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26.07.2026 à 15:16

Edward Lucas
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Face au désengagement discret de ses alliés, Moscou mise sur la guerre des nerfs et semble préparer une opération sous faux drapeau.

<p>Cet article Quand la guerre de Poutine tourne mal  a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2276 mots)

Face à l’affaiblissement de la Russie, ses alliés et voisins – la Chine, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie – se désengagent discrètement. Cependant, la Russie n’a pas encore perdu la guerre. Une mobilisation en automne est de plus en plus probable. Une opération sous faux drapeau contre un pays de l’OTAN serait envisagée. Enfin, des opérations psychologiques contre les faiseurs d’opinion occidentaux prennent de l’ampleur, comme en témoigne le succès de « l’opération Melnitchenko ». 

Les voisins qui se désengagent

L’équipe de politique étrangère de Vladimir Poutine est sûrement nerveuse : parmi les mauvaises nouvelles récentes, le Parti communiste chinois a infligé un double camouflet au Kremlin. Premièrement, il refuse de fournir des systèmes de propulsion marine pour les navires nécessaires à la « route maritime du Nord » dans l’Arctique. Deuxièmement, le projet de gazoduc Force de Sibérie 2, d’une capacité de 50 milliards de mètres cubes, est pratiquement mort, en raison des exigences chinoises concernant le prix du gaz, que la Chine demande d’aligner sur celui payé par les consommateurs russes : 50 dollars [44 €] pour 1 000 mètres cubes.

Cela représente un cinquième de ce que proposait le Kremlin, alors qu’il accordait déjà une remise considérable à la Chine. Mais le parti-État chinois dispose d’autres options. Cela lui confère un pouvoir de négociation.

La Russie, en revanche, est à court de temps et n’a plus d’autres clients : ses ventes restantes de gaz par gazoduc à l’Union européenne prendront fin l’année prochaine. De surcroît, les frappes ukrainiennes sur ses raffineries obligent désormais la Russie à importer des produits raffinés de Chine : autant de cartes supplémentaires que Pékin peut jouer.

D’autres pays flairent également la faiblesse de la Russie et agissent en conséquence.

Le Kazakhstan vient d’interdire la plupart des importations de blé russe1. Le dirigeant azerbaïdjanais Ilham Aliev a ostensiblement soutenu l’Ukraine lors d’une récente apparition publique. L’Arménie poursuit unilatéralement les travaux de rétablissement des liaisons ferroviaires vers la Turquie et l’Azerbaïdjan, malgré les manœuvres dilatoires de la Russie, qui gère nominalement le réseau ferroviaire.

La Turquie espère vendre son système de défense aérienne S-400 de fabrication russe, dont elle ne veut plus, aux Émirats arabes unis, à la suite d’une visite fructueuse du président Donald Trump, lequel semble avoir débloqué la vente d’avions de combat F-35 de fabrication américaine. Cela marque un nouveau recul de Recep Tayyip Erdoğan par rapport à son long rapprochement avec le Kremlin.

Le sommet de l’OTAN à Ankara a également anéanti les espoirs russes de voir Trump exercer une pression sur l’Ukraine, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire des membres européens de l’alliance.

Le président américain aime les gagnants, pas les perdants. Trump semble également prêt à signer un nouveau projet de loi sur les sanctions contre la Russie, qualifié de « bombe économique » et promu par le sénateur américain Lindsey Graham, qui vient de décéder.

Ces revers diplomatiques ne sont pas décisifs, pas plus que ne le sont les succès de l’Ukraine sur le champ de bataille.

La Russie dispose encore d’options : économiques, politiques et militaires, bien qu’elles soient toutes mauvaises. Une mobilisation cet automne semble de plus en plus probable [NDLR: information confirmée par Volodymyr Zelensky le 24 juillet 2026]. Il en va de même pour une provocation à l’encontre des pays de l’OTAN, qui pourrait même survenir plus tôt, très probablement une attaque sous faux drapeau contre la Pologne à l’aide de drones « ukrainiens ».

Opération « faux drapeau »

Le 31 août 1939, des officiers SS déguisés en Polonais attaquaient la station de radio de la ville de Gleiwitz, qui appartenait alors à l’Allemagne. Ils diffusaient un bref message, laissant derrière eux des cadavres et fournissant ainsi à Adolf Hitler un prétexte pour attaquer la Pologne.

Des sources des services de renseignement américains, reprises par des responsables politiques, estiment que le Kremlin prépare une provocation similaire sous faux drapeau. Cette manœuvre impliquerait des drones ukrainiens (achetés ou détournés) sous commandement russe.

Ils pourraient frapper des cibles en Pologne, ce qui éloignerait encore davantage l’opinion publique et les autorités de l’Ukraine : les services de sécurité polonais sont déjà inquiets face aux méthodes musclées de leurs homologues ukrainiens.

Selon une autre variante, plus inquiétante, des drones ukrainiens, prétendument lancés depuis la Pologne ou les pays baltes, frapperaient des cibles (probablement civiles) à Kaliningrad.

La Russie accuserait alors ses voisins d’avoir facilité ces attaques et exigerait des contre-mesures : enquêtes, poursuites judiciaires, indemnités, etc. Au mieux, il s’agirait d’un chantage diplomatique. Au pire, ce serait un prétexte à une riposte russe sur le territoire de l’OTAN.

Une telle attaque serait probablement symbolique, sans faire de blessés ni de morts. Mais ensuite ? Ne rien faire créerait un terrible précédent. Si le pays pris pour cible par les Russes ripostait contre le territoire russe, les autres pays de l’OTAN le soutiendraient-ils, ou appelleraient-ils au « dialogue » ? De telles inquiétudes sont déjà déstabilisantes.

Le point le plus important à garder à l’esprit ici est qu’une telle opération sous faux drapeau ne peut en aucun cas servir de prétexte à une véritable guerre.

La Russie est trop faible militairement pour envahir un pays de l’OTAN. Elle met en place certaines infrastructures militaires, notamment à la frontière avec la Finlande, mais elle n’a pas de soldats à y déployer.

Même si elle commençait à rassembler tant bien que mal des forces provenant du front ukrainien pour les déployer à Kaliningrad, à Pskov ou n’importe où ailleurs sur sa frontière occidentale, les pays voisins s’en rendraient compte immédiatement. Ceux-ci, ainsi que leurs alliés, réagiraient en renforçant leurs effectifs, en se mobilisant et en rassemblant une puissance de dissuasion.

Quels que soient les projets de la Russie, ils relèvent d’un autre domaine : une guerre des nerfs, visant nos esprits, et non notre territoire.

L’un des objectifs est de présenter les États de première ligne comme des têtes brûlées, qui vont entraîner le reste de l’alliance dans une escalade et un désastre. Un autre objectif, complémentaire, consiste à faire douter ces États de la détermination de leurs alliés : ils doivent croire que le « vieil Ouest » les méprise secrètement et ne se battra pas pour eux.

Nikolaï Patrouchev, proche confident du Kremlin, défend cette ligne dans une récente interview explosive accordée à la Rossiïskaïa Gazeta, dans laquelle il accuse les responsables politiques lituaniens de vouloir entraîner toute l’Europe dans le « pari téméraire » d’une attaque contre Kaliningrad (ce plan, bien sûr, n’existe que dans l’imaginaire russe).

Il a également affirmé que les Européens [de l’Ouest], menés par la Grande-Bretagne, avaient aiguisé leurs haines racistes à l’encontre de ce qu’ils considéraient comme les peuples «sous-humains » de la Baltique, ajoutant avec emphase qu’un ancien élève d’Eton College (l’école privée la plus prestigieuse de Grande-Bretagne) « ne considérera jamais un Estonien ou un Letton comme son égal ».

La réponse à ce barrage cognitif doit être assurée, disciplinée, rapide et sophistiquée.

Premièrement, il ne faut pas amplifier le message de l’ennemi (la Finlande est exemplaire à cet égard).

Deuxièmement, il faut veiller à ce que toute provocation soit attribuée de manière convaincante à sa véritable source : la Russie. Ce n’est pas parce que le Kremlin pourrait se procurer des drones ukrainiens, voire engager des Ukrainiens pour les faire voler, que l’Ukraine attaque la Pologne ou utilise la Pologne pour attaquer Kaliningrad.

Rappelons-le : la machine à mensonges russe fonctionne à grande vitesse et à plein régime.

Troisièmement, toute exigence ou menace russe ultérieure doit se heurter à une réponse diplomatique et militaire unie : toute attaque contre le territoire de l’OTAN, où qu’elle se produise et sous quelque prétexte que ce soit, devra être sévèrement punie.

Les dirigeants de l’OTAN devraient avertir le Kremlin de faire marche arrière et rappeler que les opérations sous faux drapeau peuvent se retourner contre leurs auteurs.

Gleiwitz est aujourd’hui la ville polonaise de Gliwice. Quel était l’ancien nom de Kaliningrad ? [NDLR : Königsberg, capitale de la Prusse orientale]

Guerre psychologique

Le Kremlin mène également des opérations psychologiques visant les leaders d’opinion occidentaux. Il s’agit notamment d’avertissements à la fois crédibles en apparence et alarmistes sur la gravité du comportement de la Russie si elle se trouve acculée, et sur l’aggravation de la situation en cas de défaite : parmi les scénarios évoqués figurent l’anarchie, le totalitarisme, une dictature à la nord-coréenne ou la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Associer des avertissements catastrophistes à des appels à la prudence touche les plus grandes faiblesses de l’Occident : l’ambition, la lâcheté, la désunion, la cupidité et la naïveté. Cela détourne l’attention de ce qui devrait être la priorité stratégique absolue : la victoire de l’Ukraine.

Au lieu de cela, l’enjeu majeur devient la manière de façonner la sécurité européenne pour les décennies à venir. Il suffit de trouver les bons « pragmatiques », qui s’imposeront dans une ère d’après-guerre et d’après-Poutine, et de commencer à les courtiser.

Commencer à réfléchir à un futur « grand compromis » (quelqu’un a-t-il dit « reset » ?) qui tienne compte des intérêts de la Russie (quelqu’un a-t-il dit « légitimes » ?). Peu importe ces «Européens de l’Est » embêtants et paranoïaques,  est un jeu réservé aux grands pays. Songez donc à la somme d’argent colossale qui est en jeu.

De telles réflexions ne sont peut-être encore que des murmures. Mais la Russie les entend et les encourage, en paroles et en actes.

Conclusion

Les décideurs de Pékin voient le monde en termes impitoyables. Si la Russie se comporte de manière imprudente, il faut faire pression. Si la Russie est faible, il faut négocier plus durement. Il faut anticiper tous les changements de politique et de personnalité, en particulier les plus défavorables.

Telle devrait être l’approche européenne également.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici et ici

<p>Cet article Quand la guerre de Poutine tourne mal  a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:15

Pierre Raiman
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Face à l’axe formé par la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, les démocraties ne manquent pas de puissance, mais de cap. Elles doivent replacer au cœur de leur stratégie la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.

<p>Cet article L’Axe totalitaire et les désaxés a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (7620 mots)

Cet essai est consacré à la définition même de la différence fondamentale entre les totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui et les démocraties. Ici, la notion des désaxés s’applique aux démocraties contemporaines qui ont, en quelque sorte, perdu leur boussole. Désorientées, elles répondent aux agissements de l’axe totalitaire (la Russie, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord) au coup par coup, sans respecter leur propre cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Retrouver ce cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.

La chasse et les innocents

Au tournant des années 1960, deux films de John Huston composent à distance une parabole de notre siècle. Dans Moby Dick, une baleine blanche est poursuivie d’océan en océan par un capitaine qui a fait de sa haine une religion ; dans Les Désaxés, quelques mustangs du Nevada sont rabattus au lasso pour finir en pâtée pour chien. Des hectolitres d’huile, une rancune, quelques dollars : la même vie sauvage et innocente, traquée pour des raisons qui ne valent pas ce qu’elles détruisent.

Achab n’est pas un homme sans orientation. Il en possède une, terrible et exclusive : Moby Dick est devenue le point fixe autour duquel il ordonne les hommes, les mers et les signes du ciel. Il contraint le monde à entrer dans sa haine. Ce qui ne la sert pas doit lui être sacrifié.

Sur un scénario d’Arthur Miller2 les personnages des Misfits (Les Désaxés) se trouvent à l’extrémité opposée. Le titre anglais parle d’êtres qui ne s’ajustent plus. La traduction française, Les Désaxés, ajoute qu’ils ont perdu leur centre. Un ancien aviateur, un cow-boy vieillissant, une jeune divorcée un peu paumée ne savent plus autour de quoi tenir ensemble. Ils ont perdu le monde qui leur donnait sens et ne voient pas que leur propre liberté disparaît avec celle des mustangs.

D’un côté, l’homme qui s’est fabriqué un axe absolu et plie tout ce qui vit à son mouvement ; de l’autre, ceux qui n’ont plus de centre commun et de valeurs. Entre Achab et les Désaxés se dessine la géométrie politique de notre temps.

Un axe s’est formé sous le regard de notre siècle. Il n’a ni traité fondateur, ni commandement commun, ni doctrine unifiée. Ses membres se défient mais se fournissent des armes, des marchés, des veto, des récits et des hommes. Ils ne proposent pas le même ordre ; ils travaillent ensemble à défaire le nôtre.

En face, les démocraties ne sont pas impuissantes : elles sont désorientées. Elles répondent à chaque crise sans toujours les relier, contiennent sans décider, négocient les moyens avant d’avoir nommé les fins.  Il leur faut un pôle, une étoile qui permette de tenir leur cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Ce pôle n’abolit ni la puissance ni la stratégie ; il leur donne leur objet.

L’axe

Un axe n’est pas une alliance : c’est ce autour de quoi le reste du monde est convié à tourner. Mussolini donna au mot son sens politique le 1er novembre 19363, devant le Duomo de Milan en présentant la « verticale Berlin-Rome », scellée la semaine précédente dans la capitale du Reich, comme « … un axe autour duquel peuvent collaborer tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix ». La langue de la paix enveloppait déjà la chose qui ferait la guerre, première inversion et matrice de toutes les autres. Milan clamait la paix, l’Éthiopie déjà conquise, les gaz déjà employés. L’intervention en Espagne, imminente, survint le 10 décembre. L’Axe fut une orientation avant d’être une signature : le Pacte d’acier vint en 1939, le Pacte tripartite en 1940.

Quatre-vingt-cinq ans plus tard, le 4 février 2022, vingt jours avant l’assaut des chars sur Kyïv, Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », où « aucun domaine de coopération » n’est interdit, qui ne vise aucun pays tiers4. Même acte de parole : nommer une orientation, assurer des intentions pacifiques. Même aveu : la proclamation pacifique forme l’antichambre immédiate de la guerre.

Le communiqué de février a levé le voile sur ce qui se formait déjà : veto croisés au Conseil de sécurité, manœuvres navales communes, sauvetage à plusieurs mains du régime de Damas. Autour de Moscou et Pékin, Téhéran et Pyongyang complètent un système de suppléances : à la Russie la guerre ouverte, à la Chine la profondeur industrielle et diplomatique, à l’Iran la guerre par procuration et le seuil nucléaire, à la Corée du Nord les obus et les hommes. Ils ne s’accordent ni sur tout ni pour toujours. Mais ils ont le même intérêt qu’ils conjuguent à leurs ambitions impérialistes : affaiblir les normes qui permettent de juger les États de l’extérieur, interdire toute solidarité avec les populations qu’ils dominent. Ils se soutiennent moins parce qu’ils rêvent du même monde que parce qu’ils haïssent ensemble dans la même direction.

L’axe est totalitaire non parce que ses membres reproduisent à l’identique les régimes du XXe siècle, mais parce qu’ils sont reconnaissables à cinq mouvements : le monopole de la vérité publique ; la destruction des espaces sociaux autonomes ; la mobilisation idéologique ; la fabrication d’un ennemi objectif ; la prétention à refaire l’homme et l’ordre du monde.

La guerre devient défense, l’agression réunification, le camp centre de formation, la révolte complot étranger. Le mensonge ne dissimule plus le réel ; il lui substitue une version que chacun doit réciter. Il ne suffit pas davantage que les individus obéissent. Il faut qu’ils ne puissent former hors du pouvoir ni communauté, ni mémoire, ni vérité. Parti, police, appareil religieux ou militaire produisent la solitude pour réclamer l’adhésion : foules mobilisées, dénonciateurs, soldats, spectateurs consentants et par là complices.

En face se trouve l’ennemi objectif coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être : le dissident devient agent de l’étranger, l’Ukrainien nazi, l’Ouïghour terroriste, la femme dévoilée auxiliaire de l’Occident. L’accusation précède l’acte et permet de frapper une catégorie entière. Une telle domination ne trouve ni repos ni frontière ; elle découvre partout des consciences à corriger, des territoires à reprendre, des peuples à absorber ou à annihiler. L’existence extérieure d’une société libre est un démenti de sa vérité.

Ces caractères se répartissent inégalement. Pyongyang approche l’enfermement total, le fantasme du peuple Un5 ; Pékin associe monopole du parti, camps, et surveillance technologique ; Téhéran soumet la société à un appareil théologico-révolutionnaire qui règle les conduites privées et projette au-dehors sa guerre par relais ; Moscou réactive la vérité d’État, l’ennemi intérieur, la mobilisation impériale, la terreur policière et la militarisation de la mémoire. Aucun ne reproduit seul une forme historique, ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative.

L’ancien Axe tendait vers le bloc, le traité et la guerre coordonnée ; Le nouveau demeure lâche, asymétrique, sans centre institutionnel. Cette dispersion le rend plus difficile à saisir : chacun assure sa part de la suppléance, bénéficie du désordre produit par les autres et leur fournit ce qui leur manque.

Leur accord se lit d’abord sur les corps : assassinats politiques à Moscou, viols d’Evine, camps du Xinjiang, puis au-dehors, lorsque la torture et la mort des civils deviennent des instruments de guerre et même une stratégie. Ainsi que le souligne Jean-Sylvestre Mongrenier6, la masse eurasiatique leur donne profondeur, ressources et économies de guerre ; elle se penche pourtant vers les mers, car l’enjeu est aussi de tenir les passages : Taïwan, Ormuz, les mers Rouge, Noire, Baltique et de Chine du Sud. La géographie prolonge la politique : avaler les territoires, contrôler les gorges par où circule le commerce du monde.

Le territoire des mots

L’axe de 2022 se couvre de la Charte des Nations Unies et de la victoire de 1945 ; Il nous emprunte jusqu’à la langue : souveraineté, droit des peuples, paix, majorité mondiale, « vraie démocratie ». L’Axe de 1936 se donnait pour un ordre nouveau ; celui-ci se présente comme le gardien de l’ordre qu’il travaille à renverser.

Ces régimes confisquent les mots comme on prend un territoire : s’en emparer détermine ce qu’il sera permis de faire. « Nazi » accolé à Zelensky retourne l’antifascisme contre l’antifasciste ; «terroristes » désigne les Ouïghours internés ; « agents de l’étranger », les jeunes Iraniens soulevés pour eux-mêmes ; « province chinoise de toujours », Taïwan fière d’être à quelques encablures le refuge de la liberté. Le signifiant garde son tranchant tandis que le signifié se vide.

La falsification se prononce comme un verdict, puis s’étend d’un gouvernement à un peuple et d’un peuple à quiconque lui est associé. Alors reparaît « l’ennemi objectif » d’Arendt7, coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être, sommé de se tenir au banc des accusés.

Le mot d’axe a resurgi, « axe des tyrannies », axis of upheaval8 et si l’analogie avec celui de 1936 a été analysée, l’analyse s’arrête souvent au seuil du concept : tyrannies, autocraties, puissances révisionnistes, presque jamais totalitaires. On consent à la géométrie ; on en refuse la substance.

La différence n’est pas de degré, mais de nature. Un pouvoir autoritaire exige l’obéissance et borne généralement ses fins ; un pouvoir totalitaire veut l’adhésion et un ordre sans frontières stables. Nommer seulement « autoritaires » les maîtres du Xinjiang, d’Evine et des colonies pénitentiaires de Sibérie promet un adversaire négociable. L’erreur de vocabulaire devient une erreur de stratégie : elle invite à marchander le prix de ce qui n’est pas à vendre.

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Image tirée de Moby Dick de John Huston

Le pôle démocratique

La démocratie n’a pas d’axe : elle n’exige pas que le monde tourne autour d’elle. Elle a un pôle comme l’étoile qui n’attire pas le navire et pourtant le guide : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.

Au XXe siècle, l’axe et le pôle furent affirmés à un an de distance. En novembre 1935, Husserl, interdit de chaire par l’Allemagne nazie, prononce à Vienne et à Prague ses conférences sur la crise de l’humanité européenne9. L’Europe qu’il défend n’est ni un territoire ni une puissance : c’est une conscience et un effort pour soumettre la force à une raison commune et universelle. Le jeune secrétaire du Cercle philosophique qui l’accueille à Prague s’appelle Jan Patočka. Un an plus tard, Mussolini nomme son axe à Milan. Tandis que le vieux philosophe convoque le principe d’orientation que l’Europe est en train de perdre, le Duce fabrique un mouvement auquel tout devra se plier.

Là où l’histoire l’a porté, sous l’occupation, puis sous le communisme, Patočka continue Husserl. Il nomme « solidarité des ébranlés » la communauté de ceux que l’épreuve a délivrés des illusions ordinaires et rendus responsables les uns des autres10. Porte-parole de la Charte 7711, il meurt après un « interrogatoire » de trop12. Václav Havel donne à cette solidarité sa forme politique : vivre dans la vérité, ramener la politique à sa source, mettre la moralité en actes, soustraire des existences au mensonge officiel.

Cette « politique antipolitique » n’est ni un refus de la puissance ni un pacifisme. Dans Anatomie d’une réticence13, Havel récuse la paix qui ne serait que le nom honorable de la capitulation : la conscience ne remplace pas la force, elle décide de son usage et fonde sa légitimité.

La Conférence d’Helsinki montra que cette généalogie pouvait devenir stratégie14. En 1975, Brejnev croyait obtenir la consécration des frontières issues de Yalta ; quant à Kissinger, il tenait les engagements sur les droits humains pour un ornement : « Ils peuvent l’écrire en swahili s’ils le souhaitent15 ». On les avait rangés dans ce que le langage de la négociation appelait la troisième corbeille – contacts entre les personnes, circulation des idées et des informations. Les dissidents les prirent au mot : groupe Helsinki de Moscou, Charte 77, Solidarność. Les conférences de suivi firent du respect des textes une question diplomatique permanente. Les régimes avaient signé des mots qu’ils ne purent domestiquer. La victoire sur le bloc soviétique ne sépara pas les valeurs de la diplomatie : elle fit des premières un instrument de la seconde.

Oleksandra Matviïtchouk16 est l’héritière politique de cette chaîne par la logique de son action. De Husserl, elle prolonge l’idée que l’Europe n’est fidèle à elle-même qu’en défendant une norme valable pour chaque personne ; de Patočka, la solidarité de ceux que l’épreuve oblige à comprendre ; de Havel, la conviction que rendre aux victimes leur nom et leur vérité atteint le pouvoir au centre de son mensonge. Mais elle ajoute à cet héritage l’expérience du crime documenté : recueillir les témoignages, identifier les responsables, transformer la souffrance en preuve et la preuve en obligation politique.

Sa pensée est limpide. La violence intérieure annonce la violence extérieure : l’État qui torture les siens finit par menacer les autres. L’impunité n’est pas une absence de politique, mais une permission : chaque crime laissé sans réponse – Tchétchénie, Géorgie, Syrie – enseigne au Kremlin que le suivant sera toléré. Enfin, une paix sans justice n’est pas une paix imparfaite. Pour ceux qui restent sous la domination de l’agresseur, elle est une occupation consolidée.

Mais Oleksandra Matviïtchouk reprend aussi, presque à la lettre, l’intuition de Havel sur le pouvoir des sans-pouvoir. « Nous avons pris l’habitude de penser l’histoire dans les catégories des grandes puissances, des gouvernements et des organisations internationales », comme si elle s’écrivait nécessairement au-dessus des peuples. Elle rappelle au contraire que « des êtres ordinaires peuvent accomplir des choses extraordinaires, que leurs paroles et leurs actes pèsent davantage qu’ils ne l’imaginent », parfois davantage que les institutions supposées gouverner le monde. « L’avenir n’est ni garanti ni déjà écrit : il dépend de ceux qui refusent de le tenir pour joué et agissent pour le changer17. » Les droits humains ne sont donc pas un supplément d’âme ; ils sont à la fois une connaissance de l’adversaire, une puissance rendue aux individus et la boussole qui permet de choisir l’avenir.

C’est ce pôle que les démocraties ont déposé. À Hong Kong, une population se leva pour la liberté qu’un traité lui avait promise ; la loi de sécurité nationale referma la ville, le vieux Jimmy Lai, organisateur de la liberté d’expression, croupit en prison18 et les chancelleries tournèrent la page. À Téhéran, « Femme, Vie, Liberté » prononça en persan le principe même des démocraties ; le nom de Mahsa Amini traversa le monde, puis la saison passa et les exécutions continuèrent. Les peuples de Hong Kong et d’Iran furent plus fidèles au pôle démocratique que les démocraties elles-mêmes. Le désaxement se mesure à cet écart.

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Oleksandra Matviïtchouk au Festival d’Avignon, lors d’un débat consacré à la société civile ukrainienne, le 16 juillet dernier // Institut ukrainien en France

La mécanique du désaxement

Désaxer, c’est rompre un équilibre et une harmonie. Le désaxement procède de deux renoncements : ne plus reconnaître la nature totalitaire de l’adversaire ; ne plus tenir la défense des droits humains et de la liberté des peuples pour le cœur de la stratégie.

Hermann Broch a écrit l’anatomie de cette rupture dans le roman et essai Les Somnambules19, publié au tournant des années trente : quand se défait le système qui tenait un monde ensemble, chaque fragment s’érige en absolu et pousse sa logique jusqu’à son terme – la guerre est la guerre, les affaires sont les affaires –, chacun irréprochable dans son ordre et aveugle à tout ce qui n’est pas lui. Il suffit d’y joindre le membre que notre époque a forgé – la diplomatie est la diplomatie – pour reconnaître la pseudo-Realpolitik. La diplomatie ne nie pas le Mal, et ne l’approuve pas, elle s’y accoutume et l’accepte comme un fait de climat, puis décrète qu’il n’est pas diplomatique de le nommer20.

Or une diplomatie qui ne peut nommer le Mal ne peut défendre ses victimes, car la victime se définit précisément par ce qu’on lui fait. La poignée de main tendue à l’exécuteur21 n’est donc ni une faute de protocole ni même un cynisme : c’est le geste assuré d’un somnambule dans un système où la vie morale s’est retirée.

Le second renoncement se donne pour du droit. Ce que le régime totalitaire inflige à son peuple relèverait de ses « affaires intérieures » – formule où la souveraineté devient une cloison morale. Kant avait pourtant posé, dès le Projet de paix perpétuelle22, que la constitution intérieure des États gouverne leur conduite au-dehors ; Arendt a montré23 que le totalitarisme en est la preuve extrême : la domination totale ne peut se stabiliser dans des bornes, puisqu’elle exige la refonte de l’ordre et des valeurs du monde, aussi la guerre n’est pas un choix de politique étrangère, elle est son métabolisme. Tolérer le Mal « chez eux », c’est lui concéder ses métastases sur le champ de bataille futur.

L’axe ne brise pas le droit, il l’occupe. La frontière devient carapace, et ce qui s’accomplit derrière elle – le million d’internés, les pendaisons, les révoltes noyées dans le sang, la torture des détenus – est placé juridiquement hors du monde.

Clausewitz plaçait au principe de la stratégie24 la recherche du centre de gravité de l’adversaire, ce point dont dépend l’édifice. Celui de l’axe est politique : c’est le contrôle des populations, il ne remplace ni les arsenaux, ni les hydrocarbures, ni l’industrie de guerre ; il les rend disponibles. C’est à l’intérieur que l’axe prélève les corps, les ressources et le silence, avant de porter au-dehors les méthodes éprouvées chez lui.

De là l’asymétrie de la guerre cognitive : l’axe agit sur nos opinions et nos élections ; nous hésitons à agir sur son terrain, là où il craint ses peuples autant que nos armes. Le démenti et la vérification courent derrière le mensonge sans le devancer. Havel avait fixé la règle inverse : faire circuler la vie dans la vérité, rendre voix et visage à ceux que les régimes emmurent. Oleksandra Matviïtchouk a donné la forme judiciaire et stratégique : documenter, nommer, poursuivre, empêcher que l’impunité ne devienne le prochain permis de tuer.

Atteindre ce que ces régimes protègent d’abord – leur droit prétendu à disposer des êtres humains – est un objectif stratégique.

Trois épreuves du désaxement

Le Venezuela : retrancher l’homme, garder l’appareil

Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines s’emparent de Nicolás Maduro ; le dictateur d’un régime haï, appendice latino-américain de l’axe, se retrouve incarcéré à New York. Mais à sa place, ce n’est pas le peuple que l’on installe : c’est la vice-présidente, Delcy Rodríguez, hier encore ministre du Pétrole. Le robinet des hydrocarbures s’ouvre plus vite que les portes des prisons : les détenus politiques sortent au compte-gouttes, les chefs de l’opposition, comme la prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, restent en exil. On a retranché la personne du despote sans toucher à l’appareil du despotisme. La vieille politique du « he’s a son of a bitch but he’s our son of a bitch25 » s’est ici simplement féminisée sans changer de doctrine. Frappés par un tremblement de terre en juillet 2026, les Vénézuéliens n’ont pas la possibilité dans leur pays dévasté de décider des voies de leur salut.

En laissant intact l’appareil chaviste – ses attaches cubaines, russes, iraniennes et chinoises en sommeil –, il en préserve le retour possible. Ce qui est trahi, c’est la liberté d’un peuple, une fois de plus subordonnée au calcul.

L’Ukraine : soutenir sans vouloir

En Ukraine, le désaxement se vérifie dans la durée : Géorgie amputée en 2008 sans autre prix qu’un communiqué ; Crimée saisie et Donbass embrasé en 2014 contre des sanctions calculées pour ne fâcher personne ; Minsk en 2015, où l’agresseur s’installa dans le fauteuil de l’arbitre, tandis que ses bombardiers apprenaient l’impunité sur les corps syriens. Chaque fois, la leçon fut mieux apprise à Moscou qu’à Bruxelles.

En face se bat en Ukraine une trinité démocratique accordée : un peuple à qui nul n’a eu besoin d’expliquer la guerre, une armée qui apprend plus vite que toutes les écoles, un gouvernement dont la raison politique tient en deux mots : durer libre. Les Ukrainiens sont des ébranlés, au sens de Patočka. Ils savent ce que recouvre la défaite : la liste du FSB, l’école changée en centre de torture, l’enfant emmené.

La guerre des mots s’acheva quand le lexique de Moscou passa dans la bouche de Trump et Vance : à Washington, Zelensky fut accusé d’avoir « commencé la guerre » et traité de « dictateur » et l’on négocia par-dessus sa tête entre copropriétaires du monde. Dans le même mouvement disparaissent les enfants déportés et les civils otages au fond des geôles, le cœur génocidaire de la guerre, dont le retour n’est jamais posé en préalable.

Les enfants viennent après les arpents, et les civils après un hypothétique cessez-le-feu fragile. Le temps carcéral existe-t-il pour les alliés de l’Ukraine ?

La chimère n’est pas d’espérer le silence des armes, mais de l’attendre d’un régime qui n’a renoncé à aucun de ses buts, en traitant les êtres captifs comme une annexe de la paix.

Abandonner les vivants en Iran

L’appareil iranien ne se prête pas au marché vénézuélien et à la désastreuse diplomatie du deal. Idéologique autant que mafieux, il tient par la croyance autant que par les rentes et la peur. Plusieurs fois, le peuple s’est levé en cherchant des yeux les démocraties. En 2009, la vague verte demandait où était passé son vote ; l’Occident, absorbé par le nucléaire, détourna le regard. En 2022, « Femme, Vie, Liberté » perça le mur du régime ; les démocraties saluèrent les Iraniennes, puis retournèrent à la négociation qui leur importait. En janvier 2026, la jeunesse fut mitraillée dans les rues ; les frappes censées l’aider survinrent trop tard, et le peuple n’entra jamais dans les buts de guerre américains tandis que les Européens brandissaient le droit international pour justifier leur inaction.

Signé le 17 juin, au château de Versailles, entre deux services d’un dîner offert par un hôte français approbateur, le mémorandum de quatorze points ne contenait pas une ligne pour les droits humains, pas un mot pour les prisonniers politiques, pas un prénom de femme. Mieux : le deuxième paragraphe engage les signataires à ne pas s’ingérer dans leurs « affaires intérieures ». Et pendant qu’on paraphait, on pendait à Evine.

En février, on avait promis aux Iraniens que l’heure de leur liberté avait sonné. En juin, on n’avait « jamais tenu au changement de régime ». En juillet, le mémorandum avait fait long feu.

En Ukraine comme en Iran, les démocraties se sont battues contre. Contre une défaite, contre une bombe. Jamais pour. Or le contre sans le pour peut contenir ; il ne termine rien, car finir exige de savoir ce que l’on veut voir exister après. Retrouver un cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.

Conclusion : l’aiguille et l’étoile

Il faut relire, dans Moby Dick, le chapitre de l’Aiguille26. L’orage a retourné les compas du Pequod, et Achab (Gregory Peck à l’écran), devant l’équipage assemblé, forge de ses mains une aiguille neuve, la déclare vraie et se proclame seigneur des aimants. C’est le geste totalitaire à l’état pur : ne dépendre d’aucun pôle, se fabriquer son orientation, être à soi-même son axe.

Quelques jours plus tard, le Pequod croise la Rachel, dont le capitaine supplie qu’on l’aide à chercher ses enfants perdus en mer. Achab refuse : sa baleine passe avant les enfants des autres. On sait la suite. Le Pequod sombre corps et biens, et c’est la Rachel, revenue chercher ses enfants disparus, qui recueille Ismaël survivant. Le navire qui cherche les enfants est le seul qui sauve.

À l’inverse, dans la nuit du Nevada, les Désaxés ont dételé l’étalon ; les mustangs sont libres. Roslyn (Marilyn Monroe) demande : « Comment retrouve-t-on son chemin dans le noir ? » ; Gay (Clark Gable) répond : « File droit sur cette grande étoile. La route est dessous. Elle nous ramène à la maison27. » Entre ces deux gestes passe toute la différence entre l’axe et le pôle – et le chemin du retour.

Au moment de conclure cet essai, le Représentant Steve Cohen, depuis la Commission d’Helsinki, demande à l’OSCE28 qu’aucun cessez-le-feu n’abandonne les captifs et fait des personnes la condition première – put people first. L’étoile, on le voit, n’a pas pâli : Helsinki, qu’on disait lettre morte, persiste, et continue d’indiquer le seul nord qu’on ne forge pas.

<p>Cet article L’Axe totalitaire et les désaxés a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:15

Jean-François Bouthors
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Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé.

<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3856 mots)

Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé. Décryptage.

Le 9 juillet dernier, The Economist, hebdomadaire britannique très réputé pour la qualité de ses analyses et de ses informations, consacrait sa couverture et sa story à « L’homme qui veut changer la Russie », avec en sous-titre « Un oligarque de premier plan parle ». C’était le moment où la spectaculaire campagne de frappes ukrainiennes de 40 jours, annoncée par Volodymyr Zelensky faisait la une des médias. Jamais la Russie n’avait paru autant en difficulté, avec l’instauration un peu partout dans le pays d’un rationnement du carburant et des files de voitures qui s’allongeaient devant les stations-service.

C’était le moment choisi par Andreï Melnitchenko – ou ceux qui avaient décidé de le mettre en avant – pour proposer à l’Occident sa lecture de la situation, son analyse des causes du conflit russo-ukrainien et sa vision des conditions de sa résolution. Sa tribune était accompagnée d’un très long portrait du personnage, signé d’un des rédacteurs en chef de The Economist, Arkadi Ostrovski, chargé de couvrir la guerre en Ukraine et la vie politique russe. Ostrovski est né en Russie, c’est un journaliste renommé, qui a travaillé dix ans au Financial Times avant de rejoindre l’hebdomadaire britannique en 2007. Son livre The Invention of Russia, sous-titré The Journey from Gorbachev’s Freedom to Putin’s War (le parcours de la liberté de Gorbatchev à la guerre de Poutine) lui valut de remporter le prix Orwell en 2016 et d’être la même année finaliste du prix Pulitzer. Autrement dit, le paquet était bien emballé, avec toutes les garanties de sérieux nécessaires.

Qu’un homme, de surcroît un oligarque, se lève et prenne la parole pour appeler à un changement en Russie, voilà un événement, en apparence, digne d’intérêt. Cela signifierait-il que le pays de Vladimir Poutine serait au bord d’un tournant susceptible de mettre fin à la guerre et qu’une partie de l’élite économique russe serait disposée à entretenir des relations normales avec l’Ukraine et avec l’Occident, auquel cas nous devrions renouer le dialogue sinon avec Vladimir Poutine du moins avec une frange « libérale » du pouvoir russe ?

L’expérience appelle à la circonspection. On se souvient du précédent de la présidence Medvedev entre 2008 et 2012. L’homme au sourire avenant qui affichait alors des intentions libérales est aujourd’hui l’un des plus fanatiques partisans d’un écrasement de l’Ukraine et d’un affrontement avec l’Occident. Il appelle régulièrement, et dans des termes « choisis », à l’usage de l’arme nucléaire contre Paris, Londres ou Berlin. Cinq mois après son élection à la magistrature suprême, la Russie profitait d’une erreur stratégique du président Saakashvili pour envahir la Géorgie ! Que vient donc dire Andreï Melnitchenko ? Et comment est-il présenté par Arkadi Ostrovski ?

Ni politicien ni idéologue ?

Melnitchenko, qui pèse en 2026 quelque 20 milliards de dollars selon Forbes, a fait fortune dans la banque, puis dans le charbon et les engrais. Il a été placé sous sanctions occidentales au début de la guerre, mais il les a contournées en abandonnant des fonctions d’administrateur du numéro deux mondial de la production d’engrais EuroChem et du producteur de charbon Suek, et en transférant ses parts à sa femme, Aleksandra Nicolić, d’origine serbe, une ex-chanteuse pop et mannequin. Il l’a épousée en 2005 en France et le mariage aurait coûté, selon Ostrovski, 30 millions de dollars, avec aux fourneaux le chef étoilé Alain Ducasse et parmi les invités Enrique Iglésias et Whitney Houston. Melnitchenko et Nikolić résident officiellement en Suisse.

« Je ne suis ni politicien ni idéologue », affirme-t-il, se posant comme un observateur neutre : « J’essaie de décrire le monde comme un physicien [il a étudié la physique quantique] tel qu’il est vraiment, pas comme quelqu’un aimerait qu’il soit. » Il assure que son regard a été façonné par la catastrophe de Tchernobyl. Il est né au Bélarus, en 1972, dans la ville de Gomel à environ 140 kilomètres de la centrale nucléaire,  d’un père bélarusse et d’une mère ukrainienne. Il avait 14 ans lorsqu’il fut évacué en Lituanie, vers une base militaire. Il démarre donc son propos comme une invitation à la sagesse, en regrettant le fait que « le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait autrefois aux grandes puissances d’exister au sein d’un seul système de sécurité sans remettre en question le statut des autres. »

Sous couvert de cette nostalgie d’un temps disparu et de cette posture d’apparente neutralité « scientifique », l’homme se veut flexible et il le dit sans fard lors de ses entretiens avec Ostrovski : « Dans le monde quantique, rien n’est absolument certain, tout est de nature probabiliste. La réalité est fluide. Si quelque chose – un événement, un phénomène, n’importe quoi – réfute votre idée de la vie, ce n’est pas une tragédie, mais une opportunité. Je ne suis pas dogmatique. Demain, je croirai peut-être en quelque chose de différent de ce que j’ai cru avant-hier. » Autant dire qu’il est souple comme un roseau et aussi fiable qu’une planche vermoulue… Ce qui invite à prendre son propos avec beaucoup de pincettes. D’ailleurs, comme le note Ostrovski, Melnitchenko ne parle ni de démocratie ni d’autocratie, ni de bien ni de mal, ni d’amis ni d’ennemis, ce qu’il vise c’est « l’harmonie sociale », la « stabilité » et « la défense des intérêts de la Russie ». Il ne pense pas en termes proprement politiques et préfère des concepts fourre-tout, qui visent à séduire ceux qui l’écoutent ou le lisent…

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Andreï Melnitchenko et son épouse // Compte Vkontakte d’Alexandra Melnitchenko

Des non-dits très parlants

Sa tribune brille donc par ce qu’il ne dit pas. Il se garde bien d’interroger le discours russe sur l’Ukraine ou d’esquisser la moindre analyse du pouvoir qui règne à Moscou. Pas un mot sur l’impérialisme russe. Rien, dans ce qu’il dit, ne saurait faire sourciller Poutine. Bien au contraire, l’axe central de son propos consiste à affirmer qu’il n’y aura pas de solution viable au conflit sans un respect de la souveraineté russe. Mais cette insistance sur la souveraineté russe, qui ne saurait être questionnée et encore moins limitée selon lui, n’est pas sans rappeler le concept de « démocratie souveraine » avancé par Vladislav Sourkov dans les années 2000, qui a été l’axe de structuration du régime de Vladimir Poutine et son mantra en matière de politique internationale. C’est une manière de considérer que s’opposer aux vues du Kremlin relève d’une ingérence internationale nuisible à la sécurité du monde.

Melnitchenko dit plus diplomatiquement ce que Poutine et ses porte-voix ne cessent de répéter : rien ne doit s’opposer à la volonté de la Russie. Il considère que « la discussion occidentale moderne sur la Russie d’après-guerre […] se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale ». Et il poursuit : « La logique de cette approche est claire. Si la souveraineté russe est perçue comme une menace, alors la supprimer semble être une solution au problème. » Le Kremlin ne peut trouver là que matière à satisfaction.

Poser la question de la souveraineté sans s’interroger sur la nature du régime et sur ses intentions est évidemment une escroquerie intellectuelle. Comment ne pas discuter la souveraineté d’une Russie dont le président affirme sans sourciller qu’elle n’a pas de frontière et que nul ne doit s’opposer à ses buts ? Pourquoi la souveraineté russe ne devrait-elle pas connaître de limite, alors que la coexistence pacifique internationale suppose que chaque nation accepte de restreindre sa souveraineté par le jeu des accords et des traités internationaux ?

Ce que propose Melnitchenko n’est autre, sur le plan international, que la souveraineté libre du renard libre dans un poulailler libre ! Pour justifier son propos, il reprend très tranquillement l’argumentation que développe Vladimir Poutine depuis son intervention lors de la 43e Conférence sur la sécurité de Munich sur la sécurité en 2007 : « La mondialisation, dit-il, n’a jamais été neutre », elle est principalement au service des intérêts occidentaux et les sanctions contre la Russie en ont fourni la preuve. Il oublie évidemment qu’elles sont la conséquence de l’agression russe contre l’Ukraine, inversant donc la cause et les effets. Ce qui lui permet de dire que la guerre en Ukraine est devenue un instrument de pression de l’Occident sur Moscou.

Faute de questionner la nature du pouvoir dans son pays, Melnitchenko voue la société russe à continuer de vivre sous un régime qui repose sur des restrictions de plus en plus drastiques des libertés, sur la violence d’État, la corruption et la prédation. On comprend qu’il le fasse puisqu’il a construit les débuts de sa fortune dans l’illégalité, comme il l’a raconté à Ostrovski, expliquant qu’il a compris au début des années 1990 qu’il était temps de « légaliser ses opérations ». Il prétend à la neutralité, mais passe sous silence qu’il n’a pu prospérer qu’avec la bienveillance du régime qui a fermé les yeux sur les moyens par lesquels il s’est enrichi, avec du trafic de devises ou des loteries, et avec l’aide de policiers qui l’ont protégé des appétits des gangs, ce qui lui permit d’ouvrir sa première banque, en 1993, à l’âge de 21 ans ! Une bienveillance qui reste conditionnelle, puisqu’il a clairement indiqué à Ostrovski que Poutine dispose d’un « dossier » le concernant et qu’il le lui a fait savoir. Cela incite évidemment à éviter les sujets qui pourraient fâcher.

Un objectif : sauvegarder le régime

Ne pas poser la question du pouvoir russe sert à dissimuler que les causes premières de la guerre se trouvent dans la nature de ce pouvoir. Cela revient à faire croire que la Russie est un pays normal avec lequel on pourrait discuter entre gens de bonne compagnie. Sans le dire explicitement, Melnitchenko cherche à convaincre les Occidentaux à qui il s’adresse par sa tribune dans The Economist qu’ils devraient s’accommoder de ce régime, dès lors que la Russie accepterait de limiter ses prétentions en Ukraine aux seuls territoires qu’elle considère comme siens en vertu de sa Constitution, en contrepartie de garanties pour les populations russophones d’Ukraine et la proclamation que l’Ukraine est un pays « neutre » sur la scène internationale.

Au fond, ce que cet oligarque propose, c’est une sorte de « poutinisme à visage humain ». Son objectif, c’est de sauvegarder le régime. Toutefois, mezza voce, il n’omet pas d’évoquer la menace d’un conflit nucléaire, qui devrait inviter les Occidentaux à la sagesse…

Telle est la sauce avec laquelle Moscou pourrait accommoder une sortie de guerre dont on comprend, dans les milieux économiques au moins – mais sans doute aussi dans l’entourage de Poutine –, qu’elle devient vitale. L’autre option que le Kremlin agite, c’est celle d’une mobilisation générale, ou partielle, qui serait décidée après les élections législatives de septembre, afin de disposer des moyens nécessaires pour tenter de faire monter d’un large cran l’intensité des combats sur la ligne de front et de faire craquer la défense ukrainienne dans le Donbass. Le scénario le plus extrême serait – comme le craignent aujourd’hui des pays tels que la Suède, la Pologne ou les pays baltes – que Poutine prenne le risque d’élargir le conflit en testant la solidité de l’OTAN avant que les efforts de réarmement des pays européens n’aient eu le temps de porter leurs fruits. On peut penser que pour l’instant, la mise en perspective de ces « possibilités » vise surtout à impressionner les Occidentaux pour les dissuader de continuer à aider l’Ukraine… Ce qui semble aujourd’hui peine perdue, sauf à monter en Occident une campagne contre les frappes ukrainiennes en Russie pour les discréditer. On commence à la voir poindre…

Une offre de service à Poutine

Le long portrait rédigé par Arkadi Ostrovski qui accompagne les propositions de Melnitchenko est un trésor d’ambiguïté. Il commence par le récit d’un entretien entre Poutine et l’oligarque, qui aurait eu lieu au Kremlin le 28 mai 2025 passé minuit, au cours duquel l’homme d’affaires fait allégeance : « Le monde s’est avéré complètement différent de ce que j’imaginais. Il n’y a pas de paix mondiale. Il n’y a pas non plus de règles mondiales… Tu t’en es rendu compte avant nous », dit-il à Poutine. C’est du moins ce qu’Ostrovski écrit avoir entendu de sa bouche au cours d’une soixantaine d’heures d’entretiens. Cette nuit-là, Melnitchenko était venu dire au président russe qu’il « souhaitait participer plus activement à la vie publique et œuvrer pour le bien de son pays ». Sa tribune dans The Economist et la mise en scène qui l’accompagne ressemblent à une mise en œuvre de cette offre de service.

Au fil du portrait, Ostrovski n’a de cesse de montrer que son interlocuteur est fiable et exceptionnel. Les ficelles sont grosses. Melnitchenko est présenté comme rationnel et non passionnel, il pratique le jeûne prolongé, réfléchit scientifiquement en physicien qu’il est, « offre ses services à l’État pour devenir un des architectes du changement », c’est un « stratège extrêmement prudent » qui a « réussi invariablement à atteindre ses objectifs », il n’a pas fait partie des cercles des oligarques qui entouraient Eltsine et ont tenté de tirer profit d’avoir assuré sa réélection en 1996, croyant que tout leur était permis…

L’homme dont le journaliste tresse les lauriers voudrait avant tout rendre la Russie attrayante, et souhaiterait faire en sorte que sa « souveraineté » ne soit rien d’autre que « la capacité des élites intéressées par le sort du pays à influencer indépendamment son avenir », et que les diverses forces sociales du pays puissent participer à relever les défis auxquels il est confronté, en acceptant des compromis. C’est d’autant plus urgent qu’elle pourrait devenir « un trou noir ». Ostrovski apprend à son lecteur que, naturellement, Melnitchenko parle avec tout le monde, de Dimitri Mouratov, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, à Douguine, l’idéologue ultranationaliste, et même à l’Américain Tucker Carlson. D’ailleurs, il a des relais aux États-Unis parmi l’élite entrepreneuriale. Voilà le portrait d’un « gendre idéal » à qui l’Occident ne saurait refuser de donner… l’Ukraine, ou du moins la Crimée et le Donbass.

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Arkady Ostrovsky // Chaîne YouTube The Economist, capture d’écran

Les meilleurs médias ciblés par la désinformation

Ce grand portrait donne – avec toutes les réserves qu’Ostrovski a la précaution de poser dans sa dernière partie, notamment en indiquant que les chances de réussite de Melnitchenko « sont minces » et que ce dernier se garde de « prédire la voie que prendra le changement » – une crédibilité et du poids à une opération qui sent la propagande et la désinformation à plein nez. Chacun jugera de la responsabilité d’Ostrovski et de la direction de The Economist dans cette opération. Au minimum, ils se sont laissé séduire et duper. Mais, comme le dirait Molière, « que diable allaient-ils faire dans cette galère ? »

Comme toujours en matière de désinformation, les objectifs de la manœuvre, dont on peut penser qu’elle a été initiée au Kremlin ou du moins autorisée par lui (comme on peut aussi le penser de la spectaculaire interview donnée par Sourkov à L’Express en mars 2025), sont multiples et complexes. Le timing de l’opération permettait d’espérer faire écran aux effets de la campagne ukrainienne de bombardement à longue portée, en faisant croire qu’il existe encore dans l’entourage de Poutine un canal de négociation possible, alors que le Kremlin n’a aucunement l’intention de renoncer à ses objectifs. Mais la manœuvre tend aussi à noyer le poisson de la nature du régime russe, dont la compréhension est essentielle pour réfléchir aux conditions d’une paix durable en Ukraine et à la reconstruction d’un ordre international viable. C’est également une manière d’inviter les pays occidentaux à ne pas prolonger leur aide à Kyïv en laissant croire qu’ils pourraient trouver à Moscou des partenaires de bonne volonté. Et in fine, c’est une pierre d’attente posée en vue de la préservation des intérêts de l’oligarchie russe lorsqu’une voie de sortie du conflit s’esquissera. Ce que Melnitchenko propose à mots couverts, c’est la prolongation du régime moyennant un ravalement de façade, pour qu’il se présente de manière plus « convenable », sans rien changer quant au fond.

Il y a de quoi être surpris de voir The Economist et, l’an dernier, L’Express, utilisés comme support de ce genre d’opérations d’enfumage, l’une sur le mode de la séduction, l’autre relevant de la menace. Rien d’étonnant cependant : pour être efficace, une campagne de désinformation politique – comme c’est ici le cas – a besoin de passer par le canal de grands médias dont la crédibilité est établie. Le travail d’infiltration et d’influence russe – naguère soviétique – dans ce secteur ne date pas d’hier. Il a été sérieusement documenté pour les années de la guerre froide. Moscou œuvre sur le long terme et parvient souvent à installer des relais qui sont actionnés le moment venu. Les Occidentaux ont le tort de croire que c’est une réalité du passé, ou du moins de ne pas s’en protéger sérieusement. Or la plupart des grands médias, américains et européens, sont ciblés et il leur est d’autant plus difficile d’y résister que la course à l’audience rend très appétissantes les informations spectaculaires qu’on vient leur apporter, de sources elles-mêmes en apparence des plus fiables, y compris parfois depuis l’intérieur même des administrations occidentales ! Il ne s’agit pas nécessairement de fausses informations, car parfois, ce qui compte, c’est le moment où on les rend publiques. C’est ainsi que la divulgation des affaires – réelles – de corruption en Ukraine dans la presse américaine a très souvent coïncidé avec des phases diplomatiques ou militaires critiques, visant à affaiblir la position ukrainienne. À l’époque de la post-vérité, de l’intelligence artificielle et du règne de la « com », avec un Donald Trump qui donne le tempo du mensonge délibéré, tout est possible. Ne l’oublions jamais.

À lire également :
Françoise Thom. Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain

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