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31.05.2026 à 21:34

Olga Medvedkova
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Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv : il faut ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.

<p>Cet article « All eyes on Kyiv » ou de la vérité avec Jacques Derrida a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1640 mots)

Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv où, en plus des victimes humaines, ont été endommagés ou entièrement détruits des musées, des théâtres, des commerces et des immeubles d’habitation. Oui, aux côtés de l’autrice, Desk Russie œuvre pour sauver la mémoire, la culture et l’identité de la nation ukrainienne. Ce travail est une tâche ardue : ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.

Dans une conférence donnée en 1997, elle-même issue d’un séminaire dispensé en 1994-1995 consacré à la question du témoignage3, Jacques Derrida, comme cela lui arrivait, a dit quelque chose d’essentiel au détour d’une phrase, quelque chose que nous n’avons peut-être pas vraiment entendu à l’époque, parce que les mœurs étaient douces et nous laissaient tout le loisir de penser les choses à l’endroit et à l’envers, en allant jusqu’aux limites du champ dédié à la pensée. Mais aujourd’hui, l’époque est telle que nous la connaissons, et ce détour d’une phrase derridienne nous est plus qu’indispensable, il est urgent.

Dans cette conférence, Derrida parlait de la reconnaissance par Jacques Chirac, peu après son élection, de la responsabilité, « c’est-à-dire de la culpabilité de l’État français sous l’Occupation, dans la déportation des dizaines de milliers de Juifs, dans l’instauration d’un statut des Juifs et dans nombre d’initiatives qui ne furent pas prises sous la simple contrainte de l’occupant nazi4 ». Cet événement, cette reconnaissance, très importante du point de vue du triomphe de la vérité (six présidents de la République française, poursuit Derrida, n’ont trouvé ni possible, ni opportun, ni nécessaire, ni même juste de publier cette vérité) a immédiatement fait naître une contre-vérité. Le New York Times a publié un article d’un professeur américain, saluant cette action, mais accusant les intellectuels français, y compris Derrida, de ne rien avoir fait avant pour que cette vérité soit dite. Or cela n’était absolument pas vrai.

En concluant une enquête philosophique sur la naissance du mensonge au lendemain de l’éclosion de la vérité, Derrida se demandait : « Réécriture de l’histoire, mensonge, falsification, négation et dénégation, toutes ces questions font signe vers un enjeu si facilement reconnaissable, que je n’ai même pas jugé utile d’y insister. J’évoquerai seulement au voisinage immédiat d’une nouvelle problématique de la vérité d’État, les figures brûlantes du révisionnisme et du négationnisme. Elles se multiplient sans fin ; elles renaissent des cendres mêmes qu’elles voudraient à la fois conjurer et injurier. Comment les combattre, c’est-à-dire d’abord les réfuter, les récuser, les rappeler à la vérité même de leur acharnement négationniste et dénégatif ? Comment prouver en témoignant, si le témoignage reste irréductiblement hétérogène à la preuve ? Quelle est la meilleure réplique, à la fois la plus juste, la plus critique et la plus fiable ? Résistera-t-on à cette perversion en établissant par la loi une vérité d’État ? ou bien au contraire en réengageant interminablement, s’il le faut, comme je le crois, la discussion, le rappel des preuves et des témoignages, le travail et la discipline de la mémoire, la démonstration irrécusable d’une archive ? Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, mais n’est-ce pas à cela qu’on reconnaît une tâche, quelle qu’elle soit5 ? »

J’invite notre lecteur à lire et à relire cette citation, dans laquelle (comme aimait le dire Derrida lui-même) chaque mot compte. Car nous avons ici, me semble-t-il, l’une des plus puissantes leçons que cet immense philosophe nous laisse en héritage et en partage. Comment, se demande-t-il, rester à la fois critique et actif, comment joindre en chacun de nous un penseur intransigeant, souple, non dogmatique, et un acteur, un agaceur, un agitateur ardent. Derrida résout là, d’un seul coup et en toute légèreté, en quelques paroles seulement qui volent tant elles sont rapides, l’une des questions clé de la philosophie depuis Nietzsche, et peut-être même de la philosophie tout court. Suffit-il d’établir la vérité, tout en connaissant non seulement ses limites mais encore sa capacité à faire apparaître son propre contraire ? La réponse de Derrida est aussi évidente qu’originale, et c’est une réponse bouleversante. La vérité en tant que tâche exige un service, un travail interminable, une répétition, un tous-les-jours et même un tous-les-matins, ce par quoi la journée commence. La vérité (tout comme la mémoire) est une discipline, une hygiène, c’est comme se laver les dents, non pas une fois pour toutes, mais tous les matins, et même après chaque repas. Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, avec tout ce que cela comporte de peu remarquable, de discret, d’invisible : une tâche d’entretien.

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Conséquences de l’attaque russe contre Kyïv du 24 mai // Service d’État ukrainien des situations d’urgence

Ainsi, répétons-le encore et encore, face à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine : ceci n’est pas admissible. Cette nuit encore, Kyïv a été bombardé. Ceci n’est pas supportable, pour nous tous. Combien de morts ? demande un journaliste. Ah oui, seulement trois. Les cinquante autres sont des blessés. Pourquoi dit-on toujours « combien » ? Pourquoi cite-t-on encore des chiffres ? Je ne suis pas d’accord. Je proteste. Qui sont ces gens, ces morts, ces civils, morts sous les bombes russes la nuit du 25 mai 2026 ? Quand est-ce qu’on verra leurs visages ? Hommes ou femmes, enfants, vieillards ? Comment s’appellent-ils ? Quel âge ont-ils ? Et les blessés : blessés où, quand, comment, défigurés, mutilés, comment s’appellent-ils ? Prononcer leurs noms, montrer leurs visages, prendrait trop de temps ? On le fera après ? C’est plus facile, plus rapide de dire combien. Le combien s’oublie plus facilement. C’est une abstraction.

Et puis, il y a quelque chose de gênant, de nouveau dans tout cela, vous dira-t-on peut-être : les Ukrainiens maintenant bombardent aussi les Russes. Il y a aussi des morts et des blessés, combien ? C’est maintenant comme plus juste, plus équilibré : les civils, les innocents sont morts et blessés des deux côtés.

Mais non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Répétons-le, continuons à le dire, recommençons tous les matins, comme pour la première fois : tous les morts et les blessés civils, chaque personne ukrainienne ou russe, morte dans cette guerre, est morte de la faute de ceux qui ont commencé cette guerre. De la faute de l’envahisseur, appelez-le Poutine, l’armée russe, la Russie ou les Russes, peu importe. C’est l’agresseur, celui qui, le 24 février 2022, a franchi les frontières d’un pays indépendant voisin, qui est coupable de tous ces morts et de tous ces blessés civils et qui portera la responsabilité de chaque mort et de chaque blessé, de chaque victime, ukrainienne ou russe. Répétons-le encore et encore, oui, encore et encore.

<p>Cet article « All eyes on Kyiv » ou de la vérité avec Jacques Derrida a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:34

Jade McGlynn
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Narva sera-t-elle la prochaine cible ? Pour la chercheuse britannique, la question est mal posée. Le véritable problème : l’Europe est-elle prête à la guerre qui vient ?

<p>Cet article Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens  a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2705 mots)

Narva sera-t-elle la prochaine cible de la Russie ? Pour la chercheuse britannique, la question est mal posée. Le véritable problème est : l’Europe est-elle prête à la guerre qui vient ? La Russie est en train de reconstituer sa capacité offensive sur son front occidental et l’Europe tarde à s’y préparer, en particulier pour faire face à la guerre des drones. Ce n’est pas une affaire de matériel, mais d’« architecture procédurale ». Les institutions militaires européennes sont encore organisées autour de l’idée que l’incertitude doit être levée avant d’agir.

Hogland n’a jamais appartenu à qui que ce soit pendant longtemps. L’île se trouve dans la partie orientale du golfe de Finlande, à 35 kilomètres de la côte finlandaise et à 180 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Elle est petite, boisée, et stratégiquement peu pratique pour quiconque ne la détient pas. Elle a été suédoise, finlandaise, russe, puis brièvement britannique, lorsque quatre navires de la Royal Navy ont neutralisé ses batteries russes pendant la guerre de Crimée avant de rejoindre la flotte anglo-française en route vers Sveaborg. Pierre le Grand y a construit son premier phare en 1723.

La bataille de Hogland s’est déroulée dans ses eaux en 1788, alors que les flottes russe et suédoise se disputaient la domination des approches de la Baltique. Elle a changé de mains à nouveau après l’indépendance de la Finlande, puis une nouvelle fois après la Seconde Guerre mondiale. Depuis lors, elle a appartenu à l’Union soviétique, puis à la Russie. L’histoire y revenait sans cesse, car sa géographie ne cessait de la rendre importante.

En 2014, la Russie a commencé à construire une station radar sur Hogland ainsi que des héliports. Les exercices des parachutistes et des forces spéciales se sont multipliés dans la région. Plus récemment, certains signes indiquent que les Russes posent un câble à fibre optique reliant Vyborg à l’île, connectant ainsi un nœud avancé militarisé au continent, grâce à une infrastructure de communication renforcée et résistante au brouillage.

En décembre 2025, la Russie a officiellement transformé sa 336e brigade d’infanterie navale, basée à Baltiïsk dans la région de Kaliningrad, en une division à part entière, la neuvième nouvelle division de manœuvre qu’elle a formée depuis 2022. Le district militaire de Leningrad a été reconstitué, officiellement en réponse à l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN.

Le débat que les activités russes devraient susciter porte sur la signification de cette trajectoire et sur la capacité réelle de l’Europe à y répondre. Le débat que nous menons à la place porte sur la question de savoir si Narva est la prochaine cible.

Je l’admets, j’ai un intérêt personnel dans cette affaire. J’aime beaucoup Narva, sa Maison de la culture abandonnée, les magnifiques vues sur la mer au nord, et même sa rangée familière (pour moi) d’immeubles d’appartements de type « khrouchtchevka ». Mais « Narva est-elle la prochaine ? » n’est pas la bonne question, et le fait qu’elle domine tant les commentaires en dit long sur la façon dont les gens, même lorsqu’ils tentent d’aborder un risque potentiel, essaient toujours d’esquiver le problème de fond.

Il y a douze ans, ce n’était que la Crimée. Puis ce n’était que le Donbass. Puis ce n’était que l’Ukraine, pas tout à fait la vraie Europe, pas tout à fait nous, une menace toujours suffisamment petite pour être celle de quelqu’un d’autre. Narva est la dernière version de cette habitude. Que Narva soit ou non la prochaine étape importe bien moins que le schéma, qui est cohérent et observable : la Russie reconstitue sa capacité offensive sur son flanc occidental, et la capacité de l’Europe à répondre à l’environnement que cette guerre a déjà créé est, en théorie, adéquate, mais en pratique, elle ne l’est pas.

Il y a deux semaines, j’étais à Londres pour une série de petites discussions à huis clos avec des hauts responsables militaires occidentaux. L’une d’elles m’a donné un réel espoir, même si cela semblait trop lent. Les autres m’ont laissée au bord des larmes de frustration. Il y a quelque chose de particulièrement exaspérant à entendre des militaires britanniques expliquer, avec une autorité sereine, pourquoi ils ne peuvent en aucun cas faire ceci ou cela, alors que l’Ukraine le fait. L’Ukraine le fait sans être une grande économie, sans capacité nucléaire, sans le rempart géographique que constitue le fait d’être une île.

Cette réticence n’est pas entièrement cynique. La plupart des personnes qui prennent ces décisions, militaires et civiles, n’ont pas une vision claire de notre vulnérabilité réelle. Si la guerre des drones s’étendait demain au territoire européen, avec le type de pression persistante et peu coûteuse sous laquelle l’Ukraine vit depuis trois ans, la plupart des pays européens ne pourraient pas réagir de manière cohérente. Les systèmes ne sont pas en place. Les protocoles n’existent pas. Les réflexes collectifs entraînés font défaut.

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Ruines du Palais de la culture de Vassili Guerassimov à Narva. Photo : Jade McGlynn.

Nous avons vu tout cela avec l’attaque de Galați et certains des étranges mécanismes de défense psychologique qui ont tenté d’imputer la responsabilité du drone russe ayant frappé un immeuble d’habitation roumain à des brouilleurs ukrainiens. Je suppose que si ce sont des brouilleurs ukrainiens, il est possible de discuter avec les Ukrainiens, d’utiliser des moyens de pression, etc. C’est bien moins effrayant que d’affronter la réalité selon laquelle la Russie attaque l’Ukraine et est très intéressée de voir jusqu’où elle peut aller dans le reste de l’Europe également. C’est un raisonnement à la Trump : blâmer la personne que l’on peut (ou que l’on espère) intimider plutôt que celle qui est réellement responsable.

Des commentateurs ukrainiens ont laissé entendre que l’une des raisons pour lesquelles les Roumains n’ont pas pu intercepter le drone en approche était que certaines terres sont privées et qu’aucune autorisation n’avait été accordée pour des activités militaires dans cet espace aérien. Les réglementations en temps de paix se heurtent aux Shaheds, et les Shaheds l’emportent. Et ce ne sont là que des cas isolés. Et s’il y avait 50 drones ? Ou 950 ?

Lors de mes réunions à Londres, il est apparu très clairement que l’architecture procédurale de base permettant de décider qui s’occupe de quel drone, à quelle vitesse et sous quelle autorité, n’a pas été mise en place au sein des armées alliées. La technologie est largement disponible. Le savoir-faire nécessaire pour l’utiliser sous pression, réparti entre des unités qui l’ont pratiqué jusqu’à ce qu’il devienne automatique, ne l’est pas.

Ce schéma se retrouve partout en Europe. L’obstacle n’est pas l’argent, ni même, dans une certaine mesure, la volonté politique au sens strict. C’est l’impuissance acquise d’institutions qui n’ont pas eu à se battre pour leur survie depuis très longtemps, combinée à une incapacité réelle à saisir à quel point nous sommes déjà à la traîne.

Soumise à une pression sélective létale, l’Ukraine a dû construire ce que l’on pourrait appeler une infrastructure épistémique pour la guerre moderne : l’architecture cognitive collective qui permet aux unités d’opérer dans un espace de combat entièrement surveillé et disputé. Le drone en est la partie la plus visible et attire donc la plupart des regards. Mais le drone n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est tout ce qui s’est développé autour de lui. Qui ordonne quelle interception ? Comment le pouvoir de décision se déplace-t-il lorsque le tableau des menaces change en quelques minutes ? À quoi ressemble la gestion des signatures au niveau d’un soldat individuel ? Comment une unité analyse l’espace aérien et décide collectivement, rapidement, s’il faut se déplacer ou rester immobile ? Comment la cohérence opérationnelle est maintenue alors que chaque action est visible et que la marge d’hésitation est nulle ?

Rien de tout cela ne peut être fabriqué à l’aide d’une arme miracle. Cela se trouve dans les personnes qui ont survécu en l’apprenant et dans les unités qui ont développé les bons réflexes au contact de la menace réelle. Cela se construit principalement de bas en haut, à travers des formations de volontaires soumises à une véritable pression de sélection. Les groupes qui ont développé une mauvaise cognition collective pour cet environnement ont échoué. Ceux qui ont développé une bonne cognition collective ont survécu, attiré de meilleurs éléments et évolué plus rapidement. La logique organisationnelle horizontale, décentralisée et rapide qui en a résulté n’a pas été conçue. Elle a été sélectionnée, au sens le plus littéral du terme.

Les institutions de défense européennes ont observé ce phénomène. Elles ont souvent assisté à des briefings, commandé des rapports, visité des unités ukrainiennes, puis sont rentrées chez elles pour annoncer des plans d’approvisionnement et des réévaluations des capacités qui, en théorie, donneront des résultats vers la fin de la décennie. Certaines des personnes qui donnent ces briefings savent exactement ce qui manque. Certaines de celles qui les reçoivent le savent aussi. Ce qui s’ensuit est une mise en scène de l’apprentissage plutôt que l’apprentissage lui-même, car les incitations institutionnelles pointent ailleurs. Des cycles d’acquisition longs, des plateformes haut de gamme, des relations entre les ministères et les grands contractants  politiquement durables, quelle que soit leur pertinence sur le champ de bataille : voilà ce sur quoi reposent les bureaucraties de défense européennes. Un Leopard ou un F-35 est perçu comme une dépense de défense sérieuse lors d’un débat parlementaire. L’investissement dans les capacités distribuées, rapides, peu coûteuses et itératives que cette guerre a démontrées comme décisives est plus difficile à présenter sur une diapositive et sert moins d’intérêts institutionnels.

Le problème culturel va plus loin que les marchés publics. Les institutions militaires européennes sont encore organisées, dans leur essence même, autour de l’idée que l’incertitude doit être levée avant d’agir. La culture tactique ukrainienne a été contrainte d’adopter l’approche inverse. Les décisions sont prises rapidement, sur la base d’informations incomplètes, car attendre que la situation soit claire est en soi une forme de défaite. Cette adaptation ne peut pas être acquise par la formation dans un environnement d’exercice. La structure des conséquences est différente. Les gens sont plus attentifs lorsque l’inattention peut leur coûter la vie. Le savoir réside autant dans le corps que dans l’esprit, et il s’accumule au contact de la réalité.

La manière la plus directe de commencer à combler ce fossé serait d’intégrer un grand nombre de militaires européens dans les unités ukrainiennes en tant que participants plutôt qu’en tant qu’observateurs, et de ramener ce savoir pour le diffuser au sein des institutions par l’intermédiaire de personnes dont l’intuition a été recalibrée par la guerre réelle. Aucune personnalité occupant un poste officiel ne le dira en public. Les raisons politiques ne sont pas anodines. Mais le coût de l’inaction est réel et s’alourdit chaque mois.

La Russie reconstitue sa capacité offensive sur son flanc occidental. Elle renforce ses infrastructures avancées, étend ses forces terrestres de la Flotte de la Baltique et met en place l’architecture de communication nécessaire à des opérations soutenues dans le corridor du golfe de Finlande. Le rythme est freiné par l’Ukraine, ce qui signifie qu’il reste du temps. La trajectoire est sans ambiguïté.

L’Europe se réarme. Elle dépense davantage, atteint ses objectifs, annonce ses engagements. Elle se réarme également pour une version de la guerre qui n’existe plus tout à fait, selon des délais d’approvisionnement trop lents par rapport au rythme auquel ce conflit évolue, et sans l’infrastructure épistémique que les combats dans cet environnement exigent réellement. Le fossé est institutionnel, culturel et cognitif, et il ne se comble pas à la vitesse requise.

L’habitude de l’endiguement en série – « ce n’est que la Crimée », « ce n’est que le Donbass », « ce n’est que l’Ukraine », « ce n’est que Narva » – n’a jamais été une analyse. Cela a été une permission. Une permission de traiter le problème comme s’il était circonscrit, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre, comme s’il n’était pas assez réel pour nécessiter de se réveiller. Cette permission a expiré, il y a des années. Hogland, dans le golfe de Finlande, dispose d’une station radar, d’héliports et peut-être bientôt d’un nouveau câble à fibre optique reliant le continent. Il est grand temps que l’Europe sorte du lit et ouvre les rideaux. Nous sommes déjà en retard pour nous y mettre.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire la version originale

<p>Cet article Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens  a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:33

Jean-Sylvestre Mongrenier
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L'Ukraine est devenue un acteur géostratégique de plein exercice, ce que l'Occident tarde à réaliser.

<p>Cet article Les frappes ukrainiennes dans la profondeur stratégique de la Russie : l’extension du domaine du conflit a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3016 mots)

La chose est désormais usuelle : des drones ukrainiens de longue portée frappent des terminaux pétro-gaziers et des raffineries sur les façades maritimes russes, en mer Baltique et en mer Noire, ou encore dans la région de l’Oural. Moscou est aussi à la portée des coups ukrainiens. L’Ukraine dispose donc d’une capacité de frappe dans la profondeur stratégique du territoire russe. Mieux, elle est devenue un acteur géostratégique de plein exercice, ce que l’Occident tarde à réaliser.

Assurément, les frappes en profondeur des dronistes ukrainiens ces dernières semaines modifient la donne stratégique : jusqu’à 1 500 voire 2 000 kilomètres de portée, dans le « grand arrière » des lignes russes, bien au-delà donc du « second échelon » (états-majors, artillerie, dépôts de munitions, stocks d’essence, etc.). Exceptionnellement touchée par des engins ukrainiens jusqu’alors, la capitale de la Russie n’est pas épargnée. De surcroît, il s’agit de frappes répétées, non pas d’un coup d’éclat, c’est-à-dire d’une performance militaire destinée à impressionner ou sauver la face.

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Volodymyr Zelensky et Friedrich Merz découvrent un drone développé conjointement par des entreprises ukrainiennes et allemandes. Berlin, le 14 avril 2026 // president.gov.ua

La capacité à escalader

Qu’il semble loin le temps où les capitales occidentales s’interrogeaient sur la décision de livrer ou non des missiles de croisières franco-britanniques (Scalp/Storm Shadow) ou des Taurus allemands (jamais livrés in fine), dont la portée théorique plafonnait à 500 kilomètres (un peu moins pour les Scalp/Storm Shadow, un peu plus pour les Taurus). Ou encore les zones d’ombre sur les performances des Himars, certes efficaces mais volontairement « bridés » par les Américains afin de contrôler soigneusement l’ascension aux extrêmes.

La paix globale, laissait-on penser dans les capitales occidentales, exigeait qu’on laisse à Vladimir Poutine l’exclusivité de l’escalade ; cette vilénie était présentée comme relevant d’une haute stratégie censée offrir au maître du Kremlin une « porte de sortie ». Désormais, la Russie ne dispose plus d’un avantage unilatéral dans le domaine des frappes à longue portée : l’Ukraine mène avec régularité des actions militaires au-delà du champ de bataille et du théâtre des opérations. Les unités de drones déploient leurs effets aux niveaux tactique et opératif, mais aussi sur un plan stratégique, concourant plus directement à l’ « état final recherché » (les buts de guerre). C’est pourquoi Vladimir Poutine, en lançant un missile Orechnik à double capacité (classique et nucléaire), le 24 mai dernier, agite une fois de plus la menace nucléaire (voir aussi les exercices militaro-nucléaires organisés au Bélarus, du 19 au 21 mai).

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Dans une usine ukrainienne de fabrication de drones // UNITED24, capture d’écran

Contrairement à ce qui était redouté, ces frappes ukrainiennes à longue distance, nouvelles quant à leur ampleur et à leur régularité, empêchent la Russie de pleinement bénéficier de la hausse des cours du pétrole provoquée par la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz. Selon les estimations les plus courantes, environ deux cinquièmes des capacités d’exportation pétrogazières russes seraient neutralisés (ports et terminaux, raffineries), temporairement hors d’état de fonctionner. Bien sûr, il faudra réitérer ces frappes pour maintenir la pression sur le système énergétique russe.

De ce fait, la hausse des cours du baril de pétrole et l’allègement des sanctions américaines portant sur les cargaisons de la « flotte fantôme » russe sont compensés par la baisse des volumes russes livrés aux importateurs : les revenus du pétrole et du gaz ne permettront pas d’éviter la stagflation (le taux directeur de la banque centrale russe, plus de 14 %, donne idée du niveau réel de l’inflation), voire de la récession. Qui plus est, la population russe voit et subit désormais les effets de la guerre : images des dommages causés, montée du prix de l’essence, coupures d’Internet, célébration « au rabais » du 9 mai 1945, pression accrue sur les jeunes gens pour recruter des soldats (dans les universités notamment). À Moscou, il est à nouveau question d’une mobilisation de masse (The Moscow Times, 25 mai 2026).

Cela ne suffira pas à retourner l’opinion publique russe mais pourrait calmer les ardeurs et faire apparaître des fissures. « C’est déjà ça », comme dit la chanson. Souvenons-nous des mines faussement contrites de « crypto-russes » qui, dans les médias, au début 2025, nous annonçaient l’inévitable reddition de l’Ukraine. Pris en étau entre la pression militaire russe et la diplomatie coercitive de Donald Trump, Volodymyr Zelensky devait se résoudre à l’inéluctable et même chercher un point de chute ailleurs dans le monde, loin de l’ire poutinienne. « Nous vous l’avions bien dit », répétaient-ils. Un an et demi plus tard, l’Ukraine tient bon et ses armées reprennent l’initiative.

Faut-il parler d’un « tournant stratégique », voire d’un « renversement de la marée » ? (pour emprunter une expression de Churchill). Ne nous précipitons pas. Les offensives russes se perpétuent, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, persiste dans ses déclarations maximalistes, le régime vit par et pour la guerre. Sergueï Lavrov menace de détruire Kyïv. Si l’on replace ce conflit dans la conjoncture géopolitique planétaire et la corrélation mondiale des forces, les événements semblent aller dans le sens d’un resserrement des alliances entre la Chine populaire, l’Iran islamique et la Russie, tous confortés par le cours des choses dans l’idée que le déclin de l’Occident serait inéluctable, que leur heure aurait sonné ( « This is our time ! »).

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Kraï de Perm. De la fumée s’élève au-dessus de la station de pompage « Perm » après plusieurs frappes de drones, fin avril 2026 // Chaîne Telegram supernova_plus

Leçon de choses

De fait, l’impéritie de l’administration aux commandes à Washington, l’impasse stratégique dans le golfe Arabo-Persique (l’arrêt précoce des bombardements a brisé le momentum américain), le dégarnissement du front Asie-Pacifique, ou encore la crise transatlantique provoquée par Donald Trump et les doutes consécutifs sur l’avenir de l’OTAN sont autant de raisons d’espérer pour Moscou, Pékin, Téhéran et Pyongyang. D’une façon générale, l’ébranlement en profondeur des alliances des États-Unis dans le monde (leur avantage comparatif jusqu’alors) bénéficie au camp révisionniste. Ses dirigeants ne se trompent pas sur la polarité stratégique Orient/Occident. Ils cherchent à diviser l’Occident pour l’affaiblir plus encore, en jouant les États-Unis contre l’Europe ou inversement. La manœuvre est grossière mais efficace car on s’y prête volontiers en Europe comme en Amérique (les mœurs de la société du spectacle ne facilitent pas non plus la diplomatie transatlantique).

À l’évidence, il ne faut décidément pas réduire la situation stratégique d’ensemble à un affrontement russo-ukrainien, l’échelon géopolitique mondial devant être pleinement intégré. Dès avant la guerre en Ukraine, qui commence en 2014, Vladimir Poutine avait développé une « pensée-monde » sur l’avenir du système international et la corrélation des forces, qui n’est malheureusement pas remise en cause ; elle est même confortée. Dans cette vision du monde, la guerre en Ukraine n’est qu’un champ de bataille dans un conflit beaucoup plus large et multidimensionnel : une sorte de guerre hégémonique globale, soit un conflit mondial qui se déroulerait « par morceaux », sur plusieurs plans stratégiques et théâtres géopolitiques. Le golfe Arabo-Persique ainsi que Taïwan et la Méditerranée asiatique constituent d’autres lieux et espaces où la résolution américaine et l’unité occidentale sont mises à l’épreuve.

Enfin, souvenons-nous que l’historiographe-propagandiste Vladimir Medinski (l’épigone de Jdanov), lors d’une rencontre avec une délégation diplomatique ukrainienne, avait convoqué la mémoire de la Grande Guerre du Nord (1700-1721) : in fine, l’Empire russe avait vaincu la Suède et s’était emparé de la façade baltique. La mention de ce fait historique n’était pas forfanterie ou simple outil dans la guerre psychologique mais le sûr indicateur de la mentalité et de l’état d’esprit des hommes qui dirigent la Russie. Nous en revenons au fait que le régime russe est structuré et adapté dans la perspective d’une guerre permanente, le « bel aujourd’hui » du Kremlin et des siloviki.

Au vrai, il s’agit là d’une ancienne vérité en regard de la morphogenèse des États dans l’histoire moderne de l’Occident : « L’État fait la guerre et la guerre fait l’État » (Charles Tilly). Mais cette vérité est oubliée par la post-modernité occidentale dont les tenants prétendaient introduire l’humanité dans un monde post-politique, les uns par économisme, les autres par humanitarisme. Sur ce point, il n’est pas bon signe de voir resurgir le discours d’une « Europe rêvée » dont le moralisme, le juridisme et la prévisibilité seraient soit-disant autant d’atouts en regard de l’hubris américaine. Cette rhétorique usée n’aura jamais servi qu’à justifier le désarmement des pays européens et à sublimer leur impuissance collective. Faudrait-il persister dans cette direction ?

Aussi l’expression de « tournant stratégique » ne doit-elle pas laisser penser que l’Ukraine serait dans la dernière ligne droite, avec à l’horizon un cessez-le-feu à brève échéance. Il importe de faire sienne l’idée d’une longue guerre, dont les formes et l’intensité peuvent varier, mais qui exprime la réalité des relations entre la Russie et l’Occident, avec l’Europe instituée (l’Union européenne) aux premières loges. Selon la logique paradoxale de la stratégie, c’est en raisonnant de cette manière, et en envisageant les conséquences de cette prospective (budgets militaires, coopérations militaro-industrielles, européanisation de l’OTAN, intégration de l’Ukraine à la défense de l’Europe, etc.) que l’on peut espérer voir la fin de cette guerre et la conclusion d’une paix favorable à l’Ukraine, à l’Europe et à l’Occident global. Une telle perspective requiert une haute conscience du « moment épochal » que nous vivons.

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« Calendrier de l’Avent » des raffineries russes : infographie recensant les frappes de drones ukrainiens contre des infrastructures pétrolières et énergétiques russes au cours du mois de mai 2026 // Compte X des Forces armées ukrainiennes

En guise de conclusion

Pour en revenir aux frappes stratégiques ukrainiennes, il appert que l’Ukraine n’est décidément pas une sorte de force par procuration de l’OTAN (leitmotiv de la propagande russe), mais un acteur géostratégique de plein exercice, capable de mener sa propre guerre (le gouvernement ukrainien n’est plus « bridé ») et d’user de sa force militaire pour élargir son front diplomatique, dans le golfe Arabo-Persique, au Caucase, en Asie centrale demain peut-être. Les dépendances à l’égard des États-Unis sont beaucoup moins importantes qu’il y a encore une année et l’Ukraine pourrait, si besoin est, étendre le domaine du conflit, ouvert ou couvert.

C’est là une leçon de choses sur l’action politico-stratégique qui vaut bien des discours empreints de constructivisme quant à l’ « autonomie stratégique » européenne (la méthode plutôt que le discours de la méthode). L’Ukraine se métamorphose et ceux qui prétendaient lui dicter les termes d’une future paix en sont pour leurs frais. Le réalisme de boutiquier des « conseilleurs » aura réduit leur pouvoir effectif de commandement et d’influence sur le cours de la guerre. De part et d’autre de l’Atlantique Nord, il doit être compris qu’il n’y aura pas de redistribution des responsabilités et de partage du fardeau sans participation active de l’Ukraine, première ligne de défense de l’Occident face à la Grande Eurasie sino-russe.

<p>Cet article Les frappes ukrainiennes dans la profondeur stratégique de la Russie : l’extension du domaine du conflit a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:33

Jean-François Bouthors
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Il faut considérer la prochaine élection présidentielle en France comme l’un des champs de bataille entre les tenants de la logique de la force et les défenseurs de la démocratie.

<p>Cet article Tirer les leçons politiques des guerres en cours a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4407 mots)

Les guerres en cours montrent que la logique de la force et de la puissance mène au désastre et que leurs tenants sont dans l’impasse. Il faut donc considérer la prochaine élection présidentielle en France comme l’un des champs de bataille entre les tenants de la logique de la force et les défenseurs de la démocratie. Et l’un des critères pour notre choix doit être la position du candidat sur les dossiers de la guerre en Ukraine et de sa demande d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN.

Près de 90 jours de guerre en Iran (plus 12 en juin 2025)6, plus de 960 jours de guerre tous théâtres de conflits confondus – Gaza, Cisjordanie, Liban – depuis les massacres commis le 7 octobre 2023 par le Hamas, plus de 1 550 jours de guerre entre l’Ukraine et la Russie depuis le début de ladite Opération militaire spéciale décidée par Poutine depuis le 24 février 2022. À un an de l’élection présidentielle française, qui sera un scrutin important non seulement pour l’avenir de la France, mais aussi pour le devenir de l’Union européenne, quelles leçons peut-on tirer de ce tissu de conflits qui sont chacun singuliers, mais dont les acteurs s’entrecroisent et interagissent selon des modalités complexes  ?

Nous ne sommes pas à proprement parler dans une troisième guerre mondiale dans laquelle deux camps bien identifiés s’affrontent, comme dans les guerres de 1914-1918 ou de 1939-1945. Pourtant, le champ de résonances de ces affrontements est incontestablement planétaire, et ils s’inscrivent évidemment dans la mondialisation des échanges commerciaux, des activités économiques et des réseaux de communication. Cette mondialisation n’est certes plus « heureuse » comme on avait pu l’espérer au sortir de la guerre froide, mais elle n’a pas reculé. Bien au contraire, elle ne fait que s’intensifier, malgré les réflexes protectionnistes et nationalistes qu’elle suscite. Cela explique d’ailleurs le caractère hybride de ces conflits qui sont suivis « en direct » par les chaînes d’information en continu, en émission spéciale permanente. C’est précisément cette mondialisation qui explique les effets en cascade des conflits en cours et l’impression très partagée que le monde n’a jamais été aussi mal. Mais comme pour la météo, il faut distinguer entre la « température ressentie » et la « température réelle » et se rappeler que dans le passé, à une époque pas si lointaine où Internet n’existait pas, nous ne disposions pas d’une vision aussi large et aussi immédiate de la conflictualité du monde et de ses drames qui, par moments, n’étaient pas moindres.

La logique de la force dans l’impasse

Tempérer cette impression d’un monde qui serait au plus mal ne doit cependant pas nous faire relativiser les souffrances des populations engagées et victimes de ces conflits, en Ukraine, en Russie, en Israël, dans les territoires palestiniens, au Liban, en Iran et dans les pays du Golfe. Il faut résolument œuvrer à mettre fin à ces guerres. Cela suppose de mettre en échec les logiques de puissance, de domination, de prédation de ceux qui les poursuivent et donc de s’en donner les moyens non seulement militaires, mais aussi politiques et diplomatiques. Cela exige d’entrer dans d’autres perspectives que celles choisies par ceux qui ont décidé d’imposer leur point de vue de manière brutale. Cela ne signifie pas renoncer à la force, car les peuples ont le droit et le devoir de se défendre lorsqu’ils sont agressés, mais savoir l’encadrer pour ne pas finir par être asservi à elle. Cela demande également de tisser des réseaux d’alliances plus larges pour isoler les prédateurs, qu’il s’agisse d’États ou d’acteurs économiques et technologiques qui pensent, comme Elon Musk, pouvoir dicter leur loi en s’affranchissant de toutes contraintes en raison de leur poids financier et de situations de quasi-monopole, profitant souvent de la démission ou de la déliquescence du politique.

Force est de constater que ceux qui ont choisi, dans le champ géopolitique, la force et la brutalité sont aujourd’hui dans l’impasse, même s’ils exercent encore le pouvoir – mais pour combien de temps  ? –, chacun dans leur pays ou dans leur zone d’influence. Ils n’ont pas gagné, quoi qu’ils prétendent. Aucun d’eux. S’ils règnent encore, c’est au milieu de champs de ruines, non seulement des ruines physiques, mais des ruines politiques et symboliques. En effet, ils ne détruisent pas seulement ceux qu’ils désignent comme leur ennemi, mais ils sapent les fondements de leur propre régime politique, ils dégradent l’image et la crédibilité de leurs pays, de leur nation. Ils en fragilisent et abîment l’avenir même, alors qu’ils prétendent agir les uns et les autres contre une « menace existentielle ».

Invoquer une menace existentielle, comme l’ont fait Poutine, Netanyahou, le régime iranien et, de manière indirecte, Trump, dans sa posture de « sauveur » du monde en quête d’un Prix Nobel de la paix, vise en réalité à prévenir toute critique des méthodes employées. Cela revient à affirmer : « Puisque je défends mon existence, je ne m’interdis rien. » L’enjeu de la survie serait la fin qui justifierait tous les moyens. Ce faisant, on ferme toute discussion sur les voies qu’il faudrait explorer pour construire un avenir vivable, pour panser les maux, pour surmonter les différends, pour soigner les défiances, pour apaiser les haines. On s’aveugle soi-même, on s’enferme dans des visions obsidionales, paranoïaques, mégalomaniaques…

Ce que prétendaient défendre, sauver, ou magnifier les tenants de la pure logique de puissance – version militaro-technologico-financière d’un nihilisme nietzschéen mêlé de darwinisme social, qui réduit le sens de l’existence à l’accroissement de la richesse et à la détention des outils de la force – est durablement abîmé et sali. Les mensonges et les crimes dont ils se sont rendus coupables, nous les voyons tous. Des choix politiques – car faire la guerre en est un – guidés par la peur, la cupidité, la mégalomanie, la haine, le mépris, mais aussi le court-termisme, l’impatience, la volonté d’impressionner ou de marquer l’histoire de sa lourde patte conduisent à l’impasse. Qui peut dire aujourd’hui que la cause palestinienne, la sauvegarde d’Israël, la grandeur de l’Amérique, le rayonnement de l’Iran et le sort de la Russie s’en portent mieux  ? Les dégâts sont majeurs pour les uns et les autres. Les conséquences, pour les peuples concernés, s’en feront sentir très longtemps et le monde entier en est lourdement affecté, avec une menace majeure d’effondrement de l’économie mondiale.

Les dégâts sont donc là, parfaitement visibles. Les tenants de la pure logique de la force ont devant eux une impasse dont ils ne savent pas sortir. Mais la crise n’est pas arrivée à son terme : ils conservent tous, à des degrés divers, de sérieuses capacités de nuisance. Et il y a au moins une puissance qui s’en frotte les mains. À Pékin, Xi Jinping se réjouit de voir tous ces va-t-en-guerre tirer les marrons du feu pour son pays. Ses rivaux s’affaiblissent sans qu’il ait besoin de faire autre chose que de donner à Moscou et Téhéran de quoi durer dans la guerre… Néanmoins, « l’Empire du Milieu » est fragile : malgré ses succès technologiques et de vrais moyens de pression ou de représailles économiques indéniables sur des produits sensibles, son économie reste son talon d’Achille, et la course qu’elle a engagée pour contourner, par les robots, l’effondrement démographique qui se rapproche pour elle à grande vitesse est loin d’être gagnée. La domination chinoise n’est pas inéluctable et les leçons militaires des guerres en Ukraine et en Iran sont certainement méditées à Pékin pour peser l’hypothèse de passer un jour des gesticulations militaires adressées à Taïwan à une opération guerrière effective pour tenter de soumettre l’île par la force. Il ne faut donc à la fois ni négliger le poids qu’a pris la Chine dans la cacophonie actuelle du concert international ni la surestimer.

Ce que ces guerres ont aussi révélé, c’est à quel point leur spectacularisation était devenue une arme de combat. Restriction des accès au théâtre des opérations, production de narratifs, distillations calculées de l’information et de la désinformation, captation de l’attention, brouillage de la perception de la réalité par le mensonge délibéré et la manipulation des émotions… Tout cela et bien d’autres choses visent à tout ramener au court terme, à la logique de la force, au discours de la puissance, et à distraire de la complexité du réel, de sa (ou ses) temporalité(s) véritable(s). Il s’agit de tenir les opinions, comme les acteurs adverses, dans une nasse aussi aveugle que possible, éclairées par la seule lumière artificielle dans laquelle on choisit de les baigner.

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Réunion du Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne à Kyïv, le 31 mars 2026 // president.gov.uk

Le multilatéralisme n’est pas mort

C’est pourquoi il semble aujourd’hui évident (mais méfiez-vous des évidences proclamées de manière à ne pas être questionnées) que le multilatéralisme est mort et que le tournant de la fin d’un ordre international, basé sur le droit, les traités et les accords, est définitivement pris. De même, on entend monter une petite musique qui commence par dire qu’il faut prendre acte du retour de la force, puis qui ajoute – et c’est une idée juste – qu’il faut se donner les moyens de dissuader très sérieusement, et conventionnellement, une possible agression. Mais, ensuite, elle en vient vite à la conclusion, beaucoup plus discutable, selon laquelle, si le pouvoir iranien ne cède pas aux exigences américaines, il n’y aura pas d’autre issue possible pour obtenir la réouverture du détroit d’Ormuz qu’une intervention militaire au sol conduite par une coalition internationale, au côté des États-Unis. Cette issue est énoncée comme une fatalité, sans même tenter d’en examiner les conséquences et les effets en chaîne qui pourraient s’ensuivre ! Voilà deux exemples manifestes d’une étroitisation du champ de vision produite par des mises en scène calculées des conflits auxquelles les médias, pris dans la course à l’audience, peinent à se soustraire. Ainsi se retrouve-t-on enfermé dans la logique de guerre !

Pourtant, même si l’ordre international a été maintes fois piétiné, le monde vit encore par tout un réseau de traités, d’accords, de règlements, d’usages concertés, ne serait-ce que dans les domaines du commerce, des communications, des échanges scientifiques, culturels ou sportifs, etc. Y compris en matière de sécurité, dans toutes les dimensions que peut recouvrir ce mot. Il ne s’est pas transformé en une collection de pays vivant en autarcie, repliés sur eux-mêmes. Loin de là. Sans être du tout le domaine des « bisounours », la diplomatie, dans toutes ses variétés, l’emporte encore largement sur la force. On en a vu un exemple en France avec le changement de pas des relations avec l’Algérie entre les impuissances de la posture de matamore incarnée par Bruno Retailleau, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, et les résultats plus probants de son successeur Laurent Nuñez qui a fait le choix d’un travail diplomatique de fond, plus discret, moins spectaculaire. Certes mises à mal par l’Amérique de Donald Trump – mais elle le paiera très cher en termes de perte d’influence –, les solidarités demeurent, même si elles sont plus difficiles à mettre en œuvre. Mais précisément, ceux qui travaillent à les maintenir vont gagner en crédibilité.

Faire ce constat ne conduit évidemment pas au pacifisme bêlant. On ne défend pas son pays ou sa population sans combattre l’agresseur, lorsqu’il vous attaque. La question est de savoir pourquoi et comment, en vue de quel avenir. Il s’agit, en particulier, d’agir sans être soi-même emporté par une vision du monde déterminée par la seule logique de la force, de la puissance, de la domination, mais au contraire en résistant à cette logique mortifère. De même qu’en 1940 Charles de Gaulle avait refusé la capitulation devant la force nazie en se référant à « une certaine idée de la France », de sa grandeur et de ses responsabilités, cela suppose d’avoir une « certaine idée » de l’avenir que l’on souhaite, une idée éthique.

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Exercice des forces alliées de l’OTAN dans les forêts de Finlande, du 25 au 27 mai 2026 // nato.int

Un avenir ukrainien et européen

C’est bien cette dynamique qui anime, depuis 2014, la résistance ukrainienne à l’agression russe. Elle était déjà présente en 2004 dans la Révolution orange, présente également dans le désir beaucoup plus ancien d’affirmer une identité propre, d’exister en tant que nation non pas étroitement ethnique, mais politique et culturelle, forgée par une histoire complexe et singulière (hélas encore mal connue au-delà des frontières de l’Ukraine) – une nation foncièrement rétive à l’autocratie. Pour l’Ukraine, le paradoxe de la situation présente, pour laquelle elle paie un prix effroyable mais qui n’est pas la défaite que beaucoup lui ont promise à de multiples reprises, c’est qu’elle a désormais toutes les chances de sortir de la guerre comme un acteur potentiellement majeur et incontournable en Europe. C’est déjà évident sur le plan militaire… L’agression russe aura été en définitive un accélérateur de sa transformation et de son intégration européenne. Nous devrions considérer l’Ukraine en elle-même aujourd’hui non seulement comme un objet d’admiration, mais comme porteuse d’un enseignement politique et historique, une manière d’engager le rapport à l’avenir. Son exemple nous invite à sortir du ressassement de la rengaine facile de notre déclin et de notre impuissance pour analyser, rassembler et organiser nos forces à l’échelle européenne et plus largement occidentale – mais en affranchissant l’Occident de la tutelle des États-Unis.

Car l’Europe ne manque pas d’atouts et c’est l’autre paradoxe de cette situation. Sa complexité a certes ralenti et amoindri son soutien à l’Ukraine à un moment où un appui massif et déterminé aurait pu faire comprendre à Vladimir Poutine qu’il s’engageait dans une aventure vouée à l’échec ce qui aurait sans doute permis d’y mettre un terme assez rapidement. Mais tout en temporisant, elle a su, en se coordonnant avec Kyïv, rattraper plusieurs fois Donald Trump par la manche, quitte à subir ses avanies et ses humiliations, pour l’empêcher d’imposer, comme il le souhaitait, un accord aux conditions de Moscou qui lui aurait ouvert à la fois la porte des « bonnes affaires » avec la Russie et celle du pillage des ressources ukrainiennes en dédommagement de ce qui n’aurait été qu’une « aide à la capitulation ». La démonstration a été faite que les solutions miracles – comme Trump n’a cessé de les faire miroiter – sont illusoires et plus encore dangereuses. Rappelons que les mirifiques « accords d’Abraham » ont laissé croire que la question palestinienne pouvait être ignorée, ce qui a préparé le terrain aux massacres du 7 octobre commis par le Hamas… Du coup, l’Europe peut redevenir, si elle croit à son avenir et si elle se donne les moyens et le courage d’être plus efficace et engagée, un modèle désirable et crédible, dont le poids économique sera un atout.

La coalition des volontaires suggérée par le président tchèque Petr Pavel et portée par le chef de l’État français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer a été un premier pas dans une recomposition du multilatéralisme, qui doit être poursuivie avec méthode et persévérance. On peut l’affirmer sans tirer des plans sur la comète et annoncer des jours radieux. Car, tout le travail est à faire et les chantiers sont immenses. Il s’agit plutôt de se retrousser les manches, de réfléchir posément et sérieusement, avec détermination mais sans emphase, pour construire pas à pas un avenir vivable. Le retour à des rapports apaisés, « normaux », entre les nations, nécessitera aussi de remettre à leur place les géants de la technologie qui sont en train de détourner vers l’IA des ressources considérables, indispensables pour assurer un développement de la planète raisonnable, durable et partagé, dont on est loin et dont l’absence est porteuse de futurs conflits bien plus erratiques, parce que nourris par le désespoir des laissés-pour-compte. L’Afrique en donne déjà de douloureux exemples, au Soudan et au Congo, notamment, depuis plusieurs années. Il est temps de rappeler la prééminence du politique sur les intérêts économiques, faute de quoi il faudra faire le deuil de la démocratie.

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Réunion de la Coalition des volontaires à Kyïv, le 24 février 2026 // president.gov.ua

Le critère ukrainien

C’est dire qu’après les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain aux États-Unis, les échéances électorales futures, en Europe, seront importantes : on votera d’ici la fin de l’année en Suède et en Lettonie, pour les législatives, puis l’an prochain en Allemagne et en Espagne pour d’importants scrutins régionaux, en Pologne et en Italie pour le Parlement. Et bien sûr, aussi, pour élire le président de la République en France. On a déjà vu à quel point tant Trump que Poutine, pour ne citer qu’eux, espèrent voir gagner des forces politiques hostiles au projet européen et favorables à la mise en place de formes de pouvoir illibérales. On peut parier qu’ils tenteront d’influencer le résultat par les moyens les plus divers.

En France, en avril 2022, 45 jours seulement après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, deux tiers des votants du premier tour de l’élection présidentielle avaient accordé leurs suffrages à des candidats qui avaient repris à leur compte les déclarations par lesquelles Poutine justifiait la guerre en dénonçant l’humiliation de la Russie et les menaces que l’OTAN faisait peser sur sa sécurité. Deux ans plus tard, lors des élections européennes, plus de 50 % des Français qui se rendaient aux urnes donnaient encore leur voix à des listes qui voulaient remettre en cause la construction européenne et dont les responsables avaient repris au moins une partie de la propagande russe qui préparait la future « opération militaire spéciale ».

Il faut donc considérer l’année électorale qui est devant nous comme l’un des champs de bataille entre les tenants de la logique de la force et les défenseurs de la démocratie. Étant donné le poids que pèse la France dans l’Europe et la responsabilité singulière que lui confère le fait d’être une puissance dotée, de manière totalement indépendante, de l’arme nucléaire, il importe que celui ou celle qui se verra confier les rênes de l’État et l’équipe sur laquelle il s’appuie aient démontré une intelligence et une éthique géopolitiques sans faille ; il est nécessaire qu’ils fassent preuve d’un sens aigu de l’histoire et d’une manière d’affronter lucidement les nombreux défis de l’avenir. Il serait regrettable que le débat présidentiel soit phagocyté par les seules questions de l’immigration et de la sécurité intérieure, même si elles ont leur importance. Ce serait d’ailleurs une erreur de les considérer sans prendre en compte leurs dimensions géopolitiques.

Tout au long de la campagne présidentielle qui commence, il va falloir demander des comptes à ceux qui briguent la magistrature suprême sur l’attitude qu’ils ont eue depuis 2022 sur les dossiers de la guerre en Ukraine, de sa demande d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN. Cette question de l’Ukraine, si elle ne peut pas être le seul critère pour choisir de confier les plus hautes responsabilités de l’État à l’un ou l’autre candidat ou candidate, devra être néanmoins une condition dirimante. Pour distinguer et soutenir ceux qui pourraient mériter notre suffrage, le comportement des uns et des autres par rapport à l’Ukraine, mais aussi vis-à-vis de Donald Trump, de Poutine, du Hamas, du régime de l’Iran, de Netanyahou et de ses ministres Smotrich et Ben-Gvir, la manière dont ces candidats ont pris en compte ou esquivé les enjeux des guerres en cours et leur façon de concevoir le devenir de l’Union européenne dans ses rapports aux États-Unis, à la Russie et la Chine ne seront pas des détails secondaires, mais le signe d’un caractère politique sainement trempé ou non. Notre avenir dépend, soyons-en conscients, des leçons politiques que nos concitoyens sauront tirer ou non des guerres en cours…

<p>Cet article Tirer les leçons politiques des guerres en cours a été publié par desk russie.</p>

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