LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

14.10.2026 à 17:28

Comment les travaux des Nobel d’économie 2026 ont transformé notre façon de lutter contre les crises

Conor O'Kane, Senior Lecturer in Economics, Bournemouth University

Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur les anticipations économiques. Leurs recherches ont transformé les politiques des banques centrales même si leur efficacité continue de faire débat.
Texte intégral (1840 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur la stabilisation des économies.

  • Leurs modèles montrent comment les anticipations des ménages et des entreprises influencent la consommation et l’inflation.

  • Leurs recherches ont transformé la communication des banques centrales, mais l’efficacité de cette approche reste débattue.


L’Académie royale des sciences de Suède a décerné cette année le prix Nobel d’économie aux Américains Robert E. Hall et Michael Woodford. Ils sont récompensés pour avoir développé des modèles macroéconomiques qui ont contribué à réduire la durée et la gravité des périodes de récession économique.

Selon l’Académie, leurs travaux de modélisation macroéconomique ont fourni aux responsables des politiques économiques de nouveaux outils pour atténuer les fluctuations de l’activité économique. Ils ont ainsi permis non seulement de limiter la gravité des récessions, mais aussi de tempérer les effets potentiellement néfastes des périodes de forte croissance.

Les économies connaissent des cycles alternant périodes de récession et de croissance, et les économistes cherchent depuis longtemps à en atténuer les fluctuations. Il y a plus d’un siècle, l’économiste britannique John Maynard Keynes a élaboré une approche de la gestion de l’économie qui allait prendre le nom de keynésianisme.

Auparavant, la doctrine classique du « laissez-faire » dominait. Selon cette conception, en période de récession, les marchés finiraient par retrouver spontanément leur équilibre et l’économie repartirait. Toute tentative des pouvoirs publics d’intervenir directement dans l’économie serait inefficace, voire risquerait d’aggraver la situation.

Keynes s’opposait à cette vision classique. Selon lui, les économies pouvaient s’enfermer dans une spirale descendante, aggravant les récessions jusqu’à provoquer de véritables dépressions économiques. Il estimait au contraire que les gouvernements pouvaient agir sur les leviers de la politique monétaire (en ajustant les taux d’intérêt) et de la politique budgétaire (en réduisant les impôts et les dépenses publiques) pour améliorer la situation économique.

Au lendemain du krach de Wall Street de 1929, les États-Unis étaient plongés dans une profonde dépression économique. Franklin D. Roosevelt remporta une victoire écrasante à l’élection présidentielle de 1932. Sa politique économique, baptisée « New Deal », était proche des préconisations de Keynes. L’économie américaine se redressa et, après la Seconde Guerre mondiale, la pensée keynésienne allait dominer les politiques économiques de nombreux pays développés.

Mais les chocs pétroliers des années 1970 ont tout bouleversé. L’approche keynésienne s’est révélée inefficace face à la faiblesse de la croissance, à la flambée de l’inflation et au chômage élevé. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont remporté les élections aux États-Unis et au Royaume-Uni en promettant de réduire le rôle de l’État dans l’économie, notamment par des baisses d’impôts, des privatisations et une déréglementation. Le keynésianisme devait se réinventer.

Les décisions des consommateurs et des entreprises

Hall et Woodford se sont inscrits dans le courant des « nouveaux keynésiens », apparu dans les années 1980. Leur approche consistait à élaborer des modèles prenant en compte les décisions de millions d'individus et d'entreprises, plutôt que de s'intéresser uniquement aux grandes variables macroéconomiques comme la production, l'inflation, la consommation et le chômage.

Robert Hall, de l'université Stanford, en Californie, est un spécialiste de la théorie de la consommation. Selon son « hypothèse de la marche aléatoire », les décisions des ménages en matière de consommation et d'épargne sont directement influencées par leurs anticipations concernant leurs revenus futurs et l'évolution de la conjoncture économique. Autrement dit, elles ne dépendent pas uniquement de leur situation financière du moment. La consommation représentant environ 70 % du PIB des économies avancées, ces travaux ont constitué une avancée importante.

Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas.
Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas. Hall soutenait qu’il était impossible de prévoir les dépenses futures d’une personne. © Johan Jarnestad/The Royal Swedish Academy of Sciences, CC BY-NC-ND

Michael Woodford, de l’université Columbia à New York, est un spécialiste de la macroéconomie de l’offre, notamment du rôle des anticipations dans la fixation des prix et l’inflation. Dans son ouvrage publié en 2003, Interest and Prices: Foundations of a Theory of Monetary Policy, il a démontré qu’une banque centrale pouvait influencer l’activité économique en agissant sur les anticipations du public concernant l’évolution future des taux d’intérêt.

Jusque dans les années 1990, les banques centrales menaient leur politique dans une relative opacité, et leurs décisions pouvaient parfois prendre les marchés par surprise. Les travaux de Hall et Woodford ont contribué à changer cette situation. Au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, les banques centrales de la plupart des grandes économies avancées ont adopté une approche appelée « forward guidance », ou « indications prospectives ».

Cette politique a conduit les gouverneurs des banques centrales à faire preuve d’une plus grande transparence sur leurs intentions en matière de politique monétaire. Les annonces de politique monétaire prospective présentent une évaluation claire des perspectives économiques et de leurs conséquences possibles sur l’inflation. Elles précisent également comment les banques centrales pourraient adapter leur politique en fonction de ces prévisions.

Partisans et détracteurs

Comme la plupart des approches de politique économique, les indications prospectives ont leurs partisans et leurs détracteurs. Des travaux de la Banque centrale européenne montrent qu’une communication claire des banques centrales réduit la volatilité des taux d’intérêt à court terme. Certains éléments suggèrent également qu’après la crise financière de 2008, les anticipations d’une inflation durablement faible ont contribué à maintenir les taux d’intérêt à un niveau bas. Cela a probablement stimulé la consommation et l’investissement, favorisant ainsi la reprise économique.

Les détracteurs de cette approche estiment toutefois que les indications prospectives n’ont aucun effet sur les taux d’intérêt à long terme et que leur influence sur les taux à court terme reste sujette à débat. Ils considèrent également que le fait de communiquer à l’avance sur l’évolution attendue des taux d’intérêt peut nuire à la crédibilité des banques centrales. Ce serait notamment le cas si celles-ci devaient modifier leur politique pour faire face à un choc économique imprévu.

Les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine illustrent cette difficulté. En provoquant une hausse des prix de l’énergie et des anticipations d’inflation, ils contraignent les banques centrales à revoir leurs perspectives. Les indications prospectives de nombreux banquiers centraux laissent désormais entrevoir une inflation plus élevée et, peut-être, la nécessité de relever les taux d’intérêt.

Tout emprunteur qui doit renégocier son crédit immobilier à taux fixe, souvent à des conditions moins avantageuses, peut sans doute légitimement douter de la capacité des banques centrales à faire baisser les taux d’intérêt à court terme. Cela ne remet toutefois pas en cause le caractère révolutionnaire des travaux de Hall et Woodford. Mais les économies sont des systèmes complexes et difficiles à maîtriser, et les débats sur les politiques des banques centrales sont loin d’être clos.

The Conversation

Conor O'Kane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

14.10.2026 à 16:23

Greenwashing de type II : quand les entreprises exagèrent l’impact écologique de leurs actions

Aurélien Feix, Professeur associé, EDHEC Business School

Âriel de Fauconberg, Assistant Professor of Strategy, Innovation and Entrepreneurship, North Carolina State University; University of Cambridge

Moritz Gruban, Lecturer in Organisation Studies, Royal Holloway, University of London

Un nouveau type de verdissement apparaît. Jouant sur les mots, il s’appuie sur des actions dont il exagère plus ou moins les effets sur l’environnement.
Texte intégral (2028 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une entreprise peut dire vrai sur les actions qu’elle mène en faveur de l’environnement… et pourtant pratiquer le greenwashing.

  • Un greenwashing de type II existe. Il est moins immédiatement identifiable, car il joue d’une confusion sur le sens des mots.

  • Le greenwashing de type II, omniprésent dans le marketing vert et le discours de responsabilité sociétale des entreprises, demeure insuffisamment combattu. Par méconnaissance ?


Depuis le milieu des années 1990, les entreprises communiquent de plus en plus à propos de leurs engagements environnementaux. Sous la pression des pouvoirs publics, des organisations non gouvernementales (ONG), des investisseurs et du public, les normes de communication sur ces sujets, autrefois très souples, sont devenues plus strictes, poussant les entreprises à publier davantage de données, et parfois même à les faire vérifier par des tiers.

Tout pourrait donc sembler réuni pour faire reculer les pratiques dites de greenwashing (ou « écoblanchiment »), ces communications qui donnent une image trop favorable de la performance environnementale des entreprises. Nous pensons qu’il n’en est rien. En effet, une forme de greenwashing, que nous théorisons et illustrons par des exemples dans nos recherches récentes, reste largement méconnue et insuffisamment combattue par le législateur.

La question n’est pas seulement de savoir si les entreprises mettent réellement en œuvre les mesures environnementales dont elles se prévalent ni si elles le font dans les proportions annoncées. Il faut aussi se demander si ces mesures sont de nature à permettre d’atteindre l’objectif de « durabilité » qu’elles prétendent poursuivre. Or, la communication des entreprises donne souvent l’impression que certaines mesures participent bel et bien d’une logique de durabilité, alors qu’elles ne font au mieux qu’atténuer les effets environnementaux négatifs de leurs activités. C’est cette manière de masquer le décalage entre les mesures déployées et la finalité de durabilité invoquée que nous appelons le « greenwashing de type II ».


À lire aussi : Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)


Les deux visages du greenwashing

Le greenwashing classique est bien connu : une entreprise induit le public en erreur quant à l’ampleur avec laquelle elle met en œuvre une mesure supposément bénéfique pour l’environnement. Une compagnie aérienne peut par exemple suggérer, par le biais d’une communication délibérément vague, qu’elle utilise plus de biocarburants qu’elle ne le fait réellement : c’est le greenwashing de type I.

Le type II est plus subtil. Il consiste à présenter une mesure environnementale prise par l’entreprise comme contribuant davantage à la « durabilité » qu’elle ne le fait en réalité. Pour rester sur l’exemple précédent, une compagnie aérienne peut laisser entendre que les biocarburants, moins émetteurs en CO₂ que le kérosène classique, constituent une réponse technologique satisfaisante à long terme à la problématique des gaz à effet de serre engendrés par le secteur de l’aviation. Et ce, alors même que les obstacles à une utilisation massive de ces carburants, actuellement employés en quantités très faibles, sont bien établis. La tromperie porte alors sur l’impact écologique réel d’une mesure, et non sur la proportion à laquelle elle est adoptée : c’est le greenwashing de type II.

L’abus du mot « durable »

Il existe différents procédés discursifs par lesquels opère le greenwashing de type II. L’un d’eux consiste à qualifier une pratique ou une technologie de « durable », comme dans le syntagme « carburant d’aviation durable » (sustainable aviation fuel ou SAF, en anglais), couramment utilisé dans le secteur de l’aviation pour désigner les biocarburants mentionnés précédemment, malgré les limites avérées de cette technologie en matière de passage à l’échelle.

La même logique peut s’observer chez certains acteurs financiers lorsqu’ils emploient l’expression « finance durable » pour désigner des pratiques qui sont loin d’être à la hauteur de ce que suggère l’appellation.

Les syntagmes de ce genre sont doublement problématiques. Non seulement ils peuvent donner une image trompeuse de l’impact écologique réel des pratiques entrepreneuriales qu’ils désignent, mais ils contribuent également à affaiblir la notion de « durabilité » – notion exigeante, issue d’une longue tradition de pensée soucieuse du fonctionnement pérenne des écosystèmes dont nous dépendons.

L’abus du terme « durable » est d’autant plus difficile à détecter que ces expressions constituent ce que les analystes du discours appellent des « conventions discursives » : des habitudes de langage tenues pour évidentes, du moins dans les milieux où elles circulent. Comment, en effet, douter de la « durabilité » d’une technologie ou d’une pratique qui semble déjà l’être du seul fait du nom qui lui est donné ?

Le mésusage des objectifs de développement durable

Par ailleurs, il est devenu courant que les entreprises mentionnent les objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies dans leurs rapports de responsabilité sociétale. En 2022, près des trois quarts (74 %) des 250 plus grandes entreprises du monde déclaraient agir en faveur de ces objectifs. Ce chiffre peut inciter à l’optimisme : il donne l’impression que le monde économique œuvre désormais activement à leur réalisation.

Or, la phraséologie managériale, selon laquelle les entreprises se seraient « emparées » des ODD, « aligneraient » leur conduite sur eux et « s’engageraient » à les faire advenir, relève, en réalité, largement du greenwashing de type II.

Des études sur la manière dont les entreprises mobilisent concrètement les ODD font état d’un usage pour le moins laxiste. Dans leur grande majorité, les entreprises ne les utilisent pas conformément au rôle que leur nom suggère. Elles ne les traitent pas comme des objectifs globaux à atteindre, à partir desquels déduire des mesures adaptées à l’échelle de l’organisation. Elles les utilisent plutôt comme de grandes catégories thématiques permettant de classer, souvent a posteriori, leurs mesures environnementales, lesquelles restent loin de l’ambition affichée par la communauté internationale.

Atténuer un problème, ce n’est pas le résoudre

À y regarder de plus près, le greenwashing de type II, très présent dans les communications des entreprises et parfois relayé par les pouvoirs publics, entretient un paralogisme répandu : « Une pratique moins polluante est une pratique durable. » Il est pourtant évident qu’atténuer un problème ne revient pas à le résoudre.

Pourquoi tombe-t-on néanmoins si souvent dans cette erreur de logique ?

Un discours irréaliste, mais réconfortant ?

Cela tient notamment à la banalisation du terme « durabilité », déjà évoquée, que favorisent des lobbys ayant intérêt à en diluer le sens. Mais cela tient peut-être aussi aux vertus réconfortantes d’un langage irréaliste qui grossit la portée des mesures environnementales somme toute peu disruptives et contraignantes par lesquelles le monde des affaires prétend répondre à la crise écologique en cours.

Ainsi, face au constat que les seuls gains d’éco-efficience projetés ne suffiront pas à compenser la croissance prévue de l’aviation, quoi de plus rassurant que de se dire qu’il suffirait de remplacer le carburant classique par un carburant « durable », sans transformer en profondeur nos habitudes de déplacement ?

Comment combattre le greenwashing de type II ?

Le greenwashing de type II est problématique, car il retarde la prise de conscience du public quant à la gravité de la crise écologique que nous traversons et à l’urgence d’opérer des changements à la hauteur de cette crise. Or, malgré leur renforcement récent, les dispositifs juridiques de lutte contre le greenwashing ne prennent pas encore suffisamment en compte ce phénomène.

La directive européenne de 2024 sur le greenwashing, qui s’applique en droit national depuis le 27 septembre 2026, constitue certes une avancée bienvenue, en ce qu’elle prévoit l’interdiction d’« allégations environnementales génériques », telles que « respectueux de l’environnement », « vert » ou « écologique », si celles-ci « ne correspondent pas à une performance environnementale excellente reconnue ». Cette interdiction va dans le bon sens, car elle rend plus difficile l’exagération de l’impact des mesures adoptées par les entreprises.

Arte 2025.

Il est toutefois regrettable que la notion de « durabilité », en dépit de la place centrale qu’elle occupe dans les discours des entreprises et de l’usage galvaudé qui en est fait, ne figure pas explicitement dans la liste des allégations génériques mentionnées, et que la directive n’encadre pas davantage son utilisation.

Des progrès encourageants

Les médias, les ONG et les pouvoirs publics peuvent également contribuer à combattre le greenwashing de type II. À cet égard, il est encourageant que le guide anti-greenwashing publié par l’Agence de la transition, l’Ademe, fin 2025 invite à bannir les promesses environnementales excessives au regard des impacts réels de l’entreprise ainsi que les discours exagérant la portée d’une action par rapport aux « véritables enjeux sectoriels de l’organisation ». Le guide parle de « méta-greenwashing » à ce sujet, une notion qui reste à définir, mais qui nous semble proche de notre concept de greenwashing de type II.

En revanche, la recommandation de l’Ademe qui consiste à accompagner des formulations génériques utilisant les termes « écologique », « éthique » ou « durable » de précautions langagières, telles que « contribue à » nous paraît encore trop timide.

Finalement, les universités et les écoles de commerce ont également un rôle clé à jouer, à la fois en fournissant aux étudiants une compréhension solide de ces termes et en développant une lecture plus critique de leur usage courant.

The Conversation

Aurélien Feix a bénéficié d’une bourse du Fonds National Suisse de la recherche scientifique (FNS).

Moritz Gruban et Âriel de Fauconberg ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

PDF

14.10.2026 à 16:21

À Vendeuvre-du-Poitou, les féconds étés de Michel Foucault

Frédéric Chauvaud, Professeur d'Histoire contemporaine, Université de Poitiers

La propriété familiale du « Piroir », dans le Poitou, fut un refuge important pour Michel Foucault. Il y a travaillé et retravaillé ses textes les plus importants.
Texte intégral (1992 mots)
Jusqu’à la fin de sa vie, le philosophe Michel Foucault aimait travailler au « Piroir », sa maison familiale dans le Poitou. Thierry Ehrmann, La Demeure du Chaos/Flisck, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À Vendeuvre-du-Poitou, dans la Vienne, la maison familiale de Michel Foucault a joué un rôle particulier dans sa vie et son œuvre.

  • Le philosophe passait tous ses étés au « Piroir » pour lire, écrire, revoir ses textes.

  • Il y a notamment travaillé sur son essai le plus célèbre, Surveiller et punir.


En 1984, quelques semaines avant sa mort, Michel Foucault, né à Poitiers en octobre 1926, est revenu à Vendeuvre-du-Poitou (Vienne) pour relire les épreuves du troisième volume de son Histoire de la sexualité. À Vendeuvre, la maison de sa grand-mère puis de sa mère, située à une vingtaine de kilomètres de Poitiers, a joué un rôle particulier dans la vie et l’œuvre du philosophe.

Dans une lettre du 5 août 1963 adressée à Daniel Defert, son compagnon, il écrit :

« Arrivé à Vendeuvre, c’est le temps des feuilles de papier qu’on remplit comme des paniers de pommes. »

Pendant une trentaine d’années, il séjourne, tous les étés, dans la propriété familiale du Piroir, pour lire, écrire, revoir ses textes. Son frère Denys comme Daniel Defert témoignent « qu’il n’a jamais achevé un livre sans que la dernière main y ait été portée dans le bureau de l’autre aile de la maison », du moins à partir de 1960 où il avait écrit sa thèse sur l’histoire de la folie.

« Le Piroir », un refuge hors du temps

C’est bien là qu’il rédige entièrement son livre sur l’écrivain Raymond Roussel (1877–1933). Il le découvre en 1957 dans la librairie José Corti (Paris VIᵉ). Depuis, il garde une affection secrète pour l’auteur d’Impressions d’Afrique (1910) ou de Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935). Les textes de Roussel contiennent un « étrange pouvoir », on peut y lire une « sourde explosion phonétique de phrases arbitraires », mais aussi découvrir les « pièges du langage ».

Michel Foucault avait l’intention d’écrire un simple article puis, pris par son sujet, il écrit presque sans discontinuer, accumule les feuillets et met un point final, à la fin de l’été, à son manuscrit qui sera publié en 1963, un mois après Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical.

Mais son livre sur Roussel, pour lequel il s’est passionné, apparaît à part dans son œuvre. Dans plusieurs entretiens, il confie qu’il n’écrit pas aisément, qu’il n’est pas un écrivain du premier jet, il lui faut reprendre son texte, ajouter, élaguer, compléter et pourtant, confie-t-il : « C’est de beaucoup le livre que j’ai écrit le plus facilement, mais aussi le plus rapidement. »

La maison de Vendeuvre surnommée « Le Piroir », est à la fois un refuge et un espace hors du temps comme les hétérotopies, ces lieux autres que Michel Foucault a mis en lumière pour la première fois en 1966 dans une conférence radiophonique sur France Culture. Ce sont des contre-espaces qui proposent un autre découpage du temps.

Effectivement, loin de la vie parisienne trépidante et des sollicitations les plus diverses, la maison familiale apparaît bien comme un lieu autre où Michel Foucault peut sans aucune distraction, rédiger pendant des heures, deux paquets de feuillets posés devant lui, le premier correspondant à la dernière version, le second comportant toutes les ultimes corrections.

Le philosophe en son jardin

Mais « Le Piroir » est aussi un réceptacle de la vie intime, des relations avec sa mère qui lui voue une admiration sans bornes, ce dont témoigne sa correspondance, mais aussi ses neveux et ses nièces.

Sur place il s’occupe de ses rosiers, ne parle jamais ou presque jamais de ses activités intellectuelles, emmène les plus jeunes dans la ville de Richelieu (Indre-et-Loire) dont la description se retrouve dans ses cours au Collège de France ou à Loudun (Vienne), qui sera l’occasion d’évoquer le corps de la possédée.

Dans l’un de ses essais, Antoine Compagnon a fait de l’année 1966 une année mirifique et consacre des pages puissantes à Michel Foucault et à la réception de son livre les Mots et les choses, dans lequel il scrute les conditions de l’essor d’un discours scientifique, reprenant et popularisant le concept d’épistémè désignant l’ensemble des savoirs et de ce qui est tenu pour vrai à une époque. Le passage d’une épistémè à une autre n’est jamais progressif, mais constitue toujours une rupture profonde.

Cette année-là, un autre de ses textes est entièrement rédigé à Vendeuvre ; il s’agit du Discours philosophique, resté dans les cartons et publié beaucoup plus tardivement, en 2023. Dans cet essai, Michel Foucault revient sur la notion d’archive, qui n’est pas le document des historiens et historiennes, mais l’ensemble des discours en circulation à un moment donné, autrement dit l’archive-discours constitue une « couche autonome », c’est-à-dire un « espace blanc » qui sépare les formes sensibles du langage.

La déflagration « Surveiller et punir »

En 1971, Michel Foucault est élu professeur au Collège de France et s’intéresse au thème de l’enfermement, non pas celui des aliénés déjà traité dans sa thèse, mais de celles et de ceux qui ont été condamnés à une peine d’emprisonnement.

Si, à Paris il contribue à la création du GIP, le Groupe d’information sur les prisons, en février 1971, à Vendeuvre il réfléchit aux « supplices » et à la naissance de la prison. Pendant plusieurs étés, il travaille inlassablement sur le sujet. Il prend en compte le panoptique – système circulaire au milieu duquel se dresse une tour permettant de surveiller tous les détenus – que Jeremy Bentham a décrit à la fin du XVIIIᵉ siècle, et pour mieux s’en rendre compte il visite Arc-et-Senans (Doubs) avant de se rendre à Vendeuvre où il met la dernière main au manuscrit de Surveiller et punir, publié en 1975. Le livre fait l’effet d’une déflagration et demeure l’ouvrage de Michel Foucault le plus lu dans le monde.

Selon Michel Foucault, la société est passée du temps des supplices sous l’Ancien Régime au temps des prisons. Son étude se clôt vers le milieu du XIXᵉ siècle et le système carcéral s’est généralisé. Selon lui, si la prison ne parvient pas à rendre des citoyens à la société, ce n’est pas un échec, au contraire, c’est une manière de mettre à l’écart les impécunieux, les marginaux et quelques criminels endurcis.

Gilles Deleuze lui écrit :

« Michel, c’est vrai que je ne trouve pas d’autres mots que “splendeur” pour votre livre. »

Cette lettre, comme de nombreuses autres, ont été conservées à Vendeuvre, dans la chambre qu’occupait Michel Foucault, avant d’être versée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Pendant l’été, il lit un scénario ; le cinéaste René Alliot lui a dit qu’il allait tourner un film à partir du dossier de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Le tournage se déroule en Normandie, et il se prépare à y participer, même si les scènes ne figureront pas dans la version finale.

Reste, parmi une production foisonnante, son Histoire de la sexualité. Dans le premier tome paru en 1976, il souligne que l’on assiste moins à une répression de la sexualité qu’à une inflation des discours sur les sexualités. Son analyse porte pour l’essentiel sur le XIXᵉ siècle et plusieurs volumes sont annoncés.

Mais il doute, et à Vendeuvre, il pense qu’il ne va pas poursuivre dans la direction indiquée. Il réfléchit à un autre découpage et recompose son projet. Il lit les Pères de l’Église, échange beaucoup avec Paul Veyne (1930-2022), son condisciple du Collège de France.

Pendant l’été 1977, il glisse de la patristique vers les textes grecs et latins de l’Antiquité tardive. Son deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, après une longue période de lectures et de réflexions, est disponible en librairie en janvier 1984 ; le troisième lui est apporté par Pierre Nora à l’hôpital, quelques jours avant sa mort. Le dernier, les Aveux de la chair, ne verra le jour qu’en 2018.

Le 29 juin 1984, le corbillard quitte La Pitié-Salpêtrière pour se rendre à Vendeuvre-du-Poitou où une cérémonie est organisée. Michel Albaric, frère dominicain et bibliothécaire du Saulchoir (Paris), que Michel Foucault a beaucoup fréquenté, célèbre la liturgie devant sa famille, quelques habitants et personnalités dont Simone Signoret.

Vendeuvre a bien été une sorte de sanctuaire où Michel Foucault pouvait se consacrer tout entier à ses manuscrits aussi bien qu’un lieu de détente. Les lettres de sa mère indiquent que les moments passés à Vendeuvre étaient essentiels, et qu’ils se situaient bien non à la périphérie, mais au cœur de son existence.

The Conversation

Frédéric Chauvaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
◁ 32 / 50 ▷
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓