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Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

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19.10.2026 à 19:38

La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale

Jean-Sylvestre Mongrenier

Depuis des siècles, la Russie cherche à compenser son retard économique par l’expansion territoriale et la puissance militaire. Aujourd’hui, ses ambitions impériales reposent de plus en plus sur le soutien de Pékin.

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Texte intégral (2901 mots)

Comme Laure Mandeville le notait dans un récent article du Figaro, l’idée selon laquelle Russes et Ukrainiens seraient deux peuples frères séparés par un conflit absurde refait surface. Ainsi de prétendus réalistes, partisans conscients ou inconscients du « défaitisme révolutionnaire » bolchevik, renvoient-ils dos à dos l’agresseur et l’agressé. Ce faisant, ils colportent la fable selon laquelle la « Russie-Eurasie » de Poutine serait la continuation et la perpétuation de la Rus’ kiévienne, autrefois liée à l’Occident médiéval. Non point. L’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident face à la « puissance pauvre » et agressive, la Russie.

Lorsque Kyïv et les principautés médiévales de la Slavie orientale connurent leur apogée, Moscou n’était qu’une lointaine bourgade sans renommée. C’est la destruction de ces illustres cités par l’invasion mongole du XIIIe siècle (les tristement célèbres « Tatars ») qui permit l’ascension de la Moscovie dont le grand prince, Alexandre Nevski et sa descendance servaient le Grand Khan, et ils levaient pour son compte le tribut non sans bénéfices propres en termes de puissance et de richesse (la Moscovie prend le pas sur Kyïv, Novgorod et les autres villes de Slavie orientale). On sait combien la longue période de domination mongole aura pesé sur le devenir politique, mental et moral de la Moscovie, qui usurpa l’appellation de « Russie » sous Ivan le Terrible (r. 1547-1584). Le choc mongol et le passage au premier plan de Moscou furent aussi la cause d’une rupture historique et d’un « décrochage » d’avec l’Occident. Depuis, la Russie s’est constituée comme une « puissance pauvre », l’anti-occidentalisme servant de cache-misère.

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Le siège de Kyïv par les troupes de Batu Khan en 1240. Miniature du XVIᵉ siècle tirée de la Chronique enluminée d’Ivan le Terrible // Domaine public

Le séculaire retard de la « puissance pauvre »

Destiné à une certaine fortune, ce concept fut forgé par Georges Sokoloff (1935-2015), auteur de La puissance pauvre. Histoire de la Russie de 1815 à nos jours (Fayard, 1994). Georges Sokoloff était un soviétologue dont les travaux portaient d’abord sur l’économie de l’URSS. Après la guerre froide, il étendit son champ d’investigation au politique ainsi qu’à l’étude de l’histoire russe, cela sur différentes échelles temporelles. Le syntagme de « puissance pauvre » pointe la contradiction entre les visées impériales de la Russie (et de l’URSS par la suite), et les contraintes matérielles qui pèsent sur son potentiel de puissance. En d’autres termes, la « Russie-Soviétie » – c’est-à-dire l’URSS envisagée comme héritière géopolitique de la Russie tsariste –, était une superpuissance sous-développée. Ce fut précédemment le cas de la Russie tsariste, reconnue comme puissance de premier plan lors du congrès de Vienne (1815), et qui pourtant avait « décroché » de l’Europe occidentale sur les plans économique, industriel et commercial, cela bien avant le début de la révolution industrielle.

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Couverture du livre de Georges Sokoloff, paru en 1993 // Fayard

Dès le XVIIIe siècle, n’en déplaise à Voltaire et Diderot, chantres de la « Sémiramis du Nord » (Catherine II), le « retard russe » était évident dans l’ordre de la civilisation et des mœurs (voir Georges Sokoloff, Le retard russe – 882-2014, Fayard, 2014). Dans les temps longs de l’histoire, la projection de puissance de la Russie repose en fait sur la compression de l’économie et de la société par l’État et les « principes de gouvernement » qui l’animent. Sous les tsars, les ébauches de réformes ne furent jamais que la conséquence de défaites militaires. Ainsi en va-t-il de l’abolition du servage (1861) et des réformes dites « bourgeoises » promues par Alexandre II, après que son père eut été vaincu, lors de la guerre de Crimée (1853-1856). Pareillement, c’est après la défaite de la Russie par le Japon (1905) que Nicolas II convoqua une Douma, tout en veillant à ne pas utiliser le terme de « parlement » (voir ses implications en matière de contrôle du pouvoir exécutif). Le régime impérial et, plus tard, le système soviétique moururent de ne pas avoir su mener à temps, avec efficacité, les profondes réformes nécessaires (une révolution incompatible avec les « fondamentaux » de l’histoire et de l’identité russes ?).

Poursuivie dans plusieurs ouvrages, dont Le retard russe – 882-2014 (Fayard, 2014), la vaste démonstration historique de Georges Sokoloff s’appuie sur les travaux d’Angus Maddison, auteur de L’économie mondiale, une perspective millénaire (OCDE, Paris, 2009), et sur la base statistique constituée par le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). Pour autant que la reconstitution des données économiques le permette, il ressort de cette étude qu’en l’An Mil, la Rus’ de Kyïv et l’Occident (l’Ouest européen) étaient au même stade de développement ; à l’intersection des chrétientés grecque et romaine, Kyïv tenait son rang. En 1500, ce qu’il faut désormais appeler la Russie était très largement distancée. Cette grande divergence s’explique par le dynamisme économique et socioculturel de l’Occident d’une part, de l’autre le choc mongol du XIIIe siècle et plus de deux siècles de domination mongole sur l’espace slave-oriental. Depuis, les différentes campagnes de réformes et de modernisation n’ont pu combler cet écart historique d’avec l’Occident.

L’expansion territoriale sous la direction de Pierre le Grand (1682-1725) et de Catherine II (1762-1796), ou encore le rôle d’Alexandre Ier (1801-1825) dans la défaite des armées napoléoniennes, ne sauraient dissimuler la persistance et même l’aggravation du retard russe. Au XVIIIe siècle, la croissance économique annuelle moyenne est évaluée à 0,1 %. Le taux d’alphabétisation était alors quatre à cinq fois inférieur à celui de l’Europe occidentale ; le taux d’urbanisation, deux à trois fois inférieur. De la guerre du Nord (1700-1721) à la guerre de Crimée (1853-1856), la place de la Russie dans la hiérarchie économique internationale régressa : en 1700, son PIB per capita représentait 60 % de celui de l’Europe occidentale ; en 1860, il tombait à 50 % (40 % de celui des États-Unis).

Le bolchévisme destructeur du « tsarisme bourgeois »

Au cours de la période dite du « tsarisme bourgeois » (selon l’expression usitée par l’historiographie marxiste-léniniste), entre la guerre de Crimée et la Première Guerre mondiale, la modernisation et l’industrialisation de cette « puissance pauvre » qu’est la Russie furent effectives : développement d’un réseau ferré dans la partie occidentale de l’empire puis construction du Transsibérien ; convertibilité du rouble ; emprunts internationaux et ouverture aux investissements étrangers. L’heure du « take off » (Walter Rostow) avait sonné. Si, en 1881, l’assassinat d’Alexandre II (1855-1881) marqua un tournant défavorable aux réformes politiques, le rythme du développement économique ne fut pas perturbé. Les figures de Piotr Stolypine et Sergueï Witte, successivement chefs du gouvernement impérial, illustrent cette « belle époque » économique. Pourtant, à la veille de la Première Guerre mondiale, le PIB per capita de la Russie ne représentait que 43 % de celui de l’Europe occidentale et 26 % de celui des États-Unis ; le dynamisme des économies et des sociétés occidentales avait encore creusé l’écart.

Passé le choc des deux guerres mondiales – et dans l’intervalle, les conséquences du bolchévisme, du « communisme de guerre » et de la dékoulakisation –, le PIB per capita de l’URSS progressa quelque peu au cours des années Khrouchtchev (1953-1964). En 1960, il représentait 45 % du PIB per capita de l’Europe occidentale et 33 % de celui des États-Unis. La longue stagnation qui marqua l’ère Brejnev (1964-1982), les indécisions de Mikhaïl Gorbatchev (« Ni plan, ni marché »), entre 1985 et 1991, et le collapsus de l’URSS qui s’ensuivit ramenèrent le PIB per capita au quart de celui de l’Europe occidentale. Les difficiles réformes des années Eltsine (la décennie 1990), aux effets tardifs, et surtout la formidable hausse des cours mondiaux du pétrole dans la plus grande partie des années 2000, permirent de combler une partie de l’écart avec les niveaux de vie occidentaux.

En 2014, année au cours de laquelle l’agression de l’Ukraine déclencha une nouvelle guerre froide avec l’Occident, le PIB per capita de la Russie post-soviétique équivalait aux deux cinquièmes de celui de l’Europe occidentale, soit un niveau inférieur à celui d’il y a cinquante ans. « Autrement dit, écrit Georges Sokoloff, le pays a couru en arrière, ce qui n’est évidemment pas la meilleure façon de rattraper qui que ce soit » (voir Le retard russe, op. cit.). Ici, la thèse de la puissance pauvre recoupe en partie celle du « malheur russe », selon le titre d’un ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse (voir Le malheur russe. Essai sur le meurtre politique, Fayard, 1988).

De surcroît, les sanctions occidentales qui suivirent le rattachement manu militari de la Crimée et le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass eurent d’importants effets sur l’économie russe, celle-ci ne pouvant plus bénéficier d’un accès aux marchés financiers mondiaux et aux technologies occidentales. Bien évidemment, le déclenchement d’une grande offensive contre l’Ukraine, le 24 février 2022, et ses conséquences dans les rapports commerciaux et financiers avec l’Occident, viennent accroître encore le grand écart dont souffre la Russie. À un tel point que l’on ne voit pas comment la décision de Donald Trump de lever une partie des sanctions contre les hydrocarbures russes (10 octobre 2026), pourrait inverser ce processus historique. Outre le fait que la Russie est elle-même obligée d’importer du diesel, afin de compenser l’effet des frappes ukrainiennes sur ses raffineries, les volumes concernés ne sont pas énormes, même s’ils suffiraient à probablement enrichir les proches d’un président américain poussé dans ses retranchements à la veille des « Midterms ». Notons ici que Donald Trump s’expose à de graves contrecoups politiques (les réactions négatives sont bipartisanes), plus encore lorsqu’il fera figure de « canard boîteux » (« lame duck »).

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Le pont ferroviaire sur la Kama, près de Perm, vers 1910. Photo : Sergueï Prokoudine-Gorski // Library of Congress

En guise de conclusion

Gardons raison. L’économie et la « main invisible » du marché ne suffiront pas à dissoudre la puissance russe, fût-elle pauvre. L’aide multiforme apportée à la Russie par la Chine communiste, qui ont en partage la « civilisation de l’homme rouge » (Svetlana Alexievich), permet de compenser la perte de lucratifs marchés en Europe ; elle maintient à flot l’économie de guerre russe, conformément à la volonté du parti-État chinois de faire de ce pays-continent un « grand arrière » stratégique, dans la perspective d’un possible conflit avec les États-Unis dans le détroit de Taïwan et dans la Méditerranée asiatique, un hypothétique conflit armé qui aurait ses prolongements dans toute l’Asie et dans le Pacifique occidental. Sans aller jusqu’à une guerre ouverte avec les États-Unis et l’Occident, la formation d’une Grande Eurasie sino-russe et la nouvelle corrélation mondiale des forces qui en résulterait permettraient à Pékin et Moscou de vaincre sans combattre.

Au vrai, Donald Trump plie déjà le genou (le « kowtow ») et il semble se résigner à ce scénario géopolitique, pour autant que sa richesse propre n’en souffre pas (elle s’accroît depuis le début de son deuxième mandat). En regard du concept de Georges Sokoloff, une telle évolution est claire : la Russie ne pourrait compenser son retard séculaire sur l’Occident qu’en se résorbant dans une Grande Eurasie sino-russe, sorte de nouvel empire mongol dont la véritable capitale n’est pas à Moscou mais à Pékin. N’en déplaise à ceux qui adhèrent à l’idolâtrie de la Sainte Russie, nous assistons à ce qu’on a pu autrefois appeler la « grande manœuvre de Gengis Khan » : renforcer ses appuis en Asie pour se confronter victorieusement à l’Occident et prendre le contrôle de l’Europe. Selon ce schéma géopolitique, l’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident.

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19.10.2026 à 19:38

La responsabilité internationale de protéger l’Ukraine

Matteo Mecacci

Face aux frappes russes contre les civils ukrainiens, l’Europe doit aller plus loin : défense aérienne coordonnée, interceptions et protection des infrastructures, au titre de la légitime défense collective.

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Texte intégral (2286 mots)

Alors que la Russie intensifie le rythme de ses attaques contre les civils et les infrastructures essentielles, et que le nombre des victimes civiles augmente de façon exponentielle, la défense de l’Ukraine est devenue un test permettant de déterminer si l’engagement international en faveur de la protection des civils partout dans le monde a encore une signification concrète. S’opposant au pacifisme béat, l’auteur propose des actions au niveau européen, coordonnées avec l’Ukraine, et qui relèvent de la légitime défense contre l’agression russe.

Lors du Sommet mondial de 2005 intitulé « Les Objectifs du Millénaire pour le développement : cinq ans après », chaque État membre de l’ONU a réaffirmé sa responsabilité de protéger les civils – connue sous le nom de R2P. Le sommet a non seulement déclaré que « chaque État a la responsabilité de protéger ses populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité », mais aussi que « la communauté internationale, par l’intermédiaire des Nations Unies, a également la responsabilité d’utiliser les moyens diplomatiques, humanitaires et autres moyens pacifiques appropriés, conformément aux chapitres VI et VIII de la Charte [des Nations Unies], pour contribuer à la protection des populations ».

La notion et le langage de la protection sont donc, en principe, familiers dans la diplomatie internationale. En revanche, la mise en œuvre de la R2P ne l’est pas. Certes, la R2P ne constitue pas une nouvelle autorisation autonome de recourir à la force ; l’action collective coercitive reste régie par la Charte des Nations Unies. Mais ce principe dépasse le cadre de l’intervention militaire et n’en est pas moins important.

Depuis Kyïv, il est difficile d’ignorer à quel point la campagne aérienne russe a évolué au cours des derniers mois. Les alertes aériennes ne se répartissent plus clairement entre des nuits dangereuses et des journées relativement normales. Désormais, elles interrompent le travail, les écoles, les services publics, les centres commerciaux et les transports en commun ; elles s’arrêtent brièvement, puis reprennent. La vie civile s’organise de plus en plus autour de l’anticipation des attaques.

Les chiffres le confirment. Au cours de la dernière semaine pour laquelle des données sont disponibles, Kyïv a connu 56 alertes aériennes durant plus de 87 heures – soit plus de 12 heures par jour en moyenne. La capitale a passé plus de 18 heures en état d’alerte le 27 septembre et 20 heures et 47 minutes le 30 septembre. Au cours du mois de septembre, les alertes ont duré 242 heures et 40 minutes, soit un tiers du mois entier. Kyïv continue de fonctionner, mais c’est désormais une capitale vivant sous une pression quasi permanente, certains services étant perturbés et d’autres de plus en plus menacés.

Les conséquences humaines s’étendent à l’ensemble de l’Ukraine. La Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies a recensé 2 222 civils tués et 13 058 blessés entre janvier et août 2026 – soit un total de 15 280 victimes, ce qui représente une augmentation de 55 % par rapport à la même période en 2025. Au cours des 24 premiers jours de septembre, elle a enregistré un nouveau bilan préliminaire de 200 morts et 1 234 blessés. À Kyïv, des victimes civiles ont été dénombrées pendant 16 de ces 24 jours, une fréquence sans précédent depuis le début de l’invasion à grande échelle.

Les attaques visent également, et de plus en plus, les infrastructures qui rendent la vie civile possible. L’ONU a documenté des frappes russes répétées contre les infrastructures de production et de transport d’électricité ainsi que de chauffage, provoquant des coupures d’électricité d’urgence pour des millions de personnes et privant des centaines de milliers d’autres de chauffage. Des plans russes interceptés visant à détruire davantage les réseaux d’électricité, de chauffage, de gaz, d’eau, de canalisations et de transport avant l’hiver pourraient rendre certaines parties du pays temporairement inhabitables et provoquer une nouvelle vague de réfugiés.

Le cas de l’Ukraine est sans équivoque : un État souverain tente de protéger sa population contre une agression extérieure et sollicite l’aide de la communauté internationale. Les systèmes de défense aérienne, les munitions, les renseignements, la formation et les capacités nécessaires pour empêcher de nouvelles avancées russes aident l’Ukraine à assumer sa responsabilité de protéger les civils contre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.

Le fondement juridique international est également d’une parfaite clarté. En mars 2022, 141 membres de l’Assemblée générale des Nations Unies ont déploré l’agression russe, réaffirmé la souveraineté de l’Ukraine et exigé le retrait des forces russes. L’article 51 de la Charte garantit le droit à la légitime défense individuelle et collective des États à la suite d’une attaque armée. L’Ukraine est donc en droit de se défendre et d’inviter d’autres États à lui venir en aide.

Malgré cela, des forces se qualifiant elles-mêmes de pacifistes et d’autres simplement pro-russes – deux groupes distincts – à travers l’Europe, amplifiées par Moscou, continuent d’affirmer que mettre fin au soutien militaire à l’Ukraine est nécessaire pour la paix. Ces forces – que ce soit par ignorance ou intentionnellement – négligent le fait que le droit international n’exige pas des victimes d’une agression qu’elles s’affaiblissent pour prouver leur engagement en faveur de la paix.

Au contraire, l’Ukraine a montré à maintes reprises sa volonté de faire des compromis pour mettre fin à ce bain de sang insensé, tandis que la Russie poursuit son agression et refuse même les cessez-le-feu temporaires. Ce que les pacifistes semblent délibérément ignorer – et que les forces pro-russes savent très bien –, c’est que réduire le soutien à l’Ukraine n’apportera pas la paix. Cela encouragera la Russie à poursuivre ses attaques.

De même, le fait de ne pas être intervenu pour protéger des civils ailleurs ne doit pas servir de prétexte pour abandonner l’Ukraine. Les civils de Gaza, du Soudan, de la Birmanie et d’autres zones de conflit ont enduré d’immenses souffrances alors que les institutions internationales réagissaient de manière incohérente. Il n’existe pas de hiérarchie défendable entre les victimes, et il ne devrait pas y en avoir. Mais la réponse à une protection sélective réside dans une plus grande cohérence – et non dans une protection moindre lorsque des actions légales et efficaces sont possibles et nécessaires.

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Le supermarché Tavria V dévasté par une frappe de drone russe Shahed à Maïaky, dans la région d’Odessa, le 15 octobre 2026 // Service d’État des situations d’urgence

L’Europe, pour l’essentiel, a déjà agi à une échelle extraordinaire depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. Fin septembre, l’UE et ses États membres estimaient l’aide totale à 224,5 milliards d’euros, dont 93 milliards destinés aux forces armées ukrainiennes. Une grande partie de cette aide correspond à la mise en œuvre concrète de la « responsabilité de protéger » l’Ukraine, et non à une entrée en guerre contre la Russie. Cependant, alors que la Russie modifie l’ampleur et l’objectif de sa campagne, l’Europe doit se demander si la forme et l’efficacité opérationnelle de son soutien restent suffisantes pour protéger l’Ukraine et sa population civile.

Les États européens disposés à agir devraient envisager des dispositifs défensifs plus intégrés avec l’Ukraine : alerte précoce commune, déploiement plus rapide et exploitation conjointe d’intercepteurs, protection d’infrastructures définies et interception de missiles et de drones s’approchant des frontières européennes. À l’invitation de l’Ukraine, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies, de telles mesures pourraient relever de la légitime défense collective.

Mais le risque ne doit pas non plus être sous-estimé, car une interception directe comporterait des risques d’escalade et pourrait faire des États participants des parties au conflit. Toute mission nécessiterait des limites géographiques, des règles d’engagement claires, un commandement unifié et une obligation de rendre des comptes au public. D’un autre côté, une retenue constante n’est pas non plus sans risque. Des drones et des avions russes ont violé l’espace aérien de la Pologne, de la Roumanie, de la Lituanie et d’autres alliés de l’OTAN, tandis que la Moldavie a enregistré à plusieurs reprises des incursions non autorisées. Ces épisodes répétés indiquent clairement l’intention de Moscou d’étendre la perception de la menace au-delà des frontières de l’Ukraine.

En fin de compte, si l’Ukraine était contrainte de reculer davantage faute de soutien, cela signifierait davantage de territoire sous occupation, davantage de villes à portée de frappe, des millions de réfugiés supplémentaires et une frontière de l’OTAN plus exposée. L’Europe pourrait alors devoir faire face à des coûts de dissuasion plus élevés tout en étant confrontée à une urgence humanitaire d’une plus grande ampleur – le tout dans des conditions stratégiques plus défavorables.

Lorsqu’un gouvernement négocie alors que sa population civile et son réseau énergétique restent systématiquement exposés, il est soumis à une pression insoutenable. Renforcer la capacité de l’Ukraine à se défendre contribuerait non seulement à protéger sa population, mais améliorerait également les perspectives de négociations constructives. Cela pourrait rendre possibles des pourparlers sérieux. Car tout accord de paix viable nécessite un suivi, une mise en œuvre, des garanties crédibles et la capacité continue de l’Ukraine à se défendre.

La « responsabilité de protéger » (R2P) a été adoptée après des échecs répétés à défendre les civils avant que la catastrophe ne survienne. L’Ukraine n’est pas son seul test. Mais ici, l’agresseur est identifiable, une aide est sollicitée et des moyens légaux de défense collective existent.

L’Europe a déjà beaucoup fait, et ses contraintes sont réelles. La question est de savoir si elle adaptera son soutien avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Si la R2P ne peut pas guider la politique dans ces conditions, quelle signification pratique conserve-t-elle ? Si elle n’est pas applicable en Ukraine, alors où ?

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19.10.2026 à 19:38

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle

Pierre Raiman

Russie, Chine, Iran, Corée du Nord : quatre régimes aux ambitions convergentes. Une analyse des métamorphoses du totalitarisme, de ses nouvelles armes et de l’aveuglement des démocraties face à cette menace.

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Texte intégral (11630 mots)

Alerte sur une menace existentielle

Le 23 septembre 2026, Desk Russie, avec le soutien du Centre Thucydide de l’Université Paris-Assas, a organisé une table ronde consacrée au totalitarisme au XXIe siècle. Les interventions de quatre spécialistes de la question, Bernard Bruneteau, Jean-Jacques Rosat, Philippe de Lara et Pierre Raiman, ont été suivies d’un débat passionnant. Desk Russie publie l’essai de Pierre Raiman, basé sur son intervention, qui analyse les régimes russe, chinois, iranien et nord-coréen formant ce qu’il appelle « un axe » : il s’agit des expressions spécifiques du modèle totalitaire. Nous publierons les autres interventions dans nos prochaines parutions.

Le mot relégué

Quand un mot quitte le vocabulaire, la chose n’a pas toujours quitté le monde. Après la dissolution de l’Union soviétique, le totalitarisme semblait promis aux musées : un phénomène du XXᵉ siècle, enterré à Berlin, classé dans les archives de Moscou. Le Parti régnait pourtant à Pékin, les Kim à Pyongyang, les mollahs à Téhéran. On trouva à ces survivants un nom plus commode, presque rassurant : l’autoritarisme. La fin de l’Histoire avait été annoncée en 19899. Le marché ferait le reste.

Trente-cinq ans plus tard, le paysage dément la relégation, les régimes que l’on croyait en sursis ont mué ; surtout, ils se sont trouvés. La Russie mène en Europe la plus grande guerre depuis 1945. Xi Jinping a rendu au Parti ce que les réformes lui avaient laissé échapper. La République islamique s’en remet à ses Gardiens. La Corée du Nord, dynastie communiste devenue puissance nucléaire, envoie ses soldats mourir à Koursk. Comment un phénomène réputé suranné peut-il durer, se renouveler et s’étendre ? Le totalitarisme n’est pas le passager clandestin embarqué dans le nouveau millénaire, mais une nouveauté paradoxale : la continuation, sous d’autres formes, d’une possibilité que le siècle précédent n’avait pas épuisée.

Ce paradoxe n’est pas une querelle d’historiens. La guerre froide avait un adversaire principal, des traités de désarmement, des lignes et des téléphones rouges. Elle avait surtout une pensée. En 1947, George Kennan publiait « Les sources de la conduite soviétique13 », qui allait orienter pour quarante ans la politique occidentale. Quatre ans avant Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme14, Kennan écrit : « Seul le Parti devait avoir une structure. Tout le reste devait être une masse amorphe. » La vérité est « créée par les dirigeants eux-mêmes » et peut « varier de semaine en semaine ». Ces traits dureront, prévient-il, « jusqu’à ce que la nature interne du pouvoir soviétique ait changé ». Aujourd’hui, quatre puissances conjuguent leurs forces contre nos libertés et – innovation totalitaire – l’arme nucléaire sert à sanctuariser des conquêtes. En face, ce ne sont pas seulement les arsenaux qui font défaut, c’est d’abord la pensée.

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle, c’est commencer par renoncer à l’attendre sous ses anciens habits. Karl Jaspers l’écrivait dès 1954 : « Le totalitarisme n’est ni le communisme, ni le fascisme, ni le national-socialisme ; ces régimes ne sont que des formes qu’il a déjà prises. Plus universel que chacun d’eux, il est la menace redoutable que la “civilisation” de masse fait peser sur l’humanité à venir15 ». Il fallait, disait-il, le reconnaître à ses tout premiers signes. Mais comment lire des signes que nos catégories dérobent au regard ? Le plus visible porte un nom ancien : l’axe.

L’axe, ou ce autour de quoi le monde est convié à tourner

Le mot a une date et un lieu. Le 1ᵉʳ novembre 1936, place du Dôme à Milan, Mussolini décrit l’entente scellée la semaine précédente avec Berlin comme un axe autour duquel pourraient collaborer « tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix16 ». L’Éthiopie était déjà conquise et les gaz déjà employés. L’axe préparait la guerre dans la langue de la paix. Cette première inversion contient toutes les autres.

Le 4 février 2022, la scène se rejoue. Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », qui ne vise, assurent-ils, aucun pays tiers17. Le soir même s’ouvrent les Jeux d’hiver. Moins de trois semaines plus tard, les chars russes roulent vers Kyïv. La proclamation de paix sert à nouveau d’antichambre à la guerre.

Depuis, l’axe s’est ébranlé. Les drones iraniens sortent par milliers des usines du Tatarstan. Les obus nord-coréens, puis les soldats, comblent les manques de l’armée russe. La Chine achète le pétrole et fournit les machines-outils à l’industrie de guerre de Moscou. Le 3 septembre 2025, sur la tribune de Tian’anmen, Xi Jinping, Poutine et Kim Jong-un regardaient défiler l’armée chinoise. Le président iranien était lui aussi présent18.

Une alliance ? Pas au sens de l’OTAN : ni commandement intégré ni clause de défense commune. Mais Berlin et Rome n’avaient pas davantage d’état-major commun en 1936. Ce qui fait un axe, c’est l’orientation, le mouvement. Chacun poursuit son empire régional : l’Ukraine, Taïwan, l’arc chiite, la péninsule coréenne. Tous cherchent à écarter la contagion des libertés qui menacent leur pouvoir.

Pourquoi la liberté leur est-elle si insupportable ? Parce qu’elle les dément. L’Ukraine qui choisit l’Europe prouve qu’un peuple déclaré « frère » peut décider autre chose que Moscou. Taïwan, qu’une démocratie chinoise existe. La Corée du Sud prospère dans la langue même du Nord ; Pyongyang en bannit la K-pop comme l’URSS, autrefois, le rock19. En Iran, le miroir est dans la rue : depuis la mort de Mahsa Amini, chaque femme qui sort tête nue renvoie au régime le visage qu’il voulait voiler. Autant de preuves qu’un autre avenir est possible.

Orwell avait imaginé dans 1984, trois empires qui changent d’alliance comme de mensonge. Il n’avait pas prévu des régimes que tout sépare et qui, sans se ressembler, se reconnaissent. Que reconnaissent-ils donc les uns chez les autres ? Aucun ne reproduit seul une forme historique des totalitarismes ; ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative, que fédère un même nom que nous avons retiré de notre vocabulaire.

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Devant un graffiti « Femme, vie, liberté » à Rasht, en Iran, le 23 novembre 2022. Photo : Mahbodzr / Wikimedia Commons

Le mot retiré

Ce qui n’a plus de nom cesse d’être vu, car notre compréhension du monde s’arrête aux confins de notre langage. Les chancelleries raisonnent par dossiers, quand le flou obscurcit ce que les faits relient, le champ de vision se rétrécit. Diplomates, universitaires et gouvernants ont vu des autocraties un peu rudes, des partenaires difficiles, des marchés à conquérir.

Après la chute du Mur, le mot fut congédié, souvent contesté jusque pour le passé : certains historiens n’y voyaient qu’une arme de la guerre froide20. Il avait déjà été remisé, dans les années 1970, par une soviétologie qui traitait l’URSS en société industrielle comme les autres. En 1979, un manuel classique changea de titre : le régime ne régnait plus, il gouvernait21. Les dissidents, Sakharov, Soljenitsyne, Havel, gardaient le mot parce qu’ils vivaient la chose. Dans Alphaville, en 1965, Godard avait imaginé une cité où le dictionnaire perd chaque jour les mots qui pourraient nourrir la dissidence22. Un quart de siècle plus tard, nul ordinateur n’était nécessaire pour effacer totalitarisme : nous nous en sommes chargés, en croyant nous tourner vers l’avenir.

Que coûte un mot perdu ? Relisons février 2022. L’Allemagne croyait au changement par le commerce. Le 4, jour de l’amitié « sans limites », Gazprom propose Gerhard Schröder pour son conseil23. Le 7, Macron passe cinq heures au Kremlin, à l’autre bout d’une table de six mètres24. Le 9, Dominique de Villepin dit ne pas croire « en une Russie impérialiste, incontrôlable, expansionniste25 ». Le 24, les chars entrent en Ukraine. Le commerce devait changer la Russie. Celle-ci en a fait une arme.

L’erreur tenait au diagnostic porté sur le régime : l’autoritarisme était devenu la catégorie suffisante. Elle masquait la dynamique totalitaire, faite d’ambition impériale, de refus des libertés autonomes et de crainte de la contagion démocratique. Un accord peut suspendre cette dynamique sans l’abolir. À Budapest, Minsk : les signatures n’ont pas arrêté l’expansion russe26.

Comment avons-nous pu nous aveugler ? Le concept d’autoritarisme dilue cette différence. Catégorie fourre-tout, il range ensemble le monarque qui veut durer et le Guide qui veut exporter sa révolution, le général qui garde sa caserne et le Parti qui dessine un ordre mondial. Ainsi employé, le mot dispense de penser et de s’inquiéter.

Héritages, masques et métamorphoses

Néo-totalitaire plutôt que nouveau : le préfixe ne désigne pas ce qui naît, mais ce qui renaît sous une forme neuve. Le totalitarisme, disait Jaspers, survit à ses formes. Il resurgit parfois là où il semblait mort, comme en Russie. Poutine hérite du KGB, Xi du Parti de Mao, les Gardiens de la révolution de Khomeini et Kim de son grand-père. Le XXᵉ siècle fut celui des fondations, le XXIᵉ est celui des héritages. Mais que réclament ces héritiers ? Non la foi du fondateur, seulement son appareil. Le siècle n’a connu qu’un nouveau totalitarisme véritable, l’État islamique, son califat proclamé en 2014, sa terreur filmée, les Yézidis désignés comme ennemis jusqu’au génocide27. Il fallut, pour le briser, des combattants kurdes au sol et des avions alliés dans le ciel.

Jaspers décrivait un Protée qui change de masque à chaque instant et vous glisse des mains28. L’image contient à la fois le masque et la métamorphose. Le masque trompe celui qui regarde : la Russie a envahi l’Ukraine en parlant d’« opération militaire spéciale » et de « dénazification ». Hier, c’était la coexistence pacifique, proclamée l’année où les chars soviétiques écrasèrent Budapest. Aujourd’hui, ce sont les valeurs traditionnelles, le Sud global, l’anticolonialisme d’une puissance qui colonise l’Ukraine. La métamorphose transforme le régime lui-même : doctrine, base sociale et appareil changent ; la finalité demeure. Le piège joue dans les deux sens : nous avons pris le masque du commerce pour une mue, et la mue impériale de la Russie pour un masque, une rhétorique à usage intérieur.

En Russie, de la Tchéka au FSB, l’appareil a survécu à l’idéologie. En décembre 1999, Poutine ressentant un besoin de vénérer les ancêtres, faisait remettre à la Loubianka la plaque de Iouri Andropov, le chef du KGB de Brejnev29. Le marxisme a cédé la place au « monde russe », la nomenklatura aux clans. Les Ukrainiens ont nommé ce composé le rachisme [ou ruscisme, mot-valise alliant « Russia » et « fascisme », NDLR]30 : des traits fascistes, staliniens et mafieux, au service d’un empire et l’oreille y entend aussi le racisme d’un empire qui refuse à ses voisins le droit d’être un peuple.

Deng Xiaoping ouvre l’économie sans ouvrir la politique ; les chars de Tiananmen en fixent la limite. En accueillant Pékin à l’OMC en 2001, l’Occident croit encore que la prospérité apportera la liberté. La prospérité est venue, et c’est elle qui a payé la cage. Sous Xi Jinping, le Parti affirme qu’il « dirige tout31 » ; la surveillance algorithmique donne à cette ambition les moyens d’une modernité nouvelle.

La Corée du Nord a poussé la mue jusqu’à la dynastie communiste. Le régime qui promettait d’abolir les privilèges de la naissance se transmet depuis trois générations. Le fantasme de l’Un, que Claude Lefort voyait au cœur du totalitarisme32, y a pris corps : un peuple sans divisions, fondu dans le corps de son chef, l’égocrate (le maître qui ne reconnaît rien hors de lui), mot que Lefort tire de sa lecture de Soljenitsyne, qui qualifie Staline33. Ce rêve d’un peuple sans divisions, Zamiatine l’avait poussé jusqu’à son terme dans Nous autres dès 1920 : sous le Bienfaiteur réélu chaque année à l’unanimité, l’État Unique réduit les hommes à des alphanumériques, règle jusqu’à leurs amours et fait opérer les cerveaux pour en extirper l’imagination34.

En Iran, la théocratie glisse vers le pouvoir militaro-mafieux des Gardiens : la « République des képis » prend le pas sur celle des turbans. Mehran Tamadon, qui a filmé les miliciens pendant plus de douze ans, décrit un régime à deux corps35. Le premier est l’État tentaculaire qui surveille et contrôle. Le second, la masse armée des miliciens, greffée à l’État mais libre d’agir, qui croit encore, jouit de ses privilèges et tue pour les garder.

Arendt avait décrit ce dédoublement : un État de façade, et derrière lui le mouvement où se loge le pouvoir réel36. Cette distinction aide à lire, sous des formes différentes, la démobilisation d’une majorité qui obéit sans croire et la mobilisation d’une minorité qui croit et frappe.

Le pouvoir plus que la foi

Ces minorités servent des maîtres dont la foi se confond avec le pouvoir. Dans Le Talon de fer, en 1908, premier roman de politique-fiction, Jack London faisait dire à un oligarque : « Ni Dieu, ni Mammon, mais le Pouvoir37 ! » Cette passion éclaire les totalitarismes du XXIᵉ siècle. Refaire l’homme n’est plus leur seule ambition : le pouvoir permet l’appropriation mafieuse de l’économie, qui exige en retour sa confiscation. Les siloviki russes en sont l’archétype ; les Gardiens iraniens, maîtres d’un empire économique et de circuits de contrebande, en sont proches. Pour ces castes de privilégiés, perdre le pouvoir serait tout perdre.

L’impunité est un message

À quoi mesurer un tel pouvoir ? D’abord à ce qu’il fait chez lui. Dans le prolongement de Jaspers, qui demandait de regarder moins ce qu’un régime prétend être que le sort réservé aux êtres humains dans ses frontières38. L’impunité intérieure prépare les violences qui débordent au-dehors.

Le XXᵉ siècle l’avait montré. Dès 1933, les Juifs allemands furent dépouillés et humiliés. En 1936, le monde vint aux Jeux de Berlin. En 1938, à Évian, il se déclara navré, mais sans place pour les accueillir. La famine organisée en Ukraine et la Grande Terreur précédèrent Katyn et les déportations baltes.

Le XXIᵉ siècle a répété la leçon sans l’apprendre. Pendant la seconde guerre de Tchétchénie, Grozny fut rasée, des camps de filtration ouverts, des dizaines de milliers de civils tués39. En 2006, Poutine présidait le G8 à Saint-Pétersbourg. La méthode passa en Géorgie, en Syrie, puis en Ukraine, où les camps reparurent et où Marioupol subit le sort de Grozny.

L’Iran avait suivi le même chemin. La République islamique s’est choisi des ennemis intérieurs, des bahaïs aux athées et aux homosexuels. À l’été 1988, des commissions envoyèrent à la potence des milliers de prisonniers politiques. L’un de ces juges, Ebrahim Raïssi, devint président en 202140.

Au Xinjiang, plus d’un million d’Ouïghours ont été internés ; le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a refusé d’en débattre41. Au Tibet, le régime éloigne les enfants de leurs familles42 dans des internats. À Hong Kong, la loi de sécurité nationale de 2020 a étouffé la presse et l’opposition. Jimmy Lai, fondateur de l’Apple Daily, a été condamné en février 2026 à vingt ans de prison43. Il en a soixante-dix-huit. Les capitales occidentales ont protesté, puis sont retournées à leurs affaires.

L’impunité n’est pas une absence, c’est un message. Au régime, elle apprend ce qu’il pourra se permettre au-dehors ; aux voisins, à détourner le regard. Ces régimes se mesurent donc d’abord à la liste de leurs victimes intérieures.

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Défilé militaire à Pékin, le 3 septembre 2025 // kremlin.ru

Totalitarismes et empires

Arendt distinguait l’impérialisme colonial britannique et français, avide d’accaparer les richesses d’outre-mer, de l’impérialisme continental des pan-mouvements44. Pangermanisme et panslavisme voulaient englober les peuples voisins au nom d’une parenté de sang ou d’âme, au mépris des frontières et du droit. Elle voyait dans ces mouvements l’un des antécédents du totalitarisme, celui que Moscou a ressuscité. Le « monde russe » en réactive la logique : un pan-mouvement devenu doctrine d’État45. La frontière de la Russie, disait son président en 2016, ne s’arrête nulle part46.

Pourquoi un pouvoir qui démobilise son peuple a-t-il tant besoin d’empire ? En interdisant la politique au-dedans, il lui faut un front. L’expansion devient une source de mobilisation : elle militarise son peuple et ceux qu’il annexe. L’idéologie impériale lui donne ses justifications. Sur la carte, la conquête se maquille en droit historique.

Chacun a son masque impérial. Pékin parle de réunification et de réparation d’un siècle d’humiliation : l’annexion se présente comme la guérison d’une blessure. Téhéran a bâti un empire sans annexion, fait de milices, de corridors d’armes, de loyautés confessionnelles et d’États parasitant les États. Pyongyang, en fournissant obus et soldats à Moscou, participe à la guerre impériale russe et pratique un impérialisme de sous-traitance.

L’axe dispose de la profondeur eurasiatique, de ressources et de capacités industrielles qui soutiennent son effort de guerre. Ses ambitions portent aussi sur les passages stratégiques : Taïwan, Ormuz, Bab el-Mandeb, la Baltique47. Aux terres s’ajoutent les routes : contrôler les gorges permet de peser bien au-delà des territoires conquis.

Reste la distinction arendtienne : l’impérialisme conquiert des territoires ; la domination totalitaire tend à supprimer tout dehors. La Russie fait les deux : annexer l’Ukraine lui donnerait des terres et des hommes, tout en effaçant une liberté voisine. Un empire de plus, un miroir de moins.

La superfluité des êtres et de la vérité

Que pèse un être humain derrière cette clôture ? Arendt nommait superfluité la condition d’êtres rendus inutiles à un monde commun48. Le XXIᵉ siècle en renouvelle les formes. Les camps du XXᵉ siècle tuaient ceux déclarés de trop ; les régimes d’aujourd’hui tirent profit de leur mort. Le superflu est paradoxalement devenu une ressource.

La Russie, qui proclame les Ukrainiens peuple frère, leur prend leurs enfants, plus de vingt mille selon Kyïv49. Dans ses régions pauvres, primes d’engagement et indemnités de décès peuvent rendre un homme plus rentable mort que vivant : c’est la deathonomics50.

Le Hamas a massacré des Israéliens le 7 octobre, puis exposé les civils de Gaza en combattant parmi eux et en les laissant sans abri sous les bombes. Dans cette stratégie, la mort palestinienne devient une ressource de propagande. Double superfluité, les uns sont éliminés comme ennemis ; les autres, sacrifiés comme martyrs, utiles pour défaire Israël par la narration, sans que ce piège efface la part qui revient à l’État hébreu.

En janvier 2026, le régime iranien a coupé Internet et tiré sur sa jeunesse. Plus de sept mille morts identifiés un à un, des dizaines de milliers selon les estimations les plus hautes51. Tiananmen, avec ses centaines ou ses milliers de morts52, restait comme le sommet d’une répression brutale et sanglante. Téhéran a franchi le pas qui mène de la répression à la superfluité : il ne s’agit plus seulement de briser une révolte, mais de sacrifier une génération irréductible. Une telle démesure empêche désormais les Iraniens d’imaginer jusqu’où le pouvoir peut aller53. « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible », écrivait David Rousset au retour des camps54.

Les êtres ne sont pas seuls à devenir superflus. La propagande du XXᵉ siècle avait un ministère, un journal qui s’appelait « la Vérité », des haut-parleurs dans les usines55. Celle du XXIᵉ siècle n’a plus besoin de ministère. Elle est superfluide, au sens des physiciens, coule sans frottement, remonte les parois et s’échappe par les plus petits pores. Les réseaux sociaux, conçus pour vendre de l’attention, lui offrent gratuitement ce que Goebbels devait bâtir, la diffusion, le ciblage, la répétition. Usines à trolls et comptes chinois par dizaines de milliers56 ne cherchent plus à convaincre, mais à saturer. En octobre 2023, des étoiles de David peintes sur des murs parisiens ont été propulsées en ligne par un réseau que l’État français a rattaché à la Russie57 : le geste comptait moins que sa circulation. Christopher Paul et Miriam Matthews ont décrit cette « lance à incendie du mensonge58 » : volume, vitesse, indifférence à la cohérence. En Chine, l’inondation de contenus complète la peur et la friction59.

Que devient alors la vérité ? Le pouvoir totalitaire réécrivait les faits et effaçait les visages des photographies. Il peut désormais noyer le fait parmi les contenus : rien n’est vrai et tout est possible60. Arendt décrivait déjà un sujet idéal pour lequel fait et fiction, vrai et faux ne se distinguent plus61. Les réseaux donnent à cette entreprise une vitesse et une participation nouvelles. La vérité elle-même est superflue : chacun peut relayer ce qui détruit sa faculté de juger. En Russie, l’idéologie se coproduit ainsi par les clics, les vidéos et les messages Telegram62.

Dans Le Testament du docteur Mabuse, interdit par Goebbels en 193363, le criminel mort continue de dicter, voix sans corps derrière un rideau. L’IA donne à cette fiction une portée nouvelle : des réseaux russes publient des millions d’articles destinés à nourrir les modèles64 ; le clonage vocal fait circuler de nouveau les discours d’Hitler65. La parole se détache de celui qui l’a prononcée et continue d’agir. Le Guide de Téhéran, dont nul ne sait s’il vit encore, en esquisse la version d’État. Jaspers voyait le totalitarisme comme un spectre qui boit le sang des vivants et devient réel, tandis que ses victimes se survivent en cadavres ambulants66. Le spectre trouve-t-il dans l’IA une voix nouvelle afin que les humains, comme le docteur Baum de Fritz Lang, possédés, exécutent ?

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Image tirée du film Le Testament du docteur Mabuse (1933) de Fritz Lang.

Le Mal hors champ

Mabuse n’est qu’un personnage de fiction, mais « l’imaginaire est toujours une impatience de la connaissance », écrivait Hermann Broch67. Dès 1879, à l’aube de l’impérialisme, Les Cinq Cents Millions de la Bégum68, de Verne contenait tout : la cité-usine où les hommes deviennent des matricules, le canon géant et son obus à gaz, le racisme savant, le projet d’anéantir une ville pour l’exemple. En 2020, dans Le Diable n’existe pas69 de Mohammad Rasoulof, à Téhéran, un père de famille fait ses courses, puis appuie à l’aube sur le bouton des pendaisons. La banalité du mal apparaît à l’ombre d’un système de Mal radical qui organise la mise à mort. Un soldat tue pour obtenir une permission, puis découvre qui il a tué. Il a obéi sans penser. L’ordre reçu, rappelait Jaspers en 1946, n’efface pas la culpabilité morale70. Un conscrit refuse enfin de tuer et s’enfuit. L’espoir est dans ce refus.

En février 2022, un lieutenant russe, Lev Stoupnikov, se réveille devant des vidéos d’hélicoptères au-dessus de villes ukrainiennes. « Ils larguaient des bombes sur des civils innocents. C’était le Mal71. » Il n’a besoin d’aucun concept, le Mal se reconnaît à ce qu’on voit. Autour de lui, on récite le masque du Bien : villages « libérés », « nationalistes » tués. Il fera du refus une arme, et lui qui a juré fidélité à la patrie informe alors le commandement ukrainien sur les positions russes.

Et la diplomatie, que fait-elle de ce Mal ? La pseudo-Realpolitik le place hors champ72. Elle ne le nie pas mais le rend secondaire, le renvoie à l’après des négociations. Le 24 février 2025, trois ans jour pour jour après l’invasion, le Conseil de sécurité déplorait les morts du « conflit Russie-Ukraine » sans nommer l’agresseur73. Les victimes disparaissent une première fois dans le crime, une seconde fois dans le communiqué. Ce hors-champ est le pendant de la confusion entre autoritarisme et totalitarisme : retirer le mot totalitarisme n’a pas écarté le mal : cela lui a accordé l’avantage du hors-champ. C’est ce que j’appelle le désaxement74.

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Image tirée du film Le Diable n’existe pas (2020) de Mohammad Rasoulof

Conclusion : la peur de la liberté

Une question demeure, la plus dérangeante. Pourquoi ces régimes durent-ils et trouvent-ils, jusque chez nous, des admirateurs ? Erich Fromm nommait en 1941 la fuite devant la liberté75. Peur de la liberté des femmes, réprimée à Téhéran au nom de Dieu et à Moscou au nom de la famille ; peur du chaos économique, entretenue par le souvenir des années 1990 ; nostalgie de l’URSS, dont Poutine a fait de la chute « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle76 ». Ces peurs traversent aussi nos sociétés. Les masques de l’axe y trouvent leurs prises.

En mars 1970, un académicien encore couvert d’honneurs écrit à Brejnev, Kossyguine et Podgorny. Andreï Sakharov tente d’avertir le régime : « Nous accusons un retard infini en informatique. […] Or la puissance de notre parc de calculateurs est des centaines de fois inférieure à celle des États-Unis, et quant à l’emploi des ordinateurs dans l’économie, l’écart y est si grand qu’il est impossible même de le mesurer. Nous vivons tout simplement à une autre époque77. » La lettre reste sans réponse. Vingt et un ans plus tard, l’Union soviétique s’effondre. Les causes en sont nombreuses, mais l’une tient dans cette phrase : le totalitarisme soviétique a perdu la course du calcul.

Rien ne garantit que cette chance se reproduise. L’affrontement avec l’axe se joue sur les réseaux, l’intelligence artificielle et les robots, et sur ce terrain, la Chine marche au coude à coude avec les États-Unis ; la Russie emprunte, « trolle » et pirate. L’Europe ne vit peut-être pas à une autre époque, mais un ancien président de la Banque centrale européenne, dans son rapport de 2024, l’avertit d’une « lente agonie78 » La lettre de Sakharov a changé de destinataire. La victoire n’est pas acquise, et c’est le sens de cette alerte.

Il y a plus. Jaspers décrivait dès 1931 la civilisation de masse et son appareil ; en 1954, il voyait dans le totalitarisme non une révolte contre elle, mais la menace qu’elle porte en elle79. Réseaux et intelligence artificielle sont la civilisation de masse de ce siècle, atomisée écran par écran, et l’axe a déjà entrepris de l’organiser, Pékin par le crédit social, Moscou par ses usines à trolls. Le choc qu’elle inflige à l’humanité n’est donc pas qu’une compétition de puissance ; il porte sur ce que Jaspers appelle l’être-soi, que l’appareil menace de réduire à une fonction. C’est là que la peur de la liberté trouve aujourd’hui sa prise la plus large.

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle, c’est remettre au centre la nature des régimes, le sort de leurs victimes et ce qui leur rend une liberté voisine insupportable. Un axe est ce autour de quoi l’on convie le monde à tourner. À nous de nommer ceux qui lancent l’invitation, et de la décliner.

<p>Cet article Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle a été publié par desk russie.</p>

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