
26.04.2026 à 19:26
Philippe De Lara
Nous vivons un épisode décisif de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. Les gouvernements européens doivent faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples.
<p>Cet article Guerre du Golfe, guerre mondiale a été publié par desk russie.</p>
Je m’étais trompé dans mon éditorial du 1er mars dernier en affirmant que la guerre en Ukraine empêcherait la Russie de soutenir activement l’Iran, puisqu’elle s’y enlisait. Or la Russie aide militairement son allié, notamment par la surveillance satellitaire et les technologies avancées de guidage des missiles, et cette aide a des effets significatifs. Apparemment, Poutine ne craint pas de distraire des moyens du théâtre ukrainien et de mettre à mal le parti pris pro-russe de Trump sur la guerre en Ukraine.
C’est que la nouvelle guerre du Golfe est une manche dans la guerre mondiale lancée par la Russie en février 2022 pour la « désoccidentalisation du monde11 ». Mondiale dès le 24 février 2022 parce que l’agression de l’Ukraine menace tout le continent européen, et parce que la Russie est alliée avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. C’est pourquoi la nouvelle guerre du Golfe, que Trump en soit conscient ou pas, a une dimension mondiale.
C’est à cette aune que les Européens doivent apprécier leurs positions et leurs actions.
S’il ne s’agissait dans le golfe Persique que d’un conflit régional, les Européens auraient sans doute raison de se tenir à l’écart d’une campagne lancée sans eux et aux perspectives hasardeuses. Mais c’est un épisode de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. C’est même un épisode décisif, du fait de la multiplicité des protagonistes et de la diffusion planétaire des conséquences économiques et géopolitiques du conflit. Pour les États-Unis, ce qui se décide est rien de moins que la perte ou la conservation de leur position de puissance dominante au XXIe siècle, c’est-à-dire la défaite de l’Occident rêvée par Poutine. Les Européens sont donc pris dans un dilemme : cette guerre est malencontreuse, mais les conséquences d’une défaite de la coalition israélo-américaine les affecteraient à un point tel qu’ils doivent tout faire pour éviter cette catastrophe.
Cette analyse peut sembler trop simple et trop brutale, mais je pense qu’on ne peut y échapper. En premier lieu, le scénario d’une sortie de la crise par un compromis négocié est aussi improbable qu’entre la Russie et l’Ukraine. Le projet d’une coalition de volontaires pour garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz après la fin des hostilités est aussi dérisoire que la coalition soi-disant destinée à garantir la sécurité de l’Ukraine après un cessez-le-feu : il n’y aura pas de cessez-le-feu en Ukraine car la Russie veut poursuivre sa guerre jusqu’au bout, et il n’y aura pas d’ouverture du détroit d’Ormuz car son contrôle est l’assurance-vie du régime iranien et un instrument de torture de l’économie mondiale. Fort de sa résilience malgré des bombardements massifs, l’Iran est en train de pousser son avantage de pays le plus faible : s’il ne perd pas la guerre, ce sera une victoire, et donc la défaite des États-Unis. De sorte qu’il n’est pas réaliste d’espérer négocier l’ouverture du détroit tout en renonçant à affaiblir ou à renverser le régime iranien. En second lieu, les conséquences économiques de la poursuite de la guerre ou même seulement de la guerre des détroits12 seront très violentes pour l’Europe, pour l’Afrique, et même pour les États-Unis, mais pas pour la Chine ni pour la Russie.
On croit que Trump cherche une porte de sortie pour mettre fin aux hostilités sans perdre la face et qu’il en est de même du régime iranien. Mais c’est se rassurer à bon compte : les Gardiens de la Révolution se moquent des dommages infligés à leur économie et des souffrances de leur peuple tant qu’il leur reste assez de munitions pour continuer la guerre, car leur but est la révolution islamique mondiale, même au prix de la Perse. De plus, le facteur du fanatisme ne serait pas aussi périlleux pour les États-Unis si l’Iran n’était soutenu activement par la Russie et la Chine. Avec un style et un tempo très différents, ces deux-là ont un même but, affaiblir l’Amérique. Dès aujourd’hui, elles profitent de la crise pétrolière qui renfloue un budget russe au bord de l’abîme et n’affecte guère la Chine. Celle-ci a en effet de gigantesques réserves stratégiques de pétrole brut – 1,4 milliards de barils, plus que les États-Unis (413 millions) et même que tous les pays développés réunis, monarchie du golfe comprises –, et elle a les moyens de diversifier ses sources d’approvisionnement. À la différence de l’Europe, la Chine peut encaisser une récession mondiale qui affectera certes le volume de ses exportations mais pas sa suprématie dans les secteurs stratégiques comme l’automobile et l’IA.
Enfin, l’engagement des États-Unis dans le Golfe réduit dangereusement leur capacité d’action dans l’Asie-Pacifique, d’autant plus qu’ils ont consommé une part très importante de leurs stocks d’armes et de munitions et qu’ils sont toujours prisonniers d’un modèle d’armée fondé sur des équipements très coûteux, donc impossible à renouveler rapidement. Or le propre des vraies guerres est que leur durée est imprévisible et qu’il faut y être prêt. La petite Ukraine a été capable d’inventer sous les feux des bombardements russes un modèle inédit à base de nouvelles technologies et de production en masse de munitions et d’armes peu coûteuses, en particulier les drones. Les États-Unis sont loin de s’être adaptés.

Face à un désastre annoncé, on pourrait se demander avec une joie mauvaise : « Qu’allaient-ils faire dans cette galère ? » On pourrait, mais on ne peut pas. Certes, les Européens ont de bonnes raisons de ne pas aimer les États-Unis et plus encore ce qu’ils sont devenus : l’égoïsme déguisé en humanisme wilsonien, le manque d’égard pour les alliés – qui est passé de la désinvolture à la trahison avec Donald Trump –, la vulgarité crasse et contente d’elle-même du peuple MAGA, le privilège du dollar, les maladresses et les fautes enchaînées par les États-Unis depuis qu’ils ont « gagné » la guerre froide. Mais imaginons un instant ce que ce qu’il adviendrait du monde – et de l’Europe en particulier –, si les États-Unis n’étaient plus la première puissance mondiale.
Or c’est bien ce qui est en jeu dans cette guerre nécessaire et malencontreuse. Nécessaire parce que l’Iran est une menace croissante à mesure que le régime des mollahs s’approche du seuil nucléaire, voire veut le dépasser : menace existentielle pour Israël, mais qui prend aussi en otage toute la région, persécutée par les milices surarmées déployées par l’Iran, que désigne l’euphémisme « proxy ». Et encore plus nécessaire depuis que l’Iran est devenu l’allié de la Russie et de la Chine dans leur projet de « désoccidentalisation du monde ». Mais malencontreuse parce que les États-Unis ont cru une fois de plus au mirage de l’overwhelming force dans une guerre asymétrique, tout comme Israël, qui était pourtant censé connaître et surveiller de près le régime et ses capacités militaires ; malencontreuse parce que les États-Unis n’ont pas su éviter le piège du détroit d’Ormuz, avec ses conséquences en cascade sur la liberté de navigation dans d’autres détroits et canaux stratégiques pour le commerce mondial.
La prudence des gouvernements européens est compréhensible, ils doivent trouver la porte aussi étroite et dangereuse que le détroit d’Ormuz. Mais la prudence ne suffit pas. Il faut défendre l’Occident comme réalité et comme destin. Les dirigeants européens devraient faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples, au lieu de ne leur parler que du prix des carburants. Pendant ce temps, l’Ukraine se bat pour sa liberté et la nôtre…
<p>Cet article Guerre du Golfe, guerre mondiale a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:25
Samantha de Bendern
À Kyïv au moment de Tchernobyl, une étudiante britannique découvre l'ampleur du mensonge soviétique.
<p>Cet article Les lilas de Kyïv sentaient la fin du monde a été publié par desk russie.</p>
Samantha de Bendern, alors étudiante en russe, était à Kyïv au moment de la catastrophe de Tchernobyl. Insouciante, jouissant de la liberté de la jeunesse à l’étranger, loin des parents, elle profitait du printemps sans voir ni l’horreur du régime ni le danger radioactif qui s’était abattu sur Kyïv. L’irresponsabilité cynique des autorités soviétiques a été pour elle comme pour des millions d’Ukrainiens l’événement qui allait provoquer la fin de l’empire. C’est dans ces journées, écrit-elle, « que j’ai cessé d’être l’idiot utile que j’étais en train de devenir, pour finalement consacrer ma vie à combattre le mensonge et la désinformation ».
Avant le pire accident nucléaire de l’histoire, le 26 avril 1986, j’étais portée par les certitudes inébranlables de la jeunesse. Puis, du jour au lendemain – ou plutôt au fil de quelques magnifiques journées de printemps – tout a basculé, et je suis entrée à contrecœur dans l’âge adulte.
Ceux qui se souviennent de ce printemps évoquent tous la même chose : la température était si clémente que les lilas avaient éclos tôt, inondant les parcs et les rues de Kyïv de leur parfum de vanille et de roses. La ville était enivrante, et j’étais envoûtée.
J’y étudiais le russe, en pleine guerre froide. Malgré la surveillance omniprésente du KGB, je m’amusais comme jamais. Grisée par l’adrénaline de jouer à cache-cache avec ceux qui me filaient – et bien sûr par la vodka soviétique – je me sentais totalement libre. Les règles de mon monde ne s’appliquaient pas ici. Et surtout : j’étais loin de toute surveillance parentale.
C’est donc avec une immense irritation que je reçus l’appel affolé de mes parents au Royaume-Uni. Ils me parlaient d’un « incident » nucléaire quelque part non loin de Kyïv. D’autres étudiants étrangers avaient reçu des appels similaires. Quelqu’un avait une radio qui captait la BBC : un nuage radioactif inexpliqué, en provenance de l’ouest de l’URSS, venait d’être détecté par les Suédois. Vraisemblablement, nous étions tout près de sa source.
J’ai ignoré la nouvelle. Elle gênait mon plaisir.
J’ai séché les cours pour me prélasser au soleil au guidroparc, la grande plage de Kyïv sur les rives du Dnipro. C’était probablement la pire chose que j’aurais pu faire.
En Suède, les soupçons grandissaient sur le fait qu’une catastrophe très grave s’était produite en URSS. Les Suédois demandèrent des explications à Moscou. Ils se heurtèrent à un silence de plomb. Tandis que les niveaux de radiation continuaient de monter, ils prirent des mesures d’urgence : éloigner les enfants des bacs à sable, éviter l’eau de pluie, vecteurs terriblement efficaces de contamination radioactive.
C’était à 1 100 km de Tchernobyl.
Moi, j’étais à 100 km. Le black-out informationnel était total. Je trempais mes pieds dans le fleuve qui coulait tout droit depuis le site de la catastrophe, couchée sur un sable fin et chaud, portant une veste qui avait absorbé toute la pluie tombée sur Kyïv le lendemain de l’explosion.
Cette veste – ainsi que tous les autres vêtements portés pendant mes derniers jours à Kyïv – sera confisquée par le gouvernement britannique à mon retour d’URSS. Elle était dangereusement radioactive. Elle regorgeait aussi, paraît-il, d’informations précieuses sur le programme nucléaire civil soviétique.

Le 29 avril, l’ambassade britannique à Moscou nous ordonna de quitter Kyïv : nous laisser sur place était jugé trop risqué.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à pleurer. Je ne sais plus vraiment ce qui a déclenché mes larmes – mais une fois sorties, elles ne voulaient plus s’arrêter. Peut-être parce qu’un ami qui travaillait dans un hôpital m’avait confié qu’une aile entière avait été bouclée, avec des rumeurs de jeunes hommes souffrant de graves brûlures. Lorsque j’ai demandé à mon professeur de russe, Sergueï, ce qu’il pensait de ces « drôles de rumeurs sur l’accident nucléaire », il m’a répondu qu’il ne pouvait pas croire que le gouvernement soviétique laisserait ses propres enfants marcher dans les rues sans protection s’ils étaient réellement en danger. J’ai vu la peur et le doute dans ses yeux. Mais il a ajouté, d’une voix ferme : « Si jamais cet accident était avéré, et que les étudiants étrangers avaient été prévenus avant les Soviétiques, je n’aurais pas d’autre choix que de déchirer ma carte du Parti communiste. »
Dans les rues, les rumeurs s’amplifiaient. Des mères inquiètes couvraient leurs jeunes enfants de bonnets de laine absurdes, censés les protéger de la radiation. Le remède miracle pour les adultes, c’était la vodka. Certains optèrent pour les bonnets et la vodka. Tragiquement, de simples comprimés d’iode auraient suffi à protéger la population, surtout les enfants particulièrement vulnérables. Mais distribuer ces comprimés aurait signifié admettre qu’il y avait un problème. Et ça, le Parti ne pouvait pas se le permettre.
Je ne pouvais plus nier que quelque chose de grave s’était passé. Mais je ne voulais pas partir. Je me sentais comme un rat qui fuit le navire, laissant mes amis et leurs enfants affronter seuls ce poison invisible qui s’insinuait dans nos os. Et, égoïstement, je redoutais de rentrer chez mes parents. Je préférais l’incertitude du danger à la certitude de l’ennui dans une ville de la banlieue anglaise.
Je ne réalisais pas alors à quel point j’avais de la chance d’avoir le choix. Mon attitude désinvolte était celle d’une Occidentale privilégiée et gâtée, qui pouvait jouer à effleurer la misère du bout des orteils avec la certitude de pouvoir partir quand les choses deviendraient trop inconfortables.
Il n’était pourtant pas si simple de quitter Kyïv. Les étudiants étrangers avaient besoin de l’autorisation des autorités soviétiques pour partir. Une fois celle-ci obtenue, il fallait encore trouver un moyen de transport. La panique commençait à se répandre dans la ville. Un bref message télévisé, diffusé près de 72 heures après l’accident, avait évoqué un « incident mineur » à la centrale de Tchernobyl – et ce petit aveu fut vite décodé par ceux qui avaient l’habitude d’interpréter les non-dits soviétiques. Les gens se battaient pour des places dans les bus et trains filant vers le sud ou l’est, loin du vent. Les sièges étaient rares.
Nous avons finalement pris un train spécial rempli de soldats se dirigeant vers Moscou – des jeunes appelés en permission après leur première année de service militaire. Nous avons été placés dans des compartiments nettement séparés. La plupart des membres de notre groupe ont aussitôt commencé à fêter notre évasion. Moi, j’étais de très mauvaise humeur : furieuse, triste, perplexe, et je me suis éloignée du groupe.
Je ne sais plus trop comment je me suis retrouvée seule à regarder à travers des portes en double vitrage vers le compartiment militaire. Un jeune soldat, à peu près de mon âge, m’a regardée en retour. J’ai souri. Il a souri et m’a fait signe de le rejoindre.
La porte n’était pas scellée. J’étais emplie d’un sentiment de fin du monde. Le soleil se couchait sur les vastes plaines ukrainiennes qui défilaient, et j’avais envie de tout braver. J’ai traversé en titubant le passage entre les deux wagons, et il a pris ma main pour m’aider à garder l’équilibre en ouvrant la porte du compartiment militaire.
Il s’appelait Stanislav.
Nous avons parlé, d’autres soldats se sont joints à nous, des guitares sont apparues. J’ai expliqué que j’étais britannique. Ils ont plaisanté en disant que leur devoir patriotique serait de me fusiller. L’un d’eux a ajouté : « Écoutez les gars, c’est peut-être une impérialiste capitaliste étrangère, mais elle a sûrement faim. » Nous avons donc mangé, parlé, chanté, comme des adolescents insouciants n’importe où dans le monde.
Puis Stanislav m’a interrogée sur l’accident nucléaire que nous étions censés fuir. Je lui ai expliqué tout ce que je savais. Il a réfléchi un moment, puis a dit : « Si jamais j’apprends que cet accident a vraiment eu lieu, et que tu le savais avant moi, je perdrai toute confiance en mon gouvernement. Je ne pourrai plus servir dans cette armée. Je n’arrive pas à croire qu’une chose aussi terrible nous aurait été cachée. »
Ses paroles faisaient écho à celles de Sergueï.
Deux ans après Tchernobyl, je suis retournée à Kyïv et j’ai revu Sergueï. Il avait non seulement déchiré sa carte du Parti, mais était devenu membre de Roukh, le tout premier mouvement indépendantiste ukrainien.

Les historiens s’accordent aujourd’hui à dire que les retombées politiques de Tchernobyl furent, pour l’édifice soviétique, aussi dévastatrices que les retombées nucléaires. Peut-être davantage.
Après les fêtes du Premier mai – où Gorbatchev fit défiler des milliers de soviétiques dans les rues d’une Ukraine empoisonnée, souriant et agitant des drapeaux sous un ciel radioactif, pour ne pas admettre la catastrophe –, la vérité finit par éclater. Le choc fut irréparable. Des millions de personnes se retrouvèrent forcées de regarder en face ce qu’elles savaient sans vouloir le savoir : le Parti mentait. Il mentait sur tout. Et il était prêt à sacrifier ses propres enfants plutôt que d’avouer un échec.
La catastrophe fut l’un des détonateurs de la glasnost – la politique de transparence de Mikhaïl Gorbatchev, censée dévoiler les vérités enfouies du passé. Mais en ouvrant cette boîte de Pandore, il libéra quelque chose qu’il n’avait pas prévu : la vérité sur le Goulag, sur la révolution confisquée, sur la corruption et le clientélisme du Parti, sur les déportations massives, sur des décennies de catastrophes environnementales et de contamination nucléaire dans les régions les plus reculées de l’empire – tout l’héritage empoisonné de soixante-dix ans de pouvoir irresponsable. Une fois ouverte, cette boîte ne se referma jamais.
À bien des égards, Tchernobyl fut la première brèche dans le mur qui finit par s’effondrer quatre ans plus tard.
Car Tchernobyl n’a pas seulement contaminé la terre. Il a contaminé la légitimité du pouvoir soviétique – cette légitimité fragile, construite sur l’obéissance et le mensonge, incapable de survivre au spectacle d’un gouvernement faisant parader ses enfants sous des nuages radioactifs plutôt que d’avouer sa faute. C’est dans cette contamination-là, politique et morale, qu’ont germé les premiers mouvements de masse pour l’indépendance – en Ukraine, et dans d’autres républiques soviétiques.
Et c’est dans ce train qui filait vers l’est, en regardant le visage incrédule d’un jeune soldat soviétique, que j’ai senti pour la première fois que quelque chose d’immense était en train de se fissurer – et que j’ai cessé d’être l’idiot utile que j’étais en train de devenir, pour finalement consacrer ma vie à combattre le mensonge et la désinformation. Partout.
<p>Cet article Les lilas de Kyïv sentaient la fin du monde a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:25
Pierre Raiman
L’économie de la mort est le révélateur du poutinisme, une forme nouvelle de totalitarisme où la terreur est remplacée par le marché.
<p>Cet article Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort a été publié par desk russie.</p>
Nos lecteurs connaissent déjà le travail de Vladislav Inozemtsev sur l’économie de la mort (deathonomics) de la Russie en guerre. Pierre Raiman livre une méditation ample sur ce mécanisme. L’économie de la mort est le révélateur du poutinisme, une forme nouvelle de totalitarisme où la terreur est remplacée par le marché. Mais ce néo-totalitarisme est une impasse, « le poutinisme est piégé – trop engagé pour revenir en arrière, trop épuisé pour aller de l’avant, incapable de changer de moteur. Il ne reste que l’inertie – budgétairement insoutenable, démographiquement suicidaire, mais que personne n’a l’autorité ni l’intérêt d’interrompre. »
L’essentiel, c’est l’État. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple.
Vassili Grossman, Tout passe
Je définis l’économie de la mort comme un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.
Vladislav Inozemtsev, « L’économie de la mort 2.0 »
Dans un chapitre de Tout passe, roman posthume que Vassili Grossman écrit dans les dernières années de sa vie, une femme ukrainienne raconte à un ancien prisonnier du Goulag la famine provoquée par Moscou en 1932-1933. Elle se souvient du blé versé à même le sol faute de silos, pourrissant sous la pluie d’automne, de la poussière qui montait autour des villages à mesure qu’on les vidait. Elle se souvient d’un paysan devenu fou qui criait que le ciel brûlait, que la terre brûlait – et elle précise : le ciel ne brûlait pas, c’était la vie qui brûlait. Puis elle formule, presque en passant : « L’essentiel, c’est l’État. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple13. »
Cette formule arithmétique qui dévoile l’État totalitaire est glaciale. Elle dit que les hommes, par eux-mêmes, ne valent rien – qu’ils ne prennent de valeur qu’adossés à ce qui les précède dans l’écriture du nombre, dont la valeur reste 1, jamais la leur. Elle dit aussi, sans le dire, qu’il s’agit de l’Ukraine au temps du Holodomor. D’abord le blé pour l’État. Les hommes ensuite.
Un siècle plus tard, c’est une autre Ukraine. Un économiste russe exilé, Vladislav Inozemtsev, définit l’économie poutinienne de la guerre comme un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine. Ce n’est pas une image, c’est un calcul : la famille d’un contractuel de 35 ans tué au front reçoit davantage que ce qu’il aurait gagné en trente ans. Entre le chariot qui emporte le blé des villages affamés de 1932 et le virement bancaire qui arrive sur le compte d’une veuve de Bouriatie en 2026, le pouvoir accomplit une opération dont la logique demeure : soustraire aux hommes leur valeur propre pour la verser sur son propre compte. Ce qui a changé, c’est la méthode. Le blé était saisi ; les vies sont désormais achetées. Les paysans ukrainiens de 1932 n’avaient pas consenti à mourir pour Staline ; les soldats contractuels de la Fédération de Russie signent pour Poutine.
À l’automne 2022, confronté à l’échec de son invasion éclair et à l’impopularité de la « mobilisation partielle » décrétée en septembre, le Kremlin invente un marché. Les primes à l’engagement ne sont pas nouvelles, ni les indemnités versées aux familles. Ce qui est nouveau, c’est le calibrage : un État fixe le prix de la mort de ses propres citoyens à un niveau qui excède celui de leur vie civile entière. Plutôt que de contraindre les hommes à partir au front, le régime les achète. Les recrues se voient proposer, à l’automne 2022, une solde mensuelle de 195 000 roubles et une indemnité de décès de 10,5 millions. Dès 2024, sous la pression des pertes et de la concurrence entre régions, les montants sont multipliés : la prime de signature régionale, initialement de quelques centaines de milliers de roubles, passe à 2 à 4 millions selon les territoires ; l’indemnité de décès atteint en moyenne 15,2 millions14. En cumulant la solde, les primes et les compensations, la famille d’un homme de 35 ans tué après un an de combat reçoit environ 14,5 millions de roubles15 – davantage que ce qu’il aurait gagné en travaillant jusqu’à soixante ans. Inozemtsev publie son premier article en juillet 202316. Le concept est traduit en seize langues ; le Wall Street Journal et Fortune s’en emparent.
L’invention est cynique et redoutable – doublement efficace. Les hommes viennent, signent, partent au front, et le flux de remplacement comble, pendant trois années, des pertes qui auraient épuisé une armée de conscrits. En quelques mois, la guerre cesse d’être un problème commun à tous les Russes pour devenir l’affaire d’une fraction de la population. Nombreuse dans les effectifs, elle s’efface de la vie quotidienne à Moscou et Saint-Pétersbourg. Le système ne cache pas qui il recrute : les instructions officielles précisent qu’une « attention particulière doit être accordée aux individus présentant un endettement important, à ceux qui ont été déclarés insolvables, à ceux qui ne perçoivent aucun revenu et ne paient pas d’impôts17 ».
Pendant deux ans et demi, le système fonctionne. Puis, imperceptiblement d’abord, il se grippe.
Le nouvel article d’Inozemtsev, paru le 6 avril 202618, marque un basculement. Le coût d’un soldat au front a été multiplié par quatre en moins de trois ans, mais l’écart entre la solde militaire et le salaire civil s’est réduit – de plus de trois fois à l’automne 2022, il n’est plus que de deux. L’inflation a rongé l’attractivité des compensations tandis que la pénurie de main-d’œuvre, la plus sévère depuis la chute de l’URSS, tire les salaires civils vers le haut. Et, surtout, le vivier s’épuise. Poutine lui-même, recevant des mères de soldats tués laisse échapper la logique du système : leurs fils auraient, dit-il, probablement fini alcooliques ou morts dans un accident19. Il est rare qu’un chef d’État énonce aussi crûment la superfluité des hommes qu’il envoie mourir.
Les chiffres du premier trimestre 2026 confirment le basculement. 90 000 pertes en trois mois ; un record de 35 351 en mars, soit 1 140 par jour. Sur la même période, « seulement » 80 000 recrues. Le solde, pour la première fois, est désormais négatif, l’armée fond. Le système paye de plus en plus cher une ressource qu’il gaspille. Le ministère des Finances débloque les crédits, le ministère de la Défense consomme, les hommes meurent. Le fonctionnaire régional qui fixe les primes ne décide pas de la tactique sur le front. Le commandant qui lance une vague d’assaut ne voit pas le budget. Cette fragmentation de la responsabilité n’est pas un accident : c’est la condition du fonctionnement du système.
Hannah Arendt avait un nom pour ce que les camps nazis et soviétiques produisaient : des êtres humains superflus, dont l’existence était devenue indifférente au système20. Giorgio Agamben, un demi-siècle plus tard, prolonge cette analyse par le concept de « vie nue21 » : une vie réduite à sa dimension biologique, en-deçà du droit et du sacré, que l’on peut supprimer sans crime et qui ne mérite même pas le rite du sacrifice. Chez Arendt et Agamben, c’est l’État qui génère les superflus – par décret, par classification, par le trait de plume qui exclut.
Mais Arendt posait une condition préalable : la destruction du « monde commun » – cet espace où les hommes se révèlent les uns aux autres par la parole et l’action. Le totalitarisme ne commence pas par les camps ; il commence par le rétrécissement de cet espace. La trajectoire russe en porte la trace : assassinat de Politkovskaïa, empoisonnement de Litvinenko, mort en détention de Magnitski, procès de Pussy Riot, assassinat de Nemtsov, dissolution de Memorial, condamnations de Kara-Mourza et Skobov22, empoisonnement puis assassinat de Navalny. Le monde commun n’a pas été anéanti comme sous Staline – il subsiste dans l’exil, dans les interstices numériques, dans le courage de quelques-uns. Mais il a été suffisamment ravagé pour que, lorsque la deathonomics entre en vigueur à l’automne 2022, le marché de la mort ne rencontre pas de résistance organisée.
Ni Arendt ni Agamben n’avaient envisagé que la superfluité puisse être produite par le marché – et que la victime y consente, calcul en main. C’est dans cet espace – entre contrainte et calcul – que s’installe la deathonomics.

Le calcul d’Inozemtsev dit, dans le langage froid de l’économie, ce qu’Arendt formulait dans celui de la philosophie : l’homme envoyé à l’abattoir est superflu. Sa mort produit plus de valeur que sa vie. Le système le convertit en matière première consommable et amortissable.
Mais Arendt pensait une superfluité décrétée d’en haut – classification, décret, exclusion, assignation à une catégorie proscrite. La deathonomics n’a personne à désigner : le Kremlin a ouvert un guichet et la kleptocratie23 avait préparé les hommes. Deux tiers des morts proviennent de localités de moins de 100 000 habitants, zones qui abritent moins de la moitié de la population russe24. Les Bouriates, les Touvains, les Kalmouks sont surreprésentés – des hommes déjà relégués hors du « monde commun » avant que le premier obus ne tombe sur le Donbass. Cette désolation n’est pas un héritage passif : le poutinisme l’a entretenue. L’argent du pétrole, capté par le cercle présidentiel, n’a irrigué que les métropoles ; le reste, maintenu dans le sous-développement, est disponible, prêt à signer. L’économie mafieuse fabrique les conditions de possibilité de l’économie de la mort – c’est le même système, saisi à deux moments de sa logique.
C’est cette Russie-là – celle des zéros, au sens de Grossman – qui fournit le combustible humain de la deathonomics.
Le « contractuel » entre dans un espace qu’Agamben reconnaîtrait : un contrat sans terme, sans mécanisme de sortie et des « liquidations extrajudiciaires » par sa propre armée. Le front est un camp à ciel ouvert où l’on devient un criminel de guerre avant d’être tué sans que cela constitue ni un crime, ni un sacrifice – juste un chiffre. Mais l’homo sacer d’Agamben – le maudit du droit – était saisi par le pouvoir ; le contractuel signe. Son consentement est acheté, non extorqué. C’est ce voile de « liberté » contractuelle qui rend le système plus insidieux que la terreur. Les familles qui reçoivent les indemnités ne protestent pas, elles achètent des voitures, remboursent des crédits, rénovent des maisons. La mort est devenue un mode de vie.
Les grandes fictions habitent souvent les lisières de l’Histoire, qu’elles pressentent. Kazuo Ishiguro, dans Auprès de moi toujours25, a cauchemardé une société qui cultive des êtres pour prélever leurs organes – et les fait consentir, par l’éducation, à leur propre mutilation. Suzanne Collins, dans Hunger Games26, met en scène des districts pauvres livrant chaque année leurs enfants à un spectacle mortel, filmé, sponsorisé, rémunéré. Ces scénarios dystopiques, invraisemblables, sont fondus et accomplis par Poutine. Les Bouriates ne sont pas tirés au sort, ils signent ; on ne les cultive pas dans un pensionnat anglais, ils végètent dans leurs oblasts jusqu’à ce que le guichet ouvre. La fable s’est installée comme programme et le cauchemar comme banalité.
Simone Weil, helléniste, relit l’Iliade à l’été 1940 dans la France de la défaite : le poème antique venait de retrouver son présent. Elle nomme son essai Poème de la Force et écrit : « Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant27. » Intuition profonde sur le vivant : la Force transforme aussi en chose celui qui vit sous sa menace. Inozemtsev prolonge Weil et rejoint Grossman lorsqu’il parle de « la transformation de vies économiquement négligeables en actifs financiers tangibles28 ». Le contractuel est une chose cotée, achetée, consommable avant d’être tué. La chose-marchandise précède la chose-cadavre. Mais là où Weil pensait la Force comme rapport entre deux corps, la deathonomics accomplit le même geste – faire d’un vivant une chose – par l’abstraction du prix : la Force est médiatisée par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché de la chair. Et le fonctionnaire qui fixe les primes, le banquier qui finance les prêts forcés, le commandant qui ordonne l’assaut – chacun traite des chiffres qui ne saignent pas. Personne n’est responsable de la totalité du Mal produit, tous y participent.
La deathonomics n’est pas le poutinisme – elle en est le révélateur, la voie par laquelle le régime a découvert comment militariser l’État tout en endormant la société. En 1944, Hannah Arendt, en pleine élaboration des Origines du totalitarisme29, avait décrit les récits de Kafka comme des plans d’architecte qui mettent à nu la structure du dispositif avant qu’il ne se dresse30. La deathonomics met à nu la structure invisible du poutinisme : un dispositif sans raison énonçable, qui se perpétue. Poutine dirige comme l’empereur kafkaïen de La Muraille de Chine31 : il est le centre visible d’une machine emballée.
Staline lisait les listes de fusillés ; Hitler déplaçait dans son bunker des divisions qui n’existaient plus. La forme stalinienne de la terreur, comme la forme hitlérienne de la guerre totale, ne survécurent pas à leurs auteurs – parce que le centre symbolique et le centre opérationnel coïncidaient en eux. Le poutinisme a peut-être inventé autre chose : une dissociation des deux centres. Poutine est le visage, la deathonomics est la machine et la machine continuerait si le visage venait à s’effacer. Faut-il y voir la forme la plus aboutie du totalitarisme bureaucratique – celle où même le dictateur devient superflu dans son propre dispositif ?
Karl Jaspers avait raison d’écrire que le communisme, le fascisme et le nazisme ne sont pas le totalitarisme mais seulement les formes qu’il a déjà prises32 ; ce qui se joue en Russie depuis 2022 dessine une forme nouvelle – reconnaissable à trois inversions.
La première touche au consentement. Les prisonniers de Chalamov ne choisissaient pas la Kolyma. Le froid, la faim, le travail forcé les saisissaient, les ployaient comme les pins nains – et Chalamov refusait violemment qu’on trouve un sens à cette déchéance33. Le contractuel de 2026, lui, signe.
Le totalitarisme classique privait ses victimes de toute capacité d’agir ; la deathonomics retourne cette capacité contre elles et ajoute une double destruction morale que les camps ne connaissaient pas sous cette forme : le consentement à sa propre chute et la participation aux crimes d’une guerre d’agression. L’homme qui signe ne consent pas seulement à mourir – il consent à tuer et devenir criminel.
La deuxième inversion touche à l’idéologie. Le nazisme et le stalinisme avaient besoin que les masses croient – à la race, à l’Histoire, à la mission. La deathonomics n’a besoin que d’un virement bancaire. Ce qui ne signifie pas que le régime opère dans un vide de sens34. Il recycle les débris d’un imaginaire nauséabond – le culte du 9 mai et le magma mystique et manipulé du Régiment immortel35, le racisme anti-ukrainien qui réduit un peuple à l’insulte d’oukrop36, et cela suffit. La mère de Bouriatie qui perçoit quinze millions de roubles pour la mort de son fils ne les reçoit pas comme un prix, mais comme la reconnaissance d’un sacrifice. Mais la deathonomics n’est pas un système structurant – c’est une drogue, un anesthésiant qui endort au lieu de mobiliser.
Le poutinisme peut-il fanatiser ? À la marge, oui – dans les écoles militarisées, dans la haine méthodiquement cultivée. Mais cette flamme reste superficielle, parce que personne au sommet ne brûle. Le fanatisme, même nourri de mensonge et de Mal – celui d’un Goebbels, d’un Jdanov –, exigeait un foyer intérieur pour entretenir sa combustion. Or aucune foi agissante, aucune mystique ne porte les siloviki – sinon celle qu’ils fabriquent pour les autres. Le poutinisme ne brûle pas : il calcule, achète du consentement, fabrique de l’indifférence, attise de la haine, protège son pouvoir, mais il ne produit pas la flamme sans laquelle il n’y a pas de mobilisation totale.
D’où la troisième inversion. Les totalitarismes du XXe siècle saturaient l’espace public de politique ; le poutinisme le vide. Et la deathonomics est l’instrument de cette indifférence : en transformant la guerre en transaction privée entre l’État et ses déshérités, elle libère la Russie urbaine et solvable du fardeau de penser. Le nazisme triait par la race, le stalinisme par la classe et les ethnies – des catégories intentionnelles dont la terreur tenait à ce qu’on pouvait, du jour au lendemain, être versé parmi les condamnés. La deathonomics trie par le marché, et le marché trie les pauvres. C’est un néo-totalitarisme dont la population intégrée est en apparence préservée – et c’est cela qui entretient la passivité.
Vassili Grossman interrogeait le lien entre progrès et servage en Russie. La deathonomics en est la forme la plus récente : le « progrès », c’est la capacité du Kremlin à poursuivre la guerre sans mobilisation ; le servage des hommes de Bouriatie et d’ailleurs qui meurent en Ukraine pour que Moscou vive en paix. Ils ne sont éliminés ni par l’industrie de la mort nazie ni par l’usure de la Kolyma, mais par les drones et les « assauts de chair à canon » – une destruction aléatoire, gérée comme un flux. Vers quel horizon ? Le Reich de mille ans, la société sans classes avaient la cruauté de promettre un avenir. Le poutinisme ne promet rien. La deathonomics est au service de sa propre continuation – et de rien d’autre.

Si le mécanisme est grippé, le Kremlin peut-il changer de registre ? Remplacer le marché par la terreur, l’indifférence par le fanatisme, la transaction par la mobilisation ? La tentation se lit dans les gestes du régime : la propagande dans les écoles, le programme « Time of Heroes » qui prétend forger une caste de guerriers-citoyens37. Des tentatives de construire par le haut ce que la société ne produit pas d’en bas, qui se heurtent à quatre verrous que le système a lui-même forgés.
Le premier est la chair. Les totalitarismes classiques pouvaient consumer des millions de vies parce que la démographie naturelle et l’expansion impériale comblaient les pertes. La Russie de 2026, au taux de fécondité sous 1,4, perd déjà plusieurs centaines de milliers d’habitants par an, hors guerre. Le poutinisme dévore, en ogre, un capital humain qui ne se reconstitue plus.
Le deuxième est l’argent. La deathonomics coûte cher, mais une mobilisation générale coûterait infiniment plus – salaires, équipements, logistique pour des millions d’hommes. Le système a été conçu pour éviter cette mobilisation, et y recourir serait l’aveu de l’échec de l’édifice. Ce serait aussi rompre le pacte implicite qui fonde la passivité de la Russie urbaine : la guerre est l’affaire des autres, Moscou peut dormir.
Le troisième est le sens. On ne mobilise pas une nation entière pour une cause que le pouvoir lui-même est incapable de formuler. La ligne de front n’a pas beaucoup bougé en quatre ans. Que mettrait-on sur les affiches de mobilisation ?
Le quatrième est le plus ironique : c’est le succès même de la démobilisation. Pendant vingt-cinq ans, le système a enseigné aux Russes l’indifférence politique. Mais la passivité n’est pas un geste qu’on défait. C’est un pli de l’âme que des siècles ont inscrit. L’Empire russe et le Kremlin ont produit une population d’apathiques : il ne peut exiger d’elle de devenir une population de fanatiques.
Le poutinisme est piégé – trop engagé pour revenir en arrière, trop épuisé pour aller de l’avant, incapable de changer de moteur. Il ne reste que l’inertie – budgétairement insoutenable, démographiquement suicidaire, mais que personne n’a l’autorité ni l’intérêt d’interrompre.
Varlam Chalamov avait vu ce que le Goulag faisait des hommes. Des êtres brisés dont la souffrance ne produisait aucun sens38. La deathonomics produira ses propres êtres brisés, mais d’une autre espèce – des centaines de milliers d’hommes qui n’avaient rien ou peu avant de signer, qui ont gagné plus en quelques mois de front qu’en des années de vie civile, et qui reviennent dans des régions incapables de leur offrir quoi que ce soit de comparable. Où va un homme qui a été payé pour tuer, que rien, hors de la guerre, n’emploie et qui ne sait plus vivre ailleurs ? Et lorsqu’il est mutilé ? Le Kremlin sait indemniser une veuve, pas soigner l’âme d’un amputé.
À la fin de 2025, au moins un millier de civils ont été assassinés en Russie par des vétérans revenus du front39. Le Kremlin le sait, et la tentation apparaît de cantonner durablement les troupes dans des villes militaires – non par nécessité opérationnelle, mais parce que la réinsertion est impraticable. Le produit reste toxique, surtout hors du front. Les promesses faites aux soldats deviennent des droits acquis, et les droits acquis des fardeaux budgétaires.
Mais le système laissera aussi derrière lui autre chose : des régions devenues dépendantes de l’argent de la mort. En Transbaïkalie, en Touva, en Iakoutie, les dépôts bancaires ont bondi après les campagnes de recrutement, avant de chuter une fois les fonds dépensés.
Inozemtsev voit s’installer dans la Russie périphérique une culture de la mort commerciale : se faire tuer pour de l’argent et tuer pour en obtenir40. Dans la Kolyma, la mort ne produisait rien. Ici, elle paie et ces transactions créent une dépendance plus profonde. Arrêter la guerre signifierait supprimer le mécanisme de redistribution le plus efficace dont la Russie périphérique ait jamais bénéficié. La guerre est devenue un programme social. Le sevrage serait aussi douloureux que la continuation. La guerre contre l’Ukraine est la première utilisation à grande échelle de la deathonomics ; rien ne garantit qu’elle soit la dernière. Le réseau Wagner en Afrique en était déjà le laboratoire d’une économie de la violence exportée.
L’économie de la mort fonctionne comme une drogue41, à la fois marché de la mort, instrument de guerre et mode de gouvernement dont la trajectoire est en partie prévisible. Elle stimule l’organisme économique qu’elle détruit.
Pourquoi le système a-t-il soutenu la croissance aussi longtemps ? Parce que l’argent de la mort tombe là où il se dépense le plus vite. Primes, soldes, indemnités arrivent chez des familles qui consomment aussitôt. Le flux irrigue les commerces locaux, les marchés des régions déprimées. Inozemtsev observe qu’à l’inverse le rendement des grands projets étatiques s’épuise : quelques avions de ligne produits au lieu des centaines annoncés42, aucun résultat tangible dans l’électronique et une IA à la traîne43. La deathonomics alimente une « croissance sans développement44 ».
C’est un Keynésianisme du sang : une relance par la demande dont le carburant est la mort. Mais le modèle repose sur une hypothèse : que les hommes consumés par le front sont économiquement improductifs et superflus. Tant que le système recrutait parmi les chômeurs, les endettés, les condamnés – les zéros de Grossman –, le calcul tient : leur mort injecte de l’argent sans retirer de capacité productive. Or à mesure que le vivier s’épuise, le recrutement remonte dans les couches actives. Chaque contractuel arraché à une usine, à un chantier ne soustrait plus un zéro – il soustrait une fraction de la capacité réelle. L’argent de sa mort continue d’arriver dans la consommation, mais la production se contracte. Le mécanisme s’inverse : ce qui soutenait la croissance commence à la détruire. C’est le moment où la drogue épuise ses effets mais consomme toujours plus de chair.
Les données du printemps 2026 permettent de dater ce basculement. Quatre-vingt-dix mille pertes en un trimestre. Seize régions augmentent les primes, d’autres réduisent les leurs d’un facteur cinq. La Banque centrale maintient un taux très élevé. Le Fonds souverain se vide. Le cycle continue, et la deathonomics ne prédit pas un effondrement soudain. Elle dessine une dégradation irréversible : le moment où le prix d’un zéro monte au point de menacer l’équilibre du chiffre 1.
Vassili Grossman écrivait que la Russie n’avait jamais su rompre le lien entre le progrès et le servage. La deathonomics est la forme la plus récente de ce lien – la plus sombre peut-être, car elle ne promet même plus le progrès. Elle consomme des vies contre de l’argent, dans un cycle avec une marge de manœuvre plus étroite à chaque tour, qui ne mène nulle part sinon à sa propre reproduction.
Le prix d’un zéro, au printemps 2026, est de 14,5 millions de roubles. Le prix monte. Le vivier se tarit. Et dans les champs d’Ukraine, des hommes meurent chaque jour. Non pour gagner une guerre – mais pour que le mécanisme continue. Un mécanisme qui n’a plus d’autre finalité que de se perpétuer par la guerre.
<p>Cet article Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort a été publié par desk russie.</p>