires, sous l’égide du préfet.
Ce scénario n’a pas tardé à se concrétiser, comme en témoigne le texte transmis début avril au Conseil d’État. Ainsi, le terme de « décentralisation » ne figure plus dans le texte mis à l’ordre du jour. Le seul élément de décentralisation, très ciblé et proposé il y a quelques semaines de façon séparée, concerne la métropole du Grand Paris, qui fait l’objet d’un texte spécifique. Enlisée depuis des années, la MGP devrait évoluer soit vers une métropole plus intégrée, soit au contraire vers un affaiblissement visant à renforcer les établissements publics territoriaux qui la composent, ce qui revient à fragmenter la Métropole. Signalons qu’entre-temps, l’Assemblée nationale a soutenu la velléité de l’Alsace de quitter la région Grand Est pour réformer une région autonome – une forme de retour en arrière par rapport à la dernière réforme créant les grandes régions en 2016.
Des ambitieuses promesses initiales, il semblerait que le gouvernement se cantonne à une réforme essentiellement technique. Le texte se concentre en effet sur la consolidation du pouvoir des préfets. À travers le renforcement du pouvoir de substitution du préfet (si des carences sont « dûment constatées », le préfet peut se substituer à toute autorité locale temporairement), la réactivité de l’action publique semble l’axe privilégié. Cela s’inscrit dans l’anticipation de potentielles crises où une décision rapide s’impose, (domaine agricole, eau, énergie ou sécurité).
Sous couvert de décentralisation, l’exécutif opère donc une recentralisation discrète, transformant les collectivités en relais d’exécution. Ainsi, l’État pourra sélectionner et accélérer les projets jugés « utiles » – notamment industriels – par le biais d’un relais plus fort sur les opérateurs de service public et notamment sur les maires. Le droit de dérogation aux normes par les préfets, mis en place depuis quelques années, sortirait renforcé de la promulgation de ce texte. Certains chercheurs estiment d’ailleurs que ce droit de dérogation est constitutif d’une légalité néolibérale où la hiérarchie des normes est remise en question. En effet, le droit préfectoral permet de ne pas appliquer certaines normes, notamment environnementales. Introduire un système « à la carte », par la montée de ces mécanismes permettrait « de neutraliser la volonté législative sous couvert du discours managérial de la simplification ».
Pourquoi le grand projet de décentralisation annoncé en octobre a-t-il abouti à ce résultat ?
La première raison du revirement du gouvernement tient au temps politique. La réforme devait initialement intervenir avant les élections municipales et métropolitaines de mars 2026, ce qui s’est révélé irréaliste. Or, désormais, l’agenda politique, parlementaire et médiatique est structuré par l’élection présidentielle. Dans ce cadre contraint, avec un gouvernement technique dédié à stabiliser la vie publique, une réforme d’ampleur sur la décentralisation est quasiment impossible.
Au-delà de ce facteur politique et institutionnel, le revirement actuel peut s’expliquer par une situation territoriale et structurelle impossible à transformer en profondeur dans un cadre budgétaire si contraint. En effet, les finances publiques nationales justifient de nombreuses baisses de budgets, politiquement périlleuses, et ne permettent pas d’ouvrir les vannes financières pour permettre une véritable décentralisation.
Selon la ministre de l’Aménagement du territoire et de la décentralisation, Françoise Gatel, les élus locaux « ne veulent pas de décentralisation, ils veulent avant tout de la simplification ». Pour le gouvernement, les élus locaux attendent principalement l’allègement des normes, la simplification des différentes procédures administratives.
Cette demande de simplification est sans doute réelle et semble largement partagée parmi les acteurs publics et privés. Toutefois, les élus locaux continuent, dans leur majorité, de réclamer plus de décentralisation et d’autonomie financière : la simplification ne fait pas tout, c’est l’autonomie locale qui est le nerf de la guerre. In fine, le gouvernement semble donc vouloir faire porter aux élus la responsabilité du recul sur la réforme en les accusant implicitement de « défiance ».
En prenant du recul, cette réforme s’inscrit dans une tendance à l’œuvre depuis de nombreuses années : les gouvernements successifs font la promotion « d’actes » de décentralisation, livrent des annonces ambitieuses où l’élu local et les collectivités seraient placés au centre du système décisionnel et où le millefeuille territorial, complexe et coûteux, serait enfin rationalisé. Or, par le mécanisme de la négociation avec les associations d’élus locaux, qui fait apparaître une demande de décentralisation hétérogène et qui requiert un fort engagement budgétaire, ces annonces aboutissent souvent à un renoncement. Cela avait été le cas après les gilets jaunes avec la réforme de l’organisation territoriale de l’État. Cela avait été le cas en 2022 avec la loi 3DS qui était aussi un texte technique et de simplification, avec une décentralisation très accessoire.
En définitive, et en attendant un hypothétique texte supplémentaire, le paradoxe français n’en finit plus de se répéter : la « décentralisation » annoncée avec éloquence aboutit à une « recentralisation » stratégique.
Tommaso Germain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.05.2026 à 11:16
Quand l’humour l’emporte sur la parole politique
À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?
« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »
Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?
Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.
Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).
Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.
Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.
Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.
Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.
Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.
Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.
Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.
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Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).
Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).
Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,
(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).
Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.
Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.
La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.
C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.
L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.
Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.
Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l'émission "Par Jupiter" "C'est encore nous" "Le Grand Dimanche Soir" avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l'émission "La Dernière", animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.