
26.07.2026 à 15:14
Trois options se dessinent pour le Kremlin : s’adapter tout en maintenant ses objectifs, revoir ses ambitions à la baisse ou choisir l’escalade.
<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>
Les auteurs considèrent trois scénarios à la suite des frappes ukrainiennes en profondeur du territoire russe. La Russie va-t-elle s’adapter, tout en gardant ses objectifs ? Va-t-elle mesurer ses appétits ? Ou encore, intensifier ses attaques contre l’Ukraine et l’Occident ? Quel que soit le scénario choisi par la Russie, l’Europe doit reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine.
Depuis le début de l’année 2026, l’Ukraine a rapidement intensifié sa campagne de frappes à longue portée, avec des drones touchant des cibles situées de plus en plus profondément dans l’arrière-pays russe et ayant un impact accru tant sur l’industrie que sur l’armée russe. La nouvelle stratégie de Kyïv modifie la nature de la guerre en Ukraine : plutôt que de chercher à stabiliser la situation ou à percer le front, Kyïv vise à affaiblir les systèmes économiques, logistiques et sociaux qui soutiennent les troupes russes déployées contre l’Ukraine.
Les frappes en profondeur menées par l’Ukraine à l’aide de drones et de missiles de croisière dans l’arrière-pays russe perturbent, endommagent ou détruisent de plus en plus d’infrastructures militaro-industrielles, énergétiques et de transport. Selon Robert « Magyar » Brovdi, commandant des Forces des systèmes sans pilote ukrainiennes, le nombre de frappes infligées à la profondeur opérationnelle et stratégique de la Russie a augmenté de 1 150 % depuis le début de l’année 2026. Les frappes de front de l’Ukraine atteignent désormais jusqu’à 150 kilomètres (93 miles), les frappes intermédiaires environ 300 kilomètres (186 miles) et les frappes en profondeur jusqu’à 2 000 kilomètres (1 243 miles).
Cela plonge la Russie dans une crise socio-économique plus profonde. Moscou a dû restreindre l’accès à l’essence et au diesel dans 60 des 83 régions russes face à la hausse des prix des carburants. En particulier en Crimée annexée, l’approvisionnement en carburant, en eau, en électricité et en denrées alimentaires est devenu un problème majeur, et la vie économique s’est largement interrompue. Dans plusieurs régions russes, l’application de messagerie Max, soutenue par l’État, bloque les discussions publiques où les automobilistes échangent des informations sur l’approvisionnement en essence et les files d’attente aux stations-service.
Pourtant, les frappes de plus en plus profondes menées dans l’arrière-pays russe ne constituent pas le seul problème de Moscou. De plus en plus de « frappes intermédiaires » visant des zones situées derrière les troupes de première ligne compliquent le ravitaillement de l’armée russe, même lorsque le carburant et d’autres approvisionnements sont disponibles en quantité suffisante. L’Ukraine tente de perturber le fonctionnement des réseaux logistiques russes qui relient les usines de carburant et les installations de stockage encore opérationnelles aux troupes de combat russes grâce à sa flotte croissante de drones à moyenne portée. Pour ce faire, l’Ukraine a développé et déploie actuellement une nouvelle génération de drones FPV optimisés pour les frappes logistiques à courte et moyenne portée.
En juin 2026, le ministère russe de la Défense a fièrement annoncé avoir intercepté 8 849 drones ukrainiens en mai 2026. Cela semblerait indiquer un grand succès par rapport aux 3 676 interceptions de janvier 2026 et aux 2 504 de mai de l’année précédente. Il y a toutefois des raisons de douter de l’exactitude des données du gouvernement russe, qui pourrait surestimer les taux d’interception. Que ce soit le cas ou non, ces chiffres russes en hausse indiquent également que le rythme des attaques ukrainiennes s’est accéléré. Les drones déployés par l’Ukraine saturent de plus en plus la défense aérienne russe et se multiplient manifestement plus vite que ne le permettent les capacités de cette dernière.
C’est d’autant plus vrai qu’un tout nouveau type d’arme, les drones anti-drones, utilisé sur le front, met en évidence les insuffisances fondamentales persistantes de l’équipement russe. Par exemple, le système antiaérien russe le plus largement utilisé, le Pantsir-S1, est conçu pour engager des cibles de grande taille munies de réflecteurs radar, telles que les missiles de croisière. Or il échoue largement face à des drones à faible signature, fabriqués en plastique et en contreplaqué.
Contrairement à l’Ukraine, l’industrie russe n’a commencé que récemment à développer la capacité de produire en série des drones intercepteurs. Ses nouveaux drones anti-drones Yolka et Lys-2 n’existent pour l’instant qu’à l’état de prototypes. La Russie ne dispose pas de l’écosystème intégré de radars et de logiciels, ce qui permet aux opérateurs d’intercepteurs ukrainiens d’agir sur la base de données de ciblage en temps réel dans un secteur qui leur est attribué.
La défense de milliers de kilomètres d’infrastructures critiques nécessite des ressources bien plus importantes que l’attaque de cibles sélectionnées de grande valeur.
Chaque amélioration de la capacité de frappe ukrainienne alourdit donc de manière disproportionnée le fardeau défensif de la Russie. En conséquence, les experts du secteur militaro-industriel estiment qu’il est actuellement impossible pour la Russie d’atteindre le niveau actuel d’efficacité de la défense aérienne ukrainienne. Contrairement aux discours de la propagande russe, les taux d’interception des drones ukrainiens de frappe à longue et moyenne portée resteront faibles – du moins dans un avenir prévisible.
Aucune de ces pressions ne détermine mécaniquement le comportement russe. Les régimes autoritaires peuvent, en général, absorber des pertes économiques qui seraient politiquement inacceptables dans les démocraties. La question n’est pas tant de savoir si une pression existe que de déterminer comment le Kremlin choisit d’y répondre. On peut distinguer trois voies stratégiques évidentes, qui ne s’excluent toutefois pas mutuellement ; elles apparaissent plutôt en combinaison.

De manière implicite ou explicite, de nombreux commentateurs des problèmes économiques, sociaux et logistiques actuellement croissants de la Russie partent du principe qu’ils sont temporaires, modérés et/ou secondaires. Dans cette optique, même si ces problèmes peuvent paraître graves pour l’instant, l’État russe sera capable de s’adapter et de préserver sa stabilité politique, son intégrité et son cap. Le Kremlin parviendra à neutraliser le mécontentement social par la répression, des compensations, ou – très probablement – une combinaison des deux.
Un rationnement temporaire du carburant, de l’électricité, de la nourriture et de l’eau – comme c’est déjà partiellement le cas dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie – pourra être mis en place à titre provisoire et présenté comme un sacrifice patriotique. Selon ce scénario, Moscou finira par trouver les moyens de rétablir en grande partie les chaînes d’approvisionnement, de transport et de distribution, par exemple en important de l’essence d’Asie centrale.
Dans un tel scénario, l’État russe considérerait la crise actuelle comme partielle et transitoire, ou supportable du point de vue de la société russe. La baisse de la qualité de vie ne serait pas suffisante pour déclencher des manifestations de grande ampleur, freiner l’aventurisme à l’étranger ou entraîner un changement politique. Même si le niveau de vie des Russes ordinaires venait à baisser, un nouvel équilibre pourrait être atteint et maintenu.
Ce scénario de modération part du principe que les défis sociaux auxquels Moscou est actuellement confrontée, résultant des frappes ukrainiennes profondes et continues sur les infrastructures russes ainsi que des difficultés économiques parallèles telles que la faiblesse des cours du pétrole, sont considérables et continueront de s’aggraver. Une cascade d’effets découlant de la fragmentation croissante des systèmes de défense aérienne, des dégâts subis par les raffineries, des déficits d’approvisionnement, des goulets d’étranglement logistiques et des perturbations qui en découlent conduit à un changement structurel fondamental dans le climat social et les perspectives politiques de la Russie. Conscients de cela, les dirigeants russes – avec ou sans le président Vladimir Poutine – modèrent temporairement leurs objectifs de guerre maximalistes et leur position dans les négociations.
À tout le moins, la mise en scène diplomatique autour des pourparlers de paix pourrait céder la place à un processus de consultations plus sérieux, motivé par le souhait sincère de Moscou de mettre un terme aux combats. Certes, les difficultés sociales ne suffiront pas à elles seules à imposer une ligne de conduite conciliante, tant que les dirigeants pourront en absorber les coûts politiques et reléguer au second plan le bien-être des civils.
Pourtant, sous une pression sociale croissante, le Kremlin cherchera, dans ce scénario, une désescalade au moins temporaire du conflit et un passage à des combats de faible intensité. Dans un tel revirement de situation, cette modération ne signifierait pas une réorientation idéologique de la Russie, mais un simple réajustement militaire et économique. Une recherche sérieuse de compromis et un intérêt pour un cessez-le-feu ne se manifesteront que lorsque Moscou conclura que la guerre est, pour l’instant, impossible à gagner – un seuil qui n’est pas encore visiblement atteint.
Comme dans le deuxième scénario, le troisième scénario type envisagé ici suppose également que la pression militaire et économique croissante poussera le Kremlin à changer radicalement de cap ; Moscou pourrait alors opter pour une escalade plutôt que pour la modération. L’escalade russe peut avoir des objectifs à la fois politico-psychologiques et militaro-matériels, et viser à intimider et/ou à bombarder l’Ukraine et ses partenaires occidentaux afin de les pousser à capituler, ou du moins à accepter les conditions russes pour un cessez-le-feu – une approche stratégique parfois qualifiée d’« escalade pour désescalader ».
Entre autres, l’escalade pourrait viser à redonner l’initiative à la Russie sur le champ de bataille, à décapiter les dirigeants de l’État ukrainien, à perturber le développement et la production de drones à longue portée de l’Ukraine, ou à démanteler la logistique d’approvisionnement des troupes ukrainiennes sur la ligne de front. On peut affirmer que ce scénario a déjà commencé à se concrétiser avec les violentes attaques de drones et les bombardements de missiles contre Kyïv dans les nuits du 1er au 2 juillet ainsi que du 5 au 6.
Bien qu’il s’agisse manifestement de la ligne de conduite privilégiée par le Kremlin en réponse aux attaques ukrainiennes réussies contre les infrastructures russes, les options dont dispose Moscou pour une escalade et les avantages qu’elle pourrait en tirer sont aujourd’hui plus limités qu’au début de l’invasion à grande échelle en 2022. La capacité de l’Ukraine à se défendre et le soutien dont elle bénéficie de l’étranger se sont considérablement accrus par rapport à il y a quatre ans. La justification stratégique d’une escalade s’affaiblit à chaque nouvelle frappe ukrainienne réussie contre les infrastructures russes.
Moscou aurait tout intérêt à ce que la guerre s’interrompe et que les frappes profondes ukrainiennes cessent. De plus, elle tirerait un grand bénéfice d’un allégement des sanctions. La poursuite d’une escalade réciproque ne fera qu’aggraver les perturbations économiques déjà considérables que connaît la Russie. L’intensification des frappes sur les zones arrière ukrainiennes, y compris à Kyïv, ne résoudra guère les problèmes fondamentaux de la Russie. Moscou ne peut pas facilement briser le cycle d’innovation ukrainien, qui continue de devancer celui de la Russie, lequel est principalement adaptatif et à la traîne.
Néanmoins, tant que Moscou n’est pas guidée uniquement par des motifs rationnels, elle dispose de plusieurs options d’escalade. Sur le plan intérieur, cela peut se traduire par le lancement d’une conscription à grande échelle et par un durcissement de la répression contre la dissidence en Russie. Outre l’intensification de la terreur contre les civils ukrainiens, le Kremlin pourrait tenter d’imposer l’implication du Bélarus dans la guerre en tant que cobelligérant actif.
Même une menace crédible venant du nord pourrait contraindre l’Ukraine à détourner ses défenses aériennes et ses forces terrestres de la ligne de front. Moscou pourrait également tenter d’étendre davantage ses mesures hybrides, telles que les cyberattaques, les actes de sabotage en Europe et les signaux nucléaires adressés à l’Occident afin de le dissuader de soutenir l’Ukraine.
Au lieu de se concentrer sur la défense territoriale immédiate et les gains de territoire, Kyïv cible de plus en plus les structures matérielles et sociales situées à l’arrière de la Russie, qui permettent à celle-ci de mener sa guerre en Ukraine et ses actions hybrides ailleurs. Ce changement a créé un environnement stratégique où la défense l’emporte sur l’offensive. Certes, la Russie peut toujours rassembler des troupes sur le front et mobiliser des ressources industrielles.
Cependant, chaque niveau de protection supplémentaire qu’elle doit mettre en place en réaction aux capacités de frappe en profondeur et à moyenne portée de l’Ukraine, qui se développent rapidement, l’oblige à répartir davantage ses moyens de défense aérienne limités sur son vaste territoire. Défendre des infrastructures critiques sur des milliers de kilomètres est plus difficile que d’attaquer des points faibles ciblés en Ukraine. Le coût de la défense russe augmente plus rapidement que celui de l’offensive.
Les succès ukrainiens dans les frappes contre les infrastructures énergétiques et le complexe militaro-industriel de la Russie n’entraîneront pas un effondrement militaire russe. En principe, les régimes autoritaires tels que la Russie peuvent résister, ignorer ou neutraliser le mécontentement découlant des difficultés subies par la population civile tout en préservant leur capacité militaire. La variable décisive n’est donc pas la souffrance économique infligée en soi. La question clé est de savoir si les frappes ukrainiennes menées à l’aide de nouvelles armes à longue portée peuvent réduire progressivement la capacité de la Russie à maintenir et à générer une puissance de combat plus rapidement que Moscou ne peut s’adapter au cycle d’innovation.
Pour l’Europe, le défi va au-delà de la simple aide à l’Ukraine pour qu’elle parvienne d’une manière ou d’une autre à l’emporter. Il s’agit de reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine. Dans ce contexte, l’Union européenne doit veiller à ce que les institutions et les politiques chargées de préserver la souveraineté de ses États membres et du projet européen dans son ensemble évoluent aussi rapidement que l’exigent les changements sur le champ de bataille ukrainien.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Lire l’original ici
<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:14
Malgré les frappes ukrainiennes en profondeur, Poutine entend poursuivre la guerre. L’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens.
<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>
Malgré les dommages produits par les frappes ukrainiennes en profondeur, Vladimir Poutine n’a pas l’intention d’arrêter la guerre. Pour cette raison, l’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens pourrait être contrarié. Car la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.
La stratégie ukrainienne de frappes dans la profondeur du territoire russe porte ses effets. Les secteurs de la logistique, de l’énergie et de la distribution sont désorganisés, l’opinion publique russe sort du déni et le maître du Kremlin perd la face. Ne doutons pas cependant que Vladimir Poutine s’obstinera. L’Ukraine et son grand arrière européen sont l’un des théâtres sur lesquels se joue le sort du monde. Une grande « bascule » ne peut être exclue.
Il serait en effet erroné de penser que le maître du Kremlin, pensant et agissant comme un sage investisseur qui modifierait ses attentes après l’établissement du ratio coûts / bénéfices, serait prêt à revoir ses positions et à « prendre ses pertes ». Pour mémoire, d’aucuns voulaient croire cela dans les premiers mois qui suivirent l’échec de l’« opération militaire spéciale », censée atteindre l’essentiel de ses objectifs en quelques jours.
Tout à leur souci de désescalade, les dirigeants occidentaux arguèrent de cette expectative pour limiter leur aide à Kyïv et amputer sa capacité à riposter en profondeur : il ne fallait d’autant pas humilier la Russie que Vladimir Poutine avait compris la leçon et n’avait pas « intérêt » à perpétuer cette guerre. Alors qu’on parle à nouveau de « dialogue » (socratique ?) et que The Economist ouvre ses pages à un « perestroïkiste » prompt à relayer le discours du Kremlin, ces erreurs politico-stratégiques doivent être rappelées.
Ne doutons pas de la volonté du maître de Kremlin d’accroître l’effort de guerre, cela au prix d’une nouvelle mobilisation qui semble s’annoncer pour l’automne prochain, après les élections législatives. Certains parlent d’une « fuite en avant ». Non pas. Au cours des deux dernières décennies, toutes les décisions relatives à l’Ukraine s’inscrivent dans le discours et les représentations géopolitiques de Vladimir Poutine. Il s’agit plutôt d’un « pattern ».
Le charcutage de l’Ukraine, dont la légitimité comme État national est niée, est présenté comme la condition sine qua non de la reconstitution d’un Empire russe. Vladimir Poutine et les siens n’ont cessé de le dire et le répéter. Et les territoires que la Russie ne pourra conquérir, il faudra les détruire. En vérité, l’armée russe s’est attelée à la tâche, la nouveauté étant que la Russie éprouve désormais dans sa chair le coût de cette guerre.
La contre-offensive ukrainienne, au moyen de frappes dans la grande profondeur, sur un vaste arc géographique qui court de la région de Saint-Pétersbourg à la Crimée et au Caucase, en passant par les régions de l’Oural et de la Volga, doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens sera contrarié, en Europe du Nord, sur l’axe Baltique-mer Noire (États baltes, Pologne, Roumanie, Moldavie), voire dans le Caucase (l’Arménie est dans le viseur).
Il est important de « fixer » l’armée russe. Sur ce point, on ne saurait trop louer l’Ukraine dont la longue résistance et la contre-offensive donnent aux États de l’OTAN et de l’Union européenne le temps requis pour se réarmer et monter en puissance.
Pour autant, la possibilité d’une attaque russe imminente sur le reste de l’Europe doit être prise en compte avec la gravité qui sied. Certes, il ne manquera pas d’observateurs pour expliquer que ce ne serait pas dans l’ intérêt de la Russie, que cette dernière est accaparée par le théâtre ukrainien, qu’elle ne pourrait se permettre de distraire des « ressources » pour des résultats aléatoires dans la région baltico-nordique ou ailleurs, et autres variantes des discours qui, dans les semaines et les jours précédant l’« opération militaire spéciale » du 24 février 2022, dénonçaient l’hystérie russophobe.
Mais la théorie et la pratique de l’art de la guerre nous enseignent que la conduite d’une stratégie directe et frontale, comme en Ukraine, n’exclut pas des stratégies indirectes (« obliques », dans le langage russo-soviétique). D’autant plus que Moscou conserve à peu près intact une partie de son appareil militaire (blindés, aviation, engins spatiaux), développe son industrie d’armement (munitions, drones, missiles), et dispose des moyens de conduire ce que l’on nomme une « guerre hybride ». De fait, cette guerre couverte est d’ores et déjà conduite dans le voisinage de la Russie (Baltique, mer Noire, Europe du Nord) mais aussi en Europe occidentale, où l’on sort difficilement du déni (survol de drones, sabotages, incendies, provocations diverses).
Ne pas prendre au sérieux la possibilité d’une « escalade horizontale », c’est-à-dire d’un élargissement géographique du conflit par l’ouverture de foyers secondaires serait donc irresponsable. Comme le soulignait récemment le chef d’état-major suédois, le Kremlin pourrait ne pas attendre que l’important effort de réarmement des pays européens produise tous ses effets, au cours de la prochaine décennie. Le temps ne joue pas en faveur de la Russie.
Pour Moscou, la guerre d’Iran, l’obstruction du détroit d’Ormuz et les menaces sur le détroit de Bab-el-Mandeb sont autant d’opportunités stratégiques dont les effets directs (la mobilisation de l’armée américaine et la consommation de ses munitions) et indirects (les répercussions politiques et économiques en Europe) sont susceptibles d’avoir des retombées positives en Ukraine et sur le théâtre géopolitique européen.
Simultanément, les conséquences de la pression de la Chine communiste sur Taïwan et dans la « Méditerranée asiatique » (les mers de Chine du Sud et de l’Est) – avec ses effets sur le dispositif géostratégique américain, potentiellement victime d’un hyper-étirement, « strategic overstretching » –, compensent le caractère dissymétrique de l’alliance entre Moscou et Pékin. L’analyse stratégique doit donc pleinement intégrer le fait que la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.
En somme, il est déjà bien tard. S’il ne s’agit pas d’une guerre mondiale, le monde est en guerre, avec des effets en cascade sur les marchés pétro-gaziers et ceux des matières premières, les circuits logistiques mondiaux et les chaînes de valeur ajoutée (la division internationale des processus productifs). Avec quelque espoir depuis le sommet de l’OTAN d’Ankara (7-8 juillet), et le début d’un réalignement stratégique sur l’Ukraine, on en appellera à l’unité des nations occidentales. « Il est minuit, docteur Schweitzer ».
<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:14
En frappant « l’Amazon russe », qui approvisionne l’armée et contribue au financement de la guerre, l’Ukraine vise une cible pleinement légitime. Les réactions des Russes, y compris au sein de l’émigration politique, sont édifiantes.
<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>
Avec les frappes ukrainiennes sur les infrastructures de la plus grande plateforme de vente en ligne russe, l’Ukraine a franchi un nouveau seuil : elle s’attaque désormais non seulement à des entreprises militaires et pétrolières, mais à une gigantesque plateforme à double usage. En effet, on y vend aussi bien des objets à destination militaire que des marchandises destinées à la population civile. Pourquoi et en quoi ces frappes sont-elles justifiées ? Desk Russie relaie des réactions ukrainiennes et russes.
Wildberries est l’équivalent russe d’Amazon. C’est la plus grande plateforme de vente en ligne russe. En 2025, son chiffre d’affaires a dépassé les six mille milliards de roubles, et son bénéfice net a atteint 175 milliards de roubles. Selon les estimations de l’agence d’études Data Insight, entre 500 000 et 800 000 vendeurs sont présents sur Wildberries ; cette plateforme représente 52 % de l’ensemble des commandes en ligne en Russie. L’entreprise est associée à Souleïman Kerimov, un oligarque proche de Vladimir Poutine. Il est considéré comme le protecteur officieux ou le bénéficiaire potentiel de Wildberries.
Le 17 juillet, les forces armées ukrainiennes ont lancé une campagne de frappes contre les infrastructures de Wildberries. Depuis lors, plus de dix entrepôts et centres de tri de l’entreprise ont été attaqués et ce nombre va probablement augmenter. Selon les estimations de Meduza, la superficie totale des entrepôts déjà visés dépasse 1,2 million de mètres carrés. Cela représente près d’un quart de l’ensemble des surfaces d’entreposage de Wildberries – qui s’élevaient à 5,2 millions de mètres carrés à la fin de l’année 2025.
En expliquant la campagne menée contre Wildberries, Volodymyr Zelensky a souligné le lien entre cette plateforme et la guerre. On trouve en effet sur Wildberries aussi bien des pièces détachées pour drones que du matériel militaire. Étant donné que, dans l’armée russe, il est courant que les soldats se procurent eux-mêmes leurs uniformes et leur équipement (certains les achètent avec leur solde, d’autres les reçoivent de la part de proches ou de bénévoles), Wildberries peut être considéré comme une source d’approvisionnement officieuse de l’armée russe.
Mykhaïlo Podolyak, conseiller du président ukrainien, a expliqué les raisons des frappes contre Wildberries, évoquant les liens entre cette plateforme de vente en ligne et le Kremlin, et soulignant que les impôts de l’entreprise elle-même et de ses vendeurs servaient à financer la guerre. Il a également reconnu que l’Ukraine souhaitait fragiliser encore davantage la situation des petites entreprises russes, qui se trouvent déjà dans une situation difficile depuis le début de la guerre : « Les petites entreprises [russes] n’ont aucun potentiel de contestation. Ce n’est que lorsqu’elles se retrouveront dans la misère qu’elles pourront protester. »
Dans son ensemble, la société ukrainienne considère ces frappes comme son droit à la légitime défense. « La Russie commet à l’encontre de l’Ukraine un acte d’agression armée illégale et non provoquée. Il n’y a donc manifestement aucun objectif légitime sur le territoire ukrainien. En ce qui concerne la Russie, c’est tout le contraire, car la Russie est un État criminel. Toutes les cibles militaires, les cibles à double usage et celles qui sont importantes pour la poursuite de l’agression armée contre l’Ukraine sont légitimes. D’autant plus que Wildberries commercialise activement des moyens destinés à attaquer les Ukrainiens et à défendre les occupants, qui sont des criminels de guerre », explique l’analyste militaire et ancien conseiller du ministre ukrainien de la Défense, Alexeï Kopytko.
En revanche, en Russie, les attaques contre Wildberries ont provoqué des réactions de panique et de colère. Avec ces frappes, la réalité de la guerre s’est subitement imposée à la société russe. Au sein de cette société – même parmi l’opposition anti-guerre – les avis sont partagés. Certains, comme Garry Kasparov, sont tout à fait d’accord avec la position ukrainienne, mais ils sont en minorité.
Pour mieux illustrer diverses réactions, Desk Russie a choisi deux textes. L’un appartient à Anna Gin, écrivaine, journaliste et blogueuse ukrainienne, et l’autre, à Igor Iakovenko, influent journaliste et analyste politique russe vivant en exil, qui a été député à la Douma d’État dans les années 1990 et a exercé les fonctions de secrétaire général de l’Union des journalistes de Russie de 1998 à 2009.
Nous avons tout perdu : nos projets, nos rêves, nos maisons, nos proches. Nous avons voyagé dans des trains d’évacuation bondés, passé la nuit dans des caves humides, couru au travail sous les bombes, gelé sans pouvoir se chauffer, soigné les blessés graves, enterré nos proches, retiré les corps d’enfants des décombres… Mais je ne me souviens d’aucune crise d’hystérie collective chez les Ukrainiens.
Aujourd’hui, une nouvelle tendance russe a envahi tous les fils d’actualité : des gens se filment en train de s’étaler la morve sur le visage.
Par simple curiosité anthropologique, j’ai envie de leur demander pourquoi ils font cela. À quoi ça sert, au juste ?
Un grand gaillard sanglote sur sa marchandise partie en fumée dans un entrepôt. Moi, je le regarde et je repense aux dernières secondes de la vie d’Oleksandr Matsievsky, à ses mots : « Gloire à l’Ukraine ! ».
Des enragés russes ont fusillé notre Oleksandr. À bout portant. Alors qu’il était désarmé.
Je me souviens du papa de Kamal, originaire de Ternopil, qui, au cimetière, berçait un minuscule cercueil blanc contenant son fils âgé d’un an. Le petit a été tué par un missile russe.
Je repense à ce grand-père du district de Saltivka Nord à Kharkiv, qui vivait littéralement seul dans un quartier en ruines. Il buvait de la neige fondue et cuisinait sur un feu de camp près de l’entrée de son immeuble.
J’ai du mal à imaginer ce vieil homme enregistrer une petite vidéo face caméra pour demander de l’aide, ou ne serait-ce qu’un peu de compassion. « Bah, tout va bien », disait-il aux journalistes étrangers.
Hier encore, j’ai vu une vidéo où la gymnaste Sacha Paskal, neuf ans, dansait magnifiquement – cette petite fille à qui l’on a amputé une jambe en 2022 après un bombardement près d’Odessa. Cette enfant a accompli l’impossible : elle a survécu, elle a tenu bon et elle a repris le sport.
Et là, de vraies larmes roulent sur les joues d’un type barbu. Ses sacs chinois en similicuir ont brûlé – pour un million ou un putain de trouzillion, peu importe.
Que les Russes, quelque part dans les villages de l’Oural, ne saisissent pas le lien de cause à effet entre les rubans de Saint-Georges sur les revers de leurs pulls et les entrepôts en feu dans la banlieue de Moscou, ça, je peux le comprendre. Mais ces jeunes hommes d’affaires cultivés, ces Pétersbourgeois qui, submergés par les larmes, geignent : pourquoi cela nous arrive-t-il ? – ça, je ne le comprendrai jamais.
« Nous avons mis trois ans à bâtir cette entreprise », pleure une blonde sur Instagram, « et on l’a détruite pour rien, sans raison. »
« Sans raison. Pour rien », voilà mot pour mot ce qu’elle dit.
J’aimerais tomber ne serait-ce que sur une seule de ces petites vidéos où un Russe en larmes dirait : « Nous avons créé et géré une entreprise dans un État terroriste. Pendant des années, le Kremlin a financé une guerre absurde avec nos impôts. Avec notre consentement tacite, on tue, on pille et on viole des Ukrainiens. Nous avons arraché la vie à des centaines de milliers de personnes, mutilé des millions d’autres, détruit des villes, incendié des hôpitaux et des écoles. Nous avons mérité tout ce qui nous arrive. »
Mais non. Je ne suis jamais tombée sur une vidéo de ce genre.
Traduit du russe par Desk Russie
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À mesure que l’Ukraine se renforce et porte ses frappes toujours plus loin à l’intérieur du territoire russe, le « parti du sang des nôtres » accueille de nouveaux membres. Et, parallèlement, le fossé se creuse entre les tenants de ce parti et ceux qui souhaitent la défaite de la Russie.
Il y a encore peu de temps, la grande question clivante au sein de l’émigration politique russe était : à qui appartient la Crimée ? Aujourd’hui, elle a perdu une grande partie de sa pertinence, car la Crimée est sur le point de devenir une île et, tôt ou tard, de regagner son port d’attache ukrainien.
Puis la question brûlante est devenue : Souhaitez-vous la défaite de la Russie ? Désormais, l’opposition entre les deux camps s’est cristallisée autour des frappes contre les centres logistiques de Wildberries.
Vladimir Pastoukhov, notamment – politologue, juriste, figure que beaucoup, au sein de l’émigration politique russe, considèrent comme une sorte de gourou – a réagi de la façon suivante aux frappes contre Wildberries :
« Les frappes contre Wildberries marquent une nouvelle phase dans l’évolution de la guerre russo-ukrainienne : celle de la symétrie de la terreur […]. Faire comme si les frappes contre les centrales thermiques de Kyïv, l’hiver dernier, relevaient du terrorisme, tandis que celles contre Wildberries, cet été, visaient des objectifs militaires, est un exercice assez hypocrite. […] La symétrie désormais atteinte dans cette guerre implique que les deux camps violent à égalité les lois et coutumes de la guerre, dont l’invocation n’est plus qu’un procédé de propagande dépourvu de sens. »
Mais voici l’essentiel, la véritable raison pour laquelle il a écrit cela :
« Une question se pose, non pas entre les belligérants, mais pour ceux qui soutiennent l’Ukraine depuis l’extérieur. Il ne sera pas possible de prétendre indéfiniment que l’Ukraine se défend contre la terreur tout en ne frappant, elle, que des cibles légitimes. Il faudra alors reconnaître que l’Europe s’est trouvée entraînée jusqu’au cou dans un conflit où les deux camps recourent à la terreur pour atteindre leurs objectifs. Ce n’est pas une question juridique, mais purement politique, à laquelle les dirigeants européens en exercice devront tôt ou tard répondre, très probablement au cours du prochain cycle électoral. »
Il est évident qu’en l’occurrence, Pastoukhov reprend très ouvertement les principaux éléments de langage de Poutine et qu’il travaille objectivement en sa faveur. Ce type de raisonnement et de publication revient à jouer dans le camp russe. Leur objectif est de réduire le soutien à l’Ukraine.
À mes yeux, les entrepôts de Wildberries sont des cibles parfaitement légitimes.
Il est établi que la logistique de Wildberries sert à l’approvisionnement matériel et technique des forces armées russes, autrement dit de l’armée d’occupation. L’entreprise constitue donc l’une des composantes importantes de la base matérielle de cette guerre.
Deuxième élément à prendre en compte, l’immense puissance économique de Wildberries, qui compte en réalité parmi les plus grands contribuables de Russie. L’entreprise elle-même verse au budget russe des milliards, mais il faut également y ajouter tous ceux qui utilisent sa plateforme : vendeurs, commerçants, entrepreneurs. Eux aussi contribuent par des sommes importantes au budget de l’État russe.
Ce sont précisément ces gens qui, aujourd’hui, sont bouleversés. Dans leurs vidéos, l’indignation et le désespoir sont souvent liés au fait qu’ils ne pourront pas payer leurs impôts. Ils insistent sur ce point : quel malheur de ne plus pouvoir s’acquitter de leurs taxes. Autrement dit, ils ne pourront plus, de fait, contribuer au financement de l’agression russe. Je ne prétends pas qu’ils le font consciemment, mais tel est le résultat objectif. Wildberries représente donc des recettes fiscales considérables, versées au budget russe et constituant une partie de la base financière de la guerre.
Troisième élément important, il ne fait aucun doute que, parmi les personnes touchées, un nombre significatif soutient la guerre. Il n’existe évidemment aucune étude sociologique portant spécifiquement sur ce groupe, mais le fait demeure.
Une guerre est en cours. Or il est impossible de résister à l’agresseur sans affaiblir son potentiel militaire et économique.
Par conséquent, quiconque met en doute la légitimité des frappes contre Wildberries remet en réalité en cause, d’une manière ou d’une autre, le droit même de l’Ukraine à résister.
Oui, de nouvelles frappes ukrainiennes viseront les infrastructures énergétiques et logistiques, ainsi que tous les points sensibles de l’agresseur russe. Et ces frappes sont légitimes.
Tout ce qui affaiblit la Russie dans sa capacité à poursuivre cette guerre est légitime.
Traduit du russe par Desk Russie
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