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01.03.2026 à 19:54

L’affaire Epstein, une aubaine pour la propagande russe

Françoise Thom
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Les révélations sur les réseaux du pédophile américain sont utilisées par les idéologues russes pour légitimer un discours apocalyptique.

<p>Cet article L’affaire Epstein, une aubaine pour la propagande russe a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5587 mots)

Les bigots du Kremlin, comme le montrent les médias russes indépendants, s’adonnent à la pédophilie et à la débauche et n’ont rien à envier à l’île d’Epstein. Mais cela n’empêche pas la propagande poutinienne de se répandre sur l’affaire Epstein, qui  sert de justification à la guerre totale contre un Occident satanique et pervers dont l’Ukraine ferait partie. Les révélations sur les réseaux du pédophile américain sont utilisées par les idéologues russes comme Douguine pour légitimer un discours apocalyptique.

Il semblerait que la chance faustienne de Poutine ne lui fasse jamais défaut. L’affaire Epstein vient à point nommé, car elle conforte l’un des leitmotivs de la propagande du Kremlin : la corruption des élites « globalistes » décadentes. À Moscou, on se délecte à regarder les quilles tomber les unes après les autres. Voir la monarchie britannique vacillant sur son socle, quel triomphe pour la Russie sur son ennemie séculaire ! Voir Keir Starmer, l’un des soutiens les plus résolus à l’Ukraine, menacé de démission, éclaboussé par les liens d’Epstein avec Peter Mandelson, son ambassadeur à Washington, quel rêve enfin réalisé ! Les Clinton traînés dans la boue, quelle revanche pour Poutine qui n’a jamais pardonné à Hillary son appui aux manifestants russes en 2011-2012 ! La presse russe multiplie les titres accrocheurs du genre : « Pédophilie, cannibalisme. Epstein n’était pas qu’un proxénète ; il incarnait les désirs secrets des élites occidentales. » L’infatigable Elena Karaïeva, qui se fait une spécialité de déverser des tombereaux d’immondices sur la France, répond à l’appel : « La pédophilie en France n’est pas quelque chose d’inhabituel ni une honte absolue, mais quelque chose d’archi-courant. » Bref, le scandale Epstein représente « une raison impérieuse pour une révolution anti-élites totale aux États-Unis et dans d’autres pays », pontifie Douguine, qui met en garde contre une minimisation de cette entreprise criminelle.

Le festival des bigots du Kremlin

Inutile de dire que Soloviev et consorts n’ont pas laissé passer cette occasion en or. Voici quelques échantillons de leur transe extatique : « Ceux qui nous prêchaient la morale […] étaient en fait étroitement liés à l’organisateur d’un réseau pédophile mondial. Ceux qui préconisaient le plus bruyamment un ordre fondé sur les règles ne reconnaissaient pour eux-mêmes aucune règle. » Bref, résume Soloviev : « Ces gens qui nous faisaient la morale sont tombés on ne peut plus bas, dans un satanisme répugnant. » Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, se joint au chorus : « Des individus issus de ce cloaque ont été recrutés pour occuper des postes clés au sein de cette même communauté occidentale […]. Pendant de nombreuses années, [les élites occidentales] ont choisi les pires des pires. » Quel contraste avec la Russie qui « restaure désormais la primauté des valeurs traditionnelles et met l’accent sur la sélection des meilleurs des meilleurs » ! Et, bien entendu, les élites libérales n’avaient d’autre idée que de piller l’Ukraine, souligne RIA : « N’oublions pas la note qu’Epstein a adressée à Ariane de Rothschild en 2014, dans laquelle il expliquait qu’“un coup d’État en Ukraine offrirait de nombreuses opportunités”. De toute évidence, les élites mondiales cherchaient à piller l’Ukraine, et ces “opportunités” étaient littéralement sous leurs yeux. »

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Fausse capture d’écran diffusée par des médias pro-Kremlin montrant la photo d’une petite fille tenant une pizza, accompagnée d’une étiquette de prix de 3 000 dollars sur la plateforme américaine Etsy // ukrinform.net

Du coup, la guerre en Ukraine se trouve justifiée, y compris l’enlèvement d’enfants par la Russie : il s’avère que « Poutine n’a pas kidnappé d’enfants en Ukraine, il les a plutôt évacués pour les protéger de la traite des enfants à des fins d’exploitation sexuelle » ! « Les papiers Epstein révèlent comment les élites occidentales traitent les enfants », accuse Zakharova. Les pédophiles occidentaux « sont derrière le régime de Kiev. Ce sont eux qui donnent au régime de Kiev des moyens gigantesques pour que soient exterminés les enfants et la population civile ; ils financent ceux qui, à l’instigation de Zelensky, ont autorisé en Ukraine en 2022 la transplantologie noire. » Dans la propagande du Kremlin, rien ne se perd. C’est le moment d’exhumer le thème des Ukrainiens tueurs d’enfants, trafiquants de mineurs. On laisse entendre que Zelensky « aurait également pu être impliqué dans un trafic d’êtres humains ». Pour la chaîne Rossiya 24, des célébrités occidentales pourraient être complices d’un trafic de mineures ukrainiennes : « Combien de fois Angelina Jolie, par exemple, s’est-elle rendue en Ukraine ? Après tout, [ses visites] étaient aussi liées à des questions concernant les enfants. Elle était également en contact avec Epstein. Elle l’a invité à des avant-premières de films en 2014 et 2017. » Les pédophiles ukrainiens vendraient des enfants on-line sous le nom de code de « pizza ».

Les flagorneurs du Kremlin voient dans l’affaire Epstein une preuve de plus du génie prophétique de leur Führer. Ainsi, Kirill Dmitriev, directeur du Fonds russe d’investissement direct, et Maria Zakharova ont exhumé une interview donnée par Vladimir Poutine le 13 mars 2024 : « Le “milliard doré5” a, dans les faits, vécu pendant cinq cents ans en parasite aux dépens des autres peuples. Ils ont dépecé les peuples d’Afrique, exploité l’Amérique latine, exploité les pays d’Asie, et bien sûr, personne ne l’a oublié. […] Au sein des élites occidentales, le désir de geler un état de fait existant – injuste – dans les affaires internationales est très fort. Ils ont pris l’habitude, pendant des siècles, de se repaître de chair humaine et de remplir leurs poches d’argent. Mais ils doivent comprendre que le bal des vampires touche à sa fin. » Dix jours plus tard, le 23 mars 2024, la comédienne Roseanne Barr clame dans une interview à Tucker Carlson que les libéraux, comme des vampires, mangent des bébés et adorent se régaler de chair humaine. Une fois de plus, l’osmose entre la propagande du Kremlin et les divagations des trumpistes est stupéfiante. Des extraits de cette interview de Roseanne Barr ont été montrés le 8 février 2026 à la télévision russe par Soloviev.

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Publication de Kirill Dmitriev sur X, capture d’écran

Les tartuffes du Kremlin ont beau jeu de dénoncer la complicité des autorités des pays occidentaux dans les agissements d’Epstein. « Tout cela [le trafic d’êtres humains] se passe au cœur même du monde occidental. Comme vous le comprenez, il était impossible que cela ait échappé à la surveillance des autorités », martèle Zakharova. Mais attention : ils se gardent d’impliquer Trump. Bien au contraire, insistent-ils, Trump menait un combat contre cette pourriture. Le très officiel Fiodor Loukianov transmet aux propagandistes les directives à suivre : « Les dossiers Epstein ont porté un coup dur aux élites américaines de l’époque. Ils ont révélé les liens étroits et durables qui unissaient l’élite occidentale et, en leur centre, un homme absolument inacceptable sur les plans criminel et moral. Les fantasmes les plus fous des théoriciens du complot se sont soudainement confirmés. » Cependant, Trump, qui fait partie de ces élites, se dresserait étonnamment contre ce phénomène : « Je n’exclus pas que ce soit lui qui en soit le moins touché. »

Il y a bien quelques ombres au tableau : « On ne trouve aucune information sur la famille Soros, père et fils, à l’exception des coordonnées de George. C’est étrange, car son successeur, Alexander, fréquente assidûment toutes sortes de réceptions », regrette RIA. « Des rumeurs malveillantes circulent selon lesquelles, durant la présidence de Joe Biden, Barack Obama tirait véritablement les ficelles. Or, rien de compromettant ne pèse sur les Biden, ni sur le père de Joe Biden, ni sur le controversé Hunter Biden. Ceci est d’autant plus frappant quand on pense aux révélations dont ont été victimes Bill Clinton, Bill Gates, le prince Andrew et Woody Allen. » Il est éminemment inquiétant qu’Obama se sorte si bien de ce naufrage de la classe politique américaine : « Les partisans démocrates expliquent qu’Obama est un homme pur, honnête et vertueux. Nous les croyons, bien sûr, mais il est impossible de ne pas remarquer que la publication des dossiers Epstein par cette équipe éditoriale est extrêmement avantageuse pour cet ange de vertu et peut être utilisée dans sa campagne politique. […] En effet, les principaux responsables politiques américains, républicains comme démocrates, sont irrémédiablement compromis. Les électeurs américains étaient déjà désabusés par les deux partis, et voilà que ce cauchemar les frappe de plein fouet. Obama débarque alors tout de blanc vêtu, lance un nouveau parti et se présente comme le sauveur du peuple américain stupéfait. » On remarquera une fois encore à quel point le narratif russe est en phase avec les humeurs du président Trump qui, à peu près au même moment, postait des portraits d’Obama et de sa femme Michèle grimés en singes.

Les dossiers Epstein sont donc parfois décevants pour Moscou. Pas de chance, Emmanuel Macron, leur bête noire, n’a pas rencontré Epstein. Qu’à cela ne tienne ! Le Kremlin monte une opération de désinformation visant à faire croire que Macron « était un invité fréquent de la résidence de Jeffrey Epstein à Paris » en s’appuyant sur un faux article du média complotiste France Soir

Les propagandistes se gardent bien d’évoquer le rôle pourtant essentiel de la Russie dans l’approvisionnement du pédophile en lolitas. Rien n’est dit sur la nuée de jeunes beautés russes qui entouraient Epstein, telle Macha Drokova, l’ex-pasionaria des Jeunesses poutiniennes, qui deviendra sa collaboratrice à partir de 2017 et lui donnera d’utiles conseils sur les moyens de « blanchir » sa réputation, notamment en lui proposant de financer un documentaire sur sa vie ou en créant un « prix Epstein » décerné aux jeunes savants prometteurs et un fond d’aide aux femmes victimes de harcèlement sexuel. Seul le député Milonov a reconnu que toutes les agences de mannequins russes, sous couvert de formation, se livrent à la sélection et à la livraison de jeunes filles à des services d’escorts ou à des maisons closes en Turquie, aux Émirats arabes unis et dans d’autres pays.

Pas un mot non plus sur les nombreuses relations d’Epstein avec des individus proches du Kremlin, tel Vitali Tchourkine, l’ambassadeur de Russie à l’ONU. Kirill Dmitriev ne cache pas son indignation de voir la Russie impliquée dans l’affaire par les Occidentaux : « Voyez les journalistes, experts, politiciens et personnalités médiatiques de l’État profond qui tentent désespérément de sauver la cabale libérale corrompue en propageant un récit mensonger liant Epstein à la Russie », s’épanche-t-il sur X. Curieusement, la publication Vzgliad va plus loin encore dans la dénégation, renonçant même à impliquer les services occidentaux dans la nébuleuse Epstein : « Nous osons affirmer que Jeffrey Epstein ne travaillait pour personne d’autre que lui-même. La personnalité même d’Epstein contredisait tous les critères de sélection des agents de renseignement. Jeffrey Epstein était un escroc, un arnaqueur et un pédophile, et ce genre de personnes est perçue avec une grande et compréhensible méfiance au sein des services de renseignement […]. Ce récit cauchemardesque est l’œuvre d’un aventurier solitaire qui a réussi à soumettre les péchés d’autrui à sa conscience pervertie. Il n’y avait là aucune dimension politique ou intellectuelle. »  

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Vignette d’une vidéo sur la chaîne YouTube Times Now World

La paille et la poutre

Un reportage d’Ilia Davliatchine sur la chaîne Khodorkovski-Live épingle l’hypocrisie des pères-la-vertu qui savourent l’affaire Epstein dans les médias russes. Ce reportage montre que le Forum économique de Saint-Pétersbourg n’a rien à envier à l’île d’Epstein. Des réseaux de souteneurs y rabattent des jeunes femmes de toute la Russie. Feu Prigojine n’était pas seulement le maître queux de ces festivités, il était aussi chargé de pourvoir les invités en jolies filles. Lui-même, tout comme Epstein, avait un penchant pour les lolitas, convaincu qu’il rajeunirait à leur contact. Davliatchine affirme que si le ministère de la Justice russe publiait les noms de tous les participants aux soirées chaudes en Russie, on trouverait dans la liste des dizaines de milliardaires, de financiers, d’hommes politiques et de directeurs d’entreprises d’État. « En Russie, l’exploitation des femmes n’est pas moins répandue qu’aux États-Unis », constate la journaliste Maria Volokh, qui a enquêté sur le marché de la prostitution en Russie. Tout un réseau se spécialise dans la prostitution d’écolières. Le journaliste Renat Davletgildeev rappelle que Jirinovski était toujours entouré d’éphèbes. Selon lui, il était possible de commander pour une nuit des appelés de la prestigieuse division Dzerjinski sur un chat de Telegram. Les clients étaient souvent des députés. Davletgildeev dénonce la pudibonderie qui s’affiche à propos de l’affaire Epstein : « En Russie, ceux qui ont un tant soit peu de pouvoir se livrent à des pratiques bien plus perverses que celles décrites dans l’île d’Epstein, que ce soient des députés de la Douma ou des maîtres propagandistes de caniveau : petites filles, garçonnets, tout y passe. Ces gens n’ont que les “valeurs traditionnelles” à la bouche, alors qu’ils ont recours à des prostitués en âge d’aller à l’école, et tout cela est admis comme faisant partie de l’ordre des choses. »  Davletgildeev rappelle le précédent de la république de Salo : une élite qui se sent condamnée se livre à une débauche effrénée – et c’est ce qui se passe en Russie aujourd’hui.

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Baignade de Vladimir Jirinovski avec de jeunes militants de son parti, 2017 // Capture d’écran

La cristallisation d’une idéologie de l’État en guerre

L’étude des réactions russes à l’affaire Epstein est révélatrice des tiraillements qui divisent les élites proches du Kremlin, notamment concernant un accord éventuel mettant fin à la guerre en Ukraine. Nous discernons des notes discordantes dans le chorus de la propagande. Ces notes discordantes trahissent des divisions profondes qui remontent aux grands affrontements idéologiques des années eltsiniennes.

Selon le politologue Andreï Yakovlev, le Kremlin est en train de travailler à l’idéologie de la Russie future, une Russie fermée, en plein isolement numérique, coupée du monde extérieur, sur un modèle nord-coréen. Tandis que Karaganov préconise une forme de « collectivisme spirituel » – au nom duquel les libertés individuelles doivent être sacrifiées, un think tank appelé « Troisième Rome » (sic !) créé en décembre 2024 est en train de théoriser le déclin de l’Occident et la montée irrésistible des BRICS. Ce think tank prophétise la fin de l’économie de marché, évincée par des plateformes choisissant le client et le prestataire de services. Andreï Yakovlev affirme qu’au sein des élites russes, outre le clan des technocrates gouvernementaux et celui des amis du président, un troisième groupe est en train de se former, le parti de la mobilisation, autour de l’actuel ministre de la Défense russe Belooussov. Ce dernier a conquis la faveur du président, quoique ne faisant pas partie de son clan pétersbourgeois, car il considère sincèrement Poutine comme le sauveur de la Russie. Belooussov est un dirigiste convaincu, un orthodoxe fervent, qui considérait l’Occident comme un adversaire dès le début des années 2000 ; il recommandait dès cette époque de développer l’économie sous la tutelle de l’État pour se préparer à l’affrontement futur avec l’Occident. Belooussov est ambitieux, intègre et a des convictions. Il a vigoureusement impulsé le processus des nationalisations en 2025, dont ont profité Sergueï Tchemezov, patron de Rostec, et Denis Mantourov, vice-président du gouvernement chargé de l’industrie de la défense et de l’espace. Il a réussi à mettre de l’ordre dans le complexe militaro-industriel et il n’est pas impopulaire dans l’armée comparé à son prédécesseur Choïgou. Il peut aussi s’appuyer sur les dirigeants du contre-espionnage de l’armée, des officiers du FSB. Un conflit l’a récemment opposé à Kirienko, le responsable de l’administration présidentielle, à propos de la sélection des vétérans de la SVO devant remplir le quota alloué aux vétérans à la future Douma (cent députés). Kirienko avait choisi ses candidats, des apparatchiks ayant fait un stage bidon sur le front ; Belooussov les a retoqués, y a opposé les siens, de vrais vétérans. Ce parti de la mobilisation est en quête d’idéologie.

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Capture d’écran d’une émission sur la chaîne du blogueur conspirationniste russe LAZMAR Space Wanderer

L’apothéose de la gnose douguinienne

Il semble bien que l’affaire Epstein ait permis à Douguine de se positionner à nouveau comme l’inspirateur visionnaire d’une guerre à mort avec l’Occident. Un article de Douguine, « L’Occident en tant qu’organisation pédophile satanique », fixe l’interprétation rigoriste de l’affaire Epstein, conforme au dogme sous-jacent vers lequel tend l’idéologie poutinienne new look. Douguine s’indigne de ce que les médias russes ne fassent pas une place suffisante aux révélations de l’affaire Epstein. Car celle-ci « implique dans ce ténébreux réseau des maniaques, des meurtriers, des violeurs, des espions, et des dégénérés constituant les cercles extrêmement influents qui ont établi un contrôle non seulement sur les États-Unis, mais aussi sur les élites mondiales ». Contrairement à Dmitriev et consorts, Douguine n’exonère pas Trump. Au contraire, il s’étend sur la manière dont le président américain a voulu étouffer le scandale, « ce qui a provoqué une scission au sein des MAGA, et c’est ce qui a marqué le début de la chute de Trump ». Il faut voir les choses en face, écrit Douguine : « Non seulement Trump, mais aussi Elon Musk, ainsi que de nombreux membres du Parti républicain, et même des membres de familles royales européennes, ont fait partie de ce système. Toute l’élite occidentale est désormais discréditée. Epstein faisait en quelque sorte office de “service des ressources humaines” pour le gouvernement mondial. Les candidats au pouvoir mondial y étaient soumis à des rituels et des crimes spécifiques, notamment des abus sexuels sur mineurs, des meurtres et du cannibalisme, qui étaient filmés pour garantir un contrôle ultérieur. »

Douguine s’attarde longuement sur les liens d’Epstein avec le Mossad: « Le fait que des documents discréditant Trump soient apparus sur le site de sa propre agence est largement considéré comme une manœuvre du Mossad, visant à pousser Trump à une attaque directe contre l’Iran, ce qu’il s’était jusqu’à présent refusé à faire. »

Le verdict est sans appel : « Le monde occidental s’est effondré. Plus aucun dirigeant politique occidental, qu’il soit américain ou européen, ne jouit d’une quelconque autorité morale. C’est le coming out : la quasi-totalité de l’Occident global a été démasquée comme une organisation pédophile et satanique. Toute prétention au leadership est désormais caduque. Quiconque conclut un accord avec un homme politique occidental doit bien comprendre qu’il peut se retrouver aux côtés d’un fou furieux et d’un meurtrier. Voilà ce qu’est l’Occident. Par conséquent, soit l’humanité détruit ce système, cette secte totalitaire monstrueuse, soit l’Occident détruit l’humanité, transformant la planète entière en une sorte d’île d’Epstein. » Devant des crimes si atroces, il faut organiser un Nuremberg de l’Occident, conclut Douguine, mais pour cela « le genre humain doit vaincre l’Occident collectif ».

La position de Douguine révèle l’existence d’une véhémente opposition à un deal avec Trump. Car selon Douguine, « ce vieil homme, impliqué dans [le réseau Epstein], ment constamment et commet des actes d’agression gratuits contre des États. Est-il possible de négocier sérieusement avec un tel individu ? Peut-on lui faire confiance ? Ses paroles n’ont plus aucun sens. » Et pan sur Dmitriev : « À mon avis, toute forme de négociation avec des individus figurant sur la “liste Epstein” ou le simple fait de s’asseoir à la même table est tout bonnement immoral. » Douguine n’est pas seul à le penser : selon le député de la Douma Vitaly Milonov, il est important que la Russie comprenne que « c’est précisément avec ces gens-là qu’on nous demande de nous asseoir à la table des négociations ». Et Douguine de tirer la conclusion : « Si, compte tenu de l’état moral de leurs élites, nous ne pouvons avoir aucune garantie avec l’Occident, alors une mobilisation totale de la société s’impose. »

Ainsi, pour Douguine, l’affaire Epstein rebat les cartes : « Nous avons essayé de ne pas irriter Trump, compte tenu de ses conflits avec d’autres élites mais, maintenant, au vu de ces dossiers, une chose est claire : ces gens ne peuvent pas être de notre bord. » Ainsi « la présence d’une élite véritablement satanique en Occident, désormais révélée en plein jour, change radicalement notre situation. Nous pensions pouvoir négocier avec certains, en persuader d’autres, et face à d’autres encore utiliser la force. Mais les révélations actuelles prouvent que cette approche est inefficace. Des méthodes totalement différentes sont nécessaires pour faire face à une civilisation satanique. » L’entreprise d’Epstein « est l’incarnation vivante des prophéties transmises par la culture orthodoxe concernant le royaume de l’Antéchrist ». Douguine donne le signal de l’affrontement final avec Satan libéré : « Tout l’axe de la résistance à la civilisation de l’Antéchrist repose sur notre président, notre peuple, notre armée et notre société. » La guerre contre l’Ukraine se transfigure en la guerre des Fils de lumière contre les Fils des ténèbres, la Russie jouant le rôle de l’archange Gabriel dans ce combat ultime marquant la fin des temps.

Les médias russes ne font pas qu’occulter les relations multiples qu’entretenait Epstein avec des notables proches du Kremlin. Ils camouflent sous la dénonciation stridente des perversions sexuelles d’Epstein et de ses complices la profonde convergence idéologique qui rapproche les oligarques occidentaux de leurs homologues russes et de la doctrine même de Douguine. Epstein se réjouissait tout autant qu’eux de la destruction de l’ordre international libéral, comme en témoigne un courriel échangé avec Peter Thiel le 26 juin 2006 après le vote pour le Brexit.  Epstein écrit à Peter Thiel : « Brexit : ce n’est qu’un début. » « De quoi ? » demande Peter Thiel. Epstein répond : « Retour au tribalisme. Obstacle à la globalisation […]. Trouver des choses en voie d’effondrement est beaucoup plus facile que de dénicher la prochaine bonne affaire. » Profiter du chaos pour faire de l’argent : ce fut le seul précepte auquel se conformèrent les « nouveaux Russes », qui s’engraissaient sur les décombres du monde communiste. Les oligarques américains les rejoignirent sur ce terrain, et soutinrent Donald Trump, car ils virent en lui un fantastique amplificateur du chaos semé par la Russie. L’accompagnement idéologique de cette convergence est le narratif millénariste apocalyptique porté par Douguine et ses partisans, qui voient le monde existant si profondément infusé par le Mal que seule une conflagration cosmique peut le purifier. Nous sommes en présence d’une gnose moderne : le mal n’est pas la transgression d’un commandement divin, mais la condition de l’être prisonnier d’une matière intrinsèquement mauvaise. Dans la propagande poutinienne, la peinture d’une humanité livrée aux puissances des ténèbres est le revers du basculement dans la guerre totale. La seule justification de la destruction du monde existant est l’affirmation de son essence satanique. D’où la volonté d’amplification à l’infini de l’affaire Epstein que l’on trouve chez un Douguine.

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01.03.2026 à 19:54

Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains

Borukh Taskin&nbsp;et&nbsp;Aaron Lea
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Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022.

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Texte intégral (3240 mots)

Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022. L’une des raisons était la désinformation « de bonne foi », provenant d’un proche de Poutine qui lui-même n’était pas au courant. Une autre raison était la méfiance vis-à-vis des Américains, qui avaient induit plusieurs pays en erreur en affirmant que l’Irak possédait des armes de destruction massive et les entraînant dans une guerre dévastatrice. Les auteurs imaginent un scénario bien différent si ces avertissements avaient été entendus. 

Le matin du 24 février 2022, Bruno Kahl, chef du BND (service fédéral de renseignement allemand), s’est réveillé dans un hôtel de Kyïv au milieu du vacarme d’une guerre à laquelle il n’avait jamais cru. Il était arrivé la veille au soir à Kyïv pour des négociations, alors que les Américains, les Britanniques et les Polonais disposaient déjà d’informations confirmées : Poutine avait donné l’ordre d’attaquer.

On lui proposa une place dans le convoi diplomatique destiné à évacuer les employés restants. Kahl refusa, car il avait des rendez-vous prévus. Il fut finalement évacué par les services secrets polonais sur des routes encombrées de réfugiés.

Ce détail n’en est qu’un parmi des dizaines d’autres, dignes d’un roman d’espionnage, publiés dans The Guardian. S’appuyant sur plus d’une centaine d’entretiens avec des agents de renseignement, des militaires, des diplomates et des initiés politiques de nombreux pays, Shaun Walker a reconstitué comment les personnalités politiques et les meilleurs services de renseignement du monde ont agi ou n’ont pas agi avant le début de la guerre, la plus importante en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le début de la guerre a été bien documenté. Dans son livre War (Simon & Schuster, 2024), le légendaire Bob Woodward décrit en détail la conversation de novembre 2021 entre le directeur de la CIA William Burns et Poutine, ainsi que l’absence de scénarios de pression sur le Kremlin de la part de la Maison-Blanche.

Un autre journaliste célèbre, Simon Shuster, a reconstitué dans The Showman (William Collins, 2024) la psychologie du comportement de Zelensky dans les mois qui ont précédé la guerre, y compris son appel tristement célèbre à « ne pas céder à la panique et à faire des barbecues ».

Une enquête du Washington Post (août 2022) a analysé les échecs des services secrets occidentaux, qui ont surestimé la puissance militaire russe, tandis que la série d’articles “Road to War: U.S. struggled to convince allies, and Zelensky, of risk of invasion6” (publié par le Washington Post, prix Pulitzer en 2023) a détaillé les relations entre la CIA et Kyïv après le début de l’invasion.

Walker révèle de nouveaux faits et relie pour la première fois les points de vue américains, britanniques, ukrainiens et européens à des témoignages isolés provenant de sources russes, ce qui donne une image globale peu flatteuse.

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Bruno Kahl // Ambassade allemande auprès du Saint-Siège

Les raisons de l’échec

La première chose que l’article de Walker permet de repenser, c’est la nature même du renseignement. Woodward a créé le suspense en faisant allusion à une « source humaine au Kremlin », mais Walker réfute cette version : les principales méthodes de renseignement utilisées étaient le renseignement radio-électronique de la NSA américaine et du GCHQ britannique, la photographie spatiale et l’analyse de la logistique militaire.

L’un des interlocuteurs de Walker est catégorique : « Il n’y avait aucune source humaine. » Walker a pour la première fois nommé le lieu probable de l’interception des plans militaires : le principal centre opérationnel de l’état-major général du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, sous le commandement du colonel-général Sergueï Roudskoï, où les plans de guerre étaient élaborés. Les Américains et les Britanniques lisaient les plans des stratèges russes, qui n’en soupçonnaient rien. Il n’y avait donc pas de super taupe, mais une collecte d’informations routinière, effectuée sans parti pris politique et ignorée par ceux qui devaient agir.

Pourquoi les avertissements des services de renseignement n’ont-ils pas été entendus ? C’est le deuxième sujet, et là aussi, Walker apporte des compléments d’information importants par rapport à ce que l’on savait déjà. Le Washington Post et Politico ont tous deux écrit sur le scepticisme des alliés européens à l’égard des renseignements américains. Walker explique les raisons de cet échec, les unes plus belles que les autres.

La première est le « syndrome irakien » : l’invasion de l’Irak par la coalition en 2003 a tellement discrédité les services de renseignement américains que même les avertissements précis étaient accueillis avec méfiance. Un ministre européen des Affaires étrangères a dit clairement à Antony Blinken, le secrétaire d’État américain : « Je suis assez âgé pour me souvenir de 2003, et à l’époque, j’étais parmi ceux qui vous ont crus. »

Les Américains ont divulgué plus d’informations que d’habitude, mais les informations les plus sensibles ont été transmises sans indication de la source. « Ils nous ont prévenus », a reconnu ce ministre européen. « Mais ils nous ont dit : “Croyez-nous sur parole”, c’est-à-dire que l’effet à long terme de la perte de confiance s’est avéré plus fort que les faits. »

Une autre raison est d’ordre analytique : le rationalisme, qui a pris son système de coordonnées pour la réalité. Les Européens ont conclu que, puisqu’une invasion à grande échelle était irrationnelle, Poutine n’oserait pas la mener. C’est pourquoi le 24 février 2022 n’a pas seulement été un choc militaire et politique. Il a été une épreuve pour la vision la plus rationaliste du monde, sur laquelle reposait la paix depuis la fin de la guerre froide.

Pendant des décennies, les systèmes décisionnels occidentaux se sont fondés sur des hypothèses de base : les États maximisent leurs profits, les dirigeants évitent les mesures autodestructrices, l’interdépendance économique empêche l’escalade. Dans ce modèle, une grande guerre en Europe n’était pas impossible, mais irrationnelle, et donc peu probable. Elle ne prévoyait ni Poutine en 2022, ni Trump, qui en 2025 est lui-même devenu une source d’incertitude pour les alliés qui avaient bâti tout l’ordre d’après-guerre sur les garanties américaines.

C’est précisément cette hypothèse qui s’est avérée trompeuse.

Le problème n’était pas l’absence de données, ni l’absence d’avertissements. Le problème résidait dans l’architecture cognitive, dans la conviction qu’un acte dépassant les limites de l’intérêt rationnel serait finalement annulé par le calcul lui-même. Seulement, le calcul s’est avéré obéir à une autre logique.

Le monde n’a pas été confronté à une surprise, il a été victime d’une réticence à intégrer un scénario indésirable dans ses prévisions. Shuster, dans The Showman, décrit comment cette même logique a fonctionné à Kyïv : les dirigeants ukrainiens ont vécu pendant huit ans dans un état de conflit limité et ne pouvaient tout simplement pas imaginer une guerre totale. L’histoire de Kahl est une excellente illustration de l’échec du rationalisme : ce ne sont pas les lacunes dans la collecte de données qui ont causé l’échec, mais l’incapacité d’un individu à revoir ses convictions face aux preuves. Tout le monde avait raison dans son évaluation de l’irrationalité. La conclusion tirée était erronée.

Désinformation de bonne foi

Dans le scénario ukrainien, Walker a complété le puzzle assemblé avant lui par de nouveaux faits. Andriy Yermak, chef du bureau du président à l’époque, entretenait des contacts réguliers et secrets avec Dmitri Kozak, responsable des relations avec l’Ukraine au Kremlin. Il s’avère que Kozak n’était pas au courant des plans d’invasion : selon les estimations de la CIA, seuls quelques membres de l’entourage non militaire de Poutine en avaient connaissance.

Ainsi, Yermak a transmis à Zelensky les assurances d’une personne qui croyait sincèrement qu’il n’y aurait pas de guerre, car elle-même avait été induite en erreur. Le problème ne résidait pas dans la malhonnêteté des sources, mais dans le fait que tous les participants se trouvaient dans le même système de coordonnées, un système où une guerre à grande échelle était considérée comme stratégiquement illogique. Shuster a constaté le scepticisme de Zelensky à l’égard des renseignements fournis par les alliés, et Walker en a expliqué la raison : les informations qui semblaient fiables à la source provenaient d’une personne qui avait un accès réel à Poutine. Ainsi, une série d’erreurs de bonne foi, fondées sur la désinformation, a créé une image fausse.

Walker révèle un nouveau fait important provenant de sources russes : la confrontation entre Kozak et Poutine le 21 février 2022, après la mise en scène théâtrale de la réunion du Conseil de sécurité. Woodward a décrit l’unanimité mise en scène lors de la réunion. Walker montre ce qui s’est passé en coulisses : Kozak, publiquement perçu comme un partisan de la ligne dure, a pris conscience de l’horreur de la situation et s’est disputé avec Poutine, sans témoins, affirmant que l’invasion serait une catastrophe ; il n’a pas été entendu, et sa position lui a valu d’être mis en retrait, au profit de figures plus favorables à Vladimir Poutine, comme Kirienko. Sergueï Narychkine s’embrouillait dans ses mots et bafouillait, et Poutine l’a ridiculisé publiquement. Les autres ont dit ce qu’on attendait d’eux.

Owen Matthews (Overreach: The Inside Story of Putin’s War Against Ukraine, Mudlark, 2022) a montré que le plan d’invasion n’avait pas fait l’objet d’une expertise professionnelle au Kremlin. Walker ajoute désormais des détails : tout le monde dit à Poutine uniquement ce qu’il veut entendre, et dans ce système, il ne peut y avoir aucune expertise. C’est pourquoi les troupes russes sont entrées en Ukraine, s’attendant à recevoir des fleurs et du pain et du sel sur des serviettes [tradition de bienvenue, NDLR], et se préparaient à défiler à Kyïv. Mais les forces armées ukrainiennes n’ont pas laissé partir vivants beaucoup de Russes, comme l’avait promis Zelensky.

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Conseiller du chancelier allemand Jens Plötner, chef du Bureau du président ukrainien Andriy Yermak, représentant de la Fédération de Russie Dmitri Kozak et conseiller diplomatique du président français Emmanuel Bonne à Paris, 26 janvier 2022 // Service de presse de l’Élysée

Dégrisés ?

La leçon de février 2022 est simple et donne à réfléchir : quand on a affaire à Poutine, il faut toujours partir du pire scénario, irrationnel, et non du plus logique et le plus probable. Il ne faut pas que les échecs passés bloquent la perception d’informations d’une importance cruciale. Le danger ne réside pas dans l’incapacité à prévoir une catastrophe, mais dans le fait que les gouvernements la prévoient, la jugent improbable et continuent à ne rien faire.

Aujourd’hui, les Européens s’entraînent à des scénarios d’attaques contre les infrastructures et à de répression de troubles civils, tandis que le Canada modélise des réponses à une invasion américaine. Des scénarios inimaginables en 2021 sont régulièrement examinés lors de jeux de guerre. Cela signifie-t-il qu’ils ont repris leurs esprits ?

Imaginons maintenant qu’en novembre 2021, les dirigeants occidentaux aient cru leurs services de renseignement et agi non pas comme des observateurs inquiets investis de pouvoir, mais comme des dirigeants responsables capables de prévenir la guerre.

Le Pentagone aurait pu transférer des milliers de systèmes antichars en Ukraine, non pas en février, alors que les chars étaient déjà à la frontière, mais en décembre, lorsque cela avait un sens stratégique.

Bruxelles aurait pu mettre en place un mécanisme de sanctions avant l’invasion : couper le SWIFT, geler les avoirs, instaurer un embargo pétrolier. Ces mesures, prises à l’avance, auraient privé Poutine de ses calculs sur la soumission stratégique de l’Europe.

Washington aurait pu rendre publiques les images satellites en décembre lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, comme cela avait été le cas lors de la crise des Caraïbes (et avait fonctionné).

L’OTAN aurait pu déployer des troupes aux frontières orientales avant la crise, et non en réponse à celle-ci.

Kyïv aurait pu préparer la société, non pas en criant au désastre, mais par un travail discret et méthodique : réservistes et réserves, logistique d’évacuation, planification de l’aide des alliés. Et miner les frontières.

Enfin, il aurait été possible de faire comprendre à l’élite russe : nous connaissons les détails du plan, nous connaissons les noms, nous connaissons le prix. C’est votre guerre, elle ne sera pas rapide. Vous en souffrirez personnellement, nous frapperons là où cela vous fera mal.

Confronté à une Ukraine armée et mobilisée, à un Occident uni et à sa propre élite consciente du coût personnel de la guerre, Poutine aurait pu battre en retraite, non par pacifisme, mais par peur.

Rien de tout cela ne s’est produit. Non pas parce que la vérité était inconnue, elle était à la portée de tous ceux qui voulaient la connaître, mais parce que chacun espérait que cela passerait. Non pas parce qu’il n’existait pas d’outils : ils existaient et étaient répertoriés dans les rapports de renseignement. Mais simplement parce que les systèmes de prise de décision — à Berlin, Paris, Kyïv, et en partie à Washington — fonctionnent exactement comme Jack London l’a décrit dans Martin Eden : on récompense ceux qui disent ce qu’on attend d’eux et on rejette ceux qui disent ce qu’ils voient.

Kahl n’était pas une exception, mais un exemple parfait d’aveuglement politique. Ah oui, c’est qu’il avait des rendez-vous prévus…

Contrairement au dicton, la première victime de la guerre n’a pas été la vérité, car elle était connue. La première victime a été la volonté des dirigeants d’agir à l’encontre de ce qu’on attendait d’eux.

Et c’est la principale conclusion que l’on peut tirer de l’enquête du Guardian.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains a été publié par desk russie.</p>

01.03.2026 à 19:53

La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe

Jean-Sylvestre Mongrenier
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L'eurasisme n'est pas une simple doctrine intellectuelle. Il condense l'histoire longue et la pratique du pouvoir russe.

<p>Cet article La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3632 mots)

La guerre de la Russie contre l’Ukraine entre dans sa cinquième année. Plus d’un an après son investiture, Donald Trump n’a pu imposer la paix dont il rêvait debout. L’amateurisme des envoyés très spéciaux du président américain et la déformation des enjeux géopolitiques induits par l’affairisme et le népotisme de l’administration Trump ne sont pas seuls en cause. Une certaine compréhension de la Realpolitik, fondée sur l’axiomatique de l’intérêt, interdit de comprendre la vue-du-monde qui sous-tend la grande stratégie russe, tendue vers la reconstitution d’un grand espace eurasien.

Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes.

À l’origine de représentations géopolitiques globalisantes, l’eurasisme constitue une vue-du-monde centrée sur l’idée d’une identité et d’une mission spécifiques de la Russie, en opposition à l’Occident. Cette vue-du-monde s’enracine dans l’histoire longue de la Moscovie, principauté auxiliaire de l’Empire mongol durant deux siècles et demi durant, noyau originel de ce qui devint un très vaste empire eurasiatique. Rappelons que les cosaques franchissent l’Oural et atteignent la mer d’Okhotsk bien avant que Pierre le Grand (qui régna de 1682 à 1725) ne force les portes de l’Europe. Par la suite, la défaite russe lors de la guerre de Crimée (1853-1856) marque un coup d’arrêt. Aussi l’Empire russe redéploie-t-il ses énergies vers le Caucase et l’Asie, conquérant le Turkestan occidental (l’Asie centrale) et la Mandchourie extérieure (l’actuel Extrême-Orient russe). Le port de Vladivostok ( « Maître de l’Orient ») est fondé en 1860.

L’Empire russe éprouve alors la « tentation de l’Orient7 » : militaires, savants et diplomates en mission dans ce lointain « Orient russe » nourrissent l’imaginaire impérial. Ils inspirent et reformulent l’Idée russe qui affirmait déjà l’originalité historico-culturelle et donc le destin propre de cet immense empire eurasiatique, présenté comme une synthèse-dépassement de la dialectique entre Orient et Occident. Ainsi le « grand siècle russe », considéré comme un âge d’or sur le plan littéraire, intellectuel et culturel, se révèle-t-il traversé par une quête identitaire qui mène à l’Orient. L’impérialisme russe en Asie a pour corollaire idéologique l’ « asianisme », ou « asiatisme », c’est-à-dire la proclamation de l’identité asiatique de la Russie. Dans son Journal d’un écrivain, (1873-1881), Dostoïevski s’en fait l’écho : « Le Russe n’est pas seulement un Européen, mais aussi un Asiatique. Bien plus : il y a peut-être en Asie plus d’espérances pour nous qu’en Europe. Bien plus : c’est peut-être l’Asie qui est, dans nos destins à venir, notre principale issue. »

En vérité, cette pulsion orientale est antérieure, tant l’héritage mongol aura marqué l’histoire de l’Empire russe, qui est pour une grande part celle d’un despotisme asiatique. Dès le XVIIIe siècle, la découverte de l’or des Scythes et d’une forme de civilisation bien antérieure à celle des Slaves, à savoir la culture des kourganes8, ouvre la question suivante : les Russes sont-ils des Européens de l’Est ou des Asiatiques de l’Ouest ? Le programme modernisateur de Pierre le Grand, qui entendait emprunter à l’Occident ses outils de puissance, perd de sa force et de son évidence. Au demeurant, l’Empire russe ne parvient pas à combler son retard historique, bientôt amplifié par la révolution industrielle des nations ouest-européennes.

Au XIXe siècle, les « doctrinaires orientaux » du panslavisme, notamment Nicolas Danilevski (1822-1875) et Constantin Léontiev (1831-1891), voient en la Russie un « monde du milieu », une synthèse supérieure entre Orient et Occident. Héritier de la slavophilie, Danilevski est plus animé par les applications pratiques dans le domaine de la puissance que par les spéculations religieuses et le romantisme rural de la première génération. Auteur de La Russie et l’Europe (1871), il prône l’union de tous les Slaves sous la direction de la Russie, afin de compenser la domination occidentale. Selon la « loi d’économie historique » qu’il élabore, la Russie constituerait un réservoir de forces vitales censées l’emporter sur des nations occidentales usées par l’Histoire. Cette « énergie tribale et ethnographique », l’enthousiasme discipliné des sujets du Tsar et l’osmose avec leurs dirigeants ouvriraient la voie à l’expansionnisme russe.

Considéré comme une sorte de « Nietzsche russe », Constantin Léontiev est l’auteur de Byzantinisme et monde slave (1875) et de L’Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle (un texte écrit entre 1872 et 1884, publié en 1912). Précurseur d’Oswald Spengler, il élabore une théorie naturaliste des trois âges de la civilisation (simplicité originelle, apogée et complexité florissante, étiolement et confusion), selon laquelle la Russie est engagée dans la phase ascendante de son histoire. En contrepoint, il prophétise l’avènement d’une Europe fédérale, en rupture avec les formes idéales et sublimes du passé, qui constituerait une menace existentielle pour la Russie. Consécutivement, l’un et l’autre auteur se tournent vers les profondeurs de l’Asie et les civilisations de l’Orient.

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Nikolaï Troubetskoï et Alexandre Douguine // Image tirée de la chaîne YouTube Rota_Daniel

L’eurasisme proprement dit se constitue dans les milieux de l’émigration blanche, après le coup de force bolchévique et l’instauration de la Russie soviétique. Le géographe Peter Savitski, l’historien George Vernadsky et le linguiste Nikolaï Troubetskoï, auteur du Manifeste des Eurasistes (1921), sont les principaux représentants de ce courant de pensée. Homme clef de ce mouvement, Troubetskoï (1890-1938) expose ses théories dans des ouvrages dont les titres sont parlants (voir Russie-Eurasie et Le legs illustre de Gengis Khan). S’il publie son manifeste à Sofia, un temps centre de la pensée eurasiste, la principale maison d’édition se trouve à Berlin, ce qui permet des coopérations ponctuelles avec le géographe allemand Karl Haushofer (1869-1946), représentant de la Geopolitik et tenant avant l’heure d’un pacte germano-soviétique qu’il aurait voulu élargir au Japon (un axe eurasiatique Berlin-Moscou-Tokyo).

Selon Troubetskoï, le monde russe constitue un continent en soi, situé à l’est de l’Europe et au nord de l’Asie. Ce vaste ensemble géographique, qui unit de façon cohérente différentes familles de langues, est le support d’une forme d’harmonie dans la différence. Alors qu’il pose le monde romano-germanique en ennemi existentiel de la Russie, Troubetskoï dresse l’éloge de Gengis Khan et des Mongols. Par la suite, les « eurasistes » se divisent sur l’interprétation du stalinisme. Schématiquement, la question est de savoir si Staline est, ou n’est pas, un instrument de Dieu destiné à régénérer la Russie, jusque là pervertie par l’occidentalisme depuis le règne de Pierre le Grand. La situation historique n’ouvre pas la possibilité de débouchés politiques concrets aux théoriciens de l’eurasisme, mais leurs idées demeurent.

Après la Grande Guerre patriotique, l’historien et ethnographe Lev Goumilev (1912-1992), chaînon intellectuel entre l’eurasisme d’avant-guerre et le néo-eurasisme post-soviétique, assure la perpétuation de ce système d’idées. Arrêté à l’époque de Staline, il est libéré en 1956 et donne cours et conférences à l’Institut de recherche de l’Université de Leningrad. Pourtant, il n’aura jamais été admis à l’Académie des Sciences et ses travaux sont longtemps interdits de publication. Goumilev est l’auteur d’ouvrages de référence dans la Russie contemporaine, comme La Russie médiévale et la Grande Steppe et Les rythmes de l’Eurasie. Il reprend l’idée d’une identité ethnique, culturelle et spirituelle russe en étroite symbiose avec les peuples asiatiques des steppes. Ses théories ethno-génétiques sont très fortement empreintes de naturalisme et il cherche à expliquer la succession des faits historiques par les fluctuations de l’énergie biochimique que libèrent les milieux naturels9. Son influence intellectuelle est importante, elle s’étend jusqu’à la rédaction des manuels scolaires, et Vladimir Poutine le cite dans ses discours. Au cours des années 1990, les thèses de Goumilev fournissent les matériaux intellectuels d’une forme simplifiée d’eurasisme, que l’on appelle « néo-eurasisme », qui va influencer les cercles de pouvoir moscovites.

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Lev Goumilev // spbcult.ru

Au vrai, le philosophe Alexandre Panarine (1940-2003) est à l’origine d’une réflexion plus théorique qu’idéologique. Il s’appuie sur une science des civilisations, la « culturologie », et sur les Histoires du temps (Oswald Spengler, Arnold Toynbee, Fernand Braudel) pour identifier les caractères spécifiques de la Russie-Eurasie. Panarine adopte le paradigme de Samuel P. Huntington sur le conflit des civilisations (The Clash of Civilizations) ; il développe un relativisme culturel selon lequel les différents ensembles humains ne sauraient être classés et hiérarchisés faute de référent universel (l’universalisme occidental ne serait que la projection pathologique d’un particularisme). Pourtant, il reprend la thèse du messianisme de la Russie et de son rôle spécifique dans l’espace eurasiatique : celle-ci aurait vocation à prendre la tête d’un monde « post-moderne » irrigué par de nouvelles valeurs (sens du collectif, retour de la religion et de l’ascétisme, sensibilité écologique). Panarine identifie des lignes de continuité entre le tsarisme, la période communiste et la Russie post-soviétique pour élaborer la notion de « Grande Tradition ». Il réhabilite l’idée d’Empire, seule forme politique adaptée à l’ensemble eurasiatique. In fine, la « culturologie » se révèle être une  doctrine de combat contre l’Occident. L’archaïsme de la Russie est censé lui conférer une supériorité dans le monde post-moderne, dans le cadre d’une nouvelle bipolarité Orient-Occident. 

Né en 1962,Alexandre Douguine fait figure d’idéologue en chef d’un néo-eurasisme mâtiné d’occultisme et de national-bolchévisme. Ainsi se voulut-il un temps l’héritier du national-révolutionnaire belge Jean Thiriart (1922-1992). Avec Édouard Limonov (1943-2020), Douguine fut d’ailleurs le fondateur d’un éphémère Parti national-bolchévique (1992). Si la réputation de « Raspoutine » du Kremlin qu’il entretient est très exagérée, le personnage fait preuve d’une grande activité médiatique, publie abondamment et entretient un réseau idéologique au-delà des frontières russes, en Europe, en Turquie et en Asie centrale. Il exerce une réelle influence sur certains segments du spectre politique. Douguine inscrit son combat idéologique dans la perspective d’une lutte à mort entre un grand empire eurasien et le « nouvel ordre mondial » américano-centré, par la suite qualifié de satanique. Ce « vieux-croyant », qui reconnaît l’autorité du patriarcat de Moscou, interprète cette lutte, explicite et ouverte depuis l’agression russe contre l’Ukraine, comme une grande bataille eschatologique (les fils de la lumière contre les forces des ténèbres).

Après la dislocation de l’URSS, un eurasisme renouvelé et simplifié tient donc lieu de « formule » pour combler le vide idéologique causé par l’effondrement du marxisme-léninisme. Chemin faisant, il absorbe quelques idées et concepts de la géopolitique classique (celle du premier XXe siècle), dont l’opposition géopolitique entre Terre et Mer, portée sur un plan métaphysique, et le dualisme Heartland/Rimland10 : pivot continental de l’histoire universelle, le Heartland russo-sibérien aurait vocation à dominer la masse terrestre eurasiatique et à satelliser le Rimland, à savoir la ceinture périphérique de territoires qui l’entoure, depuis l’Europe jusqu’à la péninsule coréenne, en passant par le Moyen-Orient.

De manière consciente ou subconsciente, cette vision des enjeux géopolitiques sous-tend la doctrine de l’ « étranger proche », articulée en 1992 dans le traité de Tachkent. Ce traité fonde l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), et le long effort de la Russie pour établir une communauté économique eurasiatique. L’eurasisme donne également sens et substance à la diplomatie Primakov des années 1990, qui débouchera sur un « partenariat stratégique » sino-russe, axe structurant de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghaï). À tous égards, le grand projet poutinien d’Union eurasienne, lancé le 1er janvier 2015, est le prolongement des thèses eurasistes sur l’unification de l’espace eurasien autour de la Russie. Rappelons que ce fut le refus ukrainien de rallier ce projet qui convainquit le maître du Kremlin de renoncer à son entreprise de phagocytage, lui préférant la guerre et l’invasion (2014). De conserve avec Xi Jinping, il pose l’Eurasie sino-russe en futur maître du monde, au détriment de l’Occident.

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Militants eurasistes lors d’un rassemblement en soutien à l’agression contre l’Ukraine, mars 2014. Photo : Vremirr, Wikimedia Commons

En guise de conclusion

La grille de lecture eurasiste semble essentielle à la compréhension des fondements historiques, culturels et géopolitiques de la grande stratégie russe. Il importe de comprendre que l’eurasisme n’est pas une simple doctrine intellectuelle qui serait murmurée à l’oreille de Poutine par tel ou tel idéologue. Il s’agit là d’une vue-du-monde qui récapitule, condense et synthétise l’histoire longue, la pratique du pouvoir et la géographie eurasiatique de la Russie. Toutes choses égales par ailleurs, nous pourrions esquisser un parallèle avec ce que Montesquieu nommait l’ « esprit général » d’une nation, ou encore son « âme universelle » (les mœurs, les mentalités, le caractère commun d’une nation).

Cette vue-du-monde commande la perception qu’a la Russie-Eurasie de son environnement international et conditionne sa grande stratégie, dans ses buts comme dans ses voies-et-moyens. Ce ne sont pas les petits jeux oscillatoires d’une prétendue Realpolitik, moins encore les expectatives chiffrées d’ « oligarques américains » se prenant pour Machiavel, qui contrarieront les espérances stratégiques du Kremlin. Il y faudra un choc géopolitique, provoqué par une défaite extérieure et/ou une rupture intérieure. Encore un tel phénomène ne ferait-il que reporter dans le temps les ambitions d’un despotisme oriental voué au culte de la puissance (la Derjavnost). Sachons-le. La restauration des frontières orientales de l’Europe et leur conservation sont et seront des tâches dignes de Sisyphe.

<p>Cet article La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe a été publié par desk russie.</p>

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