
09.02.2026 à 01:56

Avec le soutien du gouvernement turc et l’aval des gouvernements étatsunien et européens, l’armée syrienne encercle les communautés autonomes du Rojava, cherchant à les intégrer de force à l’État syrien. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) du Rojava ont signé un traité de paix acceptant cette intégration, mais l’issue reste incertaine.
À la fin de l’année 2024, les forces insurgées soutenues par la Turquie sont entrées dans Damas, renversant ainsi le régime de Bachar al-Assad. Leur chef, Ahmed al-Sharaa, connu sous le nom de guerre Abu Mohammad al-Julani, est devenu président de la Syrie. Au cours de l’année suivante, le nouveau gouvernement syrien s’est efforcé de s’attirer les faveurs des puissances impériales du monde entier, y compris du régime de Donald Trump, afin de consolider son pouvoir sur le pays.
Le 6 janvier 2026, le gouvernement de transition syrien a lancé une offensive en coordination avec les forces paramilitaires djihadistes contre le quartier kurde de Sheikh Maqsood dans la ville d’Alep. Les FDS se sont retirées le 10 janvier, emmenant avec elles un grand nombre de réfugié·e·s déplacé·e·s.
Trois jours plus tard, le gouvernement syrien a attaqué l’ensemble du Rojava. Le 18 janvier, le président syrien Ahmed al-Sharaa a annoncé un accord de cessez-le-feu avec les FDS, mais les combats ont immédiatement repris. Le Rojava était menacé d’une guerre d’extermination totale, avec notamment la possibilité d’une nouvelle invasion de l’armée turque. Le 20 janvier, les FDS ont accepté le cessez-le-feu stipulant que la région serait subordonnée au gouvernement syrien de Damas et que les FDS seraient intégrées à l’armée syrienne. Hier, ce cessez-le-feu a été prolongé, mais à l’heure actuelle, certaines parties du Rojava restent assiégées.
Bien que les partisans de l’État affirment qu’un gouvernement fort et centralisé est nécessaire pour prévenir le « chaos » et les violences ethniques, nous pouvons constater qu’en Syrie, c’est tout le contraire qui se produit : ceux qui cherchent à centraliser le pouvoir étatique entre leurs mains utilisent les violences ethniques comme moyen d’y parvenir. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’une tentative d’unification d’un pays sous un gouvernement centralisé coïncide avec une campagne de nettoyage ethnique.
Nous présentons ici une déclaration d’anarchistes américain·e·s, chinois·es et russes qui se sont battu·e·s pour défendre le Rojava expliquant ce que ces derniers développements signifient pour l’avenir. Pour plus d’informations sur l’histoire de ce conflit, tu peux commencer ici. Tu peux suivre les mises à jour des anarchistes présent·e·s au Rojava ici.
Carte de la région au 26 janvier 2026, après le cessez-le-feu.
En 2012, alors que le régime de Bachar al-Assad commençait à perdre le contrôle du pays au début de la révolution syrienne, les groupes kurdes qui s’organisaient clandestinement depuis des décennies ont saisi l’occasion pour combler le vide politique, étendant leurs structures autonomes afin de défendre leur peuple. Au cours des années qui ont suivi, la révolution au Rojava est devenue une force multiethnique composée, entre autres, de communautés arabes, kurdes, syriaques, assyriennes, arméniennes, yézidies et turkmènes. Au fil des combats, la force combinée de ces communautés au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) a permis de libérer une grande partie du territoire des mains de l’État islamique d’Irak et de Syrie (EI/Daesh) et d’autres factions fondamentalistes, apportant une sécurité, une stabilité et une autonomie relatives, conformément aux principes du confédéralisme démocratique proposés par le mouvement de libération kurde et son leader emprisonné Abdullah Öcalan.
L’administration autonome du Rojava a démontré qu’il existe une alternative au règne des dynasties autocratiques et des théocraties brutales au Moyen-Orient. Pourtant, la révolution a de nombreux ennemis, dont le plus important est l’État turc colonialiste dirigé par le néo-ottoman Recep Tayyip Erdoğan. Afin de saper l’autodétermination kurde, l’État turc soutient depuis longtemps des groupes fondamentalistes en Syrie, hébergeant Hayat Tahrir al-Cham (HTS), affilié à Al-Qaïda, cultivant une force fantoche au sein de l’Armée nationale syrienne (ANS) et facilitant les flux d’argent, de personnel et d’armes vers l’État islamique (EI/Daesh).
Cependant, la Turquie n’est pas la seule puissance géopolitique à avoir cherché à établir son hégémonie dans le nord-est de la Syrie. La France a colonisé la Syrie au début du XXème siècle ; le Royaume-Uni a joué un rôle important en divisant la population du Kurdistan en quatre nations. Plus tard, à partir des années 1990, le gouvernement des États-Unis a mené pendant une génération entière des guerres dans l’Irak voisin, déstabilisant considérablement toute la région et contribuant à la montée en puissance de groupes fondamentalistes sunnites tels qu’Al-Qaïda. L’État russe a soutenu le régime d’Assad sur les plans militaire, économique et politique ; Vladimir Poutine a été le principal garant de son existence face au soulèvement populaire qui a donné lieu à la révolution syrienne. En collaboration avec ses homologues à Washington, DC, Poutine établit actuellement des liens militaires et économiques avec le nouveau régime syrien, l’aidant ainsi à consolider son maintien à la tête du pouvoir. La famille de Donald Trump entretient des relations commerciales étroites avec la Qatar et les intérêts stratégiques de son administration coïncident largement avec ceux de l’axe géopolitique sunnite mondial impliquant le gouvernement turc et les États du Golfe, surtout en ce qui concerne l’Iran.
À bien des égards, les mouvements fondamentalistes tels qu’Al-Qaïda et Daesh sont une conséquence de l’instabilité que diverses puissances étrangères ont infligée à l’ensemble de la région. Malgré leur rhétorique sur la « guerre contre le terrorisme », ces empires ont semé la guerre, la terreur et d’énormes souffrances sur ces terres.
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Pris dans la lutte pour la domination sur la région entre les puissances concurrentes étatsuniennes, russes, turques, israéliennes et iraniennes, le projet révolutionnaire autonome du Rojava n’a jamais eu d’avenir dans les plans d’aucun empire ou État-nation.
En 2018 et 2019, l’armée turque et son mandataire syrien, l’ANS, ont occupé les territoires d’Afrin et de Serekaniye, purgeant immédiatement ces zones de leur population kurde autochtone. Suite à l’effondrement rapide du régime d’Assad en 2024, le gouvernement de transition syrien (STG) dirigé par le HTS cherche désormais à imposer sa bannière du nationalisme arabe sunnite et du sectarisme sur tous les territoires de la Syrie. La nouvelle armée syrienne a avancé avec brutalité, dans le but de détruire les acquis les plus importants de la révolution au Rojava : la libération des femmes et la coexistence relativement pacifique et l’autonomie de tous les groupes ethniques. Il existe des centaines de vidéos et de photos qui témoignent des crimes commis par les soldats du gouvernement de transition lors de leur avancée en 2025 et 2026. En janvier 2026, beaucoup d’entre eux se sont filmés en train de mutiler les corps de combattantes et de couper leurs tresses pour en faire des trophées.
La plupart des territoires que la révolution avait libérés du contrôle de Daesh sont aujourd’hui retombés entre les mains des fascistes théocratiques : Manbij, Tabqa, Raqqa, Deir ez-Zor, Shaddadi. En tant qu’internationalistes, nous avons participé à la libération d’une grande partie de ces territoires, en combattant aux côtés de nos ami·e·s arabes et kurdes. Beaucoup de nos camarades ont sacrifié leur vie pour la révolution dans ces régions. Il est douloureux de voir ces acquis réduits à néant.
Les gouvernements occidentaux ont donné le feu vert à Damas pour soumettre le Rojava à la menace d’une guerre d’extermination. Ils sont tout aussi responsable de la situation que la Turquie et le STG. Oui, la coalition militaire occidentale a joué un rôle dans la lutte contre Daesh ; son soutien a été déterminant dans la défense de Kobané en 2014 et la libération de Raqqa en 2017. Cela rend leur trahison envers les FDS d’autant plus instructive : ils sont prêts à utiliser le peuple kurde comme chair à canon, mais ils préféreraient voir un nettoyage ethnique au Rojava plutôt qu’une expérience multiethnique et égalitaire qui échappe au contrôle des États-nations.
Les chefs de ces gouvernements se sont empressés de serrer la main d’Abu Mohammad al-Julani après l’arrivée du HTS à Damas, qui l’a propulsé au pouvoir. Alors que ces gouvernements déclarent vouloir collaborer avec le nouveau gouvernement syrien pour lutter contre Daesh, les partisans et sympathisants de l’EI sont présents dans les rangs du STG, arborant leurs drapeaux.
Les promesses d’Abu Mohammad al-Julani de protéger les minorités se sont révélées mensongères. Tout d’abord, les forces d’Abu Mohammad al-Julani se sont rendues à l’ouest pour massacrer les Alaouites. Ensuite, elles se sont dirigées vers le sud pour décimer les Druzes. Puis, avec la bénédiction des gouvernements turc, étatsunien, français et israélien, elles ont poussé vers l’est pour attaquer les Kurdes et les autres communautés qui osent défendre le projet commun d’une société multiethnique et multiconfessionnelle.
Pour empêcher le gouvernement syrien de fabriquer le récit selon lequel les Kurdes occuperaient des terres arabes et feraient la guerre au peuple arabe, les FDS se sont retirées dans les zones à majorité kurde, où elles ont réussi à stopper l’avancée des forces gouvernementales. Grâce à une résistance farouche, elles ont réussi à bloquer le plan initial visant à anéantir physiquement le Rojava, forçant Damas à revenir à la table des négociations. Mais le cessez-le-feu actuel est fragile, les mesures visant à intégrer le Rojava dans l’État syrien sont vagues, et il reste à voir dans quelle mesure le gouvernement syrien honorera ses promesses.
L’armée syrienne n’a toujours pas levé le siège de Kobané. Des centaines de milliers de personnes déplacées ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.
En tant qu’internationalistes, nous condamnons les gouvernements étatsunien, russe et européens. Cette trahison n’est que la dernière d’une longue liste des crimes contre l’humanité. Il est clair pour nous que tous les États-nations fonctionnent sans éthique ni moralité. La machine étatique n’a aucune humanité et les personnes qui dirigent ce système ont également perdu la leur. L’extraction du pétrole et des ressources, les routes commerciales, les sphères d’influence et l’hégémonie politique et militaire sont le langage et les principes de l’empire. Selon la logique impériale, cette dernière trahison envers le peuple kurde par le gouvernement étatsunien ne constitue qu’un simple changement de politique, peu importe le nombre de victimes qu’elle fera.
Alors que les forces ennemies assiègent Kobané et jettent à nouveau leur dévolu sur Heseke, Til Temir et Qamişlo, nous restons déterminé·e·s à défendre la révolution. Seul le temps nous dira si le cessez-le-feu actuel tiendra. Chaque fois que les FDS ont rejeté les conditions inacceptables que Damas cherche à leur imposer, les forces du STG en profitent pour lancer une campagne de terreur contre la population tout en rejetant la responsabilité sur les FDS. Pourtant, davantage de représentation symbolique des Kurdes et des autres communautés au sein du gouvernement syrien et de la société en général ne résoudra rien. Tant que l’islam fondamentaliste, la violence sectaire et la politique de centralisation continueront de guider le régime d’Abu Mohammad al-Julani, il n’y aura pas de paix durable en Syrie.
Cette crise a mis en lumière les principaux objectifs du mouvement au Rojava : défendre les personnes qui y vivent, résoudre les conflits par des moyens politiques plutôt que militaires, permettre aux gens de s’organiser comme iels l’entendent. Toutes ces valeurs restent intactes, même si les FDS et l’administration autonome du Rojava ont été contraintes d’accepter un traité de paix aux conditions défavorables.
En réponse à cet accord, certaines personnes en dehors du Rojava présentent la révolution comme vaincue, tandis que d’autres d’entre nous restent sur leurs positions défensives autour du Rojava, les fusils à la main, toujours prêt·e·s à empêcher l’ennemi d’avancer. Les révolutions ne sont pas vaincues par des décisions imposées d’en haut ; elles sont déterminées par ce que les gens ordinaires décident de faire, même dans les conditions les plus défavorables. Quoi qu’il arrive, nous continuerons à nous battre pour cette révolution, aux côtés de celle-ci et en son sein. Il s’agit d’un revers, mais ce n’est pas la fin de l’histoire.
Tant que nous serons en mesure de nous organiser avec les personnes qui nous entourent, d’offrir un espace aux camarades internationalistes, de poursuivre l’éducation et la formation collectives, de faire avancer la cause d’une société autonome coexistant dans la diversité et exerçant la liberté des femmes, nous continuerons à faire tout cela. L’accord avec Damas peut nous obliger à mener ces activités différemment, mais il ne nous arrêtera pas. Il ne sera pas facile de mettre fin à ce qui a commencé ici.
Nous appelons toutes et tous les anarchistes, socialistes, antifascistes et internationalistes à rester engagé·e·s dans la défense de la révolution au Rojava et des communautés qui en font partie, quelle que soit l’issue des négociations entre les responsables des FDS et le gouvernement syrien.
La préservation du pouvoir et de l’autonomie des peuples dans des contrées lointaines commence avant tout chez toi, en particulier dans les pays qui sont des acteurs puissants de la politique internationale. Nous avons humblement tiré les leçons de la révolution au Rojava : de ses formes d’organisation, de son esprit révolutionnaire, de la disposition des participant·e·s à se sacrifier et de leur courage face à des ennemis puissants. Nous comprenons que nos armes et nos corps seuls ne peuvent rivaliser avec les machines de guerres de l’empire et des États-nations modernes. Pour contrer un tel ennemi, il faudra une guerre populaire révolutionnaire mondiale.
Sans des changements fondamentaux dans l’ordre international, le Rojava et toutes les révolutions sociales et les mouvements de libération seront toujours à la merci des grandes puissances. Elles tireront profit de nos expériences quand cela leur conviendra, puis nous abandonneront et nous écraseront lorsque nous ne leur serons plus utiles. La seule façon de neutraliser cette menace est de s’engager dans la coopération et l’organisation internationalistes, en unissant nos luttes à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, la défense du Rojava est un front et un point central de ces efforts.
Pour apporter une aide concrète et immédiate, tu peux faire un don à des projets tels que Heyva Sor, Riseup4Rojava et Tekoşîna Anarşîst, et sensibiliser le public à la situation critique que connait le Rojava via les réseaux sociaux, des communiqués de presse, la distribution de zines et de livres, et la projection de films.
Dans le cadre d’une stratégie organisationnelle à plus long terme, nous pouvons relier la lutte kurde à d’autres fronts engagés dans des luttes parallèles. Aux États-Unis, la violence raciste perpétrée par l’ICE pour faire avancer la kleptocratie de Trump reflète la stratégie d’Abu Mohammad al-Julani, qui a attribué des postes gouvernementaux et militaires aux djihadistes qui commettent des massacres afin d’intégrer par la force les communautés minoritaires dans une « Syrie unifiée ». En plus de diffuser des informations et des récits, nous devons également relier les besoins concrets des gens aux idées politiques sur la manière dont nous pouvons y répondre ensemble, en créant des réseaux et des groupes de soutien mutuel capables de mettre en relation des personnes d’horizons différents. Enfin, même si la politique électorale ne sera jamais un vecteur de changement fondamental, il est possible, dans certains endroits, de faire pression sur les politiciens pour qu’ils ne se rendent pas complices du nettoyage ethnique qui a lieu au Rojava ou ailleurs.
Nous écrivons en tant qu’internationalistes anarchistes issu·e·s des trois empires les plus puissants de notre époque : les États-Unis, la Russie et la Chine. Sur une planète qui se précipite vers une catastrophe écologique et une troisième guerre mondiale, nous cherchons à transcender les lignes de fracture géopolitiques et les dichotomies politiques répressives afin de nous unir dans la lutte contre nos oppresseurs. Si nous voulons instaurer un nouveau système mondial fondé sur l’autonomie, la justice et la pluralité sociale, le système actuel des États-nations, de l’exploitation économique et du patriarcat doit être démantelé. On nous parle de guerres entre empires, mais partout où nous regardons, nous ne voyons que des guerres de toutes formes et de toutes sortes contre les peuples. La chute des empires doit donc venir de l’intérieur, du peuple, grâce à notre initiative auto-organisée.
Avec nos salutations révolutionnaires et notre respect.
Les habitant·e·s du Rojava ont célébré le Newroz.
Tekoşîna Anarşîst – Le site Internet d’une organisation anarchiste révolutionnaire active dans le nord-est de la Syrie
08.02.2026 à 00:59

Le 18 décembre 2025, la police a expulsé le centre social historique Askatasuna à Turin, qui était squatté depuis 1996. Après une première manifestation convoquée immédiatement après l’expulsion, un appel a été lancé pour une deuxième grande manifestation le 31 janvier.
Les journaux rapportent que 50,000 personnes ont pris la rue. Sur Corso Regina Margherita, la rue où se trouvait le centre social, les affrontements avec la police ont duré pendant plusieurs heures. Un véhicule blindé a prit feu; des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux montrant un policier qui, laissé seul, a été frappé par des manifestants. De manière générale, la marche a été caractérisée par des confrontations d’une intensité plutôt rare en Italie ces temps-ci.
Quelque chose est en train de changer dans le paysage italien. Le mouvement pro-palestinien a explosé en solidarité avec la flottille qui a pris la mer pour Gaza à l’automne 2025 a rassemblé des millions de personnes dans les rues, y compris une nouvelle génération qui n’avait jamais participé auparavant à des actions directes. Les événements qui se sont déroulés à Turin au cours du mois dernier montrent que cette phase n’est pas terminée. Alors que l’autoritarisme gagne du terrain à travers le monde, nous voyons également les signes d’une colère ingouvernable parmi la population.
Nous présentons ici, une réflexion sur la manifestation du 31 janvier qui est récemment parue en italien.
Le 31 janvier a été plusieurs choses à la fois. Un cortège massif et transversal, la recomposition tardive des différentes pièces d’une gauche antagoniste en crise, écrasée entre l’avancée de la droite réactionnaire et l’imbécillité politique absolue du front progressiste, un dernier souffle de la longue expérience des centres sociaux qui touche désormais à sa fin. Dernier souffle d’une trajectoire qui a certainement connu l’une de ses expressions les plus conflictuelles à travers le centre social turinois, mais qui semble depuis longtemps prise dans une parabole de déclin inexorable. Nous n’écrivons pas ces lignes pour nous en prendre aux vestiges de cette entité que l’on appelle le Mouvement, pour en souligner les limites ou les erreurs. Nous tenons plutôt à dire clairement ce que nous avons vu le 31, au-delà du déroulement prévisible d’un défilé national des centres sociaux, de la gauche traditionelle, de cette partie de la société qui s’est rassemblée autour de la bataille pour la défense de la Sumud Flottilla.
Dans les rues de Turin, il y avait des milliers de jeunes qui n’appartiennent à aucun collectif, structure ou groupe militant. Il y avait des jeunes d’à peine vingt ans ou parfois moins, qui, à la fin du Corso San Maurizio, à l’approche du tournant vers les barrages policiers, se sont équipés, ont formé avec détermination un blackblock et se sont préparés à se battre. Ils ont attaqué la police, ont résisté aux charges, les ont repoussées en avançant et en reculant, mètre par mètre, pendant deux bonnes heures. Ce ne sont pas des choses que l’on voit tous les jours. Ces camarades gravitent dans le monde de la politique radicale, ils sont peut-être descendus dans la rue pour la première fois lors des manifestations pour la Palestine, et ont ressenti un appel irrésistible à venir à Turin.
Pourquoi ? Dans de nombreux cas, il s’agit de personnes qui, pour des raisons d’âge, n’ont même pas vécu personnellement l’histoire de l’Askatasuna ou d’un autre centre social, mais qui ont néanmoins répondu à un appel qui n’est pas celui de l’opposition au gouvernement, d’un discours politique précis sur l’économie de guerre ou les coupes dans les services publics, mais à la promesse d’une explosion de colère, d’une révolte, d’un événement qui renverse les rapports de force au moins pour la durée d’une journée.
On ressort transformé de l’expérience de l’affrontement et ouvert à de nouvelles possibilités : ce que la politique de mouvement peut faire, c’est laisser le champ libre pour que ces possibilités prennent corps et espace
Il faut cesser d’avoir honte d’exister. Les fascistes expriment leurs idées avec une virulence effrénée, ils sont à l’offensive dans tous les domaines et sous toutes les latitudes. De l’autre côté, la gauche est l’expression la plus pure d’un moralisme impuissant qui constitue l’autre face des régressions fascistes, celle qui, pendant des décennies, leur a cédé du terrain, par lâcheté et stupidité, préparant ainsi leur victoire. Mais la gauche ne se contente pas d’être vaincue, elle veut entraîner tous les autres dans son amour morbide pour la défaite et l’impuissance. C’est pourquoi, au premier signe de colère et de révolte, elle se livre à des condamnations hystériques et incohérentes : soit elle occulte la réalité du soulèvement, soit elle lance des anathèmes furieux. Face à ce bombardement de mensonges, il faut conserver un peu de lucidité.
Celleux qui sont descendus dans la rue ne sont pas des victimes de la violence policière, qui est une réalité constante et brutale, mais ont courageusement décidé d’affronter cette violence, de s’y préparer, de la renvoyer à l’expéditeur autant que possible. Essayons de rendre sa dignité à cette conduite, celle de la rébellion manifeste, qui est l’acte politique par excellence, dont tout découle. Les raisons de l’émeute sont innombrables : elles s’accumulent au travail, dans la rue, en famille, à l’université, lors d’un contrôle d’identité. Elles résident dans les conditions insupportables que nous vivons tous les jours, dans un avenir catastrophique qui est cyniquement imposé aux nouvelles générations. Sur le Corso Regina, les affrontements ont commencé avant même que les premières lignes du cortège, protégées par des boucliers et des casques, ne soient arrivées. Beaucoup, pour faire un clin d’œil à la gauche, joueront la carte du victimisme, souligneront la violence de la police dans la rue, iront jusqu’à déformer les faits en racontant qu’un cortège sans défense a été soudainement et sans raison chargé à froid par les forces de l’ordre.
Pour qui était présents, tout cela ne peut que paraître ridicule. Ce que nous avons ressenti en voyant les CRS de dos, regardant leurs véhicules en flammes, ne peut être représenté dans la célébration de la défaite, et ne peut peut-être être représenté du tout. De la volonté de réagir et de l’intensité de l’émeute peut naître une puissance politique à la hauteur du présent.
Maintenant, ils parlent de lui et écrivent sur lui, le psychologue, le sociologue, l’imbécile. Et ils parlent de lui et écrivent sur lui, mais il reste toujours clandestin.
—G. Manfredi, “Dagli appennini alle bande”
Le silence est menaçant, c’est une étrangeté qui s’accumule, qui ne donne aucun signe compréhensible, et qui finit par exploser […] Ils veulent nous faire parler. Mais nous n’avons rien à dire dans leurs lieux délégués. Leur politique, leur culture, sont des auto-dénonciations. Nous gardons le silence. Silence menaçant de l’étrangeté, de l’absentéisme, du refus, de l’appropriation spontanée, latence d’une nouvelle explosion qui se prépare.
—Collettivo A/Traverso, Alice è il diavolo
Il n’est pas possible de combler le fossé entre celleux qui manifestaient de manière offensive dans la rue et celleux qui, appartenant au monde de l’opinion publique, de la culture et de la classe politique, ont simplement fait preuve d’impuissance, de servilité et de démence (sénile). L’altérité de l’expérience des premiers, face à la lâcheté des seconds, est trop profonde pour qu’il puisse y avoir une quelconque compréhension, inutile d’essayer de débattre, les justifications tourneraient en rond. Ce n’est pas la même langue, et ce n’est pas non plus la même réalité. Ce qui exaspère terriblement le monde progressiste d’un establishment qui n’a plus aucun crédit moral, intellectuel, ni même un sens banal de la décence, c’est le refus de cette génération de dialoguer, de se comprendre, de gaspiller des mots inutiles. Il s’agit d’un silence menaçant qui caractérise les mouvements subversifs, de manière cyclique, depuis longtemps, mais qui revient aujourd’hui avec force. Une opacité et un silence menaçants qui font sauter la machine neutralisante du réformisme, la livrant à sa nature fasciste, la contraignant à embrasser ouvertement les tons hystériques de la pire rhétorique policière : matraques, ordre, condamnations unanimes et sainte inquisition.
Mais comment parler à qui permet un génocide retransmis en direct à la télévision, à qui nit l’évidence de l’effondrement éthique et existentiel, avant même biophysique, de cette civilisation, et recouvre d’un vernis coloré un désastre qui s’aggrave chaque jour davantage ? Comment parler à celleux qui falsifient le sens des mots jusqu’à le faire disparaître complètement ? La vérité, c’est que cette société n’a rien à offrir et que, avant tout, elle n’a aucun sens à offrir qui rende la vie digne, elle n’a aucune ressource subjective autre que la rapacité, le privilège, le nihilisme le plus immoral et le plus lâche. Alors, il vaut mieux que vous ne compreniez pas le mélange d’affection, d’émotions, de solidarité et de force collective qui se dégage d’une journée comme celle du 31. Continuez à broder dessus des récits invraisemblables et des classifications tellement stupides que vous êtes les seuls à pouvoir y croire. Nous essaierons toujours d’être ailleurs que là où vous nous cherchez.
« L’effort visant à nous identifier selon les logiques éprouvées de deux siècles de contre-révolution se retourne de manière risible et ignoble contre ceux qui voudraient nous emprisonner dans une formule, afin de nous livrer plus facilement aux murs de la prison. »
—Puzz, “Provocazione” (1974)
Si les tentatives maladroites de la presse, de la politique et des intellectuels autoproclamés de comptoir tendent toutes à donner un profil, à désigner un responsable des affrontements, profitons de leur stupidité et préservons l’opacité que cela nous garantit. Les journalistes et les commentateurs divers vont se creuser les quelques neurones qu’ils ont dans la tête pour tenter de « comprendre ces jeunes », d’« isoler les violents du reste du cortège » ou de se lancer dans des interprétations périmées et indigestes de la psychologie des foules. Nous serons également pris en étau entre qui tentera de nous coller des étiquettes tout aussi agaçantes et, surtout, issues de la même façon de comprendre le monde : « dans la rue, il y avait le grand front contre le gouvernement Meloni », « voici enfin apparaître le nouveau et véritable sujet politique (après les Maranzas,1, la génération Z, les écologistes, la convergence des luttes, les travailleurs du savoir, les travailleurs de la logistique, les jeunes, les précaires…) », tonneront-ils du haut de leurs immeubles occupés qui sentent le vieux.
Peu importe que ce travail laborieux et ridicule de profilage vise à réprimer, enfermer et diaboliser, ou bien à comprendre les raisons, expliquer, récupérer et – pourquoi pas ? – soigner. Rejetons-le. Celleux qui se révoltent font partie d’un peuple qui manque, d’une puissance anonyme et inclassable qui ne se définira que par la stratégie politique et la cohérence éthique que nous serons capables d’organiser. Quand et comment, cela ne regarde que nous.
Quelques amis se parlent, des petits groupes se créent et deviennent anonymes. La police est attaquée bien avant que les casques et les boucliers n’arrivent à proximité des premiers camions. Pendant deux heures, les attaques se poursuivent par groupes, on se déplace, on essaie de contourner les obstacles, de prendre l’ennemi par surprise. Une dynamique inhabituelle dans ce pays, mais qui s’est déjà produite à d’autres occasions. On pourrait même presque affirmer que lorsque quelque chose se produit, c’est toujours sous cette forme. Des bandes apparaissent et disparaissent, nous les avons vues dans l’autonomie post-68, à Gênes au début de ce millénaire [lors des manifestations violentes contre le sommet du G8 en 2001], puis encore le 15 octobre, 2011 à Rome et sur les places contre le confinement. Plus le temps passe, plus les bandes restent orphelines d’une tradition politique lourde comme un boulet, fille de ce mouvement ouvrier vaincu il y a déjà 50 ans, qui rend le terrain après les charges semblable à des sables mouvants. Pour certains, c’est un deuil, un malheur tombé du ciel pendant la marche glorieuse et séculaire vers le socialisme, pour nous, c’est de l’air pur.
Alors que l’avenue centrale du Corso Regina était bondée, les rues latérales dégagées offraient des perspectives d’attaque intéressantes. D’un point de vue tactique, il y a certainement beaucoup à améliorer. Mais peu importe, le temps joue en notre faveur. Nous apprendrons de nos erreurs.
« Il y avait des Français, des Espagnols et des Grecs ». « Les violents viennent de toute l’Europe ». Pour beaucoup de politiciens et de journalistes, l’un des points centraux de l’affaire est précisément celui-ci : la présence de non-Italiens dans les manifestations. Un mélange confus de théories du complot (les infiltrés) et de délires sur des modèles organisationnels paramilitaires, utilisé pour expliquer une réalité somme toute assez simple. L’accumulation d’expériences issues des cycles de soulèvements passés, à travers le monde, contribue spontanément à tisser un réseau de contacts et d’amitiés qui dépasse les frontières nationales. Est-ce si étrange ? L’une des récriminations les plus courantes à l’encontre des protagonistes des émeutes est qu’ils cherchent un exutoire éphémère et instinctif à leurs frustrations existentielles, sans se soucier de construire une perspective politique.
Mais la possibilité que de tels moments se transforment en une force politique solide et durable dépend précisément de la sédimentation stratégique des expériences, des relations et des techniques. Le fait que l’internationalisme soit devenu, même pour la gauche, un mot tabou ou une accusation criminalisante, n’est qu’un autre signe de son état de sclérose avancée. Il serait ridicule de dénoncer la catastrophe en cours si l’on n’a pas l’ambition de s’organiser en tant que force mondiale.
Nous vivons une époque historique marquée par une contre-révolution effrénée. Après une longue série de soulèvements et d’insurrections qui ont secoué le monde à plusieurs reprises, au moins jusqu’en 2019, le spectacle qui s’offre à nous est plutôt désolant. Une soumission absolue de la gauche à l’agenda du capitalisme cybernétique et ultralibéral, agrémentée d’un mépris ostentatoire envers quiconque ne se plie pas aux raisons du progrès, du marché ou de la raison démocratique, a inexorablement préparé la victoire sans appel de la pire droite fasciste. Le mépris pour le retard et l’irrationalité pour qui se révolte, qu’il s’agisse d’automobilistes avec un gilet jaune, d’agriculteurs ou de réfractaires à la surveillance sanitaire, a été un ingrédient décisif dans la préparation de cette victoire. À tel point que la droite, aujourd’hui au pouvoir, a réussi, au fil des décennies, à se draper dans les couleurs de l’alternative, de la contestation, s’appropriant même le mot « révolution ».
À force de vouloir incarner le front du Bien et de l’Ordre, la gauche est seule responsable des dérives fascistes actuelles et de leur renforcement constant. Mais ce n’est pas tout : l’appel à se rassembler dans un camp antifasciste bien aligné et raisonnable, au nom de la lutte contre la peste brune et le danger autoritaire, alimente encore plus un cercle vicieux dans lequel la gauche et la droite se soutiennent mutuellement dans leur fonction contre-révolutionnaire.
Ce n’est pas un phénomène historique inédit : la droite avance avec arrogance, la gauche exprime sa nature conformiste dans la défense de l’ordre et la normalisation institutionnelle. Il en résulte que tout discours politique qui souhaite intervenir dans la sphère publique, pris dans cette machine contre-révolutionnaire, est immédiatement écrasé, rendu incompréhensible. Ou bien il est réabsorbé dans l’un des deux pôles. En ce sens, les formes de guérilla urbaine, attaquées de tous côtés et de toutes parts, sont un geste qui sert à montrer en surface la solidarité évidente entre toutes les composantes de la machine gouvernementale et propagandiste, entre toutes les versions de la sphère publique. En mettant en lumière la fausse alternative entre fascistes et progressistes, que les manifestations pour la Palestine n’avaient que partiellement mise en évidence, les révoltes montrent la possibilité d’une opposition politique effective, de pratiques et de comportements qui, bien qu’encore embryonnaires, libèrent l’espace pour quelque chose de mieux. Quelque chose de plus sérieux et de plus enthousiasmant, que nous nous obstinons à appeler possibilité révolutionnaire.
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Nous avons dit que la gauche a construit le consensus des fascistes pendant des décennies. Nous sommes maintenant confrontés à une situation paradoxale où ces personnages désignent les attaques contre la police et les troubles dans la rue comme une faveur objective à la répression, qu’ils soutiennent eux-mêmes haut et fort. Inutile de gaspiller notre salive pour répondre à ces misérables. Nous soulignons simplement quelques constantes historiques qui sont évidentes pour quiconque n’est pas complètement aveuglé. En 2020, à la suite du meurtre de George Floyd, nous avons assisté à une explosion de violence qui a secoué la ville de Minneapolis et les États-Unis de Trump. Cela a conduit à l’incendie de commissariats, de véhicules de police, à des attaques et à des pillages généralisés. Le monde démocratique et progressiste, en Amérique et sous toutes les latitudes, s’est empressé de faire passer pour un « mouvement pacifique » ce qui, selon tous les témoignages crédibles, était en fait un mouvement insurrectionnel. Neutralisation, suppression et répression s’équilibrent dans l’entreprise visant à effacer la possibilité subversive qui se profile dans ces moments-là.
Le résultat politique de l’annulation et la récupération de la révolte est aujourd’hui sous les yeux de tous. La masquer sous le couvert d’une opposition pacifique n’a pas empêché le trumpisme de revenir avec encore plus de force : domestiquer la rupture est non seulement contre-productif, mais aussi dangereux. Cependant, les événements de 2020 n’ont pas été inutiles, car il est assez clair que le souvenir de la révolte n’est pas étranger aux formes de résistance qui apparaissent aujourd’hui contre l’occupation militaire de nombreuses villes et les rafles fascistes de l’ICE. À Minneapolis même, le scénario de guerre civile, de plus en plus manifeste, a déjà conduit à plusieurs meurtres de sang-froid. Les personnes qui ont empêché les arrestations en première ligne, en essayant d’entraver les opérations de police et en enfreignant la loi, ont donné l’exemple d’une résistance courageuse et efficace. Dans un contexte de durcissement de la violence répressive et de la réaction, il est d’autant plus évident que le chœur démocratique ne sert à rien.
Nous laissons au lecteur deux questions : celleux qui descendent dans les rues de Minneapolis au péril de leur vie ressemblent-ils davantage aux jeunes gens qui ont eu le courage d’affronter la police à Turin, ou aux commentateurs bien-pensants qui les condamnent depuis chez eux ? Si le réseau d’organisation et de solidarité qui se structure autour des émeutes, au lieu de céder au chantage d’un retour à la normale, perfectionnait ses moyens et s’organisait pour durer, sommes-nous sûrs qu’un processus de transformation plus radical et plus profond serait une option si absurde ? Pour notre part, nous savons que lorsque le fascisme a connu des revers, c’était précisément lorsque les révoltes ont éclaté, tandis que lorsque la gauche est intervenue, le fascisme a triomphé. Weimar docet. [En référence à la république qui prévalait avant l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne.] Dans l’histoire comme aujourd’hui, le contraire de la droite n’est pas la gauche, mais la révolution
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Bien sûr, les infiltrés existent, les groupes révolutionnaires en ont découvert et expulsé à maintes reprises et on pourrait citer de nombreux exemples. En aucun cas, il est vraiment décourageant de le répéter, les « infiltrés » ne peuvent déterminer l’issue d’un manifestation, se regrouper par centaines avec une disposition claire et évidente à l’affrontement, prendre naturellement les premières lignes et contraindre, grâce à des instruments de contrôle psychique très sophistiqués, le reste de la manifestation à les suivre, à les soutenir, à ne pas abandonner la place. C’était évident en 2001 à Gênes, ça l’était en 2011 à Rome, ça l’est en 2026 à Turin. D’ailleurs, le 31 janvier a été l’une de ces occasions où le décalage entre celleux qui ont pratiqué l’affrontement en personne et le reste des manifestants était minime, presque personne n’a fui, presque tout le monde a compris les raisons de ce qui se passait. Qui pense que de telles dynamiques sont imputables à l’infiltration a le cerveau dévasté par une exposition permanente à l’abrutissement médiatique et aux technologies numériques, et jusqu’ici, on pourrait aborder la question avec une tolérance compatissante. Vieillir bien n’est pas donné à tout le monde.
Le problème, c’est que la dénonciation des infiltrés , lorsqu’elle prend racine, crée des fantômes collectifs qui ont souvent favorisé le travail de la police, conduisant à des attitudes de suspicion et de délation. Il serait bon, par souci de ridicule et de prudence, voire de lucidité, de mettre fin à ces absurdités.
L’une des expressions les plus odieuses du bouleversement linguistique éhonté et orwellien qui caractérise le discours public est celle qui évoque, dans la bouche de nombreux politiciens et journalistes, la question du courage. Nous sommes habitués à un usage du vocabulaire dans lequel chaque mot est utilisé pour signifier son contraire : la paix est le règne de l’économie de guerre, l’économie verte empoisonne la planète et la civilisation consiste à se soumettre, à être indifférent à la souffrance des autres, à marcher droit alors que toutes sortes d’injustices et de violences sont perpétrées à deux pas de nous. Si nous n’étions pas si régulièrement éduqués à un tel usage du langage, nous serions stupéfaits d’entendre des pamphlétaires à deux balles et des ministres qui, du haut de leur tribune, qualifient de lâches les jeunes qui étaient dans la rue samedi. Cela fait bouillir le sang. Essayons de nous représenter la scène : quelqu’un qui affronte pendant des heures, sous les tirs de gaz lacrymogènes à hauteur d’homme et les charges incessantes, au péril de sa vie et au risque de finir en prison, les forces de police armées et hyper-équipées d’un État, peut-il être qualifié de lâche ? Les mercenaires qui agissent en toute impunité pour défendre l’ordre sont en revanche un exemple de courage, tout comme les gratte-papiers et les politiciens qui dispensent des jugements moraux sans avoir jamais pris de risque de leur vie. Il suffirait de s’attarder sur cette comparaison et de réfléchir aux termes pour mesurer à quel point vous ne comprenez rien.
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Un CRS finit à terre alors qu’il tente d’en faire trop lors d’une charge. Le reste du peloton l’abandonne sans hésiter. Certains manifestants lui donnent des coups de pied pendant quelques secondes et, dans l’agitation, il reçoit également un coup de marteau dans le dos, tout à fait calibré. Un geste d’autodéfense élémentaire, mesuré, juste et salutaire. Deux jours plus tard, il est déjà sorti de l’hôpital, presque indemne, ce qui n’aurait certainement pas été le cas s’il avait été « martelé ». Cependant, c’est la version des journaux et du récit officiel : une agression furieuse, bestiale, d’une violence impitoyable qui fait horreur.
La mystification est tellement flagrante qu’elle parle d’elle-même, mais il vaut la peine de dire quelques mots. Le premier est qu’à force de subir, l’envie de se venger et de riposter est le symptôme d’un instinct vital plus que compréhensible. Celui qui a frappé l’agent à terre, l’empêchant de se lancer avec enthousiasme dans le passage à tabac des manifestants, s’est défendu lui-même et a défendu les autres. Et il faut le remercier. Tout comme tous celleux qui ont distribué du Maalox, aidé celleux qui étaient à côté d’eux, protégé de toutes les manières possibles le reste du cortège. Le citoyen lambda qui s’indigne des quelques coups de matraque reçus par le flic est victime d’une identification masochiste avec son bourreau, son problème est psychopathologique avant d’être politique.
À une époque où le mot « révolution » est utilisé pour désigner les choses les plus absurdes, au point que même le chef du gouvernement a qualifié les manifestants de samedi de « pseudo-révolutionnaires », pouvez-vous nous expliquer dans quelle révolution les forces de l’ordre n’ont pas reçu, au minimum, une bonne dose de coups de matraque ?
Que peut-on faire après une journée comme celle du 31 ? Une fois l’événement terminé, il y a au moins deux attitudes possibles face à son legs.
On pourrait dire « nous avons plaisanté », essayer de rendre plus digeste l’intensité et la violence de quelque chose qui nous dépasse, qui est dangereux et qui pourrait avoir des conséquences imprévues. Des conséquences non seulement en termes pénaux ou répressifs, mais aussi en termes de désorganisation ou de crise des formes d’organisation connues, d’impossibilité de reproduire les modes d’action politique que nous avons connus jusqu’à la veille. Les alliances politiques sous le signe de l’unanimisme se fissurent, la propagande ennemie divise le consensus en diabolisant les pratiques les plus offensives, on se retrouve dans une situation inconfortable. La première option consiste à tenter de recomposer ce consensus en reconstruisant une grande famille unique, de ramener l’expérience de l’affrontement – dans ce qu’elle a de plus dérangeant – à un récit édulcoré et rassurant qui convienne à tous les goûts. La tactique de recomposition a posteriori, qui consiste à tenter de recoller les morceaux, vise à minimiser l’attaque contre la police, à mettre l’accent sur les violences envers les manifestants et à reprendre le rôle des « gentils » dans la lutte commune contre les politiques gouvernementales. C’est une tactique qui trouvera - avec difficulté - un certain soutien dans une partie du monde intellectuel et politique, mais nous doutons qu’elle puisse aller très loin. Les images des troubles sont encore trop vivaces dans l’esprit de tous. Le pire, c’est qu’une telle attitude crée un décalage paralysant pour qui a vécu ce moment et se souvient bien à quel point l’explosion de colère collective n’avait rien de « défensif ».
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Une deuxième façon de réagir correspond plutôt à un pari : plus risqué, car avoir toutes les voix, toutes les opinions contre soi n’est jamais une position confortable. Mais aussi plus authentique et passionnante. Dire aux personnes qui se sont battus dans la rue que ce qui s’est passé est grave, que la destruction a sa propre rationalité politique, qu’on peut croire en l’intensité de cette expérience et l’organiser en une possibilité concrète et générale. Nous avons parlé de la résistance contre l’ICE en Amérique, qui représente au moins en partie une image de notre avenir proche, sous le signe de la guerre civile et de la cruauté fasciste. La rencontre entre les gestes d’opposition dans la rue, en défi ouvert à la police, les réseaux de soutien et d’organisation populaire, et une possible intensification du conflit, représentent une indication fondamentale de nos futures défis.
Les personnes qui ont vécu la place du 31, qui prennent conscience de l’état du monde dans lequel ils vivent et de l’ampleur de son désastre, savent qu’ils ne peuvent rien attendre des alliances politiques institutionnelles, des protections juridiques, des mouvements d’opinion. Ce n’est qu’en croyant profondément à l’impact de la révolte, aux amitiés qui s’y tissent, à la chance qu’elle se transforme en une puissance révolutionnaire, que l’on peut s’immuniser contre l’épidémie de stupidité et de cynisme qui semble avoir contaminé nos contemporains.
« … face à cette façade de marbre, si nous continuons à creuser, nous trouverons peut-être un filon d’or. C’est peut-être cela, la révolution. »
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« Maranza » est un terme péjoratif désignant les populations racialisées, avec une connotation criminelle et générationnelle (faisant souvent référence à la population marocaine dont le nom est dérivé, mais pas uniquement), largement utilisé dans le journalisme. Dans le contexte italien, il évoque un large éventail de significations, impliquant l’incompatibilité et le conflit avec l’ordre existant. ↩
07.02.2026 à 00:59

Cette semaine, les manifestant·e·s des « Villes Jumelles » ont expérimenté les barrages filtrants, un moyen de surveiller les allées et venues des agents fédéraux et, dans certains cas, d’entraver leurs activités. Nous présentons ici un guide pour mettre en place des barrages filtrants, partageons des récits d’individus présents sur des barrages filtrants dans les « Villes Jumelles » la semaine dernière, et concluons par un aperçu plus large de l’histoire et du potentiel de ce modèle.
Vous pouvez trouver des informations actualisées sur l’utilisation des barrages filtrants dans les villes jumelles ici.
L’hiver 2026 a été marqué par une lutte prolongée dans les « Villes Jumelles ». D’un côté, il y a les mercenaires des services de l’immigration et des douanes (ICE), la tentative de Donald Trump de créer une force de police fédérale qui n’aurait de compte à rendre qu’à lui seul, dans le but immédiat de commettre un nettoyage ethnique et, à plus long terme, de terroriser toute forme d‘opposition. De l’autre côté, on trouve les habitant·e·s des « Villes Jumelles », poussé·e·s par leur conscience à protéger leurs voisin·e·s et à défier la tyrannie. Leur résistance s’est traduite par la création de réseaux d’intervention rapide qui suivent les mouvements de l’ICE et entravent leurs tentatives d’enlèvement. Elle a également donné lieu à des actions de blocage devant le bâtiment fédéral, à une grève générale et à des émeutes qui ont contraint l’ICE et la police à se retirer des quartiers.
Au cours de la dernière semaine et demie, nous avons assisté à l’émergence d’une nouvelle tactique : le barrage filtrant.
Comme on peut le voir dans les « Villes Jumelles », les barrages filtrants sont des barricades qui transforment les intersections en ronds-points, tenus par des membres des réseaux d’intervention rapide qui vérifient la présence de véhicules de l’ICE. Les barrages filtrants ont pour fonction de ralentir ou d’arrêter les forces d’occupation ; tous les autres véhicules sont autorisés à passer et reçoivent un sourire. En plus de cette fonction de « filtrage », les barrages servent également de centres informels pour partager de la nourriture, rencontrer des voisin·e·s, réaliser des créations artistiques collectives, jouer de la musique, faire des projets et répondre à d’autres besoins immédiats de camaraderie et de relation humaine.
Cette tactique a provoqué la colère de l’ICE et de la police locale, ce qui est un indicateur de son efficacité. Afin que ce modèle puisse se diffuser, nous présentons un guide pratique, un bref aperçu de l’histoire récente de cette tactique et quelques enseignements tirés des précédentes actions de barrages filtrants, illustrés par des récits d’expériences menées la semaine dernière.
Les barrages filtrants constituent un moyen simple et efficace de résister à l’occupation de nos communautés. Tout ce dont vous avez besoin, c’est de quelques ami·e·s ou voisin·e·s déterminé·e·s et de matériel généralement facile à trouver. L’objectif est de ralentir la circulation, sans la bloquer complétement, afin d’identifier les véhicules potentiels de l’ICE. Plus il y a de barrages filtrants, plus la stratégie est efficace.
Plus il y a des participant·e·s, mieux c’est, mais même un petit groupe d’individus déterminés peut mettre en place un barrage efficace. Assurez-vous de discuter en amont de ce qu’il faut faire lorsque vous rencontrerez l’ICE, qu’il s’agisse de bloquer le carrefour pour les empêcher de passer ou simplement transmettre l’information de leur présence à toutes les autres personnes concernées.
Si les barrages filtrants sont une tactique relativement nouvelle dans la résistance à « l’opération Metro Surge », les barricades ont déjà pris diverses formes dans les « Villes Jumelles ». Après le meurtre de George Floyd par la police en 2020, les personnes en deuil ont transformé le lieu de son assassinat en George Floyd Square, maintenant une zone autonome auto-organisée. Dans le même temps, plusieurs groupes ont pris en main la sécurité de leur communauté, comme Rocksteady Alliance, Powderhorn Safety Collective, Little Earth Protectors et les Brown Berets. Certains de ces groupes ont mis en place des points de contrôle autour de leurs quartiers.
Pendant la rébellion qui a éclaté à Whittier en réponse au meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier, des personnes ont érigé des barricades sur plusieurs routes. Cela a inspiré les gens à ériger des barricades sur University Avenue lors de la manifestation bruyante devant l’hôtel Home2 qui a eu lieu la nuit suivante et à construire les différents barrages filtrants qui sont apparus par la suite dans les « Villes Jumelles ».
Les premiers barrages filtrants de 2026 ont vu le jour grâce à des patrouilles à pied organisées par les réseaux d’intervention rapide. Peu après le début de l’opération Metro Surge, les membres des groupes d’intervention rapide qui avaient choisi de ne pas poursuivre les véhicules de l’ICE en voiture ou à vélo ont commencé à prendre position aux coins des rues, aux intersections et sur les trottoirs de leurs quartiers, en particulier dans les zones où vivaient les populations ciblées par le harcèlement de l’ICE. Ces patrouilles à pied servaient à la fois à surveiller en permanence les activités de l’ICE dans une zone donnée et de créer une force mobile de réserve capable de documenter, d’intervenir et d’interférer avec les opérations des agents de l’ICE lorsqu’ils pénétraient dans les quartiers.
Certains des moments les plus spectaculaires de l’opposition observés jusqu’à présent au cours de l’opération Métro Surge ont été des réactions spontanées de membres des patrouilles à pied et des groupes d’intervention rapide qui ont courageusement cherché à défendre leurs voisin·e·s contre les enlèvements. En raison des tactiques éclair d’enlèvement de l’ICE, le succès de ces formes de défense reposait sur la présence de membres de la communauté arrivant très rapidement sur les lieux d’intervention de l’ICE ou sur la présence préalable de défenseuses et défenseurs dans la zone en question.
Les premiers barrages filtrants ont vu le jour dans les zones où les membres des patrouilles à pied et les défenseuses et défenseurs du quartier se rassemblaient sur des ronds-points et dans des rues secondaires, le plus souvent autour d’un feu de joie, ce qui permettait à plusieurs personnes de surveiller l’arrivée potentielle des véhicules conduits par les agents de l’ICE. Ces premiers « barrages » filtrants étaient essentiellement des ronds-points occupés. Leur objectif était principalement de ralentir la circulation, afin de donner aux défenseuses et défenseurs du quartier le temps de vérifier si des agents de l’ICE se trouvaient à l’intérieur des véhicules. Au début, il n’existait aucun mécanisme réel permettant d’arrêter les véhicules de l’ICE. Néanmoins, certains comptes rendus font état de véhicules de l’ICE faisant demi-tour et abandonnant certains itinéraires après avoir vu qu’ils étaient surveillés par des membres des patrouilles du quartier.
Depuis début février, les défenseuses et défenseurs communautaires du sud de Minneapolis ont adopté une attitude plus conflictuelle vis-à-vis des barrages filtrants. Alors que ces barrages n’étaient auparavant déployés que dans les rues résidentielles secondaires, les organisatrices et organisateurs de ces actions ont commencé à déplacer les barricades vers des artères plus fréquentées, connues pour être régulièrement empruntées par les agents de l’ICE. Alors que les barrages précédents ne devaient faire face qu’à un nombre limité de véhicules, leur déplacement vers des rues plus larges signifiait que les barricades devaient traiter des centaines de véhicules par heure tout en restant vigilantes face à une éventuelle activité de l’ICE.
À la suite d’une intervention directe de Tom Homan, le tsar des frontières au sein de l’administration Trump, la police de Minneapolis a pris d’assaut les trois barricades les plus importantes, une action qui a entrainé la fermeture temporaire de toutes les barricades de la ville. Cependant, il est facile de reconstruire un barrage filtrant.
Des barricades autour du lieu où l’ICE a assassiné Alex Pretti le 24 janvier 2026.
Voici quelques conseils pour les futur·e·s défenseuses et défenseurs des communautés qui se retrouveront sur les barricades.
Pour celles et ceux qui souhaitent avant tout documenter les activités de l’ICE et les relayer dans des fils de discussion dédiés aux groupes d’intervention rapide, la création d’un simple rond-point devrait suffire à ralentir les véhicules de l’ICE suffisamment longtemps pour pouvoir les identifier ou les dissuader de tenter de s’engager dans une rue. D’autres personnes, plus axées sur le soutien et la consolidation des liens de la communauté, ont mis en place des barrages qui se transforment en fêtes de quartier, servant à la fois de points de surveillance et d’espaces de rencontre pour renforcer la cohésion au sein la communauté.
Cependant, si vous souhaitez arrêter les véhicules de l’ICE et les repousser d’une zone en particulier, vous devez vous préparer à l’avance et concevoir votre barrage en conséquence. Lors d’un des plus grands barrages filtrants, deux véhicules transportant des agents de l’ICE ont pu passer car les manifestant·e·s n’étaient pas prêt·e·s à les arrêter. Les membres de la communauté se sont adapté·e·s en déployant des barrières de fortune construites à partir de palettes, qu’iels ont placées sur la route afin d’arrêter les voitures suffisamment longtemps pour vérifier leurs plaques d’immatriculation dans la base de données des véhicules appartenant à l’ICE. Iels ont renforcé ces barrages en utilisant des meubles, des palettes et d’autres objets, et ont décidé de défier directement l’ICE. Le lendemain, lorsqu’un véhicule de l’ICE s’est présenté, iels ont confronté le conducteur et l’ont finalement contraint à fuir la zone.
La défense de la communauté repose sur le consentement de cette dernière. En particulier lorsqu’iels déploient des stratégies plus assertives telles que les points de contrôle, les organisatrices et organisateurs doivent se montrer amicaux·ales et accueillant·e·s envers les conducteurs·rices et les passant·e·s. Jusqu’à présent, les barrages filtrants ont été populaires dans les « Villes Jumelles », recevant un large soutien sous forme d’encouragements, de nourriture et de fournitures. Les groupes qui souhaitent mettre en place des barrages filtrants doivent le faire avec le soutien le plus large possible de la communauté, en prenant toutes les mesures nécessaires pour que les barrages ne perturbent pas la vie quotidienne d’une manière que les gens n’apprécieraient pas.
Photo aimablement fournie par Minneapolis Spring.
Une fois que vous avez déterminé ce que vous essayez d’accomplir, assurez-vous que chacune et chacun d’entre vous ait un rôle clairement défini. Lorsque l’ICE arrivera sur place, tout se passera très vite, dans le bruit et ce sera intense. À ce moment-là, il sera trop tard pour discuter de ce qu’il faut faire. L’efficacité d’un barrage dépend de la réaction de chaque individu : empêcher l’accès dans une telle situation signifie agir avec rapidité, précision et coordination.
Qui s’occupe de vérifier les plaques d’immatriculation ? Qui communique avec les fils de discussion des groupes d’intervention rapide aux sujets des faits et gestes de l’ICE dans la zone contrôlée ? Qui s’occupe des barrières de palettes au point de contrôle ? Qui s’occupe d’entretenir le feu ? Ce sont là des questions que tous les groupes de défense des quartiers devraient se poser à l’avance et réexaminer tout au long du blocus. N’ayez pas peur de vous adapter aux situations et de changer de rôle si nécessaire. Les situations changent et évoluent, nous aussi.
Les barrages les plus importants sur les grandes artères sont plus susceptibles d’aboutir à une confrontation directe avec les agents de l’ICE. Cependant, ce n’est peut-être pas votre objectif. Les barrages plus modestes dans les rues résidentielles peuvent perturber les opérations à plus petit échelle ou protéger des lieux spécifiques.
Si les barrages routiers de grande ampleur sont plus spectaculaires, ils sont également plus susceptibles de subir la pression des forces de l’ordre locales qui collaborent avec les forces fédérales. Pour les groupes communautaires qui cherchent à défier directement l’ICE ou à dénoncer la complicité des autorités locales et étatiques, cela peut être une bonne chose ; pour d’autres, cela peut être inutile.
L’objectif des barrages filtrants est simple : protéger les voisin·e·s et instaurer une culture de résistance face à l’injustice. Il est presque inévitable que certaines personnes réagissent avec colère, mais ce n’est pas le rôle des défenseuses et défenseurs de la communauté de les convaincre ou d’entrer en conflit avec elles. Si ces personnes ne sont pas affiliées aux forces de l’ordre ou ne collaborent pas avec elles, celles et ceux qui tiennent les barricades doivent simplement les laisser passer. Choisir ses combats est un élément fondamental de la résistance. Pour être efficace, une culture de résistance à l’État doit cultiver une culture du respect envers nos voisin·e·s, même celles et ceux que nous trouvons énervant·e·s, grossier·ère·s ou que nous considérons comme étant en tort. Cet état d’esprit est essentiel pour cultiver une lutte populaire.
De même, certaines personnes s’opposeront aux tactiques d’action directe, en formulant leurs préoccupations au nom de la sécurité ou de la désescalade. Pourtant, choisir de ne pas résister à l’ICE est également une décision qui a de graves conséquences. Celles et ceux qui s’organisent dans un contexte particulier doivent prendre leurs propres décisions en fonction de leur compréhension des dynamiques spécifiques à l’œuvre au sein de leurs communautés. Nous ne pourrons peut-être pas convaincre tout le monde, mais en nous concentrant sur une éthique de défense communautaire participative, nous pouvons avancer l’esprit clair, le cœur fort et la certitude que rien de ce qu’iels peuvent nous opposer n’est plus fort que l’esprit des personnes qui ont choisi, contre toute attente, de résister.
Photo aimablement fournie par Minneapolis Spring.
Nous avons mis en place le point de contrôle vers 8h30. Après environ 30 minutes, une voiture de l’ICE est passée sans que nous nous en apercevions. Quelques minutes après son passage, un message radio a été diffusé pour confirmer qu’il s’agissait bien d’un véhicule de l’ICE et nous a demandé de rester vigilant·e·s.
Peu après, un autre véhicule de l’ICE est arrivé à toute vitesse vers le point de contrôle, il s’est déporté sur la voie opposée pour éviter d’être arrêté et a pris la fuite.
Vers 10 heures, nous avons entendu des sifflets et des klaxons, signalant la présence de l’ICE dans le quartier. Au moins une demi-douzaine de personnes se sont précipitées pour intervenir. Le véhicule a pris la fuite, mais s’est accidentellement dirigé vers le point de contrôle. Lorsque le conducteur s’en est rendu compte, il a fait demi-tour et est reparti en direction de la foule. Le véhicule s’en est sorti avec quelques légers dommages au niveau de son feu arrière et du rétroviseur côté conducteur.
Je me suis joint·e à un groupe de voisin·e·s car nous étions intrigué·e·s par le barrage filtrant installé au niveau de la 32ème rue et de Cedar. Nous voulions en savoir plus sur leurs activités, leurs objectifs et déterminer si nous pouvions mettre en place une initiative similaire dans notre quartier.
Nous avons traversé la zone en voiture pour voir quelle était l’ambiance qui régnait dans le quartier. S’agissait-il d’un simple poste de contrôle, d’un barrage filtrant, d’un point de patrouille fixe ou d’autre chose ? Les personnes qui se tenaient debout au milieu de Cedar avec des palettes nous ont fait signe de la main et nous avons répondu par quelques coups de klaxon en signe de solidarité. Leur rond-point fonctionnait comme un moyen de dissuasion, un peu comme un·e hôte·sse d’accueil dans un magasin, mais avec plus de chaleur humaine que ce que l’on peut attendre d’un·e employé·e en charge de la clientèle.
Lorsque nous sommes arrivé·e·s, une demi-douzaine de personnes étaient occupées à ériger des barricades, deux de chaque côté du carrefour de Cedar (la rue principale) et deux au milieu de l’intersection, relayant les contrôles d’immatriculation et les rapports SALUTE des groupes d’intervention rapide aux personnes postées sur Cedar. Les murs de la barricade était constituée d’un mélange de palettes en bois, d’équipements de circulation, de meubles, de caddies et de bâches. Au centre de la barricade, il y avait des sièges et des tables de fortune où l’on trouvait des affiches, des équipements de protection individuelle et de nombreuses collations et boissons. Au milieu se trouvait un foyer, offrant un feu modeste mais bien entretenu pour réchauffer les membres des patrouilles et toute autre personne qui passait par là.
Contrairement aux postes de contrôle mis en place par la Garde nationale, on avait vraiment l’impression que les barrages filtrants rassemblaient la communauté. Lorsque nous nous sommes approché·e·s de la barricade, nous avons été immédiatement accueilli·e·s. Si vous avez déjà surveillé les activités de l’ICE, il est plus facile de s’approcher et d’engager la conversation en demandant ce qui se passe et si quelqu’un a besoin d’aide ou de provision. Évidemment, vous serez mieux traité·e·s si vous essayer d’être utile, mais l’entraide fait partie de ce qui nous distingue de l’ICE (puisque nous aussi, nous cachons nos visages).
Les deux gars au milieu s’en sortaient bien côté ravitaillement : ils disaient que de plus en plus de gens apportaient des provisions ou les leur remettaient simplement en passant en voiture. Nous sommes resté·e·s au milieu de la barricade à discuter un peu. Finalement, je suis allé·e parler à certaines des personnes qui se trouvaient plus au sud sur Cedar.
La personne qui tenait le morceau de bois en contreplaqué sur lequel elle venait d’écrire à la bombe « ICE OUT » (« ICE DÉGAGE ») m’a dit qu’elle était là depuis environ trois heures ; l’autre personne était arrivée environ une heure plus tôt et avait décidé de l’aider. Après avoir discuté un moment, elle m’a fait savoir qu’elle devait bientôt partir, alors j’ai pris sa place et je me suis posté·e sur Cedar avec un talkie-walkie. Nous n’avons obtenu aucune confirmation positive des plaques d’immatriculation que nous avons relevées pendant que j’étais à mon poste.
Alors que j’étais sur Cedar, un type est arrivé en voiture et nous a donné trois pizzas. Un autre, au volant d’une voiture sur laquelle une fresque avait été peinte à la main, m’a tendu une représentation en carton et en trois dimensions d’un doigt d’honneur fixé sur un bâton avec l’inscription « FUCK ICE » (« NIQUE L’ICE »). Aucun des deux n’a dit un mot. Un autre type a ralenti, baissé sa vitre et demandé si nous avions besoin de quelque chose. Après que la personne qui s’occupait du feu ait demandé plus de bois, l’homme a levé le pouce et est revenu dix minutes plus tard avec un énorme sac poubelle rempli de bois de chauffage, comme s’il était le Père Noël.
Environ 90% des interactions que j’ai eues là-bas ont été positives : des coups de klaxon en signe de solidarité, des signes de la main, des saluts, des gens qui baissaient leur vitre pour nous remercier ou nous demander si nous avions besoin de quelque chose. Tous les chauffeurs de bus scolaires qui passaient par là baissaient également leur vitre pour nous remercier.
Les seules interactions négatives ont eu lieu avec quelques véhicules plus imposants. Aucun camion à 18 roues n’est passé par le point de contrôle, mais certains chauffeurs de camions n’ont pas apprécié l’espace restreint que la barricade créait sur la route. Néanmoins, nous n’avons connu aucune altercation verbale ou physique.
Nous avons vu deux policiers passer le rond-point sans causer de problème, nous faisant un petit signe de tête ou nous saluant poliment depuis leur volant. Je suppose que ces gestes ne reflétaient pas l’opinion personnelle de ces agents.
Plus tard, j’ai vu un camion du shérif avec ses gyrophares allumés à l’extrémité sud de Cedar, bloquant la route. J’ai dit à ma/mon pote de signaler sa présence au centre de communication, et j’ai quitté mon poste pour aller demander ce qui se passait. L’agent se trouvait à l’extérieur du camion et dirigeait la circulation hors de Cedar.
« Hé ! Est-ce que vous fermez cette route pour détruire la barricade ? »
« Ouai, désolé, certain·e·s résident·e·s se sont plaint·e·s, donc nous devons nous en débarrasser. »
Quand je suis revenu·e à la barricade, le feu était éteint et tout le monde était sur le trottoir. Un seul policier poussait tout ce qui restait debout. Des voitures de police bloquaient le carrefour, ainsi qu’un van rempli de policiers en tenue anti-émeute. Un camion poubelle est arrivé derrière les forces de l’ordre et les officiers ont jeté tout ce qu’ils pouvaient à l’intérieur. Nous avons rassemblé tout ce que nous pouvions, en sauvant la nourriture et les fournitures et le matériel d’entraide. Les forces de l’ordre sont parties aussi vite qu’elles étaient arrivées.
Cela n’a pas eu l’effet escompté sur le moral, je pense. Nous avons perdu beaucoup de choses, mais notre état d’esprit était : comment pouvons-nous faire mieux la prochaine fois ?
La tendance pratique d’une population insurgée à affirmer son contrôle sur l’espace à l’aide de barricades est probablement aussi ancienne que les villes elles-mêmes. La barricade est l’expression politique d’un principe mécanique fondamental : avec les moyens appropriés, tout flux peut être interrompu ou toute route peut être bloquée. Le château dispose de sa porte et de son pont-levis, la ville de ses remparts, etc.
Au cours de la dernière décennie de luttes sociales et écologiques, cette stratégie a pris diverses formes. Sur la ZAD (Zone à Défendre) de Notre-Dame-des-Landes, où un mouvement populaire de squatteuses et de squatteurs a cherché à empêcher le gouvernement et des entreprises de construction privées de bétonner des terres agricoles historiques pour y construire un aéroport, l’occupation du territoire a conduit à la prolifération de barricades diverses, notamment des tranchées et même le creusement de tronçons entiers de route. Plusieurs régions de la ZAD sont ainsi devenues inaccessibles aux véhicules à moteur, tandis que d’autres n’étaient accessibles qu’avec plus ou moins de difficultés. Si aucune barricade n’était exactement identique à une autre, la tendance était de s’éloigner des structures temporaires et éphémères au profit de constructions plus durables.
Au cours de cette même période, une lutte explosive menée par les enseignant·e·s en 2016 à Oaxaca a donné lieu à des occupations de courte durée, mais à fort impact, des principaux axes routiers. Les blocages de Oaxaca ont été l’expression radicale d’un paradigme de lutte familier à celles et ceux d’entre nous qui ont grandi après l’apogée du mouvement syndical classique et qui ont appris à attaquer l’économie depuis des positions extérieures à celle-ci.
Dans le paradigme classique, les grèves dans les usines bloquent le travail productif, forçant ainsi l’arrêt de la production, tandis que les grèves des dockers bloquent le travail circulatoire, empêchant les navires et les camions de charger et de décharger leurs marchandises. Cependant, comme l’enseignement n’est ni un travail productif ni un travail circulatoire, les enseignant·e·s qui cherchaient à avoir un impact sur les résultats financiers de l’État et de la classe dirigeante ont dû choisir un lieu d’intervention adapté à leur propre initiative. Se rendant sur les autoroutes, les enseignant·e·s, leurs familles et leurs soutiens ont occupé des positions stratégiques telles que les péages et les échangeurs routiers afin de bloquer de longs tronçons de route. Cela a parfois pris des formes spectaculaires, comme l’incendie de semi-remorques pillés placés en travers de plusieurs voies. L’interruption du trafic routier a permis au mouvement des enseignant·e·s d’exercer un contrôle sur la circulation des marchandises afin d’infliger un préjudice financier à l’État et à la bourgeoisie au pouvoir. Cependant, comme l’a souligné un·e enseignant·e lors d’une interview, l’arrêt n’était pas censé être total : les enseignant·e·s laissaient passer « les voitures, mais pas les camions transportant des marchandises pour de grandes entreprises comme Walmart et Coca-Cola ». En d’autres termes, le modèle de cette barricade n’était pas celui de la tranchée, mais celui du filtrage.
Quelques années plus tard, toujours en France, une version combinant les modèles de la ZAD et de Oaxaca a vu le jour. Pendant le mouvement des gilets jaunes de 2018-2019, des milliers d’habitant·e·s de petites villes ont investi les ronds-points, où iels ont construit des cabanes et des abris à partir de palettes. Pour la plupart, iels ont choisi des ronds-points situés à l’entrée de leur ville, à côté des bretelles d’accès aux principales autoroutes. Comme à Oaxaca, cela a permis au mouvement de se positionner stratégiquement pour contrôler la circulation des marchandises par camion ; comme les zadistes, leurs occupations ont également joué un rôle positif, servant de centres d’auto-organisation, de partage et de rencontre politique. Sur les ronds-points, les participant·e·s au mouvement ont pu se retrouver et interagir avec les voisin·e·s et les ami·e·s qui passaient par là.
Un événement similaire s’est produit en Colombie en 2021, entraînant la fermeture de villes entières.
Ce qui se passe dans les « Villes Jumelles » représente une autre expression innovante du barrage filtrant, bien qu’il soit utilisé contre un ennemi différent avec des objectifs différents. Plutôt que de cibler le flux de marchandises, les barrages filtrants des « Villes Jumelles » répondent à la nécessité de lutter contre la terreur fasciste de l’État. À cette fin, ils représentent le développement d’une nouvelle stratégie dans une dialectique évolutive du jeu du chat et de la souris entre les agents de l’ICE et les membres des réseaux d’intervention rapide qui les poursuivent, enregistrent leurs faits et gestes et entravent leurs actions. Au lieu de poursuivre les agents, les barrages filtrants ouvrent la possibilité de les exclure de zones entières de la ville en affirmant et revendiquant le contrôle populaire sur les moyens de circulation.
Des barricades autour du lieu où l’ICE a assassiné Alex Pretti le 24 janvier 2026.
Dans son livre La Barricade : Histoire d’un objet révolutionnaire, Eric Hazan observe que la vertu de la barricade réside dans sa tendance « à proliférer et à former un réseau qui traverse l’espace de la ville ». C’est cette « faculté de multiplication rapide » qui lui confère son pouvoir offensif. Hazan écrit que : « les barricades victorieuses sont celles qui immobilisent les forces de répression, paralysent leurs mouvements et finissent par les étouffer jusqu’à les rendre impuissantes. » Comme il est facile de contourner une ou deux barricades, pour que celles-ci fonctionnent efficacement comme une arme, elles doivent proliférer partout, car ce n’est qu’en conjonction les unes avec les autres qu’elles deviennent efficaces pour contrôler les mouvements de l’ennemi sur un terrain déterminé. Bien que la semaine dernière les expériences de barrages filtrants dans les « Villes Jumelles » aient attiré l’attention en ligne, elles commencent seulement à se répandre.
En plus d’entraver les mouvements de l’ennemi, les barrages filtrants peuvent remplir d’autres fonctions utiles. Si les réseaux d’intervention rapide ont permis à des individus d’agir de concert grâce à des discussions en direct sur Signal coordonnées par des répartiteurs, avec des conductrices et conducteurs se rassemblant autour des lieux ciblés par l’ICE pour se disperser tout aussi rapidement, le principal type de connexion qu’ils ont facilité était mobile, temporaire et à distance. En créant des lieux fixes où des voisin·e·s peuvent se retrouver, coopérer et collaborer, les barrages filtrants offrent un point de départ pour retisser le tissu de la vie quotidienne.
Contrairement au modèle des « centros », dans lequel les gens se rassemblaient sur les lieux des raids de l’ICE visant les travailleuses et travailleurs journaliers, les barrages filtrants tirent parti de la géographie et des ressources des quartiers résidentiels, permettant à des activités habituellement réservées à la sphère privée de prendre une dimension politique fédératrice, tout en intégrant des activités culturelles souvent réservées à d’autres lieux : lectures de poésie, repas-partage, créations artistiques, batailles de boules de neige, spectacles de hip-hop, formations sur les droits, etc. Si la fonction politique des barrages filtrants est circonscrite et spatiale, leur rôle dans la vie des voisin·e·s qui vivent dans les quartiers où ils sont implantés est intrinsèquement illimité et devrait favoriser un large éventail d’expérimentations.
Des barricades autour du lieu où l’ICE a assassiné Alex Pretti le 24 janvier 2026.
02.02.2026 à 11:46

Le 31 janvier, des manifestant·e·s à Portland ont défilé jusqu’au bureau local des Services de l’immigration et des douanes (ICE). En réponse, et sans qu’aucune provocation n’ait eu lieu, les agents de l’ICE les ont attaqués avec diverses armes dangereuses, recouvrant la zone de gaz lacrymogène et blessant plusieurs jeunes enfants. Plutôt que d’intimider les habitant·e·s de Portland, cette attaque effrontée n’a fait que les galvaniser contre l’ICE. Dans le récit qui suit, des participant·e·s à la manifestation racontent les événements tels qu’ils se sont déroulés.
« Je suis convaincue que la police nous aide davantage que je ne pourrais le faire en dix ans. Elle crée plus d’anarchistes que les personnalités les plus en vue liées à la cause anarchiste ne pourraient en créer en dix ans. Si elle continue ainsi, je lui en serai très reconnaissante ; elle me fera gagner beaucoup de temps. »
Le 31 janvier, au lendemain de la grève nationale organisée pour protester contre les brutalités commises par les Services de l’immigration et des douanes à travers le pays, un rassemblement et une marche réunissant cinq mille personnes ont eu lieu à Elizabeth Caruthers Park à Portland, dans l’Oregon. Le thème était « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »
Des ouvrier·ère·s défilant vers les locaux de l’ICE à Portland avec leur syndicat brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »
Contrairement aux manifestations de masse précédentes, qui évitaient tout contact direct avec le département de la Sécurité intérieure (DHS), l’objectif déclaré était de défiler vers le tristement célèbre bureau local de l’ICE. Depuis la recrudescence des agressions du DHS l’été dernier, ce bureau est devenu la cible quotidienne de manifestations rassemblant entre 5 et 200 personnes.
De nombreuses et nombreux militant·e·s radicaux·les ont vu dans cette marche un potentiel plus important que dans les manifestations habituelles. Elle avait été planifiée bien à l’avance, en mettant délibérément l’accent sur la classe sociale, le capitalisme et les infrastructures logistiques, et les organisateurs se sont efforcés de contacter divers syndicats et autres organisations. En conséquence, un consensus tacite s’est dégagé pour que, après la fin de la marche et du rassemblement, une tentative sérieuse soit faite pour paralyser les locaux de l’ICE. Cette décision s’inspirait en partie du changement de dynamique au sein de la foule de manifestant·e·s qui s’était rassemblée devant le bureau local après le meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier.
Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte représentant une ligne de policiers fédéraux, sur laquelle on peut lire « Voyous en rangers » et « Les fascistes de l’ICE ».
Cependant, les forces du DHS présentes à l’antenne locale n’ont pas attendu longtemps pour déployer leurs armes.
Alors que la manifestation se dirigeait vers le bâtiment de l’ICE sur South Macadam Avenue, des agents des services fédéraux de protection et des agents des douanes et de la protection des frontières ont fait leur apparition. Certaines personnes dans la manifestation les ont hués. Les mercenaires ont répondu à leurs paroles et à leurs gestes en attaquant la foule avec toute une panoplie d’armes « moins létales », recouvrant la zone de gaz lacrymogène et tirant au hasard sur la foule avec des balles de poivre et des grenades assourdissantes.
Cette manifestation rassemblait plus de jeunes personnes et d’enfants, y compris des enfants en bas âge, que les manifestations habituelles à Portland. Les agents fédéraux n’ont pas épargné ces dernier·ère·s, mais les ont attaqués avec la même violence que celle utilisée contre les adultes. Des images horribles ont circulé après coup, montrant des enfants souffrant des effets des gaz lacrymogènes.
Peu après l’arrivée de la manifestation, des agents fédéraux sont apparus sans avertissement et ont immédiatement attaqué sans discernement les manifestant·e·s avec des gaz lacrymogènes et d’autres munitions.
Il est important de souligner que beaucoup de ces jeunes ne sont pas simplement des victimes passives. Elleux aussi ont résisté au régime. Beaucoup d’entre elleux ont quitté les cours le 30 janvier et ont participé à des marches aussi radicales que la marche des travailleuses et travailleurs du 31 janvier. Par exemple, les élèves du lycée McDaniel, qui s’étaient auto-organisé·e·s, ont quitté les cours ce jour-là et ont défilé sur une artère principale de la ville. Selon certain·e·s jeunes qui ont participé aux deux rassemblements, les discours prononcés à la fin de cette manifestation étaient au moins aussi enflammés que ceux de la manifestation des travailleuses et travailleurs. Lors du rassemblement de clôture de la manifestation du lycée McDaniel, un ancien membre des Black Panthers de Portland s’est joint aux élèves qui, en tant qu’immigrants ou enfants d’immigrants, ont pris la parole pour dénoncer la gravité de la situation actuelle et la nécessité d’agir.
Certain·e·s de ces élèves ont participé à la manifestation syndicale, beaucoup d’entre elleux s’étaient équipé·e·s de matériel de protection individuelle, sachant que les forces de l’ordre pouvaient attaquer les manifestant·e·s, même s’iels étaient « pacifiques ». La brutalité des agents fédéraux n’est pas une grande surprise pour celles et ceux qui comprennent que la violence étatique est un moyen d’imposer un contrôle social plutôt que de répondre à des menaces réelles, mais elle n’en reste pas moins révoltante.
Après avoir été chassé·e·s du périmètre du bâtiment de l’ICE, les manifestant·e·s ont commencé à regagner le parc, criant des insultes aux agents fédéraux entre deux bouffées d’air. Il y avait tellement de monde qu’il était difficile pour beaucoup d’échapper aux nuages toxiques qui s’étendaient sur plus de six pâtés de maisons.
Un nuage de gaz lacrymogène au-dessus du bâtiment de l’ICE à Portland, éclairé d’une teinte orangée suite à l’explosion d’une grenade assourdissante.
Une fois que la plupart des manifestant·e·s furent de retour dans le parc, le rassemblement de clôture de la manifestation commença. Après de nombreux lavages des yeux, quelques discours et une interprétation de Bella Ciao, l’événement syndical fut officiellement clos. Quelqu’un annonça que celles et ceux qui le souhaitaient et en étaient capables devraient retourner au bureau local de l’ICE pour montrer aux autorités fédérales ce que nous pensions de leurs actions. Compte tenu du nombre de personnes qui ont vu les images des deux exécutions publiques perpétrées par l’ICE au cours du moins dernier, la violence répressive dont ils ont fait preuve à Portland le 31 janvier devrait être à présent moins choquante. Néanmoins, le fait de l’avoir subie directement a permis à de nombreuses et nombreux participant·e·s présent·e·s à la manifestation de prendre conscience que les agents fédéraux sont nos ennemis. Comme l’ont dit des anarchistes grec·que·s en 2008, les gaz lacrymogènes aident à y voir plus clair.
Au coucher du soleil, des centaines de personnes en colère se sont rassemblées devant le centre de l’ICE. Rapidement, le bruit de coups rythmés a couvert les chants et les cris ; la foule s’est retournée pour voir des individus masqués frapper sur une benne à ordures tout en la poussant vers l’allée principale menant au bâtiment fédéral. L’allée en question est le principal goulot d’étranglement pour faire entrer et sortir les véhicules – et donc les agents et les prisonniers – de l’établissement. Des acclamations ont éclaté lorsque les manifestant·e·s ont poussé la benne contre le portail.
Les gens sont restés debout sans crainte dans d’épais nuages de gaz lacrymogène après que les agents fédéraux soient sortis pour lancer un deuxième salve d’armes chimiques.
Une ligne d’agents a ouvert la porte pour sécuriser la benne à ordures. Pendant ce temps, certaines personnes ont commencé à démonter la protection en contreplaqué qui se trouvait sur un côté du bâtiment. Après s’être regroupés, les agents fédéraux ont envoyé une autre équipe pour attaquer les personnes dans la foule. Bien que quelques manifestant·e·s aient riposté avec des jets de projectiles et que d’autres aient réagi en libérant des personnes des mains des agents fédéraux, les mercenaires ont tiré une nouvelle salve de gaz lacrymogène, de balles de poivre et de grenades assourdissantes, dispersant suffisamment la foule pour procéder à quelques arrestations.
Malgré leur violence, les gens ne se sont pas laissé intimider. Le ton a commencé à changer ici, à Portland. Nous assistons au retour des tactiques qui étaient courantes en 2020. Certaines personnes se présentent avec des gants, prêtes à renvoyer les grenades lacrymogènes sur les mercenaires qui les lancent ; d’autres les suivent avec des souffleurs à feuilles, essayant de renvoyer la fumée sur les fédéraux, ou utilisent des cônes de signalisation pour éteindre les grenades lacrymogènes.
Un agent fédéral debout sur le toit d’un bâtiment de l’ICE à Portland, pointant un pistolet à balles de poivre vers les manifestant·e·s.
Ailleurs ce soir-là, un streamer d’extrême droite a vécu une mauvaise expérience. Cette personne et ses acolytes harcèlent depuis des mois les manifestant·e·s anti-ICE, bénéficiant parfois de la protection offerte par les responsables de la sécurité des manifestations. Au lieu de se lancer dans des disputes inutiles avec lui, certain·e·s antifascistes ont apparemment choisi de l’affronter alors qu’il ne s’y attendait pas. Il existe certainement des cas où des commentateurs d’extrême droite ont bâti leur carrière en prétendant avoir été victimes de persécutions, mais dans ce cas précis, cette action semble avoir réduit la capacité de l’extrême droite à soutenir les autorités fédérales. Les streameurs de droite ont lancé un appel à attaquer un événement anti-ICE le jour suivant, le 1er février, mais malgré toutes leurs fanfaronnades, ils ne se sont pas montrés.
Cette nuit-là, beaucoup d’entre nous ont appris qu’une agence Enterprise Rent-a-Car avait été attaquée quelques jours auparavant pour avoir collaboré avec l’ICE. À Portland, tout le monde savait depuis 2020 qu’Enterprise Rent-a-Car collaborait avec l’ICE, mais cela n’a été confirmé à l’échelle nationale qu’après que les autorités de Chicago l’aient mentionné dans le cadre des récents scandales liés au changement de plaques d’immatriculation. La nouvelle a également circulé qu’une agente de l’ICE, Rita Soraghan, avait enfin quitté son domicile après avoir reçu la visite de deux manifestations bruyantes ces derniers mois.
L’ICE enlève un nombre massif de personnes et les envoie dans ce qui s’apparente à des camps de concentration pour y effectuer des travaux forcés. Certaines des personnes kidnappées sont renvoyées dans leur pays d’origine où elles courent un risque considérable d’être tuées, exilées dans des prisons d’un pays qu’elles n’ont jamais visité, ou disparaissent purement et simplement. Les agents de l’ICE assassinent ouvertement dans la rue les personnes qui s’opposent à ces actes ignobles. Les tribunaux et les politiciens sont, au mieux, impuissants et au pire des complices. Quelles que soient les paroles fortes prononcées par les maires de Minneapolis et de Portland, ils ne souhaitent que réparer l’apparence de la paix sociale afin que les institutions du pouvoir puissent maintenir leur contrôle. Il faudra probablement une révolte d’une ampleur bien supérieure à ce qui s’est passé en 2020 pour changer le cours des choses.
Les anarchistes n’auraient pas pu déclencher seul·e·s le soulèvement de 2020. Mais le courage est contagieux et nous avons contribué à allumer les balises qui ont poussé les gens à se révolter ouvertement. Plus récemment, les manifestations contre Telsa (« Telsa Takedown ») ont prouvé que des actions directes de faible intensité ciblant des infrastructures logistiques peuvent combler le fossé qui existe entre les attaques clandestines et les manifestations publiques symboliques. Nous toutes et tous, quelle que soit notre situation, nous pouvons agir pour ouvrir la voie aux changements dont nous avons désespérément besoin.
Alors que la violence de l’ICE, du CBP (« Customs and Border Portection », le Service des douanes et de la protection aux frontières étatsunien) et des frontières en général s’étend de plus en plus à l’intérieur du pays, la situation ne fera qu’empirer tant que nous ne prendrons pas de mesures décisives à grande échelle. Mais Portland et Minneapolis ne se battent pas seules. Au lieu de battre en retraite, les gens se rassemblent pour se protéger et se soutenir mutuellement. De plus en plus de personnes choisissent d’intervenir chaque fois que les autorités fédérales font leur apparition.
Pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est que le début.
Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte sur laquelle on peut lire : « Quelque part en Amérique, une petite fille se cache dans un grenier et écrit à propos de l’ICE. »
01.02.2026 à 21:08

Dans l’analyse qui suit, des participant·e·s à la résistance contre les opérations des services d’immigration et de douanes (ICE) dans les « Villes Jumelles » reviennent sur les enseignements tirés des grèves du 23 et du 30 janvier, et réfléchissent à des moyens pour élargir et renforcer le mouvement.
Le 23 janvier 2026, une grève générale contre l’occupation de l’ICE a paralysé les « Villes Jumelles ». Sept jours plus tard, le 30 janvier, une seconde grève a eu lieu. La première de ces grèves massives a attiré beaucoup plus de participant·e·s que la seconde.
Un sondage réalisé par les organisations syndicales et confessionnelles participantes indique que 23% des électrices et électeurs inscrit·e·s sur les listes électorales ont participé d’une manière ou d’une autre à la première grève, un chiffre qui n’inclut même pas de vastes secteurs de la classe ouvrière, tels que les travailleuses et travailleurs sans papiers, les jeunes et les dizaines de milliers de personnes qui, on le comprend, sont déçues par le système politique. En extrapolant à partir de ces sondages, qui indiquent que 38% des personnes ayant participé d’une manière ou d’une autre à la grève ont activement refusé de travailler ce jour-là, nous pouvons conclure que plus de 300 000 personnes se sont retirées de l’économie lors de la journée du 23 janvier rien que dans les « Villes Jumelles ».
Un grand centre commercial somalien appelé Karmel Mall a fermé ses portes pour la journée. Les crèches et garderies ont également été contraintes de fermer lorsque le personnel a exigé un jour de congé. Des employé·e·s ont forcé un important centre d’appels de l’opérateur AT&T à cesser ses activités pour la journée. La plus grande maison de retraite de la région métropolitaine des « Villes Jumelles » a organisé des réunions obligatoires avec l’ensemble du personnel pour menacer de licencier quiconque participerait à la journée de grève générale, mais ces tactiques d’intimidation ont échoué et la maison de retraite a dû faire face à un absentéisme massif au sein de ses effectifs. La population combinée de Minneapolis et Saint Paul est inférieure à 750 000 habitant·e·s ; ce vendredi-là, nous avons vu environ 100 000 personnes descendre dans la rue par des températures négatives. On peut conclure sans risque qu’au moins un·e habitant·e sur huit des « Villes Jumelles » a participé à la grève générale.
La plupart de nos actions depuis le début de l’attaque fédérale contre les « Villes Jumelles » ont été réactives. Nous avons organisé des réseaux d’intervention rapide pour documenter les activités de l’ICE et nous opposer à leurs opérations ; nous les avons chassés de certaines zones après qu’ils aient tiré sur ou assassiné des personnes ; nous avons également tenté de bloquer leur quartier général. Ce qui était vraiment génial avec la grève générale, c’est qu’elle était proactive : en stoppant notre participation au système économique, nous exercions une pression non seulement sur le régime Trump, mais aussi sur la classe capitaliste qui le soutient et sur les politiciens démocrates qui, pour la plupart, sont restés à l’écart ou ont activement aidé les chasseurs de primes à kidnapper nos voisin·e·s et à nous terroriser.
Si nous voulons parvenir à un avenir où nous ne serons pas à la merci d’un État policier totalitaire, nous devrons développer notre capacité à mener des actions collectives telles que la grève générale du 23 janvier. Nous devons devenir capables d’exercer de manière proactive une influence sur nos adversaires, de fracturer leurs coalitions et, à terme, de briser leur emprise sur le pouvoir. Qu’est-ce qui pourrait nous en empêcher ?
La deuxième grève générale a également été massive, bien que nettement moins importante que la première. Selon les sources, le nombre de manifestant·e·s dans le centre-ville est estimé entre 20 000 et 30 000 personnes. Plusieurs facteurs expliquent cette différence en termes de participation.
Tout d’abord, la grève générale du 23 janvier avait été annoncée au moins dix jours à l’avance, alors que celle du 30 janvier n’avait été annoncée que cinq jours avant. Mais cela ne suffit pas à expliquer cette différence. Lors de situations d’urgence et de colères extrêmes, les actions qui sont annoncées immédiatement sont parfois plus efficaces que celles annoncées trop longtemps à l’avance. La grève générale du 23 janvier s’est produite à un moment où la dynamique était à son apogée, alors que les gens cherchaient désespérément un moyen d’agir ; la grève du 30 janvier, quant à elle, s’est produite alors que les politiciens avaient réussi à saper cette dynamique.
Les mouvements se replient souvent après avoir obtenu des concessions, comme dans le cas présent avec la rétrogradation du « commandant en chef » de la police des frontières Greg Bovino et les promesses creuses des politiciens démocrates de négocier certaines « mesures de protection » autour des activités de l’ICE. Tout victoire apparente, aussi symbolique soit-elle, agit comme une soupape de pression qui atténue le sentiment d’urgence ressenti par la population.
Bien que les habitant·e·s des « Villes Jumelles » subissent depuis des mois les violences effroyables de l’ICE, le remplacement de Bovino par Tom Homan, le tsar des frontières, a donné l’occasion aux politiciens locaux d’affirmer un nouveau discours, le gouverneur Tim Walz appelant à « un retour à la normale ». Au mieux, cela signifiera une Gestapo plus aimable et plus douce.
Donal Trump et les démocrates du Minnesota ont tous intérêts à « faire baisser la température », même si cela signifie que les enlèvements de l’ICE se poursuivent par milliers. Un groupe local des « Villes Jumelles » spécule que Walz et Trump travaillent déjà ensemble pour que les opérations de l’ICE puissent se poursuivre de manière un peu moins controversée :
Nous pouvons déduire la nature de l’accord conclu entre Walz et Trump à partir de ce que nous avons vu au cours des six derniers jours. La police des frontières a abandonné sa fonction précédente de contrôle des foules au siège local de l’ICE, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple. Elle a désormais cédé ce rôle aux shérifs du comté de Hennepin. Dans le passé, nous avons vu ces shérifs porter des uniformes de police bleus standards. Ce matin, lorsqu’ils ont frappé et arrêté au moins cinq manifestant·e·s devant le bâtiment Whipple, ils étaient vêtus d’équipements tactiques, d’uniformes verts et de cagoules. Il était presque impossible de les distinguer des agents BorTac qu’ils sont censés remplacer. Il semble clair que Walz a proposé ses propres soldats d’assaut pour remplacer ceux de Trump, afin que l’opération Metro Surge puisse se poursuivre sans relâche et qu’il puisse sauver la face en prétendant que les pires envahisseurs fédéraux sont rentrés chez eux.
Même si les démocrates parviennent à faire en sorte que l’ICE se comporte de manière plus courtoise, cela ne devrait apaiser personne. Si tout ce que l’administration Trump a à faire pour normaliser la présence de milliers d’agents de l’ICE dans les rues est de commencer à recourir à une violence débridée, puis de se replier sur une approche légèrement moins provocatrice, elle répétera cette tactique dans tout le pays. Il n’y a pas de rôle « approprié » pour l’ICE ; Donald Trump a injecté des milliards de dollars dans l’ICE dans le but de constituer une armée privée chargée de réprimer les boucs émissaires et les ennemis politiques. La route vers le fascisme est pavée de réformes qui apaisent la population juste assez longtemps pour resserrer l’étau.
Plutôt que d’essayer de réformer des institutions qui existent dans le seul but d’enlever, d’opprimer et d’assassiner, nous devons les abolir.
Il ne peut y avoir aucun compromis avec des institutions qui existent dans le seul but d’opprimer.
L’autre raison pour laquelle la deuxième grève a été moins suivie est que les syndicats, les organisations de défense des droits des migrants et les institutions religieuses qui avaient soutenu la mobilisation du 23 janvier n’ont ni soutenu ni mobilisé leurs membres pour le 30 janvier. Au contraire, l’appel à la grève du 30 janvier semblait provenir d’une coalition d’organisations étudiantes de l’université du Minnesota, notamment les associations d’étudiant·e·s somalien·ne·s, éthiopien·ne·s et érythréen·ne·s, l’Union des étudiant·e·s noir·e·s et une organisation d’étudiant·e·s diplômé·e·s.
Pour comprendre la dynamique politique derrière ces deux grèves très différentes et la baisse de participation le 30 janvier, nous devons nous pencher sur un fardeau qui pèse depuis des siècles sur les mouvements révolutionnaires : l’avant-gardisme.
L’avant-gardisme se défini comme :
« La stratégie par laquelle une organisation tente de se placer au centre d’un mouvement révolutionnaire et de l’orienter dans une direction conforme à son idéologie. »
L’idée d’un parti révolutionnaire d’avant-garde sous-tend pratiquement tous les projets socialistes autoritaires depuis le XIXème siècle. En novembre 1917, Vladimir Lénine prononça un discours dans lequel il établit le modèle de tous les partis socialistes d’État, affirmant que :
« Un parti est l’avant-garde d’une classe, et son devoir est de diriger les masses et non pas simplement de refléter le niveau politique moyen des masses. »
Les organisations qui se modèlent sur cette image se considèrent comme étant le cerveau du mouvement, et les participant·e·s ordinaires comme constituant le corps. Elles estiment que leur rôle consiste à guider une population ignorante vers une direction plus « avancée ».
L’anarchiste Alfredo Bonanno a résumé sa critique de cette approche de manière assez succincte :
« Cette forme d’organisation a tendance à se couper du mouvement révolutionnaire qui l’a engendrée et à s’imposer à lui. »
Mais ne vous fiez pas uniquement à l’avis de Bonanno. Pour nous, il ne s’agit pas d’une question idéologique – d’une question de marque politique – mais d’une question stratégique.
Le problème avec l’avant-gardisme, c’est que même quand ça fonctionne, ça ne fonctionne pas. Même lorsque l’avant-gardisme consolide le contrôle d’un mouvement entre les mains des dirigeants d’une seule organisation, il ne rend pas le mouvement plus dynamique et efficace. Que l’organisation en question utilise son autorité pour imposer une direction au reste du mouvement ou pour empêcher ce dernier d’agir, elle ne peut que freiner la croissance d’un mouvement caractérisé par un sens largement répandu de l’action et de l’initiative. De plus, les organisations qui se considèrent comme l’avant-garde du mouvement ont tendance à se faire concurrence pour le contrôle, ce qui nuit aux perspectives du mouvement dans son ensemble. La grève générale du 30 janvier est instructive car elle offre des exemples de ces trois résultats.
À 14h, le 30 janvier, il était clair pour tou·te·s celles et ceux qui suivaient l’événement que les groupes d’étudiant·e·s n’étaient pas les véritables instigateurs de la grève. Un certain parti socialiste autoritaire menait la danse. Leurs pancartes imprimées de manière professionnelle affichaient leur numéro de téléphone. Leurs agents vêtus de gilets jaunes contrôlaient la foule et dirigeaient les gens le long d’un itinéraire prédéterminé. Leurs lanceurs de slogans ouvraient la marche et se tenaient debout à l’arrière d’un camion à plateau de 8 mètres de long avec un système de sonorisation. Nous avons défilé en formant un grand cercle, commençant et terminant au même endroit, Government Plaza. Cette stratégie ne laissait aux participant·e·s aucune possibilité d’affronter les forces de l’ordre ou de perturber les infrastructures de l’ICE. Comme pratiquement tous les événements organisés par ce groupe, la marche était autant une publicité pour le parti qu’une tactique visant à exercer une pression sur la classe dirigeante et à donner du pouvoir aux opprimé·e·s.
On peut supposer que ce parti en particulier, assez important selon les normes des sectes marxistes-léninistes aux États-Unis, mais sans grande influence dans les « Villes Jumelles », avait canalisé ses plans par l’intermédiaire de groupes d’étudiant·e·s à l’université. Il les a utilisés comme intermédiaires pour appeler à la grève à un moment où le fer était chaud et où la population du Minnesota réclamait à grands cris de lutter contre l’ICE. Comme le font souvent les partis d’avant-garde, il menait la danse en arrière-plan.
Mais tout n’allait pas pour le mieux dans l’écosystème plus large des organisations de gauche. Un autre parti marxiste, moins présent sur la scène nationale mais beaucoup plus établi à Minneapolis, a refusé de participer à la grève du 30 janvier. Par l’intermédiaire de l’une de ses organisations écran les plus actives, le Minnesota Immigrant Rights Action Committee, ce parti concurrent a ostensiblement refusé de soutenir la grève générale, expliquant ainsi sa décision :
« Il ne s’agit pas d’une action MIRAC. Nous soutenons la lutte des travailleuses et des travailleurs et suivons l’exemple des syndicats en matière de grèves et d’activités liées aux grèves. Nous n’avons pas vu la grande majorité des syndicats adhérer à cette initiative. MIRAC apposera toujours son logo sur ses événements. Nous ne soutenons pas les actions qui ne portent pas le logo d’une organisation, car nous ne pouvons pas garantir la sécurité des participant·e·s. »
Comme cette proposition de grève générale venait de l’extérieur, ils ne pouvaient que la considérer avec suspicion et avec une approche territorialiste. Alors que leurs concurrents menaient la danse depuis les coulisses, cette organisation cherchait à se tenir complétement à l’écart, comme si elle pouvait rester neutre dans un train en marche.
Ces échecs organisationnels ne sont pas simplement fortuits. Il s’agit de schémas familiers associés depuis des générations à l’approche avant-gardiste de la construction de mouvements. L’approche politique du tout ou rien, le sectarisme jaloux, l’attitude de guerre de territoire, la dépendance à l’égard des groupes écran, la dépriorisation des tactiques qui confrontent réellement les autorités et la volonté opportuniste de s’emparer d’un rôle de leadership au-delà de toute autre considération stratégique sont autant de signes reconnaissables de l’avant-gardisme.
La résistance à l’ICE dans les « Villes Jumelles » est devenue puissante parce qu’au lieu de partir de modèles de leadership descendants, elle est partie de la base avec des modèles que tout le monde pouvait utiliser, des modèles qui maximisaient l’action et l’autonomie de tou·te·s celles et ceux qui voulaient participer. Les réseaux d’intervention rapide se sont multipliés parce qu’ils donnaient du pouvoir à chacune et chacun, parce qu’ils faisaient de chacune et chacun des protagonistes, et non parce qu’ils étaient contrôlés par un leadership infaillible. Au contraire, le modèle d’intervention rapide des « Villes Jumelles » a supprimé les goulots d’étranglement et la centralisation du modèle développé quelques mois plus tôt à Chicago, modèle qui étaient déjà horizontal et participatif.
Le mouvement dans les « Villes Jumelles » s’est développé à partir d’un processus d’expérimentation organique, offrant un espace à l’ingéniosité et à l’initiative de chacune et chacun et reconnaissant la force qui existe dans la diversité plutôt que dans le contrôle d’un leadership préexistant. Il a ainsi pu devenir plus grand, plus fort et plus intelligent que n’importe quel parti politique. Les gens essaient différentes tactiques et stratégies et s’en tiennent à celles qui fonctionnent, et non à celles qui profitent à un groupe dirigeant. Il ne faut pas confondre le développement des effectifs d’organisations hiérarchisées avec le renforcement du pouvoir d’un mouvement. Par exemple, de nombreux syndicats ont officiellement refusé de participer aux grèves du 23 et 30 janvier, mais les membres de la base y ont néanmoins participé. La disposition des militant·e·s de la base à faire grève précède presque toujours celle des dirigeants, tant dans les syndicats que dans les partis politiques.
Tant que nous mouvements dépendront d’organisations avant-gardistes et de leurs mesquines luttes de pouvoir, nous resterons à leur merci et, par conséquent, à la merci de la classe dirigeante. Nous avons besoin d’un mouvement qui ne puisse pas être freiné ou détourné par aucun dirigeant, un mouvement qui oblige tous les avant-gardistes en herbe à le suivre sans tarder, en mettant de côté leurs querelles et leurs ambitions insignifiantes. C’est ce qui a rendu la grève du 23 janvier si puissante.
Le problème avec la grève du 30 janvier n’était donc pas qu’elle ait rassemblé moins de monde que celle du 23 janvier, en soi. Bon nombre des expériences menées par les participant·e·s au mouvement dans les « Villes Jumelles » ont rassemblé beaucoup moins de monde, tout en ouvrant de nouveaux horizons et en démontrant des possibles que d’autres personnes pourraient exploiter et améliorer. Mais se contenter de reproduire les victoires précédentes du mouvement dans le seul but de recruter de nouveaux membres, sans laisser de place à l’innovation et à la confrontation, ne peut le mener qu’à sa perte.
La question importante est de savoir si un modèle organisationnel est reproductible, permettant à celles et ceux qui l’utilisent de résister à l’oppression, ou extractif, servant à concentrer le pouvoir entre les mains des dirigeants.
C’est précisément le caractère non hiérarchique de la résistance à l’ICE dans le Minnesota qui l’a rendue efficace. La nature décentralisée des groupes d’intervention rapide leur a permis d’être pérennes et agiles. L’initiative des combattant·e·s autonomes dans les quartiers a permis aux gens de se révolter chaque fois que les agents fédéraux ont tiré sur nos voisin·e·s ou les ont assassiné·e·s. L’horizontalité de nos réseaux d’entraide les rend opaques pour les autorités fédérales tout en leur permettant de nourrir, d’habiller et de prendre soin des familles vulnérables. Aucune organisation officielle n’oserait jamais revendiquer les innombrables actes de bravoure grâce auxquels les individus ont collectivement fait avancer ce mouvement. L’anarchisme quotidien de la révolution de Minneapolis est sa plus grande force.
Dans la mesure où nous permettons aux forces descendantes de prendre le contrôle du mouvement, nous compromettons son intégrité structurelle et nous nous exposons à la défaite. Avec tant d’enjeux, nous ne pouvons pas nous permettre que cela se produise.
Nous n’avons pas besoin que tou·te·s celles et ceux qui participent au mouvement soient d’accord. Certain·e·s croiront aux fausses promesses des politiciens démocrates, au moins jusqu’à la prochaine trahison. D’autres préféreront se tourner vers le leadership d’organisations autoritaires. Mais si une masse critique de personnes comprend que personne ne viendra nous sauver, que c’est vraiment à nous de gagner ce combat, et que nous prenons personnellement l’initiative de nous opposer à l’ICE, en faisant tout ce qui est nécessaire, indépendamment de ce que prescrivent les politiciens ou les partis politiques, notre mouvement restera suffisamment dynamique pour continuer à se développer.
Et à la fin, nous gagnerons.
29.01.2026 à 09:01

Au début du deuxième mandat de Donald Trump, beaucoup de personnes étaient paralysées à l’idée que toute forme de résistance ne ferait que jouer en sa faveur. Lui et ses partisans semblaient être une force inarrêtable, sortie tout droit d’un cauchemar. Dans ce contexte, nous avions publié un article « It’s Safer in the Front » (« Il est toujours plus prudent d’être en première ligne »), dans lequel nous affirmions qu’éviter la confrontation n’était pas la stratégie la plus efficace pour survivre à la montée du fascisme.
Un an plus tard, le charme est rompu. L’administration Trump a causé d’énormes dégâts, mais elle n’a pas réussi à pacifier la population. Au contraire, les gens perdent leur peur, deviennent plus aptes à riposter et apprennent, ce faisant, que notre passivité et notre isolement sont essentiels au contrôle exercé par l’administration.
Aucun politicien, aucun parti, aucune pétition ne nous protégera des ravisseurs et des meurtriers qui détiennent aujourd’hui le pouvoir. Notre seul espoir réside dans notre courage collectif. Si nous ne le trouvons pas, celles et ceux qui contrôlent les institutions n’auront aucune raison de satisfaire nos revendications ; si nous le trouvons, nous pourrons nous défendre les uns les autres, renverser les autocrates et changer le monde comme bon nous semble.
Dans le récit suivant, un·e participant·e à une manifestation à Portland décrit l’expérience de franchir collectivement le pas vers la révolte et de découvrir que, lorsque tout le monde agit ensemble, le pouvoir de nos oppresseurs s’évapore.
« Nique ces fascistes. »
Le samedi 24 janvier, des agents de la police des frontières (Border Patrol) ont ouvert le feu à Minneapolis, exécutant publiquement Alex Pretti alors qu’il tentait de défendre une femme que des agents fédéraux poussaient à terre et aspergeaient de gaz lacrymogène. Ils lui ont tiré dessus à dix reprises dans le dos.
Le même soir, des personnes se sont rassemblées devant le bâtiment du Service de l’immigration et des douanes étatsunien (ICE) à Portland, dans l’Oregon. Alors que la nuit tombait, la colère légitime de la foule était palpable. L’énergie était différente de celle des nuits précédentes.
L’été dernier, alors que des manifestations se déroulaient devant le bâtiment officiel, les agents fédéraux avaient tracé une ligne bleue à l’entrée de l’allée menant au complexe, avertissant clairement que personne n’était autorisé à la franchir. Depuis lors, de petits groupes de personnes et même des manifestant·e·s isolé·e·s ont franchi cette ligne, ce qui a souvent conduit les agents à procéder à des arrestations ciblées ou à appréhender sur le moment des individus.
Samedi, c’était différent. Il n’y avait plus de place dans l’allée menant au complexe. Elle était complétement remplie, et les gens débordaient sur la rue. En quelques minutes, la foule a commencé à faire de la place pour les bennes à ordures et les autres objets qui avaient été amenés devant le bâtiment afin d’ériger une barricade devant la porte principale. Peu après, une autre porte que les agents fédéraux utilisent parfois pour sortir du bâtiment officiel a également été barricadée.
Il convient de noter que, contrairement aux mois précédents, il n’y a pas eu d’intervention pour tenter de rétablir l’ordre, ni de débats houleux sur les tactiques à adopter. Les gens ont applaudi la mise en place des barricades. La foule était unie et n’avait pas peur de le montrer.
Au bout d’un certain temps, les agents fédéraux, incapables de sortir par leur portail habituel pour exercer leur violence routinière, ont commencé à tirer des munitions à travers et par-dessus la barricade. Une fois qu’ils ont réussi à mettre un peu de distance entre eux et la foule, ils ont poussé et traîné les barricades plus loin dans l’allée, puis ont fini par se retirer derrière leur portail, avant que ce dernier ne se referme derrière eux.
Les personnes ont été gazées, mais cela ne les a pas découragées. L’énergie est restée vive.
Il est courant que les agents interviennent avec violence et brutalisent les manifestant·e·s afin de dégager la voie pour que les véhicules gouvernementaux puissent entrer ou sortir du complexe. Mais cette nuit-là, ils utilisaient une autre allée située à l’arrière du bâtiment pour leurs véhicules. Lorsqu’ils sont sortis par l’avant du bâtiment, leur seul objectif était donc de blesser des gens.
Les officiers sont sortis dans le seul but de blesser les gens…
Ils sont de nouveau sortis, et cette fois-ci, l’assaut est devenu plus violent. Ils ont attaqué les gens avec des grenades assourdissantes et des balles de poivre, remplissant la zone avec encore plus de gaz lacrymogène que lors de la première attaque. Après cette salve de munitions, ils ont de nouveau battu en retraite.
Un calme s’est installé. La foule s’est regroupée. Les médics ont rincé les yeux des personnes touchées. Les gens ont repris leur souffle, beaucoup restant debout, immobiles juste devant le bâtiment fédéral.
Puis les agents fédéraux sont intervenus une dernière fois.
Ils ont utilisé plus de gaz lacrymogène et ont tiré plus de munitions que lors des deux offensives précédentes réunies. C’était implacable.
…et ont été contraints de battre en retraite à plusieurs reprises.
Au milieu du chaos, quelqu’un a crié : « On est plus en sécurité à l’avant ! » La foule s’est précipitée vers l’avant, plus nombreuse et plus unie que jamais auparavant cette nuit-là.
Alors qu’une nouvelle vague de gaz envahissait l’air, notamment des grenades fumigènes contenant de l’hexachloroéthane (HC), tout le monde s’est déplacé en bloc. Presque toutes les grenades lancées par les agents dans la foule ont été renvoyées immédiatement. D’autres manifestant·e·s, armé·e·s uniquement de pancartes, ont couru à travers les nuages de fumée pour éloigner le gaz de celles et ceux qui étouffaient.
Les fédéraux voulaient semer la peur. Ils voulaient que la foule se disperse dans le désordre le plus total. Ils voulaient que les personnes soient isolées, s’étouffent et se bousculent pour se mettre en sécurité.
Au lieu de cela, ils ont récolté la solidarité.
Ils ont eu face à eux une foule qui refusait de battre en retraite. Ils ont eu face à eux des inconnu·e·s qui se serraient les un·e·s contre les autres dans les nuages de gaz lacrymogène. Ils ont eu face à eux des medics qui courraient vers la fumée au lieu de s’en éloigner. Ils ont eu face à eux des personnes qui, armées uniquement de pancartes en carton et de bandanas trempés pour lutter contre les gaz, tenaient tête à des agents en tenue anti-émeute équipés d’armes de guerre.
Chaque fois qu’ils tiraient, la foule se regroupait. Chaque fois qu’ils avançaient, les gens se regroupaient à nouveau. Le message était clair : la répression ne leur permettait pas de reprendre le contrôle, et la violence ne ferait pas disparaître les personnes présentes devant le complexe fédéral.
Ce qui s’est passé cette nuit-là n’était pas du désordre. C’était un refus collectif. C’était des gens qui décidaient, en temps réel, qu’iels n’accepteraient pas sans broncher la terreur étatique dans leur ville. C’était la douleur et le chagrin qui se transformaient en action. C’était la rage qui se transformait en protection. C’était la compréhension que lorsque le gouvernement assassine quelqu’un pour avoir défendu les autres, la seule réponse morale est de se lever. Ensemble.
Grâce à cette solidarité, personne n’a été arrêté par les autorités fédérales pour avoir franchi leur ligne bleue.
Les barricades peuvent être emportées. Les grenades lacrymogènes peuvent être tirées. Les portes et portails peuvent se fermer brusquement.
Mais la ligne que les autorités fédérales avaient tracée à la peinture bleue l’été dernier a aujourd’hui disparu. La peur qu’elle était censée susciter n’a pas duré. Les gens l’ont franchie. Iels l’ont effacée. Et iels ne reviendront pas en arrière.