29.09.2026 à 15:19
29.09.2026 à 15:19
L’ESSENTIEL
Les centres de calcul et de données sont des infrastructures critiques dans notre monde numérique. Leurs tailles et leurs capacités de calcul explosent, en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle générative.
De nombreux projets de constructions sont en cours, en France et à l’étranger.
Mais à l’heure où leur rentabilité est questionnée, et où certains peinent à être alimentés avec suffisamment d’électricité, se posent des questions simples et néanmoins cruciales : que sont ces centres de données et de calculs, au juste ? De quoi dépendent-ils ?
Le développement des usages du numérique s’appuie sur des centres de données ou data centers qui constituent le socle physique principal du monde numérique et de l’IA. Ils permettent, par exemple, le stockage sécurisé des transactions et des données des clients des banques, la diffusion de films et de séries en streaming, les jeux en ligne avec les questions de latence des temps de réponse, la gestion des interactions des réseaux sociaux en temps réel, l’archivage de photos ou de vidéos, les services numérisés de l’État et les enjeux de souveraineté, etc.
Le terme data center se traduit en français par « centre de données » ou « centre de traitement des données » ou encore historiquement « centre informatique ». Mais, avec l’essor de l’IA (intelligence artificielle) et des besoins croissants en calcul haute performance, les infrastructures modernes ne se limitent plus au stockage de données : elles peuvent aussi intégrer des capacités massives de traitement et de calculs intensifs.
À strictement parler, il faudrait donc appeler ces infrastructures critiques « centres de données et de calcul » (CDC), ou bien en anglais, Compute and Data Center. Celles-ci sont ancrées dans le réel, ce qui contraste avec une perception quelque peu « éthérée » du numérique, donnée en partie par son ubiquité, et aussi par le vocabulaire utilisés (cloud computing, fog computing).
Un CDC est une installation industrielle conçue pour des opérations de stockage et de traitement de données qu’on peut décomposer en plusieurs zones :
salles des machines abritant des serveurs, c’est-à-dire des machines physiques ou virtuelles qui exécutent des applications et stockent des données, des baies de stockage de données (cartes mémoire, disques) et des équipements de réseaux de communications (routeurs, commutateurs, câbles et équipements pour interconnecter les serveurs et assurer la connectivité externe) ;
zones de refroidissement : climatisation, ventilation ou systèmes de refroidissement liquide pour maintenir une température optimale ;
infrastructures électriques : pour éviter les coupures et assurer un service sans interruption 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des systèmes dits « redondants » assurent l’alimentation électrique (onduleurs, générateurs, batteries). La consommation d’énergie électrique s’explique par des serveurs informatiques énergivores, le refroidissement et le fonctionnement sans interruption avec des lignes électriques redondantes pour assurer une qualité de service qui peut être pondérée en fonction des usages ;
zones des systèmes d’information, sécurité informatique (cyberattaques, fuites de données, pannes), logiciels (systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring, sauvegardes et archivages…) ;
zones logistiques : sécurité physique, contrôle d’accès, caméras, détecteurs d’incendie, etc. (logiciels, systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring…) ;
zones de vie et de travail.
Avant de pouvoir installer un CDC quelque part, tous ces sous-ensembles doivent être caractérisés avec précision, en fonction des spécificités des territoires les accueillant, car la nature des équipements, les techniques de calcul et celles de refroidissement auront un impact sur les ressources nécessaires (énergie électrique et eau) et les populations concernées.
Résumons le chemin parcouru. Notre point de départ est en 1946 : le premier ordinateur électronique, l’ENIAC, composé de relais et de tubes électroniques, d’une puissance électrique de 150 kilowatts, en gros l’équivalent de 150 aspirateurs allumés, d’un poids de 30 tonnes, pour une performance de calcul de 5 000 additions par seconde.
Dans les années 1970, les ordinateurs IBM dépassent le million d’opérations par seconde grâce aux progrès technologiques (les transistors, puis les circuits intégrés qui possèdent quelques dizaines puis quelques milliers de transistors sur un substrat de silicium).
Aujourd’hui, les progrès spectaculaires en microélectronique permettent de fabriquer des processeurs intégrant plus de 100 milliards de transistors sur des surfaces de silicium de quelques centimètres carrés, et de produire industriellement des supercalculateurs dont la complexité dépasse aujourd’hui un milliard de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde pour moins de 20 mégawatts de puissance électrique (soit 20 000 aspirateurs !).
Autrement dit, en huit décennies, les performances d’un supercalculateur ont été multipliées par un facteur de l’ordre de 200 000 milliards ! Ceci a permis la miniaturisation des fonctions de calcul (apparition du premier PC, des ordinateurs portables avec batteries intégrées, des tablettes, des smartphones…) et la naissance d’un monde numérique interconnecté.
Il est à noter que les principes d’architectures des Central Processing Unit (CPU), énoncés au siècle dernier par John von Neumann et inspirés des travaux d’Alan Turing, s’appliquent toujours.
Ils reposent sur une unité arithmétique et logique, une unité de contrôle, une zone mémoire pour stocker les données et les instructions, et enfin les entrées/sorties pour assurer la communication avec le monde extérieur. Bien entendu, les technologies et les fonctionnalités sont aujourd’hui plus performantes et conduisent à cinq niveaux superposés : les circuits intégrés englobant des unités de traitement indépendantes (les « cœurs ») ; les MCM (pour Multi Chips Module ou intégration 3D de puces silicium CPU, GPU, mémoire) ; les calculateurs et serveurs ; et, enfin, les CDC.
Les goulots d’étranglement et les limites physiques sont les mêmes pour ces différents niveaux d’intégration : gestion des espaces mémoire, communications – en particulier calculs et mémoires, parallélisme, performances en vitesse et consommation d’énergie…
Il existe plusieurs modèles de CDC, adaptés aux différents besoins en matière de sécurité, de souveraineté et de sobriété :
les CDC gérés en interne pour ses propres besoins ;
les CDC externalisés, en louant de l’espace dans un data center tiers pour y installer ses propres équipements ;
les CDC cloud d’opérateurs, où les ressources sont virtualisées et accessibles à la demande ;
les CDC dits « hyperscale » pour gérer des volumes de données massifs et, plus récemment, des baies de calculs GPU adaptés aux intelligences artificielles génératives.
Les accélérateurs GPU distribuent les calculs matriciels sur des milliers d’unités (cœurs), contrairement aux CPU, limités à quelques cœurs plus complexes et aux traitements séquentiels. Dotés de mémoires intégrées très rapides, mais limitées en capacité, ils offrent ainsi un gain de performance pour les apprentissages et les inférences des IA génératives, au prix de puissances électriques de plus en plus élevées de plusieurs centaines de watts.
La dimension des matrices (ou des paramètres) dans les modèles de langage joue un rôle clé dans leurs performances et dans leurs besoins en ressources. Pour un LLM (Large Language Models) conçu pour traiter des tâches complexes de compréhension et de génération de langage, la taille est généralement mesurée en milliards de paramètres sollicitant plusieurs dizaines de milliers de GPU. Pour donner un ordre de grandeur, la multiplication de deux matrices de dimension 4096×4096, nécessite un nombre d’opérations arithmétiques de l’ordre de 68 milliards (sans optimisation).
Cette augmentation rapide du nombre de GPU pour les apprentissages et les inférences, liée à une augmentation de la densité et de la puissance électrique des circuits intégrés a pour conséquence la multiplication de projets de CDC dépassant aujourd’hui un milliard de watts de puissance électrique.
Les CDC s’ajoutent ainsi aux centrales électriques, aux réseaux de transport et de communications, aux chaînes de production, et ils en dépendent.
Leur fonctionnement a des impacts environnementaux et sociétaux : ressources nécessaires pour les équipements et le fonctionnement (énergie électrique, eau), artificialisation des sols, émissions (bruit, îlots de chaleur) et rejets (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants), enfin, gestion de l’obsolescence des matériels…
À lire aussi : Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?
Les défis sont donc nombreux (sobriété énergétique, sécurité, suivi des impacts) et nécessiteront des efforts d’adaptation, de créativité, de régulation et de transparence.
Cette expansion fulgurante se heurte ainsi à des limites économiques et physiques. Comme le soulignent les actualités récentes, l’infrastructure IA progresse à un rythme que le marché peine à suivre. Selon le PDG d’IBM, équiper plus de 100 gigwatts (GW) de capacité des CDC pourrait coûter entre 6 000 milliards et 8 000 milliards de dollars. Pour rentabiliser un tel investissement, il faudrait générer des revenus à une échelle sans précédent.
À Loughton, à moins de 30 kilomètres de Londres, un autre défi se pose : trouver suffisamment d’électricité pour alimenter le méga data center IA de Nscale, d’une puissance de 90 mégawatts (MW). Le projet, déjà retardé, bute sur une contrainte simple mais critique : l’insuffisance des capacités du réseau électrique local !
Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 10:16
Comment l’IA pourrait-elle provoquer la disparition de l’humanité ? Cinq scénarios possibles

L’ESSENTIEL
Une IA surpuissante pourrait poursuivre ses objectifs au mépris de la survie humaine.
Elle pourrait aussi faciliter la création d’armes biologiques ou contribuer au déclenchement d’une guerre nucléaire.
Le danger le plus crédible tient peut-être à ses effets sur nos sociétés : chômage, désinformation et divisions politiques.
Plus tôt ce mois-ci, Jacob Coxon, chercheur en intelligence artificielle (IA), a quitté Anthropic après seulement quatre mois dans l’entreprise. Dans un message publié sur X, il a déclaré :
« Ceux qui développent l’IA pensent sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie. »
Evan Hubinger, un responsable d’Anthropic, lui a donné raison, ajoutant qu’il estimait personnellement à plus de 10 % la probabilité que cela se produise au cours des dix prochaines années.
Ces déclarations ont, sans surprise, suscité de vives réactions. Il est désormais beaucoup question de ralentir la recherche sur l’IA et de renforcer le « contrôle humain » sur cette technologie.
Mais comment, exactement, l’IA pourrait-elle tous nous tuer ? Les scénarios spectaculaires ne manquent pas. La plupart reposent sur l’idée d’une IA « superintelligente », c’est-à-dire dotée de capacités supérieures à celles des humains.
J’ai retenu cinq scénarios, classés du plus vague au plus précis. Selon moi, cet ordre correspond aussi à une probabilité croissante.
Les partisans des scénarios catastrophes liés à l’IA justifient souvent leurs inquiétudes par un raisonnement circulaire assez agaçant : comment pourrions-nous imaginer ce qu’une superintelligence ferait pour éliminer des êtres moins intelligents qu’elle, comme nous ? Il faudrait être soi-même superintelligent pour prévoir ce dont elle serait capable. Autant demander à votre chien d’imaginer une guerre thermonucléaire.
La bonne nouvelle, c’est que la superintelligence est peut-être encore loin. Les modèles d’IA actuels excellent dans la résolution de problèmes précis, mais cela ne signifie pas qu’ils sont plus intelligents que les humains dans tous les domaines. Cela dit, une IA a récemment résolu l’un des sept problèmes mathématiques les plus difficiles. Elle semblerait aussi progresser sur d’autres, de quoi tempérer cet optimisme.
Une IA superintelligente serait probablement redoutablement efficace pour atteindre les objectifs qui lui sont fixés. Mais elle pourrait être indifférente à la survie de l’humanité.
Le philosophe d’Oxford Nick Bostrom en donne une illustration célèbre : une IA superintelligente conçue pour maximiser la production de trombones. Afin de remplir sa mission, elle finirait par transformer toute la matière disponible – y compris les êtres humains, les planètes et les étoiles – en trombones. C’est le résultat d’une exécution parfaite d’un objectif mal défini. L’IA ne déteste pas l’humanité : elle constate simplement que nos atomes seraient plus utiles sous forme de trombones. Rien de personnel.
Toutefois, ce scénario confond intelligence et pouvoir. Une IA superintelligente n’aurait pas nécessairement les moyens d’atteindre ses objectifs. Transformer la planète en usines à trombones nécessiterait, si on y réfléchit, quelques autorisations administratives bien humaines. Même si elle les obtenait, la multiplication des usines à trombones finirait par provoquer une levée de boucliers. Des associations contesteraient les projets en justice, tandis que des militants écologistes bloqueraient les bulldozers.
Dans le monde réel, bien des obstacles empêchent même les acteurs les plus intelligents d’imposer leur volonté à tous les autres. On pourrait d’ailleurs voir dans les centres de données une version actuelle de ce scénario théorique. Et les humains résistent de plus en plus à leur prolifération.
Une IA superintelligente pourrait anéantir l’humanité en créant puis en libérant un nouvel agent biologique dangereux. C’est l’une des issues envisagées dans le scénario « AI 2027 » d’AI Futures Project, une organisation à but non lucratif qui cherche à anticiper les conséquences des progrès de l’IA.
Cette menace a pris une tournure plus concrète le mois dernier, lorsque des chercheurs de l’université Stanford ont annoncé avoir utilisé un modèle d’IA entraîné sur des séquences génétiques pour synthétiser 16 nouveaux virus. Plus inquiétant encore, les chercheurs ont envoyé les séquences génétiques à un laboratoire spécialisé dans la synthèse de séquences génétiques à la demande, qui leur a renvoyé les virus dans des tubes à essai. L’expérience n’aurait coûté, au maximum, que quelques centaines de milliers de dollars.
La bonne nouvelle, ici, c’est qu’il est extrêmement difficile de tuer tout le monde avec un nouveau virus. Pour y parvenir, il faudrait qu’il se transmette très facilement et se répande partout. Or, les virus qui se propagent aisément sont généralement moins mortels. À l’inverse, un virus très meurtrier tend à moins se transmettre : beaucoup de personnes infectées meurent avant d’avoir pu contaminer d’autres personnes.
Le Covid-19 a tué moins de 1 % de l’humanité. La pandémie la plus meurtrière de l’histoire connue reste la peste noire, qui a emporté plus d’un tiers de la population européenne au XIVᵉ siècle. Même elle ferait probablement beaucoup moins de victimes aujourd’hui, grâce aux progrès de la médecine et de l’hygiène.
Et si l’IA s’immisçait dans la chaîne de commandement des armes nucléaires et déclenchait une guerre ? Ces cinquante dernières années, nous sommes passés à plusieurs reprises près d’un conflit nucléaire à la suite d’une erreur.
On nous assure que les systèmes de commandement nucléaire sont totalement déconnectés d’Internet. Pourtant, en 2010, les centrifugeuses du programme nucléaire iranien ont été mises hors service par le ver informatique Stuxnet, qui aurait été introduit au moyen d’une clé USB. L’IA peut aussi fournir de faux renseignements aux militaires, avec le risque de provoquer des décisions aux conséquences irréversibles.
On peut ici se rassurer en constatant que les arsenaux nucléaires ont diminué. Ils pourraient néanmoins encore causer la mort de près de la moitié de l’humanité. La plupart des victimes ne mourraient pas dans les explosions, mais de la famine provoquée par l’hiver nucléaire qui suivrait.
Le risque le plus probable est peut-être que nous provoquions nous-mêmes notre disparition, avec l’IA comme accélérateur.
Imaginons – et ce n’est pas difficile – que l’IA entraîne des pertes massives d’emplois, inonde l’espace public de désinformation, exacerbe les divisions politiques et détruise les relations humaines en leur substituant de fausses relations avec des compagnons artificiels.
La société pourrait se désagréger. Lentement mais sûrement, elle ne serait plus capable d’assurer les conditions nécessaires à la vie d’un grand nombre d’êtres humains.
Que retenir de ces scénarios ? Certains risques méritent assurément qu’on s’en préoccupe. Mais sans doute pas de céder à la panique.
Toby Walsh est l’auteur de God AI: Boom or Doom? What to Expect When the Machines Outsmart Us, publié par La Trobe University Press, 2026.
Toby Walsh bénéficie d’un financement de l’Australian Research Council (ARC) dans le cadre d’une bourse Laureate Fellowship, ainsi que de fonds sans restriction d’usage versés par Google.org, la branche philanthropique de Google, pour travailler avec InfoXchange à l’amélioration de ses services grâce à l’IA.
27.09.2026 à 11:02

L’ESSENTIEL
Le 12 avril 1961, Youri Gagarine devient le premier humain à orbiter autour de la Terre. Dans sa capsule Vostok, il ne dispose que de neuf produits alimentaires conditionnés en tubes : soupes, jus et purées.
Soixante ans plus tard, à bord de la Station spatiale internationale (ISS), les astronautes choisissent parmi plus de 300 recettes, allant du cocktail de crevettes lyophilisé aux repas événementiels français, en passant par d’occasionnels produits frais.
Cette évolution n’est pas anodine. Manger dans l’espace, c’est bien plus que se nourrir. C’est un acte de résistance physiologique face à la micropesanteur, un rempart psychologique contre l’isolement et un terrain d’innovation technologique pour les missions futures.
Pour les astronautes, l’alimentation est un des piliers de l’exploration humaine au-delà de notre planète. Comment concilier des contraintes extrêmes comme la microgravité, la durée des missions et la logistique avec une alimentation à la fois nutritive et plaisante ?
Entre science, ingénierie et art culinaire, l’alimentation spatiale a suivi une courbe aussi vertigineuse que les trajectoires des fusées qui la transportent.
Lors des premières missions, comme Vostok pour les Soviétiques (1961) ou Mercury (1961-1963) pour les Américains, l’objectif était alors de prouver que l’humain pouvait mâcher, avaler et digérer en micropesanteur, une capacité qui n’allait pas de soi pour les scientifiques de l’époque. Les craintes initiales (étouffement, régurgitation ou mauvaise digestion) se sont rapidement dissipées, mais au prix d’une expérience gustative peu engageante.
De fait, à cette époque, les astronautes rapportaient souvent ces aliments non consommés, et les tubes présentaient des limites majeures : un goût atténué, une texture peu naturelle et une logistique complexe, notamment pour doser les portions. Les cubes de beurre de cacahuète, utilisés pendant les missions Mercury et Gemini (1965-1966), en sont un exemple emblématique. Conçus pour éviter les miettes dans un environnement en micropesanteur, ils offraient une texture pâteuse et un manque de croquant.
Pourtant, ces premières tentatives ont ouvert la voie à des innovations majeures. Avec l’allongement progressif des missions, notamment à partir des programmes Salyut (1971-1991), Apollo (1968-1972), Skylab (1973-1974) et jusqu’à six mois pour Mir (1986-1999), les agences spatiales ont dû repenser l’alimentation.
Ainsi, les aliments déshydratés et lyophilisés – soupes, jus, café, mais aussi viandes et légumes – sont devenus la norme. Légers et faciles à réhydrater, ils permettent de diversifier les repas tout en respectant les contraintes de poids et de volume. Les recettes conditionnées en boîtes métalliques (conserves) et viandes en sachets souples sont traitées par ionisation (un procédé de conservation à froid par destruction des microorganismes) ont également permis d’offrir des plats plus variés, comme des morceaux de bœuf aux champignons ou des salades de fruits tropicaux.
Une avancée majeure, au moment des missions Apollo dans les années 1960 et 1970, a été la possibilité de réchauffer les aliments, d’abord avec de l’eau chaude pour le lyophilisé, puis les boîtes de conserve. Les repas sont devenus chauds et plus variés.
Aujourd’hui, à bord de l’ISS, les astronautes disposent de menus d’une variété impressionnante. Les aliments lyophilisés ou déshydratés, comme le curry de poulet aux noix de cajou, les œufs brouillés ou les lasagnes à la viande, se réhydratent en quelques minutes avec de l’eau à température ambiante ou chaude. Les aliments à faible teneur en eau, fruits secs, biscuits ou barres vitaminées, complètent ces repas. Les aliments frais, comme les fruits et quelques légumes, sont disponibles pendant quelques jours après l’arrivée des vaisseaux ravitailleurs.
La collaboration internationale joue un rôle clé dans cette diversité alimentaire. La Nasa et Roscosmos fournissent toujours chacun 50 % de la masse alimentaire envoyée à l’ISS.
Le Centre national d’études spatiales (Cnes) français propose, quant à lui, pour tous les astronautes des repas événementiels pour marquer des occasions spéciales, comme des anniversaires ou des fêtes, ou dans le cadre d’expériences scientifiques, à raison d’un ou deux repas par mois.
Les agences japonaises (JAXA) et européennes (ESA) fournissent également des recettes nationales lorsque leurs astronautes sont à bord, par exemple l’effiloché de bœuf à la vanille fumée et à l’ail noir, créé par la cheffe Anne-Sophie Pic, pour l’astronaute Sophie Adenot de la mission Epsilon.
L’alimentation dans l’espace ne se limite pas à combler des estomacs. Elle repose sur trois enjeux majeurs : la santé, la psychologie et la logistique.
Chaque astronaute consomme en moyenne près de 2 500 à 3 000 calories par jour, un apport similaire aux recommandations terrestres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais adapté à leur métabolisme et à leur niveau d’activité physique. En effet, malgré les deux heures et demie d’exercice quotidien obligatoire (tapis roulant, vélo, ergomètre ou dispositif de musculation), leurs muscles, notamment ceux du dos et des membres inférieurs, ne sont que peu sollicités le reste du temps.
À lire aussi : Comment le vivant s’adapte dans l’espace
Pour compenser, les équipes médicales veillent à ce que leur alimentation soit suffisamment riche en protéines, en calcium et en vitamine D, afin de lutter contre la perte osseuse et musculaire induite par la micropesanteur.
D’un point de vue psychologique, les repas jouent un rôle crucial. Dans l’espace, où chaque journée est rythmée par des tâches individuelles, expériences scientifiques, maintenance de la station, entraînement physique ou suivi médical, les repas, et notamment ceux du soir ou de la fin de semaine, sont des moments privilégiés de convivialité. Ces moments de sociabilité nous semblent essentiels pour maintenir le moral et la cohésion d’équipe, surtout lors des missions de longue durée.
Enfin, la logistique représente un défi de taille. Chaque kilogramme envoyé dans l’espace a un coût non négligeable et l’espace de stockage est limité. Les aliments doivent donc être légers, compacts et stables sur de longues périodes.
Pour les missions de très longue durée, comme celles envisagées vers la Lune ou Mars, une meilleure autonomie alimentaire devient indispensable. Plusieurs pistes sont actuellement explorées pour y parvenir, dont le projet MELiSSA, développé par l’Agence spatiale européenne (ESA) – un système en boucle fermée pour recycler le dioxyde de carbone, l’eau et les déchets organiques afin de produire de l’oxygène et permettre de la culture végétale – ou ceux menés par le projet Spaceship FR sur l’optimisation de la pousse végétale.
Enfin, les systèmes de recyclage des ressources, comme MELiSSA ou ceux étudiés par le Spaceship FR, visent à recycler 100 % des déchets organiques (urine, dioxyde de carbone, plantes non comestibles) pour faciliter la pousse de végétaux.
À bord de la Station spatiale internationale, des expériences de culture végétale ont déjà été menées avec succès. Les astronautes ont pu cultiver et consommer des salades, et des tests sont en cours pour d’autres plantes comme des tomates ou des piments. Ces cultures ne se contentent pas d’apporter des vitamines fraîches, essentielles à la santé des équipages, elles ont aussi un effet psychologique positif.
Jardiner et récolter ses propres aliments améliore le moral et offre une activité gratifiante dans un environnement par ailleurs très contrôlé. La validation à terme de ces projets pourrait permettre aux astronautes de cultiver leurs propres aliments, réduisant ainsi leur dépendance aux ravitaillements terrestres.
La santé des astronautes est également une préoccupation majeure. En micropesanteur, les astronautes subissent une perte osseuse de 1 à 2 % par mois et une atrophie musculaire pouvant atteindre 20 % de leur masse musculaire. Pour contrer ces effets, leur alimentation devra être riche en protéines (entre 1,2 et 1,6 gramme par kilogramme de poids corporel et par jour), en vitamine D et en calcium. Les aliments riches en antioxydants, comme les fruits et légumes frais, joueront également un rôle clé dans le maintien de leur système immunitaire.
Roxane Coiffet, nutritionniste à MEDES, un groupement d’intérêt économique ayant pour membres le Cnes, le CHU de Toulouse, l’Université Paul-Sabatier à Toulouse, l’Université de Clermont-Ferrand, l’Université de Bordeaux, le CH d’Angers et les universités de Caen et de Montpellier.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Alain Maillet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.