Lien du flux RSS
Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

▸ les 10 dernières parutions

26.07.2026 à 15:16

Françoise Thom
img

Des scénarios catastrophe sont brandis au nom de la « souveraineté » russe. L’historienne rappelle qu'il s'agit d'un droit d’ingérence sans limites.

<p>Cet article Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4587 mots)

Le célèbre hebdomadaire britannique The Economist a publié, le 9 juillet de cette année, le texte de l’oligarque russe Andreï Melnitchenko consacré à l’avenir de la Russie à l’issue de sa guerre contre l’Ukraine. Pour The Economist, cet homme « pourrait changer la Russie ». Pour Françoise Thom, il s’agit d’un « opus où le milliardaire prête sa voix au Kremlin ». Melnitchenko énumère des scénarios catastrophe au cas où les intérêts de la « souveraineté » russe ne seraient pas respectés. L’historienne rappelle que cette notion de « souveraineté » à la russe est à l’origine de la guerre : pour la Russie, c’est un droit d’ingérence sans limites.

Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche…

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1546-1548)

Si les hommes du Kremlin ont de quoi s’inquiéter devant la tournure récente des événements en Russie, ils peuvent se consoler avec une certitude : leur capacité de brouiller l’entendement des experts occidentaux est intacte. En témoigne le buzz médiatique qu’a provoqué l’opus de l’oligarque Andreï Melnitchenko publié à grand fracas dans la respectable revue The Economist, dont le numéro du 9 juillet 2026 porte le titre « The man who would change Russia ». Voyons de qui on nous demande d’attendre un changement en Russie.

Mais d’abord, pourquoi Melnitchenko ? Le rédacteur de The Economist Arkadi Ostrovski met en avant l’ascension brillante du personnage, son background de physicien spécialiste de la mécanique quantique, l’intuition qui l’a conduit à investir dans des secteurs négligés par les requins de l’ère Eltsine, le charbon et les engrais. Pendant des années, Melnitchenko a mené une vie d’oligarque russe typique, faisant de l’argent en Russie, vivant en France et en Suisse, épousant une Serbe, se prélassant sur son yacht de 119 mètres, bref, le type du milliardaire « globalisé » évoluant à son aise dans l’internationale des très riches. Mais patatras ! Le président Poutine se met en tête de jouer au « rassembleur des terres russes » et d’accélérer la « nationalisation des élites » entreprise en 2012. En février 2022, il lance une offensive contre l’Ukraine. L’Occident déchaîne le bazooka des sanctions. Melnitchenko est dans le champ de tir, il fait partie de « l’entourage proche de Poutine ».

À partir de 2023, l’horizon s’assombrit plus encore. Melnitchenko n’a pas seulement les sanctions occidentales à craindre, il redoute désormais la rapacité de la camarilla du Kremlin. Il se replie vers la Russie pour protéger ses actifs. En août 2023, le parquet entame une procédure de nationalisation de l’une de ses sociétés, Sibeko. Melnitchenko comprend le message. Selon The Economist, il verse 32 milliards de roubles – une somme équivalente au prix d’achat de Sibeko – au projet éducatif Sirius, parrainé par Poutine. La société Sibeko est sauvée – provisoirement. Melnitchenko comprend qu’il faut en faire plus. En mai 2025, il a une rencontre privée avec Vladimir Poutine, qui aurait duré plus d’une heure. C’est l’occasion pour Melnitchenko de se livrer à une autocritique abjecte. Il remercie le président Poutine de lui avoir ouvert les yeux. Il s’est convaincu que la principale erreur de l’élite russe avait été de dissocier son propre destin de celui de la Russie, car « on ne peut pas avoir un pays pour faire de l’argent et un autre pour la sécurité, l’avenir de sa famille et sa vie tout court ». Poutine boit du petit lait. Melnitchenko n’a plus qu’à prouver que son repentir est sincère.

L’opus publié par The Economist, dans lequel le milliardaire prête sa voix au Kremlin, est la démonstration de son empressement à remplir « les tâches confiées par le parti et le gouvernement », comme on disait à l’époque soviétique. Nombre de politologues russes émigrés sont convaincus que l’article signé par Melnitchenko a été rédigé au sein de l’administration présidentielle de Vladimir Poutine. Et en effet, tous ceux qui sont familiers avec la propagande du Kremlin y retrouvent des leitmotivs qui ne laissent aucun doute. 

thom cover
Couverture de The Economist, numéro du 11 au 17 juillet 2026

À commencer par la justification de l’agression contre l’Ukraine. Dans une interview au Financial Times en 2023, Melnitchenko imputait déjà le déclenchement de la guerre à l’Occident qui, selon lui, avait décidé que la Russie n’était « qu’une station-service rouillée », et au président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui avait « provoqué un voisin puissant et agressif ». Aujourd’hui encore, notre homme prend soin de passer sous silence le rôle moteur de Poutine dans la destruction de l’ordre international : « Le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait jadis aux grandes puissances de coexister au sein d’un système de sécurité unifié sans contester leur statut respectif. Lorsque ce mécanisme cesse de fonctionner, des considérations morales se substituent à l’architecture de sécurité et la punition est confondue avec la stratégie. » Sus aux considérations morales, aux sanctions ! Melnitchenko prend pour alibi sa formation scientifique pour nier la liberté humaine. L’invasion de l’Ukraine doit être perçue comme un phénomène météorologique : « Je ne suis ni un homme politique ni un idéologue. Les hommes politiques sont guidés par la volonté ; les idéologues par la foi. Mon univers est constitué de systèmes matériels complexes : la circulation des ressources naturelles, leur transformation en engrais et en électricité, la logistique qui organise ces flux et les horizons de planification à long terme. » Mais quand même, la faute est à l’Occident qui a lassé la patience du Kremlin : « À la suite des bouleversements politiques survenus en Ukraine en 2014, la Russie a conclu que la diplomatie avait épuisé toutes ses options et s’est alors tournée vers l’action – d’abord en Crimée et, huit ans plus tard, dans quatre régions de l’est et du sud de l’Ukraine. »

L’Ukraine doit être un pays à souveraineté limitée dans la mesure où Kyïv est sommé de reconnaître à la Russie le droit de faire ce qu’elle veut, y compris en Ukraine : « La souveraineté ukrainienne est réelle. Mais la sécurité de l’Ukraine est tout aussi précaire si elle repose sur le déni constant du droit souverain de la Russie à agir de manière indépendante. Un voisin dont les intérêts sont connus et dont le coût du respect des obligations est prévisible offre un niveau de sécurité radicalement différent de celui d’un voisin animé par un esprit de revanche ou un sentiment obsidional. » Cette dernière phrase est intéressante car elle laisse entendre que la Russie envisage une défaite : l’Ukraine aurait alors à craindre un voisin en proie à l’« esprit de revanche ».

Le mot-clé de l’opus de Melnitchenko (bien peu scientifique) est celui de « souveraineté ». Les autorités russes ont eu raison de mettre en garde contre l’intégration mondiale, explique Melnitchenko, « non pas parce que la mondialisation n’existait pas, mais parce qu’elle n’a jamais été neutre ». « La déconnexion de la Russie d’avec les systèmes mondiaux – financiers, technologiques, juridiques et éducatifs – a confronté les classes créatives et professionnelles russes à un choix inattendu : soit émigrer complètement, rompant définitivement tous les liens avec la Russie, soit revenir à la question qu’elles avaient évitée pendant trois décennies : comment construire leur propre monde au sein de la Russie, selon leurs propres règles et conformément à leurs propres normes. Les restrictions sévères – pressions militaires, sanctions économiques, guerre de l’information – nous contraignent à agir avec la plus grande efficacité possible. Or cette efficacité n’est possible que si tous les secteurs de la société collaborent. » Car « leurs intérêts convergent sur l’essentiel : la préservation de la souveraineté. » Les choses sont claires : « Le débat occidental contemporain sur la Russie d’après-guerre, malgré toute la diversité des formulations politiques, se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale. » Ici les propagandistes du Kremlin tiennent littéralement la plume de notre oligarque. Le mot « souveraineté » est entendu dans le sens poutinien : la souveraineté est la capacité pour la Russie de faire n’importe quoi sans risquer des mesures de rétorsion. À partir de 2018, Poutine était fermement convaincu que la Russie, avec ses armes de l’apocalypse, était enfin souveraine, c’est-à-dire qu’elle pouvait tout se permettre, y compris détruire l’ordre international, tout comme elle faisait fi du droit de propriété chez elle. Pourquoi ce concept semble-t-il de nouveau occuper la première place dans les préoccupations des idéologues du Kremlin ? C’est que la Russie est en train de comprendre, les sanctions ukrainiennes aidant, que sa « souveraineté » était illusoire. Finis les beaux jours où elle pouvait impunément faire pleuvoir les drones et les missiles sur Kyïv. Aujourd’hui l’Ukraine répond du tac au tac. Plus d’impunité. Pour le Kremlin, le coup est dur. Afin de rétablir cette « souveraineté », il faut mettre fin à la capacité de rétorsion de l’Ukraine, et donc inciter les Occidentaux à empêcher l’Ukraine de frapper le territoire russe, comme c’était le cas dans les heureuses années du début de la guerre. Tel est l’objet immédiat de l’opus que nous avons sous les yeux.

Les idéologues du Kremlin ont recours au moyen ultime qui a toujours réussi : le chantage. « Quatre scénarios concernant l’avenir de la Russie après la guerre sont actuellement débattus en Occident » écrit Melnitchenko. « Le premier scénario envisage une Russie humiliée, reléguée définitivement à la périphérie du monde occidental. À long terme, cela engendrerait un revanchisme agressif. Dans le second scénario, la Russie se retrouve dans l’orbite de la Chine. Le troisième scénario est la désintégration de la Russie, qui deviendrait très rapidement incontrôlable. S’ensuivrait une lutte pour le contrôle de l’arsenal nucléaire, des ressources, des frontières et de l’héritage historique. » Ce serait la fin de la dissuasion nucléaire. « Le scénario final est celui d’une forteresse assiégée, d’un État fermé. Dans un état d’urgence permanent, la technologie, la science, le capital et la confiance du public ne peuvent se développer. »

Le risque d’escalade nucléaire est réel, insiste notre homme. Bref, pour échapper à ces scénarios apocalyptiques, les Occidentaux doivent se résigner à soutenir une Russie souveraine, en clair, empêcher les mesures de rétorsion pratiquées par l’Ukraine. Ils doivent accepter que « la question de la voie de développement interne de la Russie ne puisse être résolue de l’extérieur ». Et d’enfoncer le clou : « La manière dont la Russie organise son processus politique et les objectifs qu’elle poursuit en orientant sa souveraineté sont des questions qui ne peuvent être résolues qu’en Russie même, sans considération pour les préférences extérieures. Toute tentative de contrôle de ce processus depuis l’extérieur est non seulement vouée à l’échec, mais aussi contre-productive : elle détruit la condition même – la souveraineté – sans laquelle une paix durable est fondamentalement impossible. Il faut accepter cela non par sympathie pour la Russie, mais parce qu’il n’existe aucune autre solution. » En un mot, « la destruction de la souveraineté ne résout pas le problème de sécurité ; elle élimine le seul mécanisme permettant de résoudre ce problème. »

Mais l’Occident doit être sans illusions : « Pour les acteurs extérieurs, le choix ne se situe pas entre une Russie amie et une Russie hostile. Le choix se situe entre une Russie dont le comportement est prévisible et une Russie dont l’avenir est incertain. » Melnitchenko oublie de préciser pourquoi le pouvoir russe est « imprévisible » : justement parce qu’il est despotique. Vouloir un régime prévisible en Russie, c’est vouloir une révolution.

Ce texte doit être décrypté à plusieurs niveaux car ses objectifs sont multiples. Le premier message envoyé par le Kremlin est le choix du personnage chargé de cette « opération psychologique spéciale » : un oligarque repenti, un homme autrefois intégré dans la jet set internationale, que la guerre a détourné du « cosmopolitisme sans patrie », comme disait le camarade Staline. Son autocritique abjecte a pour but de faire comprendre aux Occidentaux qu’ils ont tort de compter sur une rébellion des élites. Le régime poutinien étale sa puissance comme le faisait le régime stalinien, en forçant ses victimes à s’accuser elles-mêmes tout en proclamant que le vojd était infaillible. On nous signifie que les grands du régime font bloc derrière Vladimir Poutine et brûlent de participer à sa guerre totale. Le blogueur Maxime Katz a raison de souligner la différence entre un milliardaire américain et un oligarque russe. L’Américain est un sujet politique, il finance le candidat de son choix, il influence les législateurs du Congrès etc. Le Russe est une créature qui vit dans la terreur, qui « n’ose pas se gratter le nez sans l’autorisation de Poutine », selon l’expression imagée de Katz ; il peut se voir confisquer toute sa fortune du jour au lendemain, voire être défenestré. Les prétendues confidences de Melnitchenko respirent cette servitude volontaire.

thom kremlin
Andreï Melnitchenko et Dmitri Medvedev, alors président de la Russie, lors d’une réunion avec les membres de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs au Kremlin, le 21 octobre 2009 // kremlin.ru

Le second objectif est encore plus important. Il s’agit de dicter et de contrôler les cadres conceptuels dans lesquels est pensée la Russie à l’heure actuelle, afin que les Occidentaux n’envisagent pour l’après-Poutine qu’une seule formule : le maintien à tout prix de l’autocratie moscovite. Car au fond, le terme de « souveraineté » ne veut pas dire autre chose dans la conception des idéologues du Kremlin.

Cette dernière entreprise semble en bonne voie de réussite car l’on constate qu’aucune des assertions douteuses de cet opus n’a été relevée en Occident, à part l’insinuation que l’Occident était responsable de la guerre contre l’Ukraine. Personne n’a épinglé la flagrante contre-vérité centrale de ce texte. C’est au moment où la Russie s’est senti « souveraine », vers 2008, qu’elle a entrepris de démolir l’ordre international, avant de se lancer dans le chantage nucléaire explicite (dès 2018). Contrairement à ce qu’affirme Melnitchenko, la « souveraineté » proclamée de Moscou est devenue un risque majeur pour la communauté internationale. C’est l’ivresse de ce sentiment de « souveraineté » qui a rendu la Russie imprévisible. Tant que la Russie était dépendante économiquement de l’Occident, elle se contentait de manœuvres sournoises pour saper « l’hégémonie occidentale ». Dès qu’elle a cru avoir les mains libres, elle est devenue un facteur majeur de déstabilisation. Il s’ensuit qu’une décentralisation de la Fédération de Russie, c’est-à-dire la liquidation de la matrice autocratique moscovite, est sans doute la meilleure formule permettant d’assurer la sécurité européenne. Sans la prédation exercée par Moscou, les provinces de Russie deviendront prospères et l’enrichissement de la masse de la population russe stabilisera le pays bien mieux que le maintien de la dictature mafieuse exercée par la capitale, qui ne tient que par le lavage de cerveau xénophobe et belliqueux infligé à la population. L’objectif des Occidentaux doit être de transformer les serfs russes actuels convaincus que rien ne dépend d’eux en citoyens s’impliquant dans la chose publique. La Russie est une vaste colonie de la métropole moscovite. Les Russes ne s’émanciperont que s’ils apprennent le self government à l’échelle locale. La première mesure de réforme politique adoptée au moment de l’après-Poutine doit être l’élection réelle de gouverneurs et de maires parmi des candidatures multiples et sans ingérence de Moscou.

Passons aux quatre scénarios de cauchemar évoqués par le porte-plume du Kremlin. Le premier, « une Russie humiliée, reléguée définitivement à la périphérie du monde occidental » devrait réjouir les autocrates moscovites puisqu’ils n’auraient plus à craindre les « ingérences » des rapaces occidentaux, la Russie étant abandonnée à elle-même, autorisée à végéter tout à son aise et isolée de l’Occident maudit. Mais ce scénario ne convient pas aux dirigeants du Kremlin qui n’ont pas abandonné leur projet d’hégémonie en Europe. Attention, nous disent-ils, cette Russie sera revancharde et dangereuse. À quoi on peut répondre : en quoi serait-elle différente de la Russie poutinienne des vingt dernières années ? La Russie s’est elle-même « reléguée à la périphérie du monde occidental », c’est son choix. L’Europe en a pris acte. De quoi le Kremlin se plaindrait-il alors qu’il ne cesse de prêcher qu’il faut se couper de la contamination délétère de l’Occident ?

Le second scénario évoqué, une Russie « dans l’orbite » de la Chine, appelle le même commentaire. N’est-ce pas le désir de Poutine qui a tout fait pour se brouiller avec une Europe pourtant on ne peut plus complaisante, au risque de livrer la Russie pieds et poings liés au géant chinois ? Ce scénario ne plaît pas aux élites russes habituées à considérer les relations économiques comme un vecteur d’influence de Moscou, un moyen de créer au sein des pays européens une dépendance vis-à-vis de la Russie, une clientèle pro-russe. Avec la Chine c’est le contraire qui se produit : la Russie est vassalisée par la Chine à pas de velours, Pékin achète les élites russes comme Moscou avait coutume d’acheter les responsables européens. Écoutons l’homme d’affaires Dmitri Potapenko, « Nous avons voulu nous débarrasser de l’occidentalocentrisme et nous sommes tombés dans le sinocentrisme […]. Mais il y a une différence de poids : pour la Chine nous sommes du menu fretin, nous n’intéressons la Chine ni économiquement ni politiquement. L’Europe est un partenaire plus avantageux pour nous parce que nous sommes plus grands qu’elle […]. Elle nous permet de développer notre puissance. Avec Xi nous perdons notre indépendance et il nous remarque à peine… » 

Le scénario le plus redouté au Kremlin est celui d’une désintégration de la Russie, qu’il faut plutôt comprendre comme une émancipation des provinces russes de l’emprise mortifère de Moscou. Les clans dirigeants craignent par-dessus tout que les Occidentaux ne se rallient à cette évolution, à l’abolition de la matrice autocratique tataro-mongole du pouvoir moscovite, qui est un frein au développement de la Russie depuis des siècles : évolution éminemment souhaitable à la fois pour les Russes et pour la paix européenne. La menace de la prolifération nucléaire a toujours eu l’effet de rallier les responsables occidentaux au pouvoir centralisé russe. Mais en quoi des régions russes affranchies de la tutelle du Kremlin seraient-elles plus dangereuses pour l’Occident qu’un régime dont les porte-paroles ne cessent d’appeler à des frappes nucléaires sur les capitales européennes ? Imagine-t-on un Karaganov ou un Soloviev de la région de Tambov ? 

Le dernier scénario est celui de la Corée du Nord. Poutine voudrait sans doute réduire ses compatriotes à l’état de bétail docile mastiquant de l’herbe, cependant les Russes ont pris des habitudes de confort pendant les premières années de son règne, et l’idéal de « souveraineté » à la nord-coréenne admiré par Douguine a peu de chances de s’acclimater en Russie. N’oublions jamais que pour les dirigeants russes, l’objectif de la puissance est déterminant. Un pays végétant tristement dans son coin n’a rien pour attirer les élites du Kremlin. Ce scénario est un repoussoir servant à manipuler et à intimider à la fois les Russes et les Occidentaux.

Il reste à évoquer un scénario non mentionné par notre oligarque, beaucoup plus vraisemblable. On ne saurait exclure l’hypothèse que les décisions les plus outrancières du Kremlin, les campagnes contre Internet, les menaces de mobilisation, de guerre imminente contre un pays de l’OTAN soient tolérées, voire encouragées, afin de préparer l’opinion russe et l’opinion internationale à un successeur « réformateur » au Kremlin, un homme issu du sérail mais non compromis dans la guerre, tel Boris Nadejdine par exemple. Si ce successeur tient des propos raisonnables, s’il libère les prisonniers politiques, s’il accepte de négocier avec Kyïv, nous aurons droit à un tournant gorbatchévien de la propagande russe : surtout ne faisons rien pour déstabiliser le réformateur, pour provoquer une revanche des conservateurs ! Et dans ce cas, oublions les réparations à l’Ukraine, levons au plus vite les sanctions, restaurons le secteur énergétique russe aux conditions fixées par le « réformateur », encourageons la centralisation des pouvoirs dans les mains du « perestroïkiste » pour accélérer le « changement », et en avant le business ! Autrement dit, si le pouvoir russe prépare la succession de Poutine et veut s’assurer l’impunité pour les crimes passés, il a intérêt à mettre en scène au préalable un tableau d’apocalypse, une escalade démentielle, la folie du dictateur, les mouvements de troupes, les provocations de la guerre hybride etc. Dans ces conditions, le successeur qui montre un visage avenant sera accueilli à bras ouverts, avec un immense soulagement, et Moscou peut même espérer conserver les provinces arrachées à l’Ukraine, tout en sauvant l’essentiel à ses yeux, la matrice autocratique du pouvoir russe. La publication de l’opus de Melnitchenko peut fort bien aller dans le sens de ce scénario. En tous cas, une chose est sûre, comme l’observe l’économiste Igor Lipsitz : la publication de cet article dans The Economist montre que l’Occident n’a aucun projet pour la Russie post-Poutine et qu’il comprend si peu la situation russe qu’il se laisse avec empressement imposer les suggestions soufflées du Kremlin. Ce qui augure mal de l’avenir.

À lire également :
Jean-François Bouthors. Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain »

<p>Cet article Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:16

Edward Lucas
img

Face au désengagement discret de ses alliés, Moscou mise sur la guerre des nerfs et semble préparer une opération sous faux drapeau.

<p>Cet article Quand la guerre de Poutine tourne mal  a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2276 mots)

Face à l’affaiblissement de la Russie, ses alliés et voisins – la Chine, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie – se désengagent discrètement. Cependant, la Russie n’a pas encore perdu la guerre. Une mobilisation en automne est de plus en plus probable. Une opération sous faux drapeau contre un pays de l’OTAN serait envisagée. Enfin, des opérations psychologiques contre les faiseurs d’opinion occidentaux prennent de l’ampleur, comme en témoigne le succès de « l’opération Melnitchenko ». 

Les voisins qui se désengagent

L’équipe de politique étrangère de Vladimir Poutine est sûrement nerveuse : parmi les mauvaises nouvelles récentes, le Parti communiste chinois a infligé un double camouflet au Kremlin. Premièrement, il refuse de fournir des systèmes de propulsion marine pour les navires nécessaires à la « route maritime du Nord » dans l’Arctique. Deuxièmement, le projet de gazoduc Force de Sibérie 2, d’une capacité de 50 milliards de mètres cubes, est pratiquement mort, en raison des exigences chinoises concernant le prix du gaz, que la Chine demande d’aligner sur celui payé par les consommateurs russes : 50 dollars [44 €] pour 1 000 mètres cubes.

Cela représente un cinquième de ce que proposait le Kremlin, alors qu’il accordait déjà une remise considérable à la Chine. Mais le parti-État chinois dispose d’autres options. Cela lui confère un pouvoir de négociation.

La Russie, en revanche, est à court de temps et n’a plus d’autres clients : ses ventes restantes de gaz par gazoduc à l’Union européenne prendront fin l’année prochaine. De surcroît, les frappes ukrainiennes sur ses raffineries obligent désormais la Russie à importer des produits raffinés de Chine : autant de cartes supplémentaires que Pékin peut jouer.

D’autres pays flairent également la faiblesse de la Russie et agissent en conséquence.

Le Kazakhstan vient d’interdire la plupart des importations de blé russe1. Le dirigeant azerbaïdjanais Ilham Aliev a ostensiblement soutenu l’Ukraine lors d’une récente apparition publique. L’Arménie poursuit unilatéralement les travaux de rétablissement des liaisons ferroviaires vers la Turquie et l’Azerbaïdjan, malgré les manœuvres dilatoires de la Russie, qui gère nominalement le réseau ferroviaire.

La Turquie espère vendre son système de défense aérienne S-400 de fabrication russe, dont elle ne veut plus, aux Émirats arabes unis, à la suite d’une visite fructueuse du président Donald Trump, lequel semble avoir débloqué la vente d’avions de combat F-35 de fabrication américaine. Cela marque un nouveau recul de Recep Tayyip Erdoğan par rapport à son long rapprochement avec le Kremlin.

Le sommet de l’OTAN à Ankara a également anéanti les espoirs russes de voir Trump exercer une pression sur l’Ukraine, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire des membres européens de l’alliance.

Le président américain aime les gagnants, pas les perdants. Trump semble également prêt à signer un nouveau projet de loi sur les sanctions contre la Russie, qualifié de « bombe économique » et promu par le sénateur américain Lindsey Graham, qui vient de décéder.

Ces revers diplomatiques ne sont pas décisifs, pas plus que ne le sont les succès de l’Ukraine sur le champ de bataille.

La Russie dispose encore d’options : économiques, politiques et militaires, bien qu’elles soient toutes mauvaises. Une mobilisation cet automne semble de plus en plus probable [NDLR: information confirmée par Volodymyr Zelensky le 24 juillet 2026]. Il en va de même pour une provocation à l’encontre des pays de l’OTAN, qui pourrait même survenir plus tôt, très probablement une attaque sous faux drapeau contre la Pologne à l’aide de drones « ukrainiens ».

Opération « faux drapeau »

Le 31 août 1939, des officiers SS déguisés en Polonais attaquaient la station de radio de la ville de Gleiwitz, qui appartenait alors à l’Allemagne. Ils diffusaient un bref message, laissant derrière eux des cadavres et fournissant ainsi à Adolf Hitler un prétexte pour attaquer la Pologne.

Des sources des services de renseignement américains, reprises par des responsables politiques, estiment que le Kremlin prépare une provocation similaire sous faux drapeau. Cette manœuvre impliquerait des drones ukrainiens (achetés ou détournés) sous commandement russe.

Ils pourraient frapper des cibles en Pologne, ce qui éloignerait encore davantage l’opinion publique et les autorités de l’Ukraine : les services de sécurité polonais sont déjà inquiets face aux méthodes musclées de leurs homologues ukrainiens.

Selon une autre variante, plus inquiétante, des drones ukrainiens, prétendument lancés depuis la Pologne ou les pays baltes, frapperaient des cibles (probablement civiles) à Kaliningrad.

La Russie accuserait alors ses voisins d’avoir facilité ces attaques et exigerait des contre-mesures : enquêtes, poursuites judiciaires, indemnités, etc. Au mieux, il s’agirait d’un chantage diplomatique. Au pire, ce serait un prétexte à une riposte russe sur le territoire de l’OTAN.

Une telle attaque serait probablement symbolique, sans faire de blessés ni de morts. Mais ensuite ? Ne rien faire créerait un terrible précédent. Si le pays pris pour cible par les Russes ripostait contre le territoire russe, les autres pays de l’OTAN le soutiendraient-ils, ou appelleraient-ils au « dialogue » ? De telles inquiétudes sont déjà déstabilisantes.

Le point le plus important à garder à l’esprit ici est qu’une telle opération sous faux drapeau ne peut en aucun cas servir de prétexte à une véritable guerre.

La Russie est trop faible militairement pour envahir un pays de l’OTAN. Elle met en place certaines infrastructures militaires, notamment à la frontière avec la Finlande, mais elle n’a pas de soldats à y déployer.

Même si elle commençait à rassembler tant bien que mal des forces provenant du front ukrainien pour les déployer à Kaliningrad, à Pskov ou n’importe où ailleurs sur sa frontière occidentale, les pays voisins s’en rendraient compte immédiatement. Ceux-ci, ainsi que leurs alliés, réagiraient en renforçant leurs effectifs, en se mobilisant et en rassemblant une puissance de dissuasion.

Quels que soient les projets de la Russie, ils relèvent d’un autre domaine : une guerre des nerfs, visant nos esprits, et non notre territoire.

L’un des objectifs est de présenter les États de première ligne comme des têtes brûlées, qui vont entraîner le reste de l’alliance dans une escalade et un désastre. Un autre objectif, complémentaire, consiste à faire douter ces États de la détermination de leurs alliés : ils doivent croire que le « vieil Ouest » les méprise secrètement et ne se battra pas pour eux.

Nikolaï Patrouchev, proche confident du Kremlin, défend cette ligne dans une récente interview explosive accordée à la Rossiïskaïa Gazeta, dans laquelle il accuse les responsables politiques lituaniens de vouloir entraîner toute l’Europe dans le « pari téméraire » d’une attaque contre Kaliningrad (ce plan, bien sûr, n’existe que dans l’imaginaire russe).

Il a également affirmé que les Européens [de l’Ouest], menés par la Grande-Bretagne, avaient aiguisé leurs haines racistes à l’encontre de ce qu’ils considéraient comme les peuples «sous-humains » de la Baltique, ajoutant avec emphase qu’un ancien élève d’Eton College (l’école privée la plus prestigieuse de Grande-Bretagne) « ne considérera jamais un Estonien ou un Letton comme son égal ».

La réponse à ce barrage cognitif doit être assurée, disciplinée, rapide et sophistiquée.

Premièrement, il ne faut pas amplifier le message de l’ennemi (la Finlande est exemplaire à cet égard).

Deuxièmement, il faut veiller à ce que toute provocation soit attribuée de manière convaincante à sa véritable source : la Russie. Ce n’est pas parce que le Kremlin pourrait se procurer des drones ukrainiens, voire engager des Ukrainiens pour les faire voler, que l’Ukraine attaque la Pologne ou utilise la Pologne pour attaquer Kaliningrad.

Rappelons-le : la machine à mensonges russe fonctionne à grande vitesse et à plein régime.

Troisièmement, toute exigence ou menace russe ultérieure doit se heurter à une réponse diplomatique et militaire unie : toute attaque contre le territoire de l’OTAN, où qu’elle se produise et sous quelque prétexte que ce soit, devra être sévèrement punie.

Les dirigeants de l’OTAN devraient avertir le Kremlin de faire marche arrière et rappeler que les opérations sous faux drapeau peuvent se retourner contre leurs auteurs.

Gleiwitz est aujourd’hui la ville polonaise de Gliwice. Quel était l’ancien nom de Kaliningrad ? [NDLR : Königsberg, capitale de la Prusse orientale]

Guerre psychologique

Le Kremlin mène également des opérations psychologiques visant les leaders d’opinion occidentaux. Il s’agit notamment d’avertissements à la fois crédibles en apparence et alarmistes sur la gravité du comportement de la Russie si elle se trouve acculée, et sur l’aggravation de la situation en cas de défaite : parmi les scénarios évoqués figurent l’anarchie, le totalitarisme, une dictature à la nord-coréenne ou la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Associer des avertissements catastrophistes à des appels à la prudence touche les plus grandes faiblesses de l’Occident : l’ambition, la lâcheté, la désunion, la cupidité et la naïveté. Cela détourne l’attention de ce qui devrait être la priorité stratégique absolue : la victoire de l’Ukraine.

Au lieu de cela, l’enjeu majeur devient la manière de façonner la sécurité européenne pour les décennies à venir. Il suffit de trouver les bons « pragmatiques », qui s’imposeront dans une ère d’après-guerre et d’après-Poutine, et de commencer à les courtiser.

Commencer à réfléchir à un futur « grand compromis » (quelqu’un a-t-il dit « reset » ?) qui tienne compte des intérêts de la Russie (quelqu’un a-t-il dit « légitimes » ?). Peu importe ces «Européens de l’Est » embêtants et paranoïaques,  est un jeu réservé aux grands pays. Songez donc à la somme d’argent colossale qui est en jeu.

De telles réflexions ne sont peut-être encore que des murmures. Mais la Russie les entend et les encourage, en paroles et en actes.

Conclusion

Les décideurs de Pékin voient le monde en termes impitoyables. Si la Russie se comporte de manière imprudente, il faut faire pression. Si la Russie est faible, il faut négocier plus durement. Il faut anticiper tous les changements de politique et de personnalité, en particulier les plus défavorables.

Telle devrait être l’approche européenne également.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici et ici

<p>Cet article Quand la guerre de Poutine tourne mal  a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:15

Pierre Raiman
img

Face à l’axe formé par la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, les démocraties ne manquent pas de puissance, mais de cap. Elles doivent replacer au cœur de leur stratégie la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.

<p>Cet article L’Axe totalitaire et les désaxés a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (7620 mots)

Cet essai est consacré à la définition même de la différence fondamentale entre les totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui et les démocraties. Ici, la notion des désaxés s’applique aux démocraties contemporaines qui ont, en quelque sorte, perdu leur boussole. Désorientées, elles répondent aux agissements de l’axe totalitaire (la Russie, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord) au coup par coup, sans respecter leur propre cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Retrouver ce cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.

La chasse et les innocents

Au tournant des années 1960, deux films de John Huston composent à distance une parabole de notre siècle. Dans Moby Dick, une baleine blanche est poursuivie d’océan en océan par un capitaine qui a fait de sa haine une religion ; dans Les Désaxés, quelques mustangs du Nevada sont rabattus au lasso pour finir en pâtée pour chien. Des hectolitres d’huile, une rancune, quelques dollars : la même vie sauvage et innocente, traquée pour des raisons qui ne valent pas ce qu’elles détruisent.

Achab n’est pas un homme sans orientation. Il en possède une, terrible et exclusive : Moby Dick est devenue le point fixe autour duquel il ordonne les hommes, les mers et les signes du ciel. Il contraint le monde à entrer dans sa haine. Ce qui ne la sert pas doit lui être sacrifié.

Sur un scénario d’Arthur Miller2 les personnages des Misfits (Les Désaxés) se trouvent à l’extrémité opposée. Le titre anglais parle d’êtres qui ne s’ajustent plus. La traduction française, Les Désaxés, ajoute qu’ils ont perdu leur centre. Un ancien aviateur, un cow-boy vieillissant, une jeune divorcée un peu paumée ne savent plus autour de quoi tenir ensemble. Ils ont perdu le monde qui leur donnait sens et ne voient pas que leur propre liberté disparaît avec celle des mustangs.

D’un côté, l’homme qui s’est fabriqué un axe absolu et plie tout ce qui vit à son mouvement ; de l’autre, ceux qui n’ont plus de centre commun et de valeurs. Entre Achab et les Désaxés se dessine la géométrie politique de notre temps.

Un axe s’est formé sous le regard de notre siècle. Il n’a ni traité fondateur, ni commandement commun, ni doctrine unifiée. Ses membres se défient mais se fournissent des armes, des marchés, des veto, des récits et des hommes. Ils ne proposent pas le même ordre ; ils travaillent ensemble à défaire le nôtre.

En face, les démocraties ne sont pas impuissantes : elles sont désorientées. Elles répondent à chaque crise sans toujours les relier, contiennent sans décider, négocient les moyens avant d’avoir nommé les fins.  Il leur faut un pôle, une étoile qui permette de tenir leur cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Ce pôle n’abolit ni la puissance ni la stratégie ; il leur donne leur objet.

L’axe

Un axe n’est pas une alliance : c’est ce autour de quoi le reste du monde est convié à tourner. Mussolini donna au mot son sens politique le 1er novembre 19363, devant le Duomo de Milan en présentant la « verticale Berlin-Rome », scellée la semaine précédente dans la capitale du Reich, comme « … un axe autour duquel peuvent collaborer tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix ». La langue de la paix enveloppait déjà la chose qui ferait la guerre, première inversion et matrice de toutes les autres. Milan clamait la paix, l’Éthiopie déjà conquise, les gaz déjà employés. L’intervention en Espagne, imminente, survint le 10 décembre. L’Axe fut une orientation avant d’être une signature : le Pacte d’acier vint en 1939, le Pacte tripartite en 1940.

Quatre-vingt-cinq ans plus tard, le 4 février 2022, vingt jours avant l’assaut des chars sur Kyïv, Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », où « aucun domaine de coopération » n’est interdit, qui ne vise aucun pays tiers4. Même acte de parole : nommer une orientation, assurer des intentions pacifiques. Même aveu : la proclamation pacifique forme l’antichambre immédiate de la guerre.

Le communiqué de février a levé le voile sur ce qui se formait déjà : veto croisés au Conseil de sécurité, manœuvres navales communes, sauvetage à plusieurs mains du régime de Damas. Autour de Moscou et Pékin, Téhéran et Pyongyang complètent un système de suppléances : à la Russie la guerre ouverte, à la Chine la profondeur industrielle et diplomatique, à l’Iran la guerre par procuration et le seuil nucléaire, à la Corée du Nord les obus et les hommes. Ils ne s’accordent ni sur tout ni pour toujours. Mais ils ont le même intérêt qu’ils conjuguent à leurs ambitions impérialistes : affaiblir les normes qui permettent de juger les États de l’extérieur, interdire toute solidarité avec les populations qu’ils dominent. Ils se soutiennent moins parce qu’ils rêvent du même monde que parce qu’ils haïssent ensemble dans la même direction.

L’axe est totalitaire non parce que ses membres reproduisent à l’identique les régimes du XXe siècle, mais parce qu’ils sont reconnaissables à cinq mouvements : le monopole de la vérité publique ; la destruction des espaces sociaux autonomes ; la mobilisation idéologique ; la fabrication d’un ennemi objectif ; la prétention à refaire l’homme et l’ordre du monde.

La guerre devient défense, l’agression réunification, le camp centre de formation, la révolte complot étranger. Le mensonge ne dissimule plus le réel ; il lui substitue une version que chacun doit réciter. Il ne suffit pas davantage que les individus obéissent. Il faut qu’ils ne puissent former hors du pouvoir ni communauté, ni mémoire, ni vérité. Parti, police, appareil religieux ou militaire produisent la solitude pour réclamer l’adhésion : foules mobilisées, dénonciateurs, soldats, spectateurs consentants et par là complices.

En face se trouve l’ennemi objectif coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être : le dissident devient agent de l’étranger, l’Ukrainien nazi, l’Ouïghour terroriste, la femme dévoilée auxiliaire de l’Occident. L’accusation précède l’acte et permet de frapper une catégorie entière. Une telle domination ne trouve ni repos ni frontière ; elle découvre partout des consciences à corriger, des territoires à reprendre, des peuples à absorber ou à annihiler. L’existence extérieure d’une société libre est un démenti de sa vérité.

Ces caractères se répartissent inégalement. Pyongyang approche l’enfermement total, le fantasme du peuple Un5 ; Pékin associe monopole du parti, camps, et surveillance technologique ; Téhéran soumet la société à un appareil théologico-révolutionnaire qui règle les conduites privées et projette au-dehors sa guerre par relais ; Moscou réactive la vérité d’État, l’ennemi intérieur, la mobilisation impériale, la terreur policière et la militarisation de la mémoire. Aucun ne reproduit seul une forme historique, ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative.

L’ancien Axe tendait vers le bloc, le traité et la guerre coordonnée ; Le nouveau demeure lâche, asymétrique, sans centre institutionnel. Cette dispersion le rend plus difficile à saisir : chacun assure sa part de la suppléance, bénéficie du désordre produit par les autres et leur fournit ce qui leur manque.

Leur accord se lit d’abord sur les corps : assassinats politiques à Moscou, viols d’Evine, camps du Xinjiang, puis au-dehors, lorsque la torture et la mort des civils deviennent des instruments de guerre et même une stratégie. Ainsi que le souligne Jean-Sylvestre Mongrenier6, la masse eurasiatique leur donne profondeur, ressources et économies de guerre ; elle se penche pourtant vers les mers, car l’enjeu est aussi de tenir les passages : Taïwan, Ormuz, les mers Rouge, Noire, Baltique et de Chine du Sud. La géographie prolonge la politique : avaler les territoires, contrôler les gorges par où circule le commerce du monde.

Le territoire des mots

L’axe de 2022 se couvre de la Charte des Nations Unies et de la victoire de 1945 ; Il nous emprunte jusqu’à la langue : souveraineté, droit des peuples, paix, majorité mondiale, « vraie démocratie ». L’Axe de 1936 se donnait pour un ordre nouveau ; celui-ci se présente comme le gardien de l’ordre qu’il travaille à renverser.

Ces régimes confisquent les mots comme on prend un territoire : s’en emparer détermine ce qu’il sera permis de faire. « Nazi » accolé à Zelensky retourne l’antifascisme contre l’antifasciste ; «terroristes » désigne les Ouïghours internés ; « agents de l’étranger », les jeunes Iraniens soulevés pour eux-mêmes ; « province chinoise de toujours », Taïwan fière d’être à quelques encablures le refuge de la liberté. Le signifiant garde son tranchant tandis que le signifié se vide.

La falsification se prononce comme un verdict, puis s’étend d’un gouvernement à un peuple et d’un peuple à quiconque lui est associé. Alors reparaît « l’ennemi objectif » d’Arendt7, coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être, sommé de se tenir au banc des accusés.

Le mot d’axe a resurgi, « axe des tyrannies », axis of upheaval8 et si l’analogie avec celui de 1936 a été analysée, l’analyse s’arrête souvent au seuil du concept : tyrannies, autocraties, puissances révisionnistes, presque jamais totalitaires. On consent à la géométrie ; on en refuse la substance.

La différence n’est pas de degré, mais de nature. Un pouvoir autoritaire exige l’obéissance et borne généralement ses fins ; un pouvoir totalitaire veut l’adhésion et un ordre sans frontières stables. Nommer seulement « autoritaires » les maîtres du Xinjiang, d’Evine et des colonies pénitentiaires de Sibérie promet un adversaire négociable. L’erreur de vocabulaire devient une erreur de stratégie : elle invite à marchander le prix de ce qui n’est pas à vendre.

raiman mobydick1
Image tirée de Moby Dick de John Huston

Le pôle démocratique

La démocratie n’a pas d’axe : elle n’exige pas que le monde tourne autour d’elle. Elle a un pôle comme l’étoile qui n’attire pas le navire et pourtant le guide : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.

Au XXe siècle, l’axe et le pôle furent affirmés à un an de distance. En novembre 1935, Husserl, interdit de chaire par l’Allemagne nazie, prononce à Vienne et à Prague ses conférences sur la crise de l’humanité européenne9. L’Europe qu’il défend n’est ni un territoire ni une puissance : c’est une conscience et un effort pour soumettre la force à une raison commune et universelle. Le jeune secrétaire du Cercle philosophique qui l’accueille à Prague s’appelle Jan Patočka. Un an plus tard, Mussolini nomme son axe à Milan. Tandis que le vieux philosophe convoque le principe d’orientation que l’Europe est en train de perdre, le Duce fabrique un mouvement auquel tout devra se plier.

Là où l’histoire l’a porté, sous l’occupation, puis sous le communisme, Patočka continue Husserl. Il nomme « solidarité des ébranlés » la communauté de ceux que l’épreuve a délivrés des illusions ordinaires et rendus responsables les uns des autres10. Porte-parole de la Charte 7711, il meurt après un « interrogatoire » de trop12. Václav Havel donne à cette solidarité sa forme politique : vivre dans la vérité, ramener la politique à sa source, mettre la moralité en actes, soustraire des existences au mensonge officiel.

Cette « politique antipolitique » n’est ni un refus de la puissance ni un pacifisme. Dans Anatomie d’une réticence13, Havel récuse la paix qui ne serait que le nom honorable de la capitulation : la conscience ne remplace pas la force, elle décide de son usage et fonde sa légitimité.

La Conférence d’Helsinki montra que cette généalogie pouvait devenir stratégie14. En 1975, Brejnev croyait obtenir la consécration des frontières issues de Yalta ; quant à Kissinger, il tenait les engagements sur les droits humains pour un ornement : « Ils peuvent l’écrire en swahili s’ils le souhaitent15 ». On les avait rangés dans ce que le langage de la négociation appelait la troisième corbeille – contacts entre les personnes, circulation des idées et des informations. Les dissidents les prirent au mot : groupe Helsinki de Moscou, Charte 77, Solidarność. Les conférences de suivi firent du respect des textes une question diplomatique permanente. Les régimes avaient signé des mots qu’ils ne purent domestiquer. La victoire sur le bloc soviétique ne sépara pas les valeurs de la diplomatie : elle fit des premières un instrument de la seconde.

Oleksandra Matviïtchouk16 est l’héritière politique de cette chaîne par la logique de son action. De Husserl, elle prolonge l’idée que l’Europe n’est fidèle à elle-même qu’en défendant une norme valable pour chaque personne ; de Patočka, la solidarité de ceux que l’épreuve oblige à comprendre ; de Havel, la conviction que rendre aux victimes leur nom et leur vérité atteint le pouvoir au centre de son mensonge. Mais elle ajoute à cet héritage l’expérience du crime documenté : recueillir les témoignages, identifier les responsables, transformer la souffrance en preuve et la preuve en obligation politique.

Sa pensée est limpide. La violence intérieure annonce la violence extérieure : l’État qui torture les siens finit par menacer les autres. L’impunité n’est pas une absence de politique, mais une permission : chaque crime laissé sans réponse – Tchétchénie, Géorgie, Syrie – enseigne au Kremlin que le suivant sera toléré. Enfin, une paix sans justice n’est pas une paix imparfaite. Pour ceux qui restent sous la domination de l’agresseur, elle est une occupation consolidée.

Mais Oleksandra Matviïtchouk reprend aussi, presque à la lettre, l’intuition de Havel sur le pouvoir des sans-pouvoir. « Nous avons pris l’habitude de penser l’histoire dans les catégories des grandes puissances, des gouvernements et des organisations internationales », comme si elle s’écrivait nécessairement au-dessus des peuples. Elle rappelle au contraire que « des êtres ordinaires peuvent accomplir des choses extraordinaires, que leurs paroles et leurs actes pèsent davantage qu’ils ne l’imaginent », parfois davantage que les institutions supposées gouverner le monde. « L’avenir n’est ni garanti ni déjà écrit : il dépend de ceux qui refusent de le tenir pour joué et agissent pour le changer17. » Les droits humains ne sont donc pas un supplément d’âme ; ils sont à la fois une connaissance de l’adversaire, une puissance rendue aux individus et la boussole qui permet de choisir l’avenir.

C’est ce pôle que les démocraties ont déposé. À Hong Kong, une population se leva pour la liberté qu’un traité lui avait promise ; la loi de sécurité nationale referma la ville, le vieux Jimmy Lai, organisateur de la liberté d’expression, croupit en prison18 et les chancelleries tournèrent la page. À Téhéran, « Femme, Vie, Liberté » prononça en persan le principe même des démocraties ; le nom de Mahsa Amini traversa le monde, puis la saison passa et les exécutions continuèrent. Les peuples de Hong Kong et d’Iran furent plus fidèles au pôle démocratique que les démocraties elles-mêmes. Le désaxement se mesure à cet écart.

raiman oleksandra
Oleksandra Matviïtchouk au Festival d’Avignon, lors d’un débat consacré à la société civile ukrainienne, le 16 juillet dernier // Institut ukrainien en France

La mécanique du désaxement

Désaxer, c’est rompre un équilibre et une harmonie. Le désaxement procède de deux renoncements : ne plus reconnaître la nature totalitaire de l’adversaire ; ne plus tenir la défense des droits humains et de la liberté des peuples pour le cœur de la stratégie.

Hermann Broch a écrit l’anatomie de cette rupture dans le roman et essai Les Somnambules19, publié au tournant des années trente : quand se défait le système qui tenait un monde ensemble, chaque fragment s’érige en absolu et pousse sa logique jusqu’à son terme – la guerre est la guerre, les affaires sont les affaires –, chacun irréprochable dans son ordre et aveugle à tout ce qui n’est pas lui. Il suffit d’y joindre le membre que notre époque a forgé – la diplomatie est la diplomatie – pour reconnaître la pseudo-Realpolitik. La diplomatie ne nie pas le Mal, et ne l’approuve pas, elle s’y accoutume et l’accepte comme un fait de climat, puis décrète qu’il n’est pas diplomatique de le nommer20.

Or une diplomatie qui ne peut nommer le Mal ne peut défendre ses victimes, car la victime se définit précisément par ce qu’on lui fait. La poignée de main tendue à l’exécuteur21 n’est donc ni une faute de protocole ni même un cynisme : c’est le geste assuré d’un somnambule dans un système où la vie morale s’est retirée.

Le second renoncement se donne pour du droit. Ce que le régime totalitaire inflige à son peuple relèverait de ses « affaires intérieures » – formule où la souveraineté devient une cloison morale. Kant avait pourtant posé, dès le Projet de paix perpétuelle22, que la constitution intérieure des États gouverne leur conduite au-dehors ; Arendt a montré23 que le totalitarisme en est la preuve extrême : la domination totale ne peut se stabiliser dans des bornes, puisqu’elle exige la refonte de l’ordre et des valeurs du monde, aussi la guerre n’est pas un choix de politique étrangère, elle est son métabolisme. Tolérer le Mal « chez eux », c’est lui concéder ses métastases sur le champ de bataille futur.

L’axe ne brise pas le droit, il l’occupe. La frontière devient carapace, et ce qui s’accomplit derrière elle – le million d’internés, les pendaisons, les révoltes noyées dans le sang, la torture des détenus – est placé juridiquement hors du monde.

Clausewitz plaçait au principe de la stratégie24 la recherche du centre de gravité de l’adversaire, ce point dont dépend l’édifice. Celui de l’axe est politique : c’est le contrôle des populations, il ne remplace ni les arsenaux, ni les hydrocarbures, ni l’industrie de guerre ; il les rend disponibles. C’est à l’intérieur que l’axe prélève les corps, les ressources et le silence, avant de porter au-dehors les méthodes éprouvées chez lui.

De là l’asymétrie de la guerre cognitive : l’axe agit sur nos opinions et nos élections ; nous hésitons à agir sur son terrain, là où il craint ses peuples autant que nos armes. Le démenti et la vérification courent derrière le mensonge sans le devancer. Havel avait fixé la règle inverse : faire circuler la vie dans la vérité, rendre voix et visage à ceux que les régimes emmurent. Oleksandra Matviïtchouk a donné la forme judiciaire et stratégique : documenter, nommer, poursuivre, empêcher que l’impunité ne devienne le prochain permis de tuer.

Atteindre ce que ces régimes protègent d’abord – leur droit prétendu à disposer des êtres humains – est un objectif stratégique.

Trois épreuves du désaxement

Le Venezuela : retrancher l’homme, garder l’appareil

Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines s’emparent de Nicolás Maduro ; le dictateur d’un régime haï, appendice latino-américain de l’axe, se retrouve incarcéré à New York. Mais à sa place, ce n’est pas le peuple que l’on installe : c’est la vice-présidente, Delcy Rodríguez, hier encore ministre du Pétrole. Le robinet des hydrocarbures s’ouvre plus vite que les portes des prisons : les détenus politiques sortent au compte-gouttes, les chefs de l’opposition, comme la prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, restent en exil. On a retranché la personne du despote sans toucher à l’appareil du despotisme. La vieille politique du « he’s a son of a bitch but he’s our son of a bitch25 » s’est ici simplement féminisée sans changer de doctrine. Frappés par un tremblement de terre en juillet 2026, les Vénézuéliens n’ont pas la possibilité dans leur pays dévasté de décider des voies de leur salut.

En laissant intact l’appareil chaviste – ses attaches cubaines, russes, iraniennes et chinoises en sommeil –, il en préserve le retour possible. Ce qui est trahi, c’est la liberté d’un peuple, une fois de plus subordonnée au calcul.

L’Ukraine : soutenir sans vouloir

En Ukraine, le désaxement se vérifie dans la durée : Géorgie amputée en 2008 sans autre prix qu’un communiqué ; Crimée saisie et Donbass embrasé en 2014 contre des sanctions calculées pour ne fâcher personne ; Minsk en 2015, où l’agresseur s’installa dans le fauteuil de l’arbitre, tandis que ses bombardiers apprenaient l’impunité sur les corps syriens. Chaque fois, la leçon fut mieux apprise à Moscou qu’à Bruxelles.

En face se bat en Ukraine une trinité démocratique accordée : un peuple à qui nul n’a eu besoin d’expliquer la guerre, une armée qui apprend plus vite que toutes les écoles, un gouvernement dont la raison politique tient en deux mots : durer libre. Les Ukrainiens sont des ébranlés, au sens de Patočka. Ils savent ce que recouvre la défaite : la liste du FSB, l’école changée en centre de torture, l’enfant emmené.

La guerre des mots s’acheva quand le lexique de Moscou passa dans la bouche de Trump et Vance : à Washington, Zelensky fut accusé d’avoir « commencé la guerre » et traité de « dictateur » et l’on négocia par-dessus sa tête entre copropriétaires du monde. Dans le même mouvement disparaissent les enfants déportés et les civils otages au fond des geôles, le cœur génocidaire de la guerre, dont le retour n’est jamais posé en préalable.

Les enfants viennent après les arpents, et les civils après un hypothétique cessez-le-feu fragile. Le temps carcéral existe-t-il pour les alliés de l’Ukraine ?

La chimère n’est pas d’espérer le silence des armes, mais de l’attendre d’un régime qui n’a renoncé à aucun de ses buts, en traitant les êtres captifs comme une annexe de la paix.

Abandonner les vivants en Iran

L’appareil iranien ne se prête pas au marché vénézuélien et à la désastreuse diplomatie du deal. Idéologique autant que mafieux, il tient par la croyance autant que par les rentes et la peur. Plusieurs fois, le peuple s’est levé en cherchant des yeux les démocraties. En 2009, la vague verte demandait où était passé son vote ; l’Occident, absorbé par le nucléaire, détourna le regard. En 2022, « Femme, Vie, Liberté » perça le mur du régime ; les démocraties saluèrent les Iraniennes, puis retournèrent à la négociation qui leur importait. En janvier 2026, la jeunesse fut mitraillée dans les rues ; les frappes censées l’aider survinrent trop tard, et le peuple n’entra jamais dans les buts de guerre américains tandis que les Européens brandissaient le droit international pour justifier leur inaction.

Signé le 17 juin, au château de Versailles, entre deux services d’un dîner offert par un hôte français approbateur, le mémorandum de quatorze points ne contenait pas une ligne pour les droits humains, pas un mot pour les prisonniers politiques, pas un prénom de femme. Mieux : le deuxième paragraphe engage les signataires à ne pas s’ingérer dans leurs « affaires intérieures ». Et pendant qu’on paraphait, on pendait à Evine.

En février, on avait promis aux Iraniens que l’heure de leur liberté avait sonné. En juin, on n’avait « jamais tenu au changement de régime ». En juillet, le mémorandum avait fait long feu.

En Ukraine comme en Iran, les démocraties se sont battues contre. Contre une défaite, contre une bombe. Jamais pour. Or le contre sans le pour peut contenir ; il ne termine rien, car finir exige de savoir ce que l’on veut voir exister après. Retrouver un cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.

Conclusion : l’aiguille et l’étoile

Il faut relire, dans Moby Dick, le chapitre de l’Aiguille26. L’orage a retourné les compas du Pequod, et Achab (Gregory Peck à l’écran), devant l’équipage assemblé, forge de ses mains une aiguille neuve, la déclare vraie et se proclame seigneur des aimants. C’est le geste totalitaire à l’état pur : ne dépendre d’aucun pôle, se fabriquer son orientation, être à soi-même son axe.

Quelques jours plus tard, le Pequod croise la Rachel, dont le capitaine supplie qu’on l’aide à chercher ses enfants perdus en mer. Achab refuse : sa baleine passe avant les enfants des autres. On sait la suite. Le Pequod sombre corps et biens, et c’est la Rachel, revenue chercher ses enfants disparus, qui recueille Ismaël survivant. Le navire qui cherche les enfants est le seul qui sauve.

À l’inverse, dans la nuit du Nevada, les Désaxés ont dételé l’étalon ; les mustangs sont libres. Roslyn (Marilyn Monroe) demande : « Comment retrouve-t-on son chemin dans le noir ? » ; Gay (Clark Gable) répond : « File droit sur cette grande étoile. La route est dessous. Elle nous ramène à la maison27. » Entre ces deux gestes passe toute la différence entre l’axe et le pôle – et le chemin du retour.

Au moment de conclure cet essai, le Représentant Steve Cohen, depuis la Commission d’Helsinki, demande à l’OSCE28 qu’aucun cessez-le-feu n’abandonne les captifs et fait des personnes la condition première – put people first. L’étoile, on le voit, n’a pas pâli : Helsinki, qu’on disait lettre morte, persiste, et continue d’indiquer le seul nord qu’on ne forge pas.

<p>Cet article L’Axe totalitaire et les désaxés a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:15

Jean-François Bouthors
img

Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé.

<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3856 mots)

Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé. Décryptage.

Le 9 juillet dernier, The Economist, hebdomadaire britannique très réputé pour la qualité de ses analyses et de ses informations, consacrait sa couverture et sa story à « L’homme qui veut changer la Russie », avec en sous-titre « Un oligarque de premier plan parle ». C’était le moment où la spectaculaire campagne de frappes ukrainiennes de 40 jours, annoncée par Volodymyr Zelensky faisait la une des médias. Jamais la Russie n’avait paru autant en difficulté, avec l’instauration un peu partout dans le pays d’un rationnement du carburant et des files de voitures qui s’allongeaient devant les stations-service.

C’était le moment choisi par Andreï Melnitchenko – ou ceux qui avaient décidé de le mettre en avant – pour proposer à l’Occident sa lecture de la situation, son analyse des causes du conflit russo-ukrainien et sa vision des conditions de sa résolution. Sa tribune était accompagnée d’un très long portrait du personnage, signé d’un des rédacteurs en chef de The Economist, Arkadi Ostrovski, chargé de couvrir la guerre en Ukraine et la vie politique russe. Ostrovski est né en Russie, c’est un journaliste renommé, qui a travaillé dix ans au Financial Times avant de rejoindre l’hebdomadaire britannique en 2007. Son livre The Invention of Russia, sous-titré The Journey from Gorbachev’s Freedom to Putin’s War (le parcours de la liberté de Gorbatchev à la guerre de Poutine) lui valut de remporter le prix Orwell en 2016 et d’être la même année finaliste du prix Pulitzer. Autrement dit, le paquet était bien emballé, avec toutes les garanties de sérieux nécessaires.

Qu’un homme, de surcroît un oligarque, se lève et prenne la parole pour appeler à un changement en Russie, voilà un événement, en apparence, digne d’intérêt. Cela signifierait-il que le pays de Vladimir Poutine serait au bord d’un tournant susceptible de mettre fin à la guerre et qu’une partie de l’élite économique russe serait disposée à entretenir des relations normales avec l’Ukraine et avec l’Occident, auquel cas nous devrions renouer le dialogue sinon avec Vladimir Poutine du moins avec une frange « libérale » du pouvoir russe ?

L’expérience appelle à la circonspection. On se souvient du précédent de la présidence Medvedev entre 2008 et 2012. L’homme au sourire avenant qui affichait alors des intentions libérales est aujourd’hui l’un des plus fanatiques partisans d’un écrasement de l’Ukraine et d’un affrontement avec l’Occident. Il appelle régulièrement, et dans des termes « choisis », à l’usage de l’arme nucléaire contre Paris, Londres ou Berlin. Cinq mois après son élection à la magistrature suprême, la Russie profitait d’une erreur stratégique du président Saakashvili pour envahir la Géorgie ! Que vient donc dire Andreï Melnitchenko ? Et comment est-il présenté par Arkadi Ostrovski ?

Ni politicien ni idéologue ?

Melnitchenko, qui pèse en 2026 quelque 20 milliards de dollars selon Forbes, a fait fortune dans la banque, puis dans le charbon et les engrais. Il a été placé sous sanctions occidentales au début de la guerre, mais il les a contournées en abandonnant des fonctions d’administrateur du numéro deux mondial de la production d’engrais EuroChem et du producteur de charbon Suek, et en transférant ses parts à sa femme, Aleksandra Nicolić, d’origine serbe, une ex-chanteuse pop et mannequin. Il l’a épousée en 2005 en France et le mariage aurait coûté, selon Ostrovski, 30 millions de dollars, avec aux fourneaux le chef étoilé Alain Ducasse et parmi les invités Enrique Iglésias et Whitney Houston. Melnitchenko et Nikolić résident officiellement en Suisse.

« Je ne suis ni politicien ni idéologue », affirme-t-il, se posant comme un observateur neutre : « J’essaie de décrire le monde comme un physicien [il a étudié la physique quantique] tel qu’il est vraiment, pas comme quelqu’un aimerait qu’il soit. » Il assure que son regard a été façonné par la catastrophe de Tchernobyl. Il est né au Bélarus, en 1972, dans la ville de Gomel à environ 140 kilomètres de la centrale nucléaire,  d’un père bélarusse et d’une mère ukrainienne. Il avait 14 ans lorsqu’il fut évacué en Lituanie, vers une base militaire. Il démarre donc son propos comme une invitation à la sagesse, en regrettant le fait que « le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait autrefois aux grandes puissances d’exister au sein d’un seul système de sécurité sans remettre en question le statut des autres. »

Sous couvert de cette nostalgie d’un temps disparu et de cette posture d’apparente neutralité « scientifique », l’homme se veut flexible et il le dit sans fard lors de ses entretiens avec Ostrovski : « Dans le monde quantique, rien n’est absolument certain, tout est de nature probabiliste. La réalité est fluide. Si quelque chose – un événement, un phénomène, n’importe quoi – réfute votre idée de la vie, ce n’est pas une tragédie, mais une opportunité. Je ne suis pas dogmatique. Demain, je croirai peut-être en quelque chose de différent de ce que j’ai cru avant-hier. » Autant dire qu’il est souple comme un roseau et aussi fiable qu’une planche vermoulue… Ce qui invite à prendre son propos avec beaucoup de pincettes. D’ailleurs, comme le note Ostrovski, Melnitchenko ne parle ni de démocratie ni d’autocratie, ni de bien ni de mal, ni d’amis ni d’ennemis, ce qu’il vise c’est « l’harmonie sociale », la « stabilité » et « la défense des intérêts de la Russie ». Il ne pense pas en termes proprement politiques et préfère des concepts fourre-tout, qui visent à séduire ceux qui l’écoutent ou le lisent…

bouthors wife
Andreï Melnitchenko et son épouse // Compte Vkontakte d’Alexandra Melnitchenko

Des non-dits très parlants

Sa tribune brille donc par ce qu’il ne dit pas. Il se garde bien d’interroger le discours russe sur l’Ukraine ou d’esquisser la moindre analyse du pouvoir qui règne à Moscou. Pas un mot sur l’impérialisme russe. Rien, dans ce qu’il dit, ne saurait faire sourciller Poutine. Bien au contraire, l’axe central de son propos consiste à affirmer qu’il n’y aura pas de solution viable au conflit sans un respect de la souveraineté russe. Mais cette insistance sur la souveraineté russe, qui ne saurait être questionnée et encore moins limitée selon lui, n’est pas sans rappeler le concept de « démocratie souveraine » avancé par Vladislav Sourkov dans les années 2000, qui a été l’axe de structuration du régime de Vladimir Poutine et son mantra en matière de politique internationale. C’est une manière de considérer que s’opposer aux vues du Kremlin relève d’une ingérence internationale nuisible à la sécurité du monde.

Melnitchenko dit plus diplomatiquement ce que Poutine et ses porte-voix ne cessent de répéter : rien ne doit s’opposer à la volonté de la Russie. Il considère que « la discussion occidentale moderne sur la Russie d’après-guerre […] se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale ». Et il poursuit : « La logique de cette approche est claire. Si la souveraineté russe est perçue comme une menace, alors la supprimer semble être une solution au problème. » Le Kremlin ne peut trouver là que matière à satisfaction.

Poser la question de la souveraineté sans s’interroger sur la nature du régime et sur ses intentions est évidemment une escroquerie intellectuelle. Comment ne pas discuter la souveraineté d’une Russie dont le président affirme sans sourciller qu’elle n’a pas de frontière et que nul ne doit s’opposer à ses buts ? Pourquoi la souveraineté russe ne devrait-elle pas connaître de limite, alors que la coexistence pacifique internationale suppose que chaque nation accepte de restreindre sa souveraineté par le jeu des accords et des traités internationaux ?

Ce que propose Melnitchenko n’est autre, sur le plan international, que la souveraineté libre du renard libre dans un poulailler libre ! Pour justifier son propos, il reprend très tranquillement l’argumentation que développe Vladimir Poutine depuis son intervention lors de la 43e Conférence sur la sécurité de Munich sur la sécurité en 2007 : « La mondialisation, dit-il, n’a jamais été neutre », elle est principalement au service des intérêts occidentaux et les sanctions contre la Russie en ont fourni la preuve. Il oublie évidemment qu’elles sont la conséquence de l’agression russe contre l’Ukraine, inversant donc la cause et les effets. Ce qui lui permet de dire que la guerre en Ukraine est devenue un instrument de pression de l’Occident sur Moscou.

Faute de questionner la nature du pouvoir dans son pays, Melnitchenko voue la société russe à continuer de vivre sous un régime qui repose sur des restrictions de plus en plus drastiques des libertés, sur la violence d’État, la corruption et la prédation. On comprend qu’il le fasse puisqu’il a construit les débuts de sa fortune dans l’illégalité, comme il l’a raconté à Ostrovski, expliquant qu’il a compris au début des années 1990 qu’il était temps de « légaliser ses opérations ». Il prétend à la neutralité, mais passe sous silence qu’il n’a pu prospérer qu’avec la bienveillance du régime qui a fermé les yeux sur les moyens par lesquels il s’est enrichi, avec du trafic de devises ou des loteries, et avec l’aide de policiers qui l’ont protégé des appétits des gangs, ce qui lui permit d’ouvrir sa première banque, en 1993, à l’âge de 21 ans ! Une bienveillance qui reste conditionnelle, puisqu’il a clairement indiqué à Ostrovski que Poutine dispose d’un « dossier » le concernant et qu’il le lui a fait savoir. Cela incite évidemment à éviter les sujets qui pourraient fâcher.

Un objectif : sauvegarder le régime

Ne pas poser la question du pouvoir russe sert à dissimuler que les causes premières de la guerre se trouvent dans la nature de ce pouvoir. Cela revient à faire croire que la Russie est un pays normal avec lequel on pourrait discuter entre gens de bonne compagnie. Sans le dire explicitement, Melnitchenko cherche à convaincre les Occidentaux à qui il s’adresse par sa tribune dans The Economist qu’ils devraient s’accommoder de ce régime, dès lors que la Russie accepterait de limiter ses prétentions en Ukraine aux seuls territoires qu’elle considère comme siens en vertu de sa Constitution, en contrepartie de garanties pour les populations russophones d’Ukraine et la proclamation que l’Ukraine est un pays « neutre » sur la scène internationale.

Au fond, ce que cet oligarque propose, c’est une sorte de « poutinisme à visage humain ». Son objectif, c’est de sauvegarder le régime. Toutefois, mezza voce, il n’omet pas d’évoquer la menace d’un conflit nucléaire, qui devrait inviter les Occidentaux à la sagesse…

Telle est la sauce avec laquelle Moscou pourrait accommoder une sortie de guerre dont on comprend, dans les milieux économiques au moins – mais sans doute aussi dans l’entourage de Poutine –, qu’elle devient vitale. L’autre option que le Kremlin agite, c’est celle d’une mobilisation générale, ou partielle, qui serait décidée après les élections législatives de septembre, afin de disposer des moyens nécessaires pour tenter de faire monter d’un large cran l’intensité des combats sur la ligne de front et de faire craquer la défense ukrainienne dans le Donbass. Le scénario le plus extrême serait – comme le craignent aujourd’hui des pays tels que la Suède, la Pologne ou les pays baltes – que Poutine prenne le risque d’élargir le conflit en testant la solidité de l’OTAN avant que les efforts de réarmement des pays européens n’aient eu le temps de porter leurs fruits. On peut penser que pour l’instant, la mise en perspective de ces « possibilités » vise surtout à impressionner les Occidentaux pour les dissuader de continuer à aider l’Ukraine… Ce qui semble aujourd’hui peine perdue, sauf à monter en Occident une campagne contre les frappes ukrainiennes en Russie pour les discréditer. On commence à la voir poindre…

Une offre de service à Poutine

Le long portrait rédigé par Arkadi Ostrovski qui accompagne les propositions de Melnitchenko est un trésor d’ambiguïté. Il commence par le récit d’un entretien entre Poutine et l’oligarque, qui aurait eu lieu au Kremlin le 28 mai 2025 passé minuit, au cours duquel l’homme d’affaires fait allégeance : « Le monde s’est avéré complètement différent de ce que j’imaginais. Il n’y a pas de paix mondiale. Il n’y a pas non plus de règles mondiales… Tu t’en es rendu compte avant nous », dit-il à Poutine. C’est du moins ce qu’Ostrovski écrit avoir entendu de sa bouche au cours d’une soixantaine d’heures d’entretiens. Cette nuit-là, Melnitchenko était venu dire au président russe qu’il « souhaitait participer plus activement à la vie publique et œuvrer pour le bien de son pays ». Sa tribune dans The Economist et la mise en scène qui l’accompagne ressemblent à une mise en œuvre de cette offre de service.

Au fil du portrait, Ostrovski n’a de cesse de montrer que son interlocuteur est fiable et exceptionnel. Les ficelles sont grosses. Melnitchenko est présenté comme rationnel et non passionnel, il pratique le jeûne prolongé, réfléchit scientifiquement en physicien qu’il est, « offre ses services à l’État pour devenir un des architectes du changement », c’est un « stratège extrêmement prudent » qui a « réussi invariablement à atteindre ses objectifs », il n’a pas fait partie des cercles des oligarques qui entouraient Eltsine et ont tenté de tirer profit d’avoir assuré sa réélection en 1996, croyant que tout leur était permis…

L’homme dont le journaliste tresse les lauriers voudrait avant tout rendre la Russie attrayante, et souhaiterait faire en sorte que sa « souveraineté » ne soit rien d’autre que « la capacité des élites intéressées par le sort du pays à influencer indépendamment son avenir », et que les diverses forces sociales du pays puissent participer à relever les défis auxquels il est confronté, en acceptant des compromis. C’est d’autant plus urgent qu’elle pourrait devenir « un trou noir ». Ostrovski apprend à son lecteur que, naturellement, Melnitchenko parle avec tout le monde, de Dimitri Mouratov, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, à Douguine, l’idéologue ultranationaliste, et même à l’Américain Tucker Carlson. D’ailleurs, il a des relais aux États-Unis parmi l’élite entrepreneuriale. Voilà le portrait d’un « gendre idéal » à qui l’Occident ne saurait refuser de donner… l’Ukraine, ou du moins la Crimée et le Donbass.

bouthors arkady
Arkady Ostrovsky // Chaîne YouTube The Economist, capture d’écran

Les meilleurs médias ciblés par la désinformation

Ce grand portrait donne – avec toutes les réserves qu’Ostrovski a la précaution de poser dans sa dernière partie, notamment en indiquant que les chances de réussite de Melnitchenko « sont minces » et que ce dernier se garde de « prédire la voie que prendra le changement » – une crédibilité et du poids à une opération qui sent la propagande et la désinformation à plein nez. Chacun jugera de la responsabilité d’Ostrovski et de la direction de The Economist dans cette opération. Au minimum, ils se sont laissé séduire et duper. Mais, comme le dirait Molière, « que diable allaient-ils faire dans cette galère ? »

Comme toujours en matière de désinformation, les objectifs de la manœuvre, dont on peut penser qu’elle a été initiée au Kremlin ou du moins autorisée par lui (comme on peut aussi le penser de la spectaculaire interview donnée par Sourkov à L’Express en mars 2025), sont multiples et complexes. Le timing de l’opération permettait d’espérer faire écran aux effets de la campagne ukrainienne de bombardement à longue portée, en faisant croire qu’il existe encore dans l’entourage de Poutine un canal de négociation possible, alors que le Kremlin n’a aucunement l’intention de renoncer à ses objectifs. Mais la manœuvre tend aussi à noyer le poisson de la nature du régime russe, dont la compréhension est essentielle pour réfléchir aux conditions d’une paix durable en Ukraine et à la reconstruction d’un ordre international viable. C’est également une manière d’inviter les pays occidentaux à ne pas prolonger leur aide à Kyïv en laissant croire qu’ils pourraient trouver à Moscou des partenaires de bonne volonté. Et in fine, c’est une pierre d’attente posée en vue de la préservation des intérêts de l’oligarchie russe lorsqu’une voie de sortie du conflit s’esquissera. Ce que Melnitchenko propose à mots couverts, c’est la prolongation du régime moyennant un ravalement de façade, pour qu’il se présente de manière plus « convenable », sans rien changer quant au fond.

Il y a de quoi être surpris de voir The Economist et, l’an dernier, L’Express, utilisés comme support de ce genre d’opérations d’enfumage, l’une sur le mode de la séduction, l’autre relevant de la menace. Rien d’étonnant cependant : pour être efficace, une campagne de désinformation politique – comme c’est ici le cas – a besoin de passer par le canal de grands médias dont la crédibilité est établie. Le travail d’infiltration et d’influence russe – naguère soviétique – dans ce secteur ne date pas d’hier. Il a été sérieusement documenté pour les années de la guerre froide. Moscou œuvre sur le long terme et parvient souvent à installer des relais qui sont actionnés le moment venu. Les Occidentaux ont le tort de croire que c’est une réalité du passé, ou du moins de ne pas s’en protéger sérieusement. Or la plupart des grands médias, américains et européens, sont ciblés et il leur est d’autant plus difficile d’y résister que la course à l’audience rend très appétissantes les informations spectaculaires qu’on vient leur apporter, de sources elles-mêmes en apparence des plus fiables, y compris parfois depuis l’intérieur même des administrations occidentales ! Il ne s’agit pas nécessairement de fausses informations, car parfois, ce qui compte, c’est le moment où on les rend publiques. C’est ainsi que la divulgation des affaires – réelles – de corruption en Ukraine dans la presse américaine a très souvent coïncidé avec des phases diplomatiques ou militaires critiques, visant à affaiblir la position ukrainienne. À l’époque de la post-vérité, de l’intelligence artificielle et du règne de la « com », avec un Donald Trump qui donne le tempo du mensonge délibéré, tout est possible. Ne l’oublions jamais.

À lire également :
Françoise Thom. Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain

<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:14

Lessia Bidotchko&nbsp;et&nbsp;Andreas Umland
img

Trois options se dessinent pour le Kremlin : s’adapter tout en maintenant ses objectifs, revoir ses ambitions à la baisse ou choisir l’escalade.

<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3277 mots)

Les auteurs considèrent trois scénarios à la suite des frappes ukrainiennes en profondeur du territoire russe. La Russie va-t-elle s’adapter, tout en gardant ses objectifs ? Va-t-elle mesurer ses appétits ? Ou encore, intensifier ses attaques contre l’Ukraine et l’Occident ? Quel que soit le scénario choisi par la Russie, l’Europe doit reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine.

Depuis le début de l’année 2026, l’Ukraine a rapidement intensifié sa campagne de frappes à longue portée, avec des drones touchant des cibles situées de plus en plus profondément dans l’arrière-pays russe et ayant un impact accru tant sur l’industrie que sur l’armée russe. La nouvelle stratégie de Kyïv modifie la nature de la guerre en Ukraine : plutôt que de chercher à stabiliser la situation ou à percer le front, Kyïv vise à affaiblir les systèmes économiques, logistiques et sociaux qui soutiennent les troupes russes déployées contre l’Ukraine.

Les frappes en profondeur menées par l’Ukraine à l’aide de drones et de missiles de croisière dans l’arrière-pays russe perturbent, endommagent ou détruisent de plus en plus d’infrastructures militaro-industrielles, énergétiques et de transport. Selon Robert « Magyar » Brovdi, commandant des Forces des systèmes sans pilote ukrainiennes, le nombre de frappes infligées à la profondeur opérationnelle et stratégique de la Russie a augmenté de 1 150 % depuis le début de l’année 2026. Les frappes de front de l’Ukraine atteignent désormais jusqu’à 150 kilomètres (93 miles), les frappes intermédiaires environ 300 kilomètres (186 miles) et les frappes en profondeur jusqu’à 2 000 kilomètres (1 243 miles).

Cela plonge la Russie dans une crise socio-économique plus profonde. Moscou a dû restreindre l’accès à l’essence et au diesel dans 60 des 83 régions russes face à la hausse des prix des carburants. En particulier en Crimée annexée, l’approvisionnement en carburant, en eau, en électricité et en denrées alimentaires est devenu un problème majeur, et la vie économique s’est largement interrompue. Dans plusieurs régions russes, l’application de messagerie Max, soutenue par l’État, bloque les discussions publiques où les automobilistes échangent des informations sur l’approvisionnement en essence et les files d’attente aux stations-service.

Les frappes intermédiaires de l’Ukraine contre les troupes russes en première ligne

Pourtant, les frappes de plus en plus profondes menées dans l’arrière-pays russe ne constituent pas le seul problème de Moscou. De plus en plus de « frappes intermédiaires » visant des zones situées derrière les troupes de première ligne compliquent le ravitaillement de l’armée russe, même lorsque le carburant et d’autres approvisionnements sont disponibles en quantité suffisante. L’Ukraine tente de perturber le fonctionnement des réseaux logistiques russes qui relient les usines de carburant et les installations de stockage encore opérationnelles aux troupes de combat russes grâce à sa flotte croissante de drones à moyenne portée. Pour ce faire, l’Ukraine a développé et déploie actuellement une nouvelle génération de drones FPV optimisés pour les frappes logistiques à courte et moyenne portée.

En juin 2026, le ministère russe de la Défense a fièrement annoncé avoir intercepté 8 849 drones ukrainiens en mai 2026. Cela semblerait indiquer un grand succès par rapport aux 3 676 interceptions de janvier 2026 et aux 2 504 de mai de l’année précédente. Il y a toutefois des raisons de douter de l’exactitude des données du gouvernement russe, qui pourrait surestimer les taux d’interception. Que ce soit le cas ou non, ces chiffres russes en hausse indiquent également que le rythme des attaques ukrainiennes s’est accéléré. Les drones déployés par l’Ukraine saturent de plus en plus la défense aérienne russe et se multiplient manifestement plus vite que ne le permettent les capacités de cette dernière.

L’insuffisance de l’interception des drones par la Russie

C’est d’autant plus vrai qu’un tout nouveau type d’arme, les drones anti-drones, utilisé sur le front, met en évidence les insuffisances fondamentales persistantes de l’équipement russe. Par exemple, le système antiaérien russe le plus largement utilisé, le Pantsir-S1, est conçu pour engager des cibles de grande taille munies de réflecteurs radar, telles que les missiles de croisière. Or il échoue largement face à des drones à faible signature, fabriqués en plastique et en contreplaqué.

Contrairement à l’Ukraine, l’industrie russe n’a commencé que récemment à développer la capacité de produire en série des drones intercepteurs. Ses nouveaux drones anti-drones Yolka et Lys-2 n’existent pour l’instant qu’à l’état de prototypes. La Russie ne dispose pas de l’écosystème intégré de radars et de logiciels, ce qui permet aux opérateurs d’intercepteurs ukrainiens d’agir sur la base de données de ciblage en temps réel dans un secteur qui leur est attribué.

La défense de milliers de kilomètres d’infrastructures critiques nécessite des ressources bien plus importantes que l’attaque de cibles sélectionnées de grande valeur.

Chaque amélioration de la capacité de frappe ukrainienne alourdit donc de manière disproportionnée le fardeau défensif de la Russie. En conséquence, les experts du secteur militaro-industriel estiment qu’il est actuellement impossible pour la Russie d’atteindre le niveau actuel d’efficacité de la défense aérienne ukrainienne. Contrairement aux discours de la propagande russe, les taux d’interception des drones ukrainiens de frappe à longue et moyenne portée resteront faibles – du moins dans un avenir prévisible.

Aucune de ces pressions ne détermine mécaniquement le comportement russe. Les régimes autoritaires peuvent, en général, absorber des pertes économiques qui seraient politiquement inacceptables dans les démocraties. La question n’est pas tant de savoir si une pression existe que de déterminer comment le Kremlin choisit d’y répondre. On peut distinguer trois voies stratégiques évidentes, qui ne s’excluent toutefois pas mutuellement ; elles apparaissent plutôt en combinaison.

umland 60min
Dans une usine ukrainienne de fabrication de drones // CBS, capture d’écran

Scénario n° 1 : la Russie s’adapte aux attaques ukrainiennes

De manière implicite ou explicite, de nombreux commentateurs des problèmes économiques, sociaux et logistiques actuellement croissants de la Russie partent du principe qu’ils sont temporaires, modérés et/ou secondaires. Dans cette optique, même si ces problèmes peuvent paraître graves pour l’instant, l’État russe sera capable de s’adapter et de préserver sa stabilité politique, son intégrité et son cap. Le Kremlin parviendra à neutraliser le mécontentement social par la répression, des compensations, ou – très probablement – une combinaison des deux.

Un rationnement temporaire du carburant, de l’électricité, de la nourriture et de l’eau – comme c’est déjà partiellement le cas dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie – pourra être mis en place à titre provisoire et présenté comme un sacrifice patriotique. Selon ce scénario, Moscou finira par trouver les moyens de rétablir en grande partie les chaînes d’approvisionnement, de transport et de distribution, par exemple en important de l’essence d’Asie centrale.

Dans un tel scénario, l’État russe considérerait la crise actuelle comme partielle et transitoire, ou supportable du point de vue de la société russe. La baisse de la qualité de vie ne serait pas suffisante pour déclencher des manifestations de grande ampleur, freiner l’aventurisme à l’étranger ou entraîner un changement politique. Même si le niveau de vie des Russes ordinaires venait à baisser, un nouvel équilibre pourrait être atteint et maintenu.

Scénario n° 2 : la Russie modère ses objectifs en Ukraine

Ce scénario de modération part du principe que les défis sociaux auxquels Moscou est actuellement confrontée, résultant des frappes ukrainiennes profondes et continues sur les infrastructures russes ainsi que des difficultés économiques parallèles telles que la faiblesse des cours du pétrole, sont considérables et continueront de s’aggraver. Une cascade d’effets découlant de la fragmentation croissante des systèmes de défense aérienne, des dégâts subis par les raffineries, des déficits d’approvisionnement, des goulets d’étranglement logistiques et des perturbations qui en découlent conduit à un changement structurel fondamental dans le climat social et les perspectives politiques de la Russie. Conscients de cela, les dirigeants russes – avec ou sans le président Vladimir Poutine – modèrent temporairement leurs objectifs de guerre maximalistes et leur position dans les négociations.

À tout le moins, la mise en scène diplomatique autour des pourparlers de paix pourrait céder la place à un processus de consultations plus sérieux, motivé par le souhait sincère de Moscou de mettre un terme aux combats. Certes, les difficultés sociales ne suffiront pas à elles seules à imposer une ligne de conduite conciliante, tant que les dirigeants pourront en absorber les coûts politiques et reléguer au second plan le bien-être des civils.

Pourtant, sous une pression sociale croissante, le Kremlin cherchera, dans ce scénario, une désescalade au moins temporaire du conflit et un passage à des combats de faible intensité. Dans un tel revirement de situation, cette modération ne signifierait pas une réorientation idéologique de la Russie, mais un simple réajustement militaire et économique. Une recherche sérieuse de compromis et un intérêt pour un cessez-le-feu ne se manifesteront que lorsque Moscou conclura que la guerre est, pour l’instant, impossible à gagner – un seuil qui n’est pas encore visiblement atteint.

Scénario n° 3 : la Russie intensifie ses attaques contre l’Ukraine et l’Occident

Comme dans le deuxième scénario, le troisième scénario type envisagé ici suppose également que la pression militaire et économique croissante poussera le Kremlin à changer radicalement de cap ; Moscou pourrait alors opter pour une escalade plutôt que pour la modération. L’escalade russe peut avoir des objectifs à la fois politico-psychologiques et militaro-matériels, et viser à intimider et/ou à bombarder l’Ukraine et ses partenaires occidentaux afin de les pousser à capituler, ou du moins à accepter les conditions russes pour un cessez-le-feu – une approche stratégique parfois qualifiée d’« escalade pour désescalader ».

Entre autres, l’escalade pourrait viser à redonner l’initiative à la Russie sur le champ de bataille, à décapiter les dirigeants de l’État ukrainien, à perturber le développement et la production de drones à longue portée de l’Ukraine, ou à démanteler la logistique d’approvisionnement des troupes ukrainiennes sur la ligne de front. On peut affirmer que ce scénario a déjà commencé à se concrétiser avec les violentes attaques de drones et les bombardements de missiles contre Kyïv dans les nuits du 1er au 2 juillet ainsi que du 5 au 6.

Bien qu’il s’agisse manifestement de la ligne de conduite privilégiée par le Kremlin en réponse aux attaques ukrainiennes réussies contre les infrastructures russes, les options dont dispose Moscou pour une escalade et les avantages qu’elle pourrait en tirer sont aujourd’hui plus limités qu’au début de l’invasion à grande échelle en 2022. La capacité de l’Ukraine à se défendre et le soutien dont elle bénéficie de l’étranger se sont considérablement accrus par rapport à il y a quatre ans. La justification stratégique d’une escalade s’affaiblit à chaque nouvelle frappe ukrainienne réussie contre les infrastructures russes.

Moscou aurait tout intérêt à ce que la guerre s’interrompe et que les frappes profondes ukrainiennes cessent. De plus, elle tirerait un grand bénéfice d’un allégement des sanctions. La poursuite d’une escalade réciproque ne fera qu’aggraver les perturbations économiques déjà considérables que connaît la Russie. L’intensification des frappes sur les zones arrière ukrainiennes, y compris à Kyïv, ne résoudra guère les problèmes fondamentaux de la Russie. Moscou ne peut pas facilement briser le cycle d’innovation ukrainien, qui continue de devancer celui de la Russie, lequel est principalement adaptatif et à la traîne.

Néanmoins, tant que Moscou n’est pas guidée uniquement par des motifs rationnels, elle dispose de plusieurs options d’escalade. Sur le plan intérieur, cela peut se traduire par le lancement d’une conscription à grande échelle et par un durcissement de la répression contre la dissidence en Russie. Outre l’intensification de la terreur contre les civils ukrainiens, le Kremlin pourrait tenter d’imposer l’implication du Bélarus dans la guerre en tant que cobelligérant actif.

Même une menace crédible venant du nord pourrait contraindre l’Ukraine à détourner ses défenses aériennes et ses forces terrestres de la ligne de front. Moscou pourrait également tenter d’étendre davantage ses mesures hybrides, telles que les cyberattaques, les actes de sabotage en Europe et les signaux nucléaires adressés à l’Occident afin de le dissuader de soutenir l’Ukraine.

La Russie et la guerre d’usure

Au lieu de se concentrer sur la défense territoriale immédiate et les gains de territoire, Kyïv cible de plus en plus les structures matérielles et sociales situées à l’arrière de la Russie, qui permettent à celle-ci de mener sa guerre en Ukraine et ses actions hybrides ailleurs. Ce changement a créé un environnement stratégique où la défense l’emporte sur l’offensive. Certes, la Russie peut toujours rassembler des troupes sur le front et mobiliser des ressources industrielles.

Cependant, chaque niveau de protection supplémentaire qu’elle doit mettre en place en réaction aux capacités de frappe en profondeur et à moyenne portée de l’Ukraine, qui se développent rapidement, l’oblige à répartir davantage ses moyens de défense aérienne limités sur son vaste territoire. Défendre des infrastructures critiques sur des milliers de kilomètres est plus difficile que d’attaquer des points faibles ciblés en Ukraine. Le coût de la défense russe augmente plus rapidement que celui de l’offensive.

Les succès ukrainiens dans les frappes contre les infrastructures énergétiques et le complexe militaro-industriel de la Russie n’entraîneront pas un effondrement militaire russe. En principe, les régimes autoritaires tels que la Russie peuvent résister, ignorer ou neutraliser le mécontentement découlant des difficultés subies par la population civile tout en préservant leur capacité militaire. La variable décisive n’est donc pas la souffrance économique infligée en soi. La question clé est de savoir si les frappes ukrainiennes menées à l’aide de nouvelles armes à longue portée peuvent réduire progressivement la capacité de la Russie à maintenir et à générer une puissance de combat plus rapidement que Moscou ne peut s’adapter au cycle d’innovation.

Pour l’Europe, le défi va au-delà de la simple aide à l’Ukraine pour qu’elle parvienne d’une manière ou d’une autre à l’emporter. Il s’agit de reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine. Dans ce contexte, l’Union européenne doit veiller à ce que les institutions et les politiques chargées de préserver la souveraineté de ses États membres et du projet européen dans son ensemble évoluent aussi rapidement que l’exigent les changements sur le champ de bataille ukrainien.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:14

Jean-Sylvestre Mongrenier
img

Malgré les frappes ukrainiennes en profondeur, Poutine entend poursuivre la guerre. L’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens.

<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1386 mots)

Malgré les dommages produits par les frappes ukrainiennes en profondeur, Vladimir Poutine n’a pas l’intention d’arrêter la guerre. Pour cette raison, l’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens pourrait être contrarié. Car la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.

La stratégie ukrainienne de frappes dans la profondeur du territoire russe porte ses effets. Les secteurs de la logistique, de l’énergie et de la distribution sont désorganisés, l’opinion publique russe sort du déni et le maître du Kremlin perd la face. Ne doutons pas cependant que Vladimir Poutine s’obstinera. L’Ukraine et son grand arrière européen sont l’un des théâtres sur lesquels se joue le sort du monde. Une grande « bascule » ne peut être exclue.

Il serait en effet erroné de penser que le maître du Kremlin, pensant et agissant comme un sage investisseur qui modifierait ses attentes après l’établissement du ratio coûts / bénéfices, serait prêt à revoir ses positions et à « prendre ses pertes ». Pour mémoire, d’aucuns voulaient croire cela dans les premiers mois qui suivirent l’échec de l’« opération militaire spéciale », censée atteindre l’essentiel de ses objectifs en quelques jours.

Tout à leur souci de désescalade, les dirigeants occidentaux arguèrent de cette expectative pour limiter leur aide à Kyïv et amputer sa capacité à riposter en profondeur : il ne fallait d’autant pas humilier la Russie que Vladimir Poutine avait compris la leçon et n’avait pas « intérêt » à perpétuer cette guerre. Alors qu’on parle à nouveau de « dialogue » (socratique ?) et que The Economist ouvre ses pages à un « perestroïkiste » prompt à relayer le discours du Kremlin, ces erreurs politico-stratégiques doivent être rappelées.

Ne doutons pas de la volonté du maître de Kremlin d’accroître l’effort de guerre, cela au prix d’une nouvelle mobilisation qui semble s’annoncer pour l’automne prochain, après les élections législatives. Certains parlent d’une « fuite en avant ». Non pas. Au cours des deux dernières décennies, toutes les décisions relatives à l’Ukraine s’inscrivent dans le discours et les représentations géopolitiques de Vladimir Poutine. Il s’agit plutôt d’un « pattern ».

Le charcutage de l’Ukraine, dont la légitimité comme État national est niée, est présenté comme la condition sine qua non de la reconstitution d’un Empire russe. Vladimir Poutine et les siens n’ont cessé de le dire et le répéter. Et les territoires que la Russie ne pourra conquérir, il faudra les détruire. En vérité, l’armée russe s’est attelée à la tâche, la nouveauté étant que la Russie éprouve désormais dans sa chair le coût de cette guerre.

La contre-offensive ukrainienne, au moyen de frappes dans la grande profondeur, sur un vaste arc géographique qui court de la région de Saint-Pétersbourg à la Crimée et au Caucase, en passant par les régions de l’Oural et de la Volga, doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens sera contrarié, en Europe du Nord, sur l’axe Baltique-mer Noire (États baltes, Pologne, Roumanie, Moldavie), voire dans le Caucase (l’Arménie est dans le viseur).

Il est important de « fixer » l’armée russe. Sur ce point, on ne saurait trop louer l’Ukraine dont la longue résistance et la contre-offensive donnent aux États de l’OTAN et de l’Union européenne le temps requis pour se réarmer et monter en puissance.

Pour autant, la possibilité d’une attaque russe imminente sur le reste de l’Europe doit être prise en compte avec la gravité qui sied. Certes, il ne manquera pas d’observateurs pour expliquer que ce ne serait pas dans l’ intérêt de la Russie, que cette dernière est accaparée par le théâtre ukrainien, qu’elle ne pourrait se permettre de distraire des « ressources » pour des résultats aléatoires dans la région baltico-nordique ou ailleurs, et autres variantes des discours qui, dans les semaines et les jours précédant l’« opération militaire spéciale » du 24 février 2022, dénonçaient l’hystérie russophobe.

Mais la théorie et la pratique de l’art de la guerre nous enseignent que la conduite d’une stratégie directe et frontale, comme en Ukraine, n’exclut pas des stratégies indirectes (« obliques », dans le langage russo-soviétique). D’autant plus que Moscou conserve à peu près intact une partie de son appareil militaire (blindés, aviation, engins spatiaux), développe son industrie d’armement (munitions, drones, missiles), et dispose des moyens de conduire ce que l’on nomme une « guerre hybride ». De fait, cette guerre couverte est d’ores et déjà conduite dans le voisinage de la Russie (Baltique, mer Noire, Europe du Nord) mais aussi en Europe occidentale, où l’on sort difficilement du déni (survol de drones, sabotages, incendies, provocations diverses).

Ne pas prendre au sérieux la possibilité d’une « escalade horizontale », c’est-à-dire d’un élargissement géographique du conflit par l’ouverture de foyers secondaires serait donc irresponsable. Comme le soulignait récemment le chef d’état-major suédois, le Kremlin pourrait ne pas attendre que l’important effort de réarmement des pays européens produise tous ses effets, au cours de la prochaine décennie. Le temps ne joue pas en faveur de la Russie.

Pour Moscou, la guerre d’Iran, l’obstruction du détroit d’Ormuz et les menaces sur le détroit de Bab-el-Mandeb sont autant d’opportunités stratégiques dont les effets directs (la mobilisation de l’armée américaine et la consommation de ses munitions) et indirects (les répercussions politiques et économiques en Europe) sont susceptibles d’avoir des retombées positives en Ukraine et sur le théâtre géopolitique européen.

Simultanément, les conséquences de la pression de la Chine communiste sur Taïwan et dans la « Méditerranée asiatique » (les mers de Chine du Sud et de l’Est) – avec ses effets sur le dispositif géostratégique américain, potentiellement victime d’un hyper-étirement, « strategic overstretching » –, compensent le caractère dissymétrique de l’alliance entre Moscou et Pékin. L’analyse stratégique doit donc pleinement intégrer le fait que la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.

En somme, il est déjà bien tard. S’il ne s’agit pas d’une guerre mondiale, le monde est en guerre, avec des effets en cascade sur les marchés pétro-gaziers et ceux des matières premières, les circuits logistiques mondiaux et les chaînes de valeur ajoutée (la division internationale des processus productifs). Avec quelque espoir depuis le sommet de l’OTAN d’Ankara (7-8 juillet), et le début d’un réalignement stratégique sur l’Ukraine, on en appellera à l’unité des nations occidentales. « Il est minuit, docteur Schweitzer ».

<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:14

Desk Russie
img

En frappant « l’Amazon russe », qui approvisionne l’armée et contribue au financement de la guerre, l’Ukraine vise une cible pleinement légitime. Les réactions des Russes, y compris au sein de l’émigration politique, sont édifiantes.

<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2852 mots)

Avec les frappes ukrainiennes sur les infrastructures de la plus grande plateforme de vente en ligne russe, l’Ukraine a franchi un nouveau seuil : elle s’attaque désormais non seulement à des entreprises militaires et pétrolières, mais à une gigantesque plateforme à double usage. En effet, on y vend aussi bien des objets à destination militaire que des marchandises destinées à la population civile. Pourquoi et en quoi ces frappes sont-elles justifiées ? Desk Russie relaie des réactions ukrainiennes et russes.

Wildberries est l’équivalent russe d’Amazon. C’est la plus grande plateforme de vente en ligne russe. En 2025, son chiffre d’affaires a dépassé les six mille milliards de roubles, et son bénéfice net a atteint 175 milliards de roubles. Selon les estimations de l’agence d’études Data Insight, entre 500 000 et 800 000 vendeurs sont présents sur Wildberries ; cette plateforme représente 52 % de l’ensemble des commandes en ligne en Russie. L’entreprise est associée à Souleïman Kerimov, un oligarque proche de Vladimir Poutine. Il est considéré comme le protecteur officieux ou le bénéficiaire potentiel de Wildberries.

Le 17 juillet, les forces armées ukrainiennes ont lancé une campagne de frappes contre les infrastructures de Wildberries. Depuis lors, plus de dix entrepôts et centres de tri de l’entreprise ont été attaqués et ce nombre va probablement augmenter. Selon les estimations de Meduza, la superficie totale des entrepôts déjà visés dépasse 1,2 million de mètres carrés. Cela représente près d’un quart de l’ensemble des surfaces d’entreposage de Wildberries – qui s’élevaient à 5,2 millions de mètres carrés à la fin de l’année 2025.

En expliquant la campagne menée contre Wildberries, Volodymyr Zelensky a souligné le lien entre cette plateforme et la guerre. On trouve en effet sur Wildberries aussi bien des pièces détachées pour drones que du matériel militaire. Étant donné que, dans l’armée russe, il est courant que les soldats se procurent eux-mêmes leurs uniformes et leur équipement (certains les achètent avec leur solde, d’autres les reçoivent de la part de proches ou de bénévoles), Wildberries peut être considéré comme une source d’approvisionnement officieuse de l’armée russe.

Mykhaïlo Podolyak, conseiller du président ukrainien, a expliqué les raisons des frappes contre Wildberries, évoquant les liens entre cette plateforme de vente en ligne et le Kremlin, et soulignant que les impôts de l’entreprise elle-même et de ses vendeurs servaient à financer la guerre. Il a également reconnu que l’Ukraine souhaitait fragiliser encore davantage la situation des petites entreprises russes, qui se trouvent déjà dans une situation difficile depuis le début de la guerre : « Les petites entreprises [russes] n’ont aucun potentiel de contestation. Ce n’est que lorsqu’elles se retrouveront dans la misère qu’elles pourront protester. »

Dans son ensemble, la société ukrainienne considère ces frappes comme son droit à la légitime défense. « La Russie commet à l’encontre de l’Ukraine un acte d’agression armée illégale et non provoquée. Il n’y a donc manifestement aucun objectif légitime sur le territoire ukrainien. En ce qui concerne la Russie, c’est tout le contraire, car la Russie est un État criminel. Toutes les cibles militaires, les cibles à double usage et celles qui sont importantes pour la poursuite de l’agression armée contre l’Ukraine sont légitimes. D’autant plus que Wildberries commercialise activement des moyens destinés à attaquer les Ukrainiens et à défendre les occupants, qui sont des criminels de guerre », explique l’analyste militaire et ancien conseiller du ministre ukrainien de la Défense, Alexeï Kopytko.

En revanche, en Russie, les attaques contre Wildberries ont provoqué des réactions de panique et de colère. Avec ces frappes, la réalité de la guerre s’est subitement imposée à la société russe. Au sein de cette société – même parmi l’opposition anti-guerre – les avis sont partagés. Certains, comme Garry Kasparov, sont tout à fait d’accord avec la position ukrainienne, mais ils sont en minorité.

Pour mieux illustrer diverses réactions, Desk Russie a choisi deux textes. L’un appartient à Anna Gin, écrivaine, journaliste et blogueuse ukrainienne, et l’autre, à Igor Iakovenko, influent journaliste et analyste politique russe vivant en exil, qui a été député à la Douma d’État dans les années 1990 et a exercé les fonctions de secrétaire général de l’Union des journalistes de Russie de 1998 à 2009.


Anna Gin

Nous avons tout perdu : nos projets, nos rêves, nos maisons, nos proches. Nous avons voyagé dans des trains d’évacuation bondés, passé la nuit dans des caves humides, couru au travail sous les bombes, gelé sans pouvoir se chauffer, soigné les blessés graves, enterré nos proches, retiré les corps d’enfants des décombres… Mais je ne me souviens d’aucune crise d’hystérie collective chez les Ukrainiens.

Aujourd’hui, une nouvelle tendance russe a envahi tous les fils d’actualité : des gens se filment en train de s’étaler la morve sur le visage.

Par simple curiosité anthropologique, j’ai envie de leur demander pourquoi ils font cela. À quoi ça sert, au juste ?

Un grand gaillard sanglote sur sa marchandise partie en fumée dans un entrepôt. Moi, je le regarde et je repense aux dernières secondes de la vie d’Oleksandr Matsievsky, à ses mots :  « Gloire à l’Ukraine ! ».

Des enragés russes ont fusillé notre Oleksandr. À bout portant. Alors qu’il était désarmé. 

Je me souviens du papa de Kamal, originaire de Ternopil, qui, au cimetière, berçait un minuscule cercueil blanc contenant son fils âgé d’un an. Le petit a été tué par un missile russe.

Je repense à ce grand-père du district de Saltivka Nord à Kharkiv, qui vivait littéralement seul dans un quartier en ruines. Il buvait de la neige fondue et cuisinait sur un feu de camp près de l’entrée de son immeuble.

J’ai du mal à imaginer ce vieil homme enregistrer une petite vidéo face caméra pour demander de l’aide, ou ne serait-ce qu’un peu de compassion. « Bah, tout va bien », disait-il aux journalistes étrangers.

Hier encore, j’ai vu une vidéo où la gymnaste Sacha Paskal, neuf ans, dansait magnifiquement – cette petite fille à qui l’on a amputé une jambe en 2022 après un bombardement près d’Odessa. Cette enfant a accompli l’impossible : elle a survécu, elle a tenu bon et elle a repris le sport. 

Et là, de vraies larmes roulent sur les joues d’un type barbu. Ses sacs chinois en similicuir ont brûlé – pour un million ou un putain de trouzillion, peu importe. 

Que les Russes, quelque part dans les villages de l’Oural, ne saisissent pas le lien de cause à effet entre les rubans de Saint-Georges sur les revers de leurs pulls et les entrepôts en feu dans la banlieue de Moscou, ça, je peux le comprendre. Mais ces jeunes hommes d’affaires cultivés, ces Pétersbourgeois qui, submergés par les larmes, geignent : pourquoi cela nous arrive-t-il ? – ça, je ne le comprendrai jamais.

« Nous avons mis trois ans à bâtir cette entreprise », pleure une blonde sur Instagram, « et on l’a détruite pour rien, sans raison. »

« Sans raison. Pour rien », voilà mot pour mot ce qu’elle dit.

J’aimerais tomber ne serait-ce que sur une seule de ces petites vidéos où un Russe en larmes dirait : « Nous avons créé et géré une entreprise dans un État terroriste. Pendant des années, le Kremlin a financé une guerre absurde avec nos impôts. Avec notre consentement tacite, on tue, on pille et on viole des Ukrainiens. Nous avons arraché la vie à des centaines de milliers de personnes, mutilé des millions d’autres, détruit des villes, incendié des hôpitaux et des écoles. Nous avons mérité tout ce qui nous arrive. »

Mais non. Je ne suis jamais tombée sur une vidéo de ce genre.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

wildberries3
Incendie dans un entrepôt Wildberries à Krasnodar après une attaque de drones ukrainiens, le 22 juillet 2026 // Exilenova+

Igor Iakovenko

À mesure que l’Ukraine se renforce et porte ses frappes toujours plus loin à l’intérieur du territoire russe, le « parti du sang des nôtres » accueille de nouveaux membres. Et, parallèlement, le fossé se creuse entre les tenants de ce parti et ceux qui souhaitent la défaite de la Russie.

Il y a encore peu de temps, la grande question clivante au sein de l’émigration politique russe était : à qui appartient la Crimée ? Aujourd’hui, elle a perdu une grande partie de sa pertinence, car la Crimée est sur le point de devenir une île et, tôt ou tard, de regagner son port d’attache ukrainien.

Puis la question brûlante est devenue : Souhaitez-vous la défaite de la Russie ? Désormais, l’opposition entre les deux camps s’est cristallisée autour des frappes contre les centres logistiques de Wildberries.

Vladimir Pastoukhov, notamment – politologue, juriste, figure que beaucoup, au sein de l’émigration politique russe, considèrent comme une sorte de gourou – a réagi de la façon suivante aux frappes contre Wildberries :

« Les frappes contre Wildberries marquent une nouvelle phase dans l’évolution de la guerre russo-ukrainienne : celle de la symétrie de la terreur […]. Faire comme si les frappes contre les centrales thermiques de Kyïv, l’hiver dernier, relevaient du terrorisme, tandis que celles contre Wildberries, cet été, visaient des objectifs militaires, est un exercice assez hypocrite. […] La symétrie désormais atteinte dans cette guerre implique que les deux camps violent à égalité les lois et coutumes de la guerre, dont l’invocation n’est plus qu’un procédé de propagande dépourvu de sens. »

Mais voici l’essentiel, la véritable raison pour laquelle il a écrit cela :

« Une question se pose, non pas entre les belligérants, mais pour ceux qui soutiennent l’Ukraine depuis l’extérieur. Il ne sera pas possible de prétendre indéfiniment que l’Ukraine se défend contre la terreur tout en ne frappant, elle, que des cibles légitimes. Il faudra alors reconnaître que l’Europe s’est trouvée entraînée jusqu’au cou dans un conflit où les deux camps recourent à la terreur pour atteindre leurs objectifs. Ce n’est pas une question juridique, mais purement politique, à laquelle les dirigeants européens en exercice devront tôt ou tard répondre, très probablement au cours du prochain cycle électoral. »

Il est évident qu’en l’occurrence, Pastoukhov reprend très ouvertement les principaux éléments de langage de Poutine et qu’il travaille objectivement en sa faveur. Ce type de raisonnement et de publication revient à jouer dans le camp russe. Leur objectif est de réduire le soutien à l’Ukraine.

À mes yeux, les entrepôts de Wildberries sont des cibles parfaitement légitimes.

Il est établi que la logistique de Wildberries sert à l’approvisionnement matériel et technique des forces armées russes, autrement dit de l’armée d’occupation. L’entreprise constitue donc l’une des composantes importantes de la base matérielle de cette guerre. 

Deuxième élément à prendre en compte, l’immense puissance économique de Wildberries, qui compte en réalité parmi les plus grands contribuables de Russie. L’entreprise elle-même verse au budget russe des milliards, mais il faut également y ajouter tous ceux qui utilisent sa plateforme : vendeurs, commerçants, entrepreneurs. Eux aussi contribuent par des sommes importantes au budget de l’État russe.

Ce sont précisément ces gens qui, aujourd’hui, sont bouleversés. Dans leurs vidéos, l’indignation et le désespoir sont souvent liés au fait qu’ils ne pourront pas payer leurs impôts. Ils insistent sur ce point : quel malheur de ne plus pouvoir s’acquitter de leurs taxes. Autrement dit, ils ne pourront plus, de fait, contribuer au financement de l’agression russe. Je ne prétends pas qu’ils le font consciemment, mais tel est le résultat objectif. Wildberries représente donc des recettes fiscales considérables, versées au budget russe et constituant une partie de la base financière de la guerre.

Troisième élément important, il ne fait aucun doute que, parmi les personnes touchées, un nombre significatif soutient la guerre. Il n’existe évidemment aucune étude sociologique portant spécifiquement sur ce groupe, mais le fait demeure.

Une guerre est en cours. Or il est impossible de résister à l’agresseur sans affaiblir son potentiel militaire et économique.

Par conséquent, quiconque met en doute la légitimité des frappes contre Wildberries remet en réalité en cause, d’une manière ou d’une autre, le droit même de l’Ukraine à résister.

Oui, de nouvelles frappes ukrainiennes viseront les infrastructures énergétiques et logistiques, ainsi que tous les points sensibles de l’agresseur russe. Et ces frappes sont légitimes.

Tout ce qui affaiblit la Russie dans sa capacité à poursuivre cette guerre est légitime.

Traduit du russe par Desk Russie

Écouter les enregistrements ici et ici

<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:13

Antoine Laurent
img

De Sloviansk à l’oblast de Kharkiv, notre correspondant suit de l’intérieur les évacuations de la dernière chance, à travers les récits des volontaires et des habitants contraints de partir.

<p>Cet article Sur la route du salut, de l’oblast de Donetsk à celui de Kharkiv a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5639 mots)

Dans ce deuxième reportage consacré à l’évacuation de la population de l’oblast de Donetsk, notre correspondant part à la rencontre des hommes et des femmes dont la mission consiste à organiser le départ des habitants vers le reste de l’Ukraine libre, avant que la situation ne devienne désespérée. Ce reportage est aussi l’occasion de recueillir les témoignages des habitants eux-mêmes. À Sloviansk et Kramatorsk, carrefours obligés des départs, un minimum de planification est encore possible ; mais la course contre la montre est lancée. Environ 124 000 personnes, dont 6 500 enfants, vivraient encore dans la partie non occupée de l’oblast29.

C’est une belle maison de l’oblast de Dnipropetrovsk : jardin ombragé, barbecue maçonné, une haie de cerisiers ; et sur un silence reposant, le chant des oiseaux. À visiter la base opérationnelle de l’association ukrainienne Aequitas, on serait tenté un instant d’oublier la guerre ; jusqu’à passer la porte. Casques militaires, gilets pare-balle… et, bien disposés sur une table afin d’en préserver les fragiles antennes, plusieurs détecteurs de drones. Cet attirail rappellera sans doute à nos lecteurs celui des Anges blancs, cette unité de police spécialisée dans l’évacuation des familles avec enfants et des civils, auxquels Desk Russie a consacré un reportage dans son numéro précédent. Souvenez-vous : ce sont eux, en collaboration avec d’autres services publics et des associations de volontaires, qui se rendent dans les zones les plus exposées pour tenter d’en évacuer les derniers habitants30. La ressemblance n’est pas trompeuse. Aequitas est l’une des nombreuses associations de volontaires qui participent à la grande chaîne d’évacuation des civils dans l’oblast de Donetsk, face à l’avancée des troupes russes et à l’intensification des bombardements et frappes de toutes sortes.

IMG 4739
Un immeuble de Sloviansk détruit par une bombe planante d’une tonne et demie. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Relayer les secouristes de l’extrême

« Dans mes rêves, je suis encore en train d’organiser des évacuations, ou je rêve qu’on a oublié quelqu’un […] ou alors que je suis en train de planifier [une mission], ou je rêve de missiles », résume Valentyna, la coordinatrice ukrainienne des évacuations et livraisons humanitaires d’Aequitas, lorsqu’on l’interroge sur son état de fatigue. Si Valentyna, 32 ans, rêve d’évacuations lorsqu’elle parvient à dormir, c’est d’abord parce que ce genre de missions requiert aujourd’hui une lourde préparation. Le temps des évacuations improvisées de 2022 est révolu. Aujourd’hui, les volontaires jouent toujours un rôle central, mais travaillent de façon structurée – n’en déplaise à la vieille école. Manque de moyens et de chauffeurs fiables oblige, les associations sont amenées à coopérer entre elles. À son initiative, indique la coordinatrice, Aequitas travaille avec une grande association ukrainienne, CNG, qui reçoit directement des demandes d’évacuations de la part des Anges blancs. Lorsque CNG ne peut couvrir toutes les requêtes, c’est-à-dire presque chaque jour, Aequitas intervient. En retour, l’organisation partenaire rembourse le gazole utilisé et fournit parfois des pneus – une aubaine, car le carburant et la maintenance des véhicules constituent les plus grosses dépenses des associations qui participent aux évacuations. Pour chaque mission réalisée dans l’oblast de Donetsk, les volontaires d’Aequitas passent une dizaine d’heures sur la route.

Une fois la mission acceptée, reprend Valentyna, la planification débute : « Quels volontaires d’Aequitas participeront, qui sera le conducteur de quelle voiture… » Il faut ensuite contacter les Anges blancs, définir un point de rendez-vous dans une zone plus ou moins sûre de Sloviansk ou de Kramatorsk… et attendre parfois plusieurs heures qu’arrivent les policiers (les Anges blancs) qui sont régulièrement retardés par une attaque, un souci mécanique, ou une négociation avec un habitant qu’ils tentent de convaincre de quitter son domicile. Enfin, poursuit Valentyna, « on récupère les gens. Je prends en photos leurs documents [d’identité] que je transmets aux Anges blancs, pour leurs statistiques […]. Au lieu de s’occuper de ça pendant 30 mn […], ils peuvent réaliser une deuxième évacuation en zone dangereuse. » Les habitants sont ensuite transportés dans un centre de transit de l’oblast de Kharkiv, où il faudra accomplir de nouvelles démarches. Pour les volontaires, se conformer à toutes ces règles requiert une réactivité continue, en dépit du stress généré par l’environnement dans lequel ils travaillent. Le niveau de risque auquel sont exposés les acteurs de la seconde ligne de la chaîne d’évacuation est sans comparaison avec celui qui pèse sur les Anges blancs et autres secouristes de l’extrême ; mais il est bien réel. À Sloviansk et Kramatorsk, bombes planantes et drones FPV font partie du quotidien. Aussi, une fois sur place, même quand tout paraît calme, « ça vous démange le cerveau », indique Valentyna.

signal 2026 07 26 12 23 01 665
L’habitante de Kostiantynivka (à droite) évacuée avec son fils, leur chien et leur chat par les Anges blancs puis les volontaires d’Aequitas et Valentyna (à gauche). Kramatorsk. 25/04/2026. Photo : Valentyna

Fuir le front… à pied

Les volontaires qui, comme Valentyna, parlent le russe et l’ukrainien, doivent en outre composer avec la détresse des civils qu’ils prennent en charge. Pour transporter ces derniers hors de l’oblast, le trajet dure plusieurs heures. Ils ont donc tout le loisir – d’aucun diront le besoin – de se confier. Quand on lui demande d’illustrer cette dimension des évacuations, Valentyna réfléchit un instant. Aux alentours du 25 avril, par une belle journée, se souvient-elle, Aequitas reçoit une requête d’évacuation concernant une dame, son fils handicapé d’une trentaine d’années, leur chat et leur chien, hébergés provisoirement par une communauté protestante de Kramatorsk. Politesses et explications d’usage, puis le trajet débute et le récit s’engage. La mère et son fils arrivent de Kostiantynivka, ville qu’ils ont quittée au moment de la Pâques orthodoxe. « Ils sont partis ce jour-là parce qu’ils ont entendu dire qu’il y aurait une trêve », indique Valentyna31. « Ils ont pris toutes leurs affaires… Non, pas toutes leurs affaires : ils ont pris leur chat, une bouteille d’eau et leur chien […] et ils sont partis à pied. Ils ont raconté avoir vu tellement de cadavres, des morceaux de corps, de la chair, tellement de voitures endommagées… » C’est qu’en avril, faut-il le préciser, Kostiantynivka se trouvait déjà sur la ligne de front. Les Anges blancs et leurs partenaires ne peuvent plus s’y rendre depuis décembre.

Nos deux infortunés, reprend Valentyna, songeaient déjà à quitter les lieux à l’automne ; jusqu’à ce qu’une roquette russe ne s’écrase sur la façade de leur immeuble. « Elle a été blessée à l’épaule et à la jambe. Elle n’était pas en mesure d’affronter un long trajet […]. Les militaires se sont occupés d’eux, ont soigné ses blessures. Ensuite, il y a eu l’hiver. Elle a compris qu’ils ne pourraient pas partir dans ce froid glacial […]. Ils ont donc attendu le printemps32. » Quelques jours avant Pâques, poursuit la coordinatrice, c’est cette fois la maison d’à côté qui est touchée par un bombardement. « Elle m’a raconté que [sa voisine] avait mis trois jours à mourir. Parce que personne ne pouvait la tirer [des décombres de sa maison]. Il aurait fallu des machines […] mais il n’y en avait plus : c’était devenu trop dangereux. Plus de pompiers à Kostiantynivka  […]. Elle a entendu ses cris, ses pleurs, ses appels à l’aide… » Terrorisée, la convalescente décide cette fois de quitter les lieux. Elle contacte les Anges blancs qu’elle rejoint avec son fils à la sortie de la ville, après une marche de neuf kilomètres en pleine zone de combat. Tous deux, précise Valentyna, ont rejoint des proches dans l’oblast de Poltava, où la dame a trouvé un emploi en quelques semaines.

IMG 3640
Vu depuis un ponton dressé sur la rivière Donets entre Sloviansk et Lyman. Oblast de Donetsk. 25/05/2023. Photo : Antoine Laurent

Quand l’administration organise les départs

Heureusement, nombreux sont les habitants qui décident de quitter l’oblast avant d’en arriver à de telles situations. Pour faciliter leur départ, les communes de Sloviansk et de Kramatorsk, avec l’aide financière de l’administration régionale, se sont résolues à ouvrir chacune un « point d’évacuation intermédiaire » : des centres d’aide à l’organisation du départ, ouverts sept jours sur sept. Pour en savoir plus, c’est à celui de Sloviansk que je me rends. « Nous fonctionnons depuis la mi-avril de cette année. Depuis cette date, nous avons déjà accueilli 3 868 personnes33 », explique la directrice adjointe du centre, Maryna Volodymyrivna, 53 ans, naguère enseignante de langue et littérature ukrainienne à Sloviansk. Dehors, l’alarme retentit. La discussion a donc lieu dans le sous-sol du bâtiment, récemment aménagé en abri anti-bombes. Une odeur de peinture fraîche émane des murs ; chaises et lits de camp s’alignent en bon ordre sur un sol d’une propreté irréprochable.

La mission du centre, indique Maryna, qui s’exprime en russe d’une voix étonnamment douce, consiste à « assister les gens, pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas abandonnés par l’État, par l’administration, [à] les aider à coordonner leurs actions. Nous leur fournissons une assistance légale, nous pouvons les aider concernant le transport, et les orienter vers [un centre de transit]. » Le rire des enfants qui jouent à quelques mètres de là crée un étrange contraste avec le sujet de la discussion. Pour mener à bien leur mission, indique notre interlocutrice, les neufs employés du centre travaillent en collaboration avec de nombreuses organisations. Parmi celles-ci, on compte les branches ou missions ukrainiennes de quelques ONG internationales, comme World Central Kitchen, qui fournit des repas ; et de nombreuses organisations ukrainiennes à but non lucratif : Droit à la Protection, qui propose des conseils juridiques ; Proliska et les Anges du Salut, qui assurent une partie des transports vers d’autres oblasts… La liste est longue, le travail de coordination conséquent. Heureusement, poursuit notre hôte, les employés peuvent compter sur l’administration de Lyman et Mykolaïvka, deux villes proches dont les mairies ont dû plier bagages face à l’avancée de l’armée russe, pour continuer à fonctionner depuis Sloviansk.

Le centre d’évacuation, poursuit Maryna, n’est en théorie pas fait pour héberger les habitants qui s’apprêtent à quitter l’oblast. Les intéressés doivent contacter l’administration, transmettre leurs coordonnées, se rendre sur place pour être conseillés. On leur donne ensuite rendez-vous pour un départ en navette, s’ils souhaitent être pris en charge gratuitement pour le transport. En pratique cependant, souligne notre hôte, certains habitants qui arrivent au centre ont perdu leur logement, ou se trouvent dans un état d’épuisement alarmant. Dans ce genre de cas, un séjour temporaire s’impose. Heureusement, rassure Maryna, le centre d’accueil est bien doté. « Nous avons des chambres […], [nous fournissons] des repas. Nous avons des douches, tout ce qu’il faut ! ». Parmi les habitants qui, régulièrement, se voient offrir un hébergement au centre, illustre-t-elle, il y a ceux qui « sont amenés ici par les Anges blancs » ou « par les militaires » qui les aident à évacuer. Il y a encore les malheureux qui, épuisés par la première étape de leur évacuation, ont besoin d’un temps de repos avant de poursuivre le voyage. À plusieurs reprises, indique Maryna dans un soupir anxieux, ses équipes ont accueilli des gens qui « avaient dû traverser la [rivière] Donets à la nage34. » Il y a enfin les infortunés qui ont perdu jusqu’à leurs papiers d’identité ; et se voient forcés de patienter, le temps de commencer les démarches de renouvellement de leurs documents.

Sans papiers en zone de guerre

Cette situation peu enviable, c’est justement celle d’une autre Valentyna et d’Oleksandr, un couple de retraités qui sont hébergés au centre depuis quelques jours, à la suite du bombardement quelques semaines plus tôt de leur maison des alentours de Lyman. C’est dans la chambre commune où ils sont installés que je les rencontre. Oleksandr, homme au physique sec et à la moustache noire, autrefois mineur de fonds, souffre d’une douleur à la jambe et reste couché sur son lit de camp tout au long de l’entretien. C’est surtout Valentyna, jadis ouvrière dans une usine de transformation alimentaire, qui répondra à mes questions. « On revient de l’enfer », résume cette femme au brushing impeccable. « Au premier obus, nous nous sommes mis à couvert. Au deuxième, toutes les fenêtres ont explosé. Au troisième – nous étions dans la cave – nous avons entendu le voisin crier “Où êtes-vous ?!! Le toit est en flammes !!! Sortez de là !!!”. “Nous n’avions même pas remarqué ! » se souvient Valentyna, avant de préciser que deux obus se sont encore abattus sur la maison après qu’elle et son mari s’en sont enfuis.

De leurs plus de 70 ans de vie, tout ce que Valentyna et Oleksandr ont pu sauver tient dans deux valises, que le couple avait préparées à l’avance en cas d’urgence. « Tout à brûlé. Nous avions un générateur, il a brûlé aussi – nous vivions sans électricité depuis longtemps déjà. Nous avions un genre de puits…  C’est le voisin qui nous a sauvés », poursuit-elle, avant de préciser que ce retraité, autrefois adjoint au maire de Lyman, et les quelques habitants des alentours demeurés sur place les ont aidés à se vêtir et à se nourrir. « Ensuite, poursuit-elle, nous avons trouvé une maison abandonnée, à proximité de notre maison incendiée. Nous nous sommes installés là quelque temps. » À ce stade, les deux retraités se résolvent à trouver refuge vers l’arrière. « On pensait que quelqu’un viendrait nous chercher, se souvient-elle. Mais la situation était horrible. Il y avait des drones en permanence […]. C’était impossible. Nous avons essayé de négocier avec les soldats […]. [Puis] un jour, un militaire est venu nous dire qu’à ce moment précis, c’était plus ou moins possible de partir. Le voisin qui nous avait sauvés possédait une voiture. Il a fait de la place pour nous et nous a emmenés avec lui […] jusqu’ici. »

Les deux époux sont alors pris en charge par les équipes du centre d’évacuation, qui leur fournissent une assistance médicale, les guident dans leurs démarches pour obtenir de nouveaux papiers d’identité et trouver un logement à Sloviansk,  – l’affaire de plusieurs semaines. En dépit des frappes quotidiennes sur la ville, les consignes sont strictes ; car à proximité du front, les groupes d’infiltration russes sont redoutés. Pour beaucoup, devoir demeurer dans cette ville constituerait un cauchemar. Pour Valentyna, au contraire, c’est « comme un retour à la civilisation : il y a de l’électricité, il y a du thé… ».  Prochaine étape, si tout se passe bien : la Lettonie, où sa sœur les a invités à s’installer chez elle. « Elle m’a déjà disputée, indique Valentyna, émue, parce qu’elle nous avait proposé de la rejoindre dès 2022 – mais on ne voulait pas abandonner notre maison… » L’échange se termine. « Ça m’a fait du bien de vous parler. Je gardais tout ça pour moi. Maintenant, ça va un peu mieux, merci », ajoute Valentyna au moment de nous séparer.

IMG 4721 Recadree
Les membres de la Croix-Rouge ukrainienne prennent une pause entre deux évacuations. Sloviansk. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Vers l’arrière, enfin

En repassant la porte, j’ai l’impression de sortir d’une tempête. Dans un couloir, l’une des employées du centre fait face à une vingtaine de personnes attroupées avec leurs bagages, certaines assises, d’autres debout. Une feuille à la main, elle termine son appel, puis décline des consignes. Échange de regards amusés avec l’interprète : on reconnaît sans difficulté le ton de l’enseignante. Le groupe se dirige vers la cour, où les minibus de plusieurs associations sont stationnés. Le chauffeur de l’un d’entre eux aide les passagers à s’installer, à charger leurs quelques effets et distribue des bouteilles d’eau. Pas d’effusions. Peu de mots. Je repense à Valentyna qui, après la guerre, aimerait s’installer à Sloviansk avec son mari. De Lyman, a-t-elle indiqué, il ne reste presque rien. Kostiantynivka subit le même sort… Les portes coulissent, le moteur vrombit, le bus s’éloigne. Dans un angle de la cour, les membres d’une équipe de la Croix-Rouge ukrainienne discutent, cigarette aux lèvres, à proximité d’une plate-bande en fleurs.

Le véhicule qui vient de partir se rend dans un centre de transit de l’oblast de Kharkiv, explique la directrice du centre, Alina Chirko, naguère enseignante en d’histoire et en droit. L’institution, précise cette femme de 55 ans, relaie les centres d’évacuation de Sloviansk et Kramatorsk dans la prise en charge des habitants de l’oblast. « La plupart des gens qui [s’y rendent] savent déjà où ils vont aller. Beaucoup ont déjà leurs billets de train […]. Mais 30 % d’entre eux restent là-bas et cherchent une solution. Ils recevront l’aide nécessaire sur place. Leur trouver un lieu où se réinstaller ne relève pas de notre responsabilité. Pas encore. Nous ne faisons que commencer. » Veste en jean, souriante, Alina semble très investie dans le développement du centre qu’elle dirige ; mais ses yeux trahissent une lueur de nostalgie. Lorsqu’on lui demande si elle a conscience qu’elle devra peut-être, elle aussi, un jour quitter Sloviansk, elle répond tristement qu’elle « préfère ne pas y penser ».

IMG 4712 Recadree
Alina Chirko, directrice du centre d’évacuation de Sloviansk, lors du départ d’un minibus à destination de l’oblast de Kharkiv. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Le centre de transit mentionné par Alina sera ma prochaine destination. Pour m’y rendre, j’emprunte en voiture le même itinéraire que celles et ceux qui sont à l’instant devenus des déplacés internes. Quelques heures plus tard, me voici face à un bâtiment dont je ne vous dirai rien. Alicia Tchetchikova, 33 ans, la très sollicitée directrice de l’institution, a été claire sur le sujet : on ne doit pouvoir le reconnaître d’aucune façon, ni préciser dans quelle commune il se trouve. Les lieux sont hors de portée des bombes planantes et des drones FPV ; mais les missiles russes, eux, peuvent atteindre tout le pays. À l’extérieur, les photos sont interdites. Qu’il me suffise de vous dire que s’y croisent les véhicules rutilants des nombreuses ONG internationales présentes sur place, dont ceux de l’organisation française Première Urgence Internationale. En comparaison avec les voitures délabrées dont disposent certains groupes de volontaires qui participent aux évacuations, c’est un changement de monde. Ici, les habitants de l’oblast de Donetsk passent de l’humanitaire du front, bricolé, modeste sinon indigent, au système international professionnel, avec ses moyens sans commune mesure, même si eux aussi sont en baisse.

Les nuages s’amoncellent

À l’intérieur, c’est un brouhaha affairé, où se croisent déplacés internes et équipes des organisations partenaires du centre, parfois en casques et gilets pare-balles. Le centre « accepte uniquement les réfugiés de l’oblast de Donetsk », indique Alicia entre deux appels passés au beau milieu du couloir où se déroule l’interview. Elle est visiblement débordée mais répondra à toutes nos questions. Ici, précise-t-elle, « en plus de la possibilité de s’inscrire pour bénéficier d’une aide financière, [les déplacés internes] peuvent recevoir une assistance humanitaire sous forme de kits alimentaires, de kits d’hygiène, de kits pour enfants, de couvertures et de linge de lit. [Ils] ont également accès à des soins médicaux, à des consultations juridiques, à un accompagnement social, à un soutien psychologique, à des repas chauds… » Concernant les infortunés sans destination, ajoute-t-elle, trois jours suffisent généralement à ses équipes pour leur trouver une place – dans un centre d’accueil de long terme, ou auprès de proches que l’on parviendra à contacter.

Transit Shelter 2
Dans le hall d’entrée du centre de transit de l’oblast de Kharkiv. Les déplacés internes attendent leur tour pour l’enregistrement. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Le centre d’accueil, poursuit notre interlocutrice, a ouvert « le 19 août 2025 », il fonctionne sous supervision de l’ONU, emploie « 50 à 60 personnes » et coopère avec « environ 30 organisations partenaires », dont « une dizaine » sont présentes au quotidien. Depuis son ouverture, 47 428 personnes ont été accueillies35, à raison de « plus de 200 arrivées par jour ». Lucide, Alicia, est consciente que le plus dur est peut-être à venir. « On se prépare à devoir accueillir un plus grand nombre de réfugiés encore, car on sait que la ligne de front approche. En général, on est en mesure d’accueillir jusqu’à 500 personnes par jour. » Force est d’admettre que la directrice n’est guère impressionnable. Et  pour cause, tout comme Maryna et Alina, les deux responsables du centre d’évacuation de Sloviansk, Alicia a elle aussi été volontaire et a participé au travail d’évacuation des civils. « Je connais bien la situation », assure-t-elle, avant d’ajouter qu’avant 2022, elle exerçait – cela ne vous surprendra pas – comme professeur d’ukrainien. « En un sens, le domaine de l’humanitaire n’est pas étranger à celui de la philologie », conclut-elle avec un sourire fatigué.

Si vous souhaitez soutenir l’association Aequitas dans son travail d’évacuation des civils menacés par l’avancée du front, vous pouvez réaliser un don via ce portail de paiement sécurisé. Quelques euros, ce sont quelques kilomètres. À proximité du front, quelques kilomètres font toute la différence. Merci pour votre soutien !

<p>Cet article Sur la route du salut, de l’oblast de Donetsk à celui de Kharkiv a été publié par desk russie.</p>

16.07.2026 à 21:29

Desk Russie
img

⬅️ Livres de juin ⬅️ Livres de juin

<p>Cet article Juillet-août 2026 : nouvelles parutions a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2952 mots)

⬅ Livres de juin

girard
Christian Girard. De la guerre d’Ukraine en 2025
inas
Marie-Astrid Jacottet (dir.). L’OTAN et l’autonomie stratégique
nejdana
Neda Nejdana. La Riposte
lecomte lachute
Bernard Lecomte. La chute de l’empire rouge
faure
Justine Faure. 1949. Entrer en guerre froide
buisson
Jean-Christophe Buisson. Complètement à l’Est ! Récits, rencontres, reportages (1996-2026)
godin
Christian Godin. La tragédie des non-interventions. De l’Espagne à l’Ukraine (1936-2025)
eisen
Gouzel Iakhina. Eisen
bounine mem
Ivan Bounine. Mémoires
tumasova
Tuyaara Tumusova Mach. L’identité juridique des peuples autochtones dans le droit russe. Le cas de la République Sakha (Iakoutie)
menaces
Yvonnick Denoël (dir.). L’état des menaces. Ce que disent les services de renseignement européens
qi empires
Les empires contre-attaquent. La puissance au XXIe siècle. Questions internationales, n° 137-138, 2026
slavica63
Écrire en contexte autoritaire. Retour sur l’histoire de la littérature russe, 2000-2025. Slavica Occitania, n° 63, 2026
slovo55
Rupture(s). Actes des Doctoriales de l’Europe médiane et de l’espace (post)soviétique. Slovo, vol. 55
lhistoire112
Les Russes et l’Europe. L’Histoire collections, n°112
lioubava
Georges Grebenchtchikov. Le Khan Batyr-Bek, Lioubava
keefe
Patrick Radden Keefe. Le fils de l’oligarque
gran poche
Iegor Gran. L’entretien d’embauche au KGB (édition de poche)
gruszka
Sarah Gruszka. Le Siège de Leningrad (édition de poche)
jirnov poche
Sergueï Jirnov. L’ombre des légendes. Un ex-commandant du KGB raconte (édition de poche)

⬅ Livres de juin

<p>Cet article Juillet-août 2026 : nouvelles parutions a été publié par desk russie.</p>

05.07.2026 à 12:50

Petr Janyška
img

Pour plaire à l'extrême droite nationale, le président Karol Nawrocki a mis en danger la politique de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine.

<p>Cet article La tension monte entre la Pologne et l’Ukraine   a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3761 mots)

Comment Nawrocki a mis en péril les intérêts internationaux de son pays

Dans la crise qui agite les relations ukraino-polonaises, sans précédent depuis l’indépendance des deux pays, le président Karol Nawrocki porte une lourde responsabilité. Pour plaire à l’extrême droite nationale, il a mis en danger la politique internationale de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine. Sa décision n’est qu’un prétexte pour s’attaquer au Premier ministre Donald Tusk.

Le président polonais Karol Nawrocki incarne la frange nationaliste extrême de la Pologne, qui a toujours été anti-ukrainienne et qui a toujours regardé les Ukrainiens de haut. C’est en grande partie à cette frange de l’électorat qu’il doit son élection, et c’est à elle qu’il cherche à plaire.

Pour marquer des points sur la scène nationale, il vient de sacrifier l’un des principaux piliers de la politique étrangère auquel la Pologne tenait depuis 1990, fondé sur la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Ukraine en tant qu’État indépendant et démocratique, censé servir de rempart entre la Pologne et la Russie impérialiste. Un objectif sur lequel tous les hommes politiques polonais sans exception ont travaillé depuis 1990, qu’il s’agisse des libéraux de droite de Tusk, de la gauche ou de l’ancien président Andrzej Duda du parti Droit et justice (PiS), ainsi que de nombreux hommes politiques ukrainiens, dont Zelensky. Ce principe fondateur de l’État polonais avait été formulé dès l’après Seconde guerre mondiale déjà par Jerzy Giedroyć, une autorité morale polonaise, vivant en exil en France à Maisons-Laffitte, qui stipulait que la Pologne ne pourrait avoir une existence tranquille – sans être menacée par la Russie impérialiste – que si elle avait comme voisins une Ukraine et un Bélarus indépendants et démocratiques36.

Il existe entre Polonais et Ukrainiens une histoire complexe, mal connue à l´étranger, faite de sommets et d’abîmes, d’ascensions et de chutes, de sang et de résistance, de vastes territoires qui ont tour à tour appartenu à la Pologne et à l’Ukraine. Les Polonais non nationalistes affirment que l’avenir ne peut se construire sur le passé car celui-ci ne changera pas. Il faut bien sûr le nommer et l’assumer, ce qui est le travail des historiens, mais non celui des hommes politiques. L’avenir doit se construire en regardant vers l’avant, dans l’intérêt des deux États, et cet intérêt est aujourd’hui sans équivoque : que l’Ukraine tienne bon et ne succombe pas à la Russie impérialiste. Les Polonais perçoivent Poutine comme une menace majeure pour eux-mêmes ; c’est pourquoi ils s’arment autant qu’ils le peuvent, consacrant déjà 5 % de leur PNB à la défense (la France reste à 2 %).

L’extrême droite polonaise anti-ukrainienne

Dans ce contexte, il est difficile pour un étranger de comprendre que la droite nationaliste polonaise s’en prenne bien davantage à Bruxelles, à Berlin et même à l’Ukraine qu’à la Russie. Et ce pas seulement verbalement, mais parfois physiquement à l’encontre des Ukrainiens vivant en Pologne. Les attaques contre eux dans les lieux publics se multiplient. Certains des responsables de la droite radicale, appelée « Confédération de la Couronne polonaise », soutiennent même ouvertement le discours russe et n’hésitent pas à accepter les invitations aux cocktails organisés à l’ambassade de Russie.

Tout récemment, Nawrocki a reçu à Varsovie le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, au cours de sa tournée européenne. Il a exprimé l’espoir que celui-ci devienne président de la France. Nawrocki est en quelque sorte une version polonaise de Marine Le Pen. Il s’appuie sur l’extrême droite en calculant que, lorsque Jarosław Kaczyński, âgé de 77 ans, aura quitté la scène politique, le parti PiS s’effondrera et qu’il prendra la tête d’une nouvelle droite unifiée, comprenant même ses extrêmes radicaux (qui totalisent aujourd’hui 20 % dans les sondages).

Il n’a jamais particulièrement soutenu l’Ukraine ; sa campagne électorale comportait déjà de nombreux éléments anti-ukrainiens et, depuis son accession à la présidence il y a un an , il ne s’est pas rendu une seule fois dans ce pays. Il n’a rencontré Zelensky que lorsque celui-ci était venu le voir à Varsovie en décembre dernier.

Or son prédécesseur Andrzej Duda, bien qu’élu lui aussi sous la bannière de la droite nationaliste de Kaczyński, s’était rendu en Ukraine une quinzaine de fois. Et ce, aussi bien à la veille de l’invasion russe qu’après, en avril 2022, premier homme d’État étranger à aller à Kyïv, accompagné des représentants baltes. Il y est retourné à sept reprises. Son soutien inconditionnel à l’Ukraine honore grandement Duda.

Contrairement à lui, Nawrocki, quand il a reçu pour leur première rencontre le président Zelensky à Varsovie, lui a offert tout de go un livre sur les crimes perpétrés par des Ukrainiens contre les Polonais, appelés en Pologne « le massacre de Volhynie ». Une pure provocation de sa part, que Zelensky a très mal vécue.

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Zelensky a fait décerner il y a quelques semaines à une unité militaire, qui en avait fait la demande, le titre de « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, UPA », en référence à l’ancienne organisation militaire de lutte pour l’indépendance nationale. Personne n’y aurait probablement prêté attention en Pologne, mais le président Nawrocki, fort de son passé d’historien spécialisé dans certains aspects du XXᵉ siècle, a eu vent de cette affaire. Il a bien senti que cela pourrait lui rapporter des points auprès de son électorat d’extrême droite et a gonflé l’affaire jusqu’à en faire un grand problème de la politique internationale et des relations avec l’Ukraine. Il a lancé un ultimatum peu diplomatique à Zelensky, lui demandant de changer ce nom et, comme le président ukrainien n’a pas obéi, il a pris une mesure absurde : il a décidé de lui retirer la plus haute distinction polonaise, l’ordre de l’Aigle blanc – que Zelensky n’avait d’ailleurs pas reçue de lui, mais de son prédécesseur, Andrzej Duda.

Depuis plus de quatre ans, Zelensky vit avec une énorme pression, portant sur ses épaules tout le poids de la guerre russe, parcourant le monde pour expliquer et persuader, manœuvrant face à l’imprévisible Trump. Le nom d’une unité militaire aura très probablement échappé à sa capacité de discernement, il avait d’autres chats à fouetter. Il ne pouvait pas soupçonner que le chef de l’État polonais s’emparerait d’une affaire isolée pour en faire un incident international majeur.

Escalade

Les choses se sont accélérées ensuite. Zelensky empaquette sa décoration et l’envoie par la poste à Nawrocki ; tous les anciens présidents ukrainiens, ainsi que l’ambassadeur ukrainien à Varsovie, l’imitent en renvoyant leurs distinctions polonaises au président Nawrocki. 

À Varsovie, en revanche, les libéraux, y compris les grandes figures de l’opposition anticommuniste, se mobilisent contre la décision de Nawrocki. Plusieurs d’entre eux, en signe de solidarité avec Zelensky, rendent à Nawrocki les décorations polonaises reçues par le passé. Une initiative voit le jour pour décerner à Zelensky une nouvelle distinction civique polonaise, diverses autres manifestations de soutien à l’Ukraine émergent. À l’inverse, Jarosław Kaczyński et le vice-président du Sénat Michał Kamiński (proche des chrétiens-démocrates) annoncent leur intention de rendre leurs décorations ukrainiennes à Kyïv.

Inspiré par le président polonais et sans aucune raison tangible, le député tchèque Jindřich Rajchl de l’extrême droite nationaliste a tout récemment demandé au président tchèque d’ôter à Zelensky la plus haute distinction de l’État tchèque, le Lion blanc. Une bonne occasion pour lui de montrer sa haine de l’Ukraine et de son président et pour appuyer ses amis de l’extrême droite polonaise.

Adam Michnik, l’une des figures de proue de la Pologne libérale, rédacteur en chef du quotidien Gazeta Wyborcza, a qualifié l’acte de Nawrocki de « geste inacceptable, un crachat au visage du président d’un pays en guerre contre la Russie de Poutine. C’était odieux, erroné, faux », a-t-il déclaré. Mais c’était aussi, selon lui, « un crachat au visage de toute la tradition démocratique polonaise », qui reposait sur la devise « Pour notre liberté et la vôtre ». Par son geste, Nawrocki s’est, selon lui, rangé du côté de la propagande grand-russe.

Le premier à applaudir Nawrocki est bien sûr Poutine. Diviser les Ukrainiens et les Polonais est son rêve, et il n’aurait sans doute jamais imaginé que ce soit le président polonais qui s’en charge à sa place. Et gratuitement. « La Pologne a enfin découvert des sympathisants nazis en Ukraine », a déclaré Kirill Dmitriev, conseiller de Poutine.

La démarche de Nawrocki, intentionnelle selon certains observateurs, a précédé de près la tenue, ces derniers jours, d’une grande conférence internationale sur la reconstruction de l’Ukraine. Elle s’est tenue pour la première fois en Pologne, où se sont rendus des dizaines de responsables politiques européens de premier plan, dont la Présidente de la Commission européenne et le chancelier allemand, ainsi que des centaines d’hommes d’affaires. La conférence fut un grand succès pour le Premier ministre Tusk qui a su la faire venir dans sa ville natale de Gdańsk.

Mais le protagoniste principal, Zelensky, y manquait. Seule la Première ministre ukrainienne y a participé. Cela n’a pas empêché la signature de cent soixante contrats commerciaux mais, sur le plan symbolique, c’était un coup dur. Cependant, après la décision de Nawrocki, Zelensky ne pouvait venir.

janyska 144
Volodymyr Zelensky remet le drapeau de combat au 144ᵉ Centre indépendant des opérations spéciales (Pivnitch), le 28 mai 2026 // Compte Instagram du Centre Pivnitch, capture d’écran

L’UPA n’a pas la même signification pour les Polonais et pour les Ukrainiens

Décerner le titre de héros de l’UPA à une unité a certainement été un faux pas de la part de Zelensky. Ses conseillers auraient dû l’avertir que l’UPA était pour la Pologne comme un chiffon rouge pour un taureau. Mais on touche là au fait que chacun de ces peuples perçoit différemment certains éléments de leur histoire commune. L’UPA a une signification différente pour les Ukrainiens et pour les Polonais. Pour ces derniers, il s’agit d’une organisation qui, pendant la guerre, a massacré des dizaines de milliers de Polonais sur le territoire de l’Ukraine occidentale. Certains historiens parlent de cent mille, d’autres de quatre-vingts mille, d’autres encore de quarante mille victimes. L’objectif était de procéder à un nettoyage ethnique de ce territoire, l’UPA misant sur l’hypothèse d’un référendum qui y serait organisé après la guerre et souhaitait n’y voir qu’une population ukrainienne.

Ces événements restent, en Pologne, un sujet sensible, voire douloureux pour certains. Ils réclament des exhumations et des excuses de la part des Ukrainiens. Mais c’est avant tout un sujet que la droite polonaise, très nationaliste, remet de temps à autre sur le tapis dans des buts purement conjoncturels. Celle-ci a quatre thèmes de prédilection : les Juifs, les Ukrainiens et l’Ukraine, l’Allemagne en tant que menace présumée et l’Union européenne en tant qu’espace libéral, non catholique.

Pour beaucoup d’Ukrainiens en revanche, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, l’UPA, est le symbole de la lutte pour l’indépendance nationale. S’ils devaient la rejeter, il ne leur resterait peut-être pas grand-chose. Tout le monde n’a pas eu la chance de se libérer de l’occupant par une révolution de velours. Les combattants de l’UPA y sont, surtout dans l’ouest du pays, considérés comme des héros nationaux qui ont combattu les Soviétiques, et ce même après la guerre ; certaines de ses unités ont ainsi tenu bon jusqu’aux années 1950. Un peu comme les « soldats maudits » polonais, aujourd’hui la fierté de la Pologne, qui ont eux aussi résisté au pouvoir communiste plusieurs années encore après la guerre.

Comme l’a fait remarquer l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères Adam D. Rotfeld, Zelensky, l’enfant de son temps, né en 1978, pouvait ne voir dans les soldats de l’UPA que des combattants pour l’indépendance ukrainienne contre le communisme moscovite. Comme à l’école soviétique, on les qualifiait de « fascistes », de « nazis » ou de « bandéristes », il ne pouvait que prendre le contre-pied. Sans se douter de la perception toute différente de l’UPA en Pologne.

En Europe, surtout dans sa partie occidentale, il est difficile de comprendre la profonde blessure qui marque les relations entre Ukrainiens  et Polonais. Beaucoup de choses n’ont pas encore été dites par les historiens, il reste des angles morts dans les manuels scolaires, l’histoire mutuelle étant complexe.

Il faut également voir que durant les siècles où l’Ukraine occidentale, y compris la ville de Lviv, faisait partie de la Pologne, les Polonais se comportaient envers la population ukrainophone comme une caste supérieure, pour ne pas dire carrément comme des colonisateurs. Les Ukrainiens étaient pour la plupart des paysans, bons tout au plus pour le ménage ou comme main-d’œuvre, la population urbaine étant essentiellement composée de Juifs et de Polonais.

La fin de la Première Guerre mondiale fut un moment crucial pour les deux peuples, chacun essayant d’imposer son propre État. Les Polonais ont gagné la guerre contre les Ukrainiens pour la Galicie de l’Est en 1919, se sont ensuite brièvement unis avec eux pour conquérir Kyïv, d’ou ils ont été chassés par les Soviétiques. Ces derniers furent ensuite battu par les Polonais en 1921, de sorte que la Pologne a gagné une grande part de l’Ukraine occidentale.

L’une des figures de proue de la droite nationaliste polonaise d’avant-guerre, Roman Dmowski, affirmait que les Ukrainiens n’existaient pas, qu’aucune nation de ce nom n’existait. Il tenait là le même discours que les Russes impérialistes. Dans ses réflexions sur l’avenir de la Pologne, il misait sur l’assimilation et la polonisation des minorités, qui représentaient, entre les deux guerres, un bon tiers de la population.

La cible de Nawrocki était Tusk

Le deuxième objectif de l’initiative de Nawrocki était le Premier ministre Donald Tusk. Depuis son élection, la priorité du président est d’affaiblir Tusk et son parti et de mener la droite, y compris les deux formations de l’extrême droite, appelées « Confédération » et « Confédération de la Couronne polonaise », à la victoire lors des prochaines élections. Aussi bloque-t-il une grande partie des lois proposées par Tusk et adoptées par le Parlement. Au cours de sa première année au pouvoir, il a opposé son veto à plus de lois que son prédécesseur Duda ne l’avait fait pendant tout son mandat.

Après la décision malencontreuse de Zelensky, Tusk a rencontré le président ukrainien pour un long tête-à-tête. Très probablement, il lui a discrètement expliqué ce que l’UPA représentait pour les Polonais, y compris pour lui-même, et lui a demandé de reconsidérer la nomination de l’unité. Mais dès le lendemain, Nawrocki a annoncé publiquement qu’il retirait à Zelensky la plus haute distinction polonaise, comme s’il voulait prendre de court l’initiative de Tusk. À ce moment, Zelensky ne pouvait bien sûr plus faire marche arrière, il aurait perdu la face dans son pays. Lui aussi doit gérer la droite nationaliste chez lui. Quant à Tusk, il n’était plus à même d’apaiser la situation. Pour éviter que la droite polonaise ne le qualifie de traître à la nation, il a dû lui aussi condamner la décision de Zelensky.

Nawrocki a transformé un fait mineur en scandale international sans prendre en compte les conséquences de son acte. En politique internationale, il est novice, il n’a jamais pratiqué la diplomatie ni la négociation. Il ne réagit que sur le plan de la politique intérieure et se laisse guider par son animosité contre les libéraux et contre Tusk.

Le conflit a déjà un écho à l’étranger. C’est bien sûr de l’eau au moulin de tous ceux qui ne se sont pas précipités pour soutenir l’Ukraine et qui peuvent désormais dire : « Vous voyez, même le président polonais affirme que les Ukrainiens sont ingrats, les Polonais ont tant fait pour eux et Zelensky soutient les fascistes. »

Maintenant on ne peut qu’attendre de voir jusqu’où le conflit va s’étendre et comment il sera réglé. La Pologne s’efforce de participer à tous les débats et coalitions européennes concernant l’Ukraine. Cependant, en tant que pays qui a si bêtement créé un conflit avec l’Ukraine, elle n’aura pas la tâche facile. Elle perd son statut de soutien incontestable.

Des relations refroidies et transactionnelles

À quoi pourront ressembler les relations polono-ukrainiennes à l’avenir ? J’ai vécu ce conflit à Varsovie et là-bas, on entendait dire que les relations allaient se refroidir, d’autant plus que cela n’a pas été le premier point de discorde entre les deux capitales. On pouvait entendre que la Pologne s’efforcerait de leur donner un aspect plus transactionnel. Elle continuera à soutenir l’Ukraine dans la guerre, mais plutôt sur la base d’un donnant-donnant : finie l’aide désintéressée. On ignore pour l’instant ce que cela impliquera, mais la droite polonaise est convaincue que les Ukrainiens devraient se montrer reconnaissants et remercier la Pologne. Sans cesse et à l’infini. Il est alarmant de constater que, selon certains sondages, la sympathie envers les Ukrainiens cesse d’être le sentiment dominant en Pologne.

Donald Tusk s’efforce de minimiser la tension, il voit bien le danger d’une rupture polono-ukrainienne. Mais il sait que la tâche est difficile, car le conflit est avant tout une guerre locale menée par Nawrocki contre lui, alors que Zelensky et l’UPA ne sont que des prétextes.

Dans ce contexte, la fédération des entreprises polonaises vient d’appeler au calme, rappelant les milliers de liens commerciaux entre les deux pays, la Pologne étant le deuxième partenaire de l’Ukraine. Et les entreprises polonaises ont tout intérêt à se tailler une part du gâteau de la reconstruction d’après-guerre qui commence à se profiler. Un appel similaire à l’apaisement des émotions a d’ailleurs été publié par six médias dans les deux pays.

À lire également :

Mykola Riabtchouk. Guerres mémorielles et impératifs géostratégiques

Bernard Marchadier. Pologne : esquisse d’une toile de fond

<p>Cet article La tension monte entre la Pologne et l’Ukraine   a été publié par desk russie.</p>

10 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Conspirationnisme
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
Wokisme
🌞