23.07.2026 à 16:36
Le découpage technologique, la tactique vaine d’Apple pour esquiver la régulation
23.07.2026 à 16:36
Le découpage technologique, la tactique vaine d’Apple pour esquiver la régulation

Apple a contesté tomber sous le coup du Digital Market Act (DMA) en faisant valoir que sa boutique d’application n’en était pas une, mais cinq plus petites dédiées à leurs différents produits. Cet argument n’a pas convaincu le Tribunal de l’Union européenne. Quant à son iOS, il ne connaît pas un meilleur sort et est aussi désigné comme tombant sous la régulation du DMA.
Le Digital Market Act (DMA) ou Législation sur les marchés numériques est un règlement européen qui impose des règles aux grandes plates-formes numériques afin de garantir des marchés plus équitables et plus ouverts. Il vise à désigner les « contrôleurs d’accès » : des acteurs qui fournissent un ou plusieurs services de plates-formes essentiels servant d’intermédiaire majeur entre les entreprises et les consommateurs.
C’est dans le cadre du DMA que la Commission a considéré Apple comme un point de passage incontournable entre les utilisateurs et les développeurs d’applications pour l’App Store et pour le système d’exploitation iOS. Ce monopole n’est pas indolore : en effet, les commissions qu’Apple prélève sur les apps payantes sont très importantes (30 % pour les développeurs classiques, la moitié pour les développeurs de mini-applications et les PME).
Le DMA pourra permettre un allègement des conditions imposées aux développeurs (qui ne sont pas que pécuniaires, avec davantage d’options pour les boutiques alternatives et des moyens de paiement diversifiés pour les utilisateurs. Concernant le système iOS, l’objectif est d’avoir accès à plus de fonctionnalités des iPhones et autres produits de la marque. Mais, il ne s’agit ni de démanteler l’App Store ni de transformer iOS en open source comme Linux. C’est là toute la subtilité du DMA, perçue comme une menace par les sociétés américaines.
Et justement, le Tribunal de l’Union européenne (UE) a de nouveau recalé ce mercredi 8 juillet Apple dans sa tentative d’échapper à la régulation DMA de son Apple Store, de son iOS et de Safari.
Apple avait contesté tomber sous le DMA pour sa boutique d’application Apple Store car, pour elle, on ne parle pas d’une boutique d’application mais de cinq – iOS App Store (iPhone), iPadOS App Store (iPad), watchOS App Store (Apple Watch), macOS App Store (Mac) et tvOS App Store (Apple TV). Il s’agirait donc de cinq services distincts. Dans cette configuration, seule la boutique iOS App Store franchirait les seuils quantitatifs d’utilisateurs selon l’article 3 §2 du DMA (45 millions d’utilisateurs mensuels actifs, 7,5 milliards de CA) et serait soumise, comme service de plate-forme essentiel à des obligations d’ouverture à la concurrence.
Chaque boutique, pour Apple, a sa finalité propre, parce que liée à l’appareil concerné et à son système d’exploitation. En d’autres termes, ne mettez pas dans un même panier iOS, iPadOS, watchOS, macOS et tvOS.
Le système iOS, parce qu’il équipe tous les iPhone d’Apple, franchit aussi les seuils pour tomber sous la régulation DMA mais selon Apple, il occupe un rôle tellement important dans son écosystème que lui imposer des obligations serait disproportionné et reviendrait à s’attaquer au droit même de propriété intellectuelle de la marque. C’est l’article 6, §7, du DMA, qui impose à Apple d’ouvrir son système d’exploitation iOS à la concurrence. Une disposition inapplicable selon Apple.
Que recouvriront ces obligations ? On ne le sait pas encore et c’est que le Tribunal de l’UE retient : la décision de reconnaître iOS comme service de plate-forme essentielle n’a rien à voir, pour le moment, avec les obligations à venir. Ce sera pour plus tard et ce sera contestable.
Mais donc,de là à dire qu’iOS deviendra open source ou que des parties de code devront être publiées, il n’y qu’un pas qu’Apple voudrait franchir mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnera. On verra sans doute la publication et la mise au point d’interface (des API) pour permettre aux développeurs d’accéder à des fonctionnalités d’iOS qu’Apple se réservait.
Dans sa réponse, que le Tribunal avait à trancher, la Commission met en avant les points suivants :
Une boutique d’applications met en contact des utilisateurs et des entreprises/développeurs pour des applications logicielles que les deuxièmes mettent au point. Ces applications sont les mêmes, quels que soient la plate-forme et le système d’exploitation sur lequel les applications fonctionnent.
Les développeurs et les utilisateurs sont soumis aux mêmes conditions générales d’accès, peu importe l’appareil concerné (iPhone, AppleWatch, Mac,iPad et la variante d’iOS qui l’équipe : iOS lui-même, watchOS, iPadOS)
C’est avec un même compte Apple qu’on accède à ces cinq boutiques soi-disant différenciées.
Apple présente et commercialise l’App Store comme un service unique, sous une marque unique.
Les boutiques App Store ont le même objectif : mettre en contact développeurs et utilisateurs pour des applications logicielles. S’il fallait ajouter un critère technologique selon la plate-forme ou le système d’exploitation, Apple aurait beau jeu de modifier à sa guise le périmètre de la régulation par de simples choix d’architecture technique. Pourquoi pas un App Store par modèle d’iPhone ?
Le Tribunal suit la Commission : ces boutiques, prises ensemble, poursuivent une même finalité économique et fonctionnelle. Quant à l’argument de propriété d’iOS mise à mal s’il doit être régulé, le Tribunal explique que ce n’est pas l’endroit pour plaider cet argument : on ne parle que de déterminer les critères pour tomber sous la régulation DMA et ces critères sont atteints.
C’est au moment de déterminer les obligations concrètes imposées à Apple qu’on pourra revenir sur ce point et argumenter qu’elles sont disproportionnées.
Ce qui est décidé aujourd’hui n’a pas d’impact sur le futur : c’était un autre argument d’Apple selon lequel la décision de la Commission « couvrirait » automatiquement toutes les futures boutiques d’applications d’Apple. Le Tribunal explique que rien n’empêchera jamais Apple de contester toute décision future de la Commission pour le DMA.
Mais les obligations d’interopérabilité (qui obligent les grandes plates-formes à permettre à des services tiers de se connecter à certaines fonctions de leurs écosystèmes afin que les utilisateurs puissent échanger plus facilement entre services concurrents, pas uniquement ceux d’Apple) et d’ouverture à la concurrence (les plates-formes ne peuvent plus verrouiller les utilisateurs ou favoriser systématiquement leurs propres services ; elles doivent offrir un accès non discriminatoire, documenté et effectif aux fonctionnalités essentielles, pour faciliter l’entrée de nouveaux acteurs) se heurteront toujours aux implications concrètes sur les exigences de sécurité et de confidentialité, qu’Apple met en avant pour justifier le caractère très fermé de son écosystème. Même si c’est devenu un argument tardif fort à propos, Apple n’a pas tout à fait tort. C’est un vrai avantage. En cela l’article 6 §7 du DMA s’avèrera utile.
C’est un arrêt du Tribunal pas de la Cour européenne de Justice. Apple peut toujours faire appel sous les deux mois (avec un délai forfaitaire de 10 jours) à La Cour européenne de Justice. En tout cas, découper technologiquement ses produits pour échapper au DMA a pris un serieux coup sauf coup de théâtre d’un éventuel appel de Apple devant la Cour européenne de Justice.
Charles Cuvelliez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 11:58
Centres de données dans l’espace : ni écologiques, ni économes

Les centres de données et de calcul, ou data center, permettent de stocker, traiter et distribuer des volumes considérables de données. Les annonces de construction se multiplient, notamment autour de l’essor de l’IA, mais ils commencent à rencontrer des oppositions, car ils entrent en compétition avec d’autres usages de l’eau et de l’électricité. Des propositions récentes, émanant des big techs (Google, Elon Musk…) et d’autres acteurs, est d’éviter ces conflits d’usage en envoyant des centres de données dans l’espace, ce qui créerait de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait des infrastructures spéciales et de très grandes tailles.
La puissance de calcul des centres de données est exprimée en watt : cette unité de mesure de la consommation énergétique instantanée est bien révélatrice de la taille de ces supercalculateurs. Ainsi, le centre de données parisien de Telehouse, qui a été un noyau central pour plus de 80 % du trafic Internet direct en France depuis les années 80, a une puissance de vingt millions de watts (20 mégawatts).
Aujourd’hui, plusieurs projets promettent de changer d’échelle. Le Campus IA, en Seine-et-Marne, qui devait initialement atteindre plus d’un milliard de watts (1 gigawatt), vise désormais trois gigawatts. Le japonais SoftBank annonce de son côté construire cinq gigawatts répartis en trois centres dans les Hauts-de-France.
Un gigawatt d’électricité correspond à la consommation de deux millions de foyers. Pour le fournir, il faut mobiliser un réacteur nucléaire (environ). Chacun des nouveaux gros projets de centre de données devrait donc voir en miroir émerger une production équivalente d’électricité (nucléaire ou non), ou un changement drastique de la répartition actuelle de la consommation électrique, ce qui peut provoquer des « conflits d’usage » : lorsqu’une certaine quantité d’énergie utilisable est produite, préfère-t-on alimenter un centre de données ou des habitations ?
Par ailleurs, il faut souligner que la puissance électrique qui fait fonctionner les machines finit toujours en chaleur. Pour un centre de données d’un gigawatt, il faut in fine évacuer un gigawatt de chaleur. En pratique, l’évacuation de la chaleur se fait grâce à un fluide qui circule au plus près de la zone à refroidir, capte sa chaleur et l’évacue vers l’atmosphère. Ce fluide peut être de l’eau, avec ici aussi des difficultés liées à l’allocation des ressources, surtout en été. Une alternative est d’utiliser de l’air pour le refroidissement, ce qui nécessite d’énormes ventilateurs et génère des nuisances sonores.
D’où l’idée d’envoyer ces centres de données dans l’espace : Suncatcher de Google, AI1 d’Elon Musk ou encore Sophia Space.). Mais ce n’est pas si vert, ni si simple.
À lire aussi : Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?
Au-delà du problème bien réel de générer suffisamment d’électricité pour alimenter un centre de données, il y a le problème du refroidissement. En effet, dans le vide de l’espace, il n’y a pas d’eau ni d’air à disposition. Le transport de la chaleur au loin ne peut se faire que par le rayonnement, c’est-à-dire grâce à la lumière émise par tout objet. C’est ce que font des braises chaudes : elles rayonnent de la lumière qui réchauffe leur environnement (et finissent par se refroidir). Car selon une loi classique de la physique, le rayonnement croît très fortement avec la température : à la puissance 4 (au carré, et encore au carré) de celle-ci.
Pour évacuer la chaleur produite par les composants internes d’un satellite, il faut capter cette chaleur (de l’air ou de l’eau par exemple), pour l’amener vers des panneaux qui vont la rayonner vers l’espace. Afin d’éviter des déformations mécaniques, ces panneaux ne doivent pas être trop chauds. Or, en fonctionnant à une température « raisonnable », leur efficacité est faible et il faut une grande surface pour évacuer une puissance thermique donnée.
Les entreprises communiquent peu sur le refroidissement de leurs centres de données, sur Terre comme dans l’espace. Pour se faire une idée, nous pouvons nous référer à un cas où les données sont publiques : celui de la Station spatiale internationale (ISS).
Les machines de l’ISS consomment une puissance électrique moyenne de 126 kilowatts. Pour éviter que l’intérieur de l’habitacle ne ressemble à une serre tropicale, il faut évacuer la chaleur produite. Les concepteurs de l’ISS l’ont donc dotée de 645 mètres carrés de panneaux rayonnants, dont la masse totale est d’environ 10 tonnes. Dans chacun circule de l’ammoniac liquide à environ -40 °C (ce fluide a d’excellentes performances pour les installations de réfrigération aussi puissantes) jusqu’aux panneaux de refroidissement qui rayonnent vers l’espace par leurs deux faces.
À titre indicatif, extrapolons la capacité de rayonnement des panneaux de l’ISS (195 watts pour chaque mètre carré de panneau) aux projets de centres de données orbitaux. Pour rayonner un gigawatt de puissance thermique, il faudrait une surface un peu supérieure à cinq kilomètres carrés, soit 730 terrains de foot, ou la superficie du XVIIe arrondissement de Paris. On pourrait éventuellement diminuer cette surface par deux ou trois en augmentant la température du fluide jusqu’à 20 °C en remplaçant l’ammoniac.
Un mètre carré de panneau de refroidissement dans l’ISS pèse 15 kilogrammes, soit 15 000 tonnes par kilomètre carré, soit 75 000 tonnes pour nos cinq kilomètres carrés. C’est supérieur à toute la masse mise en orbite par l’humanité depuis le premier Sputnik !
Avec le plus gros lanceur actuel (le Starship de SpaceX, qui n’est pas encore opérationnel mais devrait pouvoir envoyer environ 100 tonnes en orbite basse à chaque lancement), il faudrait 750 tirs pour mettre en orbite les panneaux de refroidissement. Il resterait ensuite à envoyer l’essentiel : les processeurs informatiques, les panneaux solaires, câbles, tuyaux, caissons…
À la demande de la Commission européenne, l’agence Carbone 4 a déterminé que placer un centre de données dans l’espace multiplie par dix son empreinte carbone, essentiellement à cause du lancement. Cette étude précise bien qu’elle ne considère pas les nombreux effets secondaires ni les impacts écologiques autres que le CO2. Or le pire effet est l’impact des particules fines, émises tant au lancement qu’à la rentrée dans l’atmosphère, à la fois sur le climat et sur la couche d’ozone.
Autre sujet de préoccupation : on ne peut pas envoyer des réparateurs dans l’espace à chaque panne. Or le matériel, soumis à des radiations et des contraintes, s’y dégrade plus rapidement que sur Terre.
Indépendamment, comme les différentes caractéristiques des ordinateurs évoluent fortement sur une échelle de deux ans environ, pour garder le centre de données compétitif en termes de capacités, il faut le renouveler fréquemment. Suite à ces remplacements, que deviennent les anciens processeurs ? Il y a deux options : soit on laisse les déchets en orbite, soit on les laisse tomber sur la Terre.
La première option pose le problème des débris spatiaux, démultiplié par l’énorme surface des panneaux de refroidissement, qui rend les centres de données vulnérables aux débris spatiaux. Comme toute collision engendre à son tour de nouveaux débris, ce cercle vicieux est un verrou majeur au déploiement de grandes structures dans l’espace selon la NASA. La seconde option est la désorbitation, une famille de techniques pour provoquer la chute des débris, avec des succès variables, toujours selon la NASA, et des pollutions de la haute atmosphère.
Compte tenu de ces ordres de grandeur, s’il faut vraiment des centres de données, il semble plus sage de remiser dans le fond d’un tiroir cette idée de les envoyer dans l’espace. D’un point de vue écologique, la moins mauvaise solution serait d’assumer sur Terre leurs nombreux inconvénients : ressources d’eau et d’électricité privatisées de facto, nuisances sonores pour la population locale, et baisse de la biodiversité.
Plus généralement, sur une Terre aux ressources finies, il faut faire des choix. En l’occurrence, entre multiplier les centres de données, ou décroître massivement nos consommations d’énergie et de matériaux pour préserver l’habitabilité de notre planète.
Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).
François Graner est membre de l'association « Les amis de la Décroissance »
Carine Douarche, Emmanuelle Rio et Roland Lehoucq ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.07.2026 à 11:58

La majorité des êtres vivants sur Terre — plantes, animaux et micro-organismes — vit sous l’influence du rythme imposé par l’alternance du jour et de la nuit. Les fonctions biologiques essentielles sont soumises à des cycles de 24 heures, entretenus par une horloge interne qui se synchronise avec des signaux externes de l’environnement, dont le plus puissant est la lumière.
Qu’en est-il des espèces des profondeurs, qui vivent dans la nuit perpétuelle ? Ont-elles même la notion du temps ?
Dans la zone crépusculaire, entre 200 et 1000 mètres de profondeur, pénètre encore un peu de lumière. La lumière résiduelle, qui vient du Soleil mais aussi de la Lune, y est suffisante pour synchroniser des fonctions biologiques. Ainsi, la reproduction de certains oursins, étoiles de mer, anémones et coraux de cette zone est synchronisée avec le cycle lunaire, ce qui se traduit par une libération de larves intervenant massivement à la pleine lune, ou à la nouvelle lune, selon l’espèce.
Mais au-delà de 1000 mètres, on ne détecte plus cette lumière cyclique. Il n’est pas évident de savoir si les fonctions biologiques adoptent un rythme à ces grandes profondeurs, notamment car il est difficile d’obtenir des individus vivants en provenance de ces zones.
Néanmoins, la dizaine d’études de « chronobiologie » sur les rythmes physiologiques des espèces de l’océan profond démontrent clairement que ces espèces reçoivent des signaux en provenance de la surface, et que la vie dans les grands fonds peut être rythmée par la lune, le soleil et les saisons… mais pas directement à cause de la lumière.
Si la lumière solaire disparaît, il existe d’autres repères temporels perceptibles dans l’environnement profond. Ces « donneurs de temps » sont appelés Zeitgebers, d’après le terme allemand.
Le cycle lunaire impose ainsi le rythme des marées en surface, avec des variations de courant perceptibles jusqu’à de grandes profondeurs, comme l’ont montré des analyses utilisant des courantomètres déployés sur le fond.
Mais à quoi bon garder le rythme dans les profondeurs ? L’existence d’une alternance sommeil-éveil a été explorée chez deux poissons : le grenadier Coryphaenoides armatus et l’anguille de haute mer Synaphobranchus kaupii.
Des spécimens ont été pêchés dans l’Atlantique nord-est entre 1000 et 4800 mètres tout au long de la journée et de la nuit afin de suivre leur production de mélatonine. Cette hormone participe à la régulation des cycles de sommeil, et sa sécrétion suit un rythme circadien avec un minimum dans la journée et une augmentation en début de nuit, qui contribue à l’endormissement. Les taux de mélatonine mesurés chez les grenadiers et les anguilles montreraient des signes d’une périodicité de l’ordre de la demi-journée, ce qui suggère une influence du cycle lunaire et des courants de marée.
Une autre étude, utilisant un réseau de caméras disposées sur le fond marin à proximité de sources hydrothermales de la dorsale est-pacifique, situées à 2170 mètres de profondeur, a révélé l’activité rythmique de certaines espèces. Ainsi, à la suite d’une période d’observation de vingt-trois jours, elle a montré que le ver tubicole Ridgeia piscesae aurait une activité synchronisée avec les marées : le nombre d’individus qui déploient leur panache branchial hors du tube varie en effet selon une période de six heures.
Une autre espèce hydrothermale s’est révélée avoir un rythme similaire, la moule Bathymodiolus azoricus. Elle montre non seulement une périodicité dans son comportement d’ouverture et de fermeture des valves de la coquille, mais aussi une rythmicité jusqu’au niveau moléculaire, puisqu’environ 10 % de ses gènes ont un profil d’expression dans le temps qui suit un rythme cyclique calé sur celui des marées.
Une expression rythmique des gènes, selon un cycle de 12 heures, a également été détectée chez la crevette hydrothermale Rimicaris leurokolos.
À ces profondeurs extrêmes, les Zeitgebers sont les variations rythmiques de courant et de température générées par les marées internes de l’océan, un phénomène complexe qui résulte de l’interaction entre les marées de surface et la topographie du fond. Alors que la lumière solaire est le signal dominant pour rythmer la vie des espèces à la surface du globe, les marées internes semblent être le repère temporel essentiel pour les espèces de l’océan profond.
D’autres signaux peuvent dans une moindre mesure imposer un rythme. Ainsi, il semblerait que l’on ne mange pas en continu dans les profondeurs ! Des rythmes ont été détectés dans la prise alimentaire de crustacés avec une démarcation entre le jour et la nuit, dont l’origine n’est pas encore connue. L’analyse du contenu de leur estomac sur une période de 24 heures a montré que les crabes Geryon longipes se nourrissent préférentiellement à l’aube, tandis que la crevette dorée Plesionika martia étale sa prise alimentaire sur la matinée.
Des indices similaires de rythme alimentaire quotidien ont été observés pour trois espèces de poissons osseux, prélevées au-delà de 1 000 mètres en Méditerranée occidentale, le grenadier méditerranéen (Coryphaenoides mediterraneus), l’alépocéphale à bec et le moro de méditerranée (Lepidion lepidion). Sachant que ces trois espèces se nourrissent principalement de proies actives, il est possible dans ces cas-là que les mouvements et la disponibilité de ces proies dans la journée dictent le rythme. L’une des explications est que les proies elles-mêmes migrent dans la colonne d’eau, remontant à la surface la nuit et descendant dans la zone crépusculaire au-delà de 200 mètres pendant la journée. Leurs prédateurs profonds sont contraints d’attendre qu’elles descendent pour les capturer, et leur rythme alimentaire est donc indirectement calé sur le soleil.
Au-delà de ces rythmes quotidiens synchronisés indirectement par la lune et le soleil, des signaux saisonniers peuvent aussi influencer la vie en profondeur.
Bien qu’on ait longtemps pensé que la reproduction des espèces profondes se déroulait en continu, plusieurs études, menées à partir des années 1960 sur différents groupes animaux (étoiles de mer, isopodes, bivalves, crustacés…) échantillonnés à intervalles réguliers au cours du temps, ont montré qu’ils produisaient leurs gamètes à certaines périodes de l’année plutôt qu’à d’autres.
Cette production de gamètes, très coûteuse, est ainsi synchronisée entre individus, optimisant les chances de fécondation. Cette période de reproduction intervient pendant, ou juste après, une période de productivité intense dans les eaux de surface, marquée par exemple par les efflorescences de phytoplancton, ces proliférations massives de microalgues et de cyanobactéries qui surviennent au printemps et à l’été dans de nombreuses régions océaniques, et sont parfois visibles depuis l’espace. Cette matière organique chute ensuite vers les profondeurs sous forme de neige marine, fournissant un apport nutritif capital aux adultes pour la production des gamètes et aux larves pour leur développement.
Reproduction continue et saisonnière peuvent même co-exister chez un même groupe selon la disponibilité des nutriments. Ainsi, chez les crabes de la famille des Bythogréidés, les espèces vivant dans les eaux très pauvres en nutriments du gyre subtropical du Pacifique sud, où les efflorescences sont très rares, présentent une reproduction plutôt continue, tandis que les espèces de la ride est-pacifique où les efflorescences sont fréquentes, ont une reproduction saisonnière.
Rythme lié au cycle jour-nuit, à la lune, ou aux saisons, divers Zeitgebers fournissent des repères temporels aux organismes des profondeurs, qui ne vivent donc pas hors du temps. L’étude de la chronobiologie dans l’océan profond en est encore à ses balbutiements, guère aidée par les difficultés à collecter et observer, mais il y a peu de doutes qu’elle nous réserve de nombreuses découvertes.
Pour explorer d’autres aspects de la vie sous-marine, découvrez l’ouvrage des auteurs, « Secrets de l’océan profond », publié aux Éditions Quae, et dont nous avons reproduit des bonnes feuilles.
Sébastien Duperron a reçu des financements de l'ANR, de la région Ile de France, et du CNRS.
Juliette Ravaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.