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26.08.2026 à 12:28

Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril

Naomi Braithwaite, Associate Professor in Fashion and Material Culture, Nottingham Trent University

Bien avant les débats sur les gaines sculptantes ou les talons hauts, la mode exposait déjà ses adeptes à des poisons, des radiations ou des incendies. Une histoire de l’élégance à des périodes où celle-ci pouvait se payer au prix fort.
Texte intégral (2462 mots)
La crinoline, aussi encombrante qu’inflammable, fut l’une des tendances vestimentaires les plus dangereuses de l’histoire. Musée Carnavalet - Histoire de Paris

Des crinolines qui s’embrasent aux coiffures au radium, l’histoire de la mode est jalonnée de tendances aussi spectaculaires que dangereuses. Certaines ont laissé bien plus que de simples souvenirs vestimentaires.


Suivre les dernières tendances de la mode implique parfois de sacrifier sa santé et son confort au nom du style. Les tendances actuelles, des gaines ultracompressives aux ballerines peu protectrices, en passant par les cabas surdimensionnés, ont déjà fait le malheur de nombreux adeptes de la mode. Mais elles restent bien inoffensives comparées à certaines lubies vestimentaires du passé, dont quelques-unes pouvaient même être mortelles.

Les chaussures qui donnent le vertige

Inventés dans les années 1950, les talons aiguilles ont suscité des réactions contrastées. Pour beaucoup de femmes, ils sont devenus un symbole de féminité et d’émancipation, tout en offrant quelques précieux centimètres supplémentaires. D’autres, en revanche, les jugeaient très difficiles à porter.

Très vite, des inquiétudes sont apparues quant aux risques qu’ils représentaient. En 1953, le magazine britannique de photojournalisme Picture Post consacrait un reportage intitulé « The Hazards of the Stiletto Heel » (« Les dangers du talon aiguille »), relayant les mises en garde de médecins face aux blessures que ces chaussures pouvaient provoquer, de la simple entorse aux fractures.

Des décennies plus tard, les inquiétudes concernant les effets néfastes des chaussures à talons hauts n’ont pas disparu. Des études ont mis en évidence un lien direct entre le port régulier de talons hauts et les lésions musculo-squelettiques.

Mais les talons aiguilles ne sont pas seulement dangereux pour celles qui les portent. En 2016, The Telegraph rapportait qu’ils avaient été utilisés comme armes dans des centaines d’agressions au Royaume-Uni. En 2013, l’Américaine Ana Trujillo, surnommée la « tueuse au talon aiguille », a été condamnée à la prison à vie après avoir tué son compagnon en le frappant à 25 reprises avec un escarpin bleu en daim à talon aiguille.

Mortel corset

Le corset possède une histoire longue et souvent controversée, dont les origines remontent à plusieurs siècles. À partir du XVIe siècle, ce sous-vêtement, fabriqué en fanons de baleine puis parfois renforcé d’acier, était utilisé pour sculpter la taille.

Au fil du temps, les inquiétudes concernant ses effets sur la santé se sont multipliées, notamment à cause de la pratique du tightlacing, qui consistait à serrer le corset de façon extrême afin d’obtenir une taille très fine.

Dès 1793, le médecin et anatomiste allemand Samuel Thomas von Sömmerring publiait un ouvrage dans lequel il exprimait ses inquiétudes face aux effets d’un laçage prolongé et excessif. Selon lui, cette pratique pouvait comprimer les côtes ainsi que les organes internes, et provoquer des déformations de la cage thoracique.

En juin 1890, The Lancet publiait également un article détaillant les effets dévastateurs du laçage excessif des corsets. Selon la revue, cette pratique pouvait provoquer des côtes cassées, des lésions aux organes internes, des difficultés respiratoires, des déformations du corps et, dans les cas les plus graves, entraîner la mort.

Si la mode des corsets extrêmement serrés appartient désormais au passé, les versions modernes, sous la forme de gaines sculptantes, continuent de susciter des inquiétudes. Des recherches ont montré que le port de vêtements très ajustés, comme les gaines, peut avoir des effets néfastes sur la respiration.

Robes empoisonnées

En Angleterre, l’époque victorienne se prend de passion pour une couleur aussi élégante que dangereuse : un vert émeraude très vif, prisé pour les tissus, les papiers peints, les meubles et les vêtements. Mais obtenir un tel vert était particulièrement difficile.

Pour produire cette teinte éclatante et très recherchée, les fabricants utilisaient un pigment appelé vert de Scheele, un colorant contenant de fortes quantités d’arsenic.

Le grand public n’a pris conscience de la dangerosité de ces robes chargées d’arsenic qu’en 1862, lorsque le célèbre chimiste A. W. Hofmann publia un article intitulé « The Dance of Death » (« La danse de la mort »), dans lequel il dénonçait la toxicité du pigment vert. La semaine suivante, le célèbre magazine satirique Punch réagit en publiant une caricature intitulée The Arsenic Waltz (la Valse à l’arsenic), représentant un squelette vêtu d’une robe de bal.

Caricature satirique publiée par « Punch » en 1862 : un squelette vêtu d’une robe effectue une révérence devant un autre squelette en costume
Pour obtenir cette teinte vert émeraude, les robes étaient teintes avec un colorant contenant de l’arsenic. Wellcome Collection

Porter ces robes pouvait avoir des conséquences dramatiques, notamment provoquer des ulcères, une défaillance des organes et, à terme, la mort.

Les jeunes ouvrières chargées de confectionner ces vêtements dans les ateliers étaient, elles aussi, exposées à l’arsenic. Beaucoup souffraient de plaies ouvertes, de convulsions, de vomissements et, dans certains cas, en mouraient.

Des cosmétiques toxiques

La reine Elizabeth I (1558-1603) était célèbre pour son teint de porcelaine, considéré à l’époque comme un symbole de beauté et de prestige social. Mais ce maquillage lui servait aussi à dissimuler les cicatrices laissées par la variole.

Pour obtenir cette peau d’une blancheur éclatante, la souveraine utilisait la céruse de Venise, un maquillage à base de plomb dont certains historiens estiment qu’il a contribué à sa mort.

Des recherches récentes indiquent que ce maquillage blanc était en réalité composé d’un mélange de plomb et de vinaigre blanc. Cette préparation favorisait l’absorption du plomb par l’organisme, davantage que d’autres recettes de céruse de Venise.

Comme bien d’autres tendances esthétiques, le maquillage à base de plomb possède une histoire très ancienne. La reine égyptienne Cléopâtre utilisait ainsi un khôl à base de plomb pour souligner ses yeux. Selon des recherches plus récentes, ce maquillage aurait même pu contribuer à prévenir certaines maladies.

Coiffées de plomb et de radium

Les cheveux, longtemps considérés comme un marqueur essentiel de la mode, ont eux aussi été au cœur de nombreuses tendances aux effets toxiques. Au début du XXᵉ siècle, par exemple, la coiffure Pompadour, nommée en hommage à la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour, devait son volume à des pommades très en vogue, mais également riches en plomb et toxiques.

Le début du XXᵉ siècle a également vu apparaître une mode aussi insolite que dangereuse : les produits contenant du radium, parmi lesquels des lotions et huiles capillaires radioactives. Certains fabricants affirmaient que la radioactivité favorisait la repousse des cheveux et éliminait les pellicules.

Dans certains cas, du radium était même appliqué directement sur les cheveux afin qu’ils brillent dans l’obscurité.

Or, une exposition prolongée au radium pouvait avoir de graves conséquences sur la santé, notamment sur les os et le système sanguin, parfois des années après son utilisation.

Ces tissus hautement inflammables

En 1871, les jeunes demi-sœurs d’Oscar Wilde assistent à une soirée d’Halloween en Irlande. Figures de la bonne société, elles portent toutes deux ce qui se fait alors de plus élégant : de volumineuses robes à crinoline. Mais en dansant, leurs immenses jupes entrent en contact avec la flamme d’une bougie. Leurs vêtements s’embrasent et elles meurent toutes les deux.

Leur destin tragique était loin d’être un cas isolé. À l’époque victorienne, plus de 3 000 femmes auraient trouvé la mort dans des circonstances similaires.

Appréciée pour sa légèreté et la liberté de mouvement qu’elle offrait, la crinoline n’en demeurait pas moins encombrante et extrêmement inflammable. En 1858, le New York Times faisait état d’une moyenne de trois décès par semaine, ce qui faisait de la crinoline l’une des modes les plus meurtrières de l’histoire.

Si les tendances vestimentaires évoluent sans cesse, les risques qui les accompagnent changent eux aussi. Nous pouvons toutefois nous estimer plus chanceux que nos ancêtres : les modes d’aujourd’hui sont, dans l’ensemble, bien moins mortelles que celles d’autrefois.

The Conversation

Naomi Braithwaite ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.08.2026 à 12:27

Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge

Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

Manuel Eisner, Professor of Comparative and Developmental Criminology, University of Cambridge

Où risquait-on le plus de mourir dans une ville médiévale ? En reconstituant 355 scènes d’homicides survenus entre 1296 et 1398, des historiens montrent que la violence suivait les flux de population, de commerce et de pouvoir.
Texte intégral (1881 mots)
Assassinat, au VIIIᵉ siècle avant notre ère, du roi semi-légendaire Candaule de Lydie par Gygès, sur ordre de la reine. Manuscrit enluminé de *la Cité de Dieu*, de saint Augustin (Vᵉ siècle de notre ère), par Maître François (vers 1475). Author provided, CC BY-SA

Contrairement aux idées reçues, ce n’étaient pas les quartiers les plus pauvres qui étaient les plus dangereux au Moyen Âge. À Londres, à York et à Oxford, les homicides se concentraient dans les centres économiques et les espaces de prestige, où se jouaient rivalités et démonstrations d’honneur.


Un récent sondage YouGov pointait que le mot que les États-Uniens associent le plus spontanément au Moyen Âge est « violent ». Les villes médiévales sont souvent imaginées comme des lieux où la violence surgit à chaque coin de rue, où chaque ruelle peut devenir une scène de crime et où la moindre bagarre de taverne se termine dans un bain de sang. Pourtant, nos travaux récents dressent un tableau bien plus nuancé et, à certains égards, étonnamment familier.

Dans le Londres, le York et l’Oxford du XIVᵉ siècle, les homicides se concentraient dans un nombre limité de points chauds, souvent sur des tronçons de rue de seulement 200 à 300 mètres. Comme dans les villes d’aujourd’hui, la criminalité n’était pas répartie uniformément, mais se focalisait autour de certaines rues et intersections où se croisaient personnes, marchandises et enjeux de prestige social. La différence la plus surprenante est qu’au Moyen Âge, les quartiers les plus animés et les plus riches étaient aussi souvent les plus dangereux.

Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York
Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York. Author provided, CC BY-SA

Notre projet de cartographie des homicides au Moyen Âge (Medieval Murder Map) s’appuie sur les enquêtes des coroners (des investigations menées par un jury à la suite d’un décès suspect, NdT) pour localiser avec précision 355 homicides commis entre 1296 et 1398. Ces archives indiquent où le corps a été découvert, quand l’agression a eu lieu, quelle arme a été utilisée et, parfois, les querelles, rivalités ou insultes à l’origine du drame.

Les affaires recensées dans les registres des coroners ont ensuite été géocodées – c’est-à-dire que les descriptions des lieux ont été converties en coordonnées géographiques (latitude et longitude) – à partir des cartes thématiques réalisées par l’équipe scientifique du Historic Towns Trust. Il en ressort une reconstitution saisissante de la violence urbaine, rue par rue, dans les villes anglaises d’il y a sept siècles.

Les résultats font apparaître des tendances frappantes. Les homicides se concentraient autour des marchés, des grands axes de circulation, des quais et des espaces cérémoniels. Ces lieux, où l’activité était particulièrement intense, constituaient des points de rencontre entre la vie économique et la vie sociale, mais aussi des scènes où les conflits pouvaient se dérouler sous les yeux du public.

Le dimanche était particulièrement meurtrier. Après la messe du matin, l’après-midi était souvent consacré à la boisson, aux jeux et aux disputes. Les violences atteignaient leur pic au moment du couvre-feu, au début de la soirée.

Trois villes, trois réalités

Les trois villes étudiées présentaient des niveaux de violence très différents. À Oxford, le taux d’homicides était trois à quatre fois plus élevé qu’à Londres ou à York.

Cette situation n’avait rien d’aléatoire. L’université médiévale attirait de jeunes hommes âgés de 14 à 21 ans, souvent éloignés de leur famille, armés et imprégnés d’une culture de l’honneur et de la loyauté envers leur groupe. Les étudiants s’organisaient en « nations », selon leur région d’origine, et les rivalités entre étudiants du nord et du sud de l’Angleterre dégénéraient régulièrement en affrontements de rue.

Les privilèges juridiques accordés aux clercs, catégorie qui incluait les étudiants, les soustrayaient souvent aux poursuites engagées en vertu du droit commun. Cette quasi-impunité favorisait un climat dans lequel les violences les plus graves pouvaient prospérer sans grand risque de sanction.

Chaque point chaud avait sa propre dynamique. À Londres, Westcheap, le cœur commercial et cérémoniel de la ville, était le théâtre d’homicides liés aux rivalités entre guildes, aux conflits professionnels et aux actes de vengeance commis en public. À l’inverse, le très animé front de la Tamise, le long de Thames Street, voyait éclater des querelles soudaines entre marins et marchands, de simples altercations pouvant rapidement tourner au drame.

À York, l’un des secteurs les plus dangereux se situait sur Micklegate, le principal accès méridional à la ville, menant au pont d’Ouse. Plus qu’une simple porte d’entrée, ce quartier constituait un important pôle commercial et civique, bordé de boutiques et d’auberges, où se déroulaient processions et rassemblements publics. Un tel espace favorisait naturellement les rencontres entre voyageurs, marchands et habitants… mais aussi les conflits.

Un autre point chaud de York se trouvait dans Stonegate, une rue prestigieuse située sur le parcours menant à la cathédrale d’York. Ces schémas reflètent la combinaison propre à York entre activités commerciales, cérémonies et vie civique : les lieux de richesse et de représentation y faisaient aussi office de théâtre des rivalités, des vengeances et des démonstrations publiques d’honneur.

À Oxford, la concentration des homicides dans le quartier universitaire et ses environs reflétait les tensions permanentes entre étudiants et habitants, mais aussi les divisions au sein même de la communauté étudiante. Les affrontements étaient souvent alimentés par l’alcool, les insultes et la volonté de défendre l’honneur de son groupe, l’épée ou le couteau à la main.

La géographie de la violence médiévale était autant déterminée par la visibilité des lieux que par les occasions qu’ils offraient. Les rues les plus fréquentées et les marchés centraux rassemblaient le plus grand nombre de rivaux potentiels et de témoins, ce qui en faisait des scènes idéales pour régler ses comptes tout en préservant, voire en renforçant, sa réputation. Un homicide commis en public pouvait ainsi adresser un message clair à une guilde rivale, à une faction ennemie ou à l’ensemble de la communauté.

De ce point de vue, la logique urbaine de la violence au Moyen Âge fait écho aux phénomènes observés dans les villes contemporaines, où certains microsecteurs concentrent durablement une part disproportionnée de la criminalité. La différence est qu’en Angleterre médiévale la pauvreté n’était pas le principal facteur explicatif. Les quartiers périphériques les plus modestes faisaient l’objet de moins d’enquêtes pour homicide, tandis que les secteurs les plus riches et les plus prestigieux étaient souvent les plus dangereux.

La cartographie des homicides au Moyen Âge offre une occasion rare de voir la ville médiévale telle que ses habitants la vivaient : un espace où les rues elles-mêmes façonnaient les rythmes de la violence et où la richesse, le pouvoir et la promiscuité pouvaient se révéler aussi meurtriers que la pauvreté ou l’abandon. Loin d’être aléatoire, la violence médiévale obéissait à des logiques précises, inscrites dans la géographie même de la ville.

The Conversation

Stephanie Brown a reçu des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC).

Manuel Eisner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.08.2026 à 12:27

Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens

Etienne Bordes, Maître de conférences /INSPÉ de Créteil, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Bénédicte Girault, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, CY Cergy Paris Université

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ?
Texte intégral (1986 mots)

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ? Retour sur cette longue évolution alors que l’intelligence artificielle bouleverse le travail des archives.


La consécration républicaine de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, a pris la forme d’une relecture de l’histoire et de l’historiographie du XXᵉ siècle. L’homme est en effet un singulier historien. Si son terrain de recherche le tourne vers le Moyen Âge, son parcours biographique l’a amené à traverser toutes les blessures du premier XXᵉ siècle. Son expérience directe de l’histoire contemporaine a nourri sa pratique professionnelle.

L’une de ses interactions a pour cadre la guerre de 1914-1918 et rapproche sa pratique de l’utilisation des sources orales. Alors mobilisé dans les tranchées du Chemin des Dames, Marc Bloch est en effet frappé de l’impact des fausses nouvelles sur ses camarades. Peur des espions allemands ou fantaisistes bombardements russes sur Berlin stimulent sa curiosité sur les mécanismes de construction de la rumeur. Il transforme son expérience combattante en une enquête (publiée dans la Revue de synthèse historique en 1921) qui apparaît d’une ardente actualité.

« Marc Bloch : le destin d’un historien et résistant » (France 3 Hauts-de-France, juin 2026).

Dans ces quelques pages, Bloch « propose de voir dans le présent un terrain d’expérimentation, fourni par les événements historiques contemporains, pour mieux comprendre et penser les événements passés ». Il légitime l’histoire du très contemporain en rapprochant l’étude des fausses nouvelles des tranchées d’une histoire des rumeurs médiévales, période plus consacrée. Pour cela il prend comme objets la rumeur, et s’interroge sur les conditions de sa construction. Il s’appuie ainsi sur des propos consignés pendant le conflit qu’il rapporte consciencieusement.

Ce faisant, dans une réflexion épistémologique de la discipline, Bloch élargit le soupçon et émousse la distinction entre sources orales et écrites montrant que les secondes ne sont parfois que les transcriptions des premières. Loin des réticences de ses maîtres méthodistes, il place les sources orales parmi les outils de l’historien. Il appelle même à la construction de véritables archives orales en prenant en compte cette expérience immédiate et la mémoire pour servir les générations historiennes à venir.

Histoire orale qui reconnaît la force des témoins, sources orales consignées par l’historien dans son enquête, archives orales déposées et conservées : tous les piliers de l’usage de l’oralité en histoire sont déjà érigés par Marc Bloch en 1921. Pourtant, ces pistes lancées au sortir de la Grande Guerre sont longtemps restées sans beaucoup de postérité dans l’historiographie française. Pourquoi l’oralité a-t-elle mis près d’un siècle pour se transformer en source ordinaire ?

Ce que peut l’histoire orale

La légitimation de l’histoire orale a pris des décennies, pourtant le travail pionnier de Bloch est déjà une défense et une illustration de ses atours pour quiconque pratique la recherche historique très contemporaine.

En dépit de tous les effets de distorsion que le recueil et la transcription de la parole induisent, l’histoire orale donne la parole à celles et à ceux qui la prennent rarement. Elle prête une voix aux dominé·es et s’épanouit ainsi en histoire sociale depuis les années 1970 dans les études sur le monde ouvrier, l’histoire des femmes ou les univers militants.

L’histoire orale écorne le splendide isolement disciplinaire et rapproche dans ses méthodes les travaux d’histoire d’autres sciences sociales qui recourent plus volontiers à l’exercice de l’entretien ou de l’enquête ethnographique (sociologie, science politique). La communauté d’expérience construite dans cette commune observation du présent a nourri des enquêtes sociohistoriques qui combinent les principes fondateurs des deux disciplines.

Ces enquêtes peuvent stimuler la construction de banques d’archives orales. La France a expérimenté ces constructions dès les années 1980 à partir notamment des « mémoires d’en haut » venues des hauts fonctionnaires ou de celles de militants, comme le projet « Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988 ».

L’histoire orale est donc un outil précieux pour la communauté historienne, mais elle a mis beaucoup de temps à se faire valoir.

Face aux témoignages, la fin des réticences ?

Alors que l’histoire orale se développe très tôt dans le monde anglophone, puis en Italie avec des auteurs comme Alessandro Portelli, les historiens français se montrent longtemps réticents à faire des témoignages une véritable source historique.

Les témoignages sont jugés plus fragiles, plus subjectifs, plus exposés aux reconstructions de la mémoire. Les historiens du temps présent eux-mêmes cherchent à se distinguer du journalisme et se montrent prudents à l’égard de la parole des témoins.

C’est donc d’abord des linguistes et des ethnologues qui entreprennent d’enregistrer la parole, notamment au Musée de l’Homme. L’invention du magnétophone, au milieu du XXᵉ siècle, ouvre pourtant de nouvelles possibilités documentaires. En France, les premières collectes à vocation historique apparaissent dès l’après-Seconde Guerre mondiale, mais leur développement reste limité jusqu’aux années 1970, avant de s’institutionnaliser progressivement dans les décennies suivantes.

Une étape importante est franchie avec l’enquête conduite par la sociologue Dominique Aron-Schnapper pour le Comité d’histoire de la Sécurité sociale. Entre 1975 et 1980, son équipe enregistre près de 700 heures d’entretiens auprès de 300 témoins. Au-delà de l’ampleur de cette collecte, son apport est surtout méthodologique. Elle forge le concept d’« archives orales » et propose de considérer les témoignages comme des sources historiques à part entière, au même titre que les archives écrites, iconographiques ou audiovisuelles.

Le témoin produit la source, l’enquêteur la recueille et l’archive, puis, après les délais de communication prévus, l’historien peut l’exploiter en appliquant les mêmes règles de critique que pour tout autre document. L’historienne Florence Descamps a largement retracé cette évolution, à laquelle elle a elle-même contribué.

Une extension du domaine de l’oralité

Aujourd’hui, les entretiens font pleinement partie de la boîte à outils des historiennes et des historiens du temps présent. Qu’ils soient réalisés dans le cadre de leurs propres enquêtes ou consultés dans des fonds d’archives constitués par d’autres, ils sont soumis aux mêmes exigences que les sources écrites. Leur usage est désormais enseigné à l’université, de la licence au master, et il est courant et attendu d’en trouver dans les mémoires et les thèses.

Ces sources permettent d’explorer des dimensions de l’histoire que les archives administratives ou institutionnelles saisissent difficilement. Elles éclairent les coulisses des politiques publiques, donnent chair aux acteurs, restituent les expériences du travail, des migrations, des engagements militants ou de la vie quotidienne. Elles permettent aussi de comprendre les silences familiaux, les mécanismes de la mémoire et les multiples façons dont les individus reconstruisent leur passé. Elles peuvent constituer une porte d’entrée pour un espace social ciblé, comme l’éducation et son administration.

Si les entretiens sont aujourd’hui largement admis comme des sources historiques, leur usage a lui aussi profondément évolué. Pendant longtemps, l’enregistrement n’était qu’une étape vers un document écrit : une fois l’entretien retranscrit, la bande magnétique ou la cassette étaient rarement réécoutées, elles étaient même parfois détruites. Comme pour une archive manuscrite, c’était le texte qui faisait foi.

Avec l’intelligence artificielle, un changement d’échelle ?

Une nouvelle révolution est peut-être en cours. Les outils d’intelligence artificielle (IA) ne bouleversent pas encore les pratiques de l’histoire orale, mais ils ouvrent des perspectives inédites. Les logiciels de reconnaissance automatique de la parole permettent désormais de transcrire en quelques minutes des heures d’entretien. Là où la transcription représentait autrefois des dizaines d’heures de travail, l’IA produit une première version qui peut donner l’illusion d’être directement exploitable.

D’autres outils facilitent l’identification des locuteurs, la recherche de mots-clés, l’annotation ou encore le repérage de thèmes récurrents dans de vastes corpus. Pour l’instant, ces usages restent largement exploratoires et s’ajoutent aux méthodes traditionnelles plutôt qu’ils ne les remplacent.

Ces outils ne suppriment pas le travail critique de l’historien. Une transcription automatique contient toujours nombre d’erreurs : les noms propres, les accents, les hésitations ou les émotions peuvent être mal interprétés. Surtout, l’oral ne se réduit pas aux mots prononcés. Les silences, les intonations, les rires, les hésitations ou les changements de rythme constituent eux aussi des informations précieuses pour comprendre un témoignage.

L’intelligence artificielle soulève des questions éthiques et méthodologiques : confidentialité des entretiens, droits des témoins, risque de faux enregistrements et nécessité de maintenir un regard critique sur les sources. En automatisant le traitement des entretiens, elle ne remet donc pas en cause les principes de l’histoire orale ; elle les rend au contraire plus exigeants.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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