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27.11.2025 à 07:00

Quels lobbies les eurodéputés d'extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ?

Anne-Sophie Simpere
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L'extrême droite est en position de force au Parlement européen depuis les élections de 2024. Si ses eurodéputés rencontrent encore relativement moins de représentants d'intérêts que la plupart des autres groupes, les données disponibles sur leurs rendez-vous montrent un penchant pour les lobbies de l'agroindustrie et de l'énergie, ainsi que pour des think tanks trumpistes ou proche du pouvoir hongrois.
Le 13 novembre dernier, les députés européens de la droite (Parti populaire européen, (…)

- FAF40. Enquêtes sur l'extrême droite, les grandes fortunes et les milieux d'affaires / , , ,
Texte intégral (4236 mots)

L'extrême droite est en position de force au Parlement européen depuis les élections de 2024. Si ses eurodéputés rencontrent encore relativement moins de représentants d'intérêts que la plupart des autres groupes, les données disponibles sur leurs rendez-vous montrent un penchant pour les lobbies de l'agroindustrie et de l'énergie, ainsi que pour des think tanks trumpistes ou proche du pouvoir hongrois.

Le 13 novembre dernier, les députés européens de la droite (Parti populaire européen, PPE) et ceux de l'extrême droite votaient ensemble pour vider de leur substance deux directives qui devait améliorer les performances environnementales et sociales des grandes entreprises [1]. C'est la première fois que le cordon sanitaire entre un parti traditionnel et l'extrême droite saute pour un texte d'importance. Une évolution majeure dans un Parlement européen qui, depuis les élections de juin 2024, compte 187 députés d'extrême droite, un nombre suffisant pour former une majorité absolue avec la droite « classique » du Parti populaire européen (PPE).

Alors que l'extrême droite a acquis ce pouvoir de bascule dans une institution clé de l'Union européenne, nous avons voulu nous pencher sur leurs activités à Bruxelles.

Alors que l'extrême droite a acquis ce pouvoir de bascule dans une institution clé de l'Union européenne, nous avons voulu nous pencher sur leurs activités à Bruxelles. Et notamment sur les entreprises et groupes d'intérêts qu'ils rencontrent. Ou déclarent rencontrer. Car depuis 2023, le code de conduite des eurodéputés leur impose de divulguer toutes leurs réunions avec des représentants d'intérêts ou représentants de pays tiers. Des données plus fournies que ce qui est exigé en France et pour lesquelles l'ONG Transparency International a créé un outil de suivi, IntegrityWatch.eu. Malgré des lacunes et limites (voir notre encadré méthodologique), les informations recueillies permettent de donner un aperçu des fréquentations de nos eurodéputés à Bruxelles, et donc des discours et influences auxquels ils sont exposés.

Premier constat : l'extrême droite ne déclare pas grand chose

Sur les huit groupes politiques du Parlement européen, ce sont les trois groupes classés à l'extrême droite qui, au 17 novembre dernier, avaient déclaré le moins de rencontres, que ce soit avec des entreprises, des ONG, des syndicats, des représentants de pays tiers ou d'autres personnalités. En valeur absolue, le PPE (droite) est en tête, avec plus de 13 000 rendez-vous déclarés, soit environ 70 par député (le groupe étant composé de 188 membres). Quand on rapporte le nombre de réunions déclarées au nombre de députés du groupe, c'est Renew, le groupe auquel les partis Renaissance et centristes français sont ralliés, qui est en haut du classement (104 réunions par député), suivi des Verts puis des Socialistes. Le Groupe pour la gauche unitaire européenne (Gue), où siège la France insoumise, arrive en cinquième position avec un peu plus de 47 rencontres déclarées par eurodéputé.

En valeur absolue, le PPE (droite) est en tête, avec plus de 13 000 rendez-vous déclarés

Côté extrême droite, les députés issus du RN français siègent dans le groupe des Patriotes pour l'Europe, présidé par Jordan Bardella. Au 17 novembre, ils avaient rendus publiques 1748 rencontres, soit à peine plus de 20 par députés, leur groupe comptant 84 membres. Parmi les français, Thierry Mariani fait figure d'hyperactif avec 97 rendez-vous déclarés, contre seulement 13 pour Jordan Bardella. Pour les 78 membres du groupe Conservateurs et réformistes européens (CRE), où siègent trois anciens Zemmouriens (Marion Maréchal, Nicolas Bay et Guillaume Peltier), 2749 rendez-vous ont été déclarés, soit un peu plus de 35 par député. Marion Maréchal est au dessus de cette moyenne, avec 44 rencontres déclarées, contre seulement 9 pour Nicolas Bay et 4 pour Guillaume Peltier.

Enfin, le groupe Europe des Nations Souveraines (ESN), plus petit groupe du Parlement européen avec 25 eurodéputés et 8 pays représentés, déclarait seulement 170 réunions, soit moins de 7 par membre en moyenne. Les eurodéputés allemands de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne) dominent très largement cette petite formation où on ne retrouve qu'une française, l'élue de Reconquête Sarah Knafo. Celle-ci a déclaré 19 rencontres (toujours au 17 novembre 2025).

Nous avons interrogé les groupes concernés sur cette faible activité, qui ne nous ont pas répondu. Elle pourrait être liée à des défauts de déclaration, ou à une plus faible activité parlementaire. « Jusqu'ici les eurodéputés des groupes d'extrême droite avaient moins de chance d'avoir des rôles de rapporteurs, ce qui peut faire baisser le nombre de leurs réunions », explique Raphaël Kergueno, de Transparency international. Certains représentants d'intérêts peuvent aussi appliquer un cordon sanitaire en refusant de les rencontrer. « Mais maintenant qu'on voit que le PPE peut s'allier aux groupes d'extrême droite pour former une majorité, il est possible que les lobbyistes se mettent à les solliciter davantage, car ils deviennent importants pour faire pencher la balance. »

La droite rencontre les entreprises, la gauche les ONG et syndicats

Si l'on se penche sur les acteurs rencontrés par les différents partis politiques, il n'y a pas de grande surprise du côté des partis traditionnels. Dans le top 20 des rendez-vous déclarés par le PPE, on retrouve neuf entreprises, dix groupes d'intérêts industriels et patronaux, et une fondation – la Fondation Konrad Adenauer du parti allemand CDU. Les entreprises qui cumulent le plus de rendez-vous appartiennent au secteur de la Tech (Google, Meta, Apple, Amazon), des énergies fossiles (ExxonMobil, TotalEnergies), de la chimie (Bayer, BASF) et du tabac (Philip Morris). Côté groupes d'intérêts privés, les Chambre de commerce des États-Unis ou de l'Autriche sont bien placés (40 et 35 réunions déclarées), tout comme le lobby du commerce de détail et de gros EuroCommerce (31 réunions déclarées). Pour ce qui est des eurodéputés PPE français (issus des Républicains), la FNSEA arrive en tête des réunions déclarées (sept), suivi par Airbus, l'ambassade d'Egypte, la CGA-CGM et Eurodom (association d'entreprises des DOM-TOM), avec cinq rendez-vous déclarés chacun. Une seule association se hisse dans le top 20 des réunions déclarées par les députés PPE français, Oeuvre d'Orient (aide aux chrétiens d'Orient). À l'échelle du groupe dans son ensemble, aucune ONG ni aucun syndicat n'atteint le haut du classement. Bien sûr, ces députés ont quand même quelques rendez-vous avec ce type d'organisations, mais dans des proportions bien moindre que les acteurs économiques privés.

Les réunions des centristes de Renew sont un peu plus variées, avec huit entreprises, neuf organisations industrielles, patronales ou de lobbying privé, mais quand même trois ONG environnementales (European Environmental Bureau, Transport et environnement, WWF Europe) dans le top 20. Chez les treize Français de Renew, le Medef, Airbus, Transport et environnement (ONG), Renault, la Société générale, le WWF Europe et TotalEnergies ont obtenu le plus de rendez-vous (déclarés) – de 23 pour le Medef à 13. Le top 20 du groupe socialiste se diversifie encore un peu plus, avec seulement trois entreprises (Apple, ArcelorMittal et Google), cinq organisations patronales ou d'industriels, cinq ONG, trois syndicats, une fondation, une organisation de protection des consommateurs et une de protection animale.

Quand on arrive dans le haut du tableau des rendez-vous déclarés par les Verts, il n'y a plus aucune entreprise, et seize ONG environnementales, de défense des droits humains ou de lutte contre la corruption. Chez les français, un lobby de startups (France Digitale) arrive quand même dans le « top 20 » grâce à quatre rendez-vous déclarés avec David Cormand. Là encore, les eurodéputés ont quand même rencontré des entreprises ou groupes d'intérêt privés (FNSEA, CPME, Banque de France, Toyota…), mais très peu de rendez-vous avec ce type d'acteurs sont déclarés. Quant aux eurodéputés de la GUE, ils déclarent le plus grand nombre de rendez-vous avec la Confédération des syndicats, et leur top 20 regroupe des syndicats, des entreprises, des fédérations professionnelles et des ONG. Même liste variée chez les français, avec la CGT largement en tête – 19 rendez-vous, dont 18 avec l'eurodéputé Anthony Smith, inspecteur du travail et syndicaliste.

Patriotes pour l'Europe : lobbies hongrois et tabac

Plus gros groupe d'extrême droite du Parlement européen, avec 84 membres dont 29 Français, les Patriotes pour l'Europe (PfE) déclarent relativement moins de rendez-vous que les autres partis. À l'échelle du groupe, c'est la Fondation pour une Hongrie civique, du parti Fidesz de Viktor Orbán, qui arrive en tête des rencontres déclarées. Selon le registre, ils ne voient que des eurodéputés hongrois. Numéro un ex aequo avec vingt rencontres déclarées, une autre organisation proche du pouvoir en place à Budapest : le Mathias Corvinus Collegium (MCC) Bruxelles (lire notre enquête). Les rendez-vous avec ces entités concernent très majoritairement des eurodéputés hongrois et, à la marge, polonais et autrichiens. Mais pas de français, alors même que les députés RN du groupe Virginie Joron, Angeline Furet et Mathilde Androüet ont bien participé à des événements du think tank proche d'Orbán et des réseaux trumpiens, qui a présenté en mars dernier à Washington un plan pour démanteler l'Union européenne. En troisième place des réunions déclarées des Patriotes, le cigarettier Philip Morris, avec 19 rencontres déclarées, dont une avec la française Marie-Luce Brasier-Clain, membre de la Commission de la santé publique et opposée à la hausse des taxes sur le tabac. Au total, le top 20 des « Patriotes » comprend six entreprises, tabac mais aussi largement dans le secteur de l'énergie (pétrole – notamment le pétrolier hongrois MOL, donc MCC est actionnaire, gaz, hydrogène) et huit groupes d'intérêts professionnels. Mais aussi Heartland Institute, think tank climato-sceptique venu des États-Unis, ancien partenaire du réseau Atlas, qui a rencontré le député autrichien Harald Vilimsky à sept reprises.

Jordan Bardella ne déclare que 13 rendez-vous, surtout avec des lobby agricoles (FNSEA, Jeunes agriculteurs, semenciers), mais aussi avec l'entreprise Renault

Les PfE français, à l'image du groupe, ont moins de rendez-vous déclarés que la moyenne des eurodéputés. C'est la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) qu'ils auraient rencontré le plus (sept réunions déclarées), devant l'entreprise Primagaz, puis Corteva Agriscience (entreprise de production de pesticides et de semences) TotalEnergies, Eurodom, la Représentation de la Chine auprès de l'UE, la Coordination rurale, l'Union française des semenciers, puis le lobby du porc Inaporc. Le président du groupe et du RN, Jordan Bardella, ne déclare que 13 rendez-vous, surtout avec des lobby agricoles (FNSEA, Jeunes agriculteurs, semenciers), mais aussi avec l'entreprise Renault, avec qui il a échangé sur l'avenir de la filière automobile le 5 novembre dernier.

ECR : des entreprises et des évangélistes étatsuniens

Le groupe des anciens de Reconquête ne déclare pas non plus beaucoup de rencontres, et c'est l'entreprise de gestion de l'eau italienne Acea (dont le groupe français Suez détient 23%) qui arrive en tête des réunions listées publiquement, ce qui est moins étonnant si l'on considère que la délégation est dominée par les Frères d'Italie, le parti de Giorgia Meloni. Leur top 20 (de 19 à 8 rendez vous) comprend dix entreprises du secteur du pétrole, du nucléaire, de la tech, de l'eau, du tabac, de la défense… et MacDonald's, pour parler emballages ou franchises. Ils ont aussi vu à plusieurs reprises sept lobbys patronaux ou industriels (FuelsEurope, Chambre américaine de commerce, Croplife Europe…) et leur membre finlandais, Sebastian Tynkkynen, a déclaré plusieurs réunions avec la commissaire européenne finlandaise et le bureau de l'UE à Helsinki. En septième position, on trouve tout de même une association : Alliance Defending Freedom (ADF). Cette organisation évangéliste venue des États-Unis, qui combat le droit à l'avortement et les droits LGBT+, a été vue par des députés ECR croates, polonais, roumains et néerlandais. Aucun des trois députés français du groupe n'a indiqué l'avoir rencontré. L'eurodéputée RN Virginie Joron (groupe PfE) ne l'a pas non plus mentionnée dans ses réunions, alors même qu'elle a co-organisé un événement avec ADF en mai 2025, avec le Croate Stephen Bartulica, d'ECR (qui lui, a déclaré deux rencontres avec ADF)

Marion Maréchal a rencontré aux États-Unis la Heritage Foundation, qui a coordonné le « Project 2025 »

Si on s'en tient aux trois Français d'ECR, les noms qui arrivent en tête de leurs réunions déclarées sont le lobby de la défense Gifas, TotalEnergies, le lobby anti-taxe Contribuables associés (lire notre enquête) et la Banque de France, avec deux rendez-vous chacun. Toutes ces rencontres sont le fait de Marion Maréchal, qui a aussi vu, parmi les entreprises, Dassault Aviation, Arverne group (géothermie) et Verso Energy (hydrogène). Aux États-Unis, elle a rencontré la Heritage Foundation, ancien membre du réseau Atlas, qui a coordonné le « Project 2025 », un programme ultra-consevateur et pro-fossiles pour préparer la présidence de Donald Trump (lire notre article). Elle a aussi vu Americans for Tax Reform, un lobby anti-impôt américain lié aux frères Koch, des magnats de l'industrie pétrolière, et à leur galaxie de think tanks conservateurs. Une inspiration pour nourrir ses discours anti-taxe en France ?

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Les penchants trumpistes de Sarah Knafo

Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, déclare aussi trois rendez-vous aux États-Unis, avec Donald Trump et le parti Républicain. Passée par le Claremont Institute, l'un des premiers think tanks à soutenir le président américain (voir notre entretien avec Maya Kandel), l'élue du parti d'Éric Zemmour ne cache pas sa proximité avec le trumpisme. Chargée d'un rapport sur la souveraineté technologique européenne, elle a rencontré plusieurs interlocuteurs et entreprises du secteur. Hors de ce travail et de ses accointances avec les conservateurs étatsuniens, elle a aussi rapporté des réunions avec Meta sur la modération des réseaux sociaux, avec la Coordination rurale, et avec Thierry Baudet, un homme politique néerlandais anti-UE, climato-sceptique, pro-russe et complotiste.

Si on prend les trois groupes d'extrême-droite du Parlement européen ensemble, on retrouve sur le podium des entreprises qu'ils déclarent le plus rencontrer Philip Morris à la première place

Dans sa globalité, le groupe ESN, principalement constitué des allemands de l'AfD, ne déclare que très peu de rencontres. Un groupe de défense des cryptomonnaies et l'ambassade Bélarus en Russie figurent en tête de leur reporting, avec cinq rendez-vous chacun avec des députés polonais d'une part et slovaques de l'autre. Des Bulgares et un Allemand ont vu Republican for National Renewal, une association nationale-populiste des États Unis, soutien de Donald Trump et soutenue par Viktor Orbán, qui vise à radicaliser le parti républicain, notamment sur l'immigration.

Si on prend les trois groupes d'extrême-droite du Parlement européen ensemble, on retrouve sur le podium des entreprises qu'ils déclarent le plus rencontrer Philip Morris à la première place (29 rendez-vous), devant le lobby des producteurs de carburant FuelsEurope (27) et l'entreprise de gestion de l'eau italienne Acea (25). Chez les français, TotalEnergies et la CPME arrivent en tête avec sept rendez-vous chacun, devant la Coordination rurale, Primagaz, Eurodom, Corteva Agriscience, la représentation de la Chine auprès de l'UE, l'Union française des semenciers, le lobby du porc Inaporc et la multinationale américaine Meta. L'échantillon est limité par le peu de réunions déclarées, mais il indique que les eurodéputés venus de RN et de Reconquête parlent majoritairement avec des représentants d'entreprises et d'intérêts industriels, notamment celles de secteurs à risques pour la santé et l'environnement (pétrole, gaz et agro-industrie). Ce qui pourrait expliquer pourquoi, dans l'hémicycle, ils joignent leurs voix à celles du PPE pour revenir sur les normes protégeant les citoyens contre les activités de ces sociétés.

Méthodologie
En utilisant le site Integritywatch.eu de Transparency international, nous avons analysé les rendez-vous déclarés par les eurodéputés depuis le début de la 10e législature du Parlement européen, qui a commencé le 16 juillet 2024, jusqu'au 17 novembre 2025 (soit une période de 16 mois). Il est possible qu'entre temps, quelques chiffres aient évolué, puisque des eurodéputés ont pu ajouter des rendez-vous après le 17 novembre.
IntegrityWatch se base sur les déclarations publiées par les eurodéputés sur leurs rencontres avec des représentants d'intérêts (entreprises, cabinets de lobbying et représentants d'intérêts professionnels (chambres de commerce, lobby sectoriel…), syndicats patronaux ou de travailleurs, associations et organisations non gouvernementales (ONG) et des représentants de pays tiers.
Les informations disponibles sont imparfaites, car elles ne reposent donc que sur les réunions déclarées par les élus. Nous avons par exemple noté que certains eurodéputés d'extrême droite avaient omis de rapporter des rencontres, par exemple avec le think tank pro-Orban MCC Brussels, ou avec l'organisation évangéliste conservatrice Alliance Defending Freedom. Si la déclaration de ces réunions est obligatoire, c'est un comité consultatif composé d'eurodéputés qui est en charge de contrôler le respect du code de conduite. « Vu le grand nombre de déclarations, beaucoup de députés prennent cette obligation au sérieux, mais en cas de manquement, le risque de sanction reste faible », estime Raphaël Kergueno, de Transparency International EU.
Autre limite : en l'absence d'uniformisation sur les modalités de reporting, le suivi automatisé est parfois difficile. Par exemple, l'organisation patronale de la Confédération des petites et moyennes entreprises sera parfois indiquée sous son nom complet, parfois sous son acronyme (CPME), créant deux entrées. Nous avons corrigé les cas que nous avons pu identifier.
Nous nous sommes principalement penchés sur les représentants d'intérêts avec lesquels les eurodéputés ont eu le plus de rendez-vous, quantitativement (« top 20 »). Moins les eurodéputés déclarent de réunions, plus cette approche quantitative présente de limites. Les résultats peuvent notamment être influencés quand un député est en charge d'un rapport sur un sujet spécifique, ce qui va automatiquement augmenter ses réunions avec le secteur (cas de Sarah Knafo sur la souveraineté technologique). Certains groupes d'intérêts multiplient les rencontres, mais avec un seul eurodéputé ou les eurodéputés d'un seul pays. Nous l'avons indiqué, par exemple dans le cas de la Fondation pour une Hongrie civique, du parti de Viktor Oran, qui ne rencontre que des eurodéputés hongrois.

Si vous souhaitez nous transmettre des informations, vous pouvez nous contacter à cette adresse : assimpere [at] multinationales.org.


[1] Voir nos articles sur le sujet ici, ici et .

25.11.2025 à 11:56

Défiscalisation, contreparties, privatisation rampante... Le mécénat, un cadeau de l'État aux entreprises et aux milliardaires ?

Pauline Gensel
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Les « dons » des entreprises aux institutions culturelles et scientifiques et aux associations augmentent année après année, encouragés par la fiscalité « la plus favorable au monde ». Le coût pour les finances publiques : 1,7 milliard d'euros par an, et une influence croissante du secteur privé sur l'orientation de la culture, de la recherche et de l'action associative. En sortons-nous vraiment gagnants au final ? Enquête.
Ce sont des « partenaires », des « soutiens », des « donateurs », (…)

- Le mécénat : générosité privée ou cadeau de l'État aux entreprises ? / , , , , , ,
Texte intégral (3508 mots)

Les « dons » des entreprises aux institutions culturelles et scientifiques et aux associations augmentent année après année, encouragés par la fiscalité « la plus favorable au monde ». Le coût pour les finances publiques : 1,7 milliard d'euros par an, et une influence croissante du secteur privé sur l'orientation de la culture, de la recherche et de l'action associative. En sortons-nous vraiment gagnants au final ? Enquête.

Ce sont des « partenaires », des « soutiens », des « donateurs », des « bienfaiteurs », des « philanthropes ». Les mécènes, ces entreprises qui soutiennent des institutions publiques ou des associations relevant de l'intérêt général, sont chaque année de plus en plus nombreux. Et – paradoxalement peut-être – ils coûtent de plus en plus cher aux finances publiques. À la source de l'envolée du mécénat en France, il y a en particulier la loi Aillagon de 2003, qui permet aux entreprises de réduire leur impôt sur les sociétés, à hauteur de 60% du don. Une niche fiscale que l'on peut considérer comme une aide aux entreprises et qui fait de la France le pays de l'OCDE le plus généreux dans ce domaine. Son coût en 2024 ? 1,7 milliard d'euros.

1,7 milliard d'euros de réductions d'impôts, ce n'est pas rien. Et c'est 1,7 milliard qu'on ne pilote pas.

En 2018, un rapport de la Cour des comptes alertait déjà sur les abus de ce dispositif et l'absence de pilotage par l'État (lire notre article). Depuis, les sommes en jeu n'ont fait qu'augmenter. Entre 2019 et 2024, elles ont presque doublé. « L'État se prive d'une manne financière qui, certes, va à des structures associatives ou culturelles, mais sur laquelle il n'a pas de contrôle, constate Antoinette Guhl, sénatrice Les Écologistes, chargée de l'Économie sociale et solidaire à la mairie de Paris de 2014 à 2020. 1,7 milliard d'euros de réductions d'impôts, ce n'est pas rien. Et c'est 1,7 milliard qu'on ne pilote pas. »

« Lorsqu'une entreprise fait un don de 100 euros, elle peut en récupérer 85 »

Selon sa définition officielle, le mécénat doit être effectué « sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire ». Mais la pratique est bien différente : les dons peuvent bien faire l'objet de contreparties, tant qu'elles restent disproportionnées par rapport aux sommes données. Il peut s'agir d'apposer le logo de l'entreprise sur les supports de communication de l'organisme, lui permettre de siéger au conseil d'administration, lui offrir des places de concert, lui proposer des visites privées, nommer une salle au nom de son dirigeant… Le ministère de la Culture fixe cependant une limite : les contreparties ne doivent pas dépasser 25% de la valeur du don.

« Cela signifie que lorsqu'une entreprise fait un don de 100 euros, elle peut en récupérer 85 : 60 déduits de ses impôts, 25 sous forme de contreparties, résume Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. Le mécénat, c'est nous, citoyens, qui en supportons l'essentiel du coût. Ce qui pose problème d'un point de vue démocratique, puisque ce sont des arbitrages sur lesquels la représentation nationale n'a pas son mot à dire : les entreprises font ce qu'elles veulent de l'argent qu'on leur donne. »

« Aujourd'hui, les établissements sont prêts à accepter un peu tout et n'importe quoi »

Désormais, toutes les organisations publiques ou d'intérêt général sont activement poussées à se tourner vers le mécénat, constate Jérôme Kohler, conseiller philanthropique et auteur de La main qui donne (éditions Charles Léopold Mayer) : « Le mécénat est aujourd'hui une ligne budgétaire présente partout. Elle figure dans les contrats d'objectifs et de moyens de la plupart des établissements publics : l'État, ou les régions, demandent qu'un certain montant soit obtenu via le mécénat. »

Cette dynamique d'augmentation de la part des financements privés s'observe aussi dans la culture et dans l'enseignement supérieur. « Les subventions restent élevées dans le domaine culturel mais les établissements sont poussés à augmenter leurs ressources propres, que ce soit via la billetterie - le secteur qui connaît la plus forte augmentation ces vingt dernières années - le mécénat, la location d'espaces ou encore le merchandising », note Bernard Hasquenoph, journaliste et fondateur du blog sur la vie des musées Louvre pour tous.

Même dans le mécénat, les entreprises sont dans une logique de valorisation, qu'elle soit financière, d'images ou de marques.

Dans l'enseignement supérieur, la loi Pécresse d'autonomie des universités de 2007 a rendu les établissements responsables de 100% de leur budget et encouragé le recours à des fonds privés. « Les services juridiques des établissements ont dû inventer des formes de partenariat, alors qu'ils n'étaient pas formés sur ces questions-là, explique Matthieu Lequesne, cofondateur de l'association Acadamia qui lutte pour la transparence dans l'enseignement supérieur. Ce qui s'est traduit par des rapports de force inégaux avec les entreprises, qui elles maîtrisaient déjà les règles du jeu. Aujourd'hui, les établissements sont dans une situation tellement compliquée qu'ils sont prêts à accepter un peu tout et n'importe quoi pour obtenir quelques dizaines de milliers d'euros supplémentaires. » Des établissements de plus en plus dépendants des financements privés : leur part dans le budget de l'enseignement supérieur est passée de 7,8% en 2010 à 20,8% en 2023. Le risque de voir des entreprises abuser de cette dépendance pour obtenir des conditions très favorables en faisant miroiter des dons en réalité modestes et en partie remboursés par l'État est aggravé par l'opacité qui règne sur la teneur des conventions de mécénat.

Associations, institutions culturelles et établissements d'enseignement supérieur se retrouvent en concurrence dans leurs domaines respectifs pour toucher des financements privés. Ce qui donne lieu à de fortes inégalités. Les écoles prestigieuses et les grands musées nationaux, déjà mieux dotés que les autres, bénéficient aussi de plus de dons des entreprises. « Les grandes institutions, qui sont les mieux dotées, ont les départements de mécénat les plus importants et les plus professionnels, ce qui joue en leur faveur, analyse Jérôme Kohler. Les entreprises ont tout intérêt à se tourner vers ces établissements, qui maîtrisent les démarches, ont des contrats déjà calibrés et revus par des avocats, disposent aussi d'une plus grande visibilité. Car même dans le mécénat, les entreprises sont dans une logique de valorisation, qu'elle soit financière, d'images ou de marques. »

Crédit mutuel, TotalEnergies, L'Oréal, LVMH, BNP Paribas

Selon les données de la Direction générale des finances publiques, le nombre d'entreprises mécènes a triplé entre 2011 et 2021, passant de 34 000 à 110 000. Sur le papier, 95% sont des micro-entreprises et des petites et moyennes entreprises (PME). Mais qu'on ne s'y trompe pas : mis bout à bout, les dons de ces petits mécènes font pâle figure face à ceux des multinationales. En 2021, la moitié des dons, soit 1,3 milliard d'euros, provenait de 276 grandes entreprises. Elles donnaient en moyenne plus de 3,8 millions d'euros et représentaient encore près de 40% des dons en 2023, d'après le dernier baromètre d'Admical, association qui milite pour le développement du mécénat.

En 2023, le Crédit Mutuel figurait en tête du classement avec 80 millions d'euros de dons en France, selon le média Carenews spécialisé dans le mécénat. Suivaient TotalEnergies, avec 54 millions d'euros versés « en majorité en France », via sa fondation d'entreprise ; L'Oréal, avec 53 millions d'euros, dont « plus de la moitié en France » ; LVMH, avec 52 millions d'euros dont la répartition est « non spécifiée » dans son rapport de responsabilité sociale et environnementale ; puis BNP Paribas, avec un mécénat de 49,2 millions d'euros « exclusivement en France ».

Des « causes » soigneusement choisies

Chacun est donc libre de choisir son cheval de bataille. Pour le Crédit Mutuel, il s'agit de « mener la révolution écologique et sociétale », en soutenant des associations qui luttent contre la pollution, l'érosion de la biodiversité ou la précarité. Le groupe pétrolier et gazier TotalEnergies, de son côté, a quelque peu changé de cap. Après avoir été épinglé pour son mécénat en faveur de la « préservation des zones littorales et des océans », pourtant directement impactés par ses activités de forage offshore, pour ses dons en faveur du « dialogue des cultures » qui fait partie de son « quotidien », bien que ses projets impliquent déplacements forcés de population et violations des droits humains (lire nos enquêtes sur les projets pétroliers du groupe en Ouganda ici et ), ou encore pour son soutien à des expositions centrées sur des pays dans lesquels elle opère (lire notre enquête Le Louvre et les grands musées sont-ils sous l'influence de l'industrie pétrolière ?), la major pétrolière met aujourd'hui l'accent sur la jeunesse. Objectif : « Ouvrir les chemins de la réussite à celles et ceux pour qui des portes se sont fermées ». L'Oréal se concentre de son côté sur des actions autour des femmes, « pour leur permettre d'exprimer leur potentiel, de reprendre la main sur leur destin et d'avoir un impact positif sur la société », tandis que LVMH veut « rendre l'art et la culture accessibles à tous » et BNP Paribas « donner le pouvoir à ceux qui agissent ».

En 2023, 40% du volume des dons des entreprises était tourné vers le sport, selon les chiffres de l'Admical. Suivaient ensuite la culture (17%), le social (12%), l'éducation (8%) et l'environnement (7%). « Pour une entreprise, il s'agit de montrer qu'elle est en prise avec la société et les grandes problématiques du moment, explique Jérôme Kohler. Pendant très longtemps, en France, les entreprises privilégiaient le mécénat en faveur de la culture et de l'art. Elles se tournent aujourd'hui de plus en plus vers la solidarité, la santé et l'environnement. »

Dans un contexte de polarisation politique, des causes qui n'étaient pas polémiques deviennent moins confortables pour les entreprises.

Quitte à délaisser certains secteurs car moins consensuels, moins valorisants, ou qui risquent de déplaire à leurs clients. « Il y a trois ans, aux États-Unis, la protection de l'environnement, ou encore les politiques de diversité et de lutte contre les discriminations, étaient des causes sûres pour les entreprises, constate Anne Bory, maîtresse de conférence à l'Université de Lille et chercheuse au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les entreprises américaines mettent en attente leur programme diversité pour ne pas être en opposition face à l'administration Trump, qui les menace de couper leurs subventions. » (lire notre article Pourquoi Trump s'attaque-t-il aux programmes de diversité, équité et inclusion ?).

La sociologue, qui mène actuellement une étude sur les professionnels du mécénat, constate qu'une tendance similaire se dessine en France. « Des entreprises qui finançaient Calais par exemple reconnaissent que ce sont des sujets qui sont devenus compliqués, elles reçoivent des courriers de clients mécontents. Dans un contexte de polarisation politique extrêmement tendu, des causes qui n'étaient pas polémiques deviennent moins confortables pour les entreprises, qui s'interrogent sur la pérennité de leurs dons. »

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« Effets d'aubaine »

Du côté des pouvoirs publics, le coût du crédit d'impôt mécénat a fini par attirer l'attention dans un contexte de difficultés budgétaires croissantes. En 2020, un plafond relatif a été ajouté : la ristourne fiscale n'est plus que de 40% pour les dons supérieurs à 2 millions d'euros. Une mesure qui ne concernait que 78 grandes entreprises. Michel Barnier, lors de son éphémère passage à Matignon, a quant à lui commandé à l'Inspection générale des finances (IGF) une mission sur « la rationalisation de l'effort financier porté par la puissance publique en faveur des associations ». Dans son rapport rendu le 16 juillet 2025, l'IGF propose notamment de modifier le système fiscal du mécénat, « l'un des plus favorables au monde ». L'idée ? Supprimer la déduction d'impôts et déduire les dépenses de mécénat directement sur le résultat fiscal des entreprises. De quoi entraîner des économies de plus de 500 millions d'euros chaque année.

La mesure permettrait également de réduire les « effets d'aubaine » constatés par les inspecteurs, notamment sur le mécénat en nature (dons de biens) et le mécénat de compétences (mise à disposition des salariés de l'entreprise sur leur temps de travail). L'IGF cite comme exemples les « dons de produits périmés par des grandes et moyennes surfaces à des associations d'aide alimentaire » ou encore le « positionnement de salariés en mécénat de compétences dans des associations par les entreprises d'audit ou de conseil quand ils ne sont pas affectés à une mission chez un client ».

État social en berne

Le même rapport rappelle aussi que les responsables associatifs alertent sur « une dégradation de leur situation financière d'ensemble, dans un contexte où plusieurs collectivités territoriales, ainsi que l'État, réduisent leurs financements ». Et ce alors que les subventions aux associations ont en apparence augmenté ces dernières années, passant de 6,5 milliards d'euros en 2019 à 8,5 milliards en 2022. « Cette augmentation du budget est artificielle, avec une comptabilisation de dispositifs qui n'étaient pas pris en compte auparavant, en particulier la réserve parlementaire, remplacée par le fonds pour le développement de la vie associative, pointe la sénatrice Antoinette Guhl. De nombreux dispositifs en faveur des associations ont été supprimés, les emplois aidés par exemple. Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir, les associations sont chaque jour de plus en plus fragilisées. »

L'État a délégué beaucoup de compétences aux collectivités territoriales, qui en ont délégué une bonne partie aux associations.

Les chiffres officiels masquent aussi l'élargissement des champs d'intervention des associations, forcés de prendre en charge des missions auparavant assurées par l'État, comme la santé, l'éducation, le logement, la protection sociale ou encore la lutte contre la précarité. « L'État a délégué beaucoup de compétences aux collectivités territoriales, qui en ont délégué une bonne partie aux associations, explique Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. C'est notamment le cas pour les politiques d'aide sociale, l'éducation populaire, les politiques culturelles… En l'absence d'augmentation proportionnée de leurs financements pour assumer ces nouvelles missions, les associations suffoquent. »

En septembre 2023, il aura fallu l'appel à l'aide des Restos du Coeur, qui indiquaient être obligés de réduire leur nombre de bénéficiaires en raison de leurs difficultés financières, pour que le gouvernement se décide à débloquer 15 millions d'euros sur les 35 demandés par l'association. S'y sont ajoutés… 10 millions d'euros de dons de Bernard Arnault - sans défiscalisation, selon le groupe LVMH. Faute de financements publics suffisants, les associations sont bien obligées de se tourner vers des acteurs privés. Une direction assumée par le président de la République, interrogé sur la question dans un entretien sur la chaîne HugoDécrypte : « Notre objectif, c'est de rassembler de la solidarité privée, j'ai vu que des premiers groupes avaient annoncé aujourd'hui qu'ils venaient aux côtés du gouvernement, et d'obtenir les 35 millions. »

Hors de la générosité des multinationales et des milliardaires, point de salut ? Le narratif est repris dans les médias et à l'Elysée, nous faisant oublier que le plus généreux des donateurs aux associations, à la culture et à la science reste l'État - et les citoyens qui le financent - avec 9,4 milliards de crédits d'impôts octroyés aux entreprises pour leurs dons depuis 2019. Une information que vous ne trouverez jamais dans les « remerciements aux mécènes ».

25.11.2025 à 11:56

Mécénat : derrière la manne d'argent, le silence est d'or

Pauline Gensel
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Secret des affaires, vie privée, fondations opaques… L'opacité règne sur les dons des entreprises aux établissements culturels ou d'enseignement supérieur, pourtant financés à 60% par de l'argent public, qui échappent de ce fait à tout contrôle.
À la fin du contrat, un dernier article fourre-tout, intitulé « Dispositions diverses ». Premier point, « Confidentialité et non-divulgation » : « Le contenu de la présente Convention est confidentiel et ne peut faire l'objet d'aucune divulgation (…)

- Le mécénat : générosité privée ou cadeau de l'État aux entreprises ? / , , , ,
Texte intégral (3654 mots)

Secret des affaires, vie privée, fondations opaques… L'opacité règne sur les dons des entreprises aux établissements culturels ou d'enseignement supérieur, pourtant financés à 60% par de l'argent public, qui échappent de ce fait à tout contrôle.

À la fin du contrat, un dernier article fourre-tout, intitulé « Dispositions diverses ». Premier point, « Confidentialité et non-divulgation » : « Le contenu de la présente Convention est confidentiel et ne peut faire l'objet d'aucune divulgation à des tiers sans l'accord préalable des autres Parties, sauf si la divulgation est nécessaire en raison d'obligations légales, comptables ou réglementaires échappant au contrôle des Parties. » Ce n'est pourtant pas un contrat comme les autres. Il est signé en novembre 2021 entre une institution publique, le Collège de France, et une entreprise, TotalEnergies.

En échange de deux millions d'euros de mécénat, principalement pour financer la chaire « Avenir commun durable » de 2021 à 2026, le prestigieux établissement d'enseignement supérieur et de recherche s'engage à apposer le logo de la major pétrolière sur ses supports de communication, à organiser des ateliers « sur une thématique choisie par le mécène » ou encore à offrir des visites privées et des conférences, notamment aux élèves de l'école Industreet, fondée par… TotalEnergies. Le Collège de France s'abstient aussi « de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l'image et à la notoriété » du groupe. Autant de dispositions qui étaient censées rester secrètes.

C'est en lisant une chronique de Stéphane Foucart, journaliste au Monde, que Sebastian Nowenstein apprend l'existence du contrat liant TotaEnergies et le Collège de France. Ce professeur agrégé au lycée Gaston Berger à Lille multiplie les démarches, depuis plusieurs années, pour obtenir une multitude de documents administratifs. En mai 2025, il demande au Collège de France de lui communiquer les conventions signées avec Total ainsi que les échanges entre les membres de la chaire « Avenir commun durable » et le géant pétrolier.

Parcours du combattant

À son plus grand étonnement, l'institution lui transmet la convention de mécénat un mois plus tard. Habituellement, en l'absence de réponse positive, il est obligé de saisir la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada), voire le tribunal administratif, pour obtenir gain de cause. « Quasi systématiquement, l'administration refuse de communiquer les documents qu'on lui demande, par mauvaise foi, pour gagner du temps, ou parce qu'elle estime ne pas être liée par les dispositions légales, explique Sebastian Nowenstein. Il y a un réel décalage entre la législation, protectrice des droits des citoyens, et la pratique de l'administration. » La déclaration des droits de l'homme garantit en effet aux citoyens le droit de « demander compte à tout agent public de son administration ». Un principe traduit dans une loi de 1978, qui stipule que les administrations doivent « communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande ».

Quasi systématiquement, l'administration refuse de communiquer les documents qu'on lui demande, par mauvaise foi, pour gagner du temps, ou parce qu'elle estime ne pas être liée par les dispositions légales.

En réalité, obtenir ces documents relève bien souvent du parcours du combattant, comme l'a constaté l'association Acadamia. Fondée par d'anciens élèves de l'école Polytechnique, elle milite pour la transparence des financements dans l'enseignement supérieur et a réussi à obtenir plusieurs conventions de mécénat : entre l'Université Paris Sciences et Lettres et L'Oréal pour la création d'une chaire « Beauté(s) » (1,2 millions d'euros entre 2018 et 2022) ; entre l'université Paul-Sabatier de Toulouse et TotalEnergies, qui prévoyait la mise à disposition de « professeurs » de la major pétrolière pour enseigner aux élèves les « enjeux de la transition énergétique » ; entre TotalEnergies et l'Université de Lorraine pour l'organisation d'un camp dans les Alpes de Haute Provence (2000 euros en 2023).

« En plus des informations sur le montant du mécénat, qui peut varier de 2000 à plusieurs millions d'euros, ces documents permettent de savoir comment l'argent est utilisé, quelle marge de manoeuvre est laissée à l'université dans le fléchage des financements, quelles sont les contreparties exigées par l'entreprise, détaille Matthieu Lequesne, cofondateur de l'association. Malheureusement, nous avons beaucoup de mal à accéder à ces contrats. »

Secret des affaires

Car certaines écoles défendent l'opacité bec et ongles. C'est le cas de Polytechnique, qui refuse depuis 2022 de communiquer à Acadamia ses conventions de mécénat. L'association a porté l'affaire devant le tribunal administratif de Versailles, qui lui a donné raison le 26 octobre 2023. Hors de question pour l'institution, qui s'est tourné vers le Conseil d'État. Avec un argument de plus en plus utilisé depuis son inscription dans la loi en 2018 : le secret des affaires. Le 3 octobre 2025, le Conseil d'État a botté en touche. Il considère que les conventions de mécénat sont bien des documents administratifs, « en principe communicables aux personnes qui en font la demande », mais que certains éléments contenus dans le contrat – des données financières ou des informations sur des « aspects techniques » des projets financés par exemple – pourraient relever du secret des affaires. Le dossier a été renvoyé devant le tribunal administratif de Versailles pour être jugé à nouveau.

Les entreprises se retrouvent avec le meilleur des deux mondes : elles peuvent flécher leurs dons en fonction de leurs intérêts, les défiscaliser, et opérer dans le secret le plus total.

« L'argument du secret des affaires peut se discuter dans des situations concurrentielles, dans le cadre de la recherche partenariale par exemple, où l'entreprise finance des chercheurs sur un sujet qui l'intéresse, analyse Matthieu Lequesne. Mais ici, on parle de mécénat, d'une opération désintéressée, décorrélée des transactions marchandes et défiscalisée à 60%. Les entreprises se retrouvent avec le meilleur des deux mondes : elles peuvent flécher leurs dons en fonction de leurs intérêts, les défiscaliser, et opérer dans le secret le plus total. »

Le budget des établissements d'enseignement supérieur, qui conduisent une mission de service public, devient ainsi de plus en plus opaque, à mesure que la part des financements privés augmente : elle est passée de 7,8% en 2010 à 20,8% en 2023.

Atteinte à la vie privée... des entreprises

L'association Anticor a demandé en vain à consulter les comptes de la fondation Louis Vuitton, épinglée par la Cour des comptes

En plus du secret des affaires, les entreprises disposent d'un autre argument juridique encore plus inattendu pour échapper à leurs obligations de transparence : l'atteinte à la vie privée. En 2018, Anticor a demandé à consulter les comptes de la fondation Louis Vuitton, épinglée par la Cour des comptes pour le coût exorbitant de la construction de son musée dans le bois de Boulogne - 790 millions d'euros, dont 518,1 millions payés par le contribuable. Des comptes qui doivent obligatoirement être communiqués au préfet pour les fondations par lesquelles transitent plus de 153 000 euros de dons, et qui constituent donc des documents administratifs.

Le préfet refuse cependant de les transmettre à l'association anticorruption, estimant que cela porterait atteinte à la vie privée de la fondation Vuitton. « De nombreuses entreprises tentent de se protéger en se prévalant de droits inhérents à la personne humaine, observe l'avocate Elise Van Beneden, vice-présidente d'Anticor. Or, le système du mécénat, avec un financement via des fonds publics, repose sur l'exigence d'avoir une activité d'intérêt général, ce qui paraît incompatible avec l'existence de vie privée et d'informations commerciales protégeables. » Des arguments qui n'ont pas convaincu le Conseil d'État. Celui-ci a finalement jugé, le 7 octobre 2022, que les comptes des fondations d'entreprises relevaient de la vie privée et n'étaient donc pas communicables.

« Les fondations rendent très rarement publics leurs comptes, note Anne Bory, maîtresse de conférence à l'Université de Lille et chercheuse au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). Si elles communiquent sur leurs activités via leur site internet, on a rarement une transparence totale sur les montants donnés à telle ou telle association. » Un manque d'informations qui pose question, alors que le nombre de fondations a explosé depuis le début des années 2000. Selon la Fondation de France, il a été multiplié par cinq en vingt ans : on en compte 5300 en 2021, qui détiennent plus de 40 milliards d'euros d'actifs. La moitié appartiennent à des particuliers et des familles, 30% à des entreprises [1].

« C'est un vrai problème démocratique »

La Cour des comptes alertait déjà en 2018 sur ce développement « sans précédent » des fondations et fonds de dotation, qui fait « perdre au secteur sa lisibilité ». Elle appelait à les contrôler, à les suivre plus efficacement, et à doter l'administration d'un véritable pouvoir de sanction en cas d'irrégularités - supprimer les avantages fiscaux attachés aux dons par exemple. L'Inspection générale des finances faisait le même constat un an plus tôt : le contrôle est « fragmenté et peu coordonné, ce qui en limite la portée et ne permet pas d'avoir une vision d'ensemble du secteur ».

60% de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics.

« Les conseils d'administration des entreprises et des fondations décident d'octroyer des financements à tel ou tel secteur d'activité, dans des conditions qui échappent en grande partie au contrôle public, pointe Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. C'est un vrai problème démocratique : 60% de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics. »

Les règles auxquelles doivent se soumettre les fondations d'entreprise sont extrêmement limitées. Elles doivent s'inscrire dans une mission d'intérêt général et être à but non lucratif. Elles doivent aussi transmettre à l'administration un rapport d'activité, leurs comptes et un rapport du commissaire aux comptes si elles reçoivent plus de 153 000 euros de dons par an. Bien souvent, elles ne prennent pas la peine de se conformer à cette obligation légale. En avril 2015, 56% des fondations et associations n'avaient pas déposé leurs comptes pour l'année 2013, d'après un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS). En 2020, l'État ne disposait toujours pas de « levier coercitif pour faire cesser cet état de fait », comme le notait un rapport parlementaire sur la philanthropie.

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« Ce sont des sortes de boîtes noires »

Parmi les fondations qui ne déposent pas leurs comptes : la Fondation Louis Vuitton. Aucune annonce de dépôt de comptes n'est consultable sur le site du journal officiel. La direction de l'information légale et administrative (Dila), chargée de la publication des informations légales, économiques et financières concernant les entreprises et le milieu associatif, nous a confirmé qu'elle n'avait recueilli aucun dépôt de comptes de la Fondation Vuitton. « Néanmoins, la Dila est uniquement en charge de la publication, le contrôle du respect de cette obligation ne relève pas de notre périmètre. Il revient à la Cour des comptes d'assurer la transparence financière des structures concernées. » Cette dernière nous a indiqué prendre « bonne note de cette information », mais ne pas communiquer « sur les contrôles qu'elle entend ou non ouvrir, et qui n'ont pas de caractère automatique dans ce domaine ». Interrogés sur cette non-publication de comptes, ni la Fondation Louis Vuitton ni le groupe LVMH n'ont donné suite.

On n'a aucune vision sur les décisions qui y sont prises, pas de procès verbaux, pas de comptes disponibles.

Dans l'enseignement supérieur aussi, les fondations sont de plus en plus nombreuses, conséquence de la loi Pécresse de 2007. Fondation de l'Université Clermont Auvergne, Fondation Université de Rennes, Fondation Paris-Saclay… Elles fonctionnent comme des intermédiaires qui centralisent les dons des mécènes avant de les redistribuer à l'université. Figure désormais dans les budgets des établissements une ligne “Fondation”, qui englobe des dons de plusieurs entreprises sans donner aucune précision sur l'origine de ces financements. « Ce sont des sortes de boîtes noires qui rajoutent une surcouche d'opacité, dénonce Matthieu Lequesne d'Acadamia. On n'a aucune vision sur les décisions qui y sont prises, pas de procès verbaux, pas de comptes disponibles. Et lorsqu'on leur demande ces informations, elles répondent qu'elles sont des objets de droit privé et qu'elles ne nous doivent rien. Mais quand votre objet social est d'aider au financement d'une université, vous êtes dans la continuité de la mission de service public de votre établissement. Et vous devriez être soumis aux mêmes obligations de transparence. »

« Total ne donne pas deux millions d'euros sans rien attendre en retour »

L'opacité des financements soulève cependant des questions déontologiques dans l'enseignement supérieur et la recherche. Le premier colloque de la chaire « Avenir commun durable » financée par TotalEnergies, qui s'est tenu le 17 novembre 2021, se focalisait sur l'adaptation au changement climatique, à replacer dans « la longue histoire de l'humanité [...] d'adaptation et de résilience », afin de « mieux comprendre l'histoire de notre espèce et la façon dont les différentes populations se sont adaptées au cours du temps aux différents environnements qu'elles ont rencontré ».

Plus récemment, lors d'une table-ronde le 5 juin 2025, le chimiste Marc Fontecave proposait même de « relativiser cette notion d'urgence » liée au changement climatique. Des prises de position dans la lignée de celles du mécène, accusé de s'être évertué à partir des années 1980 à semer le doute sur la réalité du réchauffement climatique. « Une entreprise qui a oeuvré à produire de l'ignorance sur un sujet peut-elle financer de la recherche sur ce même sujet ?, interroge le professeur Sebastian Nowenstein. Total ne donne pas deux millions d'euros sans rien attendre en retour. Cela s'inscrit dans sa stratégie de communication et de crédibilisation. »

« Tout est noyé, tout est mélangé »

Les retombées médiatiques du mécénat, en termes d'image et de notoriété pour les entreprises, ne sont pas mentionnées dans les contrats, alors qu'elles constituent parfois la principale motivation du donateur. Quant aux contreparties qui sont bel et bien inscrites dans les conventions, limitées en théorie à 25% du montant du don, elles sont souvent difficilement chiffrables. Apposer le logo de l'entreprise sur les supports de communication, organiser un événement privé dans les locaux de l'institution, nommer une salle au nom de l'entreprise ou de son dirigeant… Officiellement, c'est le bénéficiaire du mécénat qui leur attribue une valeur. Dans les faits, elles font l'objet d'une intense négociation entre l'entreprise et l'institution. « Les contreparties sont difficiles à mesurer, parce qu'elles ont la valeur qu'on leur donne, explique Jérôme Kohler, conseiller philanthropique et auteur de La main qui donne : Philanthropie, contrat social et démocratie (éditions Charles Léopold Mayer). Pour un don d'un million d'euros, une entreprise a droit à 250 000 euros de contreparties et elle va souvent tenter de les valoriser le plus possible. »

Une entreprise, dans un même musée, peut être cliente en louant un espace, faire sa promotion à travers des bâches publicitaires, proposer du merchandising, construire une exposition clé en main…

La frontière « de plus en plus ténue et perméable » entre mécénat et parrainage rajoute encore une couche d'opacité, comme le pointait la Cour des comptes en 2018. Contrairement au mécénat, où les contreparties sont limitées à 25% du montant du don, le parrainage est une opération commerciale dans laquelle l'entreprise retire des bénéfices équivalents à ce qu'elle a investi. Opération qui, elle, ne bénéficie pas de crédits d'impôts. En l'absence de transparence et de contrôle, difficile de savoir si les « donateurs » sont en réalité des mécènes ou des parrains… et si leurs dons sont défiscalisés ou non. « Tout est noyé, tout est mélangé, on ne connaît plus la nature des opérations, relève Bernard Hasquenoph, journaliste et fondateur du blog d'investigation Louvre pour tous. Une entreprise, dans un même musée, peut être cliente en louant un espace, faire sa promotion à travers des bâches publicitaires, proposer du merchandising, construire une exposition clé en main… On assiste à une véritable hybridation des pratiques. »

Un flou qui rend le mécénat encore plus illisible et qui donne de fait aux entreprises toute liberté pour fixer les conditions de leurs dons, en dehors de tout contrôle, financées à hauteur de plusieurs centaines de millions d'euros par les contribuables.


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