
26.04.2026 à 19:27
Jean-Sylvestre Mongrenier
L'activisme naval russe en mer du Nord rappelle que les conflits pour le controle des routes maritimes et des fonds sous-marins se jouent aussi en Europe.
<p>Cet article La mer du Nord comme théâtre de guerre a été publié par desk russie.</p>
Le blocus iranien du détroit d’Ormuz et le contre-blocus américain marquent-ils un tournant stratégique? Ces initiatives seraient le début d’un conflit pour le contrôle des mers, plus précisément des routes maritimes et des zones géostratégiques qui commandent le passage des flux (détroits, canaux, caps et golfes), ou encore des fonds sous-marins (la « guerre des abysses »). En regard de l’histoire, l’affirmation est surprenante. Le concept de thalassocratie ne date-t-il pas de la Grèce antique ? Par ailleurs, l’activisme naval russe en mer du Nord rappelle que ces conflits se jouent aussi en Europe et s’inscrivent dans une histoire longue.
Ouverte sur l’océan Atlantique, la mer du Nord s’étend sur quelque 575 000 km². Elle est située entre les îles Britanniques et l’Europe septentrionale. Au sud, le détroit du Pas de Calais commande le passage vers la Manche ; à l’est, le détroit de l’Øresund commande le passage vers la mer Baltique. Dès le haut Moyen Âge, la mer du Nord est très active au plan commercial et elle est parcourue par les navigateurs frisons. Elle est aussi la voie de passage des raids vikings sur les côtes ouest-européennes (et au-delà). Par la suite, les relations commerciales entre l’Angleterre et les Flandres s’y développent (laines anglaises contre draps flamands) et la Hanse domine l’axe commercial mer du Nord-Baltique. Ses réseaux s’étendent de Londres à Novgorod, avec la ville de Lübeck comme chef de file et pivot géographique.
La montée en puissance des États territoriaux autour de la Baltique et de la mer du Nord ainsi que le déplacement des centres de gravité de la vie économique vers l’océan Atlantique, à la suite de la découverte des Amériques, ont finalement raison de la Hanse et de ses solidarités. C’est autour de la mer du Nord que se constituent les puissances maritimes modernes que sont les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) et l’Angleterre des Tudors. Au XVIIe siècle, la mer du Nord est ainsi le théâtre des guerres anglo-hollandaises en lutte pour la suprématie navale. Au sortir des guerres révolutionnaires et impériales (1792-1815), l’hégémonie britannique s’impose en mer du Nord comme en Europe et dans le reste du monde.
À la fin du XIXe siècle, l’Allemagne wilhelminienne monte en puissance et renforce la base d’Heligoland (l’île fut échangée avec le Royaume-Uni contre Zanzibar, en 1890). Pendant la Première Guerre mondiale, la flotte britannique réaffirme sa nette supériorité sur la flotte allemande, renforcée par les stipulations militaires du traité de Versailles (1919) et non remise en cause par l’accord naval anglo-allemand de 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la mer du Nord est surtout une annexe du théâtre de la bataille de l’Atlantique.
Au cours de la guerre froide, la mer du Nord est l’un des espaces géostratégiques où l’Est et l’Ouest se mesurent réciproquement, les marines des pays membres de l’OTAN ayant pour mission de suivre et surveiller les sous-marins soviétiques au sortir de la mer Baltique. Dans le contexte présent, les États riverains appartiennent tous à l’Union européenne et/ou à l’OTAN (la Norvège n’est pas membre de l’UE mais elle participe de l’Espace économique européen).
La mer du Nord recouvre par ailleurs un plateau continental riche en hydrocarbures, dont l’apport à la sécurité énergétique européenne est important dans la période ouverte par le premier choc pétrolier (1973). Les gisements de pétrole et de gaz de la mer du Nord – dans les eaux britanniques et norvégiennes notamment –, sont exploités depuis les années 19701. Enfin, la mer du Nord, au sortir des détroits danois, constitue la voie d’accès de la marine russe à la Manche et à l’océan Atlantique.

Le renforcement des tensions depuis le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie en 2014 et les incidents provoqués par les incursions des engins russes dans l’espace maritime et aérien des puissances riveraines de l’Atlantique Nord créent un regain d’intérêt stratégique pour la mer du Nord, plus encore à la suite de l’ « opération militaire spéciale » russe lancée contre l’Ukraine le 24 février 2022. Devenu une guerre de haute intensité, le conflit s’accompagne d’une guerre couverte, dite « hybride », contre l’OTAN, en mer du Nord comme dans la Baltique. Plateformes énergétiques, champs d’éoliennes, oléoducs et gazoduc, réseaux de câbles sous-marins sont les cibles de cette guerre à bas bruit. Aussi, plusieurs pays riverains ont signé un pacte de sécurité régional (cf. infra).
En vérité, les provocations de la part de la Russie sont de plus en plus bruyantes. Pendant que les regards convergent vers le détroit d’Ormuz et le golfe Arabo-Persique, le Kremlin teste la résolution du Royaume-Uni et de l’OTAN en mer du Nord et dans la Manche. Pendant plus d’un mois, trois sous-marins russes ont mené des opérations secrètes dans les eaux britanniques de la mer du Nord, au-dessus d’infrastructures dites « critiques » (câbles et gazoducs). Selon le ministre britannique de la Défense John Healey qui, le 10 février dernier, a révélé l’affaire, l’objectif russe était d’identifier et de cartographier les gazoducs, essentiels à l’approvisionnement énergétique du Royaume-Uni, et les câbles de circulation des données entre les deux rives de l’Atlantique Nord.
Simultanément, nous apprenons que deux pétroliers de la « flotte fantôme », escortés par une frégate russe, sont passés de la mer du Nord à la Manche, mettant au défi la Royal Navy (et la Marine nationale) de les arraisonner. Il s’agissait de l’Universal et de l’Enigma, placés sous la protection de l’Amiral Grigorovitch, un bâtiment de la flotte de la mer Noire. Depuis le début de l’année, plus de trois-cents pétroliers de la « flotte fantôme » auraient transité par les eaux britanniques de la mer du Nord. Le pouvoir russe menace de riposter si Londres se hasardait à arraisonner l’un ou l’autre de ces bâtiments.
L’actualité stratégique en mer du Nord, comme l’histoire longue, mettent donc à mal l’idée d’un « ordre international libéral ». Au demeurant, celui-ci a bien existé mais il ne s’était pas imposé par la force que ses thuriféraires prêtent au droit (voir le slogan de « force du droit contre le droit de la force »). Limité dans son extension lors de la guerre froide, ledit « ordre » dépendait de la capacité et de la volonté des États-Unis, renforcés par leurs alliances en Europe et en Asie, de le faire respecter ; il reposait sur des conditions géopolitiques remises en question depuis les débuts chaotiques du XXIe siècle. La volonté de puissance des États révisionnistes, les errements de la politique américaine et le basculement des équilibres ont ouvert une nouvelle époque.

Dans un tel contexte, il importe que les États européens, sur mer comme sur terre, assument la plus grande part possible de leur défense. Cette grande partie géostratégique se joue depuis l’Arctique et l’Atlantique Nord jusque dans la « Grande Méditerranée » (Méditerranée / Moyen-Orient), sur l’axe Baltique-mer Noire et les frontières orientales de l’Europe. Un tel effort demande autre chose que des « coalitions de volontaires » virtuelles qui, de l’Ukraine au golfe Arabo-Persique, laissent l’initiative aux ennemis et adversaires de l’Occident (pas de déploiement sans leur aval).
A contrario, soyons conscients du fait que les leçons de droit et de morale administrées par certains dirigeants européens, et le fantasme d’une troisième voie qui poserait l’Europe en animateur d’un hypothétique « Sud global2 », apparaîtraient comme une sublimation de notre impuissance collective. Ils contreviendraient à l’exigence d’un « partage du fardeau » (le « burden-sharing ») entre l’ancien et le nouvel Occident, un transfert de responsabilités rendu déjà incertain par l’attitude et les inclinations de l’administration Trump.
La négociation d’un « pacte de sécurité » de la mer du Nord a commencé en avril 2023 à Ostende, en marge d’un sommet intergouvernemental européen, initialement consacré au développement de la production d’énergie éolienne offshore et d’hydrogène vert. Neuf pays, dont la France, y étaient représentés et ont signé une déclaration visant à renforcer leur coopération dans ces domaines. Parallèlement, cinq d’entre eux signent une déclaration conjointe concernant la sécurité des infrastructures critiques en mer du Nord. Il s’agit de l’Allemagne, de la Belgique, du Danemark, des Pays-Bas et du Royaume-Uni, rejoints par la Norvège un an après (5 avril 2024). Ce « pacte de sécurité » porte notamment sur les réseaux de « tubes » gaziers et pétroliers, de câbles sous-marins (échange de données et liaisons Internet), comme sur les parcs éoliens de la mer du Nord. Face à la pression de la marine russe, les six pays décident de renforcer la coopération de leurs systèmes nationaux et régionaux de surveillance, notamment au moyen de North Seal, une plate-forme commune de communication et d’échange d’informations. L’objectif global de cette plate-forme est de repérer très vite les mouvements suspects et les incidents pour les transmettre aux autorités compétentes ainsi qu’à l’Union européenne et à l’OTAN. En outre, le dispositif de sécurité reposera sur des caméras, des drones aériens et sous-marins ainsi que sur les techniques de l’intelligence artificielle. Le Pacte de sécurité de la mer du Nord appelle l’attention sur la place de la « guerre des abysses » (Seabed Warfare) dans la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident.
<p>Cet article La mer du Nord comme théâtre de guerre a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:26
Galia Ackerman
Discours prononcé lors d’une réunion de Consuls généraux, esquissant les contours de l’idéologie des quatre pays souvent désignés comme un « axe du mal » – la Chine, la Corée du Nord, l’Iran et la Russie.
<p>Cet article Le régime de Poutine, une menace systémique ? a été publié par desk russie.</p>
Le 8 avril, Galia Ackerman a été invitée par l’Union des Consuls Honoraires en France (UCHF) pour une conférence sur Zoom, à laquelle étaient également conviés de nombreux Consuls généraux qui exercent leurs fonctions en France. L’historienne a traité le sujet énoncé dans le titre de cette publication. À cette occasion, elle esquisse les contours de l’idéologie de chacun des quatre pays de « l’Axe du Mal », à savoir la Chine, la Corée du Nord, l’Iran et la Russie, en consacrant une place importante à ces deux derniers.
Mesdames, Messieurs,
Consuls honoraires, Consuls généraux !
Le deuxième quart du XXIe siècle n’apporte pas de répit à l’humanité. De nombreuses guerres secouent le monde, dont deux sont d’une importance cruciale pour l’Europe : la guerre menée par la Russie en Ukraine, qui est dans sa cinquième année et dont on ne voit pas d’issue proche, et la guerre au Proche et Moyen-Orient, qui ravage la région et menace la stabilité économique et politique dans le monde.
Avant de parler de la Russie et de la menace qu’elle représente pour l’Europe et pour l’avenir de la démocratie, arrêtons-nous quelques instants sur ce que certains politologues appellent « l’Axe du Mal », à savoir une sorte d’entente sacrée qui réunit quatre régimes totalitaires : celui de Poutine, celui des mollahs, celui de Kim Jong-un, et, bien sûr, celui du camarade Xi Jinping. Cette entente se réalise à travers différents traités, conventions et d’autres actes qui leur permettent de se renforcer les uns les autres et de se venir mutuellement en aide, ouvertement ou secrètement.
Cependant, entre ces régimes, les différences sont notables. La Chine a une doctrine d’expansion économique à long terme, qui se réalise non seulement à travers le flux des marchandises chinoises qui inondent le monde entier, mais à travers des participations à la construction des infrastructures vitales dans différents pays du globe ou des achats d’infrastructures déjà existantes. Cependant, elle ne tient plus à exporter le marxisme ou la révolution mondiale et, à part Taïwan dont l’avenir reste suspendu, elle n’a pas d’autres prétentions territoriales affichées.
La Corée du Nord, dotée de l’arme nucléaire, reste un pays armé jusqu’aux dents, qui cherche à sortir de l’isolement international en aidant les régimes « frères », en particulier celui de Poutine. L’amitié entre les deux dictateurs est désormais scellée par le sang des jeunes Nord-Coréens envoyés à l’abattoir en Ukraine et par des livraisons d’armes pour cette guerre : 15 millions d’obus d’artillerie de calibre 152 mm et de 122 mm, des missiles antichars, des missiles balistiques à courte portée et des systèmes de missiles antichars, ainsi que des pièces d’artillerie et des systèmes de tir en salve. Cependant, ce pays non plus n’a pas de visées sur les territoires voisins. L’objectif des leaders coréens est de maintenir sa propre population sous contrôle absolu et sans lien avec le monde extérieur.
À l’inverse de la Chine et de la Corée du Nord, les régimes iranien et russe sont des régimes de type messianique et eschatologique. La révolution iranienne mène le combat contre « l’entité sioniste » qu’il a juré de détruire. Plus généralement, la révolution islamiste vise à rapprocher la venue de l’imam caché, le Mahdi, en subjugant les pays du Moyen-Orient, notamment grâce à des armées de proxys – le Hamas, le Hezbollah, les Houthis. Voici ce que déclarait au monde entier le commandant des Gardiens de la Révolution islamique, le général de division Mohammad Ali Jafari, en janvier 2016 : « Nous devons être prêts à nous sacrifier pour atteindre les nobles objectifs de la révolution islamique (révolution iranienne). Et en utilisant les capacités que Dieu nous a données, dans l’esprit du djihad, nous devons jouer notre propre rôle dans la révolution islamique. L’émergence de l’État islamique et d’autres groupes takfiristes [extrémistes islamistes adeptes d’une idéologie violente] dans la région ces dernières années, ainsi que les événements qui se sont produits, préparent le terrain pour l’avènement du Mahdi. Regardez le résultat positif : environ 200 000 jeunes armés se tiennent prêts en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen. » Depuis, la force de frappe iranienne n’a cessé d’augmenter, grâce notamment à des liens très sérieux entre l’Iran et la Russie.
La Russie et l’Iran ont renforcé leurs liens militaires depuis que le président russe Vladimir Poutine a ordonné, en février 2022, le lancement d’une invasion à grande échelle de l’Ukraine.
En particulier, l’Iran a fourni à la Russie des drones d’attaque à longue portée « Shahed », que celle-ci a utilisés pour bombarder l’Ukraine, et dont elle a également développé ses propres versions, plus perfectionnées. Poutine et le président iranien Massoud Pezechkian ont ensuite signé un accord de partenariat stratégique global dont l’article 4 stipule que « dans le but de renforcer la sécurité nationale et de contrer les menaces communes, les services de renseignement et de sécurité des parties contractantes échangent des informations et leur expertise ».
En effet, la Russie semble apporter son aide à l’Iran dans le cyberespace. Depuis fin février, des groupes de hackers contrôlés par l’Iran ont intensifié leurs opérations, visant principalement des entreprises d’infrastructure et de télécommunications d’importance critique dans le golfe Persique, en coopération avec des groupes de hackers russes. Les groupes de hackers iraniens ont également utilisé certaines méthodes qu’ils ont obtenues auprès de hackers russes.
Le soutien des soi-disant patriotes russes à l’Iran dans son combat contre les États-Unis et Israël en dit long sur les objectifs messianiques et apocalyptiques similaires. Voici ce que déclarait, il y a un mois, l’un des principaux idéologues russes aujourd’hui, Alexandre Douguine : « Je tiens à souligner qu’aujourd’hui, on peut déjà affirmer que nous n’avons plus affaire à un simple Occident libéral. Le libéralisme s’est très vite essoufflé et a disparu de l’ordre du jour. Personne ne parle plus des valeurs libérales ou de la démocratie – tout cela appartient désormais au passé. C’est à présent le culte de Baal qui règne, le culte du veau d’or, le culte de la puissance mondiale, le culte des États-Unis et d’Israël. C’est une civilisation de violence, de satanisme, de cannibalisme, de perversions et de pédophilie. Et cette “civilisation pédophile de Baal” tombe le masque sous nos yeux et commence à attaquer sérieusement.
Ce qui se passe ressemble fortement à la Fin des temps à tous égards. Et si nous ne trouvons pas en nous la force de prendre conscience de la situation, nous nous retrouverons dans une situation catastrophique. Beaucoup affirment : “Ce n’est pas le moment de paniquer”, mais il vaut parfois mieux s’inquiéter sérieusement de ce qui se passe que de croire que nous allons nous en sortir. À présent, c’est certain que nous ne nous en sortirons pas : l’Iran est le dernier obstacle sur la voie d’une guerre ouverte entre la civilisation de Baal et la Russie.
Si nous avions la volonté et la détermination nécessaires (bien que j’en doute fortement), nous devrions commencer à agir selon les mêmes règles que celles que tous, sauf nous, appliquent déjà. Autrement dit, nous éliminerions la direction politico-militaire de l’Ukraine et, sans nous soucier des coûts, nous mènerions à bien les objectifs de l’opération militaire spéciale3. »

Dans un entretien au club d’Izborsk, Douguine persiste et signe : « Netanyahou a déclaré que cette guerre, d’un point de vue religieux et sioniste, est menée selon lui contre Amalek [l’ennemi juré d’Israël dans la Bible]. Amalek est l’ennemi d’Israël, et Netanyahou a clairement affirmé dans son discours qu’ils extermineraient les nourrissons et les enfants, et que personne ne devait rester en vie dans cette guerre. Tel est l’état d’esprit de Netanyahou : la guerre doit prendre fin lorsque l’Iran n’existera plus, lorsque Amalek aura été anéanti. Il s’agit là du projet politico-religieux d’Israël. Le premier coup porté aux ennemis d’Israël, à Amalek et à l’Iran, s’est avéré très douloureux.
Et pour intimider la population, ils ont cyniquement exterminé des enfants par une frappe ciblée. Cependant, cela n’a pas produit l’effet escompté par ces monstres américano-israéliens. Le peuple iranien s’est rallié autour de ses dirigeants : un nouveau Rahbar a été élu, le nouveau chef de la structure politico-religieuse Vilayat al-Faqih. Le peuple iranien et ses dirigeants sont désormais déterminés à ne mettre fin à cette guerre qu’après avoir rayé Israël de la surface de la terre.
La hache a désormais rencontré la pierre : du point de vue d’Israël, c’est Amalek qu’il faut anéantir. Du point de vue des Iraniens, Israël, tout comme l’Occident tout entier avec les États-Unis à sa tête, est le Dajjal, c’est-à-dire une sorte d’Antéchrist qui doit devenir le roi régnant sur toute la terre.
À présent, beaucoup de choses dépendent de l’Iran. L’Iran n’a pas l’intention de mettre fin à cette guerre, il compte atteindre ses objectifs – détruire Israël en tant que tel – et il a toutes les raisons de le faire après ce qu’Israël a infligé aux dirigeants militaires, religieux et politiques. »
Enfin, la conclusion du même entretien : « Les États-Unis exigent que nous cessions de fournir des renseignements à l’Iran. Cela signifie donc que nous leur en fournissons. Or, pendant ces quatre dernières années, ils ont fourni et continuent de fournir des renseignements à notre ennemi en Ukraine : ces guerres sont trop étroitement liées. Plus encore, il s’agit de deux fronts d’une même bataille : un ennemi commun, des valeurs communes. L’Iran et nous-mêmes nous battons pour un monde multipolaire, tandis que l’Occident et Israël se battent pour préserver un monde unipolaire agonisant et en pleine décomposition. Objectivement, nous sommes du côté de l’Iran. »
L’antisémitisme traditionnel au sein de la population russe prend des aspects terrifiants dans la bouche d’un autre personnage sinistre, l’écrivain Alexandre Prokhanov. Je cite : « Aujourd’hui, tous ces lieux qui me sont chers en Iran sont frappés par des missiles israéliens et américains. Les dépravés et les cannibales de l’île d’Epstein ont embarqué sur des porte-avions, se sont installés aux commandes de bombardiers et violent l’Iran. Le pédophile Trump a tué d’un seul coup deux cents petites filles iraniennes et a recouvert son corps putride de cadavres d’enfants. Le bourreau Netanyahou, qui fait des Juifs le peuple le plus sanguinaire du monde, construit le Troisième Temple en l’assemblant avec les os des Palestiniens, en versant le sang des nourrissons dans des bétonnières.
Nous vivons les jours des plus grands crimes de l’histoire. Netanyahou et Trump sont les avortons sanglants de la civilisation mondiale. Que les minarets pointus des innombrables mosquées iraniennes se transforment en missiles hypersoniques et renversent le chandelier sanglant à sept branches.
Lion iranien, accomplis ton grand bond ! »
Après avoir parlé du lien très étroit entre les idéologies et les visions eschatologiques présentes dans les deux régimes, iranien et russe, parlons plus spécifiquement de la Russie. L’ambition impérialiste de la Russie ne fait pas de doute. Sur le ton de la blague, Vladimir Poutine a affirmé, il y a quelques années, que les frontières de la Russie ne se terminent nulle part. En effet, en prônant l’avènement du monde multipolaire, ce qui est déjà la réalité, la Russie tend à ressusciter « l’empire soviétique » dans ses anciennes frontières, à mettre sous coupe réglée l’Europe centrale, voire l’Europe tout court. Ce serait un monde d’États-civilisations, comme le dit Douguine : « Le monde multipolaire esten quelque sorte un monde de mondes, un méga-cosmos englobant des galaxies entières. Et ici, il est important de déterminer combien de tels États-Civilisations peuvent exister, ne serait-ce qu’en théorie ? » Pour Douguine, il n’y en a que trois : la Chine, l’Inde et la Russie-Eurasie. Il reconnaît l’existence d’une civilisation islamique, mais les peuples de l’Islam sont loin de former une structure étatique. Également, pour Douguine, « la lutte pour l’Ukraine n’est rien d’autre qu’une lutte pour l’État-civilisation ».

N’entrons pas dans les différentes interprétations du concept d’État-civilisation en Russie, à propos de l’Occident, des États-Unis, de l’Amérique latine, de l’Afrique, etc. Ce qui nous importe, c’est le fait que la conception de l’État-civilisation pour définir la Russie est profondément ancrée dans les consciences. Or cette civilisation inclut, selon Poutine lui-même et ses idéologues, tout territoire où vivent les Russes et où ils pourraient être « persécutés » en raison de leur appartenance ethnique ou linguistique – c’est le prétexte de cette guerre contre l’Ukraine, peut-être bientôt contre les pays baltes, et peut-être d’autres pays encore, car la diaspora russe compte plusieurs millions de personnes disséminées dans le monde. Cette civilisation a également vocation à réunir les terres historiquement russes – de façon un peu primitive, toutes les terres où la botte d’un soldat russe a laissé son empreinte.
C’est Vladimir Poutine qui s’est mis à parler, dès 2012, de la « Russie historique » dans son article intitulé « La Russie et la question nationale ». Il y affirmait que les principaux problèmes de la Russie « sont liés à l’effondrement de l’URSS et, en substance, d’un point de vue historique, de la Grande Russie, dont les fondements remontent au XVIIIe siècle ».
Ainsi, selon Vladimir Poutine et ses partisans, la « Russie historique » a pris forme précisément au XVIIIe siècle. N’est-ce pas là une erreur ? Pourquoi, si l’on parle d’histoire, pas au Xe siècle, lorsque la Rus’ ancienne s’est formée, avec pour capitale Kyïv ?
La réponse à ces questions est évidente : parce que c’est au XVIIIe siècle qu’est né l’Empire russe. Plus précisément en 1721, après la victoire contre la Suède et la conclusion de la paix de Nystad, dont le tricentenaire a été célébré en 2021 dans les cercles dirigeants russes comme un événement marquant pour « l’émergence de l’État russe ». Et cette attitude est vraiment importante tant pour la Russie elle-même que pour ses voisins, car c’est précisément au XVIIIe siècle que les frontières de la « Russie historique » ont commencé à se dessiner, distincte des frontières internationalement reconnues de la Fédération de Russie.
Les premières ne couvraient pas seulement le territoire de l’ancienne Union soviétique, mais le dépassaient, englobant l’Alaska, la Finlande et la Pologne. Ce qui, apparemment, a donné aux politiciens et propagandistes russes tout à fait conventionnels des raisons de parler très sérieusement des perspectives de « retour » du premier, de contrainte au statut non aligné de la deuxième et du retrait des troupes de l’OTAN de la troisième. C’est par ces idées qui ne tiennent pas compte de la réalité et du droit international que s’expliquent les ultimatums de la Russie à l’OTAN et aux États-Unis, demandant leur retrait total de l’Europe centrale, et le retour des pays de l’ex-bloc soviétique à la neutralité, prémisse de leur remise sous contrôle russe.
Cependant, il ne s’agit pas d’un simple projet impérialiste, loin de là. En 2023, le président Poutine a inscrit le concept de la Russie en tant qu’État-civilisation dans la « Conception de la politique étrangère de la Fédération de Russie ». Selon cette conception, la Russie est un État-civilisation à part entière, une vaste puissance eurasienne et euro-pacifique qui a rassemblé le peuple russe et les autres peuples constituant la communauté du « monde russe ». Le concept a une vaste composante spirituelle. Comme l’a expliqué l’influent évêque Joseph dans une récente conférence scientifique à Moscou, « c’est sur la base de la spiritualité orthodoxe qu’est apparu un phénomène unique, baptisé “le monde russe”. C’est un projet civilisationnel mondial du peuple russe, qui a rassemblé autour de lui de nombreux autres peuples sur la base de la tradition spirituelle russe, de l’État russe, de la langue russe, de la culture russe et d’une histoire commune. L’idée du monde russe est apparue après le baptême de la Rus’, et c’est au milieu du XIe siècle que le concept de “monde russe” a été mentionné pour la première fois pour caractériser la civilisation orthodoxe russe. »
Et le projet principal de la civilisation orthodoxe russe, c’est de s’opposer au Mal, et particulièrement à l’Occident satanique. L’évêque Joseph précise : « La mission historique de la Russie dans l’histoire mondiale a souvent été interprétée à travers le concept de katechon (la force “qui retient”) – une force qui empêche la propagation mondiale du mal, qui doit s’achever par la venue du fils de la perdition, l’Antéchrist. La conception reflète l’idée de la Russie en tant que gardienne des valeurs spirituelles traditionnelles à une époque où celles-ci sont en train d’être détruites. »
Cette idée est clairement exprimée dans la Déclaration du Concile populaire russe mondial adoptée en 2024: « Le sens suprême de l’existence de la Russie et du monde russe qu’elle a créé – leur mission spirituelle – consiste à être le « Frein » universel, protégeant le monde du mal. Sa mission historique consiste à faire échouer, à chaque fois, les tentatives d’instaurer une hégémonie universelle dans le monde – les tentatives de soumettre l’humanité à un principe maléfique unique. »
Sous le régime de Poutine, le monde à l’envers a envahi les médias et les déclarations officielles. On combat l’Occident et son proxy maléfique, l’Ukraine, au nom de la résistance à l’arrivée de l’Antéchrist, au nom du combat du Bien contre le Mal. Et sauver les Russes (or le régime Poutine et Poutine lui-même considèrent les Ukrainiens comme des Russes égarés qu’il faut ramener au bercail), c’est une mission civilisatrice de ce régime, pour ériger l’Empire du bien. Au nom de ce Bien, on commet des atrocités en Ukraine, et avant en Syrie, en Afrique et en Géorgie, on tue les civils et on envoie à la mort sa propre chair à canon, qui ira droit au paradis. Comme l’a déclaré le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov : « Nous avons notre propre notion du Bien. Et c’est précisément elle qui l’emporte. » Auparavant, M. Lavrov avait déclaré que presque tout l’Occident européen était « mobilisé », et que l’Europe voulait, à coups de baïonnette, prolonger l’existence du régime nazi de Volodymyr Zelensky.
Et si le Bien n’arrive pas à gagner contre l’Antéchrist, le gouvernement mondial, la perversion occidentale ? L’Iran a déjà démontré qu’il était prêt à attiser le feu dans tout le Moyen-Orient pour que toute la région meure dans les flammes. La Russie poutinienne professe la même chose. En 2018, dans un film documentaire, Vladimir Poutine a expliqué : « Si la décision est prise de détruire la Russie, alors nous avons le droit légitime de riposter. Oui, ce sera une catastrophe mondiale pour l’humanité, ce sera une catastrophe mondiale pour le monde. Mais en tant que citoyen russe et chef de l’État russe, je me pose la question suivante : à quoi nous sert un tel monde s’il n’y a plus de Russie ? »
Le président russe a abordé à nouveau le thème de la guerre nucléaire lors de la session plénière du club de discussion Valdaï en octobre 2018. Il y a expliqué dans quelles circonstances la Russie serait prête à utiliser des armes de destruction massive contre un agresseur. « Nous disposons d’un système d’alerte nucléaire en cas d’attaque balistique. Lorsque nous sommes convaincus qu’une attaque est lancée contre le territoire russe, nous ripostons. Bien sûr, ce serait une catastrophe mondiale, mais nous ne pouvons pas en être les instigateurs. L’agresseur doit savoir que la riposte est inévitable. Quant à nous, nous irons au paradis en martyrs, tandis qu’eux crèveront tout simplement, car ils n’auront même pas le temps de se repentir. »
Attention, en 2018, les autorités russes considéraient les armes nucléaires « exclusivement comme un moyen de dissuasion ». Le mot « exclusivement » ne figure pas dans la nouvelle doctrine nucléaire datant de novembre 2024. La nouvelle doctrine précise que la dissuasion nucléaire « s’applique également aux États qui mettent à disposition le territoire, l’espace aérien et/ou maritime ainsi que les ressources dont ils ont le contrôle pour préparer et mener une agression contre la Fédération de Russie ». Le décret ne cite pas de blocs ou de pays en particulier, mais il est évident qu’il s’agit de l’OTAN et de l’Ukraine.
L’Iran est une théocratie, et la Russie ne l’est que partiellement, mais les tendances eschatologiques et suicidaires rendent cette dernière plus dangereuse que jamais.
La vidéo de cette intervention et de la discussion avec le public est disponible ici
<p>Cet article Le régime de Poutine, une menace systémique ? a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:26
Alexis Nouss
Recension du roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn (Belfond, 2026).
<p>Cet article Le lac disparu a été publié par desk russie.</p>
Professeur en littérature générale et comparée, l’auteur propose une recension du roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn (Belfond, 2026). Un deuxième volet du roman, Amadoca. L’histoire de Sofia, paraîtra en septembre 2026 chez le même éditeur.
Aux yeux de l’Europe occidentale, l’Ukraine est perçue uniquement dans son présent, un présent instauré en février 2022, la guerre d’agression menée par la Russie poutinienne et l’improbable mais victorieuse résistance ukrainienne. Or, ce présent-là a commencé dans un autre présent, en 2014 avec l’annexion de la Crimée et la Révolution du Maïdan. Et dans d’autres présents du siècle précédent, les présents terrifiants du Holodomor et de la Shoah.
En outre, aucune culture ne peut se résumer à la transparence d’un présent. Elle tient autant sinon davantage de son passé et celui-ci ne se livre jamais que dans les méandres et les opacités d’un parcours tourmenté, empli de fantômes, de fantasmes, de folies et de fureurs. Certes, les pouvoirs aiment à en donner une version simple et ordonnée, mais ils avouent ainsi leur incapacité à le saisir.
Le roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana expose une Ukraine rendue à son passé, sa complexité et ses déchirures, au travers de récits s’attachant aux destins d’une quinzaine de personnages principaux, destins croisés, voire enchevêtrés, dévoilant leurs vérités psychologiques par leurs actes, leurs paroles, leurs croyances, leurs courages et leurs lâchetés. Depuis le début du XXe siècle, quatre générations occupent la scène romanesque, en une chronologie non strictement linéaire. Le lecteur peut se perdre dans les époques ou dans les relations entre les personnages, ne plus savoir qui raconte, mais il ne s’en émeut ni ne s’en offusque car cette confusion appartient à l’atmosphère générale du roman, comme une épopée qui quitterait les territoires de clarté qui lui sont familiers pour gagner des zones plus sombres, plus épaisses et, à ce titre, plus authentiques.
« Mais tu penses vraiment que, après la mort d’une personne, le chaos de sa vie s’épuise et que ses tentacules se desserrent et s’immobilisent ? Tu penses que l’histoire s’arrête définitivement ? […] Les motifs et les conséquences des actions du défunt continuent à vibrer dans les motifs et les actions des vivants, sans aucune chance de s’éteindre » (p. 247). On peut penser à Cent ans de solitude pour l’ampleur mémorielle et le cadre familial, mais sans le réalisme magique propre à García Márquez, comme si le tragique de l’histoire ukrainienne ne l’autorisait pas, comme si la souffrance en refusait l’usage, qui traduirait la compromission d’une consolation esthétique ou d’une manipulation morale. Afin d’approcher ce réel bouillonnant, le roman procède par épisodes qu’il rapporte selon des rythmes divers, parfois dans une lente précision de détails, parfois dans des évocations accélérées et il est parsemé de listes à la Perec qui viendraient pallier d’éventuelles défaillances narratives, recueillir les « traces de présence qui fondent et se dissipent à chaque instant » (p. 223).
La première partie, l’« histoire de Romana » selon le sous-titre du roman, se concentre sur Bohdan, combattant ukrainien revenu amnésique de la guerre du Donbass, et Romana, dite encore Roma, son épouse ou celle qui se dit telle. Il est archéologue, elle est archiviste, deux métiers symboliques qui se rejoignent en ce qu’ils sont tous deux tournés vers le passé, à préserver ou à retrouver, illustrant la visée même, double, du roman. Ce passé dont Bohdan a perdu la teneur personnelle et que Romana lui raconte inlassablement dans l’espoir qu’il le reconquière, tentant de lui redonner une mémoire qui « […] se logera dans son crâne comme un enfant dans son berceau, comme un animal qui retrouve sa tanière chaude » (p. 191). Ce faisant, le récit s’attarde sur la vie du père de Bohdan, professeur de médecine et chirurgien plastique, et de sa maîtresse, Zoia, dont il a refait le visage, leur « roman anormal » (p. 134) dont les vicissitudes croisent les dures réalités de la période soviétique, si cruelle pour la passion et la fantaisie. Le lecteur est également confronté à l’enfance de Bohdan Kryvodiak, élevé par sa grand-mère Ouliana et par ses deux grand-tantes, Noussia et Khrystia, suggérant ainsi qu’une rupture dans la filiation pouvait concourir à un déficit mémoriel. Annonçant la partie suivante, le récit intègre aussi les années de guerre d’Ouliana, pendant laquelle elle est infirmière.
Dans sa construction dramatique, le roman n’est pas symétrique, une déstructuration qui dirait les dislocations de l’histoire, ce qu’elles ont d’incompréhensible et d’inacceptable. La seconde partie, « l’histoire d’Ouliana » donc – encore partiellement narrée par Romana – ne traite pas tant d’Ouliana que de la communauté juive de sa petite ville de l’est de l’Ukraine juste avant et pendant la Shoah, ce que l’on a appelé la Shoah par balles. Moins industrielle, moins planifiée, et surtout menée avec la complicité active des populations locales, assumant parfois le premier rôle dans le processus exterminatoire, ce qu’aborde frontalement le roman. « Le plus difficile est de saisir la vérité de cette masse de détails dans leur banalité et leur horreur, fondus en une seule entité, de sorte que la réalité tordue et dénaturée se transforme en une simple succession de jours » (p. 342). Le dernier tiers intensifie la pression narrative, offrant plusieurs scènes insoutenables décrites avec une minutie qui démontre la maîtrise de l’écriture de l’autrice, qui lui vaudra désormais une place importante dans la littérature de la Shoah.
C’est le sort bouleversant de la famille Birnbaum, promise à la mort, qui tient le lecteur en haleine : le père Abel, boucher rituel, la grand-mère et la petite fille qui porte son nom, Feiga, le fils Pinhas, avec lequel Ouliana noue une intense histoire d’amour – pourtant interdite entre Juifs et goyim – et qu’elle va sauver, le seul de sa famille, avec l’aide de son père Vassyl Frassouliak. À travers eux et d’autres personnages, juifs ou non, tout un univers du shtetl se déploie dans lequel est happé le lecteur grâce à une connaissance remarquable de l’autrice à cet égard, tant des détails concrets que de l’imaginaire, ce qu’atteste l’insertion d’une dizaine de légendes du Baal Shem Tov, le fondateur du hassidisme. Pinhas les a racontées à Ouliana. Pinhas, autant versé dans la tradition juive que dans la science et l’antiquité gréco-latine, génie sacrifié qui parvient plusieurs fois à échapper à la torture et à la mort.

La rupture, toutefois, avec la première partie n’est pas que thématique et joue également au niveau formel. Cette seconde partie tranche sur la précédente en ce qu’elle est constituée de vignettes narratives encadrées et introduites par la brève description, entre une et trois lignes imprimées en italique, de photographies que l’on suppose être celles des quatre valises apportées dans la première partie par Bohdan au centre d’archives où travaille Romana et qui ont présidé à leur rencontre. « Ces vieilles photos contiennent l’existence même, son essence. Une goutte de goudron solidifiée, presque de l’ambre » (p. 245). Le contenu visuel se pose dans un rapport soit direct, soit indirect, soit inexistant – dérivant vers l’image surréaliste ou abstraite – avec le segment qui suit. Paradoxalement, ce dispositif fictif vient lester de réel un récit que son contenu horrifique placerait hors de ce qui est sensiblement ou cognitivement admissible. De même qu’il est ancré dans la sphère du connu par la mention d’un certain nombre de données historiques, par exemple sur la résistance clandestine ukrainienne.
Le roman, alors, se fait-il l’archive d’une mémoire ukrainienne ou d’une mémoire juive ? Sofia Andrukhovych vient justement délégitimer la question. Cette Europe-là, de l’Est, du Caucase et des Balkans, montre que distinguer les mémoires dans le devenir des peuples et notamment séparer une mémoire qui serait nationale et d’autres qui lui seraient assujetties ne répond qu’à une perspective idéologique servant un dogme nationaliste délétère. Toutes les mémoires contribuent à l’histoire et au récit de cette histoire. Certes, l’Europe occidentale peut apparaître moins bigarrée en une saisie superficielle mais elle ne l’est pas moins que dans les terres de l’Est.
Le roman de Sofia Andrukhovych est une œuvre magistrale, dessinant sur plus de 500 pages une mosaïque narrative qui n’emprunte à l’épopée que sa dynamique en rejetant toute grandiloquence, alternant entre le souci du réel et l’attention à ce qui l’entoure et le déborde, une écriture que la traduction d’Iryna Dmytrychyn rend fermement, avec aisance et élégance. À l’instar des grandes œuvres, le récit est soutenu par des éléments qui, dans leur éclectisme, deviennent immédiatement emblématiques : une pierre sculptée en tête de lion, les fourmilières que Bohdan enfant aimait observer ou la cache étroite et obscure, sous la maison d’Ouliana, qui sauva Pinhas.
C’est à lui que l’on doit le symbole le plus puissant, recouvrant le livre de sa signification et lui donnant son titre : le gigantesque lac Amadoca, le plus grand d’Europe, dont parlent historiens et géographes depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle et qui le situent dans ces terres médianes, lac à l’existence incertaine et qui serait désormais évaporé. Dans son carnet, à côté de textes et de citations, Pinhas a recopié les cartes qui représentent le lac fantôme, autre exemple de dispositif mémoriel à l’instar des photographies de Bohdan. Que l’Amadoca existe dans l’imaginaire suffit à le rendre réel au point d’être central et moteur dans l’histoire d’Ouliana et de Pinhas. Elle l’exprime dans l’avant-dernière page du livre : « […] C’étaient elle et Pinhas qui avaient provoqué cette guerre, ses souffrances et ses morts en dérangeant avec leur amour l’organisation du monde. […] Ils avaient cru en l’existence du lac Amadoca. Ils avaient laissé sortir des profondeurs terrestres ses eaux brûlantes et goudronneuses. Avec Pinhas, ils avaient cassé le monde » (p. 542).
Un lac disparu, représentant mythique d’un passé englouti qui accueillait des villages et des châteaux, des guerriers et des pêcheurs. Mais le monde des Birnbaum, des Frassouliak, des Krassovsky, les Juifs, les Ukrainiens qui les ont tués, ceux qui les ont sauvés, ceux qui n’ont rien fait, qui ont détourné les yeux, les Ukrainiens qui ont accueilli les bolcheviks, ceux qui les ont combattus, l’Ukraine des premières décennies soviétiques, ce monde-là a-t-il disparu ? Le lac effacé en serait-il le symbole ? Il n’en est rien. Une conscience actuelle droguée aux réseaux sociaux et aux chaînes d’information, aliénée aux dogmes de l’immédiateté et du présentisme voudrait un monde amnésique comme l’est Bohdan. À l’opposé, Amadoca dévoile à propos de l’Ukraine combien ce qu’elle vit depuis 2022 cristallise et réveille tout ce qu’elle a vécu depuis plus d’un siècle et au-delà. À cette responsabilité de la littérature s’ajoute une autre fonction que le roman assure aussi pleinement, comparable à l’engagement de Romana lorsqu’elle protège Bohdan et d’Ouliana lorsqu’elle protégeait Pinhas : sauver le vivant lorsque celui-ci est menacé, sauver la mémoire du vivant pour en maintenir la dignité, « […] restaurer le plus simple. Ce qui existait avant naturellement » (p. 225).
<p>Cet article Le lac disparu a été publié par desk russie.</p>