28.02.2026 à 12:00

Avec Les Filles-au-Diable que publient aujourd’hui les éditions La Découverte, l’autrice de Féminicides. Une histoire mondiale poursuit sa vaste étude sur les violences systémiques faites aux femmes. Trois narrations s’y croisent. La première est le récit de sa visite au Mémorial de Steilneset, à l’extrême nord de la Norvège. Ouvert en 2011, le lieu commémore les victimes des procès de « sorcières » dans le comté du Finnmark au 17èmesiècle. Elle en sort transformée. « Je vois Steilneset, et cette vision change radicalement le monde. Me change radicalement » écrit-elle. La seconde, savante, établit le lien entre les chasses aux « sorcières » et les féminicides, et met à jour la matrice génocidaire des premières. La troisième, la reconstitution bouleversante – la poésie se transforme en arme de résistance -, du martyr d’une des femmes exécutées à Steinelset, Anne Lauritsdatter. Inclassable, Les Filles-au-Diable est un livre essentiel. Entretien avec Anne-Sophie Barreau


Christelle Taraud, historienne et féministe française, est notamment l’auteur de « Féminicides. Une histoire mondiale » (La Découverte, 2022), vaste étude collective sur les violences faites aux femmes
Dans Les Filles-au-Diable, vous revenez sur les chasses aux « sorcières » qui ont eu lieu au 17èmesiècle dans un petit territoire de Laponie. En quoi existe-t-il, comme vous l’écrivez, un lien consubstantiel entre celles-ci et les féminicides commis aujourd’hui ?
En vérité, les chasses aux « sorcières »ont été le premier féminicide de l’histoire de l’Europe, mais au départ, cela n’a pas été conceptualisé de cette manière évidemment. Dans la définition qui en a d’abord été donnée, le féminicide a été vidé de sa substance politique. On a voulu nous faire croire qu’il était un acte isolé, commis par des monstres, des fous, des pervers. Qu’il s’agissait d’un crime individuel, d’une sorte d’anomalie sociale, d’un bug ponctuel et isolé. Or, c’est tout le contraire. En travaillant sur Féminicides. Une histoire mondiale, et en reprenant la littérature produite par les chercheuses féministes, en particulier celle des anthropologues du Global South telles Marcela Lagarde y de los Rios et Rita Laura Sagato, dont les travaux ont été déterminants dans la définition contemporaine du féminicide, j’ai pris conscience que cette définition pouvait parfaitement être appliquée aux chasses aux « sorcières ». Aux termes de celle-ci, on comprend que la violence féminicidaire est un phénomène systémique dirigé contre les femmes qui touche toute la société. C’est un crime de masse, un crime d’État, un crime génocidaire. On ne peut pas donner de définition plus exacte des chasses aux « sorcières ».
Un crime systémique aggravé, vous le rappelez, par la dimension de « surmeutre »…
Le surmeutre est l’une des caractéristiques essentielles du féminicide. C’est un « traitement » réservé au corps qui n’est pas nécessaire à la mort. Quand, en plus de tuer, on impose des violences sexistes et sexuelles à la femme, on s’attaque à son appareil reproductif ou à ses seins, on détruit son visage, on extrait un fœtus de son ventre et on lui fait manger, on mutile partiellement ou totalement son corps avant de le faire disparaître dans un souci d’éradication totale, on fait autre chose que tuer, on surtue. Et c’est la femme qui est, en général, surtuée. C’est une attaque dirigée contre les femmes individuellement et collectivement qui renvoie à la définition même du féminicide comme génocide. On nie depuis toujours, et en particulier depuis les chasses aux « sorcières » en Europe, le droit des femmes à faire peuple. Or, je crois profondément que nous sommes un peuple, et même, le peuple le plus persécuté de l’histoire de l’humanité, en toute tranquillité. Il y a un enjeu politique à ce que l’on ne se pense jamais ensemble, comme un tout. Je pourrais citer des dizaines d’exemples de politiques d’éradication et de domestication des femmes visant à ce qu’elles ne se sentent jamais unies en tant que telles. Les attaques qui nous sont faites sont pourtant massives et répétées et mériteraient que nous fassions corps pour nous protéger et riposter. Car on est à des échelles de violence inouïes. Elles continuent aujourd’hui. Dans Les Filles-au-Diable, je cherche donc la racine de cette violence féminicidaire systémique. Mon hypothèse est que les chasses aux « sorcières » sont, pour le continent européen, une sorte de matrice génocidaire.
Des allers et retours entre le passé et le présent scandent le livre. Se sont-ils imposés très tôt dans l’écriture ?
J’ai commencé par écrire la première voix, celle de mon expérience dans le Mémorial de Steilneset. Il m’est vite apparu que je devais non seulement l’articuler avec mon travail intellectuel et politique, mais aussi l’expliciter à partir de la vie d’une femme, celle en l’occurrence d’Anne Lauritsdatter. Comme je m’attendais à ce qu’il y ait des incompréhensions sur ce qui constitue le féminicide au sens où les chercheuses du Global South l’ont défini, j’ai voulu convoquer des expériences qui me paraissaient proches. Le génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 au Cambodge est à mon sens le plus proche de ce que les chasses aux « sorcières » ont été. Les procès sont des procès sans en être. Les personnes arrêtées sont supposées être les créatures du diable capitaliste. Au moment où on les interroge, il y a aussi un manuel précis, une sorte de carnet de route de la mort. De même, pour les chasses aux « sorcières », la troisième partie du Malleus Maleficarum, l’ouvrage publié en 1486 qui a servi de socle aux persécutions des prétendues sorcières, est entièrement consacrée à expliquer aux inquisiteurs et aux juges civils qui vont les arrêter, les interroger et les condamner, quel est le processus à suivre et quelles sont les étapes à respecter. J’ai également souhaité éclairer d’autres situations féminicidaires telles celles des Yézidies en Irak ou des femmes Tutsi au Rwanda. Ou bien encore ce que vivent les femmes en République démocratique du Congo, au Mexique, le féminicide dirigé contre les femmes autochtones au Canada toujours en cours… Il s’agissait de faire comprendre que cette matrice génocidaire est aujourd’hui toujours active sur plusieurs continents.

Vous le disiez à l’instant, vous avez choisi un destin particulier, celui d’Anne Lauritsdatter. On est frappé par la forme. Comment en êtes-vous venue à recourir à la fiction et à la poésie ?
Les historiens et historiennes ne peuvent pas travailler en dehors des sources historiques. D’une certaine manière, cela nous restreint. Or, je vis dans ce Mémorial une expérience d’une intensité rare. Il faut imaginer que le bâtiment principal, dans lequel sont présentées les biographies sommaires des femmes exécutées, se trouve exactement à l’endroit où les bûchers étaient dressés. Je suis dans le long corridor ressemblant à une carcasse de poisson conçu par l’architecte Peter Zumthor. Au moment où j’arrive le temps est calme, mais au fur et à mesure, le vent se met à souffler. Le corridor se met alors à bouger, sensiblement, c’est comme si le vent berçait les femmes. Je lis scrupuleusement l’ensemble des biographies. À un moment, je m’arrête devant le panneau qui raconte l’histoire d’Anne Lauritsdatter. Je me dis que si un jour je raconte cette histoire, je le ferai à partir d’Anne. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer. Quand je rentre, j’écris mon texte central, puis je prends la décision de raconter l’histoire d’Anne de son arrestation à son exécution. Je ne peux pas écrire les choses d’un point de vue strictement historique car il n’y a pas d’archives. On dispose seulement de sa confession. On sait qu’elle a été victime de la torture par l’eau, qu’elle a été interrogée, et qu’elle a été condamnée à être brûlée vive à la potence. La seule manière de raconter son histoire est donc de passer par la fiction. A quinze ans, j’ai été bouleversée par la lecture d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. Je me suis dit que la bonne manière de faire, c’était peut-être d’écrire l’histoire d’Anne en prose. L’idée était d’utiliser la poésie pour faire barrage à l’effroi, d’en faire une digue, un rempart face au spectacle de l’horreur qui est le sien jusqu’à la fin. Comme toutes ses sœurs de souffrance, Anne était une femme ordinaire, anonyme. Elle n’a jamais eu de contact réel avec le pouvoir. Quand le pouvoir arrive, c’est un pouvoir exterminateur.
77 femmes ont été exécutées, c’est le nombre officiel, mais vous dites qu’elles pourraient être beaucoup plus nombreuses...
Tout simplement parce qu’il y a des procès seulement au moment des paniques sorcellières qui sont des pics de violence féminicidaire, or on sait aujourd’hui que la grande majorité des chasses aux « sorcières » n’a donné lieu à aucune procédure judiciaire, et par conséquent à aucune archive. Dans ce cadre, la comparaison anthropologique est sans appel. La plupart des « sorcières » exécutées en Afrique, en Amérique, en Océanie et en Asie, le sont aujourd’hui sans aucun procès d’aucune sorte.
Le bourreau d’Anne s’appelle John Cunningham. Vous écrivez « La langue d’Anne, John ne la maîtrise pas mais il ne le sait pas ».
Ce sont deux individus issus de deux moments différents de l’histoire de l’Europe. Les chasses aux « sorcières » accompagnent la naissance des États dits modernes. En dépolitisant l’image de la « sorcière », on a totalement oublié que la construction de l’Europe moderne s’est faite dans le sang des femmes. On a fait de la « sorcière » un être laid, vieux, corrompu qui mérite son sort, c’est la première image que l’on retrouve partout, de la culture élitaire à la culture populaire, jusqu’à Blanche neige et les sept nains et l’horrible fée Carabosse ; ou alors, a contrario, celle-ci devient une « sorcière » un peu écervelée sur le modèle de Ma sorcière bien aimée, qui refuse son héritage parce qu’elle veut être une gentille petite femme au foyer dont le premier travail est de bien s’occuper de son époux. Or, on est en train de parler de l’une des persécutions les plus violentes de l’histoire, de centaines de milliers de bûchers qui remplissent de cendres l’ensemble d’un continent ; bûchers sur lesquels on a exécuté des femmes du simple fait qu’elles étaient des femmes.


Le deuxième bâtiment du Mémorial abrite la dernière installation de Louise Bourgeois. Pouvez-vous la décrire et nous faire revivre la manière dont vous l’avez découverte ?
J’ai vécu une expérience de bout en bout. Le deuxième bâtiment conçu par Peter Zumthor est plus modeste. Il est en acier intempérique. Les quatre parois ne sont pas complètement fermées, il y a des interstices tout du long. L’espace intérieur est donc constamment recomposé par le vent et la neige. La dernière grande installation de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois a en effet été placée à l’intérieur. Elle est très impressionnante. Une chaise, de laquelle surgit la flamme éternelle du Mémorial, est installée sur un socle en bois clair. Autour d’elle, de grands miroirs ont été disposés dans lesquels la flamme se reflète. Comme le bâtiment est traversé par le vent, les images changent constamment. Le dispositif acte symboliquement le fait que la « sorcière » n’existe plus, qu’elle est remplacée par cette flamme éternelle, mais que là se trouve la chaise où elle a fait face à son bourreau. Au départ, je tourne autour. A un moment, je m’installe et je commence à voir des choses dans les miroirs. Ce que je vois m’angoisse. Je ferme les yeux mais quand je les ouvre de nouveau, j’ai l’impression que je brûle, je vis l’expérience que les femmes ont vécue. Je suis Anne. Après quoi, une rage terrible me prend. Je me dis que la réécriture de cette histoire qui consiste à dire que ce crime n’est pas sexo-spécifique doit cesser. C’est tout cela que j’essaye de raconter.
Y compris la tempête de neige…
Quand j’essaye de sortir, je ne vois plus rien. C’est très impressionnant. On a la sensation de se retrouver face à des murs de vent et de glace. Je me dis qu’au pire, je vais pouvoir rester dans le premier bâtiment, qu’il y aura bien quelqu’un, à un moment, qui viendra me chercher. Mais ça dure. Et la température chute drastiquement. Un froid terrible m’assaille. Quand je me décide à sortir, je ne vois pas à dix mètres. J’avance lentement, finalement j’y arrive, et je suis sûre, même si je ne peux pas le prouver bien sûr, qu’Anne est à côté de moi, qu’elle m’aide et qu’elle me guide.
Le livre est dédié à l’historienne norvégienne Liv Helene Willumsen. Pouvez-vous nous parler de son travail ?
Elle a fait un travail remarquable notamment en exhumant les archives des procès. Par ailleurs, elle fait le lien avec l’Ecosse car elle est aussi une spécialiste des chasses aux « sorcières » dans ce pays. Or si la démonologie est introduite en Norvège, c’est précisément parce qu’elle est amenée par un écossais, John Cunningham, déjà cité. Pour mémoire, la démonologie est une arme idéologique pensée à l’origine par le pouvoir religieux catholique mais qui a ensuite très largement essaimé, qui a pour objectif d’expliquer que tous les malheurs du monde viennent de l’hérésie des « sorcières ». Quand John Cunningham arrive en Norvège, il voit des « sorcières » partout. C’est chez lui une véritable obsession. Une centaine de personnes, sur les 3 000 que compte cet immense territoire, sont exécutées, ce qui correspond à un des plus hauts taux d’exécution en Europe si on se réfère à la population globale. Les travaux de Liv Helene sont à l’origine de la construction du Mémorial. Liv Helene est le cœur vibrant de celui-ci, elle en a apporté la matière vive. Une seconde femme est essentielle à ma compréhension du sujet. Il s’agit de la philosophe Silvia Federici. C’est elle qui a rédigé l’introduction de la première partie de Féminicides. Une histoire mondiale consacrée aux chasses aux « sorcières ». J’avais été impressionnée par la lecture de son Caliban et la sorcière quelques années plus tôt.
Pouvez-vous, en conclusion, revenir sur le défi formel que représentait l’écriture de Les Filles au-Diable ?
Je ne suis pas une historienne des chasses aux « sorcières » mais le compagnonnage intellectuel que j’évoquais à l’instant a conforté mes convictions. En retournant aux sources, il est saisissant de constater que les démonologues eux-mêmes disent que cette question est sexo-spécifique : elle concerne les femmes parce que les hommes en sont protégés, les hommes ont été faits à l’image de Dieu, pas les femmes. Dans l’histoire des chasses aux « sorcières », plus de 80% des morts sont des mortes. Continuer à dire que c’est un point de détail est proprement sidérant. L’expliquer et l’incarner dans un destin particulier nécessitait de produire un livre hybride où la poésie, encore une fois, aurait une place de choix. On y retrouve Emily Dickinson, Susanna Chavez Castillo, poétesse mexicaine exécutée en 2011, Louise Michel, Monique Vittig avec un passage des Guérillères… Je voulais faire entendre toutes les formes d’expression de résistance des femmes. Les Filles-au-Diable éclaire, de la pire manière, la violence féminicidaire exercée contre nous depuis toujours mais elle démontre aussi la façon dont nous y avons toujours fait face, en résistant.
Anne-Sophie Barreau
Christelle Taraud est historienne, senior lecturer à NYU Paris et membre associée du Centre d’histoire du XIXe siècle des universités Paris-I et Paris-IV. Spécialiste des questions de genre et de sexualité ainsi que de la violence féminicidaire dans un contexte global, elle a notamment publié Amour interdit. Prostitution, marginalité et colonialisme. Maghreb (1830-1962) (Payot, 2012) et dirigé Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022)
Crédit photo ouverture : AFP
27.02.2026 à 16:43

« C’est plus qu’une déstabilisation pour Conspiracy Watch, c’est un discrédit radical pour eux. » Si Conspiracy Watch traque les théories du complot à la loupe, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, invite courtoisement à inverser la focale. À l’heure des nouvelles révélations sur le dossier Epstein, l’affaire prend des proportions vertigineuses. Un scandale de pédocriminalité international est retracé peu à peu à travers les plus de trois millions de documents publiés en vrac par la justice états-unienne (DOJ) le 30 janvier dernier : les « Epstein Files ». Mais progressivement, le débat en France s’est transformé en un face-à-face entre les « conspirationnistes » et ceux qui s’auto-proclament garants de la vérité.
Pour Fabrice Epelboin, les « chasseurs de conspis » se retrouveraient en grande difficulté. « Epstein leur pose un problème fondamental, esquisse l’ex enseignant à Sciences Po. Il s’agit d’un trafic pédophile, dans un cercle restreint qui constitue en lui-même un grand complot : ce sont des e-mails dans un petit monde qui vit hors des cadres. » Il plaisante : « Cela ne dit évidemment pas que la terre est plate. Mais désormais, cela va quand même être compliqué de qualifier les gens de complotistes. »
C’est effectivement le désarroi pour le site web Conspiracy Watch (CW), dont la ligne éditoriale se concentre sur la dénonciation des théories conspirationnistes. Derrière ses lunettes rectangulaires, Rudy Reichstadt, le directeur, regarde son nombril et, contre toute évidence, s’empresse d’écrire que les dernières révélations de l’affaire Epstein annoncent « la défaite des complotistes ». À l’en croire, de longue date ceux-ci « prennent leurs désirs pour des réalités. »

Corruption, trafics sexuels, copinages douteux, complaisances médiatiques, failles juridiques ? Circulez, pontifie Reichstadt, il n’y a rien à voir. « La fragilité de leur argumentation, ils la compensent par l’esbroufe, l’agitation, des heures de palabres, de commentaires sur des moitiés de faits mélangés à des spéculations pures et simples qu’ils présentent comme des évidences », peut-on notamment lire sous la plume du fondateur de Conspiracy Watch, le lundi 9 février.
Pour justifier son propos, le récit est appuyé jusqu’à la caricature. Après une pique à Jean-Luc Mélenchon, Rudy Reichstadt explique avec pédagogie qu’il y aurait en réalité deux affaires : celle d’Epstein, indéniablement colossale, et celle des “complotistes”. Les documents révélés alimenteraient ainsi une « panique morale et une soif de revanche » chez les théoriciens du complot qui finiraient par « intoxiquer une partie du public ». Ces révélations, et les réactions indignées qu’elles ont suscitées, ont pourtant provoqué une cascade de démissions à travers le monde, et fait les gros titres de la presse internationale.
Trois jours après la consultation des correspondances issues de la boîte mail de Jeffrey Epstein, Mediapart dévoilait les nombreux liens financiers entre le multimillionnaire et l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, ainsi que sa fille Caroline. Après le scandale, Jack Lang a démissionné de l’Institut du monde arabe. Cinq jours plus tôt, sa fille avait quitté son poste de déléguée générale du Syndicat de la production indépendante. Plus encore, en novembre 2025, avant même les publications du DOJ, c’est Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton et ex-président de l’université Harvard, qui annonçait à son tour son retrait de la vie publique après la révélation de courriels échangés avec Epstein. Il a définitivement été poussé à la démission de son poste d’enseignant ce mercredi 25 février.
Et les ramifications de l’affaire s’étendent largement au-delà de la France et des États-Unis. Outre-Manche, une photographie glaçante de l’ambassadeur Peter Mandelson, en sous-vêtements aux côtés d’une femme, a fait vaciller le gouvernement britannique. Morgan McSweeney, conseiller du Premier ministre, Keir Starmer, a renoncé à ses fonctions pour avoir soutenu la nomination de l’ambassadeur à Washington. Le Premier ministre a, lui aussi, failli tomber. Et puis, une fois encore la royauté britannique se voit rattrapée par le scandale. L’ex-Prince Andrew a été arrêté le 19 février pour soupçons de « faute dans l’exercice de fonctions officielles », avant d’être relâché après une journée de garde à vue. Il avait déjà été déchu de son titre et de ses prérogatives royales, après la publication du livre posthume de Virginia Roberts Giuffre, Nobody’s Girl, dans lequel elle l’accuse de trois viols.

Si la simple mention du nom d’une personne dans les dossiers n’implique pas nécessairement d’acte criminel, les documents rendus publics montrent de nombreux liens entre Jeffrey Epstein et certaines personnalités qui ont au mieux minimisé, et au pire nié, l’existence de tels rapports. Ariane de Rothschild (patronne de la banque Edmond de Rothschild), Donald Trump (président des Etats-Unis), Bill Gates (fondateur de Microsoft), Olivier Colom (ex-conseiller de Nicolas Sarkozy), ou encore Ofer Rafaeli (dirigeant d’une agence de mannequin). Mais aussi Noam Chomsky (intellectuel) et Bill Clinton (ancien président des États-unis) se voient impliqués pour avoir conseillé ou entretenu des relations privées avec l’homme, à des titres divers. Et les révélations se poursuivent.
Bien que Conspiracy Watch précise ne traiter que des théories du complot liées aux affaires et non des affaires elles-mêmes, la légèreté de certains discours surprennent face à la réalité inquiétante des faits. Non content de réduire la portée cruciale de ces dossiers, envisagés comme des munitions pour la complosphère, Rudy Reichstadt a refusé, le 3 février dernier, d’employer le terme « victimes » pour désigner les femmes mentionnées dans les Epstein Files, dont des images et des données personnelles ont été publiées accidentellement. Les faits se déroulent au milieu de son émission Les Déconspirateurs. « Tu parlais tout à l’heure de victimes, rebondit ce dernier, interpellant Tristan Mendès France, son binôme à CW. Et de poursuivre dans sa lancée : « Moi, pour être tout à fait précis je parlerai de plaignante parce que le statut de victime est avéré au terme d’une enquête et d’une vérité judiciaire ».

Un scrupule bien étonnant quand on sait que Jeffrey Epstein a été condamné par la justice en 2008 pour « sollicitation de prostitution d’une mineure et pour proxénétisme (procurement of minors for prostitution, NDLR) », puis à nouveau arrêté et incarcéré en juillet 2019 pour « trafic sexuel de mineures et complot en vue de trafic sexuel (sex trafficking of minors and conspiracy to commit sex trafficking of minors, NDLR). » De même que son ancienne compagne Ghislaine Maxwell, reconnue coupable en 2022 de « complicité de trafic sexuel de mineures » et condamnée à vingt ans de prison.
Des victimes ont bien été reconnues par le département de la justice états-unienne, dont le nombre est estimé par ses soins à mille : « De nombreuses victimes ont été abusées par EPSTEIN à plusieurs reprises par la suite (many victims were abused by EPSTEIN on multiple subsequent occasions, NDLR). » Mis en cause sur les réseaux sociaux, Rudy Reichstadt s’est justifié sur son compte X une semaine après les faits, expliquant que si cela était à refaire, il préciserait « qu’il y a des victimes avérées et des victimes présumées », mais que dans les documents publiés, on ne peut pas exclure la présence “d’affabulations”.
Même dans les médias mainstream, la position des traqueurs de conspirateurs devient intenable. Lors de l’émission du 5 février 2026 de C ce soir, sur France 5, Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme elle aussi, s’indigne des propos de Tristan Mendès France, qui vient tout juste de décrire une « folie planétaire » et un « chaos informationnel ». Sidérée, elle s’interpose. « On est quand même en face d’une affaire qui est patente de réalité matérielle, rappelle-t-elle en élevant la voix. L’anti-conspirationnisme ne peut pas se contenter de dire “il faut faire attention aux théories du complot” quand on a une affaire aussi scandaleuse devant les yeux ».
De son côté Virginie Vilar, grand reporter à Complément d’enquête, co-autrice du documentaire Les derniers mystères de l’affaire Epstein, diffusé en janvier 2025, utilise ce soir-là, son expérience journalistique personnelle comme cas d’école. L’enquête diffusée présentait plusieurs éléments remettant en question la thèse officielle du suicide de l’homme (l’un des faits les plus remis en question par les « complotistes »). En 2019, il avait été retrouvé dans sa cellule, pendu avec un drap. Le documentaire détaille notamment les fractures du cou, jugées incompatibles avec une pendaison, selon un célèbre médecin légiste, la panne des caméras survenue, ainsi que l’absence de participation des gardiens aux rondes cette nuit-là. Il inclut également le témoignage du frère d’Epstein, qui a rapidement douté du constat officiel du suicide. « Quelque part je suis venue valider les thèses complotistes », témoigne Virginie Vilar dans l’émission.

De l’autre côté de l’Atlantique, plusieurs grands médias comme CBS News, ou Wired interrogent plus que jamais le constat officiel. Et ici aussi en France, ces interrogations sont relayées : “Affaire Epstein : « Il a été assassiné »… Le frère du milliardaire accuse le gouvernement américain” (20 Minutes); “Affaire Epstein : Mort mystérieuse, secrets d’Etat et liens troubles” (France Inter); “Jeffrey Epstein s’est-il vraiment suicidé ?” (C dans l’air).
Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université Paris-Cité, lui, ne s’exprime pas dans l’émission sur les théories entourant la mort d’Epstein. Effectivement, chez Conspiracy Watch, le doute semble proscrit. « Un assassinat maquillé en suicide ?, interrogeait Rudy Reischach récemment dans Les Déconspirateurs. Bah on n’a pas la preuve de ça. Jusqu’à preuve du contraire, il s’est suicidé ». CW n’acceptait pas plus de nuance en 2025 : « Comme Conspiracy Watch le pronostiquait dès l’annonce du décès de l’homme d’affaires américain, ceux qui, depuis le départ, ont décidé de croire à un assassinat plutôt qu’à un suicide n’en démordront pas : quoi qu’il advienne, ils ne changeront pas d’avis. » Ni en 2019, lorsque Tristan Mendès France commentait pour le Parisien : « Des milliardaires, des politiques de premier plan, en gros les puissants du monde, et des soirées orgiaques. C’est le cœur nucléaire de la fantasmagorie. » A ceci près que tout cela ressemble étrangement à la stricte réalité.
Décidément, ils conspuent les conspis sans répit pour convaincre le public que le multimillionnaire s’est bien donné la mort… puisque deux jours après, le 13 août 2019, un nouvel article « Mort de Jeffrey Epstein : résister à l’intimidation complotiste » était publié sur CW. Vraisemblablement convaincu, ce dernier s’ouvre sur une tirade bureaucratique : « Compte tenu des éléments dont nous disposons à ce jour, rien ne devrait empêcher de dire que Jeffrey Epstein s’est probablement suicidé dans sa cellule. » Avant d’affirmer : « Si de nouveaux éléments infirmant cette conclusion venaient à être rendus publics, l’auteur de ces lignes serait le premier à se raviser. » Ces déclarations seront complétées le 15 août, assurant que la fracture du défunt est observée « aussi bien chez les victimes de strangulation que dans les cas de suicide par pendaison ».

Une argumentation pour le moins orientée. Il convient de rappeler que, le célèbre médecin légiste Michael Baden, fort de plus de 20 000 autopsies, a été particulièrement troublé par celle de Jeffrey Epstein. Sur un millier de pendaisons recensées dans les prisons de New York, il n’aurait, paraît-il, jamais rencontré de cas comparable. Les « trois fractures des os du cou » lui font dire que ce décès « ressemble plus à un homicide qu’à un suicide », dit-il dans « Complément d’Enquête ». Selon lui, elles correspondraient plutôt à un meurtre par strangulation, avec les mains, un lien, une corde ou un drap.
Se gargarisant, d’assurer « un travail d’information et de veille critique sans équivalent », qu’est-ce qui peut bien donner à ces experts auto-proclamés tant d’aplomb et de visibilité ? Piloté depuis 2014 par l’association « l’Observatoire du conspirationnisme », Conspiracy Watch jouit d’un financement étatique et privé particulièrement favorable pour une petite structure comprenant une poignée de salariés. A minima, 230 000 euros leur sont versés chaque année, renouvelés automatiquement, comme il l’a ébruité lors d’une commission au Sénat en mai 2023. La moitié provient de fonds publics, l’autre de soutiens privés.
Nous avons toutefois recensé une somme légèrement plus élevée, autour de 280 000 euros par an : 60 000 euros de la CIPDR (via le Fonds Marianne depuis 2021), 70 000 euros de la DILCRAH et 150 000 euros issus de fonds privés de la FMS (Fondation pour la Mémoire de la Shoah). Une estimation sur laquelle s’est penchée Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, notamment lors du fiasco du Fonds Marianne. « Ça n’est pas anodin, c’est un business idéologique », affirme-t-elle.
Contactés, les membres de CW n’ont pas donné suite à notre demande de vérification de ces sommes.
Rudy Reichstadt et son homologue se sont en tout cas imposés en béni-oui-oui privilégiés du gouvernement : qu’il s’agisse d’un rapport commandé par Emmanuel Macron en 2022 pour une commission sur « Les Lumières à l’ère numérique » (présidée par Gérald Bronner, avec Rachel Kahn, Jean Garrigues, et autres personnalités), ou d’un échange avec le conseil national du numérique sur le complotisme en 2021.
Dans les médias dominants, ce sont des heures d’antennes et des colonnes entières qui leur sont allouées. Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France animent ainsi leur propre émission de podcast sur France Info, intitulée Complorama, qui compte désormais une centaine d’épisodes, sans compter les nombreux tapis rouges qui leur sont déroulés dans Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, France Culture, BFM, Le JDD, L’Est Républicain, La Tribune, liste non exhaustive. Une telle mansuétude politico-médiatique interroge alors même que ledit expert en conspirationnisme, Rudy Reichstadt, ne possède aucun diplôme académique de chercheur et dispense une information pour le moins orientée. Qui sait, peut-être Bernard-Henri Lévy lui a-t-il soufflé la Règle du Jeu ?
Louison Lecourt
Encadré
« Quand tu regardes ce que fait Rudy Reichstadt, tu te rends compte que le mot complotisme ne s’applique qu’aux opposants d’Emmanuel Macron », constate Amélie Ismaïli, interrogée par QG. « Extrême droite », « extrême gauche », « LFI », « Jean-Luc Mélenchon », « islamisme » : autant de sujets sempiternellement abordés par Rudy Reichstadt sur ses réseaux sociaux, quand il ne s’emploie pas à débunker les théories complotistes visant le couple Macron.
Il l’assume. Le danger ce sont les extrêmes. « Il y a là une cécité préoccupante de la presse hexagonale qui produit souvent un travail de vigilance aussi utile que précieux sur l’extrême droite tout en cultivant une fâcheuse tendance à « oublier » de faire le même boulot sur l’extrême gauche. » peut-on lire dans l’une de ses publications X.
À cet oubli supposé, Rudy Reichstadt essaie de remédier en émettant fréquemment des critiques à l’égard de l’Humanité, de Blast, du Monde Diplomatique, ou de notre média QG. Les rédactions de gauche sont dans sa ligne de mire, souvent accusées de « complotisme« .
Dédaigneux, sinon amusant, puisque le site de Conspiracy Watch ne peut se vanter d’avoir échappé à la diffusion d’une théorie relevant du conspirationnisme, sans jamais présenter d’excuses. Celui-ci a été épinglé pour l’affaire du RussiaGate (théorie d’une ingérence du Kremlin lors des élections présidentielles aux Etats-Unis de 2017), une série d’allégation mensongères venue du journalisme mainstream, comme l’a notamment documenté l’observatoire des médias français Acrimed, à la suite de grands titres de presse américains comme Harper’s, Politico ou encore du journaliste Glenn Greenwald.
Pour Amélie Ismaïli, les sujets traités par Conspiracy Watch ne doivent rien au hasard : « C’est véritablement une stratégie de communication, qui sert à la fois leur business monétaire et idéologique, et qui va permettre de discréditer tout récit en désaccord avec certains lobbies ». La journaliste regrette la manière dont cette étiquette « complotiste » nuit considérablement à la production de l’information. « Conspiracy Watch a tendance à mettre tout le monde dans le même panier. Toute personne critique ou méfiante envers nos institutions, y compris certains journalistes, est jugée de la même manière que ceux qui défendent des théories farfelues », alerte-t-elle. Le spécialiste des médias sociaux, Fabrice Epelboin, voit lui aussi dans l’anti-complotisme un instrument pour discréditer tout adversaire : « Les internautes l’ont compris, alors ils reprennent le rôle de contre-pouvoir, car les médias et les institutions ont montré leurs failles avec l’affaire Epstein. » Est-ce à dire que Conspiracy Watch n’a pas convaincu grand monde ?
Le Monde Diplomatique pourrait, quoi qu’il en soit, les attendre au tournant. Ils avaient dénoncé la méthodologie biaisée d’un sondage de l’Ifop en 2017 sur l’étendue du complotisme en France, commandé par… Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès, proche du proche du Parti Socialiste. Et de constater : « Son site (Conspiracy watch) relève davantage du blog collectif que d’un quelconque “observatoire” » Fact-checking ? C’est plutôt « la police de l’information » que retiendra Benoît Bréville au téléphone, le directeur de la rédaction du Diplo.
Louison Lecourt
27.02.2026 à 00:19

Aude Lancelin a reçu François Asselineau, président de l’UPR, qui plaide depuis de nombreuses années pour la sortie de la France de l’UE, de l’euro et de l’OTAN. Candidat à la présidentielle 2017, et déjà engagé dans la perspective d’une candidature en 2027, il est la figure politique française la plus suivie sur YouTube, aux côtés de Jean-Luc Mélenchon.
Au menu : affaire Epstein, présidentielle 2027 et climat délétère dans les médias et dans tout le pays, après la mort de Quentin Deranque, jeune militant de droite, lynché par des membres de la Jeune Garde, ligue antifasciste liée à LFI par l’intermédiaire du député Raphaël Arnault.
À un an d’une présidentielle décisive, certains réclament la dissolution de LFI. Le débat public se durcit dans une France que d’aucuns décrivent comme « l’homme malade » de l’Europe, tandis que les médias dominants préparent le terrain à une prise de pouvoir du RN.