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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1624 mots)

L’ESSENTIEL

  • En novembre, un questionnaire sur les violences sexuelles sera adressé aux élèves de la maternelle à la terminale.

  • Conçu par le ministère de l’éducation comme un outil de repérage, peut-il libérer la parole des victimes ?

  • Le problème se situe souvent au niveau de la réception de cette parole, disent les recherches sur le sujet.


Le ministère de l’éducation nationale a annoncé qu’un questionnaire sur les violences sexuelles serait bientôt soumis à des millions d’élèves, de la grande section de maternelle à la terminale. Anonyme ou nominatif selon le choix de l’enfant, il est présenté comme un outil de repérage systématique.

L’intention affichée est claire : permettre à davantage d’enfants victimes de violences sexuelles de parler. Mais recueillir la parole d’un enfant et la faire réellement entendre sont deux opérations bien différentes.

Faire parler ne suffit pas

La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) l’a dit : les enfants parlent, mais les adultes ne les protègent pas toujours.

Le problème n’est donc pas seulement celui du silence des enfants, c’est celui de la réception de leur parole par les institutions et les adultes qui les entourent. Dès lors, un questionnaire peut-il changer cette réception ? Peut-il transformer la manière dont les adultes perçoivent, ou non, les enfants comme des interlocuteurs crédibles ?

Cette question de la crédibilité n’est pas propre à l’enfance. Lorsqu’une femme adulte révèle des violences sexuelles, son témoignage est régulièrement discrédité. Pour les enfants, le doute est encore plus systématique : on les soupçonne de mentir sur tout et tout le temps.

Depuis 2022, je mène une thèse de sociologie sur le parcours de prise en charge des personnes mineures victimes de violences sexuelles et d’inceste. Mes travaux montrent que cette parole est prise dans un double rapport de domination : celui, générationnel, entre adultes et enfants, et celui, institutionnel, entre professionnels et usagers. Ces rapports de domination sont eux-mêmes alimentés par le genre, l’âge, la classe, la race et les représentations liées au handicap.

Le doute comme culture professionnelle

Le doute face à la parole recueillie n’est pas seulement une posture individuelle : c’est aussi une méthode, érigée en culture professionnelle partagée. Mais s’il y a des doutes qui permettent l’action de protection en obligeant à vérifier, à recouper, à sécuriser une décision, il y a aussi des doutes qui immobilisent, qui paralysent l’action protectrice.

Ces derniers s’organisent autour de trois figures disqualifiantes récurrentes. La première est celle de « l’enfant menteur », une figure dont les racines plongent dans l’histoire de la psychiatrie et qui continue d’irriguer les routines professionnelles sous forme de « cas typiques ».

Un exemple fréquent concerne des adolescentes perçues comme pratiquantes d’une religion : lorsqu’elles dénoncent un viol, on les soupçonne de mentir, en supposant qu’elles inventeraient cette accusation pour dissimuler une relation sexuelle hors mariage qu’elles ne pourraient pas assumer.

La deuxième est celle de « l’enfant qui se trompe », assigné à une immaturité cognitive supposée : l’expertise institutionnelle s’octroie alors le droit de corriger le vécu de l’enfant, au nom d’une vérité qui lui échapperait à lui-même. C’est par exemple le cas pour des enfants plutôt jeunes, qui n’ont pas encore eu de relation sexuelle par pénétration vaginale ou anale, les professionnels vont supposer que l’enfant se trompe en raison d’une non-connaissance de son anatomie.

La troisième consiste à ramener le récit de violences à des causes extérieures (conflit de séparation parentale, suggestions induites par le parent protecteur) ce qui a pour effet de suspendre le crédit que l’institution accorde à l’enfant.

Le handicap, qu’il concerne la victime ou l’agresseur, sature ces grilles de lecture et tend à être pathologisé. Du côté de l’agresseur, la violence est requalifiée en simple « absence de limites ». La responsabilité de la prévention se déplace alors vers l’enfant lui-même, qui se retrouve sommé de développer sa propre capacité à se protéger du danger.

Du côté de la victime, c’est l’inverse qui se produit : son récit est systématiquement relu à travers le prisme de sa déficience, qui devient un statut maître, au point d’effacer le récit de la violence lui-même.

Ces figures disqualifiantes opèrent en amont et en aval de la parole recueillie, dans la manière dont cette parole sera ensuite interprétée.

Une parole sans cesse négociée

Pour être « entendue » et déclencher une mesure de protection, la parole d’un enfant doit répondre à une triple exigence de lieu (parler au bon endroit), de temps (parler au bon moment) et de posture. L’enfant doit ainsi évaluer, souvent seul, quels sont le bon moment et le bon endroit pour révéler des violences (un temps seul avec un professionnel, le temps formel d’une audition, un espace individuel en dehors des lieux collectifs, etc.).

L’institution n’écoute pas seulement ce qui est dit, elle observe la manière dont l’enfant se positionne vis-à-vis de son agresseur et de son système familial. Le rejet explicite de l’agresseur apparaît comme une variable pivot de la crédibilité accordée à l’enfant. Comme si un enfant qui continue d’aimer, ou de ne pas rejeter frontalement la personne qui lui fait du mal, devenait de ce fait moins crédible.

Un questionnaire scolaire, quelle que soit sa qualité, ne peut à lui seul recréer les conditions de lieu, de temps et de posture nécessaires à ce que la parole soit reçue dans de bonnes conditions. Il peut amorcer une révélation, mais il ne garantit en rien la suite du parcours institutionnel de cette parole.

Ce constat renvoie à un fait sociologique plus large : les institutions détiennent un monopole de la production légitime de vérité. Ce sont elles qui décident quelles paroles sont crédibles et lesquelles ne le sont pas. Or, les institutions sont familialistes, c’est-dire que la famille constitue un objet à protéger en tant que tel. Elles tendent ainsi à privilégier l’évitement du conflit et le maintien du lien familial, parfois au détriment direct de la mise à l’abri des personnes mineures en danger.

Ce que le questionnaire peut, et ne peut pas, faire

Le questionnaire de l’éducation nationale peut, dans une certaine mesure et sous certaines conditions, permettre la formulation d’une révélation : il répond ainsi partiellement à l’exigence du moment, en instaurant un temps spécifique.

Mais un outil de repérage ne suffit pas à transformer la manière dont la parole des enfants est ensuite reçue. Il ne va modifier ni les figures disqualifiantes qui structurent le doute professionnel, ni le caractère familialiste des institutions, ni la tendance à traiter chaque affaire de façon isolée plutôt que comme le symptôme d’un rapport de domination généralisé entre adultes et enfants.

La philosophe Miranda Fricker a proposé le concept d’injustice testimoniale pour décrire ce phénomène : le fait d’accorder d’emblée moins de crédit à la parole de quelqu’un en raison de son statut social ou de son identité, indépendamment du contenu de ce qu’il dit. Les figures de « l’enfant qui ment » ou « qui se trompe » en sont des manifestations concrètes : elles agissent comme des filtres qui abaissent la crédibilité de l’enfant avant même que sa parole ne soit véritablement examinée.

Ce déficit de crédibilité se loge ainsi dans la réception, pas dans le recueil : un questionnaire ne change rien aux catégories de jugement des professionnels qui décideront ensuite de croire ou non ce qui a été dit. Mais ce risque n’est pas une fatalité, il pointe précisément l’endroit où portent les marges de progrès.

The Conversation

Jeanne Devèze est membre de la Commission Indépendante sur l'inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (CIIVISE).

26.09.2026 à 09:14

La visite du pape, une communion médiatique unique en son genre

Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe
Olivier Mathonat, Enseignant chercheur à l'Ircom - Docteur en communication, Université Bourgogne Europe
Le séjour papal va rassembler des dizaines de millions de spectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

Texte intégral (1989 mots)

L’ESSENTIEL

  • La visite du pape en France du 25 au 28 septembre 2026 déplace les foules, et les fidèles souhaitant « voir » Léon XIV sont très nombreux.

  • Mais le séjour papal va surtout rassembler des dizaines de millions de téléspectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

  • Cette visite et sa retransmission sont l’occasion de se replonger dans un ouvrage devenu un classique des sciences sociales, La Télévision cérémonielle, de Daniel Dayan et Elihu Katz, paru au début des années 1990.


Dès sa parution en 1992, Media Events. The Live Broadcasting of History (La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, Presses universitaires de France, 1996), de Daniel Dayan et Elihu Katz, a ouvert un domaine de recherche fécond. Leur livre posait des concepts sur une dimension cruciale de la vie des communautés (nationales, religieuses, politiques, etc.) se rassemblant pour « communier » médiatiquement, autour d’un événement à portée historique. Or, « le pape en voyageur » relève bien de cet événement total, tout à la fois religieux, politique et médiatique.

D’ailleurs, les « médias cérémoniels » ne sont pas qu’audiovisuels : les deux instances (rites et médias) entretiennent depuis toujours un rapport mettant en jeu leurs effets symboliques, politiques et institutionnels. Et dans le contexte contemporain, les médias jouent un rôle de légitimation, mais aussi de « monumentalisation » des cérémonies qu’ils diffusent, en créant une image officielle et collective magnifiée.

« Mass-médias » et communauté émotionnelle

Événement majeur que la visite d’un pape, certes, mais Histoire en direct, aussi, et « avec un grand H », si on peut dire. Les historiens d’ailleurs, s’accordent à dater du couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin 1953, la véritable naissance de la télévision comme « mass-média ».

Les « médias cérémoniels » sont moins les simples courroies de transmission technique que les cérémoniaires, véritablement, en permettant aux téléspectateurs de vivre une expérience rituelle à distance. Le fait que le rite soit médiatisé n’est pas une concession faite au monde contemporain qui dévaluerait la cérémonie par une désacralisation technique. Au contraire, le rite s’en trouve démultiplié, et fait advenir la possibilité d’une cérémonie universelle à laquelle participent « des spect-acteurs » : en effet, les témoins d’un rite communautaire en sont aussi les acteurs par leurs regards, nécessaires pour que la performance rituelle ait lieu par la légitimation qu’ils confèrent à la cérémonie.

Surtout, les téléspectateurs – catholiques prioritairement concernant cette visite de Léon XIV – se constituent en « communautés diasporiques », communiant devant l’événement, avec la personnalité historique qui en est l’acteur principal, et les valeurs partagées par ceux qui regardent, ensemble.

Cette notion de « communauté diasporique », dans le prolongement des travaux de Daniel Dayan, définit ces publics épars qui se trouvent réunis devant un événement historique télévisé. Et qui ont l’intuition et même la conscience de « vivre cela ensemble », même si pas rassemblés physiquement. Il s’agit d’une communauté en quelque sorte émotionnelle, ses membres sachant qu’ils vivent ceci en direct, et ensemble.

Un temps suspendu

Avec Media Events, D. Dayan et E. Katz se sont attachés aux rituels médiatisés, jusqu’à définir un genre télévisuel spécifique. Celui-ci est envisagé par les deux sociologues comme une sorte de « trêve médiatique », puisque ces émissions, et là est l’un de leurs traits définitoires, interrompent le cours habituel des programmes télévisés, par la retransmission en direct des moments historiques, en même temps qu’elles stoppent la routine de ceux qui les regardent.

Oui, le média rituel suspend le cours ordinaire des programmes, les bouleversent pour imposer son événement comme priorité, souvent pendant de longues heures, avec une temporalité lente qui est véritablement celle du rite in situ. Ainsi en va-t-il des investitures, couronnements, funérailles, ouvertures et clôtures de Jeux olympiques et de Coupes du monde… Disparité de ces événements (religieux, politiques, sportifs…), mais unité de leur caractère rituel.

Et puis ces cérémonies sont organisées en dehors des studios de télévision – cet « extérieur » pouvant être de nature très diverse : un stade, une cathédrale, un palais ou une place emblématique, voire plusieurs lieux simultanément, dans le cas d’une cérémonie intégrant un défilé (ce qui est le cas pour Léon XIV). Les journalistes sont alors « transformés en prêtres, en « photographes de noces », en convives », ce qui les conduit à adopter « une révérence qui touche à la componction ». Et, en règle générale, l’ironie ou les discours critiques ne sont pas de mise dans les commentaires de l’événement historique médiatisé.

D’ailleurs, autre événement papal, aux antipodes d’une visite officielle télévisée : le conclave. En aucun cas, les caméras ne peuvent entrer dans le Vatican (sauf celle, fictionnelle, d’un réalisateur, cf. le film du même nom, d’Edward Berger, en 2024). Et ce conclave est vécu depuis l’extérieur, de seconde source. C’est essentiellement un événement commenté, par experts et spécialistes. Et seul le moment « de la fumée blanche » – crescendo dramaturgique ! – lui permettra d’accéder au statut d’événement médiatique ritualisé : alors, bouleversement des programmes, constitution instantanée de la « communauté diasporique » des catholiques vivant, on y revient, « l’Histoire en direct » : Habemus papam…

Caractériser les « Media Events »

Dans un article publié dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin, en 2008, Daniel Dayan reformulait quatre facteurs principaux (déjà présents dans la publication de 1992) et observait trois éléments distinctifs par rapport à la première proposition, imputés à des changements de contexte pendant les seize années qui séparent ces deux publications.

Les éléments qu’il relève comme essentiels et stables pour définir les Media Events sont :

  • « l’emphase », c’est-à-dire l’omniprésence de l’événement diffusé sur tous les écrans ; et désormais sur les tablettes, téléphones, ordinateurs. La dissémination numérique n’entrave en rien la participation médiatique en direct, pouvons-nous ajouter ;

  • « le caractère performatif » des cérémonies retransmises, qui ne sont pas des spectacles ou des reconstitutions, mais font l’histoire en direct ;

  • « la loyauté » de la part des diffuseurs à l’égard du récit proposé par les organisateurs ;

  • « l’expérience partagée », qui dépasse le simple fait pour une large audience de regarder le même programme de façon mais contribue à « la construction ou la reconstruction du “nous” ».

Une lecture possible en « fonctions » attribuées aux « médias rituels » nous a amené à en repérer cinq :

D’abord, une fonction testimoniale : les images des médias rituels témoignant de quelque chose qui est advenu, en le montrant, comme pour en assurer la véracité, l’authenticité.

De même, les médias rituels « monumentalisent » l’événement, en en construisant une image officielle que la mémoire collective gardera ; en le restituant, surtout, à travers le prisme idéalisé qui fonde le principe rituel. Et puis à travers, ensuite, les ouvrages de commémoration, les numéros spéciaux, etc.

Ensuite, les médias rituels légitiment les événements qu’ils retransmettent. Accéder à la médiatisation rituelle, c’est de facto, pour une personnalité, être reconnue comme légitime. Et déjà par les institutions organisant la réception, et co-actrices du rite. On perçoit autour de la visite de Léon XIV, les tensions ou « tractations » avec l’Élysée, qui concernaient le programme « officiel » souhaité par les uns, et accepté – ou pas – par les autres.

Les médias rituels « vectorisent » de même les événements rituels, leur offrant une audience parfois planétaire.

Enfin, les médias rituels procèdent à une dramatisation des événements qu’ils retransmettent, par leur solennité, et les séquences historiques diffusées : discours, réceptions officielles, messes et bénédictions pour le pape.

La singulière inversion, de l’actualité à l’histoire

Les médias rituels inversent radicalement les critiques parfois faites aux médias, de diffuser un flot amnésique d’actualités, remplaçant chaque jour, chaque heure, celles de la veille. Avec la diffusion de rites télévisuels, ils font taire ces reproches. Car l’événement retransmis met les téléspectateurs en prise directe avec « l’Histoire en train de se faire ». Le premier adjectif caractérisant la visite de Léon XIV est précisément « historique ».

Plus largement, les changements politiques et institutionnels apportés par ces visites voient l’invité reçu rituellement – souverain, président, pape – venir donner du sens, clarifier des positions, rappeler des « choses importantes » (principes, valeurs…). Et souvent produire des transformations qui agissent par cette cérémonialité dramatisant des propos performatifs. Histoire déjà lointaine, on pense aux évocations historiques de Charles de Gaulle, « Vive le Québec libre ! », ou « Je vous ai compris » à propos de l’Algérie française.

Il est peu probable pour que le voyage de Léon XIV cette semaine en France échappe à cette règle de « l’Histoire produite en direct », à travers sa retransmission télévisuelle durant quatre jours. Et il est possible que ses propos officiels concernant l’actualité politique et législative française trouvent une résonance particulière, à portée historique, en rappelant aussi la position de l’Église.

Pour le reste, les millions de catholiques aussi rassemblés devant leurs postes de télévision contribueront à retremper leur foi, ainsi que leur sentiment d’appartenance à l’Église, par l’intensité de la séquence médiatique « vécue ensemble ». Miracle, sans doute, de la « télévision cérémonielle »…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (2192 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un premier débat télévisé réunissant les candidats à la primaire socialiste a été marqué, mercredi 23 septembre, par des tensions sur la question de l’alliance avec La France insoumise.

  • À l’issue de cette primaire (du 9 au 18 octobre), le candidat désigné devra d’abord rassembler un camp « social écologique » morcelé pour créer une dynamique.

  • Le favori de cette primaire, Raphaël Glucksmann, se tournera-t-il vers les électeurs du centre et les déçus du macronisme s’il l’emporte ?


En juillet dernier, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), a été mis en minorité dans le parti qu’il dirige. Il proposait une primaire « ouverte », où tout sympathisant de gauche aurait pu participer – prélude à une potentielle candidature « unitaire » de la gauche non-mélenchoniste. Grâce à l’union des deux autres courants du parti, c’est l’option d’une primaire destinée aux candidats du « pôle socialiste » qui l’a emporté. Celle-ci a ouvert la voie à Raphaël Glucksmann (Place publique), qui s’est effectivement déclaré candidat – comme les députés Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste) et Jérôme Guedj ainsi que Ségolène Royal et Olivier Faure.

En 2011, la primaire socialiste avait rassemblé plus de deux millions de votants. Inaugurant une dynamique, elle avait propulsé son vainqueur, François Hollande, vers la victoire. En 2027, la perspective socialiste pourrait être nettement moins rose, alors que le parti n’a rassemblé qu’à peine plus de deux millions de voix en 2017, puis seulement 600 000 en 2022.

Cet outil suscite également de nombreux débats. Si elle peut donner un élan populaire à une candidature et faciliter l’accès à l’agenda médiatique, elle expose aussi à un risque de divisions. Sur une scène politique déjà fortement conflictuelle, le « narcissisme des petites différences » auquel invite cet exercice attise les rivalités. Quoi qu’il en soit, la primaire traduit l’adaptation des partis aux exigences d’une élection présidentielle très fortement personnalisée.

Une candidature à légitimer

Le PS a longtemps bénéficié d’une forme de rente électorale, c’est-à-dire d’un électorat qu’aucune offre sur sa gauche ou au centre n’arrivait à détourner durablement. Aujourd’hui, dans un contexte où la fidélité partisane s’est amenuisée, la situation est inverse : le PS, marginalisé lors des derniers scrutins présidentiels, doit bâtir une offre et sélectionner une incarnation qui lui permette de s’assurer le vote d’électeurs hétérogènes, fortement convoités par de proches concurrents.

Une récente étude du politiste Jean-Yves Dormagen confirme la présence d’un pôle électoral « social-écologiste ». Il se situe pour l’essentiel sur le versant « progressiste » du clivage culturel et se montre soucieux de la réduction des inégalités économiques, de la transition écologique ou du soutien à la santé et à l’éducation. Il est aussi parcouru par de fortes tensions concernant les instruments permettant d’opérationnaliser ces politiques et les conséquences qu’ils impliquent – notamment concernant la fiscalité et la gestion du déficit.

Il existe ainsi un continuum de positions allant d’une volonté de transformation radicale, qui le rapproche de la gauche mélenchoniste, à des changements plus graduels et une orientation néolibérale, qui le rapprochent du bloc central. Alors qu’une trop grande tempérance profiterait à une offre plus radicale sur la gauche, la candidature sociale-écologique peut craindre qu’un projet de transformation profonde ne lui aliène les électeurs centristes attachés à la stabilité et à l’orthodoxie économique.

Cette hétérogénéité a longtemps fait la force du PS, à une période où les offres sur sa gauche ou au centre n’étaient pas en position de contester son hégémonie. Aujourd’hui, la base électorale de la social-démocratie demeure, mais elle est fortement disputée. Ce constat n’est pas propre à la France, et se retrouve plus largement pour la social-démocratie européenne souvent écartelée entre des offres de gauche radicale ou écologiste d’un côté et centristes de l’autre.

L’étude citée précédemment indique ainsi que, parmi les électeurs sociaux-écologistes, aucun candidat ne dispose de la majorité des suffrages envisagés. Là où un bulletin Jean-Luc Mélenchon serait choisi par l’immense majorité des votants de gauche radicale, le bloc social-écologiste pourrait se répartir entre les candidatures socialistes, écologistes et centristes. L’enjeu pour le vainqueur de la primaire est donc, avant tout, d’apparaître comme le candidat légitime aux yeux de son propre camp. Cela est cependant encore loin d’être acquis, à sept mois de l’élection.

Un pas vers le centre ?

Outre le vote écologique, un candidat social-démocrate peut espérer cueillir des voix au centre. L’analyse que proposent Youssef Souidi et Thomas Vonderscher au niveau des bureaux de vote entre les européennes de 2019 et 2024 indique que la progression de Raphaël Glucksmann se fait essentiellement dans les bureaux de vote les plus aisés (où il réalisait déjà ses meilleurs scores).

Comme d’autres, les auteurs proposent d’y voir la capacité du candidat PS-Place publique (PP) à capter une partie des électeurs de la coalition présidentielle. Le vote PS-PP, comme pour Les Écologistes, se rapproche socialement de celui du bloc central, là où le vote pour La France insoumise (LFI) croît à mesure que l’on descend dans l’échelle des revenus. Alors que les insoumis peuvent espérer une réserve électorale chez les abstentionnistes, le candidat PS-PP pourrait donc chercher à ouvrir son offre vers le centre.

S’il existe un potentiel électoral pour la gauche sociale-écologique, la question que pose la primaire est celle de la meilleure incarnation pour concrétiser cette hypothèse. Avec l’incarnation se pose également la question de la ligne politique à adopter. Or, l’hétérogénéité de cet espace social-démocrate rend l’équation complexe.

Par exemple, une plus grande taxation des successions, susceptible de satisfaire les exigences de redistribution d’une partie de l’électorat de gauche, risquerait d’éloigner la part de l’électorat centriste rétive aux hausses d’imposition et attachée à son héritage. À l’inverse, des concessions sur le financement ou sur l’âge de départ à la retraite, de nature à plaire à d’anciens macronistes, pourraient précipiter certains suffrages écologistes dans l’escarcelle insoumise.

Cette complexité explique que la question des alliances électorales continue de diviser les candidats à la primaire, comme l’a indiqué le premier débat télévisé.

Comme Jérôme Guedj, Raphaël Glucksmann refuse toute alliance avec LFI à l’avenir. Cependant, aucun parti n’est pour l’heure en position de gagner l’élection seul. Si elle ne se fait pas sur sa gauche, l’alliance du PS devra donc se faire sur sa droite. Cela vaut d’autant plus que la division de la compétition politique en trois blocs – la tripartition – se maintiendra une fois passée l’élection présidentielle. Les alliances à l’Assemblée nationale redeviendront donc un enjeu de premier plan.

Des partis en crise

LFI a réussi à s’imposer comme une force hégémonique au sein de la gauche radicale. Surtout, elle est parvenue à imposer la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme une évidence. En dépit des critiques qui ont pu lui être adressées, ce dernier parvient à rassembler son camp. Qui plus est, la machine insoumise s’est étoffée ces dernières années. Une génération de cadres a été formée et promue, en renforçant la crédibilité du parti à gouverner. Ses effectifs militants se sont également accrus, de même que sa présence sur les réseaux sociaux. Le travail programmatique s’est également prolongé, tout en maintenant la cohérence du projet insoumis.

À l’inverse, la dispersion de l’électorat du pôle social-écologique s’explique par son hétérogénéité, donc, mais également par la faiblesse des partis qui s’y trouvent. Le PS comme Les Écologistes n’apparaissent en mesure ni d’imposer une candidature ni de lui garantir une dynamique électorale. Le PS a, depuis plusieurs années, perdu l’électorat captif dont il bénéficiait jadis, ainsi qu’en témoignent ses oscillations électorales.

De plus, en 2011, les principaux animateurs de tendance s’étaient présentés à la primaire. En 2026, malgré presque dix ans à la tête du parti, la candidature d’Olivier Faure, premier secrétaire, ne s’est pas imposée. Il s’est déclaré à la rentrée, mais avait été mis en minorité quelques mois avant. Ses deux courants d’opposition ne sont quant à eux pas parvenus à faire émerger de candidatures et leurs animateurs – Boris Vallaud, député, et Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen – se sont rangés derrière une candidature externe, celle de Raphaël Glucksmann.

Par ailleurs, le parti a également montré de grandes difficultés à assurer une forme de discipline. Jérôme Guedj, député, a ainsi pu lancer sa candidature sans en avoir informé son premier secrétaire et avant que la question de la primaire ne soit tranchée. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen, maintient quant à lui la sienne en refusant de passer par la primaire, sans toutefois avoir jusqu’à présent fait l’objet de réprobations, sinon de sanctions. Il en va de même chez Les Écologistes, où Yannick Jadot, candidat du parti en 2022, s’est rallié à Raphaël Glucksmann, alors même que Marine Tondelier est toujours officiellement candidate.

Enfin, rien n’assure que la primaire socialiste parvienne réellement à fixer la candidature du camp social-écologique. François Hollande, qui ménage le suspense sur sa candidature, a refusé d’y prendre part, mais pourrait se lancer en décembre.

Le PS, affaibli, demeure un outil indépassable

Pour autant, l’existence même de la primaire témoigne du rôle que conserve le parti. La manière dont s’est faite la candidature Raphaël Glucksmann en est elle-même un bon révélateur. En annonçant en mai 2026 se donner trois mois pour livrer sa décision, Raphaël Glucksmann pouvait espérer que se lève une dynamique qui le dispenserait d’en passer par une primaire et de lier son destin à celui du PS.

En 2016, Emmanuel Macron s’était bien lancé victorieusement à l’élection sans autre structure que le tout jeune parti qu’il venait de créer. Cependant, le futur président jouissait d’une expérience gouvernementale, comme ministre de l’économie, et de soutiens financiers et médiatiques.

Sans ressources comparables, Raphaël Glucksmann a sans doute estimé qu’il ne pourrait conduire sa campagne à son terme sans bénéficier de l’étiquette socialiste et, surtout, des parrainages, des finances, du réseau d’élus et des militants qui vont avec. Sclérosé par ses luttes internes et affaibli par une interminable hémorragie militante – un peu moins de 25 000 votants au dernier congrès – le PS conserve donc néanmoins son rôle dans la sélection des candidats et l’animation de la campagne. Il continue, en cela, d’être prisé par des responsables accusant un déficit de notoriété et de ressources permettant de maintenir une candidature.

The Conversation

Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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