
26.04.2026 à 19:26
Pour l'auteur du livre Kremlin confidentiel, le régime russe est un système de mafia basé sur l'argent, la fidélité et la mort.
<p>Cet article Vincent Jauvert : « Poutine veut probablement se faire introniser » a été publié par desk russie.</p>
Dans sa précédente newsletter, Desk Russie a publié les bonnes feuilles du nouveau livre de Vincent Jauvert, Kremlin confidentiel. Le vrai Poutine, Albin Michel, 400 p. Pour compléter cette publication, voici un entretien avec l’auteur, centré sur la personnalité de Vladimir Poutine, ses obsessions, ses goûts de luxe et ses phobies. Jauvert y donne une description cinglante du régime de Poutine : « C’est un système de mafia basé sur l’argent, la fidélité et la mort. »
Excusez-moi pour cette question franche. On est inondé de livres sur Poutine. Pourquoi avez-vous cru utile d’écrire le vôtre ?
Pour deux raisons. La première, c’est parce que depuis quelques années, particulièrement depuis le début de la guerre en Ukraine, beaucoup de nouvelles données ont été rendues publiques qui n’avaient pas été intégrées dans l’histoire du règne de Poutine.
J’ai trouvé des documents qui ont été déclassifiés tout à fait récemment, comme des discussions entre des présidents américains et Poutine, qui sont passionnantes et qui montrent très bien comment Poutine leur fait croire qu’il a évolué, alors qu’en fait il n’a pas évolué. Il a toujours été un homme enragé contre l’Occident.
Il y a aussi des mémoires qui sont sortis : ceux de Merkel, de Sarkozy, d’Obama, des mémoires de diplomates publiés récemment, et qui donnent un riche éclairage sur Poutine. Il y a évidemment les consortiums de journalistes qui ont beaucoup enquêté sur sa vie privée, sur ses finances. Il y a bien sûr les révélations de Navalny et de l’équipe de Navalny, qui a publié beaucoup de choses après la mort de celui-ci, etc.
La seconde raison, c’est qu’il me semblait, même si c’est peut-être prétentieux de ma part, qu’il n’y avait pas de livre proposant une approche simple, à la fois globale et très bien documentée, sur Poutine. Il y a des livres simples qui sont assez peu documentés et il y a des livres excellents mais qui sont plutôt destinés aux spécialistes. Mon idée était de faire une synthèse de cela.
Dans votre livre, vous vous concentrez sur les aspects politiques de l’action de Poutine et sur son action visant à s’enrichir, ainsi qu’à enrichir ses proches et son entourage. Mais vous ne prêtez peut-être pas assez d’attention à son idéologie. Est-ce intentionnel ? Croyez-vous que Poutine ait une idéologie ?
J’ai l’impression d’avoir raconté comment Poutine s’est petit à petit rapproché de l’extrême droite russe, dans le but de renforcer et de garder le pouvoir. Et pour cela, il a donné des signaux clairs à celle-ci, en citant des idéologues d’extrême droite russe, comme Ivan Iline.
Cependant, je ne crois pas que ce soit un idéologue. C’est un homme de pouvoir, un homme d’argent, et il utilise les idéologues dans ce but-là, c’est-à-dire afin de se maintenir au pouvoir tout en accroissant sa fortune. Il veut garder le pouvoir et il utilise tous les moyens, y compris la manipulation idéologique, pour ce faire. Mais il est quand même réellement obsédé par l’idée de reconstruire l’Union soviétique, voire de reprendre le contrôle de l’Europe centrale, pour que la nouvelle URSS soit une force comparable à l’ancienne, ou encore plus grande.
N’y a-t-il pas une idée messianique derrière ? L’Empire du Bien, en quelque sorte, contre l’Empire du Mal ?
Pour être honnête, personne ne sait en quoi Poutine croit réellement, si ce n’est en lui-même, son pouvoir et son bien-être. Croit-il à une idéologie eurasiste ? Je ne sais pas, mais c’est un homme pragmatique qui a besoin d’outils opérationnels, et cette idéologie en est une. En revanche, son idée de ressusciter l’URSS, c’est son ambition réelle, il est l’homme de la revanche des putschistes. Je pense qu’il ment quand il dit qu’il a démissionné au moment du putsch. Tout nous laisse croire qu’il n’a pas démissionné et qu’il était d’accord avec les putschistes. Dans la nouvelle Russie, il a pu être un agent, un cheval de Troie, travaillant pour ceux qui voulaient petit à petit revenir à l’Union soviétique.
C’est la seule idée qu’il porte vraiment, et elle lui a servi pour séduire beaucoup de Russes qui sont nostalgiques de l’Union soviétique, notamment de celle des années 1970, c’est-à-dire l’Union soviétique végétarienne, comme on disait.
Dans votre livre, vous parlez beaucoup de la relation de Poutine avec Anatoli Sobtchak. Est-ce que vous croyez qu’il était, en quelque sorte, accolé à Sobtchak pour le surveiller ?
Avec le recul, tout porte à croire que oui, puisque les hommes avec lesquels il continue de gouverner la Russie, trente ans après, sont des hommes de Saint-Pétersbourg, notamment ceux du KGB de Saint-Pétersbourg. Il y a un lien très fort entre eux qui existe depuis ce temps-là. Ajoutons que Poutine a été proche, jusqu’à la fin, du putschiste Vladimir Krioutchkov, chef du KGB au moment du putsch, mais il faisait attention de ne pas se montrer avec celui-là. Aussi, le fait qu’il ait toujours, depuis le début, rendu hommage à Andropov, patron du KGB devenu dirigeant de l’Union soviétique, me fait penser, effectivement, qu’il était là, dans ce marasme, dans ce bordel de l’époque, pour le KGB, mais probablement pour plein d’autres choses aussi, parce que personne ne savait quelle direction prendraient les événements.
Lorsque Sobtchak a perdu les élections à la mairie de Saint-Pétersbourg, en été 1996, rien ne permettait de penser que Poutine allait rebondir. Comment l’expliquez-vous ? Par le soutien du KGB, comme le pensent certains ?
L’intendant du Kremlin, Pavel Borodine, se souvient du fait qu’il lui a rendu un grand service, que c’est un homme qui est capable de protéger ses supérieurs et qui sait bosser, qui est fidèle et qui a ses contacts au KGB, bref, il est utile. Ceci n’exclut pas les soutiens au KGB.
En 1998, Boris Eltsine le nomme patron du FSB, pour protéger la « famille » contre toutes les opérations de la justice et pour pouvoir lutter contre l’influence grandissante d’Evgueni Primakov4. C’est ce qu’affirmait un proche conseiller politique de Poutine, feu Gleb Pavlovski. Selon lui, il fallait quelqu’un pour contrôler et contrebalancer Primakov.

J’aimerais vous poser une question dont je débats parfois avec quelques amis proches. Poutine, quand il arrive au pouvoir et boit à la santé de Staline lors de sa première petite réception au Kremlin, a-t-il déjà ce que les Allemands appelaient un Stufenplan, un plan secret qui allait se réaliser étape par étape ?
En fait, c’est toute la thèse du livre. Poutine a deux plans secrets. Un plan interne révélé par Kommersant en mai 2000, celui d’installer durablement son pouvoir et casser toute l’opposition. Il commence par les médias, puis arrive l’histoire de l’oligarque Khodorkovski, puis il change les lois électorales. D’ailleurs, Khodorkovski est arrêté surtout parce qu’il brave Poutine et finance les partis de l’opposition. Or Poutine, depuis le début, a peur parce qu’il n’a pas de légitimité, il le sait, et sait qu’il peut être renversé n’importe quand. Son obsession, c’est ça.
Quant à son plan international, je pense qu’il l’a également dès le début. Quand on voit les discussions qu’il mène, notamment avec Clinton en mai 2000, il affirme que l’Ukraine n’est pas vraiment un pays. À l’époque, il le dit en tête à tête. À ce moment-là, il est trop fragile pour hausser le ton. Mais dès qu’il le peut, évidemment, il rend ses idées publiques, notamment dans son célèbre discours de Munich.
Son élément-clé pour hausser le ton, c’est le missile hypersonique5. Quand ce missile est enfin développé, il est rassuré : les Occidentaux vont m’écouter parce que j’ai le missile hypersonique. Et donc, je vais pouvoir conquérir l’Ukraine.
Quel a été le déclencheur qui l’a décidé à attaquer l’Ukraine ?
L’opportunité d’attaquer l’Ukraine, c’est d’abord Loukachenko. C’est quand Loukachenko l’appelle en 2020 pour demander de le sauver des manifestations de masse, après les élections falsifiées. Poutine lui-même a peur qu’il se passe la même chose chez lui.
Et puis, ça lui donne une ouverture depuis le Nord. Il n’y en avait pas avant. La Crimée, ça a marché, donc je vais refaire la même chose, se dit-il aussi. En plus, je pourrais faire une réforme constitutionnelle6 qui me permettrait de garder le pouvoir.
De surcroît, à l’époque, Zelensky est très bas dans les sondages. Il est très impopulaire et son armée est faible. Poutine croit pouvoir monter un coup à la vénézuélienne de Trump ou surtout à l’Afghane de 1979. Et renverser Zelensky. Le FSB va stabiliser le régime, et moi, Poutine, j’arriverai en sauveur. Et en deux jours, on prend le pouvoir tranquillement. On met Medvedtchouk7, le vieux copain de Poutine, à la tête de l’Ukraine. Bien sûr que rien n’a marché selon ce plan !
Pensez-vous que Poutine voudrait rester président à vie ?
Je pense même, mais ce n’est bien sûr qu’une hypothèse, que Poutine veut se faire introniser, veut créer une dynastie. Je trouve que ça saute aux yeux, notamment dans ses liens de plus en plus rapprochés avec l’Église, qui maintenant le sanctifie. Et sanctifie sa guerre.
Remarquez qu’il se réfère en permanence aux tsars, c’est quand même étrange quand on y réfléchit. On ne voit pas un président français ou américain se comparer sans cesse aux leaders des siècles précédents.
Il veut créer une dynastie parce qu’il veut sauver sa peau et celle de sa famille.
Peut-être… Mais quand on veut instaurer une monarchie, il faut quand même croire en sa fonction divine, en quelque sorte. Parce que le monarque, en Russie en particulier, est l’oint du Seigneur.
Attendez, Galia, il faut surtout que les gens croient ça. Or Sourkov a dit que Poutine était un don de Dieu. Donc, s’il y a suffisamment de gens pour croire que Poutine est un don de Dieu, lui-même n’a pas besoin de le croire. Je pense qu’on lui a fait comprendre que c’était sans doute une bonne idée de faire croire aux autres qu’il était un don de Dieu. Et que la prise de Kyïv, berceau de l’Église orthodoxe, aurait évidemment été présentée par la propagande et par le Patriarcat comme un geste magnifique, divin.
Et pour vous, cette intronisation peut déjà advenir dans les années qui viennent, quelle que soit l’issue de la guerre avec l’Ukraine ?
Quelle que soit l’issue, il faudra bien que Poutine trouve une solution pour sa succession. Parce qu’encore une fois, le poutinisme, c’est un pragmatisme. Donc il faudra bien trouver un système. Une sauce qu’il va vendre via tous les médias, tous les réseaux sociaux, via tous les intellectuels, via les dupes à l’Occident.

Il y a quelques jours, j’ai assisté à une rencontre avec Dmitri Mouratov qui affirme, à l’instar de beaucoup de membres de l’opposition russe actuelle, que le peuple russe, comme il est totalement privé de droits, ne peut pas être tenu pour responsable de la guerre, du poutinisme, et qu’une grande partie du peuple ne soutient pas réellement Poutine. Partagez-vous cette analyse ?
Dmitri Mouratov connaît bien mieux la situation réelle en Russie que moi.
Mais cette non-adhésion, voire ce rejet, se traduiront-ils par des manifestations de masse contre Poutine et son régime ?
Mystère. Lors des manifestations de 2011-2012, le maximum dans les rues de Moscou, c’était 100 000 personnes. Pour une ville de 15 millions d’habitants, c’est assez peu.
Et l’absence d’un leader d’opposition charismatique n’arrange pas les choses.
Absolument. Navalny était le seul qui aurait pu devenir un leader national. En 2018, il avait imaginé des consignes électorales très rusées pour déstabiliser le pouvoir. Son idée : le « vote intelligent8 ». Cette technique a fonctionné dans pas mal d’endroits en province et même à Moscou, où des hommes du régime ont perdu ou ont été mis en difficulté, à la surprise générale.
Navalny a montré qu’il y avait une grande insatisfaction qui pouvait être visible dans les urnes. Je pense que ce faisant, il a signé son arrêt de mort. Sans parler bien entendu de ses révélations sur la fortune de Poutine et de ses proches.
Dans votre livre, vous parlez de l’échec de la rébellion de Wagner. Prigojine aurait-il pu destituer Poutine ? C’était un sacré salaud et un assassin, mais il était très populaire.
Je raconte comment, au début de la marche de Wagner sur Moscou, Poutine téléphone à Loukachenko pour lui dire : je vais les tuer, je vais les buter. Et Loukachenko lui dit : « Vladimir Vladimirovitch, je te le déconseille. Car ces hommes-là sont très formés, très armés, et sont populaires. Un conflit entre l’armée régulière, mal formée, pas populaire et ces gens-là, non seulement ça risque de se terminer dans un bain de sang et on ne sait pas qui va gagner, mais surtout, ça peut être le déclic d’une révolution dans ton pays parce que – et ça c’est le plus important – parce que tous les éléments sont là dans ton pays pour une révolution. Les gens sont mécontents, tu es là depuis très longtemps, moi aussi. Ce truc-là, ça peut être le déclic de ton renversement comme du mien. » La preuve que Poutine a peur et qu’il sent une vraie insatisfaction populaire, c’est qu’il dit oui, tu as raison, je le buterai plus tard, ce qu’il a fait.
Mais qu’est-ce qui a poussé Prigojine à s’arrêter ? Sûrement pas les demandes de Loukachenko. Tout le monde s’attendait à ce qu’il aille jusqu’au bout. Dans cette situation, c’était mourir ou gagner.
On a affaire à des hommes, pas des enfants de cœur, peut-être que Poutine l’a menacé : si tu fais ça, je vais buter ta mère, ta femme et tes enfants, je n’en sais rien. Et puis on sait aussi que ce n’était pas exactement une rébellion contre Poutine, mais contre le système, il le disait bien. Poutine a pu lui promettre de virer Choïgou et Guerassimov9, ce qu’il n’a pas fait, en tous cas pas tout de suite. Dans une certaine mesure, aussi étrange que ça paraisse, Prigojine a été naïf.
Ce qui est aussi transparent dans votre livre, c’est que Poutine est un homme extrêmement avide, qu’il accumule une fortune gigantesque. Il y a eu des évaluations, il possédait 100 milliards de dollars il y a déjà un moment, par l’intermédiaire d’hommes de paille. Mais est-ce qu’il jouit réellement de ses palais, comme celui près de Sotchi, montré par Navalny dans son film ?
On ne sait rien, en réalité. Son image est gérée de manière tellement serrée qu’il n’y a rien qui transparaît, absolument rien. En revanche, en creux, on sait qu’il disparaît pendant très longtemps, et qu’est-ce qu’il fait pendant ce temps-là ? Je ne pense pas qu’il lise, comme il le fait croire, Ivan Iline ou les historiens russes. Quand on a des salles de pole dance, des salles de massage luxueuses ou des casinos dans ces différentes résidences, il me semble que ce n’est pas pour jouer au domino. Cet homme adore le luxe. On voit, il s’est acheté avec son argent – l’argent qu’il a détourné – des yachts, et il voulait avoir le plus grand.
Mais est-ce qu’il utilise ses yachts ?
En tout cas, c’est suffisamment important pour lui pour que deux jours avant le déclenchement de la guerre, quand il sait qu’il va la déclencher, il fasse partir son yacht favori, celui qu’il a offert à Kabaeva, de l’Allemagne vers Kaliningrad. Ça veut dire qu’il y tient !
Vous voyez, il n’est pas celui qu’il veut apparaître. Avec la chasse et la pêche, les nuits à la belle étoile, avec son copain Choïgou. Ça, c’est de la pub !
Dans sa résidence de Valdaï, par exemple, il y a une chambre cryogénique et une clinique de chirurgie esthétique. On peut dire que c’est pour ses femmes, sa compagne, mais je pense qu’il en profite aussi.
Ces descriptions de luxe dans votre livre sont surprenantes. Car Poutine prétend être le défenseur des valeurs conservatrices, de la tempérance, de l’abstinence quasiment, de la pauvreté, en gros. Pourquoi, pensez-vous, ne se marie-t-il pas officiellement avec Alina Kabaeva ? Pourquoi il la cache ?
Pour ne pas souligner qu’il a trompé sa femme auparavant, et qu’il ne mène pas la vie d’un pater familial ultra traditionnel. Et puis, cette femme, une gymnaste, est beaucoup plus jeune que lui. Là encore, ce n’est pas dans les canons traditionnels. Même si, à mon avis, les Russes s’en moquent complètement.
Poutine connaît mieux que personne le pouvoir de l’image télévisée. Il sait qu’il doit manager de manière extrêmement ferme son image de leader du grand pays, celui qui l’a compris le mieux. Il sait que son image doit être celle d’un ascète, une image de quelqu’un qui est hors du temps, de plus en plus hors du temps, un leader suprême qui est indifférent aux biens matériels.
Il y a quelque chose qui est très important dans le livre, c’est le fait de l’extrême fidélité de Poutine à ses proches.
Il est fidèle à ses vieux amis. Il est aussi le bienfaiteur de ses familles, que ce soit sa première femme et ses filles, que ce soit sa maîtresse de Saint-Pétersbourg et sa fille ou sa compagne actuelle, Kabaeva, et leurs trois enfants. C’est un chef de mafia, en effet.
Il est fidèle à ses amis, et eux lui sont fidèles. Si vous êtes fidèle au parrain, il vous couvre de biens. Il a des vassaux, il a des hommes de main, il a des bras droits, qui lui sont fidèles. Perinde ac cadaver10, comme disent les jésuites. C’est un système de mafia basé sur l’argent, la fidélité et la mort.
C’est peut-être cette mentalité qui a donné à Poutine l’idée de payer les contrats au lieu de mobiliser ?
Certainement. Parce que c’est un système où on achète. Car je n’imagine pas des centaines de milliers de jeunes patriotes russes aller volontairement mourir pour ce régime !
Cependant, la plupart de l’argent que ces gens perçoivent va pour payer les commandants, parce que sinon ils sont envoyés à l’abattoir.
La verticale du pouvoir, ça je l’ai compris il y a très longtemps, c’est une verticale de la corruption. C’est-à-dire que pour avoir une verticale du pouvoir, telle que Poutine l’imagine, il faut qu’à chaque niveau on se serve. La police, l’armée, mais surtout la police, toutes les différentes formes de police se servent au passage et on laisse se servir. C’est ça le système Poutine, qu’il appelle la verticale du pouvoir. C’est le système féodal, purement féodal.
Est-ce qu’il y a une issue à cette situation ? Qu’est-ce qui peut se passer ? Comment voyez-vous l’avenir ? L’intronisation de Poutine ou de son fils Ivan ?
Il dit souvent qu’il réfléchit à la succession. Alors il dit, il va falloir qu’on nomme les gens qui ont fait la guerre en Ukraine pour qu’ils deviennent une nouvelle élite.
Je pense qu’en réalité, il n’a aucune envie de les nommer, ces gens-là, car ils sont violents et très radicaux à droite. Mais il dit qu’il veut le faire, de manière à les tenir un peu.
Et pour les raisons que je vous ai dites tout à l’heure, je pense qu’il est en train de chercher, avec ses conseillers, une formule de succession. Comme, en leur temps, la formule de la démocratie souveraine, comme la formule du tandem. Un truc qui ressemblerait à quelque chose comme une monarchie dynastique qui lui permettrait d’installer à la tête du pays un très proche qui le protégera lui et ses biens.
Mais, depuis des siècles, les successions en Russie se passent rarement comme prévu.
<p>Cet article Vincent Jauvert : « Poutine veut probablement se faire introniser » a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:26
Nous vivons un épisode décisif de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. Les gouvernements européens doivent faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples.
<p>Cet article Guerre du Golfe, guerre mondiale a été publié par desk russie.</p>
Je m’étais trompé dans mon éditorial du 1er mars dernier en affirmant que la guerre en Ukraine empêcherait la Russie de soutenir activement l’Iran, puisqu’elle s’y enlisait. Or la Russie aide militairement son allié, notamment par la surveillance satellitaire et les technologies avancées de guidage des missiles, et cette aide a des effets significatifs. Apparemment, Poutine ne craint pas de distraire des moyens du théâtre ukrainien et de mettre à mal le parti pris pro-russe de Trump sur la guerre en Ukraine.
C’est que la nouvelle guerre du Golfe est une manche dans la guerre mondiale lancée par la Russie en février 2022 pour la « désoccidentalisation du monde11 ». Mondiale dès le 24 février 2022 parce que l’agression de l’Ukraine menace tout le continent européen, et parce que la Russie est alliée avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. C’est pourquoi la nouvelle guerre du Golfe, que Trump en soit conscient ou pas, a une dimension mondiale.
C’est à cette aune que les Européens doivent apprécier leurs positions et leurs actions.
S’il ne s’agissait dans le golfe Persique que d’un conflit régional, les Européens auraient sans doute raison de se tenir à l’écart d’une campagne lancée sans eux et aux perspectives hasardeuses. Mais c’est un épisode de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. C’est même un épisode décisif, du fait de la multiplicité des protagonistes et de la diffusion planétaire des conséquences économiques et géopolitiques du conflit. Pour les États-Unis, ce qui se décide est rien de moins que la perte ou la conservation de leur position de puissance dominante au XXIe siècle, c’est-à-dire la défaite de l’Occident rêvée par Poutine. Les Européens sont donc pris dans un dilemme : cette guerre est malencontreuse, mais les conséquences d’une défaite de la coalition israélo-américaine les affecteraient à un point tel qu’ils doivent tout faire pour éviter cette catastrophe.
Cette analyse peut sembler trop simple et trop brutale, mais je pense qu’on ne peut y échapper. En premier lieu, le scénario d’une sortie de la crise par un compromis négocié est aussi improbable qu’entre la Russie et l’Ukraine. Le projet d’une coalition de volontaires pour garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz après la fin des hostilités est aussi dérisoire que la coalition soi-disant destinée à garantir la sécurité de l’Ukraine après un cessez-le-feu : il n’y aura pas de cessez-le-feu en Ukraine car la Russie veut poursuivre sa guerre jusqu’au bout, et il n’y aura pas d’ouverture du détroit d’Ormuz car son contrôle est l’assurance-vie du régime iranien et un instrument de torture de l’économie mondiale. Fort de sa résilience malgré des bombardements massifs, l’Iran est en train de pousser son avantage de pays le plus faible : s’il ne perd pas la guerre, ce sera une victoire, et donc la défaite des États-Unis. De sorte qu’il n’est pas réaliste d’espérer négocier l’ouverture du détroit tout en renonçant à affaiblir ou à renverser le régime iranien. En second lieu, les conséquences économiques de la poursuite de la guerre ou même seulement de la guerre des détroits12 seront très violentes pour l’Europe, pour l’Afrique, et même pour les États-Unis, mais pas pour la Chine ni pour la Russie.
On croit que Trump cherche une porte de sortie pour mettre fin aux hostilités sans perdre la face et qu’il en est de même du régime iranien. Mais c’est se rassurer à bon compte : les Gardiens de la Révolution se moquent des dommages infligés à leur économie et des souffrances de leur peuple tant qu’il leur reste assez de munitions pour continuer la guerre, car leur but est la révolution islamique mondiale, même au prix de la Perse. De plus, le facteur du fanatisme ne serait pas aussi périlleux pour les États-Unis si l’Iran n’était soutenu activement par la Russie et la Chine. Avec un style et un tempo très différents, ces deux-là ont un même but, affaiblir l’Amérique. Dès aujourd’hui, elles profitent de la crise pétrolière qui renfloue un budget russe au bord de l’abîme et n’affecte guère la Chine. Celle-ci a en effet de gigantesques réserves stratégiques de pétrole brut – 1,4 milliards de barils, plus que les États-Unis (413 millions) et même que tous les pays développés réunis, monarchie du golfe comprises –, et elle a les moyens de diversifier ses sources d’approvisionnement. À la différence de l’Europe, la Chine peut encaisser une récession mondiale qui affectera certes le volume de ses exportations mais pas sa suprématie dans les secteurs stratégiques comme l’automobile et l’IA.
Enfin, l’engagement des États-Unis dans le Golfe réduit dangereusement leur capacité d’action dans l’Asie-Pacifique, d’autant plus qu’ils ont consommé une part très importante de leurs stocks d’armes et de munitions et qu’ils sont toujours prisonniers d’un modèle d’armée fondé sur des équipements très coûteux, donc impossible à renouveler rapidement. Or le propre des vraies guerres est que leur durée est imprévisible et qu’il faut y être prêt. La petite Ukraine a été capable d’inventer sous les feux des bombardements russes un modèle inédit à base de nouvelles technologies et de production en masse de munitions et d’armes peu coûteuses, en particulier les drones. Les États-Unis sont loin de s’être adaptés.

Face à un désastre annoncé, on pourrait se demander avec une joie mauvaise : « Qu’allaient-ils faire dans cette galère ? » On pourrait, mais on ne peut pas. Certes, les Européens ont de bonnes raisons de ne pas aimer les États-Unis et plus encore ce qu’ils sont devenus : l’égoïsme déguisé en humanisme wilsonien, le manque d’égard pour les alliés – qui est passé de la désinvolture à la trahison avec Donald Trump –, la vulgarité crasse et contente d’elle-même du peuple MAGA, le privilège du dollar, les maladresses et les fautes enchaînées par les États-Unis depuis qu’ils ont « gagné » la guerre froide. Mais imaginons un instant ce que ce qu’il adviendrait du monde – et de l’Europe en particulier –, si les États-Unis n’étaient plus la première puissance mondiale.
Or c’est bien ce qui est en jeu dans cette guerre nécessaire et malencontreuse. Nécessaire parce que l’Iran est une menace croissante à mesure que le régime des mollahs s’approche du seuil nucléaire, voire veut le dépasser : menace existentielle pour Israël, mais qui prend aussi en otage toute la région, persécutée par les milices surarmées déployées par l’Iran, que désigne l’euphémisme « proxy ». Et encore plus nécessaire depuis que l’Iran est devenu l’allié de la Russie et de la Chine dans leur projet de « désoccidentalisation du monde ». Mais malencontreuse parce que les États-Unis ont cru une fois de plus au mirage de l’overwhelming force dans une guerre asymétrique, tout comme Israël, qui était pourtant censé connaître et surveiller de près le régime et ses capacités militaires ; malencontreuse parce que les États-Unis n’ont pas su éviter le piège du détroit d’Ormuz, avec ses conséquences en cascade sur la liberté de navigation dans d’autres détroits et canaux stratégiques pour le commerce mondial.
La prudence des gouvernements européens est compréhensible, ils doivent trouver la porte aussi étroite et dangereuse que le détroit d’Ormuz. Mais la prudence ne suffit pas. Il faut défendre l’Occident comme réalité et comme destin. Les dirigeants européens devraient faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples, au lieu de ne leur parler que du prix des carburants. Pendant ce temps, l’Ukraine se bat pour sa liberté et la nôtre…
<p>Cet article Guerre du Golfe, guerre mondiale a été publié par desk russie.</p>
26.04.2026 à 19:25
À Kyïv au moment de Tchernobyl, une étudiante britannique découvre l'ampleur du mensonge soviétique.
<p>Cet article Les lilas de Kyïv sentaient la fin du monde a été publié par desk russie.</p>
Samantha de Bendern, alors étudiante en russe, était à Kyïv au moment de la catastrophe de Tchernobyl. Insouciante, jouissant de la liberté de la jeunesse à l’étranger, loin des parents, elle profitait du printemps sans voir ni l’horreur du régime ni le danger radioactif qui s’était abattu sur Kyïv. L’irresponsabilité cynique des autorités soviétiques a été pour elle comme pour des millions d’Ukrainiens l’événement qui allait provoquer la fin de l’empire. C’est dans ces journées, écrit-elle, « que j’ai cessé d’être l’idiot utile que j’étais en train de devenir, pour finalement consacrer ma vie à combattre le mensonge et la désinformation ».
Avant le pire accident nucléaire de l’histoire, le 26 avril 1986, j’étais portée par les certitudes inébranlables de la jeunesse. Puis, du jour au lendemain – ou plutôt au fil de quelques magnifiques journées de printemps – tout a basculé, et je suis entrée à contrecœur dans l’âge adulte.
Ceux qui se souviennent de ce printemps évoquent tous la même chose : la température était si clémente que les lilas avaient éclos tôt, inondant les parcs et les rues de Kyïv de leur parfum de vanille et de roses. La ville était enivrante, et j’étais envoûtée.
J’y étudiais le russe, en pleine guerre froide. Malgré la surveillance omniprésente du KGB, je m’amusais comme jamais. Grisée par l’adrénaline de jouer à cache-cache avec ceux qui me filaient – et bien sûr par la vodka soviétique – je me sentais totalement libre. Les règles de mon monde ne s’appliquaient pas ici. Et surtout : j’étais loin de toute surveillance parentale.
C’est donc avec une immense irritation que je reçus l’appel affolé de mes parents au Royaume-Uni. Ils me parlaient d’un « incident » nucléaire quelque part non loin de Kyïv. D’autres étudiants étrangers avaient reçu des appels similaires. Quelqu’un avait une radio qui captait la BBC : un nuage radioactif inexpliqué, en provenance de l’ouest de l’URSS, venait d’être détecté par les Suédois. Vraisemblablement, nous étions tout près de sa source.
J’ai ignoré la nouvelle. Elle gênait mon plaisir.
J’ai séché les cours pour me prélasser au soleil au guidroparc, la grande plage de Kyïv sur les rives du Dnipro. C’était probablement la pire chose que j’aurais pu faire.
En Suède, les soupçons grandissaient sur le fait qu’une catastrophe très grave s’était produite en URSS. Les Suédois demandèrent des explications à Moscou. Ils se heurtèrent à un silence de plomb. Tandis que les niveaux de radiation continuaient de monter, ils prirent des mesures d’urgence : éloigner les enfants des bacs à sable, éviter l’eau de pluie, vecteurs terriblement efficaces de contamination radioactive.
C’était à 1 100 km de Tchernobyl.
Moi, j’étais à 100 km. Le black-out informationnel était total. Je trempais mes pieds dans le fleuve qui coulait tout droit depuis le site de la catastrophe, couchée sur un sable fin et chaud, portant une veste qui avait absorbé toute la pluie tombée sur Kyïv le lendemain de l’explosion.
Cette veste – ainsi que tous les autres vêtements portés pendant mes derniers jours à Kyïv – sera confisquée par le gouvernement britannique à mon retour d’URSS. Elle était dangereusement radioactive. Elle regorgeait aussi, paraît-il, d’informations précieuses sur le programme nucléaire civil soviétique.

Le 29 avril, l’ambassade britannique à Moscou nous ordonna de quitter Kyïv : nous laisser sur place était jugé trop risqué.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à pleurer. Je ne sais plus vraiment ce qui a déclenché mes larmes – mais une fois sorties, elles ne voulaient plus s’arrêter. Peut-être parce qu’un ami qui travaillait dans un hôpital m’avait confié qu’une aile entière avait été bouclée, avec des rumeurs de jeunes hommes souffrant de graves brûlures. Lorsque j’ai demandé à mon professeur de russe, Sergueï, ce qu’il pensait de ces « drôles de rumeurs sur l’accident nucléaire », il m’a répondu qu’il ne pouvait pas croire que le gouvernement soviétique laisserait ses propres enfants marcher dans les rues sans protection s’ils étaient réellement en danger. J’ai vu la peur et le doute dans ses yeux. Mais il a ajouté, d’une voix ferme : « Si jamais cet accident était avéré, et que les étudiants étrangers avaient été prévenus avant les Soviétiques, je n’aurais pas d’autre choix que de déchirer ma carte du Parti communiste. »
Dans les rues, les rumeurs s’amplifiaient. Des mères inquiètes couvraient leurs jeunes enfants de bonnets de laine absurdes, censés les protéger de la radiation. Le remède miracle pour les adultes, c’était la vodka. Certains optèrent pour les bonnets et la vodka. Tragiquement, de simples comprimés d’iode auraient suffi à protéger la population, surtout les enfants particulièrement vulnérables. Mais distribuer ces comprimés aurait signifié admettre qu’il y avait un problème. Et ça, le Parti ne pouvait pas se le permettre.
Je ne pouvais plus nier que quelque chose de grave s’était passé. Mais je ne voulais pas partir. Je me sentais comme un rat qui fuit le navire, laissant mes amis et leurs enfants affronter seuls ce poison invisible qui s’insinuait dans nos os. Et, égoïstement, je redoutais de rentrer chez mes parents. Je préférais l’incertitude du danger à la certitude de l’ennui dans une ville de la banlieue anglaise.
Je ne réalisais pas alors à quel point j’avais de la chance d’avoir le choix. Mon attitude désinvolte était celle d’une Occidentale privilégiée et gâtée, qui pouvait jouer à effleurer la misère du bout des orteils avec la certitude de pouvoir partir quand les choses deviendraient trop inconfortables.
Il n’était pourtant pas si simple de quitter Kyïv. Les étudiants étrangers avaient besoin de l’autorisation des autorités soviétiques pour partir. Une fois celle-ci obtenue, il fallait encore trouver un moyen de transport. La panique commençait à se répandre dans la ville. Un bref message télévisé, diffusé près de 72 heures après l’accident, avait évoqué un « incident mineur » à la centrale de Tchernobyl – et ce petit aveu fut vite décodé par ceux qui avaient l’habitude d’interpréter les non-dits soviétiques. Les gens se battaient pour des places dans les bus et trains filant vers le sud ou l’est, loin du vent. Les sièges étaient rares.
Nous avons finalement pris un train spécial rempli de soldats se dirigeant vers Moscou – des jeunes appelés en permission après leur première année de service militaire. Nous avons été placés dans des compartiments nettement séparés. La plupart des membres de notre groupe ont aussitôt commencé à fêter notre évasion. Moi, j’étais de très mauvaise humeur : furieuse, triste, perplexe, et je me suis éloignée du groupe.
Je ne sais plus trop comment je me suis retrouvée seule à regarder à travers des portes en double vitrage vers le compartiment militaire. Un jeune soldat, à peu près de mon âge, m’a regardée en retour. J’ai souri. Il a souri et m’a fait signe de le rejoindre.
La porte n’était pas scellée. J’étais emplie d’un sentiment de fin du monde. Le soleil se couchait sur les vastes plaines ukrainiennes qui défilaient, et j’avais envie de tout braver. J’ai traversé en titubant le passage entre les deux wagons, et il a pris ma main pour m’aider à garder l’équilibre en ouvrant la porte du compartiment militaire.
Il s’appelait Stanislav.
Nous avons parlé, d’autres soldats se sont joints à nous, des guitares sont apparues. J’ai expliqué que j’étais britannique. Ils ont plaisanté en disant que leur devoir patriotique serait de me fusiller. L’un d’eux a ajouté : « Écoutez les gars, c’est peut-être une impérialiste capitaliste étrangère, mais elle a sûrement faim. » Nous avons donc mangé, parlé, chanté, comme des adolescents insouciants n’importe où dans le monde.
Puis Stanislav m’a interrogée sur l’accident nucléaire que nous étions censés fuir. Je lui ai expliqué tout ce que je savais. Il a réfléchi un moment, puis a dit : « Si jamais j’apprends que cet accident a vraiment eu lieu, et que tu le savais avant moi, je perdrai toute confiance en mon gouvernement. Je ne pourrai plus servir dans cette armée. Je n’arrive pas à croire qu’une chose aussi terrible nous aurait été cachée. »
Ses paroles faisaient écho à celles de Sergueï.
Deux ans après Tchernobyl, je suis retournée à Kyïv et j’ai revu Sergueï. Il avait non seulement déchiré sa carte du Parti, mais était devenu membre de Roukh, le tout premier mouvement indépendantiste ukrainien.

Les historiens s’accordent aujourd’hui à dire que les retombées politiques de Tchernobyl furent, pour l’édifice soviétique, aussi dévastatrices que les retombées nucléaires. Peut-être davantage.
Après les fêtes du Premier mai – où Gorbatchev fit défiler des milliers de soviétiques dans les rues d’une Ukraine empoisonnée, souriant et agitant des drapeaux sous un ciel radioactif, pour ne pas admettre la catastrophe –, la vérité finit par éclater. Le choc fut irréparable. Des millions de personnes se retrouvèrent forcées de regarder en face ce qu’elles savaient sans vouloir le savoir : le Parti mentait. Il mentait sur tout. Et il était prêt à sacrifier ses propres enfants plutôt que d’avouer un échec.
La catastrophe fut l’un des détonateurs de la glasnost – la politique de transparence de Mikhaïl Gorbatchev, censée dévoiler les vérités enfouies du passé. Mais en ouvrant cette boîte de Pandore, il libéra quelque chose qu’il n’avait pas prévu : la vérité sur le Goulag, sur la révolution confisquée, sur la corruption et le clientélisme du Parti, sur les déportations massives, sur des décennies de catastrophes environnementales et de contamination nucléaire dans les régions les plus reculées de l’empire – tout l’héritage empoisonné de soixante-dix ans de pouvoir irresponsable. Une fois ouverte, cette boîte ne se referma jamais.
À bien des égards, Tchernobyl fut la première brèche dans le mur qui finit par s’effondrer quatre ans plus tard.
Car Tchernobyl n’a pas seulement contaminé la terre. Il a contaminé la légitimité du pouvoir soviétique – cette légitimité fragile, construite sur l’obéissance et le mensonge, incapable de survivre au spectacle d’un gouvernement faisant parader ses enfants sous des nuages radioactifs plutôt que d’avouer sa faute. C’est dans cette contamination-là, politique et morale, qu’ont germé les premiers mouvements de masse pour l’indépendance – en Ukraine, et dans d’autres républiques soviétiques.
Et c’est dans ce train qui filait vers l’est, en regardant le visage incrédule d’un jeune soldat soviétique, que j’ai senti pour la première fois que quelque chose d’immense était en train de se fissurer – et que j’ai cessé d’être l’idiot utile que j’étais en train de devenir, pour finalement consacrer ma vie à combattre le mensonge et la désinformation. Partout.
<p>Cet article Les lilas de Kyïv sentaient la fin du monde a été publié par desk russie.</p>