Le Blog de Corinne Morel-Darleux

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29.09.2022 à 12:12

Nostalgie de l’inexploré

Corinne Morel Darleux

Ma dernière chronique parue dans le magazine Imagine (numéro de juillet-aout 2022). C’est un gouffre vertigineux qui vient d’être découvert, dissimulé depuis toujours à nos yeux, dans une région montagneuse du sud de la Chine aux paysages sertis de grottes et de rivières. Une « fosse céleste », nommée tiankeng en mandarin. Une doline gigantesque de deux-cents …
Texte intégral (894 mots)

Ma dernière chronique parue dans le magazine Imagine (numéro de juillet-aout 2022).

C’est un gouffre vertigineux qui vient d’être découvert, dissimulé depuis toujours à nos yeux, dans une région montagneuse du sud de la Chine aux paysages sertis de grottes et de rivières. Une « fosse céleste », nommée tiankeng en mandarin. Une doline gigantesque de deux-cents mètres de profondeur, bien loin des légères dépressions – de maigres creux en comparaison – que l’on trouve sur le Vercors.

Là, au Guangxi, l’érosion du calcaire et l’infiltration de l’eau ont creusé la roche karstique pendant des millénaires jusqu’à former une véritable vallée inexplorée de près de cinq hectares. Un micro-climat s’y est développé et une forêt vierge en a émergé. Les plantes d’ombres qui en tapissent le sol montent jusqu’à hauteur d’épaules. Les arbres partent à l’assaut du ciel, tendus vers la lumière, et culminent à quarante mètres. Comme dans le récit fantastique de Jules Verne « Voyage au centre de la Terre », qui mettait en scène une mer souterraine peuplée de poissons jamais vus ailleurs, les scientifiques imaginent déjà y découvrir des espèces inconnues.

C’est une brèche lumineuse dans la tristesse d’un monde clos où l’inexploré n’a plus cours. Où chaque petit coin de rivière est révélé sur Instagram, où l’uniformisation véhiculée par le soft-power, les marques et les franchises, gomme l’étrangeté de l’ailleurs et où chaque lieu ressemble furieusement à celui que l’on vient de quitter. Soudain quelque chose existe là où il n’y avait rien et, alors que tout semblait s’éteindre, ressurgit la beauté.

Cette surprise m’a fait bondir le cœur. Je lis qu’elle n’a pourtant rien d’exceptionnel en Chine, où c’est la trentième grotte de ce type à être découverte. Mais cette information, qui devrait venir diminuer la première et ternir l’émerveillement, n’en atténue pas la portée. Dans mon esprit, elle tient toujours du prodige et me saisit comme ce lever de Soleil sur la Lune que décrit Victor Hugo dans « Le promontoire du songe » : « Par aventure, on rencontre un télescope, et cette lune, on la voit, et cette figure de l’inattendu surgit devant vous, et vous vous trouvez face à face dans l’ombre avec cette mappemonde de l’Ignoré. »

Enfant, je tenais cette mappemonde de l’ignoré dans ma main. Je ne sais plus d’où je la tenais, cette grande pièce de monnaie argentée. Les signes de valeur monétaire et les profils présidentiels y avaient été remplacés par des continents, de vastes océans et des créatures imaginaires, comme sur les anciennes cartes marines peuplées de dragons et de sirènes. J’en garde le souvenir de longs voyages immobiles. A côté de minuscules gommes parfumées, de sifflets en plastique et de miniatures glanées dans les tirettes à surprises, c’était la plus belle pièce de ma collection.

Dans un article de la Revue géographique de Lyon paru en 1956, le Vercors est décrit comme un grand bloc calcaire karstique parcouru de dolines, d’accès difficile, avec des « crêtes culminant à plus de 2300 mètres » et un enneigement très long. En l’espace d’une vie, le Vercors est devenu familier, la neige ne fait plus qu’en blanchir les sommets et il est désormais parcouru de motos, de parcours touristiques et de rallyes. La terre inconnue n’est plus. Et j’ai perdu ma pièce argentée. Imaginer qu’il reste des dolines géantes inexplorées en Chine est une vraie consolation.

J’ai remis sur le haut de ma pile à lire le roman d’Edmond Hamilton intitulé « La vallée magique ». Et décidé, pour la millième fois, de revoir le merveilleux « Lost Horizons » de Frank Capra.

*

Illustrations et photographies : chensiyuan, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons et « Lost Horizons » de Capra

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Corinne Morel Darleux

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27.09.2022 à 11:54

Chronique d’Automne

Corinne Morel Darleux

Nouvelle chronique pour Reporterre, publiée le 23 septembre. C’est presque devenu un lieu commun de l’écrire, l’été 2022 aura été déroutant pour beaucoup de monde. Les canicules, sécheresse et incendies en France auront sans doute provoqué un choc émotionnel, dont nul ne peut toutefois prédire s’il en résultera une prise de conscience, la vraie, celle …
Texte intégral (1522 mots)

Nouvelle chronique pour Reporterre, publiée le 23 septembre.

C’est presque devenu un lieu commun de l’écrire, l’été 2022 aura été déroutant pour beaucoup de monde. Les canicules, sécheresse et incendies en France auront sans doute provoqué un choc émotionnel, dont nul ne peut toutefois prédire s’il en résultera une prise de conscience, la vraie, celle qui relie le cerveau aux tripes en faisant clairement percuter que nos vies ne seront plus jamais les mêmes.

J’ai moi-même passé quinze jours en apnée, pendant que 380 hectares du Vercors partaient en fumée. La chaleur était suffocante. Je m’étais installée au frais dans la grange ouverte et plongée dans l’ambiance victorienne des sœurs Brontë, dans une tentative désespérée de changer d’époque. Incapable de me concentrer, je n’arrivais qu’à scruter le bal des hélicoptères, inquiète et meurtrie, sans réussir à me sortir de l’esprit que quinze années de militantisme et de combats atterrissaient là, dans cet incendie aux portes de chez moi. L’issue aurait pu être plus dramatique et cela a été bien pire à d’autres endroits, il n’empêche. Les herbes du jardin grillées, la fumée piquant les yeux, la fuite des animaux, l’épuisement des pompiers, le vertige et l’effroi… Le soir, l’air avait une odeur de cendre mouillée.

Et pourtant, l’été a passé et l’automne qui arrive semble vouloir en recouvrir les stigmates. Les feuilles roussies avant l’heure, si angoissantes durant l’été, arborent une teinte dorée désormais en phase avec la saison. Il redevient, fin septembre, logique de voir le débit des rivières diminué. Les pluies de la fin de l’été ont même reverdi les jardins brûlés et donnent des airs de printemps au potager. Mes fleurs de capucine, stoppées net au début de l’été, fleurissent enfin. Les concombres qui étaient restés en dormance se réveillent et se mettent à s’enrouler comme des lianes

Bien sûr, on ne peut que se réjouir de la capacité des éléments à se remettre et la forêt a maintes fois fait la démonstration de sa capacité à revivre après le feu. La romancière Jean Hegland, avec qui j’ai beaucoup correspondu cet été, a témoigné de la manière dont la forêt où elle vivait, ravagée par les incendies en Californie, renaît peu à peu. J’avais beau être convaincue cet été, assommée par l’étendue du désastre, que certains arbres étaient définitivement morts, nous n’en avons probablement pas perdu tant que ça. Pour cette fois. Car la répétition et l’intensification des extrêmes climatiques risque de mettre cette capacité à rude épreuve et l’élastique finira par nous claquer entre les doigts.

La faculté humaine à s’adapter à de nouvelles conditions d’existence est elle aussi spectaculaire. Le cerveau a ses propres mécanismes pour oublier au fur et à mesure la forme et les couleurs des paysages, les bourdonnements d’insectes et la nature de ses joies passées pour s’accoutumer à leur dégradation. Le corps lui-même, après un été caniculaire, se met à avoir froid à 25 °C. Or, si l’amnésie des sens sera peut-être un jour un facteur de quiétude mentale, elle représente une menace aujourd’hui. Celle d’oublier, comme ce fut le cas après la Roya [1] ou Fukushima, et de n’en tirer aucun enseignement.

Car après la canicule de 2003, la pandémie et les krachs boursiers, à quel moment a-t-on l’impression qu’une catastrophe provoque quelque changement que ce soitLe Japon redémarre ses réacteurs, les profits de Total explosent, Jancovici compare les dangers du nucléaire à ceux d’une sucrerie, l’Office national des forêts continue à être démantelée et le complexe agro-industriel n’a pas frémi d’un cil. À la Clusaz, une retenue collinaire de près de 150 000 mètres cube vient d’être reconnue d’« pour cracher du blanc sur des pistes de ski. À Sète, le maire s’accroche à son parking souterraindu béton sur le Vercors pour encenser ses «. Et le mondial de foot au Qatar n’a pas été annulé.

Tout se passe comme si chacun ressortait de ces crises raffermi dans ses convictions antérieures — qu’elles soient décroissantes ou technicistes. Tout indique que seule la contrainte des approvisionnements peut rendre les pouvoirs publics à la raison de la sobriété énergétique. Comme si nous ne savions que réagir dans l’urgence, sans jamais anticiper. Comme si l’éthique avait définitivement sombré.

Un sentiment d’implacable, comme jamais, m’a fait vaciller cet été. Comme nous nous le sommes écrit avec une amie chère, le temps des « que nous avons été est fini. Tout est là, documenté, entré de plain-pied sous nos yeux et dans nos vies, tout est dit. Il ne s’agit plus d’informer ou d’argumenter sur les faits mais de politiser la prise de conscience et de la transformer en action. Car ça ne fait que commencer.

Nos vies sont en train de changer irrémédiablement, du fait des contraintes induites par tous ces bouleversements. Cela devrait nous pousser à simplifier nos existences, à nous organiser collectivement pour réduire nos dépendances — notamment au numérique et à l’énergie, à discerner ce à quoi on est prêt à renoncer, ce dont on a besoin ou singulièrement envie, à arpenter le territoire où l’on vit, à arrêter tout pour faire un pas de côté, à lancer un grand plan national « comme j’en ai un temps caressé l’idée… Il y aurait tant de choses à faire, susceptibles de susciter de l’élan collectif, je le crois vraiment. Et j’enrage de nous en sentir si éloignés. Il faudrait être devin pour savoir de quel côté de la ligne de crête nous allons tomber, mais la chute est désormais certaine et nous allons avoir besoin de renforts et de relais, nous qui sommes bientôt à l’automne de nos vies et sur le pont depuis tant d’années…

Cet été, lors d’une mémorable semaine écoféministe, j’ai été sidérée par l’énergie et la beauté de mes jeunes compagnes. J’ai eu envie de penser à elles comme à autant de lucioles, une relève m’autorisant à m’éclipser sur la pointe des pieds. Et puis, en finissant de rédiger cette chronique, je suis tombée sur le témoignage de Marlowe Hood, journaliste de l’AFP couvrant les questions d’environnement depuis 2007. Il explique pourquoi il doit s’arrêter et tout y est.

L’automne devrait être la saison du ralentissement et de la préparation à l’hiver, une période où l’on se fait plus discrète et casanière, où le rougeoiement des feuilles redevient beau et le feu chaleureux. Mais qui sait de quoi celui-ci sera fait

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Corinne Morel Darleux

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11.09.2022 à 14:24

Fata Morgana

Corinne Morel Darleux

Petite série de textes « dans le sillage de Moitessier », à l’occasion de la Golden Globe Race. Quatrième volet. L’association Participe Futur et son voilier Alcyon font partie des très belles découvertes suscitées par « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce ». J’ai reçu un jour une lettre manuscrite de son Président Jacques Landron, qui a …
Texte intégral (1138 mots)

Petite série de textes « dans le sillage de Moitessier », à l’occasion de la Golden Globe Race. Quatrième volet.

L’association Participe Futur et son voilier Alcyon font partie des très belles découvertes suscitées par « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce ». J’ai reçu un jour une lettre manuscrite de son Président Jacques Landron, qui a navigué avec Bernard Moitessier et dispense encore des cours de navigation au sextant et tables de calcul à bord d’Alcyon. Recevoir ce courrier fut une grande fierté pour moi, je l’ai soigneusement conservé.

Comme me l’écrit Sylvie Loignon, co-fondatrice de l’association qui œuvre à ses côtés, « ce n’est pas un hasard si notre voilier Alcyon dispense l’éthique selon Bernard, la voile accessible au plus grand nombre, le contact direct du marin avec les éléments et la simplicité des manœuvres à bord. » Alcyon navigue pour la préservation des océans et leur biodiversité et Jacques Landron, me dit-elle encore, « ne cesse depuis 40 ans de mobiliser et de transmettre aux plus jeunes le respect des éléments qui nous entourent, et en particulier ceux de la mer. Le voilier Alcyon reste le laboratoire idéal de l’esprit d’équipe face aux adversités dans ce milieu immense que sont les océans suggérant la vie, le rêve, les rencontres et souvent l’humilité lorsque la mer devient hostile et capricieuse par les vents qui soufflent fort. »

Aussi, lorsqu’en avril 2022 ils m’ont demandé si j’accepterais de rédiger un texte de soutien à l’expédition Fata Morgana 2023, je n’ai pas hésité. Le voici. Il est également sur le site du projet Fata Morgana 2023 où vous trouverez plus d’informations. Et, si nous n’avons pas encore réussi à l’organiser, j’ai bon espoir de monter à bord avant le départ pour l’Arctique…

*

Texte de soutien à l’expédition Fata Morgana

Huit mois en mer, de Marseille jusqu’au plus grand fjord du monde, au Groenland… Que d’élan contenu dans cette seule phrase ! Sentez-vous la puissance de soulèvement de ces quelques mots, le cœur qui se gonfle et tempête, les poumons qui s’emballent d’air frais, la sensation grisante du vent, des poings serrés sur les cordes, le regard rincé et les lèvres salées ?

Je défie quiconque de rester insensible à cette évocation, et c’est pour moi déjà une raison en soi de soutenir l’expédition. Il n’y a pas tant de belles épopées modernes aujourd’hui, pour nous permettre encore de nous évader et nous emporter dans un tel tourbillon, même par substitution. Or qui n’a jamais rêvé de larguer les amarres et de goûter au tumulte des lames iodées en laissant loin derrière le fracas de nos sociétés étouffées de mercantilisme et de toxicité ? De préférer la conversation des mouettes au petit oiseau bleu des réseaux saturés, de mettre un coup de canif dans la toile des conventions, de faire un pas-de-côté, hors des parcours contraints et réglés…

Huit mois en mer, c’est la formidable aventure qui attend l’équipe de Fata Morgana. L’expédition scientifique s’est donné pour mission d’approfondir notre connaissance des milieux marins, des biotopes océaniques, des cétacés et de tout ce qui les menace dans nos activités, de les faire connaître dans toute leur beauté. Et, parce qu’on ne défend bien que ce qu’on a appris à aimer, d’ainsi mieux les protéger. Elle partira en mars 2023 à bord de l’Alcyon, un voilier conçu loin des affres de la course et de la modernité pour être en contact direct avec les éléments ; un ketch plein de légèreté, simple à manœuvrer, dans l’esprit de Bernard Moitessier.

L’Alcyon s’élancera tout juste 54 ans après le geste, si fort qu’il résonne encore, du grand marin. Son refus de parvenir et sa dignité, celle de renoncer à la compétition qui oppose et piétine, aux victoires insensées et aux honneurs empoisonnés. Après huit mois en mer, après avoir franchi les trois caps légendaires de Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn, Bernard Moitessier aurait pu gagner. Mais après des jours de conflits intérieurs sur le cap à tracer, il expédiera depuis son voilier, à l’aide d’un lance-pierre, ce message sur la passerelle d’un pétrolier : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. »

Nous ne sauverons pas le monde, du moins pas dans son entièreté et je ne sais pas ce qu’il en est de nos âmes, mais nous pouvons encore sauver notre dignité, cette marge humaine que défendait Romain Gary. Dans un quotidien dont il est souvent difficile de s’extraire, dans un flot d’absurdités qui laisse peu de place à l’émerveillement, la simple existence de cette expédition nous permettra de continuer à rêver, le sourire aux lèvres, et d’agir dans un élan renouvelé.

Fata Morgana, c’est le nom que les anciens ont donné au phénomène de mirage qui s observe en mer dans les latitudes arctiques et antarctiques. Un mirage qui doit s’entendre ici non comme une illusion qu’il faudrait alimenter mais comme l’utopie que permettent de tisser de nouveaux horizons et comme une éthique, celle du savoir partagé, de la simplicité et de l’action.

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09.09.2022 à 14:30

Expédition Escondida

Corinne Morel Darleux

Troisième volet d’une petite série de textes « dans le sillage de Moitessier », à l’occasion de la Golden Globe Race. Expédition : nom féminin. Action de faire partir quelqu’un, quelque chose, pour une destination.Escondida : 1- adjectif espagnol féminin qui signifie cachée. 2 – nom propre, celui de l’ile imaginaire, supposée secrète, de Corto Maltese dans …
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Troisième volet d’une petite série de textes « dans le sillage de Moitessier », à l’occasion de la Golden Globe Race.

Expédition : nom féminin. Action de faire partir quelqu’un, quelque chose, pour une destination.
Escondida : 1- adjectif espagnol féminin qui signifie cachée. 2 – nom propre, celui de l’ile imaginaire, supposée secrète, de Corto Maltese dans « la ballade de la mer salée ».

Voilà ce qu’on peut lire en ouverture du site consacré à l’expédition Escondida, née de la ténacité de Marie Margaux et d’Olivier Merbau, auteur, traducteur, navigateur et explorateur. Celui-ci m’écrivit en mars 2020 qu’il avait découvert et acheté « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » lors du week-end de la Longue Route 2018 au Bono, un hommage à Bernard Moitessier, 50 ans après le Golden Globe Challenge. Il m’écrivit également que c’était pour lui « le plus important de ceux publiés cette année ». J’étais folle de joie. Du Bono, où est enterré Moitessier, j’avais reçu quelques photos de ses proches et fidèles, qui m’avaient déjà incroyablement émue.

Puis Olivier Merbau me fit part de son projet Escondida… Une expédition qui se plaçait sous le haut patronage de Joshua (voir le premier texte de cette série, « Perpétuer l’esprit Moitessier »)  et du Snark (voir le second volet, « Réponse au grand Jack ») ne pouvait que m’enchanter ! De fil en aiguille, je me retrouvai marraine officielle de l’expédition, aux côtés du photographe Bruno Tréca, d’Yves Marre, marin aventurier membre de la Société des Explorateurs Français et de Patrice Franceschi, écrivain et capitaine de “La Boudeuse”, Président d’honneur de la Société des Explorateurs Français.

Depuis le covid est passé par là, qui a considérablement compliqué les choses pour l’explorateur solitaire et son petit voilier Argo, mais il ne renonce pas aisément. Vous pouvez en savoir plus là, sur le site de l’association.

07.09.2022 à 14:01

Réponse au grand Jack

Corinne Morel Darleux

Petite série de textes « dans le sillage de Moitessier », à l’occasion de la Golden Globe Race. Le premier, paru dans Voiles et Voiliers, est ici. En octobre 2020, j’étais l’invitée du festival Terre et Lettres de la Rochelle, dont je suis depuis devenue une afficionada (rendez-vous le 25 septembre !). J’y rencontrai au port Joshua, …
Texte intégral (1841 mots)

Petite série de textes « dans le sillage de Moitessier », à l’occasion de la Golden Globe Race. Le premier, paru dans Voiles et Voiliers, est ici.
En octobre 2020, j’étais l’invitée du festival Terre et Lettres de la Rochelle, dont je suis depuis devenue une afficionada (rendez-vous le 25 septembre !). J’y rencontrai au port Joshua, le voilier de Bernard Moitessier, des proches du marin mythique et le Vice Commodore du Yacht Club Classique de la Rochelle, qui avait fait partie pendant plusieurs années de l’équipage qui faisait régater Joshua. Celui-ci, en charge de la culture, avait initié une longue série de réponses « au grand Jack »… Jack London, qui publia en 1912 un texte sur les joies de la plaisance, dans lequel il répondait à la question « qu’est-ce qu’un marin ? » Je me suis pliée avec joie à l’exercice, après les auteurs et autrices David Vann – dont j’ai relu récemment le beau et troublant « Sukkwan Island », Catherine Poulain, Isabelle Autissier, Jim Lynch, Bjorn Larsson ou encore Hugo Verlomme. Mon texte a été publié dans la revue du YCC en 2021, le voici.

*

Réponse « au grand Jack » de Corinne Morel Darleux, le 7 décembre 2020.

« Je suis né il y a bien longtemps et ai été élevé avant l’ère du moteur à explosion. En conséquence, je suis d’une autre époque. » Jack London, Joies de la plaisance (1912)

Au début des années 80, petite écolière parisienne, je déménageai avec mes parents des quartiers périphériques vers un arrondissement chic. Les petites filles m’examinèrent des pieds à la tête et, ne reconnaissant aucune des marques d’appartenance à leur monde, m’ignorèrent superbement. Je me mis à jouer au foot avec les garçons dans la cour de récréation. De là naquit sans doute mon aversion pour la rivalité ostentatoire.

Cette année là, je fis une autre découverte qui scella probablement quant à elle mon goût pour la mer et les mots. Notre maître de CM2 était un homme généreux, il a gardé dans mon souvenir cet air d’instituteur de campagne égaré à la capitale. Il nous fit découvrir l’œuvre de Marcel Pagnol en nous collant entre les mains Le temps des secrets avec pour consigne de le lire en soulignant chaque mot qui ne nous était pas familier. Nous devions en chercher la signification dans le dictionnaire (on avait alors encore ces épais volumes de papier sur des étagères) et la recopier. Naturellement, je pestai. Nous pestâmes tous. J’étais déjà une lectrice passionnée, ce n’est pas cette perspective qui me gênait. Mais ces arrêts incessants, de bastide en papet, entres deux bartavelles et une fourche en bois d’alisier, hachaient le récit et finissaient par briser l’élan qui nous faisait courir à travers la garrigue. Néanmoins je m’appliquai à tenir la consigne et chaque nom d’oiseau, chaque trouvaille du patois provençal fut décortiquée et, ainsi apprivoisée, vint élargir notre vocabulaire.

Je retrouve aujourd’hui dans les écrits de marins le plaisir de ce langage « technique », non au sens artificiel du terme mais en ce qu’il désigne une chose et une seule, dans une justesse unique. Je me suis en revanche affranchie du devoir d’en chercher la définition précise. J’ai ainsi lu La longue route de Bernard Moitessier sans me soucier de comprendre tous les termes de navigation employés. Je n’en avais nul besoin pour vivre avec lui. Au contraire, cet univers lexical, par son étrangeté même, me semblait ajouter du charme à l’exploration et au récit. Car pour une profane non-navigatrice, l’évasion que procure un carnet de bord tient tout autant aux mers traversées et aux caps franchis qu’aux termes inédits. On ressent confusément qu’ils ont un sens précis, voire vital par gros temps ou en cas d’avarie mais, confortablement rivée au sol dans sa lecture, on peut se contenter de se laisser bercer par leur sonorité.

Certains poètes défendent ainsi le droit au rythme, au-delà de la signification : sur le sens des mots ils privilégient la scansion, la musique des chuintantes, des occlusives orales sourdes et du staccato. Quand on lit Joies de la plaisance de Jack London, c’est effectivement une certaine poétique marine qui s’élève des onomatopéens sloop, wharf, rouf, une mélodie qui accompagne les évocateurs balancine de grand-voile, gaillards d’avant et toron d’effiloche, et nul besoin de savoir situer les ris, guindeau, palan, dalots, câblots, daviers, rabans, rail de fargue et capot de la baille à mouillage pour accompagner le grand Jack dans son bonheur à naviguer sur un petit bateau.

C’est aussi ce maître d’école parisien qui m’a fait découvrir la mer. Pas celle qui vous lèche gentiment les pieds sur une plage de Méditerranée mais celle qui vous roule, vous submerge, déborde et vous envoie dessaler. Nous étions partis en classe de mer sur l’île de Noirmoutier, dans un centre muni de quelques Optimist sur la plage des Dames et… d’une essoreuse à chaussettes. Il s’agissait de deux rouleaux munis d’une manivelle sur le côté, solidement accrochés au mur, que nous faisions tourner après y avoir glissé nos linges détrempés. La mémoire a ceci de curieux que c’est une des choses dont aujourd’hui je me souviens le mieux. Indéfectiblement accrochée à une grande sensation iodée, celle « du sel dans la moelle des os », rugueuse et glacée. Et pourtant, sans être allée jusqu’au « sang jaillissant sous les ongles », comme je comprends Jack London mariant épuisement et plaisir. Le souvenir en reste charmé : « le goût du sel ne s’oublie jamais ».

1982, 1906, 1888. Trois jeunesses si différentes, à presque un siècle d’écart… A l’époque du Temps des secrets et de Noirmoutier, dans mon école parisienne, nous avions entre neuf et dix ans. Marcel Pagnol lui était âgé de onze ans au moment de son grand amour avec la demoiselle Cassignol et de l’entrée au lycée. Jack London, qui écrira plus tard « A douze ans, j’ai entendu l’appel de la mer », enchaînait déjà à cet âge les petits boulots dans la baie de San Francisco. Vendeur de journaux, ramasseur de quilles dans un bowling, balayeur de jardins publics, livreur de glace… Ce sont ces travaux qui lui permettront se s’acheter, pour soixante dollars, son premier bateau. En homme conscient de sa classe sociale, Jack London sait les rapports de force qui traversent la société. Est-ce cette précarité subie – puis dominée – qui lui fait sentir, mieux que d’autres « bien nés », la valeur de la simplicité et de l’autonomie ? Ses mots ne cachent pas en tout cas combien de fierté il éprouve à avoir lui-même « taillé dans la forêt » le bateau avec lequel il descendit le Yukon jusqu’à la mer de Behring, ou sa sympathie respectueuse pour la connaissance vernaculaire des pêcheurs japonais. Pas plus qu’ils ne dissimulent son mépris pour les « marins au long cours d’aujourd’hui » qui ne savent plus naviguer, ni pour la monotonie des énormes navires charbonniers. Car Jack London est tout autant marin qu’aventurier.

Je le dis sans ambage, je ne sais pas ce qu’est un marin. J’ai trop peu navigué pour ça. Mais je sais reconnaître qui porte sincèrement les valeurs de dignité et de simplicité. J’aime à penser qu’il existe à travers le temps une sorte de confrérie des adeptes du s’alléger pour mieux avancer et du coup d’Opinel qui libère, comme celui de Bernard Moitessier et sa femme Françoise sectionnant les traînards qui freinaient leur voilier Joshua en pleine tempête, en 1966 – un geste qui les a probablement sauvés. Je me reconnais dans qui peste légitimement contre la folie du monde moderne, l’accumulation matérielle qui détruit nos écosystèmes et la sophistication technologique qui nous aliène en nous rendant littéralement incapables. J’éprouve enfin une immense sympathie pour qui abandonne la course pour gagner le Pacifique sans drame au fond de soi comme Bernard Moitessier expliquant « J’avais envie d’aller là où les choses sont simples » ou qui, rentrant de mer, choisit, comme le fit London, la quiétude d’une fertile vallée.

Plaider la virtuosité contre la performance est hélas une valeur qui dévisse dans nos sociétés. Et j’ai en conséquence moi aussi trop souvent la sensation d’être d’une autre époque, avec l’urgence chevillée au corps de faire entendre au monde entier, face à un hubris déchaîné, que, comme le rappelle Jack London, quand le vent monte il faut réduire la toile.

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