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26.04.2026 à 19:26

Le régime de Poutine, une menace systémique ?

Galia Ackerman
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Discours prononcé lors d’une réunion de Consuls généraux, esquissant les contours de l’idéologie des quatre pays souvent désignés comme un « axe du mal » – la Chine, la Corée du Nord, l’Iran et la Russie.

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Texte intégral (4514 mots)

Le 8 avril, Galia Ackerman a été invitée par l’Union des Consuls Honoraires en France (UCHF) pour une conférence sur Zoom, à laquelle étaient également conviés de nombreux Consuls généraux qui exercent leurs fonctions en France. L’historienne a traité le sujet énoncé dans le titre de cette publication. À cette occasion, elle esquisse les contours de l’idéologie de chacun des quatre pays de « l’Axe du Mal », à savoir la Chine, la Corée du Nord, l’Iran et la Russie, en consacrant une place importante à ces deux derniers.

Mesdames, Messieurs,

Consuls honoraires, Consuls généraux !

Le deuxième quart du XXIe siècle n’apporte pas de répit à l’humanité. De nombreuses guerres secouent le monde, dont deux sont d’une importance cruciale pour l’Europe : la guerre menée par la Russie en Ukraine, qui est dans sa cinquième année et dont on ne voit pas d’issue proche, et la guerre au Proche et Moyen-Orient, qui ravage la région et menace la stabilité économique et politique dans le monde.  

Avant de parler de la Russie et de la menace qu’elle représente pour l’Europe et pour l’avenir de la démocratie, arrêtons-nous quelques instants sur ce que certains politologues appellent « l’Axe du Mal », à savoir une sorte d’entente sacrée qui réunit quatre régimes totalitaires : celui de Poutine, celui des mollahs, celui de Kim Jong-un, et, bien sûr, celui du camarade Xi Jinping. Cette entente se réalise à travers différents traités, conventions et d’autres actes qui leur permettent de se renforcer les uns les autres et de se venir mutuellement en aide, ouvertement ou secrètement.

Cependant, entre ces régimes, les différences sont notables. La Chine a une doctrine d’expansion économique à long terme, qui se réalise non seulement à travers le flux des marchandises chinoises qui inondent le monde entier, mais à travers des participations à la construction des infrastructures vitales dans différents pays du globe ou des achats d’infrastructures déjà existantes. Cependant, elle ne tient plus à exporter le marxisme ou la révolution mondiale et, à part Taïwan dont l’avenir reste suspendu, elle n’a pas d’autres prétentions territoriales affichées.

La Corée du Nord, dotée de l’arme nucléaire, reste un pays armé jusqu’aux dents, qui cherche à sortir de l’isolement international en aidant les régimes « frères », en particulier celui de Poutine. L’amitié entre les deux dictateurs est désormais scellée par le sang des jeunes Nord-Coréens envoyés à l’abattoir en Ukraine et par des livraisons d’armes pour cette guerre : 15 millions d’obus d’artillerie de calibre 152 mm et de 122 mm, des missiles antichars, des missiles balistiques à courte portée et des systèmes de missiles antichars, ainsi que des pièces d’artillerie et des systèmes de tir en salve. Cependant, ce pays non plus n’a pas de visées sur les territoires voisins. L’objectif des leaders coréens est de maintenir sa propre population sous contrôle absolu et sans lien avec le monde extérieur.

À l’inverse de la Chine et de la Corée du Nord, les régimes iranien et russe sont des régimes de type messianique et eschatologique. La révolution iranienne mène le combat contre « l’entité sioniste » qu’il a juré de détruire. Plus généralement, la révolution islamiste vise à rapprocher la venue de l’imam caché, le Mahdi, en subjugant les pays du Moyen-Orient, notamment grâce à des armées de proxys – le Hamas, le Hezbollah, les Houthis. Voici ce que déclarait au monde entier le commandant des Gardiens de la Révolution islamique, le général de division Mohammad Ali Jafari, en janvier 2016 : « Nous devons être prêts à nous sacrifier pour atteindre les nobles objectifs de la révolution islamique (révolution iranienne). Et en utilisant les capacités que Dieu nous a données, dans l’esprit du djihad, nous devons jouer notre propre rôle dans la révolution islamique. L’émergence de l’État islamique et d’autres groupes takfiristes [extrémistes islamistes adeptes d’une idéologie violente] dans la région ces dernières années, ainsi que les événements qui se sont produits, préparent le terrain pour l’avènement du Mahdi. Regardez le résultat positif : environ 200 000 jeunes armés se tiennent prêts en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen. » Depuis, la force de frappe iranienne n’a cessé d’augmenter, grâce notamment à des liens très sérieux entre l’Iran et la Russie.

La Russie et l’Iran ont renforcé leurs liens militaires depuis que le président russe Vladimir Poutine a ordonné, en février 2022, le lancement d’une invasion à grande échelle de l’Ukraine.

En particulier, l’Iran a fourni à la Russie des drones d’attaque à longue portée « Shahed », que celle-ci a utilisés pour bombarder l’Ukraine, et dont elle a également développé ses propres versions, plus perfectionnées. Poutine et le président iranien Massoud Pezechkian ont ensuite signé un accord de partenariat stratégique global dont l’article 4 stipule que « dans le but de renforcer la sécurité nationale et de contrer les menaces communes, les services de renseignement et de sécurité des parties contractantes échangent des informations et leur expertise ».

En effet, la Russie semble apporter son aide à l’Iran dans le cyberespace. Depuis fin février, des groupes de hackers contrôlés par l’Iran ont intensifié leurs opérations, visant principalement des entreprises d’infrastructure et de télécommunications d’importance critique dans le golfe Persique, en coopération avec des groupes de hackers russes. Les groupes de hackers iraniens ont également utilisé certaines méthodes qu’ils ont obtenues auprès de hackers russes.

Le soutien des soi-disant patriotes russes à l’Iran dans son combat contre les États-Unis et Israël en dit long sur les objectifs messianiques et apocalyptiques similaires. Voici ce que déclarait, il y a un mois, l’un des principaux idéologues russes aujourd’hui, Alexandre Douguine : « Je tiens à souligner qu’aujourd’hui, on peut déjà affirmer que nous n’avons plus affaire à un simple Occident libéral. Le libéralisme s’est très vite essoufflé et a disparu de l’ordre du jour. Personne ne parle plus des valeurs libérales ou de la démocratie – tout cela appartient désormais au passé. C’est à présent le culte de Baal qui règne, le culte du veau d’or, le culte de la puissance mondiale, le culte des États-Unis et d’Israël. C’est une civilisation de violence, de satanisme, de cannibalisme, de perversions et de pédophilie. Et cette “civilisation pédophile de Baal” tombe le masque sous nos yeux et commence à attaquer sérieusement.

Ce qui se passe ressemble fortement à la Fin des temps à tous égards. Et si nous ne trouvons pas en nous la force de prendre conscience de la situation, nous nous retrouverons dans une situation catastrophique. Beaucoup affirment : “Ce n’est pas le moment de paniquer”, mais il vaut parfois mieux s’inquiéter sérieusement de ce qui se passe que de croire que nous allons nous en sortir. À présent, c’est certain que nous ne nous en sortirons pas : l’Iran est le dernier obstacle sur la voie d’une guerre ouverte entre la civilisation de Baal et la Russie.

Si nous avions la volonté et la détermination nécessaires (bien que j’en doute fortement), nous devrions commencer à agir selon les mêmes règles que celles que tous, sauf nous, appliquent déjà. Autrement dit, nous éliminerions la direction politico-militaire de l’Ukraine et, sans nous soucier des coûts, nous mènerions à bien les objectifs de l’opération militaire spéciale3. »

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Miniature YouTube de l’interview d’Alexandre Douguine avec le propagandiste biélorusse Grigori Azarenok, 2025

Dans un entretien au club d’Izborsk, Douguine persiste et signe : « Netanyahou a déclaré que cette guerre, d’un point de vue religieux et sioniste, est menée selon lui contre Amalek [l’ennemi juré d’Israël dans la Bible]. Amalek est l’ennemi d’Israël, et Netanyahou a clairement affirmé dans son discours qu’ils extermineraient les nourrissons et les enfants, et que personne ne devait rester en vie dans cette guerre. Tel est l’état d’esprit de Netanyahou : la guerre doit prendre fin lorsque l’Iran n’existera plus, lorsque Amalek aura été anéanti. Il s’agit là du projet politico-religieux d’Israël. Le premier coup porté aux ennemis d’Israël, à Amalek et à l’Iran, s’est avéré très douloureux.

Et pour intimider la population, ils ont cyniquement exterminé des enfants par une frappe ciblée. Cependant, cela n’a pas produit l’effet escompté par ces monstres américano-israéliens. Le peuple iranien s’est rallié autour de ses dirigeants : un nouveau Rahbar a été élu, le nouveau chef de la structure politico-religieuse Vilayat al-Faqih. Le peuple iranien et ses dirigeants sont désormais déterminés à ne mettre fin à cette guerre qu’après avoir rayé Israël de la surface de la terre.

La hache a désormais rencontré la pierre : du point de vue d’Israël, c’est Amalek qu’il faut anéantir. Du point de vue des Iraniens, Israël, tout comme l’Occident tout entier avec les États-Unis à sa tête, est le Dajjal, c’est-à-dire une sorte d’Antéchrist qui doit devenir le roi régnant sur toute la terre.

À présent, beaucoup de choses dépendent de l’Iran. L’Iran n’a pas l’intention de mettre fin à cette guerre, il compte atteindre ses objectifs – détruire Israël en tant que tel – et il a toutes les raisons de le faire après ce qu’Israël a infligé aux dirigeants militaires, religieux et politiques. »

Enfin, la conclusion du même entretien : « Les États-Unis exigent que nous cessions de fournir des renseignements à l’Iran. Cela signifie donc que nous leur en fournissons. Or, pendant ces quatre dernières années, ils ont fourni et continuent de fournir des renseignements à notre ennemi en Ukraine : ces guerres sont trop étroitement liées. Plus encore, il s’agit de deux fronts d’une même bataille : un ennemi commun, des valeurs communes. L’Iran et nous-mêmes nous battons pour un monde multipolaire, tandis que l’Occident et Israël se battent pour préserver un monde unipolaire agonisant et en pleine décomposition. Objectivement, nous sommes du côté de l’Iran. »

L’antisémitisme traditionnel au sein de la population russe prend des aspects terrifiants dans la bouche d’un autre personnage sinistre, l’écrivain Alexandre Prokhanov. Je cite : « Aujourd’hui, tous ces lieux qui me sont chers en Iran sont frappés par des missiles israéliens et américains. Les dépravés et les cannibales de l’île d’Epstein ont embarqué sur des porte-avions, se sont installés aux commandes de bombardiers et violent l’Iran. Le pédophile Trump a tué d’un seul coup deux cents petites filles iraniennes et a recouvert son corps putride de cadavres d’enfants. Le bourreau Netanyahou, qui fait des Juifs le peuple le plus sanguinaire du monde, construit le Troisième Temple en l’assemblant avec les os des Palestiniens, en versant le sang des nourrissons dans des bétonnières.

Nous vivons les jours des plus grands crimes de l’histoire. Netanyahou et Trump sont les avortons sanglants de la civilisation mondiale. Que les minarets pointus des innombrables mosquées iraniennes se transforment en missiles hypersoniques et renversent le chandelier sanglant à sept branches.

Lion iranien, accomplis ton grand bond ! »

Après avoir parlé du lien très étroit entre les idéologies et les visions eschatologiques présentes dans les deux régimes, iranien et russe, parlons plus spécifiquement de la Russie. L’ambition impérialiste de la Russie ne fait pas de doute. Sur le ton de la blague, Vladimir Poutine a affirmé, il y a quelques années, que les frontières de la Russie ne se terminent nulle part. En effet, en prônant l’avènement du monde multipolaire, ce qui est déjà la réalité, la Russie tend à ressusciter « l’empire soviétique » dans ses anciennes frontières, à mettre sous coupe réglée l’Europe centrale, voire l’Europe tout court. Ce serait un monde d’États-civilisations, comme le dit Douguine : « Le monde multipolaire esten quelque sorte un monde de mondes, un méga-cosmos englobant des galaxies entières. Et ici, il est important de déterminer combien de tels États-Civilisations peuvent exister, ne serait-ce qu’en théorie ? » Pour Douguine, il n’y en a que trois : la Chine, l’Inde et la Russie-Eurasie. Il reconnaît l’existence d’une civilisation islamique, mais les peuples de l’Islam sont loin de former une structure étatique. Également, pour Douguine, « la lutte pour l’Ukraine n’est rien d’autre qu’une lutte pour l’État-civilisation ».

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La brigade « Vétérans » félicite Poutine à l’occasion de son anniversaire, octobre 2024 // veteranrussian.ru

N’entrons pas dans les différentes interprétations du concept d’État-civilisation en Russie, à propos de l’Occident, des États-Unis, de l’Amérique latine, de l’Afrique, etc. Ce qui nous importe, c’est le fait que la conception de l’État-civilisation pour définir la Russie est profondément ancrée dans les consciences. Or cette civilisation inclut, selon Poutine lui-même et ses idéologues, tout territoire où vivent les Russes et où ils pourraient être « persécutés » en raison de leur appartenance ethnique ou linguistique – c’est le prétexte de cette guerre contre l’Ukraine, peut-être bientôt contre les pays baltes, et peut-être d’autres pays encore, car la diaspora russe compte plusieurs millions de personnes disséminées dans le monde. Cette civilisation a également vocation à réunir les terres historiquement russes – de façon un peu primitive, toutes les terres où la botte d’un soldat russe a laissé son empreinte.

C’est Vladimir Poutine qui s’est mis à parler, dès 2012, de la « Russie historique » dans son article intitulé « La Russie et la question nationale ». Il y affirmait que les principaux problèmes de la Russie « sont liés à l’effondrement de l’URSS et, en substance, d’un point de vue historique, de la Grande Russie, dont les fondements remontent au XVIIIe siècle ».

Ainsi, selon Vladimir Poutine et ses partisans, la « Russie historique » a pris forme précisément au XVIIIe siècle. N’est-ce pas là une erreur ? Pourquoi, si l’on parle d’histoire, pas au Xe siècle, lorsque la Rus’ ancienne s’est formée, avec pour capitale Kyïv ?

La réponse à ces questions est évidente : parce que c’est au XVIIIe siècle qu’est né l’Empire russe. Plus précisément en 1721, après la victoire contre la Suède et la conclusion de la paix de Nystad, dont le tricentenaire a été célébré en 2021 dans les cercles dirigeants russes comme un événement marquant pour « l’émergence de l’État russe ». Et cette attitude est vraiment importante tant pour la Russie elle-même que pour ses voisins, car c’est précisément au XVIIIe siècle que les frontières de la « Russie historique » ont commencé à se dessiner, distincte des frontières internationalement reconnues de la Fédération de Russie.

Les premières ne couvraient pas seulement le territoire de l’ancienne Union soviétique, mais le dépassaient, englobant l’Alaska, la Finlande et la Pologne. Ce qui, apparemment, a donné aux politiciens et propagandistes russes tout à fait conventionnels des raisons de parler très sérieusement des perspectives de « retour » du premier, de contrainte au statut non aligné de la deuxième et du retrait des troupes de l’OTAN de la troisième. C’est par ces idées qui ne tiennent pas compte de la réalité et du droit international que s’expliquent les ultimatums de la Russie à l’OTAN et aux États-Unis, demandant leur retrait total de l’Europe centrale, et le retour des pays de l’ex-bloc soviétique à la neutralité, prémisse de leur remise sous contrôle russe.

Cependant, il ne s’agit pas d’un simple projet impérialiste, loin de là. En 2023, le président Poutine a inscrit le concept de la Russie en tant qu’État-civilisation dans la « Conception de la politique étrangère de la Fédération de Russie ». Selon cette conception, la Russie est un État-civilisation à part entière, une vaste puissance eurasienne et euro-pacifique qui a rassemblé le peuple russe et les autres peuples constituant la communauté du « monde russe ». Le concept a une vaste composante spirituelle. Comme l’a expliqué l’influent évêque Joseph dans une récente conférence scientifique à Moscou, « c’est sur la base de la spiritualité orthodoxe qu’est apparu un phénomène unique, baptisé “le monde russe”. C’est un projet civilisationnel mondial du peuple russe, qui a rassemblé autour de lui de nombreux autres peuples sur la base de la tradition spirituelle russe, de l’État russe, de la langue russe, de la culture russe et d’une histoire commune. L’idée du monde russe est apparue après le baptême de la Rus’, et c’est au milieu du XIe siècle que le concept de “monde russe” a été mentionné pour la première fois pour caractériser la civilisation orthodoxe russe. »

Et le projet principal de la civilisation orthodoxe russe, c’est de s’opposer au Mal, et particulièrement à l’Occident satanique. L’évêque Joseph précise : « La mission historique de la Russie dans l’histoire mondiale a souvent été interprétée à travers le concept de katechon (la force “qui retient”)  – une force qui empêche la propagation mondiale du mal, qui doit s’achever par la venue du fils de la perdition, l’Antéchrist. La conception reflète l’idée de la Russie en tant que gardienne des valeurs spirituelles traditionnelles à une époque où celles-ci sont en train d’être détruites. »

Cette idée est clairement exprimée dans la Déclaration du Concile populaire russe mondial adoptée en 2024: « Le sens suprême de l’existence de la Russie et du monde russe qu’elle a créé – leur mission spirituelle – consiste à être le « Frein » universel, protégeant le monde du mal. Sa mission historique consiste à faire échouer, à chaque fois, les tentatives d’instaurer une hégémonie universelle dans le monde – les tentatives de soumettre l’humanité à un principe maléfique unique. »

Sous le régime de Poutine, le monde à l’envers a envahi les médias et les déclarations officielles. On combat l’Occident et son proxy maléfique, l’Ukraine, au nom de la résistance à l’arrivée de l’Antéchrist, au nom du combat du Bien contre le Mal. Et sauver les Russes (or le régime Poutine et Poutine lui-même considèrent les Ukrainiens comme des Russes égarés qu’il faut ramener au bercail), c’est une mission civilisatrice de ce régime, pour ériger l’Empire du bien. Au nom de ce Bien, on commet des atrocités en Ukraine, et avant en Syrie, en Afrique et en Géorgie, on tue les civils et on envoie à la mort sa propre chair à canon, qui ira droit au paradis. Comme l’a déclaré le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov : « Nous avons notre propre notion du Bien. Et c’est précisément elle qui l’emporte. » Auparavant, M. Lavrov avait déclaré que presque tout l’Occident européen était « mobilisé », et que l’Europe voulait, à coups de baïonnette, prolonger l’existence du régime nazi de Volodymyr Zelensky.

Et si le Bien n’arrive pas à gagner contre l’Antéchrist, le gouvernement mondial, la perversion occidentale ? L’Iran a déjà démontré qu’il était prêt à attiser le feu dans tout le Moyen-Orient pour que toute la région meure dans les flammes. La Russie poutinienne professe la même chose. En 2018, dans un film documentaire, Vladimir Poutine a expliqué : « Si la décision est prise de détruire la Russie, alors nous avons le droit légitime de riposter. Oui, ce sera une catastrophe mondiale pour l’humanité, ce sera une catastrophe mondiale pour le monde. Mais en tant que citoyen russe et chef de l’État russe, je me pose la question suivante : à quoi nous sert un tel monde s’il n’y a plus de Russie ? »

Le président russe a abordé à nouveau le thème de la guerre nucléaire lors de la session plénière du club de discussion Valdaï en octobre 2018. Il y a expliqué dans quelles circonstances la Russie serait prête à utiliser des armes de destruction massive contre un agresseur. « Nous disposons d’un système d’alerte nucléaire en cas d’attaque balistique. Lorsque nous sommes convaincus qu’une attaque est lancée contre le territoire russe, nous ripostons. Bien sûr, ce serait une catastrophe mondiale, mais nous ne pouvons pas en être les instigateurs. L’agresseur doit savoir que la riposte est inévitable. Quant à nous, nous irons au paradis en martyrs, tandis qu’eux crèveront tout simplement, car ils n’auront même pas le temps de se repentir. »

Attention, en 2018, les autorités russes considéraient les armes nucléaires « exclusivement comme un moyen de dissuasion ». Le mot « exclusivement » ne figure pas dans la nouvelle doctrine nucléaire datant de novembre 2024. La nouvelle doctrine précise que la dissuasion nucléaire « s’applique également aux États qui mettent à disposition le territoire, l’espace aérien et/ou maritime ainsi que les ressources dont ils ont le contrôle pour préparer et mener une agression contre la Fédération de Russie ». Le décret ne cite pas de blocs ou de pays en particulier, mais il est évident qu’il s’agit de l’OTAN et de l’Ukraine.

L’Iran est une théocratie, et la Russie ne l’est que partiellement, mais les tendances eschatologiques et suicidaires rendent cette dernière plus dangereuse que jamais.

La vidéo de cette intervention et de la discussion avec le public est disponible ici

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26.04.2026 à 19:26

Le lac disparu

Alexis Nouss
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Recension du roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn (Belfond, 2026).

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Texte intégral (2361 mots)

Professeur en littérature générale et comparée, l’auteur propose une recension du roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn (Belfond, 2026). Un deuxième volet du roman, Amadoca. L’histoire de Sofia, paraîtra en septembre 2026 chez le même éditeur.

Aux yeux de l’Europe occidentale, l’Ukraine est perçue uniquement dans son présent, un présent instauré en février 2022, la guerre d’agression menée par la Russie poutinienne et l’improbable mais victorieuse résistance ukrainienne. Or, ce présent-là a commencé dans un autre présent, en 2014 avec l’annexion de la Crimée et la Révolution du Maïdan. Et dans d’autres présents du siècle précédent, les présents terrifiants du Holodomor et de la Shoah.

En outre, aucune culture ne peut se résumer à la transparence d’un présent. Elle tient autant sinon davantage de son passé et celui-ci ne se livre jamais que dans les méandres et les opacités d’un parcours tourmenté, empli de fantômes, de fantasmes, de folies et de fureurs. Certes, les pouvoirs aiment à en donner une version simple et ordonnée, mais ils avouent ainsi leur incapacité à le saisir.

Le roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana expose une Ukraine rendue à son passé, sa complexité et ses déchirures, au travers de récits s’attachant aux destins d’une quinzaine de personnages principaux, destins croisés, voire enchevêtrés, dévoilant leurs vérités psychologiques par leurs actes, leurs paroles, leurs croyances, leurs courages et leurs lâchetés. Depuis le début du XXe siècle, quatre générations occupent la scène romanesque, en une chronologie non strictement linéaire. Le lecteur peut se perdre dans les époques ou dans les relations entre les personnages, ne plus savoir qui raconte, mais il ne s’en émeut ni ne s’en offusque car cette confusion appartient à l’atmosphère générale du roman, comme une épopée qui quitterait les territoires de clarté qui lui sont familiers pour gagner des zones plus sombres, plus épaisses et, à ce titre, plus authentiques.

« Mais tu penses vraiment que, après la mort d’une personne, le chaos de sa vie s’épuise et que ses tentacules se desserrent et s’immobilisent ? Tu penses que l’histoire s’arrête définitivement ? […] Les motifs et les conséquences des actions du défunt continuent à vibrer dans les motifs et les actions des vivants, sans aucune chance de s’éteindre » (p. 247). On peut penser à Cent ans de solitude pour l’ampleur mémorielle et le cadre familial, mais sans le réalisme magique propre à García Márquez, comme si le tragique de l’histoire ukrainienne ne l’autorisait pas, comme si la souffrance en refusait l’usage, qui traduirait la compromission d’une consolation esthétique ou d’une manipulation morale. Afin d’approcher ce réel bouillonnant, le roman procède par épisodes qu’il rapporte selon des rythmes divers, parfois dans une lente précision de détails, parfois dans des évocations accélérées et il est parsemé de listes à la Perec qui viendraient pallier d’éventuelles défaillances narratives, recueillir les « traces de présence qui fondent et se dissipent à chaque instant » (p. 223).

La première partie, l’« histoire de Romana » selon le sous-titre du roman, se concentre sur Bohdan, combattant ukrainien revenu amnésique de la guerre du Donbass, et Romana, dite encore Roma, son épouse ou celle qui se dit telle. Il est archéologue, elle est archiviste, deux métiers symboliques qui se rejoignent en ce qu’ils sont tous deux tournés vers le passé, à préserver ou à retrouver, illustrant la visée même, double, du roman. Ce passé dont Bohdan a perdu la teneur personnelle et que Romana lui raconte inlassablement dans l’espoir qu’il le reconquière, tentant de lui redonner une mémoire qui « […] se logera dans son crâne comme un enfant dans son berceau, comme un animal qui retrouve sa tanière chaude » (p. 191). Ce faisant, le récit s’attarde sur la vie du père de Bohdan, professeur de médecine et chirurgien plastique, et de sa maîtresse, Zoia, dont il a refait le visage, leur « roman anormal » (p. 134) dont les vicissitudes croisent les dures réalités de la période soviétique, si cruelle pour la passion et la fantaisie. Le lecteur est également confronté à l’enfance de Bohdan Kryvodiak, élevé par sa grand-mère Ouliana et par ses deux grand-tantes, Noussia et Khrystia, suggérant ainsi qu’une rupture dans la filiation pouvait concourir à un déficit mémoriel. Annonçant la partie suivante, le récit intègre aussi les années de guerre d’Ouliana, pendant laquelle elle est infirmière.

Dans sa construction dramatique, le roman n’est pas symétrique, une déstructuration qui dirait les dislocations de l’histoire, ce qu’elles ont d’incompréhensible et d’inacceptable. La seconde partie, « l’histoire d’Ouliana » donc – encore partiellement narrée par Romana – ne traite pas tant d’Ouliana que de la communauté juive de sa petite ville de l’est de l’Ukraine juste avant et pendant la Shoah, ce que l’on a appelé la Shoah par balles. Moins industrielle, moins planifiée, et surtout menée avec la complicité active des populations locales, assumant parfois le premier rôle dans le processus exterminatoire, ce qu’aborde frontalement le roman. « Le plus difficile est de saisir la vérité de cette masse de détails dans leur banalité et leur horreur, fondus en une seule entité, de sorte que la réalité tordue et dénaturée se transforme en une simple succession de jours » (p. 342). Le dernier tiers intensifie la pression narrative, offrant plusieurs scènes insoutenables décrites avec une minutie qui démontre la maîtrise de l’écriture de l’autrice, qui lui vaudra désormais une place importante dans la littérature de la Shoah.

C’est le sort bouleversant de la famille Birnbaum, promise à la mort, qui tient le lecteur en haleine : le père Abel, boucher rituel, la grand-mère et la petite fille qui porte son nom, Feiga, le fils Pinhas, avec lequel Ouliana noue une intense histoire d’amour – pourtant interdite entre Juifs et goyim –  et qu’elle va sauver, le seul de sa famille, avec l’aide de son père Vassyl Frassouliak. À travers eux et d’autres personnages, juifs ou non, tout un univers du shtetl se déploie dans lequel est happé le lecteur grâce à une connaissance remarquable de l’autrice à cet égard, tant des détails concrets que de l’imaginaire, ce qu’atteste l’insertion d’une dizaine de légendes du Baal Shem Tov, le fondateur du hassidisme. Pinhas les a racontées à Ouliana. Pinhas, autant versé dans la tradition juive que dans la science et l’antiquité gréco-latine, génie sacrifié qui parvient plusieurs fois à échapper à la torture et à la mort.

nouss couverture

La rupture, toutefois, avec la première partie n’est pas que thématique et joue également au niveau formel. Cette seconde partie tranche sur la précédente en ce qu’elle est constituée de vignettes narratives encadrées et introduites par la brève description, entre une et trois lignes imprimées en italique, de photographies que l’on suppose être celles des quatre valises apportées dans la première partie par Bohdan au centre d’archives où travaille Romana et qui ont présidé à leur rencontre. « Ces vieilles photos contiennent l’existence même, son essence. Une goutte de goudron solidifiée, presque de l’ambre » (p. 245). Le contenu visuel se pose dans un rapport soit direct, soit indirect, soit inexistant – dérivant vers l’image surréaliste ou abstraite – avec le segment qui suit. Paradoxalement, ce dispositif fictif vient lester de réel un récit que son contenu horrifique placerait hors de ce qui est sensiblement ou cognitivement admissible. De même qu’il est ancré dans la sphère du connu par la mention d’un certain nombre de données historiques, par exemple sur la résistance clandestine ukrainienne.

Le roman, alors, se fait-il l’archive d’une mémoire ukrainienne ou d’une mémoire juive ? Sofia Andrukhovych vient justement délégitimer la question. Cette Europe-là, de l’Est, du Caucase et des Balkans, montre que distinguer les mémoires dans le devenir des peuples et notamment séparer une mémoire qui serait nationale et d’autres qui lui seraient assujetties ne répond qu’à une perspective idéologique servant un dogme nationaliste délétère. Toutes les mémoires contribuent à l’histoire et au récit de cette histoire. Certes, l’Europe occidentale peut apparaître moins bigarrée en une saisie superficielle mais elle ne l’est pas moins que dans les terres de l’Est.

Le roman de Sofia Andrukhovych est une œuvre magistrale, dessinant sur plus de 500 pages une mosaïque narrative qui n’emprunte à l’épopée que sa dynamique en rejetant toute grandiloquence, alternant entre le souci du réel et l’attention à ce qui l’entoure et le déborde, une écriture que la traduction d’Iryna Dmytrychyn rend fermement, avec aisance et élégance. À l’instar des grandes œuvres, le récit est soutenu par des éléments qui, dans leur éclectisme, deviennent immédiatement emblématiques : une pierre sculptée en tête de lion, les fourmilières que Bohdan enfant aimait observer ou la cache étroite et obscure, sous la maison d’Ouliana, qui sauva Pinhas.

C’est à lui que l’on doit le symbole le plus puissant, recouvrant le livre de sa signification et lui donnant son titre : le gigantesque lac Amadoca, le plus grand d’Europe, dont parlent historiens et géographes depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle et qui le situent dans ces terres médianes, lac à l’existence incertaine et qui serait désormais évaporé. Dans son carnet, à côté de textes et de citations, Pinhas a recopié les cartes qui représentent le lac fantôme, autre exemple de dispositif mémoriel à l’instar des photographies de Bohdan. Que l’Amadoca existe dans l’imaginaire suffit à le rendre réel au point d’être central et moteur dans l’histoire d’Ouliana et de Pinhas. Elle l’exprime dans l’avant-dernière page du livre : « […] C’étaient elle et Pinhas qui avaient provoqué cette guerre, ses souffrances et ses morts en dérangeant avec leur amour l’organisation du monde. […] Ils avaient cru en l’existence du lac Amadoca. Ils avaient laissé sortir des profondeurs terrestres ses eaux brûlantes et goudronneuses. Avec Pinhas, ils avaient cassé le monde » (p. 542).

Un lac disparu, représentant mythique d’un passé englouti qui accueillait des villages et des châteaux, des guerriers et des pêcheurs. Mais le monde des Birnbaum, des Frassouliak, des Krassovsky, les Juifs, les Ukrainiens qui les ont tués, ceux qui les ont sauvés, ceux qui n’ont rien fait, qui ont détourné les yeux, les Ukrainiens qui ont accueilli les bolcheviks, ceux qui les ont combattus, l’Ukraine des premières décennies soviétiques, ce monde-là a-t-il disparu ? Le lac effacé en serait-il le symbole ? Il n’en est rien. Une conscience actuelle droguée aux réseaux sociaux et aux chaînes d’information, aliénée aux dogmes de l’immédiateté et du présentisme voudrait un monde amnésique comme l’est Bohdan. À l’opposé, Amadoca dévoile à propos de l’Ukraine combien ce qu’elle vit depuis 2022 cristallise et réveille tout ce qu’elle a vécu depuis plus d’un siècle et au-delà. À cette responsabilité de la littérature s’ajoute une autre fonction que le roman assure aussi pleinement, comparable à l’engagement de Romana lorsqu’elle protège Bohdan et d’Ouliana lorsqu’elle protégeait Pinhas : sauver le vivant lorsque celui-ci est menacé, sauver la mémoire du vivant pour en maintenir la dignité, «  […] restaurer le plus simple. Ce qui existait avant naturellement » (p. 225).

<p>Cet article Le lac disparu a été publié par desk russie.</p>

26.04.2026 à 19:26

Vincent Jauvert : « Poutine veut probablement se faire introniser »

Desk Russie
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Pour l'auteur du livre Kremlin confidentiel, le régime russe est un système de mafia basé sur l'argent, la fidélité et la mort.

<p>Cet article Vincent Jauvert : « Poutine veut probablement se faire introniser » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5046 mots)

Dans sa précédente newsletter, Desk Russie a publié les bonnes feuilles du nouveau livre de Vincent Jauvert, Kremlin confidentiel. Le vrai Poutine, Albin Michel, 400 p. Pour compléter cette publication, voici un entretien avec l’auteur, centré sur la personnalité de Vladimir Poutine, ses obsessions, ses goûts de luxe et ses phobies. Jauvert y donne une description cinglante du régime de Poutine : « C’est un système de mafia basé sur l’argent, la fidélité et la mort. »

Excusez-moi pour cette question franche. On est inondé de livres sur Poutine. Pourquoi avez-vous cru utile d’écrire le vôtre ? 

Pour deux raisons. La première, c’est parce que depuis quelques années, particulièrement depuis le début de la guerre en Ukraine, beaucoup de nouvelles données ont été rendues publiques qui n’avaient pas été intégrées dans l’histoire du règne de Poutine.

J’ai trouvé des documents qui ont été déclassifiés tout à fait récemment, comme des discussions entre des présidents américains et Poutine, qui sont passionnantes et qui montrent très bien comment Poutine leur fait croire qu’il a évolué, alors qu’en fait il n’a pas évolué. Il a toujours été un homme enragé contre l’Occident. 

Il y a aussi des mémoires qui sont sortis : ceux de Merkel, de Sarkozy, d’Obama, des mémoires de diplomates publiés récemment, et qui donnent un riche éclairage sur Poutine. Il y a évidemment les consortiums de journalistes qui ont beaucoup enquêté sur sa vie privée, sur ses finances. Il y a bien sûr les révélations de Navalny et de l’équipe de Navalny, qui a publié beaucoup de choses après la mort de celui-ci, etc.

La seconde raison, c’est qu’il me semblait, même si c’est peut-être prétentieux de ma part, qu’il n’y avait pas de livre proposant une approche simple, à la fois globale et très bien documentée, sur Poutine. Il y a des livres simples qui sont assez peu documentés et il y a des livres excellents mais qui sont plutôt destinés aux spécialistes. Mon idée était de faire une synthèse de cela. 

Dans votre livre, vous vous concentrez sur les aspects politiques de l’action de Poutine et sur son action visant à s’enrichir, ainsi qu’à enrichir ses proches et son entourage. Mais vous ne prêtez peut-être pas assez d’attention à son idéologie. Est-ce intentionnel ? Croyez-vous que Poutine ait une idéologie ? 

J’ai l’impression d’avoir raconté comment Poutine s’est petit à petit rapproché de l’extrême droite russe, dans le but de renforcer et de garder le pouvoir. Et pour cela, il a donné des signaux clairs à celle-ci, en citant des idéologues d’extrême droite russe, comme Ivan Iline.

Cependant, je ne crois pas que ce soit un idéologue. C’est un homme de pouvoir, un homme d’argent, et il utilise les idéologues dans ce but-là, c’est-à-dire afin de se maintenir au pouvoir tout en accroissant sa fortune. Il veut garder le pouvoir et il utilise tous les moyens, y compris la manipulation idéologique, pour ce faire. Mais il est quand même réellement obsédé par l’idée de reconstruire l’Union soviétique, voire de reprendre le contrôle de l’Europe centrale, pour que la nouvelle URSS soit une force comparable à l’ancienne, ou encore plus grande.

N’y a-t-il pas une idée messianique derrière ? L’Empire du Bien, en quelque sorte, contre l’Empire du Mal ?

Pour être honnête, personne ne sait en quoi Poutine croit réellement, si ce n’est en lui-même, son pouvoir et son bien-être. Croit-il à une idéologie eurasiste ? Je ne sais pas, mais c’est un homme pragmatique qui a besoin d’outils opérationnels, et cette idéologie en est une. En revanche, son idée de ressusciter l’URSS, c’est son ambition réelle, il est l’homme de la revanche des putschistes. Je pense qu’il ment quand il dit qu’il a démissionné au moment du putsch. Tout nous laisse croire qu’il n’a pas démissionné et qu’il était d’accord avec les putschistes. Dans la nouvelle Russie, il a pu être un agent, un cheval de Troie, travaillant pour ceux qui voulaient petit à petit revenir à l’Union soviétique. 

C’est la seule idée qu’il porte vraiment, et elle lui a servi pour séduire beaucoup de Russes qui sont nostalgiques de l’Union soviétique, notamment de celle des années 1970, c’est-à-dire l’Union soviétique végétarienne, comme on disait.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de la relation de Poutine avec Anatoli Sobtchak. Est-ce que vous croyez qu’il était, en quelque sorte, accolé à Sobtchak pour le surveiller ? 

Avec le recul, tout porte à croire que oui, puisque les hommes avec lesquels il continue de gouverner la Russie, trente ans après, sont des hommes de Saint-Pétersbourg, notamment ceux du KGB de Saint-Pétersbourg. Il y a un lien très fort entre eux qui existe depuis ce temps-là. Ajoutons que Poutine a été proche, jusqu’à la fin, du putschiste Vladimir Krioutchkov, chef du KGB au moment du putsch, mais il faisait attention de ne pas se montrer avec celui-là. Aussi, le fait qu’il ait toujours, depuis le début, rendu hommage à Andropov, patron du KGB devenu dirigeant de l’Union soviétique, me fait penser, effectivement, qu’il était là, dans ce marasme, dans ce bordel de l’époque, pour le KGB, mais probablement pour plein d’autres choses aussi, parce que personne ne savait quelle direction prendraient les événements.

Lorsque Sobtchak a perdu les élections à la mairie de Saint-Pétersbourg, en été 1996, rien ne permettait de penser que Poutine allait rebondir. Comment l’expliquez-vous ? Par le soutien du KGB, comme le pensent certains ? 

L’intendant du Kremlin, Pavel Borodine, se souvient du fait qu’il lui a rendu un grand service, que c’est un homme qui est capable de protéger ses supérieurs et qui sait bosser, qui est fidèle et qui a ses contacts au KGB, bref, il est utile. Ceci n’exclut pas les soutiens au KGB.

En 1998, Boris Eltsine le nomme patron du FSB, pour protéger la « famille » contre toutes les opérations de la justice et pour pouvoir lutter contre l’influence grandissante d’Evgueni Primakov4. C’est ce qu’affirmait un proche conseiller politique de Poutine, feu Gleb Pavlovski. Selon lui, il fallait quelqu’un pour contrôler et contrebalancer Primakov.

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Anatoli Sobtchak et Vladimir Poutine, années 1990

J’aimerais vous poser une question dont je débats parfois avec quelques amis proches. Poutine, quand il arrive au pouvoir et boit à la santé de Staline lors de sa première petite réception au Kremlin, a-t-il déjà ce que les Allemands appelaient un Stufenplan, un plan secret qui allait se réaliser étape par étape ? 

En fait, c’est toute la thèse du livre. Poutine a deux plans secrets. Un plan interne révélé par Kommersant en mai 2000, celui d’installer durablement son pouvoir et casser toute l’opposition. Il commence par les médias, puis arrive l’histoire de l’oligarque Khodorkovski, puis il change les lois électorales. D’ailleurs, Khodorkovski est arrêté surtout parce qu’il brave Poutine et finance les partis de l’opposition. Or Poutine, depuis le début, a peur parce qu’il n’a pas de légitimité, il le sait, et sait qu’il peut être renversé n’importe quand. Son obsession, c’est ça.

Quant à son plan international, je pense qu’il l’a également dès le début. Quand on voit les discussions qu’il mène, notamment avec Clinton en mai 2000, il affirme que l’Ukraine n’est pas vraiment un pays. À l’époque, il le dit en tête à tête. À ce moment-là, il est trop fragile pour hausser le ton. Mais dès qu’il le peut, évidemment, il rend ses idées publiques, notamment dans son célèbre discours de Munich. 

Son élément-clé pour hausser le ton, c’est le missile hypersonique5. Quand ce missile est enfin développé, il est rassuré : les Occidentaux vont m’écouter parce que j’ai le missile hypersonique. Et donc, je vais pouvoir conquérir l’Ukraine.

Quel a été le déclencheur qui l’a décidé à attaquer l’Ukraine ?

L’opportunité d’attaquer l’Ukraine, c’est d’abord Loukachenko. C’est quand Loukachenko l’appelle en 2020 pour demander de le sauver des manifestations de masse, après les élections falsifiées. Poutine lui-même a peur qu’il se passe la même chose chez lui.

Et puis, ça lui donne une ouverture depuis le Nord. Il n’y en avait pas avant. La Crimée, ça a marché, donc je vais refaire la même chose, se dit-il aussi. En plus, je pourrais faire une réforme constitutionnelle6 qui me permettrait de garder le pouvoir.

De surcroît, à l’époque, Zelensky est très bas dans les sondages. Il est très impopulaire et son armée est faible. Poutine croit pouvoir monter un coup à la vénézuélienne de Trump ou surtout à l’Afghane de 1979. Et renverser Zelensky. Le FSB va stabiliser le régime, et moi, Poutine, j’arriverai en sauveur. Et en deux jours, on prend le pouvoir tranquillement. On met Medvedtchouk7, le vieux copain de Poutine, à la tête de l’Ukraine. Bien sûr que rien n’a marché selon ce plan !

Pensez-vous que Poutine voudrait rester président à vie 

Je pense même, mais ce n’est bien sûr qu’une hypothèse, que Poutine veut se faire introniser, veut créer une dynastie. Je trouve que ça saute aux yeux, notamment dans ses liens de plus en plus rapprochés avec l’Église, qui maintenant le sanctifie. Et sanctifie sa guerre.

Remarquez qu’il se réfère en permanence aux tsars, c’est quand même étrange quand on y réfléchit. On ne voit pas un président français ou américain se comparer sans cesse aux leaders des siècles précédents.

Il veut créer une dynastie parce qu’il veut sauver sa peau et celle de sa famille. 

Peut-être… Mais quand on veut instaurer une monarchie, il faut quand même croire en sa fonction divine, en quelque sorte. Parce que le monarque, en Russie en particulier, est l’oint du Seigneur. 

Attendez, Galia, il faut surtout que les gens croient ça. Or Sourkov a dit que Poutine était un don de Dieu. Donc, s’il y a suffisamment de gens pour croire que Poutine est un don de Dieu, lui-même n’a pas besoin de le croire. Je pense qu’on lui a fait comprendre que c’était sans doute une bonne idée de faire croire aux autres qu’il était un don de Dieu. Et que la prise de Kyïv, berceau de l’Église orthodoxe, aurait évidemment été présentée par la propagande et par le Patriarcat comme un geste magnifique, divin.

Et pour vous, cette intronisation peut déjà advenir dans les années qui viennent, quelle que soit l’issue de la guerre avec l’Ukraine ? 

Quelle que soit l’issue, il faudra bien que Poutine trouve une solution pour sa succession. Parce qu’encore une fois, le poutinisme, c’est un pragmatisme. Donc il faudra bien trouver un système. Une sauce qu’il va vendre via tous les médias, tous les réseaux sociaux, via tous les intellectuels, via les dupes à l’Occident. 

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Poutine visite le Musée Anatoli Sobtchak de la formation de la démocratie en Russie contemporaine, en février 2010. À ses côtés, la veuve de Sobtchak // premier.gov.ru

Il y a quelques jours, j’ai assisté à une rencontre avec Dmitri Mouratov qui affirme, à l’instar de beaucoup de membres de l’opposition russe actuelle, que le peuple russe, comme il est totalement privé de droits, ne peut pas être tenu pour responsable de la guerre, du poutinisme, et qu’une grande partie du peuple ne soutient pas réellement Poutine. Partagez-vous cette analyse 

Dmitri Mouratov connaît bien mieux la situation réelle en Russie que moi.

Mais cette non-adhésion, voire ce rejet, se traduiront-ils par des manifestations de masse contre Poutine et son régime ?

Mystère. Lors des manifestations de 2011-2012, le maximum dans les rues de Moscou, c’était 100 000 personnes. Pour une ville de 15 millions d’habitants, c’est assez peu.

Et l’absence d’un leader d’opposition charismatique n’arrange pas les choses.

Absolument. Navalny était le seul qui aurait pu devenir un leader national. En 2018, il avait imaginé des consignes électorales très rusées pour déstabiliser le pouvoir. Son idée : le « vote intelligent8 ». Cette technique a fonctionné dans pas mal d’endroits en province et même à Moscou, où des hommes du régime ont perdu ou ont été mis en difficulté, à la surprise générale. 

Navalny a montré qu’il y avait une grande insatisfaction qui pouvait être visible dans les urnes. Je pense que ce faisant, il a signé son arrêt de mort. Sans parler bien entendu de ses révélations sur la fortune de Poutine et de ses proches. 

Dans votre livre, vous parlez de l’échec de la rébellion de Wagner. Prigojine aurait-il pu destituer Poutine ? C’était un sacré salaud et un assassin, mais il était très populaire. 

Je raconte comment, au début de la marche de Wagner sur Moscou, Poutine téléphone à Loukachenko pour lui dire : je vais les tuer, je vais les buter. Et Loukachenko lui dit : « Vladimir Vladimirovitch, je te le déconseille. Car ces hommes-là sont très formés, très armés, et sont populaires. Un conflit entre l’armée régulière, mal formée, pas populaire et ces gens-là, non seulement ça risque de se terminer dans un bain de sang et on ne sait pas qui va gagner, mais surtout, ça peut être le déclic d’une révolution dans ton pays parce que – et ça c’est le plus important – parce que tous les éléments sont là dans ton pays pour une révolution. Les gens sont mécontents, tu es là depuis très longtemps, moi aussi. Ce truc-là, ça peut être le déclic de ton renversement comme du mien. » La preuve que Poutine a peur et qu’il sent une vraie insatisfaction populaire, c’est qu’il dit oui, tu as raison, je le buterai plus tard, ce qu’il a fait. 

Mais qu’est-ce qui a poussé Prigojine à s’arrêter ? Sûrement pas les demandes de Loukachenko. Tout le monde s’attendait à ce qu’il aille jusqu’au bout. Dans cette situation, c’était mourir ou gagner.

On a affaire à des hommes, pas des enfants de cœur, peut-être que Poutine l’a menacé : si tu fais ça, je vais buter ta mère, ta femme et tes enfants, je n’en sais rien. Et puis on sait aussi que ce n’était pas exactement une rébellion contre Poutine, mais contre le système, il le disait bien. Poutine a pu lui promettre de virer Choïgou et Guerassimov9, ce qu’il n’a pas fait, en tous cas pas tout de suite. Dans une certaine mesure, aussi étrange que ça paraisse, Prigojine a été naïf.

Ce qui est aussi transparent dans votre livre, c’est que Poutine est un homme extrêmement avide, qu’il accumule une fortune gigantesque. Il y a eu des évaluations, il possédait 100 milliards de dollars il y a déjà un moment, par l’intermédiaire d’hommes de paille. Mais est-ce qu’il jouit réellement de ses palais, comme celui près de Sotchi, montré par Navalny dans son film ? 

On ne sait rien, en réalité. Son image est gérée de manière tellement serrée qu’il n’y a rien qui transparaît, absolument rien. En revanche, en creux, on sait qu’il disparaît pendant très longtemps, et qu’est-ce qu’il fait pendant ce temps-là ? Je ne pense pas qu’il lise, comme il le fait croire, Ivan Iline ou les historiens russes. Quand on a des salles de pole dance, des salles de massage luxueuses ou des casinos dans ces différentes résidences, il me semble que ce n’est pas pour jouer au domino. Cet homme adore le luxe. On voit, il s’est acheté avec son argent – l’argent qu’il a détourné – des yachts, et il voulait avoir le plus grand.

Mais est-ce qu’il utilise ses yachts ? 

En tout cas, c’est suffisamment important pour lui pour que deux jours avant le déclenchement de la guerre, quand il sait qu’il va la déclencher, il fasse partir son yacht favori, celui qu’il a offert à Kabaeva, de l’Allemagne vers Kaliningrad. Ça veut dire qu’il y tient !

Vous voyez, il n’est pas celui qu’il veut apparaître. Avec la chasse et la pêche, les nuits à la belle étoile, avec son copain Choïgou. Ça, c’est de la pub !

Dans sa résidence de Valdaï, par exemple, il y a une chambre cryogénique et une clinique de chirurgie esthétique. On peut dire que c’est pour ses femmes, sa compagne, mais je pense qu’il en profite aussi.

Ces descriptions de luxe dans votre livre sont surprenantes. Car Poutine prétend être le défenseur des valeurs conservatrices, de la tempérance, de l’abstinence quasiment, de la pauvreté, en gros. Pourquoi, pensez-vous, ne se marie-t-il pas officiellement avec Alina Kabaeva ? Pourquoi il la cache 

Pour ne pas souligner qu’il a trompé sa femme auparavant, et qu’il ne mène pas la vie d’un pater familial ultra traditionnel. Et puis, cette femme, une gymnaste, est beaucoup plus jeune que lui. Là encore, ce n’est pas dans les canons traditionnels. Même si, à mon avis, les Russes s’en moquent complètement.

Poutine connaît mieux que personne le pouvoir de l’image télévisée. Il sait qu’il doit manager de manière extrêmement ferme son image de leader du grand pays, celui qui l’a compris le mieux. Il sait que son image doit être celle d’un ascète, une image de quelqu’un qui est hors du temps, de plus en plus hors du temps, un leader suprême qui est indifférent aux biens matériels. 

Il y a quelque chose qui est très important dans le livre, c’est le fait de l’extrême fidélité de Poutine à ses proches. 

Il est fidèle à ses vieux amis. Il est aussi le bienfaiteur de ses familles, que ce soit sa première femme et ses filles, que ce soit sa maîtresse de Saint-Pétersbourg et sa fille ou sa compagne actuelle, Kabaeva, et leurs trois enfants. C’est un chef de mafia, en effet. 

Il est fidèle à ses amis, et eux lui sont fidèles. Si vous êtes fidèle au parrain, il vous couvre de biens. Il a des vassaux, il a des hommes de main, il a des bras droits, qui lui sont fidèles. Perinde ac cadaver10, comme disent les jésuites. C’est un système de mafia basé sur l’argent, la fidélité et la mort.

C’est peut-être cette mentalité qui a donné à Poutine l’idée de payer les contrats au lieu de mobiliser ?

Certainement. Parce que c’est un système où on achète. Car je n’imagine pas des centaines de milliers de jeunes patriotes russes aller volontairement mourir pour ce régime !

Cependant, la plupart de l’argent que ces gens perçoivent va pour payer les commandants, parce que sinon ils sont envoyés à l’abattoir. 

La verticale du pouvoir, ça je l’ai compris il y a très longtemps, c’est une verticale de la corruption. C’est-à-dire que pour avoir une verticale du pouvoir, telle que Poutine l’imagine, il faut qu’à chaque niveau on se serve. La police, l’armée, mais surtout la police, toutes les différentes formes de police se servent au passage et on laisse se servir. C’est ça le système Poutine, qu’il appelle la verticale du pouvoir. C’est le système féodal, purement féodal.

Est-ce qu’il y a une issue à cette situation ? Qu’est-ce qui peut se passer ? Comment voyez-vous l’avenir ? L’intronisation de Poutine ou de son fils Ivan ?

Il dit souvent qu’il réfléchit à la succession. Alors il dit, il va falloir qu’on nomme les gens qui ont fait la guerre en Ukraine pour qu’ils deviennent une nouvelle élite.

Je pense qu’en réalité, il n’a aucune envie de les nommer, ces gens-là, car ils sont violents et très radicaux à droite. Mais il dit qu’il veut le faire, de manière à les tenir un peu. 

Et pour les raisons que je vous ai dites tout à l’heure, je pense qu’il est en train de chercher, avec ses conseillers, une formule de succession. Comme, en leur temps, la formule de la démocratie souveraine, comme la formule du tandem. Un truc qui ressemblerait à quelque chose comme une monarchie dynastique qui lui permettrait d’installer à la tête du pays un très proche qui le protégera lui et ses biens.

Mais, depuis des siècles, les successions en Russie se passent rarement comme prévu.

<p>Cet article Vincent Jauvert : « Poutine veut probablement se faire introniser » a été publié par desk russie.</p>

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