
10.03.2026 à 22:48
Konstantin Akincha
La décision de la direction de la 61e Biennale d’art de Venise d’autoriser la participation de la Russie a provoqué un scandale dans les milieux artistiques internationaux. L’auteur raconte l’histoire […]
<p>Cet article Les Russes arrivent ! (Encore !) a été publié par desk russie.</p>
La décision de la direction de la 61e Biennale d’art de Venise d’autoriser la participation de la Russie a provoqué un scandale dans les milieux artistiques internationaux. L’auteur raconte l’histoire du pavillon russe puis soviétique à la Biennale, avant d’évoquer les protestations des grandes personnalités politiques et intellectuelles devant cette « contre-offensive » de la culture russe, portée par Mikhaïl Chvydkoï, ex-ministre de la Culture. Si cette autorisation n’est pas retirée, souligne l’auteur, la Biennale risque de se transformer en un lieu de forte contestation.
La Fédération de Russie a annoncé sa décision de reprendre sa place à la 61e Biennale d’art de Venise au dernier moment, non sans une touche de théâtralité. Mikhaïl Chvydkoï, ancien ministre de la Culture de Russie et, depuis 2008, envoyé spécial du président de la Fédération de Russie pour la coopération culturelle internationale, a déclaré que ce n’était pas un retour de la Russie à Venise, puisqu’elle n’en était jamais partie. Selon cette logique, le pays était présent « en esprit » lors des deux dernières Biennales.
En 2022, après le début de l’agression russe contre l’Ukraine, le pavillon russe a été fermé après que le commissaire Raimundas Malašauskas et les artistes Alexandra Soukhareva et Kirill Savtchenkov aient refusé d’y participer en signe de protestation. En 2024, il a été prêté à la Bolivie, une manière pour la Russie d’afficher qu’elle « se préoccupe » des nations progressistes du Sud global.
Ce n’était pas la première fois que le pavillon russe restait fermé ou accueillait des expositions sans aucun rapport avec l’art russe. Construit en 1914 par Alexeï Chtchoussev dans le style pseudo-russe, il a été financé, ironie du sort, par le collectionneur et philanthrope ukrainien Bohdan Khanenko, parce que les responsables impériaux russes ne s’étaient pas intéressés à cette exposition internationale d’art. Après la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire russe, l’Union soviétique est revenue à Venise en 1924, mais a fait l’impasse sur l’exposition de 1926 en vertu d’un décret du Politburo de 1925 « relatif au caractère indésirable d’une participation à des expositions artistiques à l’étranger ». Pourtant, le pavillon ne fut pas entièrement abandonné : il fut « aimablement mis à disposition » pour accueillir une exposition sur le futurisme italien organisée par Tommaso Marinetti, qui devint l’un des principaux événements de la Biennale.
De 1938 à 1954, le pavillon russe resta fermé en raison des troubles politiques qui précédèrent et suivirent la Seconde Guerre mondiale. Les artistes soviétiques ne revinrent à Venise qu’après la mort de Staline et le début du dégel avec Khrouchtchev. En 1977, cependant, la Biennale de la dissidence, organisée par Enrico Crispolti et Gabriella Moncada et présentant de nombreuses œuvres d’artistes non conformistes soviétiques et du bloc de l’Est, fut considérée comme une provocation à Moscou. Le Comité central de l’URSS discuta de toute urgence de la nécessité vitale de prendre « des mesures pour résister à la propagande antisoviétique en Italie », ce qui conduisit à un boycott de la Biennale de Venise par Moscou et ses alliés, qui dura jusqu’en 1982.
Tout comme l’Union soviétique s’était abstenue à deux reprises de participer à Venise, la Biennale à son tour a tourné en 2022 le dos à la Russie. Les responsables ont protesté ainsi contre la guerre en Ukraine, déclarant :
« Tant que cette situation persistera, la Biennale rejette toute forme de collaboration avec ceux qui, au contraire, ont commis ou soutenu un acte d’agression aussi grave, et n’acceptera donc la présence à aucun de ses événements de délégations officielles, d’institutions ou de personnes liées à quelque titre que ce soit au gouvernement russe. »

Au quatrième anniversaire de la guerre, cependant, la position de Venise a changé. Malgré la poursuite du conflit, la Biennale s’est déclarée prête à accueillir la participation russe, un changement étroitement lié à la nomination de Pietrangelo Buttafuoco à la présidence. Buttafuoco fait partie des nombreux responsables de droite nommés par le gouvernement de Giorgia Meloni à la tête des institutions culturelles italiennes.
Il a commencé sa carrière politique au sein du Fronte della Gioventù (Front de la jeunesse), la branche jeunesse du Movimento Sociale Italiano (MSI) post-fasciste, avant de se faire connaître comme journaliste de droite. Il a publiquement exprimé sa préférence pour Poutine plutôt que Trump, qualifiant le dirigeant russe de « seul véritable homme d’État de droite », et, après le début de la guerre en Ukraine, a critiqué ce qu’il considérait comme une condamnation uniforme par l’Europe des actions russes. Il n’est pas surprenant que Buttafuoco ait déclaré : « Tous les pays actuellement en guerre seront présents ici à Venise. Je suis ouvert à tous, je ne ferme la porte à personne… Il y aura la Russie, l’Iran, Israël. »
Bien que la dernière liste officielle des pavillons nationaux inclue la République islamique d’Iran, il semble qu’à l’heure actuelle, le pays ait des questions plus urgentes à régler que les expositions artistiques internationales. Pour la Fédération de Russie, cependant, cette approche s’est avérée être une aubaine inattendue.
Mikhaïl Chvydkoï a fièrement déclaré que les tentatives visant à « annuler » la culture russe avaient échoué, insistant sur le fait que l’art existait au-dessus de la politique. Cette déclaration est particulièrement frappante venant d’une personne qui, l’année dernière encore, appelait à un retour à la censure politique de type soviétique. Tout aussi audacieux est l’effort de la Russie pour s’approprier Simone Weil, philosophe française, marxiste, antifasciste et mystique, dont la pensée est difficilement compatible avec l’idéologie poutiniste contemporaine.
L’exposition russe, intitulée d’après la métaphore de Weil L’arbre est enraciné dans le ciel, vise selon Chvydkoï à montrer comment « l’éternité l’emporte sur les préoccupations du moment, la culture sur la politique ». L’envoyé présidentiel a déploré que « malheureusement, tout le monde ne soit pas capable de comprendre cela ».
Une autre victoire sur les « préoccupations du moment » a été remportée avec la nomination d’Anastasia Karneeva au poste de commissaire du pavillon russe. Karneeva est la fille de Nikolaï Volobouïev, cadre supérieur de la société d’État Rostec et ancien général du Service fédéral de sécurité (FSB). Rostec est un conglomérat de défense appartenant à l’État, étroitement lié au complexe militaro-industriel russe. Karneeva est également copropriétaire de la société Smart Art, qu’elle a fondée avec Ekaterina Vinokourova, fille du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.
La performance russe à Venise était prévue pour une durée totale de trois jours, juste avant l’ouverture officielle de la Biennale. Pourtant, Moscou a réussi à rassembler 50 « jeunes musiciens, poètes et philosophes de Russie et de l’étranger ». Les philosophes sont introuvables, mais les musiciens sont bien représentés : du compositeur contemporain Alexeï Retinski à l’ensemble folklorique Toloka, en passant par Serafim Tchaïkine, soliste du chœur du festival du monastère de Danilov.
La plupart des artistes sont des inconnus dont on ne trouve pratiquement aucune trace numérique. L’élément « international » – une poignée de DJ obscurs venus du Brésil, du Mexique et d’Argentine – ressemble à une version karaoké du tiers-mondisme soviétique des années 1960. Et puis, il y a DJ Diaki, du Mali, dont le pays est ravagé depuis 2021, d’abord par le groupe Wagner, puis par d’autres mercenaires russes commettant des crimes contre l’humanité – un choix si cynique qu’il frôle l’art de la performance.
Il est annoncé que les performances seront filmées et diffusées sur les murs du pavillon jusqu’à la fin de la Biennale.

Cette « contre-offensive » de la culture russe a immédiatement suscité des protestations. Le ministère italien de la Culture a sagement choisi de se distancier de cette décision d’inviter de nouveau la Russie à Venise, publiant une déclaration qui attribue l’entière responsabilité à l’administration de la Biennale et soulignant que cette décision contredit la politique officielle du gouvernement italien.
Le 7 mars, une lettre ouverte intitulée « Stop à la normalisation des crimes de guerre par l’art » a été publiée sur Change.org. Cette lettre, qui proteste contre la participation de la Russie, a été signée par de nombreuses personnalités, notamment la personnalité politique italienne Pina Picierno, vice-présidente du Parlement européen, des figures de l’opposition russe telles que Garry Kasparov, ancien champion du monde d’échecs, l’historien Timothy Garton Ash, Francesca Thyssen-Bornemisza, fondatrice de la fondation TBA21, Viktor Iouchtchenko, troisième président de l’Ukraine ; Anne Appelbaum, journaliste et historienne américaine ; Joaquín Almunia, secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol ; Anne-Solène Rolland, directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art ; Éric de Chassey, directeur des Beaux-Arts de Paris, France ; et des dizaines de directeurs de musées, conservateurs, artistes et universitaires du Royaume-Uni, d’Espagne, d’Allemagne, de France, de Pologne et d’autres pays.
Reste à voir comment les dirigeants de la Biennale réagiront. Cependant, l’idée de Pietrangelo Buttafuoco d’inviter à la Biennale « tous les pays actuellement en guerre » a déjà, en fait, amené la guerre à Venise. Si cette invitation n’est pas retirée, la 61e Biennale risque de devenir une Biennale de protestations constantes – dont l’une a déjà été annoncée par Nadia Tolokonnikova, membre fondatrice du groupe féministe Pussy Riot et signataire de la lettre ouverte.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Les Russes arrivent ! (Encore !) a été publié par desk russie.</p>
07.03.2026 à 21:06
Desk Russie
⬅️ Livres de février ⬅️ Livres de février
<p>Cet article Mars 2026 : nouvelles parutions a été publié par desk russie.</p>



























<p>Cet article Mars 2026 : nouvelles parutions a été publié par desk russie.</p>
01.03.2026 à 19:56
Philippe De Lara
Au moment où ils entament une campagne aérienne contre l’Iran, Trump et Netanyahou réalisent-ils ce qu’ils doivent à l’Ukraine ?
<p>Cet article Merci, l’Ukraine ! a été publié par desk russie.</p>
Au moment où ils entament une campagne aérienne contre l’Iran, Trump et Netanyahou réalisent-ils ce qu’ils doivent à l’Ukraine ? C’est parce que la Russie est tenue en échec et épuisée par l’Ukraine qu’elle a perdu une bonne part de son pouvoir de nuisance dans le monde. Elle ne peut plus faire grand-chose pour l’Iran des mollahs. L’Iran est pourtant un allié loyal au sein de l’axe Moscou-Téhéran-Pyongyang-Pékin. Elle a livré des drones tueurs Shahed en quantité, avant de permettre à la Russie d’en fabriquer elle-même. On craignait qu’en retour, l’Iran ait reçu l’aide technologique de la Russie pour construire des missiles balistiques à longue portée, mais rien ne dit que cette aide ait été fructueuse. Les experts militaires sont sceptiques sur les capacités de l’Iran dans ce domaine ; il y a une incertitude sur le nombre de missiles dont dispose l’Iran, mais il est presque certain que ses missiles ne peuvent pas aller plus loin qu’Israël. C’est une menace existentielle pour l’État hébreu, mais personne – à part Donald Trump –, ne croit que l’Iran soit capable de construire et de lancer des missiles intercontinentaux.
Le silence piteux de la Russie sur la crise iranienne est le reflet de son incapacité à agir de quelque manière que ce soit pour aider son vieil allié. Cela devrait donner des inquiétudes aux autres alliés de la Russie.
En lançant sa guerre totale contre l’Ukraine, Poutine pensait déclencher le chaos dans le monde, doper les ennemis de l’Occident global et les pousser à l’aventurisme (plusieurs États africains s’en mordent déjà les doigts). Il a entretenu le chaos au Moyen-Orient. Il a notamment donné le feu vert au Hamas pour le pogrom du 7 octobre 2023, en doublant semble-t-il l’Iran sur sa gauche : l’Iran n’était pas au courant du projet de son proxy de Gaza jusqu’à la veille de l’attaque. En 2024, la victoire de Donald Trump fut encore un coup gagnant pour la Russie : Trump est un agent du chaos mondial, c’est même sa définition. Mais il n’est pas prêt à se coucher devant le Kremlin et entretient un rapport de force impitoyable, notamment sur Cuba, sur le Venezuela et sur l’Arctique ; il partage avec Poutine sa détestation de l’Ukraine, avec cette différence qu’on n’est pas sûr de comprendre pourquoi cette haine chez Trump et jusqu’où elle peut aller, alors que celle de Poutine repose sur des buts clairement affichés qui expliquent qu’elle soit génocidaire.
Mais, après un an d’idylle contrariée avec Poutine, la campagne périlleuse de Trump contre l’Iran tourne une page. On ne sait pas quelle sera la prochaine foucade de Trump, jusqu’où le mènera son jeu de bascule entre la Russie et la Chine, mais on peut parier qu’il n’en ressortira rien de bon pour Poutine. Trump aurait-il lancé cette campagne si le « partenaire » russe n’était pas réduit à l’impuissance ? Il y a lieu d’en douter.
Grâce à la résistance de l’Ukraine, l’entrepreneur de chaos Poutine est victime de lui-même : non seulement il a échoué en Ukraine, mais cet échec est en train de paralyser son grand jeu planétaire ; il n’est plus capable de conserver ses marchés d’armement, et encore moins d’aider militairement ses alliés. Il espérait prendre l’hégémon dans la guerre contre l’Occident, en compensant sa faiblesse économique face à la Chine par le prestige du général en chef. Las, le gros matou chinois ne fait rien contre Moscou mais il attend son heure et profite, en particulier sur les marchés pétroliers, de l’épuisement de l’économie russe. La Chine n’aura même pas besoin d’occuper l’Extrême-Orient russe pour récupérer de facto, par épuisement de l’adversaire, les territoires qu’elle revendique depuis un siècle, Vladivostok et Sakhaline. Jean Sylvestre Mongrenier montre dans ce numéro de Desk Russie combien la vision du monde eurasiste est le fondement de la « grande stratégie » de la Russie. Toutefois, cette vision grandiose et têtue de la destinée russe, ni européenne ni orientale mais dépassant les deux, est peut-être en train de s’écrouler de toute part : à l’Ouest, évidemment, grâce à la mobilisation héroïque du peuple ukrainien, à l’Est, par la patience hypocrite de la Chine.
Malheureusement, il est peu probable que Trump comprenne et reconnaisse ce qu’il doit à l’Ukraine et la paie de retour, pas plus que Netanyahou, obnubilé par son attention à l’électorat d’origine russe, qui lui fournit des voix et des investissements.
<p>Cet article Merci, l’Ukraine ! a été publié par desk russie.</p>