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26.07.2026 à 15:15

Jean-François Bouthors
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Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé.

<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3856 mots)

Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé. Décryptage.

Le 9 juillet dernier, The Economist, hebdomadaire britannique très réputé pour la qualité de ses analyses et de ses informations, consacrait sa couverture et sa story à « L’homme qui veut changer la Russie », avec en sous-titre « Un oligarque de premier plan parle ». C’était le moment où la spectaculaire campagne de frappes ukrainiennes de 40 jours, annoncée par Volodymyr Zelensky faisait la une des médias. Jamais la Russie n’avait paru autant en difficulté, avec l’instauration un peu partout dans le pays d’un rationnement du carburant et des files de voitures qui s’allongeaient devant les stations-service.

C’était le moment choisi par Andreï Melnitchenko – ou ceux qui avaient décidé de le mettre en avant – pour proposer à l’Occident sa lecture de la situation, son analyse des causes du conflit russo-ukrainien et sa vision des conditions de sa résolution. Sa tribune était accompagnée d’un très long portrait du personnage, signé d’un des rédacteurs en chef de The Economist, Arkadi Ostrovski, chargé de couvrir la guerre en Ukraine et la vie politique russe. Ostrovski est né en Russie, c’est un journaliste renommé, qui a travaillé dix ans au Financial Times avant de rejoindre l’hebdomadaire britannique en 2007. Son livre The Invention of Russia, sous-titré The Journey from Gorbachev’s Freedom to Putin’s War (le parcours de la liberté de Gorbatchev à la guerre de Poutine) lui valut de remporter le prix Orwell en 2016 et d’être la même année finaliste du prix Pulitzer. Autrement dit, le paquet était bien emballé, avec toutes les garanties de sérieux nécessaires.

Qu’un homme, de surcroît un oligarque, se lève et prenne la parole pour appeler à un changement en Russie, voilà un événement, en apparence, digne d’intérêt. Cela signifierait-il que le pays de Vladimir Poutine serait au bord d’un tournant susceptible de mettre fin à la guerre et qu’une partie de l’élite économique russe serait disposée à entretenir des relations normales avec l’Ukraine et avec l’Occident, auquel cas nous devrions renouer le dialogue sinon avec Vladimir Poutine du moins avec une frange « libérale » du pouvoir russe ?

L’expérience appelle à la circonspection. On se souvient du précédent de la présidence Medvedev entre 2008 et 2012. L’homme au sourire avenant qui affichait alors des intentions libérales est aujourd’hui l’un des plus fanatiques partisans d’un écrasement de l’Ukraine et d’un affrontement avec l’Occident. Il appelle régulièrement, et dans des termes « choisis », à l’usage de l’arme nucléaire contre Paris, Londres ou Berlin. Cinq mois après son élection à la magistrature suprême, la Russie profitait d’une erreur stratégique du président Saakashvili pour envahir la Géorgie ! Que vient donc dire Andreï Melnitchenko ? Et comment est-il présenté par Arkadi Ostrovski ?

Ni politicien ni idéologue ?

Melnitchenko, qui pèse en 2026 quelque 20 milliards de dollars selon Forbes, a fait fortune dans la banque, puis dans le charbon et les engrais. Il a été placé sous sanctions occidentales au début de la guerre, mais il les a contournées en abandonnant des fonctions d’administrateur du numéro deux mondial de la production d’engrais EuroChem et du producteur de charbon Suek, et en transférant ses parts à sa femme, Aleksandra Nicolić, d’origine serbe, une ex-chanteuse pop et mannequin. Il l’a épousée en 2005 en France et le mariage aurait coûté, selon Ostrovski, 30 millions de dollars, avec aux fourneaux le chef étoilé Alain Ducasse et parmi les invités Enrique Iglésias et Whitney Houston. Melnitchenko et Nikolić résident officiellement en Suisse.

« Je ne suis ni politicien ni idéologue », affirme-t-il, se posant comme un observateur neutre : « J’essaie de décrire le monde comme un physicien [il a étudié la physique quantique] tel qu’il est vraiment, pas comme quelqu’un aimerait qu’il soit. » Il assure que son regard a été façonné par la catastrophe de Tchernobyl. Il est né au Bélarus, en 1972, dans la ville de Gomel à environ 140 kilomètres de la centrale nucléaire,  d’un père bélarusse et d’une mère ukrainienne. Il avait 14 ans lorsqu’il fut évacué en Lituanie, vers une base militaire. Il démarre donc son propos comme une invitation à la sagesse, en regrettant le fait que « le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait autrefois aux grandes puissances d’exister au sein d’un seul système de sécurité sans remettre en question le statut des autres. »

Sous couvert de cette nostalgie d’un temps disparu et de cette posture d’apparente neutralité « scientifique », l’homme se veut flexible et il le dit sans fard lors de ses entretiens avec Ostrovski : « Dans le monde quantique, rien n’est absolument certain, tout est de nature probabiliste. La réalité est fluide. Si quelque chose – un événement, un phénomène, n’importe quoi – réfute votre idée de la vie, ce n’est pas une tragédie, mais une opportunité. Je ne suis pas dogmatique. Demain, je croirai peut-être en quelque chose de différent de ce que j’ai cru avant-hier. » Autant dire qu’il est souple comme un roseau et aussi fiable qu’une planche vermoulue… Ce qui invite à prendre son propos avec beaucoup de pincettes. D’ailleurs, comme le note Ostrovski, Melnitchenko ne parle ni de démocratie ni d’autocratie, ni de bien ni de mal, ni d’amis ni d’ennemis, ce qu’il vise c’est « l’harmonie sociale », la « stabilité » et « la défense des intérêts de la Russie ». Il ne pense pas en termes proprement politiques et préfère des concepts fourre-tout, qui visent à séduire ceux qui l’écoutent ou le lisent…

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Andreï Melnitchenko et son épouse // Compte Vkontakte d’Alexandra Melnitchenko

Des non-dits très parlants

Sa tribune brille donc par ce qu’il ne dit pas. Il se garde bien d’interroger le discours russe sur l’Ukraine ou d’esquisser la moindre analyse du pouvoir qui règne à Moscou. Pas un mot sur l’impérialisme russe. Rien, dans ce qu’il dit, ne saurait faire sourciller Poutine. Bien au contraire, l’axe central de son propos consiste à affirmer qu’il n’y aura pas de solution viable au conflit sans un respect de la souveraineté russe. Mais cette insistance sur la souveraineté russe, qui ne saurait être questionnée et encore moins limitée selon lui, n’est pas sans rappeler le concept de « démocratie souveraine » avancé par Vladislav Sourkov dans les années 2000, qui a été l’axe de structuration du régime de Vladimir Poutine et son mantra en matière de politique internationale. C’est une manière de considérer que s’opposer aux vues du Kremlin relève d’une ingérence internationale nuisible à la sécurité du monde.

Melnitchenko dit plus diplomatiquement ce que Poutine et ses porte-voix ne cessent de répéter : rien ne doit s’opposer à la volonté de la Russie. Il considère que « la discussion occidentale moderne sur la Russie d’après-guerre […] se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale ». Et il poursuit : « La logique de cette approche est claire. Si la souveraineté russe est perçue comme une menace, alors la supprimer semble être une solution au problème. » Le Kremlin ne peut trouver là que matière à satisfaction.

Poser la question de la souveraineté sans s’interroger sur la nature du régime et sur ses intentions est évidemment une escroquerie intellectuelle. Comment ne pas discuter la souveraineté d’une Russie dont le président affirme sans sourciller qu’elle n’a pas de frontière et que nul ne doit s’opposer à ses buts ? Pourquoi la souveraineté russe ne devrait-elle pas connaître de limite, alors que la coexistence pacifique internationale suppose que chaque nation accepte de restreindre sa souveraineté par le jeu des accords et des traités internationaux ?

Ce que propose Melnitchenko n’est autre, sur le plan international, que la souveraineté libre du renard libre dans un poulailler libre ! Pour justifier son propos, il reprend très tranquillement l’argumentation que développe Vladimir Poutine depuis son intervention lors de la 43e Conférence sur la sécurité de Munich sur la sécurité en 2007 : « La mondialisation, dit-il, n’a jamais été neutre », elle est principalement au service des intérêts occidentaux et les sanctions contre la Russie en ont fourni la preuve. Il oublie évidemment qu’elles sont la conséquence de l’agression russe contre l’Ukraine, inversant donc la cause et les effets. Ce qui lui permet de dire que la guerre en Ukraine est devenue un instrument de pression de l’Occident sur Moscou.

Faute de questionner la nature du pouvoir dans son pays, Melnitchenko voue la société russe à continuer de vivre sous un régime qui repose sur des restrictions de plus en plus drastiques des libertés, sur la violence d’État, la corruption et la prédation. On comprend qu’il le fasse puisqu’il a construit les débuts de sa fortune dans l’illégalité, comme il l’a raconté à Ostrovski, expliquant qu’il a compris au début des années 1990 qu’il était temps de « légaliser ses opérations ». Il prétend à la neutralité, mais passe sous silence qu’il n’a pu prospérer qu’avec la bienveillance du régime qui a fermé les yeux sur les moyens par lesquels il s’est enrichi, avec du trafic de devises ou des loteries, et avec l’aide de policiers qui l’ont protégé des appétits des gangs, ce qui lui permit d’ouvrir sa première banque, en 1993, à l’âge de 21 ans ! Une bienveillance qui reste conditionnelle, puisqu’il a clairement indiqué à Ostrovski que Poutine dispose d’un « dossier » le concernant et qu’il le lui a fait savoir. Cela incite évidemment à éviter les sujets qui pourraient fâcher.

Un objectif : sauvegarder le régime

Ne pas poser la question du pouvoir russe sert à dissimuler que les causes premières de la guerre se trouvent dans la nature de ce pouvoir. Cela revient à faire croire que la Russie est un pays normal avec lequel on pourrait discuter entre gens de bonne compagnie. Sans le dire explicitement, Melnitchenko cherche à convaincre les Occidentaux à qui il s’adresse par sa tribune dans The Economist qu’ils devraient s’accommoder de ce régime, dès lors que la Russie accepterait de limiter ses prétentions en Ukraine aux seuls territoires qu’elle considère comme siens en vertu de sa Constitution, en contrepartie de garanties pour les populations russophones d’Ukraine et la proclamation que l’Ukraine est un pays « neutre » sur la scène internationale.

Au fond, ce que cet oligarque propose, c’est une sorte de « poutinisme à visage humain ». Son objectif, c’est de sauvegarder le régime. Toutefois, mezza voce, il n’omet pas d’évoquer la menace d’un conflit nucléaire, qui devrait inviter les Occidentaux à la sagesse…

Telle est la sauce avec laquelle Moscou pourrait accommoder une sortie de guerre dont on comprend, dans les milieux économiques au moins – mais sans doute aussi dans l’entourage de Poutine –, qu’elle devient vitale. L’autre option que le Kremlin agite, c’est celle d’une mobilisation générale, ou partielle, qui serait décidée après les élections législatives de septembre, afin de disposer des moyens nécessaires pour tenter de faire monter d’un large cran l’intensité des combats sur la ligne de front et de faire craquer la défense ukrainienne dans le Donbass. Le scénario le plus extrême serait – comme le craignent aujourd’hui des pays tels que la Suède, la Pologne ou les pays baltes – que Poutine prenne le risque d’élargir le conflit en testant la solidité de l’OTAN avant que les efforts de réarmement des pays européens n’aient eu le temps de porter leurs fruits. On peut penser que pour l’instant, la mise en perspective de ces « possibilités » vise surtout à impressionner les Occidentaux pour les dissuader de continuer à aider l’Ukraine… Ce qui semble aujourd’hui peine perdue, sauf à monter en Occident une campagne contre les frappes ukrainiennes en Russie pour les discréditer. On commence à la voir poindre…

Une offre de service à Poutine

Le long portrait rédigé par Arkadi Ostrovski qui accompagne les propositions de Melnitchenko est un trésor d’ambiguïté. Il commence par le récit d’un entretien entre Poutine et l’oligarque, qui aurait eu lieu au Kremlin le 28 mai 2025 passé minuit, au cours duquel l’homme d’affaires fait allégeance : « Le monde s’est avéré complètement différent de ce que j’imaginais. Il n’y a pas de paix mondiale. Il n’y a pas non plus de règles mondiales… Tu t’en es rendu compte avant nous », dit-il à Poutine. C’est du moins ce qu’Ostrovski écrit avoir entendu de sa bouche au cours d’une soixantaine d’heures d’entretiens. Cette nuit-là, Melnitchenko était venu dire au président russe qu’il « souhaitait participer plus activement à la vie publique et œuvrer pour le bien de son pays ». Sa tribune dans The Economist et la mise en scène qui l’accompagne ressemblent à une mise en œuvre de cette offre de service.

Au fil du portrait, Ostrovski n’a de cesse de montrer que son interlocuteur est fiable et exceptionnel. Les ficelles sont grosses. Melnitchenko est présenté comme rationnel et non passionnel, il pratique le jeûne prolongé, réfléchit scientifiquement en physicien qu’il est, « offre ses services à l’État pour devenir un des architectes du changement », c’est un « stratège extrêmement prudent » qui a « réussi invariablement à atteindre ses objectifs », il n’a pas fait partie des cercles des oligarques qui entouraient Eltsine et ont tenté de tirer profit d’avoir assuré sa réélection en 1996, croyant que tout leur était permis…

L’homme dont le journaliste tresse les lauriers voudrait avant tout rendre la Russie attrayante, et souhaiterait faire en sorte que sa « souveraineté » ne soit rien d’autre que « la capacité des élites intéressées par le sort du pays à influencer indépendamment son avenir », et que les diverses forces sociales du pays puissent participer à relever les défis auxquels il est confronté, en acceptant des compromis. C’est d’autant plus urgent qu’elle pourrait devenir « un trou noir ». Ostrovski apprend à son lecteur que, naturellement, Melnitchenko parle avec tout le monde, de Dimitri Mouratov, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, à Douguine, l’idéologue ultranationaliste, et même à l’Américain Tucker Carlson. D’ailleurs, il a des relais aux États-Unis parmi l’élite entrepreneuriale. Voilà le portrait d’un « gendre idéal » à qui l’Occident ne saurait refuser de donner… l’Ukraine, ou du moins la Crimée et le Donbass.

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Arkady Ostrovsky // Chaîne YouTube The Economist, capture d’écran

Les meilleurs médias ciblés par la désinformation

Ce grand portrait donne – avec toutes les réserves qu’Ostrovski a la précaution de poser dans sa dernière partie, notamment en indiquant que les chances de réussite de Melnitchenko « sont minces » et que ce dernier se garde de « prédire la voie que prendra le changement » – une crédibilité et du poids à une opération qui sent la propagande et la désinformation à plein nez. Chacun jugera de la responsabilité d’Ostrovski et de la direction de The Economist dans cette opération. Au minimum, ils se sont laissé séduire et duper. Mais, comme le dirait Molière, « que diable allaient-ils faire dans cette galère ? »

Comme toujours en matière de désinformation, les objectifs de la manœuvre, dont on peut penser qu’elle a été initiée au Kremlin ou du moins autorisée par lui (comme on peut aussi le penser de la spectaculaire interview donnée par Sourkov à L’Express en mars 2025), sont multiples et complexes. Le timing de l’opération permettait d’espérer faire écran aux effets de la campagne ukrainienne de bombardement à longue portée, en faisant croire qu’il existe encore dans l’entourage de Poutine un canal de négociation possible, alors que le Kremlin n’a aucunement l’intention de renoncer à ses objectifs. Mais la manœuvre tend aussi à noyer le poisson de la nature du régime russe, dont la compréhension est essentielle pour réfléchir aux conditions d’une paix durable en Ukraine et à la reconstruction d’un ordre international viable. C’est également une manière d’inviter les pays occidentaux à ne pas prolonger leur aide à Kyïv en laissant croire qu’ils pourraient trouver à Moscou des partenaires de bonne volonté. Et in fine, c’est une pierre d’attente posée en vue de la préservation des intérêts de l’oligarchie russe lorsqu’une voie de sortie du conflit s’esquissera. Ce que Melnitchenko propose à mots couverts, c’est la prolongation du régime moyennant un ravalement de façade, pour qu’il se présente de manière plus « convenable », sans rien changer quant au fond.

Il y a de quoi être surpris de voir The Economist et, l’an dernier, L’Express, utilisés comme support de ce genre d’opérations d’enfumage, l’une sur le mode de la séduction, l’autre relevant de la menace. Rien d’étonnant cependant : pour être efficace, une campagne de désinformation politique – comme c’est ici le cas – a besoin de passer par le canal de grands médias dont la crédibilité est établie. Le travail d’infiltration et d’influence russe – naguère soviétique – dans ce secteur ne date pas d’hier. Il a été sérieusement documenté pour les années de la guerre froide. Moscou œuvre sur le long terme et parvient souvent à installer des relais qui sont actionnés le moment venu. Les Occidentaux ont le tort de croire que c’est une réalité du passé, ou du moins de ne pas s’en protéger sérieusement. Or la plupart des grands médias, américains et européens, sont ciblés et il leur est d’autant plus difficile d’y résister que la course à l’audience rend très appétissantes les informations spectaculaires qu’on vient leur apporter, de sources elles-mêmes en apparence des plus fiables, y compris parfois depuis l’intérieur même des administrations occidentales ! Il ne s’agit pas nécessairement de fausses informations, car parfois, ce qui compte, c’est le moment où on les rend publiques. C’est ainsi que la divulgation des affaires – réelles – de corruption en Ukraine dans la presse américaine a très souvent coïncidé avec des phases diplomatiques ou militaires critiques, visant à affaiblir la position ukrainienne. À l’époque de la post-vérité, de l’intelligence artificielle et du règne de la « com », avec un Donald Trump qui donne le tempo du mensonge délibéré, tout est possible. Ne l’oublions jamais.

À lire également :
Françoise Thom. Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain

<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:14

Lessia Bidotchko&nbsp;et&nbsp;Andreas Umland
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Trois options se dessinent pour le Kremlin : s’adapter tout en maintenant ses objectifs, revoir ses ambitions à la baisse ou choisir l’escalade.

<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3277 mots)

Les auteurs considèrent trois scénarios à la suite des frappes ukrainiennes en profondeur du territoire russe. La Russie va-t-elle s’adapter, tout en gardant ses objectifs ? Va-t-elle mesurer ses appétits ? Ou encore, intensifier ses attaques contre l’Ukraine et l’Occident ? Quel que soit le scénario choisi par la Russie, l’Europe doit reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine.

Depuis le début de l’année 2026, l’Ukraine a rapidement intensifié sa campagne de frappes à longue portée, avec des drones touchant des cibles situées de plus en plus profondément dans l’arrière-pays russe et ayant un impact accru tant sur l’industrie que sur l’armée russe. La nouvelle stratégie de Kyïv modifie la nature de la guerre en Ukraine : plutôt que de chercher à stabiliser la situation ou à percer le front, Kyïv vise à affaiblir les systèmes économiques, logistiques et sociaux qui soutiennent les troupes russes déployées contre l’Ukraine.

Les frappes en profondeur menées par l’Ukraine à l’aide de drones et de missiles de croisière dans l’arrière-pays russe perturbent, endommagent ou détruisent de plus en plus d’infrastructures militaro-industrielles, énergétiques et de transport. Selon Robert « Magyar » Brovdi, commandant des Forces des systèmes sans pilote ukrainiennes, le nombre de frappes infligées à la profondeur opérationnelle et stratégique de la Russie a augmenté de 1 150 % depuis le début de l’année 2026. Les frappes de front de l’Ukraine atteignent désormais jusqu’à 150 kilomètres (93 miles), les frappes intermédiaires environ 300 kilomètres (186 miles) et les frappes en profondeur jusqu’à 2 000 kilomètres (1 243 miles).

Cela plonge la Russie dans une crise socio-économique plus profonde. Moscou a dû restreindre l’accès à l’essence et au diesel dans 60 des 83 régions russes face à la hausse des prix des carburants. En particulier en Crimée annexée, l’approvisionnement en carburant, en eau, en électricité et en denrées alimentaires est devenu un problème majeur, et la vie économique s’est largement interrompue. Dans plusieurs régions russes, l’application de messagerie Max, soutenue par l’État, bloque les discussions publiques où les automobilistes échangent des informations sur l’approvisionnement en essence et les files d’attente aux stations-service.

Les frappes intermédiaires de l’Ukraine contre les troupes russes en première ligne

Pourtant, les frappes de plus en plus profondes menées dans l’arrière-pays russe ne constituent pas le seul problème de Moscou. De plus en plus de « frappes intermédiaires » visant des zones situées derrière les troupes de première ligne compliquent le ravitaillement de l’armée russe, même lorsque le carburant et d’autres approvisionnements sont disponibles en quantité suffisante. L’Ukraine tente de perturber le fonctionnement des réseaux logistiques russes qui relient les usines de carburant et les installations de stockage encore opérationnelles aux troupes de combat russes grâce à sa flotte croissante de drones à moyenne portée. Pour ce faire, l’Ukraine a développé et déploie actuellement une nouvelle génération de drones FPV optimisés pour les frappes logistiques à courte et moyenne portée.

En juin 2026, le ministère russe de la Défense a fièrement annoncé avoir intercepté 8 849 drones ukrainiens en mai 2026. Cela semblerait indiquer un grand succès par rapport aux 3 676 interceptions de janvier 2026 et aux 2 504 de mai de l’année précédente. Il y a toutefois des raisons de douter de l’exactitude des données du gouvernement russe, qui pourrait surestimer les taux d’interception. Que ce soit le cas ou non, ces chiffres russes en hausse indiquent également que le rythme des attaques ukrainiennes s’est accéléré. Les drones déployés par l’Ukraine saturent de plus en plus la défense aérienne russe et se multiplient manifestement plus vite que ne le permettent les capacités de cette dernière.

L’insuffisance de l’interception des drones par la Russie

C’est d’autant plus vrai qu’un tout nouveau type d’arme, les drones anti-drones, utilisé sur le front, met en évidence les insuffisances fondamentales persistantes de l’équipement russe. Par exemple, le système antiaérien russe le plus largement utilisé, le Pantsir-S1, est conçu pour engager des cibles de grande taille munies de réflecteurs radar, telles que les missiles de croisière. Or il échoue largement face à des drones à faible signature, fabriqués en plastique et en contreplaqué.

Contrairement à l’Ukraine, l’industrie russe n’a commencé que récemment à développer la capacité de produire en série des drones intercepteurs. Ses nouveaux drones anti-drones Yolka et Lys-2 n’existent pour l’instant qu’à l’état de prototypes. La Russie ne dispose pas de l’écosystème intégré de radars et de logiciels, ce qui permet aux opérateurs d’intercepteurs ukrainiens d’agir sur la base de données de ciblage en temps réel dans un secteur qui leur est attribué.

La défense de milliers de kilomètres d’infrastructures critiques nécessite des ressources bien plus importantes que l’attaque de cibles sélectionnées de grande valeur.

Chaque amélioration de la capacité de frappe ukrainienne alourdit donc de manière disproportionnée le fardeau défensif de la Russie. En conséquence, les experts du secteur militaro-industriel estiment qu’il est actuellement impossible pour la Russie d’atteindre le niveau actuel d’efficacité de la défense aérienne ukrainienne. Contrairement aux discours de la propagande russe, les taux d’interception des drones ukrainiens de frappe à longue et moyenne portée resteront faibles – du moins dans un avenir prévisible.

Aucune de ces pressions ne détermine mécaniquement le comportement russe. Les régimes autoritaires peuvent, en général, absorber des pertes économiques qui seraient politiquement inacceptables dans les démocraties. La question n’est pas tant de savoir si une pression existe que de déterminer comment le Kremlin choisit d’y répondre. On peut distinguer trois voies stratégiques évidentes, qui ne s’excluent toutefois pas mutuellement ; elles apparaissent plutôt en combinaison.

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Dans une usine ukrainienne de fabrication de drones // CBS, capture d’écran

Scénario n° 1 : la Russie s’adapte aux attaques ukrainiennes

De manière implicite ou explicite, de nombreux commentateurs des problèmes économiques, sociaux et logistiques actuellement croissants de la Russie partent du principe qu’ils sont temporaires, modérés et/ou secondaires. Dans cette optique, même si ces problèmes peuvent paraître graves pour l’instant, l’État russe sera capable de s’adapter et de préserver sa stabilité politique, son intégrité et son cap. Le Kremlin parviendra à neutraliser le mécontentement social par la répression, des compensations, ou – très probablement – une combinaison des deux.

Un rationnement temporaire du carburant, de l’électricité, de la nourriture et de l’eau – comme c’est déjà partiellement le cas dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie – pourra être mis en place à titre provisoire et présenté comme un sacrifice patriotique. Selon ce scénario, Moscou finira par trouver les moyens de rétablir en grande partie les chaînes d’approvisionnement, de transport et de distribution, par exemple en important de l’essence d’Asie centrale.

Dans un tel scénario, l’État russe considérerait la crise actuelle comme partielle et transitoire, ou supportable du point de vue de la société russe. La baisse de la qualité de vie ne serait pas suffisante pour déclencher des manifestations de grande ampleur, freiner l’aventurisme à l’étranger ou entraîner un changement politique. Même si le niveau de vie des Russes ordinaires venait à baisser, un nouvel équilibre pourrait être atteint et maintenu.

Scénario n° 2 : la Russie modère ses objectifs en Ukraine

Ce scénario de modération part du principe que les défis sociaux auxquels Moscou est actuellement confrontée, résultant des frappes ukrainiennes profondes et continues sur les infrastructures russes ainsi que des difficultés économiques parallèles telles que la faiblesse des cours du pétrole, sont considérables et continueront de s’aggraver. Une cascade d’effets découlant de la fragmentation croissante des systèmes de défense aérienne, des dégâts subis par les raffineries, des déficits d’approvisionnement, des goulets d’étranglement logistiques et des perturbations qui en découlent conduit à un changement structurel fondamental dans le climat social et les perspectives politiques de la Russie. Conscients de cela, les dirigeants russes – avec ou sans le président Vladimir Poutine – modèrent temporairement leurs objectifs de guerre maximalistes et leur position dans les négociations.

À tout le moins, la mise en scène diplomatique autour des pourparlers de paix pourrait céder la place à un processus de consultations plus sérieux, motivé par le souhait sincère de Moscou de mettre un terme aux combats. Certes, les difficultés sociales ne suffiront pas à elles seules à imposer une ligne de conduite conciliante, tant que les dirigeants pourront en absorber les coûts politiques et reléguer au second plan le bien-être des civils.

Pourtant, sous une pression sociale croissante, le Kremlin cherchera, dans ce scénario, une désescalade au moins temporaire du conflit et un passage à des combats de faible intensité. Dans un tel revirement de situation, cette modération ne signifierait pas une réorientation idéologique de la Russie, mais un simple réajustement militaire et économique. Une recherche sérieuse de compromis et un intérêt pour un cessez-le-feu ne se manifesteront que lorsque Moscou conclura que la guerre est, pour l’instant, impossible à gagner – un seuil qui n’est pas encore visiblement atteint.

Scénario n° 3 : la Russie intensifie ses attaques contre l’Ukraine et l’Occident

Comme dans le deuxième scénario, le troisième scénario type envisagé ici suppose également que la pression militaire et économique croissante poussera le Kremlin à changer radicalement de cap ; Moscou pourrait alors opter pour une escalade plutôt que pour la modération. L’escalade russe peut avoir des objectifs à la fois politico-psychologiques et militaro-matériels, et viser à intimider et/ou à bombarder l’Ukraine et ses partenaires occidentaux afin de les pousser à capituler, ou du moins à accepter les conditions russes pour un cessez-le-feu – une approche stratégique parfois qualifiée d’« escalade pour désescalader ».

Entre autres, l’escalade pourrait viser à redonner l’initiative à la Russie sur le champ de bataille, à décapiter les dirigeants de l’État ukrainien, à perturber le développement et la production de drones à longue portée de l’Ukraine, ou à démanteler la logistique d’approvisionnement des troupes ukrainiennes sur la ligne de front. On peut affirmer que ce scénario a déjà commencé à se concrétiser avec les violentes attaques de drones et les bombardements de missiles contre Kyïv dans les nuits du 1er au 2 juillet ainsi que du 5 au 6.

Bien qu’il s’agisse manifestement de la ligne de conduite privilégiée par le Kremlin en réponse aux attaques ukrainiennes réussies contre les infrastructures russes, les options dont dispose Moscou pour une escalade et les avantages qu’elle pourrait en tirer sont aujourd’hui plus limités qu’au début de l’invasion à grande échelle en 2022. La capacité de l’Ukraine à se défendre et le soutien dont elle bénéficie de l’étranger se sont considérablement accrus par rapport à il y a quatre ans. La justification stratégique d’une escalade s’affaiblit à chaque nouvelle frappe ukrainienne réussie contre les infrastructures russes.

Moscou aurait tout intérêt à ce que la guerre s’interrompe et que les frappes profondes ukrainiennes cessent. De plus, elle tirerait un grand bénéfice d’un allégement des sanctions. La poursuite d’une escalade réciproque ne fera qu’aggraver les perturbations économiques déjà considérables que connaît la Russie. L’intensification des frappes sur les zones arrière ukrainiennes, y compris à Kyïv, ne résoudra guère les problèmes fondamentaux de la Russie. Moscou ne peut pas facilement briser le cycle d’innovation ukrainien, qui continue de devancer celui de la Russie, lequel est principalement adaptatif et à la traîne.

Néanmoins, tant que Moscou n’est pas guidée uniquement par des motifs rationnels, elle dispose de plusieurs options d’escalade. Sur le plan intérieur, cela peut se traduire par le lancement d’une conscription à grande échelle et par un durcissement de la répression contre la dissidence en Russie. Outre l’intensification de la terreur contre les civils ukrainiens, le Kremlin pourrait tenter d’imposer l’implication du Bélarus dans la guerre en tant que cobelligérant actif.

Même une menace crédible venant du nord pourrait contraindre l’Ukraine à détourner ses défenses aériennes et ses forces terrestres de la ligne de front. Moscou pourrait également tenter d’étendre davantage ses mesures hybrides, telles que les cyberattaques, les actes de sabotage en Europe et les signaux nucléaires adressés à l’Occident afin de le dissuader de soutenir l’Ukraine.

La Russie et la guerre d’usure

Au lieu de se concentrer sur la défense territoriale immédiate et les gains de territoire, Kyïv cible de plus en plus les structures matérielles et sociales situées à l’arrière de la Russie, qui permettent à celle-ci de mener sa guerre en Ukraine et ses actions hybrides ailleurs. Ce changement a créé un environnement stratégique où la défense l’emporte sur l’offensive. Certes, la Russie peut toujours rassembler des troupes sur le front et mobiliser des ressources industrielles.

Cependant, chaque niveau de protection supplémentaire qu’elle doit mettre en place en réaction aux capacités de frappe en profondeur et à moyenne portée de l’Ukraine, qui se développent rapidement, l’oblige à répartir davantage ses moyens de défense aérienne limités sur son vaste territoire. Défendre des infrastructures critiques sur des milliers de kilomètres est plus difficile que d’attaquer des points faibles ciblés en Ukraine. Le coût de la défense russe augmente plus rapidement que celui de l’offensive.

Les succès ukrainiens dans les frappes contre les infrastructures énergétiques et le complexe militaro-industriel de la Russie n’entraîneront pas un effondrement militaire russe. En principe, les régimes autoritaires tels que la Russie peuvent résister, ignorer ou neutraliser le mécontentement découlant des difficultés subies par la population civile tout en préservant leur capacité militaire. La variable décisive n’est donc pas la souffrance économique infligée en soi. La question clé est de savoir si les frappes ukrainiennes menées à l’aide de nouvelles armes à longue portée peuvent réduire progressivement la capacité de la Russie à maintenir et à générer une puissance de combat plus rapidement que Moscou ne peut s’adapter au cycle d’innovation.

Pour l’Europe, le défi va au-delà de la simple aide à l’Ukraine pour qu’elle parvienne d’une manière ou d’une autre à l’emporter. Il s’agit de reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine. Dans ce contexte, l’Union européenne doit veiller à ce que les institutions et les politiques chargées de préserver la souveraineté de ses États membres et du projet européen dans son ensemble évoluent aussi rapidement que l’exigent les changements sur le champ de bataille ukrainien.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:14

Jean-Sylvestre Mongrenier
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Malgré les frappes ukrainiennes en profondeur, Poutine entend poursuivre la guerre. L’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens.

<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1386 mots)

Malgré les dommages produits par les frappes ukrainiennes en profondeur, Vladimir Poutine n’a pas l’intention d’arrêter la guerre. Pour cette raison, l’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens pourrait être contrarié. Car la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.

La stratégie ukrainienne de frappes dans la profondeur du territoire russe porte ses effets. Les secteurs de la logistique, de l’énergie et de la distribution sont désorganisés, l’opinion publique russe sort du déni et le maître du Kremlin perd la face. Ne doutons pas cependant que Vladimir Poutine s’obstinera. L’Ukraine et son grand arrière européen sont l’un des théâtres sur lesquels se joue le sort du monde. Une grande « bascule » ne peut être exclue.

Il serait en effet erroné de penser que le maître du Kremlin, pensant et agissant comme un sage investisseur qui modifierait ses attentes après l’établissement du ratio coûts / bénéfices, serait prêt à revoir ses positions et à « prendre ses pertes ». Pour mémoire, d’aucuns voulaient croire cela dans les premiers mois qui suivirent l’échec de l’« opération militaire spéciale », censée atteindre l’essentiel de ses objectifs en quelques jours.

Tout à leur souci de désescalade, les dirigeants occidentaux arguèrent de cette expectative pour limiter leur aide à Kyïv et amputer sa capacité à riposter en profondeur : il ne fallait d’autant pas humilier la Russie que Vladimir Poutine avait compris la leçon et n’avait pas « intérêt » à perpétuer cette guerre. Alors qu’on parle à nouveau de « dialogue » (socratique ?) et que The Economist ouvre ses pages à un « perestroïkiste » prompt à relayer le discours du Kremlin, ces erreurs politico-stratégiques doivent être rappelées.

Ne doutons pas de la volonté du maître de Kremlin d’accroître l’effort de guerre, cela au prix d’une nouvelle mobilisation qui semble s’annoncer pour l’automne prochain, après les élections législatives. Certains parlent d’une « fuite en avant ». Non pas. Au cours des deux dernières décennies, toutes les décisions relatives à l’Ukraine s’inscrivent dans le discours et les représentations géopolitiques de Vladimir Poutine. Il s’agit plutôt d’un « pattern ».

Le charcutage de l’Ukraine, dont la légitimité comme État national est niée, est présenté comme la condition sine qua non de la reconstitution d’un Empire russe. Vladimir Poutine et les siens n’ont cessé de le dire et le répéter. Et les territoires que la Russie ne pourra conquérir, il faudra les détruire. En vérité, l’armée russe s’est attelée à la tâche, la nouveauté étant que la Russie éprouve désormais dans sa chair le coût de cette guerre.

La contre-offensive ukrainienne, au moyen de frappes dans la grande profondeur, sur un vaste arc géographique qui court de la région de Saint-Pétersbourg à la Crimée et au Caucase, en passant par les régions de l’Oural et de la Volga, doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens sera contrarié, en Europe du Nord, sur l’axe Baltique-mer Noire (États baltes, Pologne, Roumanie, Moldavie), voire dans le Caucase (l’Arménie est dans le viseur).

Il est important de « fixer » l’armée russe. Sur ce point, on ne saurait trop louer l’Ukraine dont la longue résistance et la contre-offensive donnent aux États de l’OTAN et de l’Union européenne le temps requis pour se réarmer et monter en puissance.

Pour autant, la possibilité d’une attaque russe imminente sur le reste de l’Europe doit être prise en compte avec la gravité qui sied. Certes, il ne manquera pas d’observateurs pour expliquer que ce ne serait pas dans l’ intérêt de la Russie, que cette dernière est accaparée par le théâtre ukrainien, qu’elle ne pourrait se permettre de distraire des « ressources » pour des résultats aléatoires dans la région baltico-nordique ou ailleurs, et autres variantes des discours qui, dans les semaines et les jours précédant l’« opération militaire spéciale » du 24 février 2022, dénonçaient l’hystérie russophobe.

Mais la théorie et la pratique de l’art de la guerre nous enseignent que la conduite d’une stratégie directe et frontale, comme en Ukraine, n’exclut pas des stratégies indirectes (« obliques », dans le langage russo-soviétique). D’autant plus que Moscou conserve à peu près intact une partie de son appareil militaire (blindés, aviation, engins spatiaux), développe son industrie d’armement (munitions, drones, missiles), et dispose des moyens de conduire ce que l’on nomme une « guerre hybride ». De fait, cette guerre couverte est d’ores et déjà conduite dans le voisinage de la Russie (Baltique, mer Noire, Europe du Nord) mais aussi en Europe occidentale, où l’on sort difficilement du déni (survol de drones, sabotages, incendies, provocations diverses).

Ne pas prendre au sérieux la possibilité d’une « escalade horizontale », c’est-à-dire d’un élargissement géographique du conflit par l’ouverture de foyers secondaires serait donc irresponsable. Comme le soulignait récemment le chef d’état-major suédois, le Kremlin pourrait ne pas attendre que l’important effort de réarmement des pays européens produise tous ses effets, au cours de la prochaine décennie. Le temps ne joue pas en faveur de la Russie.

Pour Moscou, la guerre d’Iran, l’obstruction du détroit d’Ormuz et les menaces sur le détroit de Bab-el-Mandeb sont autant d’opportunités stratégiques dont les effets directs (la mobilisation de l’armée américaine et la consommation de ses munitions) et indirects (les répercussions politiques et économiques en Europe) sont susceptibles d’avoir des retombées positives en Ukraine et sur le théâtre géopolitique européen.

Simultanément, les conséquences de la pression de la Chine communiste sur Taïwan et dans la « Méditerranée asiatique » (les mers de Chine du Sud et de l’Est) – avec ses effets sur le dispositif géostratégique américain, potentiellement victime d’un hyper-étirement, « strategic overstretching » –, compensent le caractère dissymétrique de l’alliance entre Moscou et Pékin. L’analyse stratégique doit donc pleinement intégrer le fait que la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.

En somme, il est déjà bien tard. S’il ne s’agit pas d’une guerre mondiale, le monde est en guerre, avec des effets en cascade sur les marchés pétro-gaziers et ceux des matières premières, les circuits logistiques mondiaux et les chaînes de valeur ajoutée (la division internationale des processus productifs). Avec quelque espoir depuis le sommet de l’OTAN d’Ankara (7-8 juillet), et le début d’un réalignement stratégique sur l’Ukraine, on en appellera à l’unité des nations occidentales. « Il est minuit, docteur Schweitzer ».

<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>

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