
02.02.2026 à 11:46
CrimethInc. Ex-Workers Collective

Le 31 janvier, des manifestant·e·s à Portland ont défilé jusqu’au bureau local des Services de l’immigration et des douanes (ICE). En réponse, et sans qu’aucune provocation n’ait eu lieu, les agents de l’ICE les ont attaqués avec diverses armes dangereuses, recouvrant la zone de gaz lacrymogène et blessant plusieurs jeunes enfants. Plutôt que d’intimider les habitant·e·s de Portland, cette attaque effrontée n’a fait que les galvaniser contre l’ICE. Dans le récit qui suit, des participant·e·s à la manifestation racontent les événements tels qu’ils se sont déroulés.
« Je suis convaincue que la police nous aide davantage que je ne pourrais le faire en dix ans. Elle crée plus d’anarchistes que les personnalités les plus en vue liées à la cause anarchiste ne pourraient en créer en dix ans. Si elle continue ainsi, je lui en serai très reconnaissante ; elle me fera gagner beaucoup de temps. »
Le 31 janvier, au lendemain de la grève nationale organisée pour protester contre les brutalités commises par les Services de l’immigration et des douanes à travers le pays, un rassemblement et une marche réunissant cinq mille personnes ont eu lieu à Elizabeth Caruthers Park à Portland, dans l’Oregon. Le thème était « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »
Des ouvrier·ère·s défilant vers les locaux de l’ICE à Portland avec leur syndicat brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »
Contrairement aux manifestations de masse précédentes, qui évitaient tout contact direct avec le département de la Sécurité intérieure (DHS), l’objectif déclaré était de défiler vers le tristement célèbre bureau local de l’ICE. Depuis la recrudescence des agressions du DHS l’été dernier, ce bureau est devenu la cible quotidienne de manifestations rassemblant entre 5 et 200 personnes.
De nombreuses et nombreux militant·e·s radicaux·les ont vu dans cette marche un potentiel plus important que dans les manifestations habituelles. Elle avait été planifiée bien à l’avance, en mettant délibérément l’accent sur la classe sociale, le capitalisme et les infrastructures logistiques, et les organisateurs se sont efforcés de contacter divers syndicats et autres organisations. En conséquence, un consensus tacite s’est dégagé pour que, après la fin de la marche et du rassemblement, une tentative sérieuse soit faite pour paralyser les locaux de l’ICE. Cette décision s’inspirait en partie du changement de dynamique au sein de la foule de manifestant·e·s qui s’était rassemblée devant le bureau local après le meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier.
Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte représentant une ligne de policiers fédéraux, sur laquelle on peut lire « Voyous en rangers » et « Les fascistes de l’ICE ».
Cependant, les forces du DHS présentes à l’antenne locale n’ont pas attendu longtemps pour déployer leurs armes.
Alors que la manifestation se dirigeait vers le bâtiment de l’ICE sur South Macadam Avenue, des agents des services fédéraux de protection et des agents des douanes et de la protection des frontières ont fait leur apparition. Certaines personnes dans la manifestation les ont hués. Les mercenaires ont répondu à leurs paroles et à leurs gestes en attaquant la foule avec toute une panoplie d’armes « moins létales », recouvrant la zone de gaz lacrymogène et tirant au hasard sur la foule avec des balles de poivre et des grenades assourdissantes.
Cette manifestation rassemblait plus de jeunes personnes et d’enfants, y compris des enfants en bas âge, que les manifestations habituelles à Portland. Les agents fédéraux n’ont pas épargné ces dernier·ère·s, mais les ont attaqués avec la même violence que celle utilisée contre les adultes. Des images horribles ont circulé après coup, montrant des enfants souffrant des effets des gaz lacrymogènes.
Peu après l’arrivée de la manifestation, des agents fédéraux sont apparus sans avertissement et ont immédiatement attaqué sans discernement les manifestant·e·s avec des gaz lacrymogènes et d’autres munitions.
Il est important de souligner que beaucoup de ces jeunes ne sont pas simplement des victimes passives. Elleux aussi ont résisté au régime. Beaucoup d’entre elleux ont quitté les cours le 30 janvier et ont participé à des marches aussi radicales que la marche des travailleuses et travailleurs du 31 janvier. Par exemple, les élèves du lycée McDaniel, qui s’étaient auto-organisé·e·s, ont quitté les cours ce jour-là et ont défilé sur une artère principale de la ville. Selon certain·e·s jeunes qui ont participé aux deux rassemblements, les discours prononcés à la fin de cette manifestation étaient au moins aussi enflammés que ceux de la manifestation des travailleuses et travailleurs. Lors du rassemblement de clôture de la manifestation du lycée McDaniel, un ancien membre des Black Panthers de Portland s’est joint aux élèves qui, en tant qu’immigrants ou enfants d’immigrants, ont pris la parole pour dénoncer la gravité de la situation actuelle et la nécessité d’agir.
Certain·e·s de ces élèves ont participé à la manifestation syndicale, beaucoup d’entre elleux s’étaient équipé·e·s de matériel de protection individuelle, sachant que les forces de l’ordre pouvaient attaquer les manifestant·e·s, même s’iels étaient « pacifiques ». La brutalité des agents fédéraux n’est pas une grande surprise pour celles et ceux qui comprennent que la violence étatique est un moyen d’imposer un contrôle social plutôt que de répondre à des menaces réelles, mais elle n’en reste pas moins révoltante.
Après avoir été chassé·e·s du périmètre du bâtiment de l’ICE, les manifestant·e·s ont commencé à regagner le parc, criant des insultes aux agents fédéraux entre deux bouffées d’air. Il y avait tellement de monde qu’il était difficile pour beaucoup d’échapper aux nuages toxiques qui s’étendaient sur plus de six pâtés de maisons.
Un nuage de gaz lacrymogène au-dessus du bâtiment de l’ICE à Portland, éclairé d’une teinte orangée suite à l’explosion d’une grenade assourdissante.
Une fois que la plupart des manifestant·e·s furent de retour dans le parc, le rassemblement de clôture de la manifestation commença. Après de nombreux lavages des yeux, quelques discours et une interprétation de Bella Ciao, l’événement syndical fut officiellement clos. Quelqu’un annonça que celles et ceux qui le souhaitaient et en étaient capables devraient retourner au bureau local de l’ICE pour montrer aux autorités fédérales ce que nous pensions de leurs actions. Compte tenu du nombre de personnes qui ont vu les images des deux exécutions publiques perpétrées par l’ICE au cours du moins dernier, la violence répressive dont ils ont fait preuve à Portland le 31 janvier devrait être à présent moins choquante. Néanmoins, le fait de l’avoir subie directement a permis à de nombreuses et nombreux participant·e·s présent·e·s à la manifestation de prendre conscience que les agents fédéraux sont nos ennemis. Comme l’ont dit des anarchistes grec·que·s en 2008, les gaz lacrymogènes aident à y voir plus clair.
Au coucher du soleil, des centaines de personnes en colère se sont rassemblées devant le centre de l’ICE. Rapidement, le bruit de coups rythmés a couvert les chants et les cris ; la foule s’est retournée pour voir des individus masqués frapper sur une benne à ordures tout en la poussant vers l’allée principale menant au bâtiment fédéral. L’allée en question est le principal goulot d’étranglement pour faire entrer et sortir les véhicules – et donc les agents et les prisonniers – de l’établissement. Des acclamations ont éclaté lorsque les manifestant·e·s ont poussé la benne contre le portail.
Les gens sont restés debout sans crainte dans d’épais nuages de gaz lacrymogène après que les agents fédéraux soient sortis pour lancer un deuxième salve d’armes chimiques.
Une ligne d’agents a ouvert la porte pour sécuriser la benne à ordures. Pendant ce temps, certaines personnes ont commencé à démonter la protection en contreplaqué qui se trouvait sur un côté du bâtiment. Après s’être regroupés, les agents fédéraux ont envoyé une autre équipe pour attaquer les personnes dans la foule. Bien que quelques manifestant·e·s aient riposté avec des jets de projectiles et que d’autres aient réagi en libérant des personnes des mains des agents fédéraux, les mercenaires ont tiré une nouvelle salve de gaz lacrymogène, de balles de poivre et de grenades assourdissantes, dispersant suffisamment la foule pour procéder à quelques arrestations.
Malgré leur violence, les gens ne se sont pas laissé intimider. Le ton a commencé à changer ici, à Portland. Nous assistons au retour des tactiques qui étaient courantes en 2020. Certaines personnes se présentent avec des gants, prêtes à renvoyer les grenades lacrymogènes sur les mercenaires qui les lancent ; d’autres les suivent avec des souffleurs à feuilles, essayant de renvoyer la fumée sur les fédéraux, ou utilisent des cônes de signalisation pour éteindre les grenades lacrymogènes.
Un agent fédéral debout sur le toit d’un bâtiment de l’ICE à Portland, pointant un pistolet à balles de poivre vers les manifestant·e·s.
Ailleurs ce soir-là, un streamer d’extrême droite a vécu une mauvaise expérience. Cette personne et ses acolytes harcèlent depuis des mois les manifestant·e·s anti-ICE, bénéficiant parfois de la protection offerte par les responsables de la sécurité des manifestations. Au lieu de se lancer dans des disputes inutiles avec lui, certain·e·s antifascistes ont apparemment choisi de l’affronter alors qu’il ne s’y attendait pas. Il existe certainement des cas où des commentateurs d’extrême droite ont bâti leur carrière en prétendant avoir été victimes de persécutions, mais dans ce cas précis, cette action semble avoir réduit la capacité de l’extrême droite à soutenir les autorités fédérales. Les streameurs de droite ont lancé un appel à attaquer un événement anti-ICE le jour suivant, le 1er février, mais malgré toutes leurs fanfaronnades, ils ne se sont pas montrés.
Cette nuit-là, beaucoup d’entre nous ont appris qu’une agence Enterprise Rent-a-Car avait été attaquée quelques jours auparavant pour avoir collaboré avec l’ICE. À Portland, tout le monde savait depuis 2020 qu’Enterprise Rent-a-Car collaborait avec l’ICE, mais cela n’a été confirmé à l’échelle nationale qu’après que les autorités de Chicago l’aient mentionné dans le cadre des récents scandales liés au changement de plaques d’immatriculation. La nouvelle a également circulé qu’une agente de l’ICE, Rita Soraghan, avait enfin quitté son domicile après avoir reçu la visite de deux manifestations bruyantes ces derniers mois.
L’ICE enlève un nombre massif de personnes et les envoie dans ce qui s’apparente à des camps de concentration pour y effectuer des travaux forcés. Certaines des personnes kidnappées sont renvoyées dans leur pays d’origine où elles courent un risque considérable d’être tuées, exilées dans des prisons d’un pays qu’elles n’ont jamais visité, ou disparaissent purement et simplement. Les agents de l’ICE assassinent ouvertement dans la rue les personnes qui s’opposent à ces actes ignobles. Les tribunaux et les politiciens sont, au mieux, impuissants et au pire des complices. Quelles que soient les paroles fortes prononcées par les maires de Minneapolis et de Portland, ils ne souhaitent que réparer l’apparence de la paix sociale afin que les institutions du pouvoir puissent maintenir leur contrôle. Il faudra probablement une révolte d’une ampleur bien supérieure à ce qui s’est passé en 2020 pour changer le cours des choses.
Les anarchistes n’auraient pas pu déclencher seul·e·s le soulèvement de 2020. Mais le courage est contagieux et nous avons contribué à allumer les balises qui ont poussé les gens à se révolter ouvertement. Plus récemment, les manifestations contre Telsa (« Telsa Takedown ») ont prouvé que des actions directes de faible intensité ciblant des infrastructures logistiques peuvent combler le fossé qui existe entre les attaques clandestines et les manifestations publiques symboliques. Nous toutes et tous, quelle que soit notre situation, nous pouvons agir pour ouvrir la voie aux changements dont nous avons désespérément besoin.
Alors que la violence de l’ICE, du CBP (« Customs and Border Portection », le Service des douanes et de la protection aux frontières étatsunien) et des frontières en général s’étend de plus en plus à l’intérieur du pays, la situation ne fera qu’empirer tant que nous ne prendrons pas de mesures décisives à grande échelle. Mais Portland et Minneapolis ne se battent pas seules. Au lieu de battre en retraite, les gens se rassemblent pour se protéger et se soutenir mutuellement. De plus en plus de personnes choisissent d’intervenir chaque fois que les autorités fédérales font leur apparition.
Pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est que le début.
Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte sur laquelle on peut lire : « Quelque part en Amérique, une petite fille se cache dans un grenier et écrit à propos de l’ICE. »
01.02.2026 à 21:08
CrimethInc. Ex-Workers Collective

Dans l’analyse qui suit, des participant·e·s à la résistance contre les opérations des services d’immigration et de douanes (ICE) dans les « Villes Jumelles » reviennent sur les enseignements tirés des grèves du 23 et du 30 janvier, et réfléchissent à des moyens pour élargir et renforcer le mouvement.
Le 23 janvier 2026, une grève générale contre l’occupation de l’ICE a paralysé les « Villes Jumelles ». Sept jours plus tard, le 30 janvier, une seconde grève a eu lieu. La première de ces grèves massives a attiré beaucoup plus de participant·e·s que la seconde.
Un sondage réalisé par les organisations syndicales et confessionnelles participantes indique que 23% des électrices et électeurs inscrit·e·s sur les listes électorales ont participé d’une manière ou d’une autre à la première grève, un chiffre qui n’inclut même pas de vastes secteurs de la classe ouvrière, tels que les travailleuses et travailleurs sans papiers, les jeunes et les dizaines de milliers de personnes qui, on le comprend, sont déçues par le système politique. En extrapolant à partir de ces sondages, qui indiquent que 38% des personnes ayant participé d’une manière ou d’une autre à la grève ont activement refusé de travailler ce jour-là, nous pouvons conclure que plus de 300 000 personnes se sont retirées de l’économie lors de la journée du 23 janvier rien que dans les « Villes Jumelles ».
Un grand centre commercial somalien appelé Karmel Mall a fermé ses portes pour la journée. Les crèches et garderies ont également été contraintes de fermer lorsque le personnel a exigé un jour de congé. Des employé·e·s ont forcé un important centre d’appels de l’opérateur AT&T à cesser ses activités pour la journée. La plus grande maison de retraite de la région métropolitaine des « Villes Jumelles » a organisé des réunions obligatoires avec l’ensemble du personnel pour menacer de licencier quiconque participerait à la journée de grève générale, mais ces tactiques d’intimidation ont échoué et la maison de retraite a dû faire face à un absentéisme massif au sein de ses effectifs. La population combinée de Minneapolis et Saint Paul est inférieure à 750 000 habitant·e·s ; ce vendredi-là, nous avons vu environ 100 000 personnes descendre dans la rue par des températures négatives. On peut conclure sans risque qu’au moins un·e habitant·e sur huit des « Villes Jumelles » a participé à la grève générale.
La plupart de nos actions depuis le début de l’attaque fédérale contre les « Villes Jumelles » ont été réactives. Nous avons organisé des réseaux d’intervention rapide pour documenter les activités de l’ICE et nous opposer à leurs opérations ; nous les avons chassés de certaines zones après qu’ils aient tiré sur ou assassiné des personnes ; nous avons également tenté de bloquer leur quartier général. Ce qui était vraiment génial avec la grève générale, c’est qu’elle était proactive : en stoppant notre participation au système économique, nous exercions une pression non seulement sur le régime Trump, mais aussi sur la classe capitaliste qui le soutient et sur les politiciens démocrates qui, pour la plupart, sont restés à l’écart ou ont activement aidé les chasseurs de primes à kidnapper nos voisin·e·s et à nous terroriser.
Si nous voulons parvenir à un avenir où nous ne serons pas à la merci d’un État policier totalitaire, nous devrons développer notre capacité à mener des actions collectives telles que la grève générale du 23 janvier. Nous devons devenir capables d’exercer de manière proactive une influence sur nos adversaires, de fracturer leurs coalitions et, à terme, de briser leur emprise sur le pouvoir. Qu’est-ce qui pourrait nous en empêcher ?
La deuxième grève générale a également été massive, bien que nettement moins importante que la première. Selon les sources, le nombre de manifestant·e·s dans le centre-ville est estimé entre 20 000 et 30 000 personnes. Plusieurs facteurs expliquent cette différence en termes de participation.
Tout d’abord, la grève générale du 23 janvier avait été annoncée au moins dix jours à l’avance, alors que celle du 30 janvier n’avait été annoncée que cinq jours avant. Mais cela ne suffit pas à expliquer cette différence. Lors de situations d’urgence et de colères extrêmes, les actions qui sont annoncées immédiatement sont parfois plus efficaces que celles annoncées trop longtemps à l’avance. La grève générale du 23 janvier s’est produite à un moment où la dynamique était à son apogée, alors que les gens cherchaient désespérément un moyen d’agir ; la grève du 30 janvier, quant à elle, s’est produite alors que les politiciens avaient réussi à saper cette dynamique.
Les mouvements se replient souvent après avoir obtenu des concessions, comme dans le cas présent avec la rétrogradation du « commandant en chef » de la police des frontières Greg Bovino et les promesses creuses des politiciens démocrates de négocier certaines « mesures de protection » autour des activités de l’ICE. Tout victoire apparente, aussi symbolique soit-elle, agit comme une soupape de pression qui atténue le sentiment d’urgence ressenti par la population.
Bien que les habitant·e·s des « Villes Jumelles » subissent depuis des mois les violences effroyables de l’ICE, le remplacement de Bovino par Tom Homan, le tsar des frontières, a donné l’occasion aux politiciens locaux d’affirmer un nouveau discours, le gouverneur Tim Walz appelant à « un retour à la normale ». Au mieux, cela signifiera une Gestapo plus aimable et plus douce.
Donal Trump et les démocrates du Minnesota ont tous intérêts à « faire baisser la température », même si cela signifie que les enlèvements de l’ICE se poursuivent par milliers. Un groupe local des « Villes Jumelles » spécule que Walz et Trump travaillent déjà ensemble pour que les opérations de l’ICE puissent se poursuivre de manière un peu moins controversée :
Nous pouvons déduire la nature de l’accord conclu entre Walz et Trump à partir de ce que nous avons vu au cours des six derniers jours. La police des frontières a abandonné sa fonction précédente de contrôle des foules au siège local de l’ICE, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple. Elle a désormais cédé ce rôle aux shérifs du comté de Hennepin. Dans le passé, nous avons vu ces shérifs porter des uniformes de police bleus standards. Ce matin, lorsqu’ils ont frappé et arrêté au moins cinq manifestant·e·s devant le bâtiment Whipple, ils étaient vêtus d’équipements tactiques, d’uniformes verts et de cagoules. Il était presque impossible de les distinguer des agents BorTac qu’ils sont censés remplacer. Il semble clair que Walz a proposé ses propres soldats d’assaut pour remplacer ceux de Trump, afin que l’opération Metro Surge puisse se poursuivre sans relâche et qu’il puisse sauver la face en prétendant que les pires envahisseurs fédéraux sont rentrés chez eux.
Même si les démocrates parviennent à faire en sorte que l’ICE se comporte de manière plus courtoise, cela ne devrait apaiser personne. Si tout ce que l’administration Trump a à faire pour normaliser la présence de milliers d’agents de l’ICE dans les rues est de commencer à recourir à une violence débridée, puis de se replier sur une approche légèrement moins provocatrice, elle répétera cette tactique dans tout le pays. Il n’y a pas de rôle « approprié » pour l’ICE ; Donald Trump a injecté des milliards de dollars dans l’ICE dans le but de constituer une armée privée chargée de réprimer les boucs émissaires et les ennemis politiques. La route vers le fascisme est pavée de réformes qui apaisent la population juste assez longtemps pour resserrer l’étau.
Plutôt que d’essayer de réformer des institutions qui existent dans le seul but d’enlever, d’opprimer et d’assassiner, nous devons les abolir.
Il ne peut y avoir aucun compromis avec des institutions qui existent dans le seul but d’opprimer.
L’autre raison pour laquelle la deuxième grève a été moins suivie est que les syndicats, les organisations de défense des droits des migrants et les institutions religieuses qui avaient soutenu la mobilisation du 23 janvier n’ont ni soutenu ni mobilisé leurs membres pour le 30 janvier. Au contraire, l’appel à la grève du 30 janvier semblait provenir d’une coalition d’organisations étudiantes de l’université du Minnesota, notamment les associations d’étudiant·e·s somalien·ne·s, éthiopien·ne·s et érythréen·ne·s, l’Union des étudiant·e·s noir·e·s et une organisation d’étudiant·e·s diplômé·e·s.
Pour comprendre la dynamique politique derrière ces deux grèves très différentes et la baisse de participation le 30 janvier, nous devons nous pencher sur un fardeau qui pèse depuis des siècles sur les mouvements révolutionnaires : l’avant-gardisme.
L’avant-gardisme se défini comme :
« La stratégie par laquelle une organisation tente de se placer au centre d’un mouvement révolutionnaire et de l’orienter dans une direction conforme à son idéologie. »
L’idée d’un parti révolutionnaire d’avant-garde sous-tend pratiquement tous les projets socialistes autoritaires depuis le XIXème siècle. En novembre 1917, Vladimir Lénine prononça un discours dans lequel il établit le modèle de tous les partis socialistes d’État, affirmant que :
« Un parti est l’avant-garde d’une classe, et son devoir est de diriger les masses et non pas simplement de refléter le niveau politique moyen des masses. »
Les organisations qui se modèlent sur cette image se considèrent comme étant le cerveau du mouvement, et les participant·e·s ordinaires comme constituant le corps. Elles estiment que leur rôle consiste à guider une population ignorante vers une direction plus « avancée ».
L’anarchiste Alfredo Bonanno a résumé sa critique de cette approche de manière assez succincte :
« Cette forme d’organisation a tendance à se couper du mouvement révolutionnaire qui l’a engendrée et à s’imposer à lui. »
Mais ne vous fiez pas uniquement à l’avis de Bonanno. Pour nous, il ne s’agit pas d’une question idéologique – d’une question de marque politique – mais d’une question stratégique.
Le problème avec l’avant-gardisme, c’est que même quand ça fonctionne, ça ne fonctionne pas. Même lorsque l’avant-gardisme consolide le contrôle d’un mouvement entre les mains des dirigeants d’une seule organisation, il ne rend pas le mouvement plus dynamique et efficace. Que l’organisation en question utilise son autorité pour imposer une direction au reste du mouvement ou pour empêcher ce dernier d’agir, elle ne peut que freiner la croissance d’un mouvement caractérisé par un sens largement répandu de l’action et de l’initiative. De plus, les organisations qui se considèrent comme l’avant-garde du mouvement ont tendance à se faire concurrence pour le contrôle, ce qui nuit aux perspectives du mouvement dans son ensemble. La grève générale du 30 janvier est instructive car elle offre des exemples de ces trois résultats.
À 14h, le 30 janvier, il était clair pour tou·te·s celles et ceux qui suivaient l’événement que les groupes d’étudiant·e·s n’étaient pas les véritables instigateurs de la grève. Un certain parti socialiste autoritaire menait la danse. Leurs pancartes imprimées de manière professionnelle affichaient leur numéro de téléphone. Leurs agents vêtus de gilets jaunes contrôlaient la foule et dirigeaient les gens le long d’un itinéraire prédéterminé. Leurs lanceurs de slogans ouvraient la marche et se tenaient debout à l’arrière d’un camion à plateau de 8 mètres de long avec un système de sonorisation. Nous avons défilé en formant un grand cercle, commençant et terminant au même endroit, Government Plaza. Cette stratégie ne laissait aux participant·e·s aucune possibilité d’affronter les forces de l’ordre ou de perturber les infrastructures de l’ICE. Comme pratiquement tous les événements organisés par ce groupe, la marche était autant une publicité pour le parti qu’une tactique visant à exercer une pression sur la classe dirigeante et à donner du pouvoir aux opprimé·e·s.
On peut supposer que ce parti en particulier, assez important selon les normes des sectes marxistes-léninistes aux États-Unis, mais sans grande influence dans les « Villes Jumelles », avait canalisé ses plans par l’intermédiaire de groupes d’étudiant·e·s à l’université. Il les a utilisés comme intermédiaires pour appeler à la grève à un moment où le fer était chaud et où la population du Minnesota réclamait à grands cris de lutter contre l’ICE. Comme le font souvent les partis d’avant-garde, il menait la danse en arrière-plan.
Mais tout n’allait pas pour le mieux dans l’écosystème plus large des organisations de gauche. Un autre parti marxiste, moins présent sur la scène nationale mais beaucoup plus établi à Minneapolis, a refusé de participer à la grève du 30 janvier. Par l’intermédiaire de l’une de ses organisations écran les plus actives, le Minnesota Immigrant Rights Action Committee, ce parti concurrent a ostensiblement refusé de soutenir la grève générale, expliquant ainsi sa décision :
« Il ne s’agit pas d’une action MIRAC. Nous soutenons la lutte des travailleuses et des travailleurs et suivons l’exemple des syndicats en matière de grèves et d’activités liées aux grèves. Nous n’avons pas vu la grande majorité des syndicats adhérer à cette initiative. MIRAC apposera toujours son logo sur ses événements. Nous ne soutenons pas les actions qui ne portent pas le logo d’une organisation, car nous ne pouvons pas garantir la sécurité des participant·e·s. »
Comme cette proposition de grève générale venait de l’extérieur, ils ne pouvaient que la considérer avec suspicion et avec une approche territorialiste. Alors que leurs concurrents menaient la danse depuis les coulisses, cette organisation cherchait à se tenir complétement à l’écart, comme si elle pouvait rester neutre dans un train en marche.
Ces échecs organisationnels ne sont pas simplement fortuits. Il s’agit de schémas familiers associés depuis des générations à l’approche avant-gardiste de la construction de mouvements. L’approche politique du tout ou rien, le sectarisme jaloux, l’attitude de guerre de territoire, la dépendance à l’égard des groupes écran, la dépriorisation des tactiques qui confrontent réellement les autorités et la volonté opportuniste de s’emparer d’un rôle de leadership au-delà de toute autre considération stratégique sont autant de signes reconnaissables de l’avant-gardisme.
La résistance à l’ICE dans les « Villes Jumelles » est devenue puissante parce qu’au lieu de partir de modèles de leadership descendants, elle est partie de la base avec des modèles que tout le monde pouvait utiliser, des modèles qui maximisaient l’action et l’autonomie de tou·te·s celles et ceux qui voulaient participer. Les réseaux d’intervention rapide se sont multipliés parce qu’ils donnaient du pouvoir à chacune et chacun, parce qu’ils faisaient de chacune et chacun des protagonistes, et non parce qu’ils étaient contrôlés par un leadership infaillible. Au contraire, le modèle d’intervention rapide des « Villes Jumelles » a supprimé les goulots d’étranglement et la centralisation du modèle développé quelques mois plus tôt à Chicago, modèle qui étaient déjà horizontal et participatif.
Le mouvement dans les « Villes Jumelles » s’est développé à partir d’un processus d’expérimentation organique, offrant un espace à l’ingéniosité et à l’initiative de chacune et chacun et reconnaissant la force qui existe dans la diversité plutôt que dans le contrôle d’un leadership préexistant. Il a ainsi pu devenir plus grand, plus fort et plus intelligent que n’importe quel parti politique. Les gens essaient différentes tactiques et stratégies et s’en tiennent à celles qui fonctionnent, et non à celles qui profitent à un groupe dirigeant. Il ne faut pas confondre le développement des effectifs d’organisations hiérarchisées avec le renforcement du pouvoir d’un mouvement. Par exemple, de nombreux syndicats ont officiellement refusé de participer aux grèves du 23 et 30 janvier, mais les membres de la base y ont néanmoins participé. La disposition des militant·e·s de la base à faire grève précède presque toujours celle des dirigeants, tant dans les syndicats que dans les partis politiques.
Tant que nous mouvements dépendront d’organisations avant-gardistes et de leurs mesquines luttes de pouvoir, nous resterons à leur merci et, par conséquent, à la merci de la classe dirigeante. Nous avons besoin d’un mouvement qui ne puisse pas être freiné ou détourné par aucun dirigeant, un mouvement qui oblige tous les avant-gardistes en herbe à le suivre sans tarder, en mettant de côté leurs querelles et leurs ambitions insignifiantes. C’est ce qui a rendu la grève du 23 janvier si puissante.
Le problème avec la grève du 30 janvier n’était donc pas qu’elle ait rassemblé moins de monde que celle du 23 janvier, en soi. Bon nombre des expériences menées par les participant·e·s au mouvement dans les « Villes Jumelles » ont rassemblé beaucoup moins de monde, tout en ouvrant de nouveaux horizons et en démontrant des possibles que d’autres personnes pourraient exploiter et améliorer. Mais se contenter de reproduire les victoires précédentes du mouvement dans le seul but de recruter de nouveaux membres, sans laisser de place à l’innovation et à la confrontation, ne peut le mener qu’à sa perte.
La question importante est de savoir si un modèle organisationnel est reproductible, permettant à celles et ceux qui l’utilisent de résister à l’oppression, ou extractif, servant à concentrer le pouvoir entre les mains des dirigeants.
C’est précisément le caractère non hiérarchique de la résistance à l’ICE dans le Minnesota qui l’a rendue efficace. La nature décentralisée des groupes d’intervention rapide leur a permis d’être pérennes et agiles. L’initiative des combattant·e·s autonomes dans les quartiers a permis aux gens de se révolter chaque fois que les agents fédéraux ont tiré sur nos voisin·e·s ou les ont assassiné·e·s. L’horizontalité de nos réseaux d’entraide les rend opaques pour les autorités fédérales tout en leur permettant de nourrir, d’habiller et de prendre soin des familles vulnérables. Aucune organisation officielle n’oserait jamais revendiquer les innombrables actes de bravoure grâce auxquels les individus ont collectivement fait avancer ce mouvement. L’anarchisme quotidien de la révolution de Minneapolis est sa plus grande force.
Dans la mesure où nous permettons aux forces descendantes de prendre le contrôle du mouvement, nous compromettons son intégrité structurelle et nous nous exposons à la défaite. Avec tant d’enjeux, nous ne pouvons pas nous permettre que cela se produise.
Nous n’avons pas besoin que tou·te·s celles et ceux qui participent au mouvement soient d’accord. Certain·e·s croiront aux fausses promesses des politiciens démocrates, au moins jusqu’à la prochaine trahison. D’autres préféreront se tourner vers le leadership d’organisations autoritaires. Mais si une masse critique de personnes comprend que personne ne viendra nous sauver, que c’est vraiment à nous de gagner ce combat, et que nous prenons personnellement l’initiative de nous opposer à l’ICE, en faisant tout ce qui est nécessaire, indépendamment de ce que prescrivent les politiciens ou les partis politiques, notre mouvement restera suffisamment dynamique pour continuer à se développer.
Et à la fin, nous gagnerons.
29.01.2026 à 09:01
CrimethInc. Ex-Workers Collective

Au début du deuxième mandat de Donald Trump, beaucoup de personnes étaient paralysées à l’idée que toute forme de résistance ne ferait que jouer en sa faveur. Lui et ses partisans semblaient être une force inarrêtable, sortie tout droit d’un cauchemar. Dans ce contexte, nous avions publié un article « It’s Safer in the Front » (« Il est toujours plus prudent d’être en première ligne »), dans lequel nous affirmions qu’éviter la confrontation n’était pas la stratégie la plus efficace pour survivre à la montée du fascisme.
Un an plus tard, le charme est rompu. L’administration Trump a causé d’énormes dégâts, mais elle n’a pas réussi à pacifier la population. Au contraire, les gens perdent leur peur, deviennent plus aptes à riposter et apprennent, ce faisant, que notre passivité et notre isolement sont essentiels au contrôle exercé par l’administration.
Aucun politicien, aucun parti, aucune pétition ne nous protégera des ravisseurs et des meurtriers qui détiennent aujourd’hui le pouvoir. Notre seul espoir réside dans notre courage collectif. Si nous ne le trouvons pas, celles et ceux qui contrôlent les institutions n’auront aucune raison de satisfaire nos revendications ; si nous le trouvons, nous pourrons nous défendre les uns les autres, renverser les autocrates et changer le monde comme bon nous semble.
Dans le récit suivant, un·e participant·e à une manifestation à Portland décrit l’expérience de franchir collectivement le pas vers la révolte et de découvrir que, lorsque tout le monde agit ensemble, le pouvoir de nos oppresseurs s’évapore.
« Nique ces fascistes. »
Le samedi 24 janvier, des agents de la police des frontières (Border Patrol) ont ouvert le feu à Minneapolis, exécutant publiquement Alex Pretti alors qu’il tentait de défendre une femme que des agents fédéraux poussaient à terre et aspergeaient de gaz lacrymogène. Ils lui ont tiré dessus à dix reprises dans le dos.
Le même soir, des personnes se sont rassemblées devant le bâtiment du Service de l’immigration et des douanes étatsunien (ICE) à Portland, dans l’Oregon. Alors que la nuit tombait, la colère légitime de la foule était palpable. L’énergie était différente de celle des nuits précédentes.
L’été dernier, alors que des manifestations se déroulaient devant le bâtiment officiel, les agents fédéraux avaient tracé une ligne bleue à l’entrée de l’allée menant au complexe, avertissant clairement que personne n’était autorisé à la franchir. Depuis lors, de petits groupes de personnes et même des manifestant·e·s isolé·e·s ont franchi cette ligne, ce qui a souvent conduit les agents à procéder à des arrestations ciblées ou à appréhender sur le moment des individus.
Samedi, c’était différent. Il n’y avait plus de place dans l’allée menant au complexe. Elle était complétement remplie, et les gens débordaient sur la rue. En quelques minutes, la foule a commencé à faire de la place pour les bennes à ordures et les autres objets qui avaient été amenés devant le bâtiment afin d’ériger une barricade devant la porte principale. Peu après, une autre porte que les agents fédéraux utilisent parfois pour sortir du bâtiment officiel a également été barricadée.
Il convient de noter que, contrairement aux mois précédents, il n’y a pas eu d’intervention pour tenter de rétablir l’ordre, ni de débats houleux sur les tactiques à adopter. Les gens ont applaudi la mise en place des barricades. La foule était unie et n’avait pas peur de le montrer.
Au bout d’un certain temps, les agents fédéraux, incapables de sortir par leur portail habituel pour exercer leur violence routinière, ont commencé à tirer des munitions à travers et par-dessus la barricade. Une fois qu’ils ont réussi à mettre un peu de distance entre eux et la foule, ils ont poussé et traîné les barricades plus loin dans l’allée, puis ont fini par se retirer derrière leur portail, avant que ce dernier ne se referme derrière eux.
Les personnes ont été gazées, mais cela ne les a pas découragées. L’énergie est restée vive.
Il est courant que les agents interviennent avec violence et brutalisent les manifestant·e·s afin de dégager la voie pour que les véhicules gouvernementaux puissent entrer ou sortir du complexe. Mais cette nuit-là, ils utilisaient une autre allée située à l’arrière du bâtiment pour leurs véhicules. Lorsqu’ils sont sortis par l’avant du bâtiment, leur seul objectif était donc de blesser des gens.
Les officiers sont sortis dans le seul but de blesser les gens…
Ils sont de nouveau sortis, et cette fois-ci, l’assaut est devenu plus violent. Ils ont attaqué les gens avec des grenades assourdissantes et des balles de poivre, remplissant la zone avec encore plus de gaz lacrymogène que lors de la première attaque. Après cette salve de munitions, ils ont de nouveau battu en retraite.
Un calme s’est installé. La foule s’est regroupée. Les médics ont rincé les yeux des personnes touchées. Les gens ont repris leur souffle, beaucoup restant debout, immobiles juste devant le bâtiment fédéral.
Puis les agents fédéraux sont intervenus une dernière fois.
Ils ont utilisé plus de gaz lacrymogène et ont tiré plus de munitions que lors des deux offensives précédentes réunies. C’était implacable.
…et ont été contraints de battre en retraite à plusieurs reprises.
Au milieu du chaos, quelqu’un a crié : « On est plus en sécurité à l’avant ! » La foule s’est précipitée vers l’avant, plus nombreuse et plus unie que jamais auparavant cette nuit-là.
Alors qu’une nouvelle vague de gaz envahissait l’air, notamment des grenades fumigènes contenant de l’hexachloroéthane (HC), tout le monde s’est déplacé en bloc. Presque toutes les grenades lancées par les agents dans la foule ont été renvoyées immédiatement. D’autres manifestant·e·s, armé·e·s uniquement de pancartes, ont couru à travers les nuages de fumée pour éloigner le gaz de celles et ceux qui étouffaient.
Les fédéraux voulaient semer la peur. Ils voulaient que la foule se disperse dans le désordre le plus total. Ils voulaient que les personnes soient isolées, s’étouffent et se bousculent pour se mettre en sécurité.
Au lieu de cela, ils ont récolté la solidarité.
Ils ont eu face à eux une foule qui refusait de battre en retraite. Ils ont eu face à eux des inconnu·e·s qui se serraient les un·e·s contre les autres dans les nuages de gaz lacrymogène. Ils ont eu face à eux des medics qui courraient vers la fumée au lieu de s’en éloigner. Ils ont eu face à eux des personnes qui, armées uniquement de pancartes en carton et de bandanas trempés pour lutter contre les gaz, tenaient tête à des agents en tenue anti-émeute équipés d’armes de guerre.
Chaque fois qu’ils tiraient, la foule se regroupait. Chaque fois qu’ils avançaient, les gens se regroupaient à nouveau. Le message était clair : la répression ne leur permettait pas de reprendre le contrôle, et la violence ne ferait pas disparaître les personnes présentes devant le complexe fédéral.
Ce qui s’est passé cette nuit-là n’était pas du désordre. C’était un refus collectif. C’était des gens qui décidaient, en temps réel, qu’iels n’accepteraient pas sans broncher la terreur étatique dans leur ville. C’était la douleur et le chagrin qui se transformaient en action. C’était la rage qui se transformait en protection. C’était la compréhension que lorsque le gouvernement assassine quelqu’un pour avoir défendu les autres, la seule réponse morale est de se lever. Ensemble.
Grâce à cette solidarité, personne n’a été arrêté par les autorités fédérales pour avoir franchi leur ligne bleue.
Les barricades peuvent être emportées. Les grenades lacrymogènes peuvent être tirées. Les portes et portails peuvent se fermer brusquement.
Mais la ligne que les autorités fédérales avaient tracée à la peinture bleue l’été dernier a aujourd’hui disparu. La peur qu’elle était censée susciter n’a pas duré. Les gens l’ont franchie. Iels l’ont effacée. Et iels ne reviendront pas en arrière.