08.08.2026 à 08:47
08.08.2026 à 08:47

Grâce à des observations combinant ondes radio, lumière visible et rayons X, des astronomes ont identifié la source d’un mystérieux signal cosmique. Une avancée qui pourrait transformer notre compréhension de ces phénomènes rares.
Un couple d’étoiles en orbite l’une autour de l’autre : c’est l’origine de la nouvelle source de sursauts radio répétitifs que nous venons d’identifier, baptisée ASKAP J1745.
Depuis quelques années, les astronomes sont confrontés à une énigme : de mystérieux sursauts d’ondes radio, appelés « transitoires à longue période », qui se distinguent par le temps exceptionnellement long séparant deux émissions. Ces objets ont été découverts fortuitement lors d’observations de vastes régions du ciel.
À ce jour, seule une douzaine de ces sources insolites ont été repérées. Leur origine demeure l’un des mystères les plus intrigants de l’astronomie contemporaine.
Dans une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans Nature Astronomy, nous décrivons une première mondiale : des sursauts radio et des sursauts de rayons X qui se répètent à chaque orbite du système.
ASKAP J1745 est une découverte majeure, car nous sommes parvenus à identifier sa nature, contrairement à la plupart des transitoires à longue période connus : sur les douze recensés à ce jour, dix restent inexpliqués. Mieux encore, nous avons pu l’observer avec plusieurs télescopes sensibles à différentes longueurs d’onde, ce qui nous offre une vision beaucoup plus complète du phénomène.
Comme la célèbre pierre de Rosette, qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens grâce à un même texte gravé dans trois écritures différentes, ces nouvelles observations fournissent aux astronomes une clé pour percer le mystère des transitoires à longue période.
Les transitoires radio à longue période sont des objets célestes qui émettent de puissants sursauts d’ondes radio à intervalles réguliers. L’origine de la plupart d’entre eux demeure inconnue. De plus, nombre de ces sources ont été découvertes près de la région centrale de la Voie lactée, particulièrement riche en poussières, ce qui complique leur observation avec les télescopes optiques.
Bien qu’une douzaine seulement de ces objets insolites aient été identifiés jusqu’à présent, ils semblent déjà présenter plusieurs profils différents. Leurs sursauts radio se répètent à des intervalles allant de quelques minutes à plusieurs heures.
Certains émettent des impulsions régulières depuis plus de trente ans, tandis que d’autres cessent d’émettre pendant plusieurs jours, voire deviennent définitivement silencieux aux longueurs d’onde radio.
Au départ, les astronomes pensaient que les transitoires à longue période étaient simplement des étoiles à neutrons en rotation très lente, appelées pulsars. Ces objets correspondent au cœur extrêmement dense laissé par l’explosion en supernova d’une étoile massive.
Les premiers transitoires radio de ce type découverts émettaient un sursaut environ toutes les vingt minutes. Un rythme bien plus lent que celui des pulsars classiques, dont les impulsions reviennent généralement toutes les quelques secondes. De plus, lorsqu’un pulsar ralentit suffisamment sa rotation, il est censé cesser d’émettre des ondes radio. En théorie, une étoile à neutrons tournant aussi lentement ne devrait donc plus produire de sursauts radio.
Les astronomes se sont alors tournés vers d’autres hypothèses, notamment celles impliquant des naines blanches, les vestiges compacts d’étoiles moins massives en fin de vie. Plus récemment, nous avons découvert que certains transitoires à longue période se trouvaient dans des systèmes binaires – deux étoiles gravitant l’une autour de l’autre – où l’on retrouve une naine blanche et une naine rouge de faible masse.
ASKAP J1745 est un nouveau transitoire radio à longue période que nous avons découvert grâce au radiotélescope ASKAP, exploité par le CSIRO, l’agence nationale australienne pour la recherche scientifique. C’est le premier objet de ce type que nous avons pu identifier comme une « variable cataclysmique ».
Les variables cataclysmiques sont des systèmes binaires composés de deux étoiles, dont une naine blanche, qui gravitent suffisamment près l’une de l’autre pour interagir. Lorsque les deux astres sont très rapprochés, la gravité de la naine blanche peut arracher de la matière à son étoile compagne : on parle alors d’accrétion. C’est pourquoi ces systèmes sont également appelés des binaires à naine blanche accrétante.
Un autre transitoire radio à longue période a été récemment découvert grâce à des sursauts de rayons X, qui se répètent avec la même régularité que les émissions radio. Mais l’origine de ces sursauts, ainsi que la raison de leur parfaite synchronisation, demeuraient inexpliquées.
Pour la première fois, nous avons combiné des observations réalisées dans les domaines radio, des rayons X et de la lumière visible. Elles montrent qu’ASKAP J1745 produit, à chaque orbite de ses deux étoiles, un sursaut radio et un sursaut de rayons X.
Dans ces systèmes où les deux étoiles tournent très rapidement l’une autour de l’autre, les rayons X seraient produits par l’échauffement de la matière lorsqu’elle est aspirée vers la naine blanche.
L’origine des puissants sursauts radio, en revanche, restait plus mystérieuse. Le fait d’avoir établi qu’il s’agit d’un système binaire à naine blanche accrétante nous a toutefois permis d’en comprendre le mécanisme.
Le type d’émission radio pulsée que nous avons observé est généralement généré par des particules très énergétiques interagissant avec des champs magnétiques intenses. Or, ASKAP J1745 réunit précisément ces ingrédients : deux étoiles dotées de champs magnétiques extrêmement puissants – de l’ordre de plusieurs milliers de fois celui d’un appareil d’IRM – et un flux de particules chargées s’écoulant de l’étoile compagne vers la naine blanche.
Cette découverte est exceptionnelle, car nous disposons de davantage d’informations, recueillies sur un plus large éventail de longueurs d’onde, que pour n’importe quel autre transitoire à longue période observé jusqu’à présent.
Tout comme la pierre de Rosette a été la clé du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, ASKAP J1745 pourrait devenir la clé permettant de comprendre l’origine des autres transitoires radio à longue période, pour lesquels les observations dans d’autres longueurs d’onde font encore défaut.
ASKAP J1745 est le premier transitoire à longue période à présenter des signes d’accrétion sur l’ensemble du spectre électromagnétique, des ondes radio à la lumière visible, jusqu’aux rayons X. Or, ce flux de matière chargée constitue un ingrédient essentiel à la production des émissions radio que nous détectons dans ce type de système.
L’étude du mécanisme à l’origine de ces sursauts radio de longue période nous offre un nouveau laboratoire naturel pour explorer une physique extrême, notamment les écoulements de plasma et les champs magnétiques, dans des conditions impossibles à reproduire sur Terre.
Nous rendons hommage au peuple Wajarri Yamaji, propriétaires traditionnels et détenteurs des droits fonciers autochtones (Native Title) d’Inyarrimanha Ilgari Bundara, où se situe l’Observatoire de radioastronomie de Murchison du CSIRO qui accueille le radiotélescope ASKAP.
Kovi Rose ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.08.2026 à 13:19
Fusion froide : quand la compétition et la pression médiatique virent à la bavure scientifique

L’ESSENTIEL
La fusion est la réaction qui a lieu à l’intérieur du Soleil et qui fournit une quantité d’énergie immense.
Pour amorcer cette réaction, il faut atteindre des températures extrêmement élevées : 100 millions de degrés Celsius, ce qui est très complexe sur Terre.
Imaginez l’enthousiasme général lorsque deux équipes de recherche ont annoncé avoir observé une fusion à température ambiante : la promesse d’une énergie illimitée et propre. Un peu trop beau pour être vrai !
Toute découverte de rupture dans le domaine de conversion et stockage de l’énergie, en particulier pour fournir une énergie bon marché et quasi inépuisable, est un sésame pour une célébrité intemporelle.
La fusion nucléaire est le mécanisme à l’œuvre au cœur du Soleil et qui permet la production de quantités d’énergie immenses. Une réaction de fusion consiste en l’appariement de deux atomes de deutérium (un isotope de l’hydrogène constitué d’un proton et d’un neutron). C’est une réaction très différente de la fission nucléaire qui est le phénomène utilisé dans les centrales nucléaires actuelles et qui consiste à scinder le noyau d’un atome lourd, comme l’uranium, après l’absorption d’un neutron. Cette réaction de fission libère une grande quantité d’énergie ainsi que de nouveaux neutrons, qui peuvent à leur tour provoquer d’autres fissions. Il en résulte une réaction en chaîne qui doit être soigneusement contrôlée dans un réacteur nucléaire.
Les intérêts de la fusion sont l’utilisation de « combustible » abondant (deutérium), une très forte densité énergétique et moins de déchets radioactifs à vie longue que pour la fission.
Dans le cas de la fusion, la combinaison des atomes de deutérium demande une quantité d’énergie importante pour initier la réaction (il est nécessaire d’atteindre des températures de 100 millions de degrés Celsius soit 10 000 fois la température de la surface du Soleil). Toutefois, l’espoir est d’obtenir un bilan énergétique final en faveur de l’utilisateur, typiquement un gain d’un facteur 10. La maîtrise de la fusion est donc un défi scientifique et technologique majeur. Des programmes de recherche coûteux ont été dédiés à la construction d’un tel réacteur. Par exemple, le projet ITER est une collaboration internationale dont le réacteur se situe dans le sud de la France.
Ainsi, quelle surprise quand des scientifiques ont clamé observer ce phénomène de fusion dans une éprouvette de laboratoire sans fournir une énergie d’initiation prohibitive.
Dans les années 1980, deux groupes de chercheurs de l’État de Utah aux États-Unis travaillaient sur la fusion mais à température ambiante à l’aide d’une cellule électrochimique à base de palladium. Ce matériau peut absorber des quantités importantes d’hydrogène et de deutérium, deux ingrédients essentiels pour la fusion. L’hypothèse scientifique était que le confinement de ces deux éléments dans un volume réduit pouvait conduire à la réaction de fusion. Le premier groupe dirigé par Stanley Pons et Michael Fleischmann a mesuré une production de chaleur très élevée (faisant fondre les électrodes, paraît-il). Le second groupe dirigé par Steven Jones a, quant à lui, détecté une production importante de neutrons, signe d’une réaction nucléaire.
Les deux groupes, malgré leur proximité géographique, travaillaient en parallèle, indépendamment l’un de l’autre. Néanmoins, ils finirent par découvrir leurs activités réciproques et décidèrent de se rencontrer en janvier 1989. La réunion a tourné court : aucune collaboration n’a été possible car chaque groupe voulait annoncer sa découverte le plus rapidement possible pour obtenir le prestige officiel des premiers résultats sur la fusion froide. Néanmoins, leurs universités instaurèrent une réunion d’arbitrage. Les deux groupes sont arrivés à un accord : ils devaient, l’un et l’autre, envoyer par courrier leur article respectif à la revue Nature le 24 mars. Ils prévoyaient même de se retrouver au bureau de poste ce jour-là.
Le travail scientifique est généralement mené en collaboration, mais il existe une forme de compétition permanente sous-jacente, cette approche ambiguë ayant reçu le nom de coopétition.
Malgré l’entente, Pons et Fleischmann ont soumis leur article plus tôt (le 11 mars) à une autre revue et ont convoqué une conférence de presse pour le 23 mars afin d’annoncer leurs résultats. Jones ayant écho de cette démarche a envoyé son article à Nature par fax.
Ainsi, l’annonce médiatique a devancé l’annonce scientifique, cette dernière consistant en une publication dans une revue scientifique avec comité de lecture. Sous cette pression médiatique, la revue s’est dépêchée de publier l’article de Pons et Fleischmann au plus tôt.
Cette précipitation, tant du côté des auteurs que des éditeurs, est incompatible avec les exigences de la rigueur scientifique. Dans le cas de cette affaire, après publication de l’article, le journal a dû publier deux pages d’errata soit 19 changements en tout. La temporalité de la science n’est que peu compatible avec celle des médias.
Après cette course à l’annonce est venu le temps de la vérification et de la discussion. Dans une première période, des confirmations expérimentales de génération d’un excès de chaleur ou d’émission de rayonnement et particules furent obtenues avant que les résultats négatifs s’accumulent.
En particulier, les scientifiques s’étonnèrent de la faible émission de neutrons comparée à la production d’énergie. En réalité, si la fusion avait eu lieu avec le niveau d’émission neutronique attendu, les expérimentateurs auraient été exposés à des doses létales de rayonnement. Par ailleurs, l’analyse du spectre montrant l’émission de rayons gamma montra que le pic observé était trop fin pour être un pic d’origine physique et correspondait à un artéfact expérimental. Les défenseurs de la fusion froide ont alors suggéré l’existence de mécanismes nucléaires inconnus, sans fondement expérimental solide.
Avec le temps, malgré de nombreuses expériences dans d’autres laboratoires, les résultats ne purent pas être reproduits, ni sur la production de chaleur ni sur l’émission de neutrons. Les publications présentant des résultats négatifs commencèrent à s’empiler. Récemment, deux articles ont analysé l’ensemble des données et ont conclu que la « fusion froide » avait été proclamée sur la base de signaux expérimentaux fragiles ou mal interprétés, combinés à des erreurs de mesure, un contrôle insuffisant des conditions expérimentales, et l’absence de validation indépendante.
Cet épisode montre la pression pesant sur les chercheurs qui doivent être « visibles » dans le paysage scientifico-médiatique pour obtenir des récompenses et des financements.
Cela est d’autant plus actuel que les promesses technologiques (nouvelles batteries, ordinateur quantique, intelligence artificielle, conquête de l’espace…) se multiplient. L’injonction du « publish or perish » pousse les scientifiques à la faute soit en produisant des résultats frauduleux soit en annonçant des résultats exceptionnels mais sur la base d’une expérimentation et d’une analyse bâclées.
Ce phénomène a malheureusement tendance à proliférer : le nombre de fraudes et de rétractations est en augmentation (cela montre quand même le bon fonctionnement de l’autorégulation en science, mais jusqu’à quand ?) mais, parallèlement, la publication de résultats « négatifs », c’est-à-dire contredisant un article publié, est en baisse. Ce dernier point pourrait être une bonne nouvelle car signe d’une qualité accrue. Mais il semble que la raison première est plutôt qu’il est difficile de publier et valoriser un résultat montrant que rien ne se passe plutôt qu’un résultat démontrant un phénomène.
Ainsi, bien qu’elles s’ancrent dans la durée, la démarche scientifique et la reproductibilité des résultats restent les outils fiables pour établir la réalité d’une découverte. Seules les observations expérimentales robustes et reproductibles s’inscrivent durablement dans l’héritage scientifique.
Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:24
Les robots agricoles annoncent-ils vraiment une nouvelle révolution ?
Dans une parcelle de salades, un robot de désherbage autonome avance entre les rangs. Grâce à ses capteurs embarqués, il identifie les mauvaises herbes au plus près des cultures et les élimine, plante par plante. Là où les agriculteurs recourent traditionnellement aux herbicides ou à un désherbage manuel coûteux en main-d’œuvre, la machine intervient avec rapidité et précision. Cette technologie annonce-t-elle une nouvelle étape vers une agriculture plus agroécologique ? Voici quelques éléments de réponse.
Les robots attirent aujourd’hui tous les regards dans les salons agricoles. Ils incarnent une promesse séduisante : moins de pénibilité, moins d’intrants (herbicides, pesticides, engrais…), plus de précision, davantage de données et, peut-être, une agriculture agroécologique et plus durable.
Mais cette démonstration technologique laisse une question essentielle en suspens : qu’est-ce qui pousse réellement les agriculteurs à adopter ces machines et les déployer dans leurs exploitations agricoles ?
Un robot agricole n’est pas une simple machine motorisée. Il « voit », se déplace, mesure et agit, souvent sans intervention humaine directe. Grâce à des capteurs et des algorithmes, il peut reconnaître des plantes, se repérer dans une parcelle et intervenir de façon ciblée.
Cette capacité à combiner perception, décision et action le distingue des machines agricoles classiques. Ce n’est plus seulement un outil exécutant une tâche, mais un système connecté qui alimente et mobilise des bases de données, souvent hébergées sur des plates-formes numériques ou dans le cloud, et qui s’insère ainsi dans l’organisation du travail agricole.
Par ailleurs la robotique agricole est régulièrement présentée comme un levier de transition agroécologique. En permettant des interventions plus précises, ces machines peuvent réduire l’usage des intrants, limiter les passages d’engins lourds et favoriser des pratiques agricoles plus fines. Elles sont ainsi susceptibles de contribuer à plusieurs principes de l’agroécologie, notamment la santé des sols, la biodiversité, les synergies entre opérations agricoles et, dans une moindre mesure, le recyclage (utilisation des ressources renouvelables).
Le désherbage sélectif est l’exemple le plus visible. Plutôt que de traiter toute une surface, le robot intervient au plus près de chaque plante, soit mécaniquement, soit par pulvérisation ciblée, soit encore par traitement thermique de la mauvaise herbe. Cette précision permet de limiter les intrants chimiques ainsi que les risques de transfert vers l’environnement.
Les robots plus légers peuvent également limiter le tassement des sols, un problème majeur lié au passage répété d’engins lourds. Des machines de petite taille, comme certains robots semeurs, peuvent être déployées en flotte sur une même parcelle, répartissant ainsi les charges au lieu de les concentrer.
L’intérêt des robots agricoles ne se limite pas à l’automatisation des opérations culturales. En observant régulièrement les parcelles, les robots peuvent aider à mieux ajuster les interventions. Ils sont en mesure de repérer des zones de stress hydrique, de détecter certaines maladies, de suivre la croissance des cultures et de fournir des informations utiles à la décision. Déployés à grande échelle, ils pourraient ainsi contribuer à la mise en place de véritables réseaux de surveillance agronomique, capables de signaler rapidement certaines anomalies et d’améliorer le suivi des cultures.
Mais sur le terrain, la prudence s’impose. La plupart des robots actuels restent conçus pour des environnements relativement simples : rangs réguliers, cultures homogènes, parcelles bien structurées. Or l’agroécologie repose précisément sur la diversité : rotations longues, associations de cultures, agroforesterie, haies, couverts végétaux, paysages plus hétérogènes. Dans ces conditions, un robot performant en monoculture bien alignée peut rapidement montrer ses limites dans des systèmes plus complexes.
Ce que disent les enquêtes auprès des agriculteurs
Pour mieux comprendre ce qui pousse les agriculteurs à s’équiper en robots agricoles, notre unité de recherche InTerACT a mené une enquête auprès de 281 agriculteurs. Notre analyse, issue des sciences agronomiques et humaines, visait à évaluer le rôle des perceptions des agriculteurs et de leur environnement social dans la décision d’adopter, ou non, ces technologies.
Le principal enseignement est clair : les agriculteurs n’adoptent pas un robot parce qu’il est « futuriste », mais parce qu’ils le jugent utile. Cette utilité perçue repose sur des critères très concrets : la capacité du robot à réaliser correctement une tâche, la qualité du travail produit et la possibilité d’en observer les bénéfices dans la pratique.
Autrement dit, il ne s’agit pas de disposer d’une machine qui “incarne l’innovation”, mais d’un outil efficace. Les agriculteurs veulent savoir par exemple si le robot désherbe bien, s’il fait gagner du temps, s’il réduit les coûts, s’il est fiable et si l’investissement est rentable.
La facilité d’usage joue également un rôle, mais elle reste secondaire : une interface simple ne compense pas une machine mal adaptée aux réalités du terrain. L’influence sociale existe aussi, mais de façon limitée : l’intérêt des pairs ou des conseillers peut susciter de la curiosité, sans suffire à modifier l’évaluation de l’utilité. Donc moins d’importance de l’effet « tracteur neuf » (l’enthousiasme suscité par l’arrivée d’un nouvel équipement qui fait que les utilisateurs sont généralement plus enclins à l’utiliser, à s’y intéresser et à en valoriser les bénéfices).
Les enquêtes montrent également que l’adoption des robots ne se fait pas par hasard. Elle varie selon les systèmes de production, le niveau d’éducation et la structure des exploitations. Les grandes cultures et certaines productions spécialisées, plus mécanisables, se montrent plus favorables, tout comme les exploitations sociétaires ou collectives, souvent mieux dotées en capital. L’âge et l’expérience jouent, en revanche, un rôle plus limité.
Ce constat renvoie à un enjeu central : la robotique agricole n’est pas seulement une question technique, mais aussi une question d’accès. Si ces équipements restent principalement adoptés par les exploitations les mieux capitalisées, la « révolution agroécologique » annoncée risque surtout d’amplifier les écarts existants.
Les robots agricoles progressent rapidement, mais ils se heurtent encore à plusieurs limites. La première est technique : un champ est un environnement complexe et changeant. Il y a de la boue, des cailloux, des pentes, des plantes irrégulières et de nombreux imprévus. Dans ces conditions, faire fonctionner une machine autonome de façon fiable reste un défi.
La seconde limite est économique. Les robots sont encore coûteux, souvent entre 50 000 et 300 000 dollars (soit entre 43 300 et 260 000 euros), auxquels s’ajoutent la maintenance, la formation et les risques de panne. Même s’ils peuvent permettre des économies sur le long terme (diminution des besoins en travail manuel, d’une utilisation plus précise des ressources et d’une meilleure efficacité des opérations agricoles), l’investissement reste important et risqué pour de nombreuses exploitations. Le coût constitue actuellement un frein à l’adoption, mais son importance doit être relativisée, car les effets d’apprentissage et d’échelle liés à la diffusion de la technologie pourraient entraîner une diminution progressive des coûts unitaires.
La troisième limite concerne l’organisation du travail. Adopter un robot, ce n’est pas seulement acheter une machine : c’est aussi changer ses habitudes, ses calendriers et ses compétences. Cela pose aussi des questions nouvelles, notamment sur l’utilisation des données produites et sur la dépendance éventuelle à des fabricants ou à des logiciels propriétaires.
Enfin, il existe une dimension plus politique. Pour que la robotique s’insère réellement dans les systèmes agricoles, notamment les plus durables, elle doit s’accompagner de démonstrations en conditions réelles, de formations, de solutions collectives, de services de maintenance territorialisés et d’une implication des agriculteurs dans sa conception.
La question n’est pas tant de savoir si les robots remplaceront les agriculteurs, une idée qui relève davantage de la fiction que de la réalité, que de comprendre quel type d’agriculture ils contribuent à façonner.
Selon les conditions de leur développement, deux trajectoires se dessinent. Dans un premier scénario, les robots prolongent les logiques de l’agriculture industrielle : agrandissement des surfaces, standardisation des pratiques, captation des données et dépendance accrue à des systèmes techniques.
Dans un autre, ils peuvent devenir des outils au service de systèmes plus diversifiés, plus précis et moins pénibles, en accompagnant des pratiques plus fines et plus écologiques.
Des pistes alternatives émergent : robots partagés à plusieurs, flottes coopératives, outils open source ou dispositifs adaptés à des systèmes plus complexes. Mais ces trajectoires restent encore minoritaires.
Cette perspective reste toutefois conditionnelle. Le potentiel agroécologique des robots agricoles ne découle pas de la technologie elle-même, mais des modalités de son intégration dans les systèmes de production. Selon les contextes et les finalités poursuivies, ces technologies peuvent soutenir la réduction des intrants et une meilleure mobilisation des processus écologiques, ou répondre principalement à des objectifs d’efficacité technico-économique. Elles peuvent également transformer l’organisation du travail, redistribuer les compétences et générer de nouvelles dépendances aux infrastructures numériques et aux acteurs qui les contrôlent.
Les robots agricoles annoncent peut-être une nouvelle révolution agricole. Mais une révolution ne se mesure pas au nombre de capteurs embarqués. Elle se mesure à ce qu’elle transforme réellement : le travail, les sols, les dépendances économiques, la biodiversité, l’autonomie des agriculteurs, et, avant tout, sa capacité à générer une agriculture durable.
Pour l’instant, les robots sont moins une rupture qu’un carrefour. Ils peuvent aider à construire une agriculture plus agroécologique et durable, mais seulement si leur diffusion est pensée avec les agriculteurs, et pas seulement pour eux. Le robot, c’est aussi du métal, du plastique, des métaux rares, etc. Comment intégrer cela, comment recycler, limiter l’obsolescence, si un jour ce modèle s’imposait pour toute l’agriculture ?
Mohammad Naim a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet NINSAR, au titre de France 2030 (subvention n° ANR-22-PEAE-0007). Une licence publique Creative Commons CC BY a été appliquée au présent document et le sera à toutes les versions ultérieures, conformément aux conditions de libre accès associées à cette subvention.
Loïc Sauvée et Quentin Bordier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.