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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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12.02.2026 à 16:13

Fabriquer de l’oxygène avec le sol lunaire : le futur de l’exploration spatiale  ?

Jack Robinot, Doctorant en sciences de l'ingénieur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Alexis Paillet, Chargé de projet vaisseaux spatiaux, Centre national d’études spatiales (CNES)

Stéphane Abanades, Directeur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Sylvain Rodat, Chimiste, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Alors que les projets de retour sur la Lune se multiplient, et cette fois-ci pour s’y implanter durablement, comment respirer sur un astre sans atmosphère ?
Texte intégral (3232 mots)
Pour survivre à long terme sur la Lune, la roche qui s’étend à perte de vue à sa surface pourrait bien nous fournir de quoi y respirer. Eugene A. Cernan/NASA

Alors que les projets de retour sur la Lune se multiplient, et cette fois-ci pour s’y implanter durablement, comment respirer sur un astre sans atmosphère ? La réponse se trouve peut-être dans la poussière qui recouvre notre satellite.


Une nouvelle course à la Lune se dessine entre les États-Unis et la Chine. Contrairement à il y a cinquante ans, il n’est plus seulement question d’alunir et de repartir, mais bien d’établir une base qui autorise une présence durable et des séjours prolongés à la surface de notre satellite naturel. L’objectif est désormais de se servir de la Lune comme d’un bac à sable pour tester les technologies qui nous permettront de voyager plus loin, notamment vers Mars.

L’une de ces technologies clés est l’in-situ resource utilization (ISRU), c’est-à-dire l’exploitation des ressources disponibles sur place afin de produire les consommables nécessaires aux activités humaines : oxygène, eau, carburants pour les fusées ou matériaux de construction. En produisant directement sur la Lune ce qui est indispensable à la vie et aux opérations, il sera possible de réduire significativement la masse de cargaison à expédier depuis la Terre, réduisant ainsi les coûts logistiques et financiers de l’exploration spatiale. Plutôt que d’importer ces ressources depuis la Terre, il s’agit d’apprendre à vivre sur la Lune.

Décomposer la poussière lunaire pour en extraire de l’oxygène

À l’aube de ce retour durable de l’être humain sur la Lune, l’ISRU s’impose donc comme un pivot stratégique. L’un des défis majeurs est de produire de l’oxygène à partir du régolithe, la couche de sol qui recouvre la Lune, principalement formée de petits fragments de roches et de poussières. La composition du régolithe est complexe. Celui-ci est essentiellement constitué de plusieurs minéraux (plagioclase, pyroxène, olivine) eux-mêmes constitués d’un mélange d’oxydes métalliques, des composés chimiques qui associent de l’oxygène à un autre élément comme du silicium, du fer ou du calcium.

Environ 40 à 45 % de la masse du régolithe est donc composée d’oxygène, ce qui en fait l’élément le plus abondant à la surface de la Lune. L’oxygène est omniprésent, mais il n’existe pas sous forme gazeuse comme dans l’atmosphère terrestre. Pour libérer l’oxygène, il faut briser les liaisons chimiques qui l’attachent aux autres éléments dans les oxydes du sol lunaire.

Une des méthodes envisagées est la pyrolyse, un type de réaction chimique qui permet de décomposer des matériaux grâce à de hautes températures, afin de produire des composés volatils. Appliquée au régolithe, il est possible de le chauffer jusqu’à ce que les oxydes métalliques se vaporisent et se décomposent en oxygène et en métaux.

Sur la Lune, l’énergie thermique serait fournie grâce à la concentration solaire, un procédé qui consiste à utiliser des miroirs ou des lentilles pour focaliser la lumière du Soleil vers une petite zone. Les rayons se rassemblent alors en un faisceau et convergent en un point focal où l’énergie est fortement concentrée, permettant d’atteindre des températures de plusieurs milliers de degrés. Cette méthode prévoit également d’exploiter le vide lunaire, un environnement qui favorise les réactions libérant du gaz. Cela permettra de diminuer la quantité d’énergie nécessaire à la réaction.

Le four solaire, une méthode efficace et peu coûteuse

La Lune a un environnement particulièrement favorable à la pyrolyse solaire. Dépourvue d’atmosphère, la pression à sa surface est extrêmement faible, de l’ordre de 10⁻15 bar. L’absence d’atmosphère offre un second avantage : le rayonnement solaire ne peut pas être absorbé par celle-ci ni bloqué par des nuages. Cela permet d’obtenir des flux solaires concentrés plus élevés que sur Terre. De plus, certaines zones géographiques à son pôle Sud sont exposées à la lumière du Soleil jusqu’à 90 % du temps. Ainsi, en combinant le vide lunaire avec des systèmes de concentration solaire, on peut concevoir un procédé relativement simple, robuste et potentiellement efficace pour extraire de l’oxygène du régolithe.

De nombreux miroirs constituant la parabole, face à un bâtiment. On peut voir le reflet du paysage inversé à l’intérieur
Le grand four solaire d’Odeillo, l’un des équipements du laboratoire. Cette grande parabole permet de concentrer une grande quantité d’énergie solaire en un même point. H. Zell/Wikimedia, CC BY-SA

Au sein du laboratoire Procédés, matériaux, énergie solaire (Promes-CNRS), spécialisé dans les technologies de concentration solaire, nous travaillons à la validation du concept de base de la pyrolyse qui pourra à l’avenir être déployé sur la Lune. Implanté sur le site du grand four solaire d’Odeillo (Pyrénées-Orientales) en Occitanie, le laboratoire dispose d’infrastructures expérimentales uniques au monde vouées à l’étude des procédés hautes températures. Parmi ces équipements figurent notamment des paraboles de deux mètres de diamètre permettant de concentrer 10 000 fois les rayons solaires sur une tache d’environ 2 cm de diamètre et d’atteindre des températures de plus de 3 000 °C.

Photo du dispositif expérimental
L’expérience de pyrolyse avec une parabole de deux mètres. On peut voir les rayons de lumière formant un cône et, au centre de l’image, le point focal où ils convergent et chauffent. Jack Robinot/CNRS, Fourni par l'auteur

Cette énergie alimente le réacteur de pyrolyse, une enceinte sous vide conçue pour exposer des échantillons de matériaux qui simulent le régolithe lunaire au flux solaire concentré. Les pastilles de simulant sont placées sur un support en cuivre refroidi, tandis qu’une parabole focalise la lumière du Soleil à l’intérieur du réacteur pour assurer leur chauffage. Une pompe à vide maintient une pression d’environ 10 millibars. Une cellule électrochimique permet de déterminer en continu la concentration d’oxygène dans le réacteur.

L’échantillon est ensuite progressivement chauffé et commence à fondre aux alentours de 1 200 °C. Le régolithe atteint par la suite des températures d’environ 2 000 °C. Dans ces conditions, les oxydes présents dans l’échantillon commencent à se vaporiser et se dissocient pour libérer de l’oxygène.

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Photo du réacteur de pyrolyse en cours de fonctionnement : les parois du hublot en verre se sont opacifiées en raison de la condensation des espèces chimiques vaporisées. La parabole est visible au-dessus du réacteur. Jack Robinot/CNRS, Fourni par l'auteur

D’autres produits en plus de l’oxygène

Lors des premiers essais, 35 mg d’oxygène ont été extraits à partir d’une pastille de 3,38 g, soit environ 1 % de la masse totale. Cela correspond à 2,5 % de l’oxygène contenu dans le simulant de régolithe. Une fois l’expérience achevée, une bille de verre est obtenue à la place de la pastille de régolithe. La fraction de régolithe qui s’est vaporisée lors de l’expérience se condense sur les parois froides du réacteur sous la forme de composés minéraux. Ces espèces sont collectées afin de les caractériser ensuite et de déterminer leur composition chimique.

Après pyrolyse, la bille de verre formée présente une composition chimique différente de celle du simulant de régolithe initial. Les oxydes volatils, qui se sont échappés lors du processus, y sont moins concentrés, à l’inverse des oxydes non volatils. Les espèces les plus volatiles ont été retrouvées dans les dépôts collectés sur les parois du réacteur, où elles se sont condensées lors de la pyrolyse.

Cette observation suggère qu’il serait aussi possible d’utiliser la pyrolyse comme une méthode pour séparer les oxydes dans le régolithe selon le principe de la distillation. Ces coproduits pourraient être exploités pour la fabrication de structures, d’outils ou de matériaux de construction directement sur la Lune, renforçant ainsi l’autonomie des futures missions lunaires.

Passer de la preuve de concept aux conditions réelles

Ces premiers essais ont permis de déterminer un rendement, mais celui-ci reste faible. Les prochaines étapes de développement viseront à réduire la pression à l’intérieur du réacteur, afin de se rapprocher des conditions lunaires. Une pression réduite devrait permettre de diminuer les températures mises en jeu lors de la pyrolyse, afin de vaporiser intégralement l’échantillon et d’augmenter le rendement.

Par la suite, il sera également pertinent de tester différents types de régolithes, ainsi que les minéraux et oxydes individuels qui les composent, afin de mieux comprendre la chimie des réactions. Le réacteur de pyrolyse se devra de fonctionner en continu afin d’exploiter au mieux le jour lunaire. Le procédé peut encore être optimisé. Un contrôle plus précis de la température permettrait de mieux maîtriser les réactions et d’améliorer leur rendement. Une collecte plus efficace des gaz produits viserait à limiter les pertes d’oxygène. Nous espérons également réduire les pertes thermiques en utilisant un creuset et en l’isolant. Enfin, une meilleure condensation des sous-produits permettrait d’identifier et de valoriser les matériaux formés lors de la pyrolyse en plus de l’oxygène.

L’ensemble du système (réacteur, miroirs et dispositifs de concentration solaire) devra en outre être robuste et fiable, capable de résister aux conditions extrêmes de l’environnement lunaire : poussière abrasive, radiations, fortes variations thermiques… Enfin, l’oxygène généré devra être stocké, purifié pour le séparer d’autres éléments qui peuvent être présents dans le gaz et utilisé. Il faut aussi penser à la logistique d’alimentation du réacteur en régolithe, qu’il s’agisse de son extraction, de son transport ou de son utilisation après traitement.

Trois photos au cours de l’expérience. La pastille de régolithe réagit peu à peu pour fondre en verre. Une flamme bleue apparaît sur la troisième photo
Photos de la pastille de simulant de régolithe pendant la pyrolyse. Après quinze minutes, la pastille commence à fondre en son centre à l’emplacement du point focal. Après trente minutes, un panache bleu de gaz est émis de sa surface, indiquant la vaporisation des oxydes du régolithe. Jack Robinot/CNRS, Fourni par l'auteur

La pyrolyse solaire sous vide est une méthode particulièrement bien adaptée aux conditions lunaires. Elle tire parti du vide naturel de la Lune, demande peu de ressources importées et utilise l’énergie solaire, abondante sur un satellite sans atmosphère. Les tests à Odeillo ont déjà prouvé la faisabilité du concept, mais les rendements doivent encore être améliorés et les défis techniques restent considérables. En produisant localement de l’oxygène et des matériaux, le procédé soutiendrait les futures bases lunaires et réduirait leur dépendance vis-à-vis de la Terre.

The Conversation

Jack Robinot a reçu des financements du CNES et de la région Occitanie.

Sylvain Rodat a reçu des financements de la région Occitanie et un support matériel de l'ESA (Agence spatial européenne) qui a fourni le simulant de régolithe.

Alexis Paillet et Stéphane Abanades ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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12.02.2026 à 16:12

Barbie, figure d’émancipation féminine ?

Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Barbie a évolué avec son époque, intégrant diversité et inclusion. Mais ces transformations relèvent-elles d’une réelle émancipation ou d’une stratégie de marque ?
Texte intégral (1781 mots)
Une partie de la collection Barbie Fashionistas, qui se veut plus inclusive. Mattel

Longtemps critiquée pour enfermer les fillettes dans des carcans stéréotypés, Barbie s’affirme désormais comme un symbole de l’émancipation féminine. Effectivement, Mattel a entièrement révisé sa stratégie : diversité des origines, des hobbies et professions, représentation des handicaps… Mais Barbie est-elle pour autant devenue un levier d’émancipation ou présente-t-elle un féminisme compatible avec les ambitions commerciales ?


Créée en 1959, Barbie apparaît comme une innovation majeure dans l’univers du jouet. À une époque où les poupées proposées aux fillettes sont essentiellement des bébés à pouponner, Barbie incarne une femme adulte, indépendante, dotée d’une maison, d’une voiture et susceptible d’épouser une pluralité de métiers. Elle ouvre ainsi un espace de projection inédit, permettant aux enfants d’imaginer des trajectoires féminines affranchies du seul horizon domestique. Cette promesse d’autonomie s’accompagne toutefois de critiques. La silhouette de Barbie, aux proportions irréalistes, devient un symbole de la pression exercée sur les corps féminins. Comme l’indique Bazzano dans son ouvrage intitulé la Femme parfaite : histoire de Barbie :

« Si Barbie, au lieu de ses quelque trente centimètres, mesurait un mètre soixante-quinze, ses mensurations poitrine-taille-hanches seraient : 95-53-83. »

Selon l’auteure, il s’agit de proportions peu crédibles avec un buste trop court, une poitrine trop forte, sur une taille trop fine, avec des hanches trop étroites, sur des jambes trop longues se terminant par des pieds trop cambrés. De nombreuses recherches montrent que l’exposition répétée à cet idéal corporel contribue à l’intériorisation de normes de beauté susceptibles d’affecter l’image corporelle dès le plus jeune âge.

L’univers esthétique de la poupée, centré sur la mode, la consommation et une féminité très codifiée, renforce cette critique. Barbie représente une femme indépendante, certes, mais tenue de rester belle, mince et désirable.

Représenter pour rendre possible

Afin de répondre aux transformations sociétales et de mieux coller à la diversité du réel, Mattel a engagé une évolution progressive de la poupée. Comme le signifie Rogers dans son ouvrage intitulé Barbie Culture, bien que Barbie ait des amies racisées depuis les années 1960 et qu’elle ait elle-même été commercialisée en version afro-américaine, asiatique et hispanique, elle demeurait dans l’esprit collectif blonde, blanche et élancée.

L’introduction de la gamme Barbie Fashionistas en 2009 constitue une étape décisive. Mattel élargit la gamme des carnations, de types de cheveux et coiffures, tout en mettant l’accent sur une diversité des styles, hobbies et professions. Il faut attendre 2016 pour que la marque franchisse une étape supplémentaire en introduisant des morphologies alternatives en termes de taille et corpulence engageant ainsi une remise en question plus directe de l’idéal corporel historiquement associé à la poupée.

Barbie incarne également une diversité de carrières, avec un message clair : « You can be anything » (« Tu peux être qui tu veux »). Sur le plan symbolique, cette logique se fonde sur un principe qui postule que tout ce qui est visible devient susceptible d’être pensé. Les jouets jouent un rôle actif dans la socialisation genrée et la formation des aspirations. Évidemment, une poupée astronaute, paléontologue, médecin ou rock-star n’évoque pas les mêmes rêves qu’une poupée confinée au milieu domestique. Ici, l’émancipation se manifeste par le jeu, la redondance et la normalisation de figures féminines qui ont été longtemps mises en marge. Ainsi, Barbie permet aux enfants d’explorer une variété de scénarios professionnels. Pourtant, cette influence sur le réel reste complexe.

L’étude menée par Sherman et Zurbriggen a montré que les fillettes qui jouaient à Barbie, même dans sa version docteur avec blouse blanche, otoscope et stéthoscope, indiquaient qu’elles avaient moins d’options de carrière futures que les garçons. En revanche, celles qui jouaient avec Monsieur Patate signalaient une différence moins importante entre leurs propres carrières futures possibles et celles des garçons, suggérant que la sexualisation de la poupée pèse plus lourd que son uniforme.

Présentée comme célibataire, malgré l’omniprésence de Ken, son éternel prétendant relégué au second plan, Barbie met en scène une indépendance qui passe aussi par ce qu’elle possède. Les objets qui l’entourent participent à la construction d’une image de femme libre et ambitieuse. L’empowerment se transforme alors en promesse individualisée, esthétisée et compatible avec les logiques de consommation de masse, plutôt qu’en un processus collectif de transformation sociale. Par ailleurs, malgré les efforts de diversification, certaines normes persistent. Même lorsqu’elle est scientifique ou pilote d’avion, Barbie reste conforme aux standards de désirabilité dominants. Son évolution demeure ainsi régie par les normes du marché. Il s’agit in fine de provoquer l’acte d’achat.

La représentation du handicap : entre reconnaissance et simplification

Parmi les avancées les plus notables figure la récente représentation du handicap dans l’univers de Barbie. Mattel a en effet déployé des poupées en fauteuil roulant, dotées de prothèses de jambe, touchées par le vitiligo, l’alopécie, la cécité ou bien encore la trisomie 21. Élaborées en partenariat avec des personnes concernées ou spécialistes (professionnels de santé, associations…), ces poupées ont le plus souvent été saluées pour leur aptitude à représenter des vérités longtemps négligées dans le monde du jouet. Elles permettent aux enfants concernés de se reconnaître et aux autres d’intégrer la différence comme une composante ordinaire du monde social. Le jeu devient alors un espace de familiarisation et de déstigmatisation.

La commercialisation, en 2025, d’une Barbie atteinte de diabète de type 1, équipée d’un capteur de glucose et d’une pompe à insuline, marque une étape importante dans la politique inclusive de la marque. Ce lancement ouvre un nouveau chapitre en déplaçant la question de la représentation vers le terrain des handicaps dits « invisibles », longtemps absents de l’univers du jouet. Dans cette mouvance, une Barbie autiste est commercialisée depuis janvier 2026. Ici aussi, la représentation s’opère principalement par l’utilisation d’accessoires. La Barbie est en effet équipée d’un casque antibruit, d’un hand-spinner et d’une tablette de communication. Ces évolutions posent alors la question de la capacité du jouet à offrir un véritable espace d’identification, sans réduire le handicap à une série de signes ou d’objets immédiatement reconnaissables.

Barbie, miroir de nos contradictions

À mesure que l’inclusion devient un argument central du discours de marque, une tension se dessine entre reconnaissance symbolique et logique commerciale, au risque de relever d’une forme d’habillage éthique. Dans cette perspective, l’inclusion est envisagée comme une stratégie de marque, consolidant la crédibilité de Barbie sans remettre en question les hiérarchies esthétiques et commerciales qui structurent son succès.

Barbie cristallise certaines des contradictions contemporaines : la reconnaissance d’une diversité plus visible s’accompagne d’une vigilance face à une stratégie marketing bien maîtrisée. Cette ambivalence a été mise en évidence par le film Barbie (2023) qui oscille entre satire populaire et analyse métaféministe. Le film met en effet en exergue les paradoxes d’un féminisme soutenu par une icône commerciale.

En définitive, Barbie ne génère pas l’empowerment, elle le soutient, le reformule et parfois le simplifie. Elle exprime, dans le langage accessible du jouet, des problématiques complexes. La trajectoire de Barbie illustre que l’émancipation dépend des conditions socio-économiques et culturelles qui peuvent transformer ces représentations en expériences concrètes.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.02.2026 à 16:12

Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ? Enquête en Seine-Saint-Denis

Violette Arnoulet, Urbaniste et maître de conférences en sociologie à l'université Paris Dauphine - PSL, Université Paris Dauphine – PSL

Claudette Lafaye, Maitresse de conférence en sociologie, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Si les conseils municipaux accueillent plus de femmes et de personnes racisées, celles-ci se heurtent toujours à un « plafond de verre ».
Texte intégral (2351 mots)

Dans certains départements français, dont la Seine-Saint-Denis, les mandats municipaux se sont largement ouverts aux femmes et aux personnes appartenant à une minorité visible. Mais cette évolution masque une reconfiguration du « plafond de verre », entre discriminations, exclusion des classes populaires et limitation à des postes stéréotypés.


À quelques semaines des élections municipales de mars 2026 se repose la question de la faible représentativité du personnel politique français. Dans les conseils municipaux comme à l’Assemblée nationale, la professionnalisation des élu·e·s s’accompagne de la quasi-disparition des classes populaires et du maintien d’assemblées majoritairement blanches et le plus souvent présidées par des hommes. En 2025, 21 % seulement des maires étaient des femmes et 9 % déclaraient une profession d’employé ou d’ouvrier.

Qu’en est-il en Seine-Saint-Denis, département marqué par l’histoire de la « banlieue rouge », la présence des classes populaires et d’une immigration ancienne ? Les listes candidates et les conseils municipaux sont-ils, dans ce département comme ailleurs, de plus en plus éloignés de la population qu’ils représentent ?

Pour nourrir ces réflexions, nous partageons les premiers résultats d’une enquête sur les 40 communes de ce département, menée par une équipe des universités Paris Nanterre, Paris 8 et Paris Dauphine. Cette recherche documente les évolutions des candidats et candidates aux élections municipales et celles des membres des conseils municipaux de 2001 à 2020, au prisme de la classe sociale, du genre et de l’assignation raciale. Elle analyse notamment la place en politique des personnes renvoyées à un statut social inférieur, sur la base de leur origine supposée, de leur apparence ou de leur nom. On désigne ici ces personnes comme « racisées » ou « minorités visibles ».

Une percée des femmes et des minorités racisées dans les conseils municipaux

Depuis les élections municipales de 2001, l’évolution du personnel politique en Seine-Saint-Denis suit les tendances nationales. Si l’implantation du Parti communiste français (PCF) a longtemps favorisé l’élection de conseillers municipaux et de maires ouvriers, la présence des classes populaires dans les assemblées municipales est désormais résiduelle : seuls 11 % des personnes élues en 2020 sont employées ou ouvrières, alors que ces catégories représentent 53 % de la population active du département. Comme dans le reste des communes urbaines, les conseils municipaux de Seine-Saint-Denis sont plus accessibles aux cadres (42 % des personnes élues en 2020, pour 21 % de la population active du département). Ces dynamiques sont encore plus vraies pour le mandat de maire : 25 maires sur 40 sont des cadres en 2020.

Du côté du genre, les lois sur la parité en politique ont renforcé la présence des femmes. En 2020, elles représentaient 48 % des personnes élues du département. Leur part reste néanmoins inférieure à 50 %, signe que les têtes de liste sont, ici comme ailleurs, plus souvent des hommes. Cette féminisation s’accompagne, par ailleurs, d’une forte sélection sociale des femmes élues qui, comme les hommes, sont très souvent des cadres (40 % des élues).

Dans ce contexte, c’est une évolution moins commentée qui a retenu notre attention. Depuis 2001, la présence de personnes appartenant aux minorités visibles se renforce dans les conseils municipaux du département. Les élections de 2008 qui suivent les révoltes urbaines de 2005 marquent un tournant : la part des personnes racisées double sur les listes candidates et augmente fortement dans les conseils municipaux. Elle triple même au sein des bureaux municipaux (composés d’un·e maire et de ses adjoint·es) qui concentrent la réalité du pouvoir communal.

En 2020, les personnes racisées représentent désormais plus du tiers (36,2 %) des membres des conseils municipaux, améliorant ainsi la représentation politique de la population du département.

Comme pour les femmes, cette ouverture bénéficie surtout aux classes moyennes et supérieures : 5 des 7 maires racisés élus en 2020 sont des cadres ou des chefs d’entreprise, et aucun n’est ouvrier ou employé. Néanmoins, beaucoup d’élu·es racisé·es sont des enfants ou des petits enfants d’immigré·es de milieu populaire qui ont connu une ascension sociale. Au sein des conseils municipaux, cette trajectoire les distingue des autres élu·e·s, de même que leur jeunesse (19 % ont moins de 30 ans en 2020).

Figure : La part des personnes racisées parmi les candidat·es aux élections municipales, les élu·es des conseils municipaux et des bureaux municipaux est en progression constante depuis les élections de 2008

Un graphique représentant la part de personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux et dans les bureaux municipaux
Évolution de la part des personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux (CM) et dans les bureaux municipaux (BM) de Seine-Saint-Denis, entre 2001 et 2020. On voit que ces trois variables augmentent fortement en 2008, puis progressent régulièrement, malgré un léger ralentissement de la croissance de la part des personnes racisées dans les conseils municipaux en 2020. Fourni par l'auteur

Dans les communes de Seine-Saint-Denis, représentation des classes populaires et diversité de genre ou ethnoraciale ne vont ainsi pas de pair. Au contraire, l’entrée de femmes et de personnes racisées dans les conseils municipaux s’accommode du renforcement de la sélection sociale, aboutissant à l’invisibilisation des classes populaires. Peut-on pour autant conclure de cette avancée relative que le racisme et le sexisme auraient disparu en politique ?

Le « plafond de verre » n’a pas disparu, il s’est reconfiguré

Premier constat, les femmes et les personnes racisées continuent à faire face à des obstacles dans l’accès aux responsabilités. C’est pour le mandat de maire que le « plafond de verre » résiste le mieux, en particulier pour les femmes. Dans les 40 communes du département, seules 5 femmes sont élues maires en 2020, sans amélioration vis-à-vis des scrutins précédents.

Pour les personnes racisées, ce plafond de verre, longtemps impénétrable, commence à se fissurer. En 2014, Stains est la première ville de Seine-Saint-Denis à élire un descendant de l’immigration algérienne en la personne d’Azzedine Taïbi. En 2020, c’est le cas de six autres communes, ce qui porte à sept le nombre de maires racisés. Deux femmes racisées accèdent également à cette fonction en cours de mandat en 2016 et 2022, à la faveur de la démission du maire en place. La première n’est pas reconduite aux élections suivantes et la seconde a depuis rétrocédé sa place à son prédécesseur.

Au-delà des limitations imposées à leurs ambitions, les personnes racisées comme les femmes font face à des inégalités dans la répartition des rôles au sein des conseils municipaux, qui tendent à reconduire des stéréotypes genrés ou racialisés. Ainsi, les femmes sont souvent en charge des affaires sociales, de l’enfance ou des familles, et les personnes racisées se voient confier la lutte contre les discriminations ou la jeunesse, surtout en début de carrière.

Cette situation est in fine particulièrement défavorable pour les femmes racisées, largement évincées des délégations clés – finances de la commune, urbanisme et aménagement – généralement confiées aux premiers adjoints ou adjointes du maire. Dans ce contexte, elles sont nombreuses à exprimer en entretien le sentiment d’être considérées comme des « décorations » ou des « cautions féminines ».

Un engagement politique marqué par l’expérience des inégalités

Second constat, les limitations imposées aux ambitions des femmes et des personnes racisées ne sont que l’un des aspects des discriminations rencontrées par ces dernières en politique. Si l’importance du sexisme est désormais connue, le racisme exerce aussi une influence sur les parcours en politique. Il peut nourrir un désir de s’engager comme freiner l’accès à la candidature et favoriser l’usure au cours du mandat.

Les personnes racisées témoignent d’abord souvent du rôle joué par l’expérience des discriminations dans leur politisation et leur désir d’engagement. Certaines ont fait de l’amélioration de la représentation des habitants et habitantes des quartiers populaires un enjeu de campagne, en s’engageant sur des listes citoyennes, portées par des militantes et militants associatifs. On a pu voir ce type de liste dans des villes comme Aubervilliers ou le Blanc-Mesnil, aux élections de 2008, 2014 et 2020.

D’autres, plus nombreuses, ont été renvoyées à leurs origines supposées ou à leur appartenance à une minorité visible au cours de leur mandat, parfois de façon positive. À Gagny, par exemple, l’élection du maire Rolin Cranoly en 2019 a été saluée par la presse antillaise, conduisant cet édile à prendre conscience du caractère symbolique de son parcours. Le plus souvent cependant, ces assignations relèvent du racisme ordinaire, comme en témoigne en entretien une adjointe d’une commune de gauche :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en disant : “C’est pas possible.” On écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; on vient vous demander si vous faites le ramadan. »

Enfin, certains sont la cible d’attaques virulentes, comme Azzedine Taïbi, maire de Stains depuis 2014 : des militants d’extrême droite ont cherché à s’introduire dans la mairie après la dénonciation publique par l’édile d’injures racistes et de menaces de mort proférées à son encontre.

À l’approche des élections municipales de mars 2026, des initiatives s’emparent de ces questions. Les militants et militantes de l’Assemblée des quartiers ont obtenu l’ouverture de certaines listes de gauche à des candidatures issues des quartiers populaires. Le collectif Démocratiser la politique défend quant à lui l’institution d’une parité sociale en politique pour remédier à l’exclusion des classes populaires.

Ces enjeux sont particulièrement vifs en Seine-Saint-Denis, où de nombreuses villes verront s’affronter des listes menées par des femmes et des personnes racisées. Alors que pour les classes populaires, le défi est plus que jamais celui de l’accès à la représentation politique locale, les femmes et les personnes racisées sont désormais face à la tâche difficile de politiser l’expérience du plafond de verre et des discriminations, pour transformer le jeu politique local.


Cet article s’appuie sur une recherche conduite par Marie-Hélène Bacqué, Jeanne Demoulin, Claudette Lafaye, Hélène Haztfeld, Violette Arnoulet et Yasmina Dris. Elle a donné lieu à l’écriture d’un livre : Élus des banlieues populaires, « La vie des idées », Presses universitaires de France, 2026.

The Conversation

J'ai travaillé 6 ans pour l'établissement public territorial Plaine Commune de 2014 à 2019 en tant qu'urbaniste. J'étais chargée de mission au sein de la direction de la rénovation urbaine sur les projets de Stains. J'ai ensuite consacré ma thèse (soutenue en 2023) à la commune de Stains.

Claudette Lafaye ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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