16.04.2026 à 18:58
Pendant les mois précédant l'élection législative hongroise du 12 avril 2026, la presse française a régulièrement évoqué le duel entre le premier ministre Viktor Orban présenté comme quasi inamovible et son adversaire Peter Magyar.
Régulièrement n'est pas longuement. Bizarrement, cette presse n'a pas donné de chiffres d'intentions de vote. Une prudence liée sans doute aux craintes de se tromper du fait de la longévité politique de Viktor Orban et de l'incertitude des sondages dans un contexte autoritaire. On (...)
Pendant les mois précédant l'élection législative hongroise du 12 avril 2026, la presse française a régulièrement évoqué le duel entre le premier ministre Viktor Orban présenté comme quasi inamovible et son adversaire Peter Magyar.
Régulièrement n'est pas longuement. Bizarrement, cette presse n'a pas donné de chiffres d'intentions de vote. Une prudence liée sans doute aux craintes de se tromper du fait de la longévité politique de Viktor Orban et de l'incertitude des sondages dans un contexte autoritaire. On a donc entendu au fil des moins et des semaines citer une « large avance » de Viktor Orban sans chiffres. Mais qu'est-ce qu'une « large avance » ? Les plus curieux ont appris que cela tournait autour de 10%. Un chiffre rond en forme de diminution des risques.
A l'arrivée le candidat Peter Magyar l'a emporté de 15 % (53,07 % à 38,43 %). C'est beaucoup mais surtout l'écart s'est élargi dans le sens où presque personne ne l'attendait. En l'occurrence, on ne se plaindra pas des erreurs des pronostiqueurs, Gardons nous de croire que les choses sont semblables dans tous les régimes dits « illibéraux ».
NB. Une page wikipedia a publié le tableau des résultats de sondages
14.04.2026 à 15:13
Un sondage « sur le racisme », commandé par la LICRA et passé par l'IFOP, a été très commenté dans la presse de la semaine dernière. Le Monde (du 9 avril) a titré « Racisme : près d'un Français sur deux estime en avoir été victime, selon une étude réalisée pour la Licra »
Extrait 1 : [le sondage] révèle que 46 % des Français déclarent avoir déjà été victimes d'agressions ou de discriminations à caractère raciste au cours de leur vie, soit près d'un citoyen sur deux. Les expériences vécues sont de nature et d'intensité (...)
Un sondage « sur le racisme », commandé par la LICRA et passé par l'IFOP, a été très commenté dans la presse de la semaine dernière. Le Monde (du 9 avril) a titré « Racisme : près d'un Français sur deux estime en avoir été victime, selon une étude réalisée pour la Licra » [1]
Extrait 1 : [le sondage] révèle que 46 % des Français déclarent avoir déjà été victimes d'agressions ou de discriminations à caractère raciste au cours de leur vie, soit près d'un citoyen sur deux. Les expériences vécues sont de nature et d'intensité très différentes, selon l'appartenance ethnique ou religieuse perçue, mais elles aboutissent à un même processus de repli sur soi, un même sentiment de désillusion vis-à-vis de la France. Et poussent à envisager l'exil.
Extrait 2 : « Cette étude d'ampleur permet de chiffrer, de documenter et d'argumenter afin que cette question soit remise à l'agenda politique, plaide Mario Stasi, le président de la Licra. Cette enquête fait la démonstration du caractère massif et incontestable du racisme en France. »
Extrait 3 : C'est l'un des points épineux abordés dans cette étude : la question de « l'hostilité envers les Blancs » – c'est ainsi que l'étude le formule –, un thème régulièrement instrumentalisé par l'extrême droite. « C'est un phénomène qui existe, il nous a semblé impossible de faire l'impasse, même si, à l'évidence, la fréquence, l'intensité et les conséquences ne sont pas les mêmes que pour les minorités visibles », souligne François Kraus, directeur du pôle politique de l'IFOP.
Quand on est sociologue et qu'on sait la difficulté d'étudier avec des outils scientifiques appropriés - questionnaires bien pensés, entretiens bien menés et surtout longues observations (directes ou participantes) – l'objet de recherche éminemment difficile qu'est « le racisme » (notamment son subtil dégradé, ses diverses et insidieuses manifestations, etc.), on peut dire qu'à la lecture des articles sur ce récent sondage de la LICRA, les « bras vous en tombent ». Je cite ici les justes remarques de Jérôme Bourdon (post Linkedin) : « [Cette enquête] ne révèle rien que la dérive des sondages. Le flou absolu des questions est effrayant. Qu'est-ce qu'une discrimnation, qu'une agression ? Un sourire de travers dans le métro, une insulte, une baffe, ou le martyr vécu par ce chinois doté d'un visa talent à Paris, qui a été récemment, longuement torturé par la police ? Tout est pareil ? Quant à la "race", tout y est, la couleur de peau, l'ethnicité, la religion bien sûr... Quel bazar. »
Bref tout ou presque serait à critiquer dans ce sondage, sur le modèle assi de ce qu'ont fait il y a plus de 25 ans l'anthropologue Alain Morice et la sociologue Véronque de Rudder à propos d'un sondage de la CNCDH, dans un article en 2000 d'Hommes et migrations intitulé « À quoi sert le sondage annuel sur le racisme ? » [2].
L'un des points les plus discutables de ce sondage LICRA/IFOP est d'intégrer - comme le signale le site du Figaro (« L'Ifop intègre les « Blancs » dans un sondage sur le racisme réalisé pour la Licra ») - dans le champ de l'enquête ce que l'IFOP nomme ici « l'hostilité envers les Blancs et qui est souvent dénoncé à droite dans l'espace politique comme étant du « racisme anti-Blancs », une notion que tous les chercheurs ayant travaillé peu ou prou sur le racisme critiquent fortement. Voir notre tribune avec l'historien Gérard Noiriel dans le Monde en 2012 [3].
Le deuxième point essentiel, à nos yeux, est la manière dont toute la presse générale (ou presque) a repris - sans recul et sans critique aucune – les résultats de ce sondage dit « inquiétant ». Or ce type de sondage, repris en boucle pendant deux jours dans tous les médias et sur la toile, a pour effet certain de faire apparaître notre pays comme abîmé et gangréné par un racisme envahissant (de toutes sortes).
Il ne s'agit pas, bien sûr, de nier la forte montée du racisme (antisémitisme inclus) qui s'est opérée des deux dernières années, en particulier à la faveur de l'importation en France des conflits au Moyen-Orient ou, plus récemment, après l'élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis (93). Il suffit d'avoir le courage de regarder C-News trente minutes par jour pour être saisi – et proprement effaré - par le racisme décomplexé qui y sévit régulièrement et en toute impunité (à ce propos à quoi sert l'ARCOM ?). En précisant que ce racisme est aussi très ciblé, visant quasi-exclusivement les Maghrébins ou Africains subsahariens et leurs descendants la plupart nés en France.
Ce n'est pas une découverte que de constater que les sondages d'opinion font l'opinion. Les recherches sur les sondages en sociologie et science politique (cf. Bourdieu, Champagne, Garrigou, Lehingue puis Caveng, Dezé, Touzet, etc.) l'ont amplement montré depuis 50 ans. Ce qui est à la fois regrettable et désespérant, c'est :
• d'une part, de constater aujourd'hui l'aggravation de la force de frappe des sondages d'opinion qui semblent, plus que jamais, dicter l'agenda des thèmes d'actualité politique.
• d'autre part, l'absence de toute prise en compte du savoir critique (et utile) des sciences sociales dans les salles de presse des « grands journaux », notamment chez les journalistes des pages politiques. Comme s'il n'existait aucune formation sur ce sujet dans les meilleures écoles de journalisme ou comme si, là où elle existe, cette formation reçue n'avait servi strictement à rien sur le terrain professionnel.
Il est malheureusement à craindre que se multiplient, lors de cette année pré-électorale, des sondages aussi retentissants et aussi critiquables que celui, tout récent, de la LICRA/IFOP. Que faire ? On peut se demander si les associations professionnelles de sociologues (AFS) et de politistes (AFSP) ne pourraient pas tenter de se mobiliser face à l'empire des sondages d'opinion pour proposer publiquement de temps en temps de belles ripostes scientifiques à tous ces sondages dits « sociétaux » qui, trop souvent, déforment allègrement la réalité sociale…
Stéphane Beaud
02.04.2026 à 22:04
Jean-Yves Dormagen, professeur de science politique à l'Université de Montpellier mais aussi président de « l'institut » Cluster 17, a récemment publié une tribune dans les colonnes du Monde pour réaffirmer la contribution (selon lui) essentielle des sondages d'opinion au bon fonctionnement de la démocratie. Au lendemain d'une campagne municipale où les erreurs d'estimation des instituts ont été une nouvelle fois nombreuses et importantes, cette tribune a quelque chose de cocasse.
Jean-Yves Dormagen s'empare (...)
Jean-Yves Dormagen, professeur de science politique à l'Université de Montpellier mais aussi président de « l'institut » Cluster 17, a récemment publié une tribune dans les colonnes du Monde pour réaffirmer la contribution (selon lui) essentielle des sondages d'opinion au bon fonctionnement de la démocratie [1]. Au lendemain d'une campagne municipale où les erreurs d'estimation des instituts ont été une nouvelle fois nombreuses et importantes [2], cette tribune a quelque chose de cocasse.
Jean-Yves Dormagen s'empare du fait que l'institut Gallup a renoncé, sous la pression de Donald Trump, à produire son baromètre de popularité présidentielle. On peut regretter une telle décision, à condition de ne pas oublier de se préoccuper de la politique plus largement liberticide menée par la Maison Blanche, aux conséquences autrement plus graves pour la population étatsunienne que l'arrêt d'une simple enquête de popularité. On sait aussi qu'aux États-Unis, pays au monde où l'on produit le plus de sondages, les instituts restent bien évidemment libres de poursuivre leur activité et de réaliser les enquêtes qu'ils souhaitent ou qu'on leur paie.
Le politologue s'alarme ensuite de la multiplication des procédures en diffamation à l'égard des instituts états-uniens ou de leurs responsables en raison de la publication de résultats d'enquêtes défavorables au président. Il note entre autres que de telles actions impliquent des coûts importants « susceptibles de fragiliser l'indépendance des acteurs concernés et de produire un effet dissuasif ». En effet, on ne saurait lui donner tort. Mais alors, pourquoi ne pas rappeler que de pareilles procédures ont été engagées également en France, non pas par l'administration française mais par des instituts de sondages, et ce contre des chercheurs, simplement parce qu'ils avaient osé critiquer la méthodologie de leurs enquêtes [3] ? Si les poursuites entamées aux Etats-Unis s'avèrent liberticides, elles le sont a priori tout autant en France. Et pourtant, ce sont bien des organismes qui se prétendent en l'occurrence au service de la démocratie qui en sont les instigateurs. Or, au-delà de puissants effets d'autocensure, les coûts financiers se révèlent, dans ce cas, d'autant plus élevés que ces actions pèsent sur des universitaires dont les ressources n'ont pas grand-chose à voir avec celles des entreprises sondagières, tout de même mieux armés pour répondre aux attaques dont elles font l'objet. Il y a donc ici comme deux poids, deux mesures.
De manière un peu surannée, Jean-Yves Dormagen renoue également avec la veille rhétorique de George Gallup, le fondateur de l'American Institute of Public Opinion, l'un des premiers "instituts" de sondages à avoir vu le jour en 1935 aux États-Unis. Comme l'a bien montré le politiste Loïc Blondiaux dans un remarquable ouvrage, La Fabrique de l'opinion (Le Seuil, 1998), c'est en présentant les sondages comme des « référendums sur échantillon », autrement dit comme des dispositifs de consultation s'inscrivant naturellement dans le fonctionnement de la démocratie, que Gallup et plus largement les tenants de l'industrie sondagière ont cherché (parmi d'autres moyens) à légitimer leur activité. Plus tard, cet argument sera repris par des politologues français ayant tous des intérêts dans cette industrie : Alain Lancelot, Roland Cayrol et, aujourd'hui, Jean-Yves Dormagen. Il s'agit là d'un argument visant à faire oublier que les "instituts" de sondages, loin de poursuivre une vocation philanthropique, éducative ou démocratique, constituent avant tout des entreprises commerciales avec pour objectif le profit économique. On ne saurait leur en faire le reproche. Mais, au moins, qu'on nous dispense des discours assurant que la liberté de sonder serait un gage de qualité démocratique d'un régime. Jean-Yves Dormagen ne nous épargne même pas l'argument de l'absence des sondages dans les régimes illibéraux. Ils y existent pourtant bien, certes avec des biais, mais cela dément l'essence démocratique des sondages [4]. De toute façon, cela n'impliquerait nullement que les sondages doivent nécessairement être réalisés dans des régimes démocratiques. Aucune définition de la démocratie n'inclut parmi ses critères la liberté de sonder ! Rappelons, naïvement, que les démocraties ont existé bien avant que les sondages ne fassent leur apparition, et que sans sondages, cela ne les empêchait pas de fonctionner correctement. En France, la première élection où ils deviennent importants est l'élection présidentielle de 1965.
Plutôt que de faire des sondages un outil indispensable des démocraties, suggérant que les critiques sont des antidémocrates, on peut se demander si les démocraties ne gagneraient pas à se dispenser des sondages. En les qualifiant autrefois, dans les colonnes du Monde, de « pollution de la démocratie », Maurice Druon n'était-il qu'un vieillard cacochyme ? Quoi qu'il en soit, plutôt que de tisser les louanges du commerce de l'opinion, de pointer un risque illusoire, il vaudrait mieux se préoccuper de la surabondance des enquêtes sondagières (environ 1000 enquêtes d'opinion publiés en moyenne par an en France), de l'opacité persistante qui entoure les estimations, de l'importance des enquêtes dans la construction de rapports de force politiques sans rapport avec la réalité (que l'on songe à la campagne municipale lyonnaise), de leur rôle dans la sélection des candidats, dans le financement des campagnes ou encore dans le calcul de la représentativité médiatique des partis politiques.
Enfin, puisque personne n'ose s'en émouvoir, sinon en privé, il serait peut-être temps de s'inquiéter du mélange des genres quand des universitaires mettent leur titre au service d'entreprises commerciales qui prétendent opérer au nom de la science et de la liberté.
PS. Le Monde a publié une version papier amendant la tribune publiée en ligne. On sourit au nouveau titre : « En rendant visible l'état de l'opinion, les sondages fonctionnent comme un discret contre pouvoir » (Le Monde, 31 mars 2026). Combien de dirigeants font des guerres que leur « opinion publique » désapprouvent ? Cette révision, en quelque sorte soft, probablement voulue par les responsables des tribunes, atténue moins qu'elle camoufle la thèse des sondages comme substance de la démocratie. Une intervention de la rédaction du journal sans doute.
[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/28/l-arret-de-la-mesure-de-la-popularite-de-trump-par-l-institut-gallup-invite-a-considerer-la-liberte-de-sonder-comme-un-indicateur-de-la-liberte-d-un-regime_6675041_3232.html
[2] https://www.lecanardenchaine.fr/politique/53329-les-instituts-de-sondage-aux-fraises ; https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/03/26/municipales-2026-comment-expliquer-l-ecart-entre-certains-sondages-et-les-resultats_6674398_4355770.html