
26.04.2026 à 19:26
Nous vivons un épisode décisif de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. Les gouvernements européens doivent faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples.
<p>Cet article Guerre du Golfe, guerre mondiale a été publié par desk russie.</p>
Je m’étais trompé dans mon éditorial du 1er mars dernier en affirmant que la guerre en Ukraine empêcherait la Russie de soutenir activement l’Iran, puisqu’elle s’y enlisait. Or la Russie aide militairement son allié, notamment par la surveillance satellitaire et les technologies avancées de guidage des missiles, et cette aide a des effets significatifs. Apparemment, Poutine ne craint pas de distraire des moyens du théâtre ukrainien et de mettre à mal le parti pris pro-russe de Trump sur la guerre en Ukraine.
C’est que la nouvelle guerre du Golfe est une manche dans la guerre mondiale lancée par la Russie en février 2022 pour la « désoccidentalisation du monde11 ». Mondiale dès le 24 février 2022 parce que l’agression de l’Ukraine menace tout le continent européen, et parce que la Russie est alliée avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. C’est pourquoi la nouvelle guerre du Golfe, que Trump en soit conscient ou pas, a une dimension mondiale.
C’est à cette aune que les Européens doivent apprécier leurs positions et leurs actions.
S’il ne s’agissait dans le golfe Persique que d’un conflit régional, les Européens auraient sans doute raison de se tenir à l’écart d’une campagne lancée sans eux et aux perspectives hasardeuses. Mais c’est un épisode de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. C’est même un épisode décisif, du fait de la multiplicité des protagonistes et de la diffusion planétaire des conséquences économiques et géopolitiques du conflit. Pour les États-Unis, ce qui se décide est rien de moins que la perte ou la conservation de leur position de puissance dominante au XXIe siècle, c’est-à-dire la défaite de l’Occident rêvée par Poutine. Les Européens sont donc pris dans un dilemme : cette guerre est malencontreuse, mais les conséquences d’une défaite de la coalition israélo-américaine les affecteraient à un point tel qu’ils doivent tout faire pour éviter cette catastrophe.
Cette analyse peut sembler trop simple et trop brutale, mais je pense qu’on ne peut y échapper. En premier lieu, le scénario d’une sortie de la crise par un compromis négocié est aussi improbable qu’entre la Russie et l’Ukraine. Le projet d’une coalition de volontaires pour garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz après la fin des hostilités est aussi dérisoire que la coalition soi-disant destinée à garantir la sécurité de l’Ukraine après un cessez-le-feu : il n’y aura pas de cessez-le-feu en Ukraine car la Russie veut poursuivre sa guerre jusqu’au bout, et il n’y aura pas d’ouverture du détroit d’Ormuz car son contrôle est l’assurance-vie du régime iranien et un instrument de torture de l’économie mondiale. Fort de sa résilience malgré des bombardements massifs, l’Iran est en train de pousser son avantage de pays le plus faible : s’il ne perd pas la guerre, ce sera une victoire, et donc la défaite des États-Unis. De sorte qu’il n’est pas réaliste d’espérer négocier l’ouverture du détroit tout en renonçant à affaiblir ou à renverser le régime iranien. En second lieu, les conséquences économiques de la poursuite de la guerre ou même seulement de la guerre des détroits12 seront très violentes pour l’Europe, pour l’Afrique, et même pour les États-Unis, mais pas pour la Chine ni pour la Russie.
On croit que Trump cherche une porte de sortie pour mettre fin aux hostilités sans perdre la face et qu’il en est de même du régime iranien. Mais c’est se rassurer à bon compte : les Gardiens de la Révolution se moquent des dommages infligés à leur économie et des souffrances de leur peuple tant qu’il leur reste assez de munitions pour continuer la guerre, car leur but est la révolution islamique mondiale, même au prix de la Perse. De plus, le facteur du fanatisme ne serait pas aussi périlleux pour les États-Unis si l’Iran n’était soutenu activement par la Russie et la Chine. Avec un style et un tempo très différents, ces deux-là ont un même but, affaiblir l’Amérique. Dès aujourd’hui, elles profitent de la crise pétrolière qui renfloue un budget russe au bord de l’abîme et n’affecte guère la Chine. Celle-ci a en effet de gigantesques réserves stratégiques de pétrole brut – 1,4 milliards de barils, plus que les États-Unis (413 millions) et même que tous les pays développés réunis, monarchie du golfe comprises –, et elle a les moyens de diversifier ses sources d’approvisionnement. À la différence de l’Europe, la Chine peut encaisser une récession mondiale qui affectera certes le volume de ses exportations mais pas sa suprématie dans les secteurs stratégiques comme l’automobile et l’IA.
Enfin, l’engagement des États-Unis dans le Golfe réduit dangereusement leur capacité d’action dans l’Asie-Pacifique, d’autant plus qu’ils ont consommé une part très importante de leurs stocks d’armes et de munitions et qu’ils sont toujours prisonniers d’un modèle d’armée fondé sur des équipements très coûteux, donc impossible à renouveler rapidement. Or le propre des vraies guerres est que leur durée est imprévisible et qu’il faut y être prêt. La petite Ukraine a été capable d’inventer sous les feux des bombardements russes un modèle inédit à base de nouvelles technologies et de production en masse de munitions et d’armes peu coûteuses, en particulier les drones. Les États-Unis sont loin de s’être adaptés.

Face à un désastre annoncé, on pourrait se demander avec une joie mauvaise : « Qu’allaient-ils faire dans cette galère ? » On pourrait, mais on ne peut pas. Certes, les Européens ont de bonnes raisons de ne pas aimer les États-Unis et plus encore ce qu’ils sont devenus : l’égoïsme déguisé en humanisme wilsonien, le manque d’égard pour les alliés – qui est passé de la désinvolture à la trahison avec Donald Trump –, la vulgarité crasse et contente d’elle-même du peuple MAGA, le privilège du dollar, les maladresses et les fautes enchaînées par les États-Unis depuis qu’ils ont « gagné » la guerre froide. Mais imaginons un instant ce que ce qu’il adviendrait du monde – et de l’Europe en particulier –, si les États-Unis n’étaient plus la première puissance mondiale.
Or c’est bien ce qui est en jeu dans cette guerre nécessaire et malencontreuse. Nécessaire parce que l’Iran est une menace croissante à mesure que le régime des mollahs s’approche du seuil nucléaire, voire veut le dépasser : menace existentielle pour Israël, mais qui prend aussi en otage toute la région, persécutée par les milices surarmées déployées par l’Iran, que désigne l’euphémisme « proxy ». Et encore plus nécessaire depuis que l’Iran est devenu l’allié de la Russie et de la Chine dans leur projet de « désoccidentalisation du monde ». Mais malencontreuse parce que les États-Unis ont cru une fois de plus au mirage de l’overwhelming force dans une guerre asymétrique, tout comme Israël, qui était pourtant censé connaître et surveiller de près le régime et ses capacités militaires ; malencontreuse parce que les États-Unis n’ont pas su éviter le piège du détroit d’Ormuz, avec ses conséquences en cascade sur la liberté de navigation dans d’autres détroits et canaux stratégiques pour le commerce mondial.
La prudence des gouvernements européens est compréhensible, ils doivent trouver la porte aussi étroite et dangereuse que le détroit d’Ormuz. Mais la prudence ne suffit pas. Il faut défendre l’Occident comme réalité et comme destin. Les dirigeants européens devraient faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples, au lieu de ne leur parler que du prix des carburants. Pendant ce temps, l’Ukraine se bat pour sa liberté et la nôtre…
<p>Cet article Guerre du Golfe, guerre mondiale a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:25
À Kyïv au moment de Tchernobyl, une étudiante britannique découvre l'ampleur du mensonge soviétique.
<p>Cet article Les lilas de Kyïv sentaient la fin du monde a été publié par desk russie.</p>
Samantha de Bendern, alors étudiante en russe, était à Kyïv au moment de la catastrophe de Tchernobyl. Insouciante, jouissant de la liberté de la jeunesse à l’étranger, loin des parents, elle profitait du printemps sans voir ni l’horreur du régime ni le danger radioactif qui s’était abattu sur Kyïv. L’irresponsabilité cynique des autorités soviétiques a été pour elle comme pour des millions d’Ukrainiens l’événement qui allait provoquer la fin de l’empire. C’est dans ces journées, écrit-elle, « que j’ai cessé d’être l’idiot utile que j’étais en train de devenir, pour finalement consacrer ma vie à combattre le mensonge et la désinformation ».
Avant le pire accident nucléaire de l’histoire, le 26 avril 1986, j’étais portée par les certitudes inébranlables de la jeunesse. Puis, du jour au lendemain – ou plutôt au fil de quelques magnifiques journées de printemps – tout a basculé, et je suis entrée à contrecœur dans l’âge adulte.
Ceux qui se souviennent de ce printemps évoquent tous la même chose : la température était si clémente que les lilas avaient éclos tôt, inondant les parcs et les rues de Kyïv de leur parfum de vanille et de roses. La ville était enivrante, et j’étais envoûtée.
J’y étudiais le russe, en pleine guerre froide. Malgré la surveillance omniprésente du KGB, je m’amusais comme jamais. Grisée par l’adrénaline de jouer à cache-cache avec ceux qui me filaient – et bien sûr par la vodka soviétique – je me sentais totalement libre. Les règles de mon monde ne s’appliquaient pas ici. Et surtout : j’étais loin de toute surveillance parentale.
C’est donc avec une immense irritation que je reçus l’appel affolé de mes parents au Royaume-Uni. Ils me parlaient d’un « incident » nucléaire quelque part non loin de Kyïv. D’autres étudiants étrangers avaient reçu des appels similaires. Quelqu’un avait une radio qui captait la BBC : un nuage radioactif inexpliqué, en provenance de l’ouest de l’URSS, venait d’être détecté par les Suédois. Vraisemblablement, nous étions tout près de sa source.
J’ai ignoré la nouvelle. Elle gênait mon plaisir.
J’ai séché les cours pour me prélasser au soleil au guidroparc, la grande plage de Kyïv sur les rives du Dnipro. C’était probablement la pire chose que j’aurais pu faire.
En Suède, les soupçons grandissaient sur le fait qu’une catastrophe très grave s’était produite en URSS. Les Suédois demandèrent des explications à Moscou. Ils se heurtèrent à un silence de plomb. Tandis que les niveaux de radiation continuaient de monter, ils prirent des mesures d’urgence : éloigner les enfants des bacs à sable, éviter l’eau de pluie, vecteurs terriblement efficaces de contamination radioactive.
C’était à 1 100 km de Tchernobyl.
Moi, j’étais à 100 km. Le black-out informationnel était total. Je trempais mes pieds dans le fleuve qui coulait tout droit depuis le site de la catastrophe, couchée sur un sable fin et chaud, portant une veste qui avait absorbé toute la pluie tombée sur Kyïv le lendemain de l’explosion.
Cette veste – ainsi que tous les autres vêtements portés pendant mes derniers jours à Kyïv – sera confisquée par le gouvernement britannique à mon retour d’URSS. Elle était dangereusement radioactive. Elle regorgeait aussi, paraît-il, d’informations précieuses sur le programme nucléaire civil soviétique.

Le 29 avril, l’ambassade britannique à Moscou nous ordonna de quitter Kyïv : nous laisser sur place était jugé trop risqué.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à pleurer. Je ne sais plus vraiment ce qui a déclenché mes larmes – mais une fois sorties, elles ne voulaient plus s’arrêter. Peut-être parce qu’un ami qui travaillait dans un hôpital m’avait confié qu’une aile entière avait été bouclée, avec des rumeurs de jeunes hommes souffrant de graves brûlures. Lorsque j’ai demandé à mon professeur de russe, Sergueï, ce qu’il pensait de ces « drôles de rumeurs sur l’accident nucléaire », il m’a répondu qu’il ne pouvait pas croire que le gouvernement soviétique laisserait ses propres enfants marcher dans les rues sans protection s’ils étaient réellement en danger. J’ai vu la peur et le doute dans ses yeux. Mais il a ajouté, d’une voix ferme : « Si jamais cet accident était avéré, et que les étudiants étrangers avaient été prévenus avant les Soviétiques, je n’aurais pas d’autre choix que de déchirer ma carte du Parti communiste. »
Dans les rues, les rumeurs s’amplifiaient. Des mères inquiètes couvraient leurs jeunes enfants de bonnets de laine absurdes, censés les protéger de la radiation. Le remède miracle pour les adultes, c’était la vodka. Certains optèrent pour les bonnets et la vodka. Tragiquement, de simples comprimés d’iode auraient suffi à protéger la population, surtout les enfants particulièrement vulnérables. Mais distribuer ces comprimés aurait signifié admettre qu’il y avait un problème. Et ça, le Parti ne pouvait pas se le permettre.
Je ne pouvais plus nier que quelque chose de grave s’était passé. Mais je ne voulais pas partir. Je me sentais comme un rat qui fuit le navire, laissant mes amis et leurs enfants affronter seuls ce poison invisible qui s’insinuait dans nos os. Et, égoïstement, je redoutais de rentrer chez mes parents. Je préférais l’incertitude du danger à la certitude de l’ennui dans une ville de la banlieue anglaise.
Je ne réalisais pas alors à quel point j’avais de la chance d’avoir le choix. Mon attitude désinvolte était celle d’une Occidentale privilégiée et gâtée, qui pouvait jouer à effleurer la misère du bout des orteils avec la certitude de pouvoir partir quand les choses deviendraient trop inconfortables.
Il n’était pourtant pas si simple de quitter Kyïv. Les étudiants étrangers avaient besoin de l’autorisation des autorités soviétiques pour partir. Une fois celle-ci obtenue, il fallait encore trouver un moyen de transport. La panique commençait à se répandre dans la ville. Un bref message télévisé, diffusé près de 72 heures après l’accident, avait évoqué un « incident mineur » à la centrale de Tchernobyl – et ce petit aveu fut vite décodé par ceux qui avaient l’habitude d’interpréter les non-dits soviétiques. Les gens se battaient pour des places dans les bus et trains filant vers le sud ou l’est, loin du vent. Les sièges étaient rares.
Nous avons finalement pris un train spécial rempli de soldats se dirigeant vers Moscou – des jeunes appelés en permission après leur première année de service militaire. Nous avons été placés dans des compartiments nettement séparés. La plupart des membres de notre groupe ont aussitôt commencé à fêter notre évasion. Moi, j’étais de très mauvaise humeur : furieuse, triste, perplexe, et je me suis éloignée du groupe.
Je ne sais plus trop comment je me suis retrouvée seule à regarder à travers des portes en double vitrage vers le compartiment militaire. Un jeune soldat, à peu près de mon âge, m’a regardée en retour. J’ai souri. Il a souri et m’a fait signe de le rejoindre.
La porte n’était pas scellée. J’étais emplie d’un sentiment de fin du monde. Le soleil se couchait sur les vastes plaines ukrainiennes qui défilaient, et j’avais envie de tout braver. J’ai traversé en titubant le passage entre les deux wagons, et il a pris ma main pour m’aider à garder l’équilibre en ouvrant la porte du compartiment militaire.
Il s’appelait Stanislav.
Nous avons parlé, d’autres soldats se sont joints à nous, des guitares sont apparues. J’ai expliqué que j’étais britannique. Ils ont plaisanté en disant que leur devoir patriotique serait de me fusiller. L’un d’eux a ajouté : « Écoutez les gars, c’est peut-être une impérialiste capitaliste étrangère, mais elle a sûrement faim. » Nous avons donc mangé, parlé, chanté, comme des adolescents insouciants n’importe où dans le monde.
Puis Stanislav m’a interrogée sur l’accident nucléaire que nous étions censés fuir. Je lui ai expliqué tout ce que je savais. Il a réfléchi un moment, puis a dit : « Si jamais j’apprends que cet accident a vraiment eu lieu, et que tu le savais avant moi, je perdrai toute confiance en mon gouvernement. Je ne pourrai plus servir dans cette armée. Je n’arrive pas à croire qu’une chose aussi terrible nous aurait été cachée. »
Ses paroles faisaient écho à celles de Sergueï.
Deux ans après Tchernobyl, je suis retournée à Kyïv et j’ai revu Sergueï. Il avait non seulement déchiré sa carte du Parti, mais était devenu membre de Roukh, le tout premier mouvement indépendantiste ukrainien.

Les historiens s’accordent aujourd’hui à dire que les retombées politiques de Tchernobyl furent, pour l’édifice soviétique, aussi dévastatrices que les retombées nucléaires. Peut-être davantage.
Après les fêtes du Premier mai – où Gorbatchev fit défiler des milliers de soviétiques dans les rues d’une Ukraine empoisonnée, souriant et agitant des drapeaux sous un ciel radioactif, pour ne pas admettre la catastrophe –, la vérité finit par éclater. Le choc fut irréparable. Des millions de personnes se retrouvèrent forcées de regarder en face ce qu’elles savaient sans vouloir le savoir : le Parti mentait. Il mentait sur tout. Et il était prêt à sacrifier ses propres enfants plutôt que d’avouer un échec.
La catastrophe fut l’un des détonateurs de la glasnost – la politique de transparence de Mikhaïl Gorbatchev, censée dévoiler les vérités enfouies du passé. Mais en ouvrant cette boîte de Pandore, il libéra quelque chose qu’il n’avait pas prévu : la vérité sur le Goulag, sur la révolution confisquée, sur la corruption et le clientélisme du Parti, sur les déportations massives, sur des décennies de catastrophes environnementales et de contamination nucléaire dans les régions les plus reculées de l’empire – tout l’héritage empoisonné de soixante-dix ans de pouvoir irresponsable. Une fois ouverte, cette boîte ne se referma jamais.
À bien des égards, Tchernobyl fut la première brèche dans le mur qui finit par s’effondrer quatre ans plus tard.
Car Tchernobyl n’a pas seulement contaminé la terre. Il a contaminé la légitimité du pouvoir soviétique – cette légitimité fragile, construite sur l’obéissance et le mensonge, incapable de survivre au spectacle d’un gouvernement faisant parader ses enfants sous des nuages radioactifs plutôt que d’avouer sa faute. C’est dans cette contamination-là, politique et morale, qu’ont germé les premiers mouvements de masse pour l’indépendance – en Ukraine, et dans d’autres républiques soviétiques.
Et c’est dans ce train qui filait vers l’est, en regardant le visage incrédule d’un jeune soldat soviétique, que j’ai senti pour la première fois que quelque chose d’immense était en train de se fissurer – et que j’ai cessé d’être l’idiot utile que j’étais en train de devenir, pour finalement consacrer ma vie à combattre le mensonge et la désinformation. Partout.
<p>Cet article Les lilas de Kyïv sentaient la fin du monde a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:25
L’économie de la mort est le révélateur du poutinisme, une forme nouvelle de totalitarisme où la terreur est remplacée par le marché.
<p>Cet article Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort a été publié par desk russie.</p>
Nos lecteurs connaissent déjà le travail de Vladislav Inozemtsev sur l’économie de la mort (deathonomics) de la Russie en guerre. Pierre Raiman livre une méditation ample sur ce mécanisme. L’économie de la mort est le révélateur du poutinisme, une forme nouvelle de totalitarisme où la terreur est remplacée par le marché. Mais ce néo-totalitarisme est une impasse, « le poutinisme est piégé – trop engagé pour revenir en arrière, trop épuisé pour aller de l’avant, incapable de changer de moteur. Il ne reste que l’inertie – budgétairement insoutenable, démographiquement suicidaire, mais que personne n’a l’autorité ni l’intérêt d’interrompre. »
L’essentiel, c’est l’État. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple.
Vassili Grossman, Tout passe
Je définis l’économie de la mort comme un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.
Vladislav Inozemtsev, « L’économie de la mort 2.0 »
Dans un chapitre de Tout passe, roman posthume que Vassili Grossman écrit dans les dernières années de sa vie, une femme ukrainienne raconte à un ancien prisonnier du Goulag la famine provoquée par Moscou en 1932-1933. Elle se souvient du blé versé à même le sol faute de silos, pourrissant sous la pluie d’automne, de la poussière qui montait autour des villages à mesure qu’on les vidait. Elle se souvient d’un paysan devenu fou qui criait que le ciel brûlait, que la terre brûlait – et elle précise : le ciel ne brûlait pas, c’était la vie qui brûlait. Puis elle formule, presque en passant : « L’essentiel, c’est l’État. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple13. »
Cette formule arithmétique qui dévoile l’État totalitaire est glaciale. Elle dit que les hommes, par eux-mêmes, ne valent rien – qu’ils ne prennent de valeur qu’adossés à ce qui les précède dans l’écriture du nombre, dont la valeur reste 1, jamais la leur. Elle dit aussi, sans le dire, qu’il s’agit de l’Ukraine au temps du Holodomor. D’abord le blé pour l’État. Les hommes ensuite.
Un siècle plus tard, c’est une autre Ukraine. Un économiste russe exilé, Vladislav Inozemtsev, définit l’économie poutinienne de la guerre comme un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine. Ce n’est pas une image, c’est un calcul : la famille d’un contractuel de 35 ans tué au front reçoit davantage que ce qu’il aurait gagné en trente ans. Entre le chariot qui emporte le blé des villages affamés de 1932 et le virement bancaire qui arrive sur le compte d’une veuve de Bouriatie en 2026, le pouvoir accomplit une opération dont la logique demeure : soustraire aux hommes leur valeur propre pour la verser sur son propre compte. Ce qui a changé, c’est la méthode. Le blé était saisi ; les vies sont désormais achetées. Les paysans ukrainiens de 1932 n’avaient pas consenti à mourir pour Staline ; les soldats contractuels de la Fédération de Russie signent pour Poutine.
À l’automne 2022, confronté à l’échec de son invasion éclair et à l’impopularité de la « mobilisation partielle » décrétée en septembre, le Kremlin invente un marché. Les primes à l’engagement ne sont pas nouvelles, ni les indemnités versées aux familles. Ce qui est nouveau, c’est le calibrage : un État fixe le prix de la mort de ses propres citoyens à un niveau qui excède celui de leur vie civile entière. Plutôt que de contraindre les hommes à partir au front, le régime les achète. Les recrues se voient proposer, à l’automne 2022, une solde mensuelle de 195 000 roubles et une indemnité de décès de 10,5 millions. Dès 2024, sous la pression des pertes et de la concurrence entre régions, les montants sont multipliés : la prime de signature régionale, initialement de quelques centaines de milliers de roubles, passe à 2 à 4 millions selon les territoires ; l’indemnité de décès atteint en moyenne 15,2 millions14. En cumulant la solde, les primes et les compensations, la famille d’un homme de 35 ans tué après un an de combat reçoit environ 14,5 millions de roubles15 – davantage que ce qu’il aurait gagné en travaillant jusqu’à soixante ans. Inozemtsev publie son premier article en juillet 202316. Le concept est traduit en seize langues ; le Wall Street Journal et Fortune s’en emparent.
L’invention est cynique et redoutable – doublement efficace. Les hommes viennent, signent, partent au front, et le flux de remplacement comble, pendant trois années, des pertes qui auraient épuisé une armée de conscrits. En quelques mois, la guerre cesse d’être un problème commun à tous les Russes pour devenir l’affaire d’une fraction de la population. Nombreuse dans les effectifs, elle s’efface de la vie quotidienne à Moscou et Saint-Pétersbourg. Le système ne cache pas qui il recrute : les instructions officielles précisent qu’une « attention particulière doit être accordée aux individus présentant un endettement important, à ceux qui ont été déclarés insolvables, à ceux qui ne perçoivent aucun revenu et ne paient pas d’impôts17 ».
Pendant deux ans et demi, le système fonctionne. Puis, imperceptiblement d’abord, il se grippe.
Le nouvel article d’Inozemtsev, paru le 6 avril 202618, marque un basculement. Le coût d’un soldat au front a été multiplié par quatre en moins de trois ans, mais l’écart entre la solde militaire et le salaire civil s’est réduit – de plus de trois fois à l’automne 2022, il n’est plus que de deux. L’inflation a rongé l’attractivité des compensations tandis que la pénurie de main-d’œuvre, la plus sévère depuis la chute de l’URSS, tire les salaires civils vers le haut. Et, surtout, le vivier s’épuise. Poutine lui-même, recevant des mères de soldats tués laisse échapper la logique du système : leurs fils auraient, dit-il, probablement fini alcooliques ou morts dans un accident19. Il est rare qu’un chef d’État énonce aussi crûment la superfluité des hommes qu’il envoie mourir.
Les chiffres du premier trimestre 2026 confirment le basculement. 90 000 pertes en trois mois ; un record de 35 351 en mars, soit 1 140 par jour. Sur la même période, « seulement » 80 000 recrues. Le solde, pour la première fois, est désormais négatif, l’armée fond. Le système paye de plus en plus cher une ressource qu’il gaspille. Le ministère des Finances débloque les crédits, le ministère de la Défense consomme, les hommes meurent. Le fonctionnaire régional qui fixe les primes ne décide pas de la tactique sur le front. Le commandant qui lance une vague d’assaut ne voit pas le budget. Cette fragmentation de la responsabilité n’est pas un accident : c’est la condition du fonctionnement du système.
Hannah Arendt avait un nom pour ce que les camps nazis et soviétiques produisaient : des êtres humains superflus, dont l’existence était devenue indifférente au système20. Giorgio Agamben, un demi-siècle plus tard, prolonge cette analyse par le concept de « vie nue21 » : une vie réduite à sa dimension biologique, en-deçà du droit et du sacré, que l’on peut supprimer sans crime et qui ne mérite même pas le rite du sacrifice. Chez Arendt et Agamben, c’est l’État qui génère les superflus – par décret, par classification, par le trait de plume qui exclut.
Mais Arendt posait une condition préalable : la destruction du « monde commun » – cet espace où les hommes se révèlent les uns aux autres par la parole et l’action. Le totalitarisme ne commence pas par les camps ; il commence par le rétrécissement de cet espace. La trajectoire russe en porte la trace : assassinat de Politkovskaïa, empoisonnement de Litvinenko, mort en détention de Magnitski, procès de Pussy Riot, assassinat de Nemtsov, dissolution de Memorial, condamnations de Kara-Mourza et Skobov22, empoisonnement puis assassinat de Navalny. Le monde commun n’a pas été anéanti comme sous Staline – il subsiste dans l’exil, dans les interstices numériques, dans le courage de quelques-uns. Mais il a été suffisamment ravagé pour que, lorsque la deathonomics entre en vigueur à l’automne 2022, le marché de la mort ne rencontre pas de résistance organisée.
Ni Arendt ni Agamben n’avaient envisagé que la superfluité puisse être produite par le marché – et que la victime y consente, calcul en main. C’est dans cet espace – entre contrainte et calcul – que s’installe la deathonomics.

Le calcul d’Inozemtsev dit, dans le langage froid de l’économie, ce qu’Arendt formulait dans celui de la philosophie : l’homme envoyé à l’abattoir est superflu. Sa mort produit plus de valeur que sa vie. Le système le convertit en matière première consommable et amortissable.
Mais Arendt pensait une superfluité décrétée d’en haut – classification, décret, exclusion, assignation à une catégorie proscrite. La deathonomics n’a personne à désigner : le Kremlin a ouvert un guichet et la kleptocratie23 avait préparé les hommes. Deux tiers des morts proviennent de localités de moins de 100 000 habitants, zones qui abritent moins de la moitié de la population russe24. Les Bouriates, les Touvains, les Kalmouks sont surreprésentés – des hommes déjà relégués hors du « monde commun » avant que le premier obus ne tombe sur le Donbass. Cette désolation n’est pas un héritage passif : le poutinisme l’a entretenue. L’argent du pétrole, capté par le cercle présidentiel, n’a irrigué que les métropoles ; le reste, maintenu dans le sous-développement, est disponible, prêt à signer. L’économie mafieuse fabrique les conditions de possibilité de l’économie de la mort – c’est le même système, saisi à deux moments de sa logique.
C’est cette Russie-là – celle des zéros, au sens de Grossman – qui fournit le combustible humain de la deathonomics.
Le « contractuel » entre dans un espace qu’Agamben reconnaîtrait : un contrat sans terme, sans mécanisme de sortie et des « liquidations extrajudiciaires » par sa propre armée. Le front est un camp à ciel ouvert où l’on devient un criminel de guerre avant d’être tué sans que cela constitue ni un crime, ni un sacrifice – juste un chiffre. Mais l’homo sacer d’Agamben – le maudit du droit – était saisi par le pouvoir ; le contractuel signe. Son consentement est acheté, non extorqué. C’est ce voile de « liberté » contractuelle qui rend le système plus insidieux que la terreur. Les familles qui reçoivent les indemnités ne protestent pas, elles achètent des voitures, remboursent des crédits, rénovent des maisons. La mort est devenue un mode de vie.
Les grandes fictions habitent souvent les lisières de l’Histoire, qu’elles pressentent. Kazuo Ishiguro, dans Auprès de moi toujours25, a cauchemardé une société qui cultive des êtres pour prélever leurs organes – et les fait consentir, par l’éducation, à leur propre mutilation. Suzanne Collins, dans Hunger Games26, met en scène des districts pauvres livrant chaque année leurs enfants à un spectacle mortel, filmé, sponsorisé, rémunéré. Ces scénarios dystopiques, invraisemblables, sont fondus et accomplis par Poutine. Les Bouriates ne sont pas tirés au sort, ils signent ; on ne les cultive pas dans un pensionnat anglais, ils végètent dans leurs oblasts jusqu’à ce que le guichet ouvre. La fable s’est installée comme programme et le cauchemar comme banalité.
Simone Weil, helléniste, relit l’Iliade à l’été 1940 dans la France de la défaite : le poème antique venait de retrouver son présent. Elle nomme son essai Poème de la Force et écrit : « Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant27. » Intuition profonde sur le vivant : la Force transforme aussi en chose celui qui vit sous sa menace. Inozemtsev prolonge Weil et rejoint Grossman lorsqu’il parle de « la transformation de vies économiquement négligeables en actifs financiers tangibles28 ». Le contractuel est une chose cotée, achetée, consommable avant d’être tué. La chose-marchandise précède la chose-cadavre. Mais là où Weil pensait la Force comme rapport entre deux corps, la deathonomics accomplit le même geste – faire d’un vivant une chose – par l’abstraction du prix : la Force est médiatisée par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché de la chair. Et le fonctionnaire qui fixe les primes, le banquier qui finance les prêts forcés, le commandant qui ordonne l’assaut – chacun traite des chiffres qui ne saignent pas. Personne n’est responsable de la totalité du Mal produit, tous y participent.
La deathonomics n’est pas le poutinisme – elle en est le révélateur, la voie par laquelle le régime a découvert comment militariser l’État tout en endormant la société. En 1944, Hannah Arendt, en pleine élaboration des Origines du totalitarisme29, avait décrit les récits de Kafka comme des plans d’architecte qui mettent à nu la structure du dispositif avant qu’il ne se dresse30. La deathonomics met à nu la structure invisible du poutinisme : un dispositif sans raison énonçable, qui se perpétue. Poutine dirige comme l’empereur kafkaïen de La Muraille de Chine31 : il est le centre visible d’une machine emballée.
Staline lisait les listes de fusillés ; Hitler déplaçait dans son bunker des divisions qui n’existaient plus. La forme stalinienne de la terreur, comme la forme hitlérienne de la guerre totale, ne survécurent pas à leurs auteurs – parce que le centre symbolique et le centre opérationnel coïncidaient en eux. Le poutinisme a peut-être inventé autre chose : une dissociation des deux centres. Poutine est le visage, la deathonomics est la machine et la machine continuerait si le visage venait à s’effacer. Faut-il y voir la forme la plus aboutie du totalitarisme bureaucratique – celle où même le dictateur devient superflu dans son propre dispositif ?
Karl Jaspers avait raison d’écrire que le communisme, le fascisme et le nazisme ne sont pas le totalitarisme mais seulement les formes qu’il a déjà prises32 ; ce qui se joue en Russie depuis 2022 dessine une forme nouvelle – reconnaissable à trois inversions.
La première touche au consentement. Les prisonniers de Chalamov ne choisissaient pas la Kolyma. Le froid, la faim, le travail forcé les saisissaient, les ployaient comme les pins nains – et Chalamov refusait violemment qu’on trouve un sens à cette déchéance33. Le contractuel de 2026, lui, signe.
Le totalitarisme classique privait ses victimes de toute capacité d’agir ; la deathonomics retourne cette capacité contre elles et ajoute une double destruction morale que les camps ne connaissaient pas sous cette forme : le consentement à sa propre chute et la participation aux crimes d’une guerre d’agression. L’homme qui signe ne consent pas seulement à mourir – il consent à tuer et devenir criminel.
La deuxième inversion touche à l’idéologie. Le nazisme et le stalinisme avaient besoin que les masses croient – à la race, à l’Histoire, à la mission. La deathonomics n’a besoin que d’un virement bancaire. Ce qui ne signifie pas que le régime opère dans un vide de sens34. Il recycle les débris d’un imaginaire nauséabond – le culte du 9 mai et le magma mystique et manipulé du Régiment immortel35, le racisme anti-ukrainien qui réduit un peuple à l’insulte d’oukrop36, et cela suffit. La mère de Bouriatie qui perçoit quinze millions de roubles pour la mort de son fils ne les reçoit pas comme un prix, mais comme la reconnaissance d’un sacrifice. Mais la deathonomics n’est pas un système structurant – c’est une drogue, un anesthésiant qui endort au lieu de mobiliser.
Le poutinisme peut-il fanatiser ? À la marge, oui – dans les écoles militarisées, dans la haine méthodiquement cultivée. Mais cette flamme reste superficielle, parce que personne au sommet ne brûle. Le fanatisme, même nourri de mensonge et de Mal – celui d’un Goebbels, d’un Jdanov –, exigeait un foyer intérieur pour entretenir sa combustion. Or aucune foi agissante, aucune mystique ne porte les siloviki – sinon celle qu’ils fabriquent pour les autres. Le poutinisme ne brûle pas : il calcule, achète du consentement, fabrique de l’indifférence, attise de la haine, protège son pouvoir, mais il ne produit pas la flamme sans laquelle il n’y a pas de mobilisation totale.
D’où la troisième inversion. Les totalitarismes du XXe siècle saturaient l’espace public de politique ; le poutinisme le vide. Et la deathonomics est l’instrument de cette indifférence : en transformant la guerre en transaction privée entre l’État et ses déshérités, elle libère la Russie urbaine et solvable du fardeau de penser. Le nazisme triait par la race, le stalinisme par la classe et les ethnies – des catégories intentionnelles dont la terreur tenait à ce qu’on pouvait, du jour au lendemain, être versé parmi les condamnés. La deathonomics trie par le marché, et le marché trie les pauvres. C’est un néo-totalitarisme dont la population intégrée est en apparence préservée – et c’est cela qui entretient la passivité.
Vassili Grossman interrogeait le lien entre progrès et servage en Russie. La deathonomics en est la forme la plus récente : le « progrès », c’est la capacité du Kremlin à poursuivre la guerre sans mobilisation ; le servage des hommes de Bouriatie et d’ailleurs qui meurent en Ukraine pour que Moscou vive en paix. Ils ne sont éliminés ni par l’industrie de la mort nazie ni par l’usure de la Kolyma, mais par les drones et les « assauts de chair à canon » – une destruction aléatoire, gérée comme un flux. Vers quel horizon ? Le Reich de mille ans, la société sans classes avaient la cruauté de promettre un avenir. Le poutinisme ne promet rien. La deathonomics est au service de sa propre continuation – et de rien d’autre.

Si le mécanisme est grippé, le Kremlin peut-il changer de registre ? Remplacer le marché par la terreur, l’indifférence par le fanatisme, la transaction par la mobilisation ? La tentation se lit dans les gestes du régime : la propagande dans les écoles, le programme « Time of Heroes » qui prétend forger une caste de guerriers-citoyens37. Des tentatives de construire par le haut ce que la société ne produit pas d’en bas, qui se heurtent à quatre verrous que le système a lui-même forgés.
Le premier est la chair. Les totalitarismes classiques pouvaient consumer des millions de vies parce que la démographie naturelle et l’expansion impériale comblaient les pertes. La Russie de 2026, au taux de fécondité sous 1,4, perd déjà plusieurs centaines de milliers d’habitants par an, hors guerre. Le poutinisme dévore, en ogre, un capital humain qui ne se reconstitue plus.
Le deuxième est l’argent. La deathonomics coûte cher, mais une mobilisation générale coûterait infiniment plus – salaires, équipements, logistique pour des millions d’hommes. Le système a été conçu pour éviter cette mobilisation, et y recourir serait l’aveu de l’échec de l’édifice. Ce serait aussi rompre le pacte implicite qui fonde la passivité de la Russie urbaine : la guerre est l’affaire des autres, Moscou peut dormir.
Le troisième est le sens. On ne mobilise pas une nation entière pour une cause que le pouvoir lui-même est incapable de formuler. La ligne de front n’a pas beaucoup bougé en quatre ans. Que mettrait-on sur les affiches de mobilisation ?
Le quatrième est le plus ironique : c’est le succès même de la démobilisation. Pendant vingt-cinq ans, le système a enseigné aux Russes l’indifférence politique. Mais la passivité n’est pas un geste qu’on défait. C’est un pli de l’âme que des siècles ont inscrit. L’Empire russe et le Kremlin ont produit une population d’apathiques : il ne peut exiger d’elle de devenir une population de fanatiques.
Le poutinisme est piégé – trop engagé pour revenir en arrière, trop épuisé pour aller de l’avant, incapable de changer de moteur. Il ne reste que l’inertie – budgétairement insoutenable, démographiquement suicidaire, mais que personne n’a l’autorité ni l’intérêt d’interrompre.
Varlam Chalamov avait vu ce que le Goulag faisait des hommes. Des êtres brisés dont la souffrance ne produisait aucun sens38. La deathonomics produira ses propres êtres brisés, mais d’une autre espèce – des centaines de milliers d’hommes qui n’avaient rien ou peu avant de signer, qui ont gagné plus en quelques mois de front qu’en des années de vie civile, et qui reviennent dans des régions incapables de leur offrir quoi que ce soit de comparable. Où va un homme qui a été payé pour tuer, que rien, hors de la guerre, n’emploie et qui ne sait plus vivre ailleurs ? Et lorsqu’il est mutilé ? Le Kremlin sait indemniser une veuve, pas soigner l’âme d’un amputé.
À la fin de 2025, au moins un millier de civils ont été assassinés en Russie par des vétérans revenus du front39. Le Kremlin le sait, et la tentation apparaît de cantonner durablement les troupes dans des villes militaires – non par nécessité opérationnelle, mais parce que la réinsertion est impraticable. Le produit reste toxique, surtout hors du front. Les promesses faites aux soldats deviennent des droits acquis, et les droits acquis des fardeaux budgétaires.
Mais le système laissera aussi derrière lui autre chose : des régions devenues dépendantes de l’argent de la mort. En Transbaïkalie, en Touva, en Iakoutie, les dépôts bancaires ont bondi après les campagnes de recrutement, avant de chuter une fois les fonds dépensés.
Inozemtsev voit s’installer dans la Russie périphérique une culture de la mort commerciale : se faire tuer pour de l’argent et tuer pour en obtenir40. Dans la Kolyma, la mort ne produisait rien. Ici, elle paie et ces transactions créent une dépendance plus profonde. Arrêter la guerre signifierait supprimer le mécanisme de redistribution le plus efficace dont la Russie périphérique ait jamais bénéficié. La guerre est devenue un programme social. Le sevrage serait aussi douloureux que la continuation. La guerre contre l’Ukraine est la première utilisation à grande échelle de la deathonomics ; rien ne garantit qu’elle soit la dernière. Le réseau Wagner en Afrique en était déjà le laboratoire d’une économie de la violence exportée.
L’économie de la mort fonctionne comme une drogue41, à la fois marché de la mort, instrument de guerre et mode de gouvernement dont la trajectoire est en partie prévisible. Elle stimule l’organisme économique qu’elle détruit.
Pourquoi le système a-t-il soutenu la croissance aussi longtemps ? Parce que l’argent de la mort tombe là où il se dépense le plus vite. Primes, soldes, indemnités arrivent chez des familles qui consomment aussitôt. Le flux irrigue les commerces locaux, les marchés des régions déprimées. Inozemtsev observe qu’à l’inverse le rendement des grands projets étatiques s’épuise : quelques avions de ligne produits au lieu des centaines annoncés42, aucun résultat tangible dans l’électronique et une IA à la traîne43. La deathonomics alimente une « croissance sans développement44 ».
C’est un Keynésianisme du sang : une relance par la demande dont le carburant est la mort. Mais le modèle repose sur une hypothèse : que les hommes consumés par le front sont économiquement improductifs et superflus. Tant que le système recrutait parmi les chômeurs, les endettés, les condamnés – les zéros de Grossman –, le calcul tient : leur mort injecte de l’argent sans retirer de capacité productive. Or à mesure que le vivier s’épuise, le recrutement remonte dans les couches actives. Chaque contractuel arraché à une usine, à un chantier ne soustrait plus un zéro – il soustrait une fraction de la capacité réelle. L’argent de sa mort continue d’arriver dans la consommation, mais la production se contracte. Le mécanisme s’inverse : ce qui soutenait la croissance commence à la détruire. C’est le moment où la drogue épuise ses effets mais consomme toujours plus de chair.
Les données du printemps 2026 permettent de dater ce basculement. Quatre-vingt-dix mille pertes en un trimestre. Seize régions augmentent les primes, d’autres réduisent les leurs d’un facteur cinq. La Banque centrale maintient un taux très élevé. Le Fonds souverain se vide. Le cycle continue, et la deathonomics ne prédit pas un effondrement soudain. Elle dessine une dégradation irréversible : le moment où le prix d’un zéro monte au point de menacer l’équilibre du chiffre 1.
Vassili Grossman écrivait que la Russie n’avait jamais su rompre le lien entre le progrès et le servage. La deathonomics est la forme la plus récente de ce lien – la plus sombre peut-être, car elle ne promet même plus le progrès. Elle consomme des vies contre de l’argent, dans un cycle avec une marge de manœuvre plus étroite à chaque tour, qui ne mène nulle part sinon à sa propre reproduction.
Le prix d’un zéro, au printemps 2026, est de 14,5 millions de roubles. Le prix monte. Le vivier se tarit. Et dans les champs d’Ukraine, des hommes meurent chaque jour. Non pour gagner une guerre – mais pour que le mécanisme continue. Un mécanisme qui n’a plus d’autre finalité que de se perpétuer par la guerre.
<p>Cet article Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:25
En France, droite et gauche ont rivalisé de pusillanimité face au régime criminel et assassin.
<p>Cet article Des décennies de complaisance envers l’Iran des mollahs a été publié par desk russie.</p>
S’il est d’usage que nos dirigeants s’emploient à ne pas envenimer les rapports avec les autres puissances, aussi répréhensibles soient-elles, fallait-il faire montre de tant de prudence voire de complaisance envers l’État iranien issu de la révolution islamique, dont chacun sait qu’il a soutenu voire fomenté le terrorisme ? Droite et gauche – celle-ci se prétendant inflexible sur les droits de l’homme – ont rivalisé de pusillanimité face au régime criminel et assassin qui exécute ses victimes, y compris des jeunes filles. Un utile rappel des positions françaises.
S’il paraissait plus ou moins légitime d’accorder l’asile politique à l’ayatollah Khomeiny, l’ennemi le plus acharné du shah d’Iran, auquel le président Giscard d’Estaing manifesta, au temps de son règne, sa sympathie pour son « immense tâche de rénovation », cela impliquait-il l’acceptation de son action à partir de sa résidence de Neauphle-le-Château et l’infrastructure nécessaire à la diffusion de sa propagande fanatique ? Il appert même que la valise diplomatique servit de boîte aux lettres pour répandre des centaines de cassettes à destination de son pays… Certes, son action aurait reçu l’aval du shah d’Iran en personne45. Mais Louis de Guiringaud, ministre des Affaires étrangères, avait auparavant négocié avec les Algériens, dans le plus grand secret, sur la question d’accepter de recevoir Khomeiny. Le chef de l’État, l’apprenant, fit échouer l’opération. La France avait-elle quelque chose à gagner en recevant le père du terrorisme ? Gabriel Robin, le très souverainiste conseiller diplomatique de l’Élysée, le révéla à l’un de ses interlocuteurs : « Nous allons sortir et remplacer les Américains à Téhéran. » On peut rappeler aussi que l’avènement de Khomeiny suscita l’enthousiasme des Jean-Paul Sartre et autres Michel Foucault, toujours prompts à verser dans l’erreur ; ce dernier ne qualifiait-il pas le sanguinaire ayatollah de « saint homme exilé à Paris » ?
Pour son retour en Iran, en février 1979, Air France affecte à l’ayatollah un Boeing spécial. Au sommet franco-américain de Pointe-à-Pitre, le président s’efforce de persuader que Khomeiny s’emploiera à instaurer une transition démocratique, respectueuse des libertés : il lâche le shah en même temps que les Américains avant que son protégé Khomeiny n’instaure la dictature islamique, qui sévit toujours aujourd’hui46.
En janvier 1980, au carnaval de Nice, une caricature représentant ledit Khomeiny en cracheur de flammes est retirée à la suite de pressions d’étudiants iraniens, sur la recommandation expresse du Quai d’Orsay.

La prise en otage des diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran le 4 novembre 1979 provoque une réaction des autorités françaises, mais dix-sept jours plus tard, soit pratiquement en même temps qu’en Irak et en Tunisie. Et encore, le pouvoir giscardien se sentit obligé de faire preuve de compréhension : « Quelle que soit l’émotion ressentie par le peuple iranien, aucun motif ne saurait justifier » une telle prise d’otages47.
Olivier Stirn, secrétaire d’État, peut alors se féliciter que l’Iran n’ait pas mis en cause, ces douze derniers mois, l’attitude de la France48. Était-ce vraiment le problème ? Un conseil des ministres se croit obligé d’en rajouter quand son porte-parole déclare que la France « a reconnu, dès l’origine, les réalités de la révolution iranienne », tout en apportant, c’était bien le moins, son appui à la libération des otages49. Le président lui-même, alors que ceux-ci étaient loin d’être libérés, envoya un message chaleureux au nouveau et éphémère président, Bani Sadr50. Naguère, le président français aurait conseillé au shah d’infléchir les méthodes de sa police politique, la Savak de triste mémoire51. Aurait-il eu le courage de donner les mêmes conseils concernant le KGB à M. Brejnev ?
Les Anglais se décident à appliquer des sanctions économiques contre l’Iran, ce qui déclenche une déclaration pour le moins vive du chef du Quai d’Orsay : « C’est un exemple fâcheux », déclare le ministre qui daigne déplorer quand même le maintien en détention des Américains de l’ambassade. « Ces décisions [de boycott], poursuit-il, ne visent ni le peuple iranien qui est un ami de toujours du peuple français, ni la révolution iranienne, car le peuple iranien, comme les autres, a le droit de choisir librement son destin. Nous n’entendons exercer aucune pression sur l’Iran52. » En somme, le chef du Quai d’Orsay annonce que, quoi que fasse l’État terroriste, même s’il en vient à tuer les otages, par exemple, la France ne bougera pas. N’était-ce pas un encouragement à prolonger indéfiniment leur détention ? Lorsque la tentative américaine de libération des otages se conclut, en avril 1980, par un fiasco, le président affirme enfin sa solidarité avec l’Amérique ; il faut relever, note La Croix du 29 avril 1980, que c’est la première fois que la France réagit ainsi !
Au lendemain de leur libération après plus de quatorze mois de détention, contre dix milliards de dollars53, la France se déclare disposée « comme elle l’a toujours déclaré, à développer avec l’Iran des relations répondant aux intérêts des deux pays ». Les pays de ce qui s’appelait encore la Communauté économique européenne, en levant au même moment les sanctions, contribuent à une espèce de banalisation de l’anormal : un État prend en otage des dizaines de diplomates ; dès lors qu’il les relâche, personne ne lui en tiendra plus rigueur. L’oubli sera total, le pardon immédiat, surtout s’il produit du pétrole. Plus un État viole les règles de droit international, plus les Occidentaux, conduits par la France, ont tendance à lui faire du plat.
On comprend qu’après l’élection de M. Mitterrand, Radio Téhéran, lors d’une émission diffusée le 28 août 1981, regrette l’ère giscardienne :« Au moins observait-il de la modération dans son opposition à l’Iran54. » On ne saurait utiliser meilleur euphémisme.
Et pourtant, la dictature islamique des mollahs n’avait pas eu à se plaindre du parti socialiste : organisant à Téhéran, en juin 1980, une conférence internationale sur « les ingérences américaines », le futur Premier ministre et pas encore député Lionel Jospin, alors que les otages sont encore détenus, violation flagrante du droit international, n’hésite pas à conduire la délégation du parti, accompagné de Didier Motchane, l’obligé de Chevènement, du parti communiste et de la CGT, de Roger Garaudy, futur négationniste, du magistrat d’extrême gauche Louis Joinet et de Joë Nordmann, l’avocat stalinien ; la Ligue des droits de l’homme, d’ordinaire si complaisante pour les coupables dès lors qu’ils se placent à gauche, eut plus de dignité, refusant de s’associer à cette imposture de l’État terroriste55.
Il est vrai que le bureau exécutif du parti socialiste saluait, le 14 février 1979, la victoire de la Révolution islamique, « mouvement populaire d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire contemporaine56 ». De son côté, L’Humanité du 3 décembre suivant s’indignait que fussent placardées à New York des affiches hostiles à l’ayatollah.
N’est-ce pas le Premier ministre d’Israël, Rabin, qui mettait en garde dès le début de 1975 les pays occidentaux ? Il déclarait au Figaro du 8 janvier : « L’histoire nous a enseigné que personne n’a jamais mis fin au chantage d’un pays totalitaire par l’apaisement. Les Soviétiques appuient actuellement les cheiks, les émirs, les rois arabes pour étrangler l’Europe et détruire ses structures sociales et économiques, en les affaiblissant de manière beaucoup plus efficace et subtile que par une attaque frontale du communisme. On devrait plus y réfléchir en Occident. » Rabin annonce Poutine…
Voilà qu’en 1982, en plein Paris, des commandos couverts par le statut diplomatique font pendant plusieurs semaines la chasse aux étudiants hostiles au régime de Téhéran. Ils envoient leurs victimes à l’hôpital, mais la police du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, a reçu l’ordre de relâcher les coupables si d’aventure ils sont interpellés57.
En février suivant, Defferre interdit, une nouvelle fois, une manifestation que voulaient organiser les Moudjahidines du peuple contre la dictature sanguinaire de Téhéran, « pour éviter tout trouble de l’ordre public ». La France s’habitue, sans mot dire, à l’effroyable répression intégriste. Au mois d’octobre 1985, l’Iran exécute 120 prisonniers politiques sans soulever la moindre protestation. Alors que l’on sait que c’est l’Iran terroriste qui est à l’origine des attentats de 1985 et 1986, provoquant 14 morts et 303 blessés, le pouvoir socialiste n’ose en parler.
Amnesty international révèle qu’une « commission de mort » a secrètement châtié, en 1988, 2 500 prisonniers politiques en cours de « la plus horrible vague d’exécutions politiques depuis le début des années 198058 ».
La France va-t-elle, comme en 1985 avec l’Afrique du Sud, dénoncer les contrats en cours ? Non et non. Au moment où redoublent les exécutions sommaires de 1988, c’est-à-dire sans jugement, elle lève officiellement l’embargo, imposé en août 1987, sur le pétrole iranien59.
Mieux encore, Peugeot a signé avec l’Iran un double accord de coopération industrielle qui pourrait atteindre 8 à 10 milliards sur dix ans. Et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, entreprend, début 1989, un voyage officiel à Téhéran ; la répression y est telle qu’une quarantaine d’écrivains et universitaires iraniens en exil demandent instamment à M. Mitterrand « d’apporter un soutien actif aux droits de l’homme en rompant le silence sur la répression politique et le massacre de milliers de prisonniers politiques » ; ils espèrent que les droits de l’homme « ne seront pas sacrifiés au profit des intérêts politiques et économiques de la France60 ». Un rapport de la commission des droits de l’homme de l’ONU confirme les inquiétudes des intellectuels et d’Amnesty international puisque plus de 1 000 personnes ont été exécutées au cours des six derniers mois de 1988, après une parodie de procès qui « dure quelques minutes et finit avant que les accusés ne réalisent ce qui se passe61 ».
Le parti socialiste ne peut rester silencieux et se déclare « indigné ». Il demande à M. Dumas de réagir. Dumas réagit, avec un cynisme tranquille : « Je viens en Iran avec l’espoir de relancer notre coopération », confie-t-il au journal Teheran Times. « La France, ajoute-t-il, est disposée à examiner de manière favorable les mesures d’accompagnement financier des projets iraniens62. »
Les contacts politiques sont donc intensifiés ; l’homologue de M. Dumas est officiellement invité en France et le président du Parlement, M. Rasfsandjani, convie M. Fabius à Téhéran. À la fin de l’année 1988, la France lève officiellement son embargo sur le pétrole iranien.
Les droits de l’homme, que Téhéran foule aux pieds sans ménagement ? Le Monde du 9 février 1989 note, sur le ton de la confidence, que M. Dumas y a « fait allusion », ce qui aurait déclenché l’irritation de ses hôtes.
Lorsque la tête de Salman Rushdie est mise à prix par l’Iran, pour 3 millions de dollars, le ministre français réagit tardivement, déclarant que la France est « choquée » par cet appel au meurtre63 ; il en profite – était-ce le moment ? – pour se désolidariser de ses partenaires occidentaux, en annonçant fièrement que, malgré les circonstances, il serait quand même allé en Iran.
Conscient que sa prise de position est par trop complaisante, la France finit par suspendre le retour à Téhéran de son ambassadeur, M. Graeff, arabophile de grande obédience. Quand, quelques semaines plus tard, il regagne son poste malgré l’annonce, M. Dumas, qui donne l’air de vouloir se faire pardonner, indique que ce retour « allait de soi » et qu’il « était clair que ce rappel était temporaire[21]64 ». Il fallait montrer aux Iraniens qu’on ne leur en voulait pas trop. Et dans cette noble manœuvre diplomatique, l’éditorialiste du Figaro, Jacques Jacquet-Francillon déplore que « la France a eu à cœur d’être en-tête du peloton : une fois de plus ».
M. Dumas s’en va répéter avec insistance, le 20 février 1989, au micro de Jean-Pierre Elkabbach, qu’il retournerait en Iran malgré l’affaire Rushdie, car « il faut sans cesse y parler des droits de l’homme », et qu’il est nécessaire d’y être « présent » le jour où le pays évoluera vers plus de démocratie65. Le collègue néerlandais de M. Dumas adopta, lui, une attitude plus digne, en annulant le déplacement prévu dans la capitale iranienne.
Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur, M. Joxe, laisse un millier de fanatiques manifester contre Rushdie dans les rues de Paris et se réjouit que cette manifestation soit restée « calme66 ». S’il s’était agi d’un regroupement contre Téhéran, Joxe, fidèle de la CGT, l’aurait vraisemblablement interdit pour atteinte à l’ordre public, selon la terminologie en vigueur place Beauvau.

À part M. Fabius qui ose qualifier Khomeiny d’« assassin », toute la classe politique fait montre du sens de la dignité dont elle est capable… Qu’on en juge : de M. Giscard d’Estaing qui regrette qu’« il n’y ait pas eu l’expression d’une considération pour les traditions et les convictions des autres » à M. Chirac qui renvoie dos à dos les auteurs d’appel au meurtre et Rushdie pour lequel « il n’a aucune estime ni pour les gens qui utilisent le blasphème pour se faire de l’argent », en passant par Roger Fauroux, ministre rocardien de l’Industrie, qui qualifie cette affaire de « péripétie » ou Philippe Séguin qui réprouve le livre de Salman Rushdie.
Alain Finkielkraut relève, lui, le débat : « Cette pseudo-équité, dénonce-t-il, qui consiste à mettre sur le même plan le persécuté et le fanatique déshonore à jamais ceux qui s’en rendent coupables. C’est au nom de ce principe-là qu’on était antidreyfusard en 1896 et c’est sur un tel ressort psychologique que Goebbels a fondé son art de la propagande. »
La vraie question de nos relations avec l’Iran est posée par le colonel Hassan Aghili, qui considère que l’Occident ne doit pas commettre la faute morale d’avoir aidé les ayatollahs terroristes et sanguinaires à durer. Qu’il y ait acceptation passive ou complicité active, il y a transgression morale et contradiction politique. Le monde civilisé n’a pas à collaborer avec des gouvernements qui ont envoyé des enfants de moins de 7 ans sur des champs de mines : « Nous souhaitons, exhorte le colonel Aghili, que les grandes puissances cessent de poursuivre des négociations avec ceux-là mêmes qui organisèrent les prises d’otages, qui firent de l’Iran la base du terrorisme international67. »
M. Rocard, Premier ministre, justifie le voyage de son ministre des Affaires étrangères d’une façon qu’on appréciera ; les propos de l’hôte de Matignon sont une insulte aux règles de la géométrie car ils démontrent qu’on peut être à la fois plat et creux. Il dit percevoir un processus de reprise de contrôle de la révolution iranienne sur elle-même, un souci de respectabilité un peu plus grand que par le passé : « Le sens de la pente, espère-t-il, est plutôt ascendant, même si nous ne sommes pas au sommet en matière des droits de l’homme68. » M. Rocard a prononcé le terme « respectabilité ».
Imagine-t-on un instant M. Jean-Bernard Raimond, titulaire du Quai d’Orsay de 1986 à 1988, en voyage officiel à Pretoria, où il aurait signé des contrats après que le régime eut exécuté, au terme d’un simulacre de jugement, des milliers de citoyens noirs ?
En septembre 1989 en Iran sont pendus ou fusillés un médecin, un enseignant, deux prétendues prostituées et un chauffeur d’autocar pour « trafic de drogue ou guerre avec Dieu ». En réalité, le médecin et l’enseignant étaient favorables aux Moudjahidines. On ne trouve pas une ligne dans la presse occidentale à ce sujet jusqu’à ce que ces exécutions soient révélées par un lecteur du Monde, qui souligne que l’on fait du commerce avec l’Iran et qu’officiellement on n’en fait pas avec l’Afrique du Sud69.
Lorsque le président du Parlement iranien, M. Rafsandjani, appelle au meurtre de Français, Britanniques et Américains, la réaction de la France – et des Européens – fut tardive autant que molle. Un mois après cette incitation, que son auteur prétendit n’avoir pas faite, M. Dumas, au décès de Khomeiny, présente de nouvelles offres de service à l’Iran qui doit, espère-t-il, regagner « la place publique à laquelle il a droit dans la communauté internationale. La France souhaite que la contribution de cette grande nation qu’est l’Iran à la vie internationale se fasse constructive, pacifique et conforme aux normes qui régissent les relations entre les nations70. »
Au mois de septembre 1989 est envoyé à Téhéran le nouveau secrétaire général du Quai d’Orsay, le socialiste François Scheer ; celui-ci en revient enchanté : son séjour a marqué un « tournant » dans les relations entre la France et la République islamique. M. Dumas pousse le zèle en élevant à la dignité d’ambassadeur de France le terne Christian Graeff, anti-américain viscéral, adulateur de Kadhafi71, en poste à Téhéran : c’est, dans l’histoire, le premier représentant de la France en Iran à se la voir décernée alors qu’elle revenait aux titulaires de grands postes, usage constamment transgressé par le pouvoir socialiste, qui songe plus à récompenser des copains ou coquins qu’à valoriser des diplomates confirmés ; il faut dire que la droite avait déjà ouvert une brèche dans le système en l’accordant à notre représentant au Tchad, l’inexistant M. Dallier.
Au même moment, un DC 10 de la compagnie UTA est détruit en vol par un attentat terroriste dû aux Libyens. Un peu plus tôt, M. Nabih Berri, membre de l’Internationale socialiste, annonçait que tout navire français s’approchant du littoral libanais s’exposait à de possibles bombardements. Courageusement, la France laisse ses bateaux au large.
Au procès de Fouad Saleh, le substitut insiste sur le fait que les attentats pour lesquels il était inculpé ont été commandités par le Hezbollah, « dont les liens avec l’Iran, précisait le magistrat, ne sont un secret pour personne ».
Le plus singulier, c’est la subvention de 400 000 F versée au journal intégriste La voix de l’Islam par le Fonds d’action sociale. Dans le même temps, Roland Dumas, s’oppose, au début de février 1990, à la présence à TF1 de Chapour Bakhtiar afin d’éviter des mouvements d’humeur de Téhéran.
Au printemps 1991, M. Dumas s’envole de nouveau pour Téhéran où il prétend que « la place Tiananmen n’est pas à Téhéran72 », méconnaissant le rapport d’Amnesty International, publié quelques mois plus tôt, qui fait état de « très graves violations des droits les plus fondamentaux de l’homme », avec l’exécution de plus de 5 000 personnes au cours des dernières années. La situation est si préoccupante que le Parlement européen publie dans Le Monde du 10 mai 1991 un placard où il dénonce cette situation, rappelant que la presse iranienne a révélé 637 exécutions officielles en 1990 et déjà 300 dans les trois premiers mois de 1991. Imagine-t-on la réaction de M. Dumas si de tels chiffres concernaient le Chili de Pinochet…
Le 6 août 1991, M. Chapour Bakhtiar, ancien Premier ministre du shah, est retrouvé poignardé à Suresnes, malgré la protection policière dont il bénéficie ; cet assassinat, commandité par l’Iran, n’est découvert que deux jours plus tard. Paris le passe par pertes et profits puisque M. Dumas rencontre, peu de temps après, son homologue iranien. M. Bakhtiar avait déjà été la cible d’un attentat manqué, dont l’auteur, Anis Naccache, d’abord condamné à la perpétuité, avait été gracié par M. Mitterrand et avait regagné l’Iran.

Les opposants au régime exécutés après un simulacre de jugement, Salman Rushdie dont la tête est mise à prix par les ayatollahs, le sort de Bakhtiar, tout cela n’empêche pas le ministère des Affaires étrangères de M. Dumas d’inciter les éditeurs français à participer à la foire du livre de Téhéran, qui se déroule au printemps 1992, dans un pays où la peine de mort est prononcée contre la liberté d’écrire. Des intellectuels iraniens ont pourtant déclaré que « toute tolérance envers le déni systématique des droits de l’homme en Iran ne pourra qu’encourager l’exportation des méthodes terroristes et liberticides de la République islamique ». France édition, organisme de promotion internationale du livre français, s’est plié aux exigences de l’Iran, en expurgeant les livres – dont ceux de Salman Rushdie – ne correspondant pas aux « normes islamiques ». Avec l’aval, sans discussion, du Quai d’Orsay de MM. Dumas et Scheer.
De 1993 à 1994, sous le gouvernement Balladur, M. Pasqua étant titulaire de l’Intérieur, la France va démontrer combien elle redoute l’Iran. Invoquant l’« intérêt national », le gouvernement refuse d’extrader vers la Suisse – où ils ne risquaient pourtant pas grand-chose – deux ressortissants iraniens auxquels il est fait grief d’avoir trempé dans la liquidation, en 1990, du frère d’un des dirigeants des Moudjahidines du peuple. Dans son éditorial du 1er janvier 1994, Le Monde juge que notre pays « s’est déconsidéré », ajoutant que « donner le sentiment de céder devant la menace du terrorisme n’est certainement pas le meilleur moyen de le combattre ». Paris violait la convention européenne du 13 décembre 1957 et celle du 27 janvier 1977 sur la répression du terrorisme.
Michel Rocard a le beau rôle, une fois dans l’opposition, de dénoncer cette attitude qu’il compare à un marché : « Libérez nos exécuteurs et vous n’aurez pas d’attentats chez vous. Ce marché, dont nos amis soupçonnent la France, déplore l’ancien chef de gouvernement, n’est pas seulement indigne, il est aussi inefficace. Pactiser avec le terrorisme, c’est toujours faire un marché de dupes. […] Quand notre diplomatie se couche, c’est l’image de la France qui a du mal à s’en relever73. »

On comprend que MM. Chirac, Jospin et Védrine se retrouvent à l’unisson pour recevoir, à l’automne 1999, le président iranien, M. Khatami – après avoir accueilli le numéro un chinois –, qui, il est vrai, s’était déjà rendu en Italie avant de rejoindre l’Allemagne. Les Moudjahidines du peuple tentent de manifester au Trocadéro ; mal leur en prend, ils sont brutalement dispersés par la police de M. Chevènement. Les Verts manifestent leur hostilité à cette visite et le parti socialiste, par la voix timide et effacée de M. Hollande, juge qu’« il faut mettre à profit ces visites, justement pour faire entendre la voix des opprimés et des populations massacrées », ce qui ne les fera pas ressusciter !
Beaucoup plus tard, en 2007, le président Chirac affirme – un comble – qu’il n’est pas « tellement dangereux que l’Iran ait une bombe nucléaire74 ». À la mi-octobre 2008, « un somptueux cocktail dînatoire », selon les termes de L’Express du 23 octobre, se tient à la résidence de l’ambassadeur d’Iran, où se pressent MM. Le Pen et Dumas, qui croisent notamment Didier Julia, député RPR.
Un colloque est organisé, le 23 novembre 2009, par la fondation Res publica de M. Chevènement, « Où va l’Iran ? ». Pour les sieurs Hennekinne, diplomate, le duc Aymeri de Montesquiou, sénateur pro-russe du Gers, et autres, c’est surtout l’État d’Israël le coupable… En revanche, le cofondateur du Syndicat de la magistrature, autant dire un magistrat pas vraiment marqué à droite, François Colcombet, dénonce ce « pays où on exécute le plus de personnes, on viole les jeunes vierges avant de les tuer parce que la charia dit qu’on ne peut tuer des vierges, et on ne réagit pas ». Il soutient par ailleurs les Moudjahidines du peuple. Aussitôt, Chevènement, qui condamne une éventuelle frappe israélienne qualifiée par avance de « désastreuse », considère que ces propos n’engagent que leur auteur. L’ex-ministre de l’Intérieur se contrefiche de l’exécution, due au régime des mollahs, de quelque 120 000 prisonniers politiques, selon la porte-parole de Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la résistance iranienne75, laquelle est même emprisonnée en France et presque aussitôt remise en liberté, sur décision de la cour d’appel de Paris, au début juillet 2003, Galouzeau de Villepin officiant au Quai d’Orsay. La pendaison de jeunes filles, dont la plus jeune, de 16 ans, était accusée d’adultère, indiffère tout autant à Chevènement.
Le président Hollande est sur la même ligne accommodante pour ne pas dire soumise lorsqu’il reçoit le président iranien Rohani, fin janvier 2016. Est conclu un protocole d’accord pour l’acquisition de 118 Airbus d’un montant de 25 milliards de dollars. Total s’engage à acquérir entre 150 000 et 200 000 barils par jour. PSA vise à produire 200 000 modèles par an. Les droits de l’homme ? Le chef de l’État proclame, timidement, presque gêné aux entournures, son « attachement ». Le 23 janvier 2024, l’éphémère titulaire du Quai d’Orsay, Séjourné, réserve un accueil chaleureux à son homologue iranien, au siège de la mission diplomatique française à New York, juste après la pendaison d’un manifestant, Mohammad Ghobadlou. De son côté, la poutinophile Natacha Polony dénonçait « l’obsession anti-iranienne » du Pentagone.

Lorsque en juin 2025, Israël bombarde l’Iran, on retrouve la coalition France insoumise-parti communiste pour dénoncer l’attaque contre les mollahs. On voit un sénateur communiste de Paris (élu grâce à Anne Hidalgo), Ian Brossat, petit-fils d’un agent du KGB, mettre en parallèle « des ministres de Nétanyahou, des ultra-orthodoxes qui ne réservent pas aux femmes un meilleur sort que les mollahs iraniens » !
Le soulèvement de janvier 2026, réprimé par des dizaines de milliers de morts, dont nombre avec des balles tirées dans les yeux, ne provoque pratiquement pas de réaction de la France insoumise. Pas une manifestation alors que le moindre mort palestinien entraîne de nombreux manifestants, souvent incontrôlables, dans les rues. On voit même une Manon Aubry, versant dans le sophisme, estimer qu’il convient de « ne pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des musulmans du monde entier ». Et, d’après l’oracle Mélenchon, reprenant le narratif des mollahs, cette révolte de tout un peuple est dû au Mossad, « qui cherche à exaspérer les tensions » ! Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, ne peut s’empêcher de dénoncer l’absence de référence, chez les insoumis, à la dictature islamiste.
La militante décoloniale Houria Bouteldja va jusqu’à accuser le « bloc occidental » d’être à l’origine des malheurs du peuple iranien, comparant Trump à Khamenei. Elle est rejointe par Emmanuel Todd, qui tombe tout aussi bas : « L’Iran est un pays […] qui a un tempérament assez pluraliste mais dont la trajectoire est sans cesse déviée vers l’autoritarisme par les agressions américaines et occidentales76. » Le même déclarait, en août 2025, qu’Amérique et Israël étaient plus dangereux que l’Iran !

C’est le reporter Emmanuel Razavi, d’origine iranienne, qui, devant la commission compétente de l’Assemblée nationale en charge des réseaux terroristes, n’hésite pas, le 28 octobre 2025, à révéler que des députés LFI, tels les Panot, Portes, Soudais, Delogu, Rima Hassan, ont entretenu des relations avec Salah Hamouri, du FPLP, organisation considérée comme terroriste par l’Europe. « J’ai également raconté, précise-t-il, comment la 13e section du parti communiste avait accueilli à Paris des agents d’influence iraniens dans ses locaux, de 2013 à 2018. »
Dans Franc-tireur du 14 janvier 2026, Tristane Banon s’indigne que la France continue de délivrer des visas à l’oligarchie iranienne, qui déverse ses millions à Paris ou à Saint-Tropez. Comment en effet ne pas s’en préoccuper ? Les princes qui nous gouvernent seraient inspirés de méditer le rapport de France 2050, dû à Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, sur l’entrisme iranien en France, véhiculé, en particulier, par la France insoumise et le parti communiste.
<p>Cet article Des décennies de complaisance envers l’Iran des mollahs a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:24
Lecture de Vasyl Stus, Palimpsestes, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Lausanne, Noir sur Blanc, 2026.
<p>Cet article Vasyl Stus, « fou d’attente, d’éclairs, de magie » a été publié par desk russie.</p>
Lecture de Vasyl Stus, Palimpsestes, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Lausanne, Noir sur Blanc, 2026, 604 p.
Ce monde autour, qui me foudroie – c’est toi, Kolyma !
Ravins et gouffres, monts et taupinières.
Deviens fou ! Fou d’attente, d’éclairs, de magie,
Magie de sorcier, ou crise de rage.
Poète rebelle, symbole de la résistance ukrainienne, Vasyl Stus (1938-1985) sort enfin de l’ombre. Dans les années soixante, il participe à la révolution culturelle ukrainienne et se fait remarquer en 1965 lors de la première à Kyïv du film culte Les Ombres des ancêtres oubliés (Sergueï Paradjanov, 196577)– adaptation au cinéma de la nouvelle éponyme de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky (1864-1913). Après sa thèse consacrée aux Sources du caractère affectif de l’œuvre littéraire (1963), son engagement va lui interdire toute carrière académique.
Entre les convocations par le Comité pour la sécurité de l’État (KGB), il vivote comme ouvrier, pompier ou chauffagiste, et il écrit. En janvier 1972, ses écrits sont confisqués et il est condamné à cinq ans de bagne en Sibérie et trois ans d’exil. À son retour d’exil en 1979, il retrouve son statut d’ouvrier dans une fonderie et rejoint le Groupe d’Helsinki pour la défense des droits de l’homme. Il est à nouveau arrêté en mai 1980, condamné cette fois-ci à 10 ans de prison et 5 ans d’exil. En 1985, des suites d’une grève de la faim comme ultime protestation, il décède au Perm-36, célèbre camp dans l’Oural abritant des prisonniers politiques. « Mort de poésie, comme Ossip Mandelstam », souligne Georges Nivat dans son introduction « Quand la résistance au tyran faisait d’un poète ukrainien un poète européen : Vasyl Stus ».
En 2025, on lui décerne le titre posthume de Héros de l’Ukraine. Depuis, Stus est chanté, « jazzifié », porté à la scène, joué dans des films qui lui sont consacrés, enseigné dans les écoles, note Georges Nivat. Pas sûr que cela facilite la compréhension d’un poète exigeant. Un poème dédié à Ivan Svitlytchny (1929-1992), poète, philologue ukrainien, dissident et ami intime de Vasyl Stus, met sur la voie :
Cent billots pour toi, toi Œil-en-Cœur,
Cent billots, bûchers, et Golgotha –
Et tous les revers s’en vont à reculons,
Et ton seuil toujours est le plus haut,
Le monde s’égayant en menus pas
D’archi-catastrophes à venir.
Et que sont nos vieilles plaies
Face à tes Cent-Douleurs invisibles ?
Les vents sont assemblés dans le champ
Et toi, tu es livré à leur bon gré.
Pour toi ils jouent sur leur basse
Un kazatchok de folles démences.
Et leur cri éraillé s’agrandit
Comme souche arrachée en étoiles.
En mini-carrés – tel est le monde.
Dans ton cœur s’enfoncent les vantaux.
Le tonnerre, comme un chiffon de brume,
Collecte sa taxe journalière.
Et d’une coupe à l’autre – ça court,
Un pleur à l’autre – sans fin chuchote.
Ukraine, à jamais perdue, Ukraine !
Et toi, bestiau châtré, fainéant,
Où donc as-tu laissé, et pourquoi,
Tes traces qui ne mènent à rien ?
La terre est ceinte de barbelés,
Barbelés embrassant la planète,
Le destin cosaque est tout enclos,
Comme une chèvre, dans son fortin.
Cent jours pendus, larrons au gibet –
Voilà ton hymne, voilà ton tropaire !
Déjà la lune en démence danse
Parmi les nuées ultramarines.
De mon regard, je cherche en louchant
L’étoile des mages au fin fond.
Je lui crie, la hèle, et la supplie,
Mais tout est vain, je tourne en rond,
Efface mes propres traces.
Apparais donc en céleste hauteur !
Et resplendis dans le terrestre abîme !
C’est parmi les gens, et pas les arbres
Que va le chemin de tes clameurs.
La tour de télé de tous ses feux brille –
Éclats et rubis de mes douleurs.
Et déjà je ne m’appartiens plus,
Corbeaux, vautours sont là qui m’entourent.
Ton esprit hésite, épié jour-nuit
Par une cohorte d’amulettes.
Ta douleur vivra multi annos,
Dans ce troupeau de maux et périls.
À présent les immensités s’ouvrent,
Eh bien, franchis-le donc, cet abîme…
Ô mes prisons enfuies, enfuies où ?
Vois, le Pays est là, tout au bout*.
Révolté, en permanence insurgé, Stus reste intrinsèquement captif de la poésie, en permanence assiégé par le trio Rilke, Pasternak et Goethe. Un extrait du recueil Le Temps de créer, un poème écrit en prison et daté du 26 janvier 1972, en donne la mesure :
Plus jamais ne t’entendre, te voir,
Ô, le noir violon !
Mais viennent les vers, viennent, viennent,
Comme sang hors du gosier
Odeur de rue des murs,
À demi oubliée,
Odeur de menthe ! Du bien ?
Dieu lui-même, le cruel,
M’en souhaita, en me donnant
Ce don maudit : versifier !
À mon risque. En quel but ?
Pas le moindre but en vue.
Pendant que l’âme se baignait
Dans ce torrent joueur,
Imprudemment tu abandonnais
Les bons principes épistolaires :
Tous ces points, virgules, et tirets,
Le diable même en perd la tête.
De quoi avoir arrêt cardiaque,
Et la conscience en chicane.
L’âme éclairée par le bien
T’ordonne : livre-toi au feu !
Au don reçu tu as cédé
Le simple droit de choisir
Ton chemin. Car ce n’est pas lui,
C’est toi, l’esclave. Pas histrion,
Haveur de mine. Sous la dalle
Du talent – captif à jamais.

L’édition française de Palimpsestes est le fruit d’une révolte, celle de Georges Nivat – le célèbre traducteur de Soljenitsyne et titulaire de la chaire de russe de l’Université de Genève jusqu’à sa retraite en 2020. Ébranlé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, il apprend l’ukrainien auprès de Oles Ilchenko – écrivain originaire de Kyïv et vivant à Genève – et découvre Vasyl Stus qu’il se met à traduire. Publié aux éditions Noir sur Blanc, préférées à Fayard, maison rachetée par Bolloré, le recueil rassemble l’essentiel de la poésie de Stus (Tourbillon, Arbres d’hiver, Joyeux cimetières, Le temps de créer / Dichtenszeit, Palimpsestes I et Palimpsestes II) ainsi qu’un choix de textes en prose, dont son cahier du camp et des lettres à sa famille et aux amis. Au terme du livre, l’envoi du traducteur restitue l’émotion d’une rencontre et l’importance de lire aujourd’hui Stus :
Vasyl, tu naquis quatre ans après moi, tu mourus il y a un demi-siècle. Et je suis encore là pour t’écouter, et tenter de faire entendre le tragique de tes vers dans la langue d’Agrippa d’Aubigné, l’universel de ta poésie dans celle de Hugo, l’infernal grotesque et divin de tes Palimpsestes dans celle de Rimbaud. Ta voix prophétique m’immerge dans un volcan que nul ne verra s’éteindre, car ta voix vient du présent éternel des poètes. Mais surtout, ta voix qui semble venir directement d’outre-tombe, provoque en moi un frisson jamais ressenti. Tu es la rumeur et l’appel d’un pays martyrisé mais mystérieusement bienheureux. Que tes mots guérissent l’Europe, et passent de génération en génération ! Que redevienne ce pays béni la nouvelle Hellade qu’il a été.
Dans son Livre de l’Europe (2026), Peter Sloterdijk place une série de marque-pages dans une sélection de « livres susceptibles d’être lus séparément les uns des autres, mais se recomposant en un sur-livre – un document qui par nature n’a pas de conclusion78 ». Aux livres retenus par le philosophe allemand pour prendre la mesure d’un « continent sans qualités » vient s’ajouter comme une évidence Palimpsestes de Vasyl Stus, qui n’a jamais oublié son pays, son peuple :
Ô mon peuple, à toi j’irai, reviendrai,
Quand, par la mort, je ramènerai à vie
Ma face douloureuse mais jamais maligne,
Et, comme un fils, tomberai face à terre,
Et plongeant mes yeux probes en tes yeux probes,
De probes pleurs j’inonderai ma face.
<p>Cet article Vasyl Stus, « fou d’attente, d’éclairs, de magie » a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:24
À la croisée du kibboutz, du camp de hippies et du phalanstère, ce centre d'accueil repose sur un fonctionnement participatif et vise à s’affranchir des supports financiers extérieurs.
<p>Cet article Ukraine : Phénix, ou le projet d’une autonomie humanitaire a été publié par desk russie.</p>
Situé dans l’oblast de Lviv, le centre Phénix, géré par l’association Volunteer Action, propose un accueil temporaire aux déplacés internes fuyant les combats. À la croisée du kibboutz, du camp de hippies et du phalanstère, il repose sur un fonctionnement participatif et vise à s’affranchir des supports financiers extérieurs. Un projet original destiné, selon son fondateur, à devenir un modèle humanitaire reproductible.
Tous les frais sont couverts, un hôpital offrant des consultations gratuites se trouve à proximité, le lieu est accessible en bus et les animaux – de basse-cour y compris – sont les bienvenus. En plus des 3 000 mètres carrés qu’offre l’édifice qu’il occupe, le refuge qui a ouvert ses portes en août 2025, dispose d’un bâtiment agricole et de quelques parcelles de terrain. C’est ce qu’explique avec entrain Jay Rivera durant la visite, un volontaire américain à l’origine de sa création, avant de s’arrêter devant la reproduction pixelisée d’une toile du peintre polonais Aleksander Raczyński, affichée au détour d’un couloir. Casque à plumets, sabre au côté, entouré d’une foule d’officiers et d’enfants, l’empereur François-Joseph Ier s’avance au milieu de la foule. En arrière-plan, on distingue d’imposants bâtiments de style néo-gothique. Nous sommes en 1880 et le monarque visite l’un des plus grands établissements de bienfaisance d’Europe : l’orphelinat et hospice de Drohobytch, fondé sur volonté testamentaire d’un richissime comte polonais.

Ces bâtiments, précise Jay, sont précisément ceux qu’occupe aujourd’hui le Phénix, à l’ouverture duquel il travaille depuis bientôt trois ans et qui accueille pour l’heure une quarantaine de déplacés (souvent appelés « réfugiés » dans le langage courant). Pris d’intérêt pour la vocation initialement philanthropique du lieu dont leur projet semblait se faire l’écho, le volontaire américain et sa compagne, Alina Kozik, volontaire elle aussi, ont mené leurs recherches pour finalement découvrir que l’institution de ce mystérieux aristocrate, jadis située dans l’une des provinces les plus septentrionales de l’Autriche-Hongrie, était organisée autour d’une notion fondamentale : l’autonomie. Autonomie financière de l’institution, dotée de plusieurs milliers d’hectares de bois et de terre agricole ; autonomie des orphelins, auxquels une éducation élémentaire et une formation professionnelle étaient dispensées tout au long de leur séjour.

Si l’histoire du lieu passionne autant notre interlocuteur c’est que, dans un contexte bien différent, l’autonomie de son refuge et de ses habitants est précisément ce qui le préoccupe ; car en Ukraine, la baisse progressive de l’attention internationale, face à l’installation du conflit dans la durée, s’accompagne d’une difficulté croissante à lever des fonds pour les associations de volontaires.
Or, analyse Jay, le fonctionnement des centres d’accueil pour déplacés classique les rend totalement dépendants des apports financiers extérieurs, dans la mesure où l’acquisition des ressources nécessaires à leur fonctionnement repose quasiment intégralement sur une dépense d’argent et l’exécution des tâches quotidiennes par le travail, salarié ou bénévole, de personnes extérieures. De son point de vue, cette organisation n’est pas compatible avec un fonctionnement de long terme. « Les gens finissent par s’installer et ne pensent plus à aller de l’avant, illustre-t-il. Et les centres d’accueil se remplissent. Et ensuite, que fait-on ? On se retrouve avec une structure dévoreuse de ressources, alors même que les dons diminuent et que le soutien des gouvernements baisse. »
Aux yeux du volontaire, la situation est préoccupante, dans la mesure où les besoins d’accueil des déplacés internes demeurent d’actualité. Depuis un an et demi, à l’exception du mois dernier, l’armée russe continue de progresser, engendrant de nouveaux déplacements de population. En outre, la prudence voudrait selon lui que l’on conserve une solide capacité d’accueil dans les régions frontalières de l’Ukraine, afin de pouvoir faire face à une potentielle nouvelle vague de départs. « En octobre 2022, la Russie a mené la première vague d’attaques de grande ampleur sur l’ensemble du territoire ukrainien […]. Ça a provoqué un énorme afflux de réfugiés », rappelle-t-il, et de préciser que certains d’entre eux ont dû passer la nuit dehors. Notre interlocuteur, il le souligne, parle d’expérience. Entre avril 2022 et juillet 2024, il a contribué au fonctionnement et à la création de différentes structures d’accueil gérées par des volontaires à Przemyśl, en Pologne.

Quand bien même « la guerre devait finir demain, raisonne Jay, il y aurait encore énormément de personnes déplacées. Beaucoup tenteront de retourner en Ukraine sans avoir nulle part où aller. Nous continuerons donc notre activité même après la fin de la guerre. » La fin de la guerre… Ce qu’anticipe notre interlocuteur, c’est qu’elle s’accompagnera probablement d’une baisse encore plus marquée des donations et subventions au profit des projets humanitaires en Ukraine. Aussi, chercher à financer un projet de long terme en se reposant sur des financements extérieurs n’est « tout simplement pas viable, développe celui qui, il y a quelques années encore, occupait le poste de responsable de comptes dans une agence de communication américaine.Donc lorsque nous avons conçu le Phénix, la première question était : comment créer quelque chose qui soit financièrement viable ? C’est ça l’élément clé. » Jay a donc travaillé à identifier les principaux coûts de fonctionnement de son futur refuge, afin de trouver une manière de réduire chacun d’eux au minimum et de parvenir à « une forme d’autosuffisance ».

Ainsi, précise-t-il, au Phénix, « nous avons fait creuser notre puits, donc on ne paye plus les factures pour l’eau […]. Nous avons des cochons. Une truie est actuellement gestante, et nous prévoyons d’abattre un autre cochon, ce qui nous fournira de la viande […]. Ensuite, il y a aussi des poules, qui fournissent des œufs. » Par ailleurs, poursuit notre interlocuteur, enthousiaste, « nous avons fait venir un boulanger qui a appris aux résidents à faire du pain. Ainsi, nous produisons notre propre pain chaque jour, ce qui revient à environ un quart du prix de la même quantité de pain achetée en magasin. » La leçon a porté ses fruits et les résidents semblent pleinement tirer parti de la grande cuisine commune où se poursuit l’interview : le pain, tout juste défourné, est excellent.
Concernant le coût de l’électricité et la garantie de l’approvisionnement du refuge, la solution, indique Jay, est en cours d’élaboration. Il y a quelques mois, il est parvenu à nouer un partenariat avec une entreprise américaine rencontrée lors d’une conférence internationale dédiée à la reconstruction de l’Ukraine. L’entreprise, précise notre hôte « a accepté d’offrir des éoliennes permettant une capacité de production électrique de 300 kilowatts continus. » Reste à décider de la manière dont cette énergie, par nature intermittente, devra être utilisée.

« Ensuite, poursuit Jay, momentanément interrompu par le son strident d’une vidéo qu’un petit garçon, assis à quelques tables de là, vient de lancer sur un téléphone, il y a le chauffage. Le chauffage, cet hiver, ça nous a tués. Ça nous a coûté 2 500 $ par mois », précise-t-il en guise d’introduction. À voir les quatre mètres de hauteur sous plafond des espaces communs de ce bâtiment dépourvu d’isolation thermique, le chiffre paraît presque modeste. Surtout après un hiver aussi rigoureux. « Vous savez ce que c’est que le minage de Bitcoin, n’est-ce pas ? », reprend le fondateur, avec un sourire en coin, avant d’indiquer que les serveurs informatiques nécessaires à la production de crypto-monnaie produisent une grande quantité de chaleur.
Cette chaleur « est généralement perçue comme un déchet » ; mais en Ukraine, indique-t-il, il existe des entreprises spécialisées dans l’installation de systèmes de chauffe-eau fonctionnant grâce à la récupération de cette chaleur, laquelle pourraient ainsi alimenter les radiateurs du refuge. Le projet paraît aussi complexe qu’intriguant. Jay s’explique : en plus de réaliser des économies, l’objectif serait de créer une source de revenus stable pour le centre d’accueil, ce que permettrait la location d’une partie de l’espace disponible à une entreprise, ou le lancement d’une activité de production de crypto-monnaie dont les bénéfices seraient reversés au refuge.
On l’aura deviné, l’autonomie tant souhaitée par notre hôte et ses camarades passe aussi par la mobilisation des résidents eux-mêmes. « La cuisine, le ménage… toutes ces tâches doivent être accomplies chaque jour. Donc, chaque mois, nous demandons à nos résidents “Ok, qui veut faire quoi ? Faites équipe, formez un groupe, établissez un planning et accomplissez les tâches” »,explique-t-il, désignant du doigt le planning affiché sur la porte du grand frigo de la cuisine.

Cette demande de participation à la gestion quotidienne du refuge, reprend Jay, après une caresse à son chien, venu avec lui des États-Unis et qui ne le lâche pas d’une semelle, ne s’explique pas uniquement par des considérations financières. « Je ne sais pas si vous connaissez les programmes en douze étapes », poursuit-il ; avant de préciser qu’il s’agit du mode de fonctionnement des groupes d’entraide tels que ceux des Alcooliques anonymes et que c’est de ce modèle dont il s’inspire. « La force première de ces groupes de rétablissement, explique-t-il, c’est qu’on se retrouve dans un groupe de gens qui sont exactement dans la même situation que soi. » Une socialisation qui pousse instinctivement les participants à créer « des structures de soutien [mutuel]. » Ainsi, ajoute-t-il, les résidents « s’apportent une forme de thérapie les uns aux autres, sans même s’en rendre compte. Et ils créent de nouveaux liens. Au lieu d’avoir évacué uniquement avec leur famille, ils avancent désormais en groupe », précise Jay, avant d’ajouter avoir déjà mis en pratique ce fonctionnement avec succès dans l’un des refuges de Pologne qu’il a contribué à mettre en place.
Dans les refuges classiques, commente-t-il, « les résidents, qu’est-ce qui leur [reste] à faire pendant la journée ? Rester assis ? Broyer du noir ? Déprimer ? feint-il d’interroger. Il faut que les gens s’impliquent ; et faire en sorte qu’ils gardent un rythme [de vie] qui soit proche de celui qu’ils avaient auparavant, mais suffisamment différent [c’est-à-dire avec suffisamment de temps libre, NDLR] pour qu’ils puissent demeurer ouverts aux opportunités qui se présenteront à eux. » Jay est intimement convaincu de l’efficacité de la méthode dont il s’inspire. « De mon côté, confie-t-il, je suis un alcoolique en voie de guérison. Je suis sobre depuis quatre ans, bientôt cinq. Ce [type de] groupe de soutien m’a sauvé la vie. »

Si la socialisation est importante pour les adultes, elle l’est aussi pour la vingtaine d’enfants qui vivent au Phénix, que leur domiciliation dans des zones proches du front a privés d’échanges avec leurs semblables pendant parfois des mois. Ateliers jardinage, activités de plein air, cours d’anglais, Alina, Jay et les autres volontaires font de leur mieux pour pousser les enfants à l’interaction, encourageant par ailleurs les parents à organiser eux-mêmes des activités ; et les volontaires tentent de proposer une séance de cinéma chaque semaine – « c’est la raison pour laquelle nous avons une machine à popcorn », conclut Jay, en désignant le curieux ustensile, installé dans un coin de la cuisine.
Invités à s’exprimer sur le mode de fonctionnement participatif du Phénix, aucun des trois résidents que nous interrogeons ne trouve motif à se plaindre. Absorbés dans leurs pensées suite à une évacuation difficile et par conséquent peu expansifs, ils semblent néanmoins satisfaits de leurs conditions d’accueil. « Nous avons été accueillis chaleureusement, nous sommes tous devenus très proches […], précise Natalia, 33 ans, originaire de l’oblast de Dnipropetrovsk. J’appréhendais la manière dont nous devrions nous intégrer ici, poursuit-elle,parce que [ça impliquait de] vivre avec des inconnus […]. Mais le fait que d’autres personnes aient vécu des choses similaires et soient très solidaires, malgré leurs propres difficultés – car c’est difficile pour tout le monde – fait que nous nous soutenons mutuellement et formons comme une famille. »

Natalia est arrivée il y a deux mois et demi en compagnie de trois de ses quatre enfants, âgés de huit, trois et un ans, de son père et de sa belle-sœur. Sa mère, quant à elle, a succombé à ses blessures suite à un bombardement. Le front se rapprochant dangereusement de son village, l’administration a annoncé l’évacuation obligatoire des familles avec enfants. Visiblement anxieuse, elle raconte son histoire la tête appuyée contre ses mains jointes, s’exprimant parfois les yeux fermés. Le fonctionnement participatif du lieu semble par ailleurs avoir conquis son mari, Leonid, engagé volontaire de 42 ans venu rendre visite à sa famille au cours de l’une de ses rares permissions. « J’ai l’habitude, c’est un peu comme à l’armée », commente-t-il, amusé. Naguère employé agricole, il a traversé tout le pays pour se rendre au refuge. « L’entraide, c’est crucial. C’est pour ça que je contribue moi aussi. Par exemple, quand il y a des choses à charger, à déplacer […]. Aujourd’hui, j’ai aussi aidé à récurer », ajoute-t-il, jovial, malgré sa fatigue visible.
À écouter Natalia et Leonid, on comprend que le futur demeure incertain. Si les moyens de la famille le leur permettent, peut-être Natalia et les enfants retourneront-ils plus à l’est, afin de se rapprocher de Leonid. Dans le cas contraire, cette femme discrète réfléchit à la manière de scolariser ses enfants en présentiel dans une école de la région. Même constat pour Oleksandr et Ioulia, originaires de Houliaïpolié (oblast de Zaporijjia) qui ont accompagné Natalia durant son interview. « Notre maison nous manque », précise Oleksandr. « On verra quand la guerre finira, ajoute Ioulia. On n’a plus nulle part où rentrer. Bien sûr nous avons des terrains, mais quel usage en faire [sans maison] ? » Arrivés il y a deux mois, nos deux interlocuteurs ont repris certaines de leurs anciennes habitudes : Ioulia s’occupe de leurs quatre enfants ; et Oleksandr a retrouvé un emploi dans l’agriculture. Sur son temps libre, ajoute Natalia, il conduit à destination les résidents qui n’ont pas le permis de conduire, à bord de l’un des véhicules du refuge. « Même la nuit, pour amener les enfants à l’hôpital par exemple », précise-t-elle de sa petite voix.

Ces premiers signes sont encourageants ; et du courage, pour mener à bien le projet Phénix, il en faut, car l’ancien orphelinat semble avoir été laissé à l’abandon pendant des décennies. Aménagement des 12 chambres communes destinées aux résidents, réfection du système électrique et de la plomberie, aménagement de la cuisine, installation de caméras de surveillance… Les chantiers que Jay et Alina sont parvenus à superviser en amont de l’ouverture du refuge sont déjà nombreux ; et les travaux ne sont pas terminés : des vastes sanitaires sont en construction, afin qu’hommes et femmes, y compris en situation de handicap, puissent bénéficier d’espaces séparés. En attendant, précise Jay, « nous avons des horaires de douche différents pour les hommes et les femmes. »
Dans les mois à venir, ajoute-t-il, le deuxième étage du bâtiment accueillera des vétérans accompagnés de leurs familles, soit une trentaine de personnes en tout. Le projet, mené en partenariat avec deux centres hospitaliers de Lviv, consiste à aider les blessés de guerre et leurs familles à réapprendre à vivre ensemble, après parfois des années de séparation – en s’inspirant des mêmes méthodes qui sous-tendent le fonctionnement du refuge actuel. À cette fin, sept appartements sont en cours d’aménagement. L’étape suivante : garantir l’accès aux différents étages pour les personnes à mobilité réduite. Encore un chantier conséquent ; d’autant que le bâtiment est classé monument historique.



Enfin bien sûr, il y a les travaux de maintenance et les petits aménagements, comme le rappelle Thierry Willems – alias Captain Sunflower –, un volontaire francophone de la périphérie bruxelloise qui a rejoint le projet en juin 2025. Construire un auvent à proximité de l’entrée, des clôtures pour la petite ferme du refuge, un chenil… rien ne semble l’effrayer. D’autant que, là encore, les résidents lui prêtent souvent main forte : « On fait tout ensemble », résume cet ancien militaire spécialiste de l’antiterrorisme. Grâce à son réseau personnel et aux contacts de Jay, Thierry dispose des outils nécessaires et s’est aménagé un atelier. Interrogé sur son chantier le plus compliqué, il répond avec ce sourire taquin qu’arborent souvent les militaires. « Cet hiver, avec -25° C, le château, il a eu froid. Et les tuyaux aussi », indique-t-il, avant d’expliquer que l’eau captée dans le puits du refuge est envoyée dans un réservoir, lui-même situé au dernier étage de l’une des tours de l’aile qu’occupe le centre.
Avec de telles températures, poursuit-t-il, les canalisations acheminant l’eau depuis la citerne à travers les greniers ont commencé à geler. « Et donc, on a dû installer des systèmes […]. [Avec d’autres volontaires,] on a mis une résistance tout autour des tuyaux et puis on a isolé. Et on a fait ça par moins 13 et moins 18 », explique-t-il, avant de nous conduire dans les combles, où l’installation serpente sur une cinquantaine de mètres. « C’est un intérieur relatif », commente-t-il, en désignant les lucarnes béantes. Aussi, en attendant la réfection de la toiture, Thierry et ses coéquipiers ont-ils dû travailler dans 30 cm de neige. « Et donc couché là-dedans avec le fer à souder pour faire les connexions […]. Je mettais mes mains autour du fer à souder, pendant qu’il chauffait. Et puis après ça, je lâchais, Je faisais mes deux soudures […] je remettais les gants [et] j’avançais d’un mètre ou deux », résume-t-il, encore ému par cette expérience invraisemblable.
<p>Cet article Ukraine : Phénix, ou le projet d’une autonomie humanitaire a été publié par desk russie.</p>