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28.10.2026 à 07:00

Stocks stratégiques : comment les opérateurs pétroliers se sont partagé 180 millions d'euros en pleine crise des carburants

Olivier Petitjean

Pour gérer ses stocks stratégiques d'or noir, la France se repose sur la Sagess, une société privée détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers et dont le PDG est un salarié détaché de TotalEnergies. Un arrangement qui soulève de nombreuses questions, d'autant plus que la Sagess vient de décider en pleine flambée des prix des carburants de distribuer un dividende record à ses actionnaires.
« Pour qui travaillez-vous, monsieur le président-directeur général ? »
« (…)

- Anatomie d'une dépendance. La France du pétrole et ses profiteurs / , ,
Texte intégral (1969 mots)

Pour gérer ses stocks stratégiques d'or noir, la France se repose sur la Sagess, une société privée détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers et dont le PDG est un salarié détaché de TotalEnergies. Un arrangement qui soulève de nombreuses questions, d'autant plus que la Sagess vient de décider en pleine flambée des prix des carburants de distribuer un dividende record à ses actionnaires.

« Pour qui travaillez-vous, monsieur le président-directeur général ? »

« Finalement, ce que l'on entend aujourd'hui, c'est que vous êtes là sans doute un peu pour l'intérêt général, mais aussi comme porte-voix et comme avocat des pétroliers. »

« Nous sommes pour le moins étonnés du système qui a été mis en place. »

En cette journée d'avril 2026, le PDG de la Sagess François Boussagol subit les feux croisés de députés de tous bords qui l'assaillent de questions sur la gestion de son entreprise.

Le dirigeant était venu pour une audition conjointe devant les commissions des finances et des affaires économiques de l'Assemblée [1], quelques semaines après le déclenchement de la guerre en Iran, pour présenter son entreprise, « pilier discret mais efficace du dispositif des stocks stratégiques en France » selon ses propres termes.

Créée en 1988 « à l'initiative des opérateurs pétroliers », comme l'affirme son site, la Sagess est une société entièrement privée qui a pour objet de mutualiser la gestion des stocks stratégiques entre les acteurs du secteur. La loi oblige en effet ces derniers à détenir, à titre de réserves stratégiques, un peu moins de 30% de leurs mises à la consommation de l'année précédente. Une obligation déléguée à 78%, en 2025, à la Sagess. Le système est censé opérer « sous la supervision des pouvoirs publics », seul le gouvernement ayant l'autorité de décider de libérer une partie de ces réserves, comme il l'a fait à deux reprises cette année pour tenter de faire baisser les coûts à la pompe.

Jackpot pour les opérateurs

À écouter François Boussagol parler à l'Assemblée, la Sagess est un modèle de vertu. Ses activités n'auraient « aucune incidence sur le budget de l'État, dans la mesure où l'intégralité des coûts est supportée par les distributeurs ». Son objectif « n'est pas de faire de résultats » et elle ne réaliserait des bénéfices – d'ailleurs surévalués en raison de règles d'écriture comptables – qu'à l'occasion de « ventes marginales et techniques ». Ces bénéfices seraient immédiatement reversés aux actionnaires pour des raisons de « transparence fiscale ».

Rien ne garantit que les industriels ne répercutent pas leurs coûts sur les consommateurs d'un côté, tout en les défiscalisant de l'autre.

Autant d'explications qui ont eu du mal à convaincre les nombreux députés présents ce jour-là, au vu des profits substantiels enregistrées par la Sagess d'année en année (98 millions d'euros en 2025, 71 millions en 2024, 61 millions en 2023, 160 millions en 2022...), du montant des dividendes redistribués et du coût croissant de la gestion des stocks stratégiques.

Au fil des discussions, les explications rassurantes des dirigeants de la société révèlent leurs limites. Rien ne garantit par exemple, dans ce système censé fonctionner aux seuls frais des opérateurs, que ceux-ci ne répercutent pas leurs coûts sur les consommateurs d'un côté, tout en les défiscalisant de l'autre au titre de leurs investissements. Si les coûts de l'entreposage – que la Sagess délègue à des opérateurs privés moyennant rémunération – augmentent rapidement ces dernières années, c'est qu'ils sont adossés à un indice de l'Insee qui reflète l'évolution des coûts de production dans tous les secteurs industriels – sans garantie que cela reflète les coûts réels des entreprises qui possèdent les dépôts.

Les critiques des députés risquent de se faire entendre plus fort encore puisqu'en juin 2026, quelques semaines à peine après ces débats et en pleine crise des carburants, les actionnaires de la Sagess ont décidé de s'octroyer la bagatelle de 180 millions d'euros de dividendes. Soit le double du dividende, déjà appréciable, distribué l'année précédente. Et c'est presque deux fois plus que le bénéfice dégagé par la société en 2025.

Nous avons contacté la Sagess pour lui demander de nous expliquer ces chiffres qui semblent démentir les affirmations de François Boussagol et de ses cadres devant la représentation nationale. Elle n'a pas répondu à nos questions.

Délégation au secteur privé

« Depuis cent ans, la France a fait le choix de faire peser l'obligation de constitution des stocks stratégiques sur les opérateurs pétroliers », avait rappelé François Boussagol au début de son intervention devant les députés, évoquant la « loi pionnière du 10 janvier 1925 ». Une date qui n'a rien d'un hasard puisque la Compagnie française des pétroles, ancêtre de TotalEnergies, a été créée quelques mois plus tôt, à l'initiative du gouvernement français mais sous forme d'une société privée, pour gérer la part revenant à la France dans le partage du pétrole irakien par les vainqueurs de la Première guerre mondiale [2]. L'étrange délégation des intérêts stratégiques de la France à des acteurs privés ne date donc pas d'hier.

Bolloré Energy, qui occupe la vice-présidence de la Sagess, touchera 4,3 millions d'euros.

Les 15000 actions de la Sagess étant réparties au prorata des parts de marché de la distribution de pétrole, TotalEnergies en est aujourd'hui encore le premier actionnaire avec 30%, ce qui lui permettra de toucher environ 60 millions d'euros de dividendes dont le groupe n'avait pas vraiment besoin. Siplec, filiale de l'enseigne Leclerc, touchera 33 millions. Quant à Bolloré Energy, qui occupe la vice-présidence de la Sagess, elle touchera 4,3 millions d'euros.

François Boussagol – détenteur d'une action unique de la Sagess qui lui permettra d'empocher 12000 euros – est lui-même un salarié détaché de TotalEnergies, qui a fait toute sa carrière au sein du géant pétrolier, occupant différents postes en France et en Afrique. Le directeur financier et secrétaire général de la SAGESS vient pour sa part de Shell, et le directeur logistique de BP.

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Comité fantôme

Les interrogations ne s'arrêtent pas là. La Sagess, société de droit privé, est censée n'agir qu'à titre de bras armé du Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP), un « comité professionnel de développement économique à mission d'intérêt général » de droit public, qui prend les décisions sur la gestion des stocks.

On retrouve dans le CPSSP les mêmes entreprises qu'à l'actionnariat et au conseil de la Sagess, à commencer par TotalEnergies, avec deux représentants.

Entité fantomatique dont on peine à trouver des traces sur le web, le CPPSP est gouverné par un conseil d'administration dont 13 membres sont désignés par les organisations professionnelles du pétrole. Sans surprise, on y retrouve les mêmes entreprises qu'à l'actionnariat et au conseil de la Sagess, à commencer par TotalEnergies, avec deux représentants. Le gouvernement n'en compte par contraste que trois au conseil du CPPSP, d'ailleurs exactement les mêmes personnes que celles qui assistent, sans droit de vote, à celui de la Sagess.

La directrice générale du CPSSP vient elle-même d'une société de logistique pétrolière havraise, la SHMPP. Le président du conseil d'administration, nommé par l'État « en raison de [ses] compétences » est un ancien cadre dirigeant d'ExxonMobil, Bruno Jardin, qui a notamment été en poste au Kazakhstan, et qui se présente aujourd'hui comme un « consultant » et un « coach ».

On n'en sait pas beaucoup plus, sinon que l'entreprise privée qui gère les stocks stratégiques le fait donc sous le contrôle d'un comité formellement « public » mais qui est lui-même contrôlé au final par le même petit groupe d'entreprises, sous le regard bienveillant ou impuissant de représentants ministériels.

Lors de l'audition de la Sagess, le président de la commission des finances Éric Coquerel a demandé où l'on peut prendre connaissance des statuts et des textes de référence qui gouvernent le CPSSP. Là encore, la question est restée sans véritable réponse.


[1] Compte-rendu complet ici et enregistrement là.

[2] L'histoire est racontée par Alain Deneault dans un chapitre de notre livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).

27.10.2026 à 10:16

Du baril de pétrole au plein d'essence : qui sont les profiteurs de la flambée des prix ?

Floriane Louison

Entre les gisements d'hydrocarbures aux quatre coins de la planète et une station-service, que se passe-t-il exactement ? Quelles sont les entreprises qui contrôlent les différents maillons de la chaîne pétrolière en France ? Et quels bénéfices en tirent-elles, particulièrement en cette période d'envolée des cours ? L'Observatoire des multinationales a réuni plusieurs bases de données pour retracer le chemin de ce pétrole hors de prix... mais aussi celui des profits qu'il génère.
Depuis (…)

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Texte intégral (4249 mots)

Entre les gisements d'hydrocarbures aux quatre coins de la planète et une station-service, que se passe-t-il exactement ? Quelles sont les entreprises qui contrôlent les différents maillons de la chaîne pétrolière en France ? Et quels bénéfices en tirent-elles, particulièrement en cette période d'envolée des cours ? L'Observatoire des multinationales a réuni plusieurs bases de données pour retracer le chemin de ce pétrole hors de prix... mais aussi celui des profits qu'il génère.

Depuis les puits de forage jusqu'à nos voitures, le pétrole fait tourner une gigantesque et complexe machine où se croisent des majors pétrolières, des raffineries, des stations essences, des gestionnaires d'oléoducs ou encore des traders. Avec la guerre au Moyen Orient et l'envolée des cours du baril, cette machine génère des profits historiques. TotalEnergies en est le symbole : lors du premier semestre 2026, le groupe a engrangé un résultat net de 11,2 milliards de dollars, un bond de 72% par rapport à la même période l'année précédente.

En remontant la filière du pétrole en France, nous avons identifié plus de 350 sociétés. On y trouve des fonds d'investissements, d'opaques sociétés de négoce, des grandes familles françaises comme les Mulliez ou les Bolloré, d'autres industriels aux fortunes colossales comme le britannique Jim Ratcliffe, mais aussi des sociétés plus petites. Entre eux se tisse un réseau dense de relations commerciales et de participations croisées dans des infrastructures stratégiques. Un réseau dominé par les plus gros acteurs, à commencer par TotalEnergies, et où tous ne profitent pas de la même manière de l'envolée des prix.

La crise, une aubaine pour les négociants

Le chemin de ce pétrole si profitable commence sous terre, souvent à des milliers de kilomètres de nos stations essence, dans des gisements américains, nigérians, kazakh ou libyens. Il faut donc déjà le faire venir : en France, plus de 99% du pétrole brut est importé. Le reste est issu d'une micro-production locale. Quelques 511 milliers de tonnes de pétrole ont été extraites du sous-sol français en 2025, principalement par le groupe canadien Vermilion. Une quantité anecdotique au regard de la souveraineté énergétique de la France, d'autant que la loi Hulot de 2017 a programmé la fin de l'extraction pétrolière sur le territoire national.

TotalEnergies s'est acheté 2,8 millions de tonnes de brut à elle-même en 2025.

Les chercheurs indépendants de Datadesk ont reconstitué pour l'Observatoire des multinationales toutes les cargaisons de pétrole qui ont débarqué en France depuis 2008 (plus de détails ici).

Ces données permettent de suivre des millions de tonnes de pétrole depuis leur pays de départ jusqu'aux terminaux français, mais aussi d'identifier les entreprises qui les ont achetées et vendues. On apprend par exemple que TotalEnergies s'est acheté 2,8 millions de tonnes de brut à elle-même en 2025. Un commerce entre filiales qui nourrit les soupçons sur la capacité du groupe à maximiser ses bénéfices et à optimiser sa fiscalité en jouant sur les prix des transactions (lire notre enquête Les activités de « trading », une part considérable des profits de TotalEnergies).

Au total, selon ces chiffres, 47,2 millions de tonnes de pétrole brut sont arrivées en France en 2025 - de quoi remplir plus de 20 000 piscines olympiques [1]. L'essentiel est importé par des compagnies pétrolières pour alimenter leurs raffineries ou le revendre sur le marché mondial de l'or noir. Une partie de ce business passe également entre les mains de sociétés de négoce comme Trafigura, Gunvor ou Vitol. Ces dernières, comme les majors pétrolières, profitent de l'instabilité du marché en jouant sur les écarts de prix entre les différentes régions du monde. Le négociant suisse Trafigura a ainsi doublé ses profits au premier semestre 2026. Des résultats similaires ont été annoncés chez Gunvor.

Les importations de produits américains ont augmenté ces derniers mois, au prix de générer une nouvelle dépendance.

En plus du brut, la France fait aussi venir massivement des produits pétroliers déjà raffinés, c'est-à-dire prêts à alimenter les voitures, les chaudières ou les usines. Ces importations sont particulièrement élevées pour le diesel, représentant près de la moitié de la consommation nationale. En 2025, elles ont atteint 36 millions de tonnes, selon des données obtenues auprès du Comité professionnel du pétrole - une augmentation de près de 40% depuis 1990. Et parmi les principaux exportateurs de ces produits finis, on retrouve l'Arabie Saoudite et le Koweït. Ces arrivages sont extrêmement perturbés depuis le blocage du très stratégique détroit d'Ormuz. Pour compenser, les importations de produits américains ont augmenté ces derniers mois, au prix de générer une nouvelle dépendance : Donald Trump a menacé il y a quelques semaines de bloquer cet approvisionnement pour faire baisser la facture des automobilistes aux États-Unis.

Les superprofits des raffineurs

Si l'on importe de plus en plus de produits raffinés, c'est que les raffineries françaises ont fermé les unes après les autres. Au début des années 1970, la France en comptait jusqu'à 24. Le développement de l'énergie nucléaire et les délocalisations décidées par les majors pétrolières ont eu raison d'une grande majorité de ces sites. Ils se comptent désormais sur les doigts des deux mains et leur production a été divisée par trois depuis le début des années 1990. Le même phénomène s'observe un peu partout au sein de l'Union européenne, qui a perdu près de 20% de son infrastructure de raffinage depuis 2009. Aujourd'hui, les capacités de raffinage françaises s'élèvent à environ 58 millions de tonnes. Le gouvernement assure que ces sites tournent aujourd'hui à plein régime pour faire face à la crise, mais c'est insuffisant pour répondre aux besoins des Français.

En juillet 2026, la marge brute des raffineries était estimée à 241 euros par tonne de pétrole - un niveau inégalé.

Ces capacités de production restreintes, sur fond de difficultés d'approvisionnement mondiales, font monter les prix. Résultat : le raffinage n'a jamais autant rapporté. En juillet 2026, la marge brute des raffineries était estimée à 241 euros par tonne de pétrole - un niveau inégalé. TotalEnergies, premier raffineur de France, a ainsi annoncé un résultat de 500 millions d'euros pour cette seule activité en France lors du premier trimestre 2026. « C'est un phénomène inédit », a souligné son PDG, Patrick Pouyanné lors de son audition à l'Assemblée nationale en juin dernier.

Aujourd'hui, le groupe pétrolier gère trois raffineries à Gonfreville (Seine-Maritime), Feyzin (Rhône) et Donges (Loire-Atlantique) qui concentrent la moitié des capacités françaises. Les autres sites, autrefois détenues par d'autres majors, sont passés entre les mains de nouveaux acteurs. Le groupe sino-britannique PetroIneos gère la raffinerie de Martigues (Bouches-du-Rhône) depuis le départ de BP. Plus récemment, ExxonMobil a cédé sa raffinerie de Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime) au canadien North Atlantic, et celle de de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) à Rhône Énergies, joint-venture entre l'américaine Entara et le trader suisse Trafigura. Tous profitent de la hausse des marges.

Intérêts croisés dans la logistique

La chaîne pétrolière tourne aussi grâce à une immense infrastructure logistique composée de bateaux, de ports de débarquement, d'oléoducs ou de dépôts. Le brut arrive d'abord en France à bord de pétroliers géants. Ces derniers sont quasiment tous passés sous pavillon étranger. Huit des dix derniers navires au long cours français ont été vendus depuis 2025. Les recherches réalisées par DataDesk montrent que les barils sont débarqués dans une vingtaine de ports, principalement à Fos-sur-Mer et au Havre-Antifer [2]. Les produits finis ont des destinations plus variées, comme La Rochelle (Charentes-Maritime) pour le diesel.

6500 kilomètres d'oléoducs quadrillent la France pour acheminer ensuite ce brut jusqu'aux raffineries et les produits finis au plus près des bassins de consommation. Le pipeline sud-européen est l'un des plus importants. Au départ de Fos-sur-Mer, il chemine jusqu'en Suisse en desservant notamment la raffinerie de TotalEnergies à Feyzin. Un autre réseau souterrain stratégique, nommé Trapil, transporte quant à lui plus de la moitié du pétrole raffiné en traversant la France d'est en ouest, alimentant au passage la région parisienne.

Derrière ces immenses réseaux, on trouve une quinzaine de sociétés privées, et une entreprise d'État, la SFDM, rachetée (fort cher, selon certains) au groupe Bolloré en 2022. En 2024 comme en 2025, les trois plus gros opérateurs (Trapil, SPSE et SPMR) ont cumulé près de 100 millions d'euros de résultat net, largement redistribués à leur actionnaires. Parmi ces derniers, on trouve des acteurs financiers – comme le fonds d'investissement Ardian, actionnaire principal de la SPMR, ou encore le groupe Noven, détenu notamment par Predica et Swiss Life, pour le réseau Trapil – mais aussi les poids lourds du marché pétrolier via un jeu de participations croisées. Le pipeline sud-européen est ainsi principalement détenu, selon son site, par TotalEnergies (35%), ExxonMobil (22%), Shell (13%), BP (12%) et Phillips 66 (2%).

En 2024 comme en 2025, les trois plus gros opérateurs d'oléoducs ont cumulé près de 100 millions d'euros de résultat net, largement redistribués à leur actionnaires.

Son dernier actionnaire, la SPITP, société actuellement en liquidation, appartient aux filiales allemandes de Shell et de l'entreprise russe Rosneft, aujourd'hui sous sanctions. Cette filiale allemande a été mise sous tutelle par le gouvernement d'Olaf Scholz en 2022. Nous n'avons pas été en mesure de clarifier où arrivaient au final sa part des dividendes de l'oléoduc français.

Selon les chiffres du Comité professionnel du pétrole, 210 dépôts pétroliers sont également installés en France. Geosel Manosque, contrôlée par un consortium réunissant EDF Invest et (à nouveau) Ardian, stocke 32% des réserves. Cette société a enregistré l'année dernière des bénéfices en hausse de 31 millions d'euros, dont 85% ont été reversés sous forme de dividendes.

Ces dépôts permettent notamment de conserver les stocks stratégiques - une obligation légale pour les opérateurs. Les trois quart de ces réserves stratégiques sont gérées par une société privée, la Sagess, dont les actionnaires sont les principaux opérateurs pétroliers et qui est dirigée par un salarié de... TotalEnergies. Un arrangement qui a été la source de nombreuses interrogations de députés lors d'une audition à l'Assemblée nationale ce printemps. Ce qui n'a pas empêché la SAGESS de redistribuer en juin 180 millions de dividendes à ses actionnaires, deux fois plus que l'année dernière (lire notre article). Décidément, tout au long de la chaîne du pétrole, les millions semblent couler à flot.

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Les petites stations essence, perdantes de la crise

Toute cette machine à cash repose au final sur notre consommation de pétrole, principale cause de la crise climatique. En 2025, 64,6 millions de tonnes de pétrole ont été brûlées en France. Un chiffre qui remonte légèrement depuis 2023, après des années de lente baisse. Les premiers utilisateurs sont les voitures et camions (69%), suivis des avions (13%) et du gazole non routier utilisé pour faire fonctionner les engins de chantier ou les tracteurs (8%).

Selon l'inventaire du CPDP, une centaine de sociétés distribuent du pétrole aux consommateurs finaux. C'est le dernier maillon de la chaîne. Ici encore, le numéro un en termes de parts de marché est TotalEnergies avec ses 3300 stations essence. Face à l'envolée des cours, le groupe a décidé de bloquer les prix dans son réseau. Une mesure qui réduit ses marges sur la vente de carburants, mais qui lui permet d'attirer des clients et de contrecarrer son image de « profiteur de guerre ». Et lui sert d'argument massue pour contester les propositions de taxation de ses superprofits. Le tout sans douleur, puisque le « manque à gagner » est compensé par l'explosion des marges dans ses autres activités comme le raffinage.

Les supermarchés Carrefour, Leclerc ou Intermarché se partagent quant à eux un tiers du marché de la distribution d'essence. Cette activité leur sert surtout à attirer des clients dans leurs enseignes, mais elle reste profitable, avec environ 140 millions d'euros de profits cumulés en 2025 selon nos calculs. Face à l'envolée des cours, ils ont nettement moins de marge de manœuvre que TotalEnergies. Ne possédant pas de raffineries, ils doivent acheter leurs carburants au prix fort, sans profiter de l'envolée des marges.

Pour les petites stations indépendantes, souvent situées dans des zones rurales isolées, c'est encore pire. Grandes perdantes de la crise (avec les consommateurs), elles peinent à maintenir leurs finances à flot. Dans le royaume du pétrole, tout le monde n'est pas égal.

Tableau 1. Les superprofits des géants du pétrole en 2026

Profits 1er semestre 2026Progression par rapport au S1 2025Profits annuels 2025
TotalEnergies 11, 2 M$ +72% 13,1 M$
ExxonMobil 18,7 M$ +26% 28,0 M$
Shell 16,5 M$ +97% 17, 8 M$
BP 7,8 M$ +234% 0,1 M$
Ineos 0,6 M€ +548% -0,7 M€
Trafigura 4,1 M$ +168% 2,7 M$

Tableau 2. Résultats 2025 des principaux acteurs pétroliers sur le marché français, hors TotalEnergies

SecteurRésultatsActionnaires
North Atlantic raffinage 180 m€ Silverlake
PetroIneos raffinage 31 m€ Ineos, PetroChina
RhôneEnergies raffinage -36 m€ Trafigura, Entara
Geosel logistique 31 m€ Ardian, EDF Invest
SAGESS logistique 98 m€ Tous les distributeurs pétroliers
Bolloré Energy logistique 53 m€ Bolloré
SPMR logistique 28 m€ Ardian, North Atlantic
Société du pipeline sud-européen logistique 11 m€ TotalEnergies, ExxonMobil, etc.
Trapil logistique 58 m€ Noven, North Atlantic, TotalEnergies
Noven logistique 67 m€ Swiss Life, Predica
Auchan Energies distribution 2 m€ Auchan
Carfuel distribution 65 m€ Carrefour
Siplec distribution -6 m€ Leclerc
SCA Pétrole et dérivés distribution 75 m€ Intermarché

À venir dans les prochains jours : Nos enquêtes sur la position ultra-dominante de TotalEnergies sur le marché français, sur les intérêts de Bolloré dans l'or noir, et sur les nouveaux acteurs pétroliers qui se taillent une place croissante sur le marché français et européen.


[1] Le Comité professionnel du pétrole donne quant à lui le chiffre de 45,3 millions de tonnes, la différence pouvant correspondre à du pétrole immédiatement réexporté.

[2] En réponse à nos questions, Haropa, l'entreprise gestionnaire du port du Havre, nous a indiqué que les importations de brut y étaient globalement en hausse en 2026 malgré la guerre, la baisse des approvisionnements au Moyen-Orient étant compensée par la Norvège, le Nigeria et les États-Unis. Les importations de diesel sont en revanche en baisse.

27.10.2026 à 10:15

Des chiffres inédits sur les importations de pétrole en France

Pour réaliser sa série d'enquêtes sur la filière pétrole en France, l'Observatoire des multinationales a fait appel aux chercheurs indépendants de Datadesk pour collecter des données détaillées sur les importations de brut et de produits raffinés.
Vous voulez tout savoir sur les importations françaises de pétrole ? Nous rendons disponibles les informations collectées par Datadesk, qui ont nourri nos différentes enquêtes, dans un outil de visualisation en ligne.
Celui-ci présente les (…)

- Anatomie d'une dépendance. La France du pétrole et ses profiteurs
Texte intégral (850 mots)

Pour réaliser sa série d'enquêtes sur la filière pétrole en France, l'Observatoire des multinationales a fait appel aux chercheurs indépendants de Datadesk pour collecter des données détaillées sur les importations de brut et de produits raffinés.

Vous voulez tout savoir sur les importations françaises de pétrole ? Nous rendons disponibles les informations collectées par Datadesk, qui ont nourri nos différentes enquêtes, dans un outil de visualisation en ligne.

Celui-ci présente les données disponibles entre 2008 et 2026 par catégorie de produit, en identifiant les entreprises qui achètent et vendent les cargaisons d'hydrocarbures, leur pays d'origine et le port de débarquement.

Ces données permettent de mesurer, sur une période définie, la part de marché des gros acteurs du secteur, à commencer par TotalEnergies et ExxonMobil pour le brut. Elles permettent aussi de visualiser les évolutions au cours du temps, à la fois du point de vue des pays d'origine que des entreprises impliquées.

Pétrole importé en France, 2025. Source : Datadesk

Sur la première moitié de la période, de 2008 à 2017, la Russie ou l'Iran sont des fournisseurs importants de la France en pétrole, mais ils disparaissent progressivement et sont largement absents en 2025 en raison des sanctions. La part de pétrole provenant d'Arabie saoudite a également beaucoup diminué.

Concernant le diesel, les données rassemblées par Datadesk confirment l'importance de l'approvisionnement en provenance d'Arabie saoudite, particulièrement depuis l'arrêt des importations russes en 2023.

Importations de diesel en France, 2025. Source : Datadesk

Le phénomène se vérifie pour les importations de gaz naturel liquéfié (GNL), également incluses dans les données même si nos enquêtes se concentrent sur le pétrole.

En début de période, pour des volumes beaucoup plus faibles, le GNL vient surtout d'Algérie et du Nigeria. Le gaz russe prend une place de plus en plus importante à partir de 2017, avec la mise en route du projet de TotalEnergies Yamal LNG. Le gaz en provenance des États-Unis progresse à partir de 2020 pour devenir aujourd'hui la première source d'approvisionnement des terminaux français. La part de TotalEnergies dans les importations de GNL en France est encore plus importante que pour le pétrole, comme le notait récemment un rapport de Oil Change International.

Importations de GNL, 2020-2026. Source : Datadesk

Issues de la base de données Kpler, toutes ces informations sont basées sur les données portuaires et peuvent présenter des variations (en général légères) par rapport aux chiffres publiés par le gouvernement et les professionnels. Elles n'incluent pas, notamment, les produits pétroliers importés par oléoduc, par camion ou par voie fluviale, dont les quantités sont dans la plupart des cas négligeables.

Un outil en accès libre : https://research.datadesk.eco/french-imports/

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