14.05.2026 à 12:21
Gaëlle Balineau, Économiste du développement, Agence Française de Développement (AFD)
Depuis 2020, le Kenya, qui vient de co-présider avec la France, à Nairobi, le sommet « Africa Forward » des 11 et 12 mai, a subi sans sombrer la pandémie de Covid-19, mais aussi des sécheresses, une flambée des prix des matières premières et les effets de l’instabilité régionale. Cette résistance affichée cache une fragilité structurelle : l’investissement est faible, la dépendance énergétique est élevée, et les tensions sociales et politiques persistent. Alors que la guerre en Iran a un impact direct sur l’économie du pays, le shilling et les réserves de change tiendront-ils cette fois ?
Depuis 2020, le Kenya a subi les mêmes chocs externes que le reste du monde – Covid-19, hausse du prix des matières premières, durcissement des conditions de financement, reconfiguration de l’ordre géopolitique et économique mondial. Mais dans le cas kényan, il faut y ajouter les sécheresses récurrentes en Afrique de l’Est, les invasions de criquets et la proximité de conflits armés – voire guerres civiles – en Éthiopie, au Soudan et dans la région des Grands Lacs (RDC, Rwanda).
S’il est important de souligner que le Kenya parvient globalement à résister à ces chocs externes, le répit pourrait n’être que de courte durée. À court terme, la guerre en Iran pourrait de nouveau déstabiliser le pays. À moyen et à long terme, d’importantes réformes sont nécessaires pour réduire les vulnérabilités du pays en augmentant l’investissement, la productivité et l’inclusivité d’une économie en partie capturée par les élites dirigeantes.
Durant la pandémie de Covid-19, les autorités kényanes ont mis en place différentes mesures, incluant confinements, couvre-feu, port du masque, restrictions de déplacement et vaccination. Les chiffres du ministère de la santé font état de 5 638 morts, dans un pays de quelque 55 millions d’habitants. Même si des études montrent que ces chiffres pourraient être sous-estimés, la surmortalité aurait été limitée à la vague Delta (variante du SARS-CoV-2) et aux plus de 65 ans. Le Kenya a évité une crise sanitaire d’ampleur.
En revanche, la pandémie, mais aussi les sécheresses et la hausse du prix des matières premières due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont provoqué une dégradation de la situation économique du pays et de celle de ses habitants, en particulier des plus vulnérables : si la récession a été contenue à 0,3 % en 2020, le taux de pauvreté (fixé au seuil de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat) est passé de 56,8 % à 65,6 % entre 2019 et 2020.
À la veille des élections présidentielles et générales d’août 2022, l’inflation était en passe d’atteindre son pic à 9-10 %, les subventions au prix du pétrole et d’autres soutiens « Covid-19 » s’estompaient, et des manifestations virulentes contre la hausse du coût de la vie avaient lieu. Dans ce contexte, les élections ont été qualifiées de « triomphe pour la démocratie kényane » dans la mesure où elles se sont déroulées sans heurts majeurs comparé à un historique de violences – souvent qualifiées à tort d’« ethniques ».
Pour autant, la structure économique du Kenya reste fragile. L’image de la start-up nation, sixième économie d’Afrique à la croissance de 5 %, attirant les investisseurs du monde entier dans le secteur des technologies de l’information et de la communication, coexiste avec une autre réalité : l’économie kényane, basée sur l’agriculture et les services, pâtit de la faiblesse des investissements (cf.graphique 1), est peu productive, et exporte principalement des matières premières agricoles peu transformées (thé, café, fleurs coupées).
Les recettes du tourisme (2,9 % du PIB en 2024), et les devises apportées par les migrants (3,4 % du PIB) ne sont pas suffisantes pour équilibrer le compte courant, structurellement déficitaire du fait de la dépendance aux importations d’énergie, de biens d’équipement et alimentaires lors des sécheresses.
Ainsi, au plus fort de la crise énergétique post-invasion de l’Ukraine, le déficit du compte courant a atteint 5 % du PIB en 2022, dont 4,5 points liés aux importations d’énergie. L’accès à des devises est donc nécessaire vu le besoin de financement externe du Kenya, qui atteint 5,8 % du PIB en 2022 (cf. graphique 2).
Or, le pays attire moins d’investissements provenant de l’étranger que le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie, et les pays de sa classe de revenu en moyenne (cf. graphique 3).
En 2022, le recours aux marchés internationaux était par ailleurs exclu, les spreads kenyans ayant atteint 14 % en juillet 2022, reflet du resserrement monétaire dans les pays riches, mais aussi de l’incertitude liée à la période préélectorale. S&P, Fitch et Moody’s avaient ainsi toutes dégradé la note souveraine du Kenya en six mois, entre décembre 2022 et mai 2023. Dès lors, le Kenya a dû puiser dans ses réserves de change pour couvrir ses besoins de financements externes.
En mai 2023, les réserves sont au plus bas depuis 2019 (cf. graphique 4), et la perspective d’un défaut sur le remboursement de l’Eurobond de 2 milliards de dollars, arrivant à échéance en juin 2024, emballe les marchés qui ont en tête le défaut du Ghana en 2022. Sinon auto-réalisatrices, ces anticipations auront eu de lourdes répercussions sur les fuites de capitaux, les conditions de financement, l’épuisement des réserves de change et la dépréciation du shilling : après des années de parité maintenue autour de 100 KES/1 USD, le shilling a atteint un point bas historique à 162 en janvier 2024 (soit une dépréciation réelle de 16,9 % sur l’année 2023).
Après des mois de diplomatie et de communication active du gouvernement, et avec un très fort soutien des bailleurs, le FMI a approuvé en urgence un prêt exceptionnel de 941 millions de dollars en janvier 2024. Cet apport se combinant à l’émission de 1,5 milliard d’Eurobond en février 2024 à la faveur du desserrement monétaire international, le Kenya remboursera son Eurobond.
En 2024-2025, le Kenya se relève de ces multiples chocs externes dans une situation très contrastée. Les indicateurs macroéconomiques affichent de bonnes performances, mais la situation socio-politique est tendue.
Contrairement à ses pairs régionaux, le Kenya est loin d’avoir retrouvé son niveau de pauvreté pré-pandémie : celui situé sous le seuil de 3 dollars/jour a même augmenté de 37,7 % à 43,8 %. Des manifestations d’ampleur, réprimées par la force, ont eu lieu en 2024 lorsque le gouvernement propose un projet de loi de finances destiné à redresser les comptes publics, qui reposait sur des taxes sur les produits du quotidien et le numérique, notamment. Le gouvernement abandonnera une partie des mesures mais, dans un contexte de capture du pouvoir économique par les élites dirigeantes, il ne se résout pas à mener certaines réformes structurelles nécessaires pour stimuler l’économie (plus fermée que ses pays pairs ou de référence (cf. graphique 1) ni à adopter une politique de réduction du déficit public qui ne reposerait pas sur une taxation affectant de façon disproportionnée les plus pauvres. Ces blocages ont mené à l’arrêt anticipé du programme du FMI dans le pays en 2025.
Si la guerre en Iran se prolongeait, l’impact serait important, via les mêmes canaux externes et internes que ceux qui ont fait tanguer le Kenya en 2023-2024 : le pétrole représente environ 20 % des importations depuis 2021 (dont la moitié des Émirats arabes unis et un quart supplémentaire des autres États du Golfe). Ainsi, la balance commerciale devrait être fragilisée par la hausse de la facture énergétique, et encore davantage si la hausse du prix des billets d’avion faisait baisser le tourisme.
Le déficit du compte courant est ainsi prévu à 4,1 % par le FMI (contre 3,4 % avant la guerre). Si ces tendances devaient se poursuivre, le risque est fort d’assister à une dépréciation du shilling, à une fuite des capitaux et à un durcissement des conditions de financement international. Pour l’instant, les spreads ont légèrement augmenté au début de la guerre, mais ils sont revenus à leur niveau préguerre fin avril. Du côté des réserves, la crise au Moyen-Orient arrive à un moment où elles sont, tant en volume (environ 13 milliards de dollars) qu’en équivalent-mois d’importations (5,5) à un niveau historiquement haut.
Cependant, la baisse toute récente visible sur le graphique 4, en partie liée à un remboursement anticipé de titres de dette juste après une émission comme en 2024, pourrait aussi être le signe que le Kenya commence à puiser dans ses réserves pour payer ses importations et/ou pour soutenir le shilling.
Du côté interne enfin, le pétrole représente 12 % du panier de consommation des Kenyans, et l’alimentation, sujette à la hausse du prix des engrais, 36 %. La hausse des prix de l’énergie a déjà un impact visible sur l’inflation : à +5,6 % en avril 2026 par rapport à avril 2025, et +6,5 % rien que pour les prix des transports entre mars et avril 2026, c’est la plus forte hausse depuis le pic d’avril 2022. Or, avec un déficit public initialement prévu à 5,6 % du PIB en 2026 par le FMI, mais qui devrait maintenant atteindre 6,4 %, le gouvernement a très peu de marges de manœuvre pour soutenir une population déjà largement éprouvée… à un an d’une élection présidentielle qui pourrait bien s’accompagner une nouvelle fois d’une montée des tensions.
Gaëlle Balineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.05.2026 à 12:21
Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Moins visibles que leurs homologues chinoises, les sociétés militaires privées sud-coréennes, que l’on nomme également les K-SMP ou K-PMC en anglais, sont aujourd’hui en pleine expansion, notamment en Asie. Bien que le développement de sociétés militaires privées au service de Séoul ait commencé à partir du conflit en Irak de 2003, le pays entretient un rapport très différent à ces organisations, en comparaison de celui que l’on peut observer en Europe de l’Ouest ou encore en Amérique du Nord.
L’émergence des K-SMP s’explique d’abord par la création, en Corée du Sud, des premiers acteurs privés œuvrant dans le domaine de la sécurité. En effet, avant toute volonté d’externalisation des activités militaires, le pays a vu apparaître à partir des années 1950 une série de petites sociétés dédiées au soutien des forces armées. D’abord au service de l’armée américaine pour assurer des livraisons de produits frais aux troupes stationnées dans le pays, ces sociétés vont se tourner progressivement vers la protection d’installations militaires et offrir de véritables services de sécurité. Avec la Guerre du Vietnam (1955-1975) et le retour des troupes sud-coréennes qui ont participé au conflit, le secteur de la sécurité privée en Corée du Sud va se développer, passant de 800 personnes en 1971 à 150 000 en 2013, avec environ 4 500 entreprises enregistrées.
Le lien entre Séoul et Washington va profondément influencer l’armée sud-coréenne. Celle-ci assiste notamment à l’usage progressif de sous-traitants par les troupes américaines durant leurs différents engagements conjoints — notamment en Irak en 2004 quand la division sud-coréenne Zaytun est déployée au Kurdistan irakien — mais également sur le territoire coréen, où certaines SMP américaines ont obtenu des contrats auprès des forces américaines stationnées sur place.
Si l’on ajoute à cela les tensions toujours persistantes entre Séoul et Pyongyang et les nombreuses opérations de maintien de la paix à l’international auxquelles a participé la Corée du Sud, on comprend pourquoi l’armée sud-coréenne est aujourd’hui l’une des forces armées les plus puissantes du monde de par sa modernité et son expérience.
En complément de ces éléments historiques, deux facteurs favorisent le développement des K-SMP. Le premier est la démographie. La Corée du Sud est aujourd’hui confrontée à l’effondrement de son taux de natalité et à une décroissance démographique depuis 2020.
L’enjeu du maintien des capacités militaires du pays se pose d’autant plus que l’armée de Séoul est en partie dépendante de la conscription masculine. Pour y faire face, le pays a déjà recours à la sous-traitance, notamment dans les domaines de la logistique, de la sécurisation d’installations militaires, du cyber ou de l’entretien et de la maintenance de matériels.
Face à cette situation, le législateur sud-coréen a réagi. Certes, d’un côté, le contrôle des armes à feu demeure strict dans le pays, ce qui limite de facto la marge de manœuvre des sociétés militaires privées, mais, de l’autre, la réglementation autour des K-SMP a petit à petit évolué, notamment en ce qui concerne les missions de protection des navires face aux actes de piraterie. Des travaux en la matière ont été initiés à partir de 2014 et il existe aujourd’hui un véritable cadre légal pour les sociétés privées assurant ces missions, avec un système de licence pour les entreprises et un contrôle de leurs personnels.
L’emploi et la reconversion d’anciens membres des forces armées, des services de renseignement ou encore des forces de police est d’ailleurs favorisé par le cadre réglementaire coréen qui impose des limites d’âge pour occuper un poste de commandement (officier, inspecteur de police, etc.), mais également une durée maximale de temps en fonction. À l’issue de cette période, la personne est placée en retraite de son institution — ce qui, bien sûr, favorise le secteur privé, lequel peut récupérer des personnels expérimentés à la recherche d’une deuxième carrière après un long passage dans les services régaliens.
On retrouve des traces de Sud-Coréens travaillant comme « conseillers en sécurité » en Afrique durant la guerre froide et les conflits de décolonisation. Toutefois, le phénomène de développement des K-SMP en tant que telles semble remonter au conflit en Irak en 2003. En effet, en parallèle de l’engagement militaire sud-coréen aux côtés des États-Unis, on retrouve dès ce conflit les traces d’une première société militaire privée coréenne, la New Korea Total Service ou NKTS.
Fondée en 2003 à Séoul, NKTS débuta ses opérations au Moyen-Orient en décembre de la même année en obtenant des contrats en Jordanie, en Arabie saoudite, au Koweït, en Irak et aux Émirats arabes unis. Au total, la société aurait employé environ 100 Coréens — anciens des forces spéciales ou encore des services de police — et 300 employés issus des pays où elle était implantée.
NKTS offrait des services de protection aux personnes, de gardiennage, de la sécurité bâtimentaire ou encore des services de formation destinés à des forces étatiques, mais également à des personnes se rendant dans des zones de conflit comme l’Irak. En outre, la société possédait un centre de formation et une filiale, le Global Industrial Group (GIG), qui commercialisait des équipements de sécurité, de protection ou encore de nombreux scanners et détecteurs de métaux.
Au final, malgré une assurance affichée dans les médias et des projets de croissance, la société n’a pas perduré.
Depuis, de nouvelles sociétés ont émergé, avec notamment deux acteurs majeurs. La première, Black Iron, a été fondée par Eric Ku, un ancien membre des forces spéciales sud-coréennes. Black Iron offre des services de protection de navires, de formation au combat mais également de protection des personnes et des infrastructures, ainsi que ce qui semble être de l’intelligence économique. Elle emploierait également d’anciens policiers et militaires et notamment d’anciens membres des forces spéciales. Le groupe déclare être actif en Israël, en Autriche, au Brésil, en Arabie saoudite ou encore aux États-Unis et en Indonésie où la société posséderait des succursales dans ces deux derniers.
Plus récemment, Black Iron a développé ses activités en Thaïlande. En plus de ces services de formation, la société servirait également d’intermédiaire pour la vente de matériel militaire sud-coréen comme des drones ou encore des simulateurs pour parfaire la formation des forces armées thaïlandaises. Notons que la société s’assume très clairement comme une SMP, utilisant même le terme de mercenaire dans sa communication
Concernant la seconde société, il s’agit de Bullet-K une SMP installée à Séoul. Cette dernière serait active depuis le début des années 2000 et œuvre dans les domaines de la protection des navires, des personnes, des infrastructures ou encore dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique — missions de détective privé, due diligence, etc.
Ajoutons à cela le domaine de la formation, dans lequel la société revendique avoir offert ses services en Afghanistan, en Irak ou encore au Nigeria. Au total, le groupe aurait travaillé dans 17 pays et notamment en Libye. Précisons que cette société, à l’instar de Black Iron, revendique le terme de SMP et, comme sa concurrente, elle disposerait de personnels issus des services de renseignement et des forces spéciales sud-coréens.
Aujourd’hui, les marchés ouverts aux acteurs privés de la sécurité et de la défense en Corée du Sud semblent se multiplier. Bien que leur niveau de développement soit largement inférieur à celui du voisin chinois, la Corée du Sud est l’un des rares pays de la région qui développe des sociétés agissant en dehors de ses frontières, à la différence de Taïwan ou encore du Japon, ce dernier ne semblant pas posséder de SMP.
De plus, l’extension des ventes d’armes de Séoul à l’étranger, par exemple des chars et des obusiers à la Pologne depuis 2022, pourrait également offrir de nouveaux débouchés à l’avenir pour les K-SMP, ces dernières pouvant offrir leurs expertises pour former les armées acquéreurs de matériel sud-coréen.
Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.05.2026 à 12:20
Corinne Faure, Professor of Marketing, GEM
Joachim Schleich, Professor of Energy Economics, GEM
Une étude inédite vient faire mentir l’idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques. Réalisé à Grenoble, ce travail montre au contraire que les citoyens sont d’autant plus prêts à s’engager dans la lutte contre le changement climatique quand ils savent que les pouvoirs locaux s’y investissent.
Plus les effets du réchauffement climatique deviennent visibles, plus la lutte contre le changement climatique devient locale. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) l’a clairement indiqué : les initiatives locales et municipales telles que la rénovation des bâtiments publics, le développement des transports en commun et la création de pistes cyclables sont essentielles pour limiter l’augmentation de la température du globe. Les actions locales prennent encore plus d’importance alors que, dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, on observe un fort backlash climatique au niveau national.
Mais lorsqu’une municipalité prend l’initiative de devenir un leader en matière de climat, comment ses citoyens réagissent-ils ?
En économie, il existe une théorie bien établie appelée « l’effet d’éviction ». Cette théorie suggère que lorsque le gouvernement fournit un bien public comme la protection du climat, les citoyens peuvent avoir le sentiment qu’ils n’ont plus besoin de contribuer.
Cependant, nos récentes recherches publiées dans la revue Climate Policy suggèrent une réalité plus optimiste. Lorsqu’une ville met activement en avant son rôle de pionnière en matière de climat, cela n’incite pas les citoyens à se reposer sur leurs lauriers. Au contraire, cela les incite à investir dans la lutte contre le changement climatique.
Pour comprendre comment les initiatives municipales en faveur du climat influencent les comportements individuels, nous nous sommes intéressés à l’agglomération de Grenoble, en France. Si la ville elle-même compte environ 150 000 habitants, la zone urbaine autour en dénombre environ 700 000.
Grenoble est une ville pionnière en matière de durabilité urbaine : elle a été la première municipalité française à adopter un plan climat dès 2005, a été une des premières villes au monde à rendre son réseau de transport en commun entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite, a abandonné l’usage de produits chimiques pour l’entretien des espaces verts dès 2008, et est aujourd’hui la deuxième métropole en France pour l’usage du vélo. En récompense de ces succès, Grenoble a reçu en 2022 le prix de « Capitale Verte Européenne ». Ce prix est délivré chaque année par la Commission européenne pour récompenser et encourager une ville européenne qui se distingue par ses actions en faveur de l’environnement et de la qualité de vie de ses habitants.
Juste avant que Grenoble ne lance ses activités dans le cadre du programme « Capitale Verte », nous avons mené une expérience aléatoire auprès de plus de 600 citoyens de l’agglomération grenobloise.
Nous les avons répartis en deux groupes :
Le groupe témoin n’a reçu aucune information spécifique sur les réalisations de la ville en matière de climat.
Le groupe d’intervention a reçu un bref « coup de pouce » l’informant que Grenoble avait été désignée Capitale Verte Européenne 2022, soulignant que la ville avait déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 49 % depuis 2005.
Nous avons ensuite posé une question simple aux participants des deux groupes : quel est le montant maximal que vous seriez prêt à payer à titre privé pour compenser les émissions de gaz à effet de serre que vous avez produites l’année dernière ?
Les résultats étaient frappants. Le simple fait d’informer les citoyens sur le rôle de pionnier de leur ville en matière de climat a eu un effet d’entraînement considérable sur leur volonté déclarée personnelle d’agir.
Les participants à qui l’on avait rappelé les réalisations écologiques de Grenoble ont déclaré être prêts à débourser en moyenne environ 128 € par an pour compenser leur empreinte carbone. Ceux qui n’avaient pas reçu ces informations n’étaient prêts à payer qu’environ 103 € en moyenne. Cela représente une différence de 25 €, soit une augmentation de 25 % de l’engagement financier, simplement grâce à la lecture de quelques phrases sur les succès de leur ville en matière de politique climat.
En analysant les données plus en détail, nous avons constaté que cette forte augmentation de l’engagement climatique s’est produite de deux manières distinctes :
Attirer de nouvelles personnes : communiquer sur les réalisations de Grenoble en matière de climat a fait passer de 75 à 81 % le nombre de personnes déclarant être prêtes à payer quelque chose (plutôt que rien). Ce rappel a donc réussi à transformer des citoyens non engagés en participants actifs.
Motiver les personnes déjà engagées à en faire davantage : pour ceux qui ont déclaré être prêts à payer pour compenser leurs émissions, le fait de découvrir le rôle de premier plan joué par la ville les a motivés à augmenter leur contribution de 16 € en moyenne.
Nous souhaitions également savoir si certaines catégories démographiques étaient plus réceptives à ce type de message. Nos analyses ont révélé que ce « coup de pouce » s’avérait particulièrement efficace auprès de groupes spécifiques.
Tout d’abord, l’effet était le plus marqué chez les jeunes citoyens. Recevoir l’information sur le succès de la ville en matière de lutte contre le réchauffement climatique a considérablement renforcé la disposition déclarée à payer pour compenser leurs propres émissions de carbone chez les participants âgés de moins de 40 ans, qui représentaient environ 60 % de notre échantillon. Au-delà de 40 ans, l’impact du leadership climatique de la ville sur l’engagement financier personnel a commencé à s’estomper.
Deuxièmement, le message a trouvé un écho particulièrement fort auprès des ménages à revenus moyens (ceux gagnant entre 2 000 et 3 500 € net par mois). Il est intéressant de noter que nous n’avons constaté aucune différence significative dans la manière dont les hommes et les femmes ont réagi, et que les attitudes environnementales préexistantes des citoyens n’ont pas non plus influencé l’efficacité du message.
Depuis des décennies, la théorie économique classique met en garde contre le risque que des citoyens égoïstes « se reposent » sur les efforts environnementaux publics. Notre étude suggère que, dans le contexte de l’action climatique locale, c’est l’inverse qui se produit : le leadership municipal favorise la participation citoyenne.
Pour les municipalités, les implications sont claires : il ne suffit pas de mener à bien le travail difficile de la protection du climat ; il faut également mettre en avant ce travail.
Le récent rapport du Haut Conseil pour le Climat) met en avant la nécessité de politiques climatiques plus ambitieuses et mieux mises en œuvre au niveau des collectivités territoriales. Pour les villes les plus actives, remporter des prix tels que celui de Capitale Verte Européenne, rejoindre des réseaux tels que la Convention Mondiale des Maires pour le Climat et l’Energie ou atteindre les objectifs d’émissions sont en soi des réalisations impressionnantes. Mais leur valeur est décuplée lorsque les villes communiquent activement ces succès à leurs habitants. Que ce soit par le biais des réseaux sociaux, de tableaux de bord en temps réel, de festivals sur le développement durable ou de rapports d’avancement, tenir les citoyens informés des victoires climatiques municipales semble établir une norme sociale puissante.
Lorsqu’une ville prouve qu’elle prend la crise climatique au sérieux, elle envoie à ses habitants le message que leurs actions individuelles comptent aussi. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, montrer l’exemple n’est pas seulement une belle intention : c’est un outil politique efficace.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.