14.08.2026 à 13:11
Élodie Manthé, Maître de Conférences en Sciences de gestion, Université Savoie Mont Blanc

L’ESSENTIEL
À Euronat, dans le Médoc, le plus grand centre naturiste d’Europe, il arrive que l’on croise des gens habillés, que l’on surnomme des « textiles ».
Une telle cohabitation change totalement la nature de l’expérience et peut provoquer un léger malaise, autant chez les naturistes que chez les « textiles », car chacun se sent observé.
Pour les lieux qui accueillent des touristes, un effort de communication et un ajustement des espaces s’avèrent nécessaire afin que tout le monde puisse profiter de ses vacances.
Imaginez un endroit où l’on vient depuis cinquante ans pour se libérer des contraintes sociales. Où la nudité n’est pas une provocation, mais une philosophie, celle du respect de soi, des autres et de la nature. Bienvenue à Euronat, le plus grand centre naturiste d’Europe, situé sur la côte atlantique française. Ici, pas de vêtements pour cacher ou révéler les inégalités sociales, pas de jugements sur les corps.
Pourtant, depuis quelques années, un nouveau phénomène bouscule cette utopie avec l’arrivée de touristes « textiles », c’est-à-dire de vacanciers qui n’adoptent pas la nudité comme tenue de vacances. Et avec eux, une question cruciale émerge : comment concilier l’identité historique d’un lieu avec l’ouverture à une clientèle plus diverse ?
Cette situation n’est pas propre au naturisme. Elle résonne avec bien d’autres destinations, où des publics aux attentes radicalement différentes doivent cohabiter, au risque de modifier l’image de la destination.
Et si un camping naturiste nous offrait une leçon sur l’art de vivre ensemble en vacances ?
Le naturisme n’est pas qu’une question de vêtements ou d’absence de vêtements. C’est une révolution sociale miniature. Dès le XIXᵉ siècle, des penseurs, comme Heinrich Pudor en Allemagne, ou des mouvements, comme le Lebensreform, ont défendu l’idée que la nudité était un retour à l’authenticité, une libération des carcans de la société industrielle. Le naturisme fait de la (re)connexion à la nature une priorité.
Pour les habitués, c’est une expérience libératrice. Mais quand des touristes textiles débarquent, la magie peut s’effriter. Pourquoi ? Parce que le regard change tout.
En 1990, le sociologue John Urry a théorisé le « tourist gaze » (« regard touristique »), c’est-à-dire l’idée que les touristes ne se contentent pas de visiter un lieu, ils l’interprètent à travers leur regard. Plus tard, des chercheurs, comme la chercheuse israélienne en anthropologie Darya Maoz, ont montré que ce regard était réciproque puisque les locaux observent les touristes, et les touristes s’observent entre eux.
À Euronat (Gironde), cette dynamique prend une dimension particulière. Les naturistes peuvent avoir l’impression d’être observés comme des curiosités par les touristes « textiles ». À l’inverse, ces derniers peuvent se sentir mal à l’aise, ne sachant où poser les yeux ou, au contraire, être fascinés par cette liberté nouvelle.
Ce phénomène, appelé « intra-tourist gaze » (c’est-à-dire le regard que les touristes portent sur les autres touristes), n’est pas anodin, il est comme un miroir tendu.
Pour les naturistes, le corps, habituellement libéré, redevient soudain l’objet d’un examen minutieux. Pour les touristes « textiles », la nudité des autres peut provoquer une dissonance cognitive :
« Est-ce que je dois me déshabiller ? Est-ce que je suis à ma place ici ? »
Les résultats d’une étude menée sur des commentaires de clients d’Euronat montrent que des tensions peuvent émerger. D’un côté, certains naturistes estiment que la présence de « textiles » dénature l’esprit du lieu :
« En tant que couple naturiste, nous venons à Euronat pour passer nos vacances nus, mais comme la majorité des visiteurs se promènent habillés, on a l’impression d’être dans un zoo, et on nous regarde comme si c’était nous qui étions bizarres. »
– R96, septembre 2019.
De l’autre, des vacanciers « textiles » se sentent exclus ou jugés :
« L’établissement dispose de trois piscines extérieures et de deux piscines intérieures ; je pense donc qu’ils pourraient au moins prévoir un espace réservé aux personnes qui ne souhaitent pas se mettre nues en présence d’inconnus. La seule raison que je vois pour obliger les gens à se mettre nus, c’est pour que les autres naturistes se sentent à l’aise, mais c’est justement pour cette même raison que nous ne voulions pas nous déshabiller dans la piscine. »
– R86, juillet 2019.
Cette tension peut conduire à dégrader l’image de la destination qui doit trouver un équilibre entre fidélité à son identité et ouverture à de nouveaux publics.
Ce qui se passe à Euronat n’est qu’un exemple parmi d’autres de conflits d’usage en tourisme. Partout dans le monde, des destinations doivent gérer des publics aux attentes opposées.
Un village « authentique » envahi par des excursionnistes qui ne font que passer doit préserver son âme tout en accueillant ces visiteurs éphémères. Un resort prisé par des jeunes couples en lune de miel qui doivent cohabiter avec des familles en vacances scolaires doit aussi gérer cette variété de publics.
Dans tous ces cas, le problème n’est pas la diversité, mais son encadrement. Sans règles claires, sans communication adaptée, les tensions montent. À Euronat, certains visiteurs regrettent l’époque où tout le monde était nu. D’autres, au contraire, apprécient cette mixité, qui permet de découvrir le naturisme en douceur. Qui a raison ? Ni les uns ni les autres. La vérité est que la destination doit évoluer sans se renier.
Alors, comment concilier préservation de l’identité et ouverture à la diversité ? Voici quelques pistes inspirées des recherches en tourisme ou des pratiques déjà adoptées par certaines destinations.
Créer des espaces dédiés peut être une solution efficace. À Euronat, comme dans d’autres lieux naturistes, des zones 100 % naturistes comme les piscines ou les plages sont dédiés à ceux qui veulent vivre pleinement l’expérience. Cette segmentation spatiale permet à chacun de trouver sa place, sans imposer ses normes aux autres. Une approche déjà utilisée avec succès dans d’autres destinations, comme les plages naturistes en Croatie ou en Espagne.
Éduquer et informer est également essentiel. Beaucoup de tensions viennent de malentendus. Des ateliers d’introduction au naturisme, des panneaux explicatifs ou des guides de bonnes pratiques pourraient aider à démystifier cette philosophie et à faciliter la cohabitation.
Raconter une histoire commune est une autre piste. Toute destination peut avoir une identité forte. Pour la préserver, il faut la mettre en avant à travers le marketing, les animations, les récits des visiteurs. Organiser des événements qui célèbrent les valeurs du lieu comme des ateliers sur le respect de l’environnement ou des discussions peut aussi renforcer ce sentiment d’appartenance.
Si selon Sartre, « l’enfer, c’est les autres », d’après le sociologue Jean-Didier Urbain, « le touriste, c’est toujours l’autre ». Dans un monde où les voyages se démocratisent et où les destinations accueillent des publics toujours plus variés, il devient inévitable d’être confronté à des groupes aux pratiques, valeurs et attentes différentes. Que l’on soit naturiste, « textile », voyageur de luxe ou routard (backpacker), chacun porte un regard sur les autres et subit le leur.
Pour que les destinations maîtrisent leur image et garantissent des séjours de qualité, il est essentiel de prendre conscience de ces regards croisés et de veiller à leur alignement. C’est dans cette harmonie des perspectives que réside la pérennité des lieux et le plaisir de tous.
Élodie Manthé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.08.2026 à 13:10
Éric Le Fur, Professeur, INSEEC Grande École
Les whiskys rares ont vu leur valeur progresser de 190 % en dix ans. Les raisons évoquées : la rareté, la passion, les valeurs refuges et, surtout, la diversification des portefeuilles financiers des grandes fortunes. N’y a-t-il pas d’autres raisons ?
Début 2024, lors d’une vente aux enchères, le collectionneur états-unien Mike Daley, acquiert une bouteille de The Emerald Isle, le single malt triple distillation le plus rare, trente ans d’âge, pour 2,8 millions de dollars états-uniens, soit 2,43 millions d’euros. Le précédent record mondial était détenu par une bouteille de The Macallan 1926, vendue en novembre 2023 à Londres pour 2,5 millions d’euros.
Au cours des dix dernières années, le Knight Frank Luxury Investment Index (KFLII) – l’une des références pour les professionnels de la gestion de fortune – montre que les whiskys rares ont vu leur valeur progresser d’un peu plus de 190 %.
C'est pourquoi, dans une étude, je cherche à comprendre les relations entre les whiskys rares et les opportunités qui en découlent. Pour ce faire, j’utilise les indices Rare Whisky 101, références pour les amateurs, collectionneurs et investisseurs.
Les indices de whisky, comme celui de Rare Whisky 101, sont construits de la même manière que les indices boursiers. Ils suivent l’évolution de la valeur des whiskys de prestige au fil du temps.
Il existe trois catégories d’indices :
cinq indices mesurent la performance d’un marché : les cinquante plus vieux whiskys, les cent bouteilles iconiques de collection, les cent bouteilles iconiques japonaises, les cent bouteilles à grain simple, les mille bouteilles les plus performantes ;
vingt-deux indices sont spécifiques à une distillerie : Brora, Browmore, Port Ellen ou Rosebank ;
huit indices sont spécialisés sur les bouteilles de collection : Diageo, Game of Thrones ou malts rares.
La variation du prix d’un whisky rare entraîne la hausse ou la baisse de la valeur d'un des indices de la célèbre eau-de-vie. Afin de connaître les opportunités d’investissement, j'ai regardé quel indice est le plus influent – sa variation impacte celle d’un autre indice – ou le plus influencée – sa valeur varie en fonction de la variation d’un autre indice.
Mon étude montre que le RW Apew 1 000, qui suit les mille bouteilles de whisky rare les plus performantes, est influencé par tous les autres indices.
Sur le marché des whiskys de collection, le Macallan 18 (18 ans d’âge) est l’indice le plus influent. La variation de sa valeur affecte celle de tous les autres whiskys. À l’opposé, la valeur de l’indice rare Malts, lancée en 1995 par la société Distillers Company Ltd (DCL), qui a par la suite été intégrée au groupe Diageo (propriétaire de Guinness), varie dès lors que l’un des autres indices croît ou décroît.
S’agissant des indices spécifiques aux distilleries, Caol Ila est la distillerie qui subit le plus la variation de la valeur de ces consœurs. Quant à Talisker, elle ne subit l’influence d’aucune autre marque iconique.
Les riches ménages, qui détiennent plus du quadruple du patrimoine médian, 820 400 euros, ou les 10 % les plus fortunés qui détiennent au moins 857 700 euros, recherchent des valeurs refuges. Autrement dit, un moyen de protéger et diversifier leur patrimoine dans un contexte économique incertain.
Les actifs tangibles – physiques, palpables et concrets –, peuvent y répondre. Cette catégorie d’actifs inclut les investissements passion avec, en son sein, les whiskys rares.
La rareté fournit une autre explication de cet engouement. Les bouteilles les plus prisées sont produites en quantités limitées. Par exemple, lancée au début du siècle avec une production de seulement soixante bouteilles, The Macallan Fine & rare Collection est devenue la plus grande collection de whiskys single malt millésimé au monde.
En Écosse, la rareté provient à la fois de la cessation de l’activité des distilleries durant la Seconde Guerre mondiale et du ralentissement, voire de l’arrêt de la production, à la suite de la difficulté d’écoulement des bouteilles après les deux premiers chocs pétroliers. Les collectionneurs prisent particulièrement ces flacons rares issus de cette époque.
L’ouverture des marchés asiatiques – Chine, Hongkong, Singapour et Taïwan – et états-unien, conjuguée aux possibilités d’achat et de vente en ligne, attisent cette frénésie.
Des centaines de distilleries artisanales ont vu le jour, d’abord aux États-Unis puis dans le monde entier. On compte aujourd’hui 150 distilleries en France, une quarantaine en Chine et plus d’une vingtaine de pays producteurs, tandis que plusieurs distilleries ont rouvert leurs portes en Irlande et en Écosse.
Sur le plan culturel, le whisky bénéficie d’une image associée au prestige, au savoir-faire et à l’histoire. Les ouvrages de référence de Dave Broom, Michael Jackson, Charles McLean et de Neil Ridley et Gavin Smith rappellent que le whisky s’est construit depuis plusieurs siècles comme un produit où se rencontre tradition, artisanat, terroir et excellence technique.
Les travaux en sociologie du luxe montrent que les élites recherchent des biens qui permettent à la fois de se distinguer et de montrer une compétence culturelle. Le whisky rare répond parfaitement à cette logique : rareté, prix élevés, éditions limitées, accès restreint pour la distinction et connaissances des distilleries, des terroirs, des techniques de vieillissement et des profils aromatiques.
À lire aussi : Comment un seul tonneau de whisky a-t-il pu coûter plus cher que la distillerie tout entière ?
Les distilleries écossaises ou japonaises cultivent cette dimension. Elles mettent en avant des récits de tradition, de terroir et de maîtrise technique. Par exemple, Highland Park crée un récit centré sur les racines vikings des îles Orcades, met en avant la tourbe locale, le vent marin et le climat froid.
Yamazaki, première distillerie japonaise en 1923, axe son récit sur l’harmonie entre tradition écossaise et culture japonaise. Le Hakushu 25 ans, très prisés des élites japonaises, incarne une forme de luxe vert.
Ces éléments créent un marché où le capital culturel se combine au capital financier. En parallèle, le whisky bénéficie d’un effet de mode alimenté par les stars, les blogs, les influenceurs et les classements spécialisés. L’ensemble de ces facteurs influence les comportements des investisseurs et contribue à la dynamique spéculative observée sur certaines bouteilles.
Certaines maisons de spiritueux développent des gammes spécifiquement destinées aux investisseurs, créant une financiarisation du luxe.
Elles produisent des éditions limitées, publient des certificats d’authenticité et collaborent avec les grandes maisons de vente. Diageo est l’acteur le plus structuré dans la création de gammes destinées aux collectionneurs et investisseurs. Par exemple, les séries Prima et Ultima sont ultralimitées, souvent de derniers fûts d’une distillerie ou les premiers d’une nouvelle ère.
La création d’indices de prix comme Whiskystats Whisky Index ou ceux de Rare Whisky 101, apporte une information fiable aux investisseurs et transforme le whisky en actif standardisé. Ils renforcent l’idée que les bouteilles peuvent être achetées, conservées et revendues comme des œuvres d’art ou des montres de collection. Cette relative liquidité renforce l’attractivité des whiskys rares.
Contrairement aux idées reçues, de nombreux whiskys de très grande qualité – même anciens – n’atteignent pas toujours des prix exorbitants. Certains whiskys, dits « de collection », vieillis et mis en bouteille et commercialisés il y a plusieurs décennies, ne coûtent que quelques centaines d’euros. On peut, par exemple, investir dans une bouteille affichant dix ans d’âge, mais produite il y a cinquante ans (distillée vers 1970 et embouteillée vers 1980).
Les vieux blends (assemblages) peuvent également réserver de magnifiques surprises. Dans les années 1950 ou les années 1960, l’industrie du whisky n’était pas encore structurée comme aujourd’hui. Les distilleries, moins soucieuses de réduire les coûts, assemblaient des whiskys anciens d’excellente qualité avec des whiskys plus jeunes.
Éric Le Fur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.08.2026 à 13:08
Naomi Nitschke, Géochimiste, BRGM; Université Grenoble Alpes (UGA)

En Guyane française, de nombreuses normes régulent les activités minières pendant et après l’exploitation. Ces mesures de réhabilitation se concentrent essentiellement sur la limitation des exports de particules vers les rivières. C’est essentiel, mais ce n’est qu’une partie du problème. Même lorsque l’érosion des sols miniers est maîtrisée, ces sols restent relativement stériles (peu de nutriments et de diversité microbienne), ce qui peut mettre un frein à une réhabilitation efficace des anciennes mines.
Territoire français d’outre-mer, la Guyane présente des formations géologiques riches en or dans ses ceintures de roches vertes. Alors que le cours de l’or ne cesse d’augmenter, les activités d’orpaillage augmentent partout dans le monde, et également en Guyane. Les techniques pour l’extraire y prennent diverses formes, légales ou non, qui fonctionnent en parallèle.
L’orpaillage illégal, qui n’est par nature pas régulé, implique l’utilisation de mercure pour récupérer l’or, et entraîne une contamination des rivières et sols environnants.
Les mines d’or légales en Guyane ont, au contraire, l’interdiction d’utiliser du mercure dans le procédé d’extraction de l’or, mais cela ne signifie pas que leur impact sur l’environnement est négligeable. Des normes ont été mises en place pour limiter au maximum l’impact de l’exploitation minière pendant et après l’exploitation. Dans ce cadre, les compagnies minières ont l’obligation de réhabiliter leurs sites miniers après exploitation.
Mais ces techniques, si elles limitent l’érosion des sols, ne suffisent pas à relancer toutes leurs fonctions biologiques. J’ai consacré mon travail de doctorat à mieux comprendre l’impact de la réhabilitation de sites miniers.
Rappelons d’abord, pour comprendre les implications de l’orpaillage sur l’environnement, que l’extraction de l’or implique le déplacement de la couche superficielle du sol pour accéder à la couche aurifère.
Ces sols, déstructurés et mis à nu, sont rendus plus sensibles à l’érosion et engendrent de forts exports de particules vers les rivières avec des effets néfastes sur les écosystèmes fluviaux. De plus, les sols guyanais (et amazoniens en général) sont naturellement riches en mercure, produit d’une accumulation de mercure atmosphérique vers les sols sur des millions d’années.
Le mercure associé à ces sols est donc lui aussi remobilisé vers les rivières, où il peut entrer dans la chaîne alimentaire et poser des problèmes sanitaires.
À lire aussi : Au Sénégal, les petits exploitants d'or utilisent encore du mercure toxique : comment réduire les dégâts ?
Dans le cas de l’orpaillage légal, la réhabilitation consiste en un terrassement du site minier, une remise en place du cours d’eau exploité, et une plantation d’arbres sur au moins 30 % de la surface du site minier.
Une étude à laquelle j’ai participé a montré que, lorsqu’une réhabilitation est mise en place, l’érosion est divisée par trois sous six mois. Après trois ans, elle devient quasi nulle. Étant donné que la grande majorité du mercure est associé aux particules, une réduction de l’érosion entraîne par la même occasion une diminution des exports de mercure vers la rivière.
Cette rapide stabilisation des sols est permise essentiellement par une repousse spontanée d’espèces herbacées sur la surface d’un site minier, plutôt que par la végétalisation opérée par l’entreprise minière. Ceci ne signifie pas que les actions de réhabilitation sont inutiles. En effet, les travaux de terrassement et de retraçage (c’est-à-dire la restauration de leur tracé naturel) du cours d’eau contiennent dans un espace délimité l’inondation des sols et aident à la prolifération des plantes herbacées.
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Cependant, une couverture superficielle de plantes herbacées n’est pas suffisante pour permettre une réhabilitation efficace d’un site. L’objectif final est d’obtenir une forêt secondaire.
Pour passer d’un stade végétatif (herbacées et arbustes) à un stade forestier, les sols doivent récupérer leurs fonctions. Celles-ci sont fournies par une combinaison de caractéristiques qui incluent les propriétés physiques du sol, les organismes qui y sont présents et les nutriments disponibles.
Un suivi de différents indicateurs biologiques du sol (diversité microbienne, nutriments, activité enzymatique) a donc été effectué dans des sols miniers guyanais sur cinq ans. Au final, aucune évolution de ces différents indicateurs n’a été observée au cours de ces cinq années. Ils sont restés à des niveaux très largement inférieurs à ceux observés dans la forêt environnante.
On peut en conclure que les techniques de réhabilitation actuelles sont efficaces pour limiter l’érosion des sols, mais qu’elles le sont bien moins pour stimuler la récupération des fonctions du sol et réenclencher les différents cycles du carbone et de l’azote.
À lire aussi : Comment l’agriculture industrielle bouleverse le cycle de l’azote et compromet l’habitabilité de la terre
Une source d’espoir existe toutefois. Si aucune évolution temporelle n’a été observée dans cette étude, des différences spatiales ont été constatées.
En bordure du site minier, les indicateurs d’activité enzymatique et de concentration d’azote et carbone dans les sols sont plus élevés qu’à l’intérieur du site minier. Ceci peut être expliqué par un apport de matière organique, de microorganismes, ou encore de graines provenant de la forêt avoisinante lors des pluies.
Cet effet, largement étudié par ailleurs et appelé « effet lisière », engendre probablement une reforestation efficace des sites minier à partir des bords, vers l’intérieur.
Actuellement, les agences de régulation de l’État fixant les normes de réhabilitation se focalisent essentiellement sur les réductions d’export de particules vers les rivières. Cet objectif est globalement atteint.
Cependant, une attention particulière devrait être également portée aux fonctions du sol, afin d’éviter que les sites réhabilités ne stagnent au stade végétatif sans vraie reprise forestière.
Il existe d’ailleurs des entreprises locales qui commercialisent des plants d’arbre déjà innoculés avec des bactéries capables d’assimiler l’azote de l’atmosphère, de l’intégrer dans les sols et, par conséquent, de faciliter leur revégétalisation.
Ces stratégies permettent une récupération des fonctions du sols plus rapide, et donc une réhabilitation plus efficace, mais viennent bien sûr avec un coût additionnel.
Naomi Nitschke a reçu des soutiens financiers de l'entreprise minière GAIA-SAS. Elle a été employée dans cette même entreprise pendant trois ans.
14.08.2026 à 13:06
Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

L’ESSENTIEL
La signature du tueur en série Jack l’Éventreur est présente sur de nombreuses lettres envoyées à la police londonienne à la fin du XIXᵉ siècle.
Rien ne permet d’attribuer avec certitude ces lettres à une même personne, et de nombreux faux auraient été produits.
Comment a évolué l’approche de la police scientifique dans l'analyse des courriers revendiquant des crimes ?
Le 27 septembre 1888, une lettre rédigée à l’encre rouge parvient aux bureaux de la Central News Agency de Londres. Signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur », elle tourne en dérision les efforts des enquêteurs chargés d’élucider les meurtres commis dans l’East End londonien.
Son auteur revendique implicitement les crimes et laisse entendre que d’autres suivront. Cette correspondance constitue la première apparition connue du pseudonyme appelé à devenir l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle :
« Cher patron,
J’entends sans cesse que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir n’est qu’une vaste blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas laissé à la fille le temps de couiner. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?
J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge dans une bouteille de bière au gingembre lors de mon dernier boulot afin de pouvoir écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha. Ha. Au prochain travail, je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police, histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si l’occasion se présente. Bonne chance.
Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.P.-S. Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »
Initialement considérée comme un canular, la lettre acquiert une crédibilité nouvelle après la découverte du corps de Catherine Eddowes, le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, président du Whitechapel Vigilance Committee, reçoit un colis contenant la moitié d’un rein humain accompagnée d’une lettre connue sous le nom de « From Hell ».
Voici sa traduction (reproduisant les fautes d’orthographe en anglais) :
« De l’enfer
M. LuskMonsieur,
Je vous ai envoyé la moitié du
Rin que j’ai pris d’une femmes
consarvé pour vous lautre pertie
je l’ai frite et mangée c’était très bont Je
pourrais vous envoyer le couto ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attandez un peut plusse
longtemps.signé
Attrapez-moi quand
vous Pourrez
M’sieur Lusk. »
En raison de la présence de l’organe et de sa possible concordance avec les mutilations observées sur la victime, cette correspondance demeure l’une des rares dont l’authenticité a été sérieusement envisagée.
Le 3 octobre 1888, Scotland Yard diffuse largement des reproductions de la lettre « Dear Boss » dans l’espoir qu’un citoyen puisse reconnaître l’écriture de son auteur. La médiatisation de l’affaire produit toutefois un effet inattendu. Après la diffusion de la lettre, plusieurs centaines de courriers sont adressés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres attribuées à Jack l’Éventreur seront recensées, bien que seules quelques-unes aient été considérées comme potentiellement authentiques.
La comparaison d’écritures ne doit pas être confondue avec la graphologie « dans sa nature, ses objectifs et ses moyens », indiquent les services de l'unité nationale de police judiciaire. La comparaison d’écritures consiste à rechercher si plusieurs documents ont été rédigés par une même personne en étudiant les caractéristiques graphiques observables.
Le principe repose sur le constat que chacun apprend initialement un même modèle d’écriture, mais s’en éloigne progressivement au fil du temps. Les habitudes personnelles conduisent à simplifier certains gestes graphiques ou, au contraire, à les enrichir. L’expert recherche alors ces particularités individuelles : manière d’attaquer une lettre, de relier deux caractères, l’orientation des traits, le rythme graphique ou encore occupation de l’espace sur la page.
L’idée selon laquelle les écritures du XIXᵉ siècle étaient plus homogènes n’est pas sans fondement. À l’époque où les lettres de Jack l’Éventreur ont été écrites, les modèles scolaires étaient alors davantage standardisés et la pratique de l’écriture concernait une part plus restreinte de la population. Pour autant, il n’existe ni « belle » ni « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes graphiques développées par chaque scripteur. Celles-ci évoluent sous l’effet du vieillissement, d’éventuelles pathologies, des conditions de rédaction ou encore de l’instrument utilisé.
L’expertise documentaire ne se limite pas à l’écriture manuscrite. À une époque où de nombreuses revendications criminelles ou terroristes étaient rédigées à la machine à écrire, les pionniers de la discipline, comme Philippe Guichard, ont réalisé un important travail de recensement des différents modèles et de leurs défauts mécaniques. Ces imperfections pouvaient alors constituer de véritables signatures techniques permettant de rapprocher plusieurs documents.
La discipline s’est progressivement professionnalisée. Des formations universitaires ont vu le jour et les méthodes d’expertise font l’objet de travaux d’harmonisation au niveau européen, notamment sous l’impulsion du réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts demeurent particulièrement prudents dans leurs conclusions. Comme disait déjà Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :
« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »
De nos jours, les lettres écrites sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur auraient vraisemblablement été traitées par les services spécialisés de la police scientifique, notamment du pôle national Documents-Écritures (au sein du service national de police scientifique, SNPS).
Ces experts interviennent sur de nombreux supports : lettres anonymes, courriers de menaces, testaments, chèques, documents dactylographiés ou documents sécurisés. Leur mission ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent également analyser l’authenticité d’un document, identifier l’origine d’un matériel d’impression, révéler des mentions effacées ou altérées et effectuer des rapprochements entre plusieurs dossiers.
Si les lettres écrites sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » constituent une forme historique de communication dissimulée, les espaces numériques offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités d’expression sous couvert de faux profils ou de pseudonymes.
Les plateformes en ligne sont ainsi devenues le support de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Ceux-ci illustrent la persistance de mécanismes psychologiques déjà observables dans les courriers historiques : expression d’une hostilité à distance, réduction de la responsabilité perçue et absence de confrontation directe avec le destinataire du message.
Le mécanisme d’« anonymat dissociatif » permet ainsi à certaines personnes de compartimenter leurs comportements en ligne de leur identité habituelle. Les actes réalisés sous un nom d’emprunt réduisent le sentiment de responsabilité personnelle et peuvent favoriser l’expression de conduites qui demeureraient inhibées dans des interactions directes.
Dans cette perspective devenir Jack l’Éventreur, le temps d’une lettre seulement, permettait d’explorer une part sombre de soi-même, une position de toute-puissance ou de transgression. L’acte d’écriture offrirait ainsi un cadre où certaines tendances agressives et fantasmes habituellement réprimés pourraient s’exprimer.
Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » complexifient surtout le travail des enquêtes criminelles. Tel que mentionné par Cassell (1999) :
« Prouver l’innocence d’une personne peut s’avérer tout aussi difficile que de prouver sa culpabilité. »
Plusieurs travaux ont montré que ces revendications mensongères peuvent être motivées par la recherche d’attention, le besoin de reconnaissance ou l’identification à une figure criminelle médiatisée.
Le phénomène de pseudologia fantastica est, quant à lui, un comportement caractérisé par une tendance chronique à produire des récits fictifs élaborés dans lesquels le sujet occupe une position centrale. Le cas du criminel Henry Lee Lucas illustre cette difficulté : il revendiqua plusieurs centaines d’homicides dont une grande partie se révéla matériellement impossible à lui attribuer.
Mais certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement entretenu une correspondance avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série au profil sadique prolongeait ainsi symboliquement ses crimes, tout en nourrissant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.
Aujourd’hui, l’authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur demeure contestée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne auraient reconnu avoir participé à la rédaction de certains courriers. Leur motivation était de maintenir l’intérêt du public pour l’affaire, alimenter la couverture médiatique et favoriser les ventes de journaux.
L’utilisation d’un pseudonyme de criminel peut ainsi également constituer un outil permettant d’obtenir de la notoriété, de l’attention médiatique, de l’influence sociale ou un gain économique.
Cette réflexion conserve une résonance contemporaine. Dans les affaires criminelles fortement médiatisées, la recherche d’informations inédites, de témoignages exclusifs ou de révélations susceptibles de susciter l’intérêt du public peut parfois contribuer à brouiller la frontière entre l’enquête, les spéculations et la fascination autour de la figure du meurtrier.
L’histoire des lettres de Jack l’Éventreur apparaît non seulement comme un objet criminologique, mais également comme un phénomène social participant à la construction du mythe collectif autour du criminel.
Article écrit en collaboration avec Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).
Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.08.2026 à 10:27
Nathalie Moncel, Economiste ingénieure de recherche au Céreq, Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq)
La qualité des emplois liés aux activités utiles pour la transition écologique pose question. Que ce soit pour les jeunes débutants ou les actifs en reconversion, s’engager dans ces emplois est-il alors un bon choix ?
L’impréparation pour affronter les récents épisodes caniculaires en France a révélé le manque d’anticipation pour adapter la société française au changement climatique. Un autre impensé : anticiper les transformations du travail liées à la bifurcation écologique.
En 2024, le secrétariat général à la Planification écologique publie un document présentant la stratégie emplois et compétences dans le cadre du plan France nation verte. Les enjeux sont de taille : sur une création nette d’emploi à horizon 2030 estimée à 150 000 emplois, les reconfigurations des secteurs d’activité conduiraient à la destruction de 250 000 emplois et à la création de 400 000 emplois.
Les besoins en formation concerneraient environ trois millions de personnes dans les secteurs désignés comme prioritaires : agriculture, bâtiment, industrie, énergie ou transports. Du côté des recruteurs, les besoins sont liés à l’adaptation de méthodes de travail et de compétences dans les secteurs et métiers les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’introduction de nouvelles normes environnementales modifie les pratiques professionnelles qui, de facto, demande des ajustements dans les façons de faire.
Alors, dans quelle mesure ces transformations nécessaires sont-elles connues, reconnues et valorisées par les employeurs et les salariés ?
Plusieurs travaux de recherche que nous menons avec le centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) apportent des réponses à cette question.
Au regard de ces projections d’emploi issues d’exercices de prospective mis à mal par le récent backslash écologique, il convient de considérer d’abord les emplois déjà existants, contribuant à prendre en compte les enjeux environnementaux.
Ces emplois dits « verts » sont peu nombreux – 1,4 % de la population en emploi ; certains sont identifiés comme étant des métiers en tension de mauvaise qualité en raison de bas salaires et de mauvaises conditions d’emploi et de salaire. C’est le cas notamment de certains ouvriers du bâtiment et travaux publics (BTP).
L’autre partie des emplois liés à la transition écologique restent des emplois qualifiés et stables, mais n’en sont pas moins pénalisés financièrement. À ces inégalités en matière de qualité d’emploi s’ajoutent des conditions d’exercice du travail souvent plus difficiles, les emplois de l’économie verte étant plus exposés aux différents facteurs de pénibilité que sont les contraintes physiques, un environnement agressif ou encore des rythmes de travail atypiques
Dans une deuxième approche, nous avons observé comment les nouvelles générations entrent dans ces emplois nécessaires à la transformation écologique.
Les travaux menés à partir des enquêtes Génération du Céreq mettent en évidence la place restreinte des métiers liés à la transition écologique dans l’insertion des jeunes. Au sein de ces emplois, la part des ouvriers est deux fois plus élevée que pour l’ensemble des jeunes de la même génération en emploi.
Étant plus diplômés que leurs aînés sur le marché du travail, les débutants ont accès pour un tiers d’entre eux à des emplois de cadre dans les métiers verts. Si les sortants d’une formation à l’environnement connaissent en apparence des trajectoires favorisées, ce bonus ne fonctionne pas de façon systématique.
Les étudiants sortants de formations environnementales ne sont pas privilégiés dans l’accès aux métiers dits verts. Les conditions d’insertion des diplômés de niveau bac + 5 de ces filières sont même moins favorables que celles des diplômés de même niveau issus d’autres filières. Deux tiers d’entre eux connaissent un accès rapide à l’emploi stable, contre seulement une petite moitié des sortants des filières dites « développement durable ».
L’attractivité des formations au développement durable résulte principalement d’un choix éthique. La mobilisation croissante d’une partie de la population étudiante autour des enjeux environnementaux se reflète également dans les prises de parole et les appels des étudiants de grandes écoles comme Agro ParisTech, HEC, Polytechnique ou encore Sciences Po Paris.
Elle ne constitue pour autant pas une tendance dominante. Plus encore pour cette élite estudiantine, se mettre en conformité avec les représentations dominantes d’un « bon emploi » peut entrer en conflit avec un engagement affirmé au sujet de l’écologie.
Au regard des critères habituels de la qualité de l’emploi, travailler pour la transition écologique ne signifierait pas s’insérer dans des emplois de qualité. Sur des dimensions plus subjectives, travailler en tenant compte des enjeux environnementaux apparaît porteur de plus de sens et parfois d’enrichissement des tâches au travail.
La dimension éthique du travail est-elle suffisante pour contribuer à une transition écologique juste ?
C’est ce que d’autres travaux de recherche sont allés questionner dans le secteur, ancien mais porteur, du réemploi et recyclage, remis au goût du jour avec le développement des ressourceries. Pionnière pour innover dans le domaine de l’écologie si l’on pense par exemple aux premières activités des chiffonniers d’Emmaüs, les structures d’insertion de l’économie sociale et solidaire se distinguent par leur volonté de préserver les ressources en créant des emplois, alliant ainsi finalité sociale et écologique.
Dans ces entreprises, les emplois sont de faible qualité et mal rémunérés. Plus encore, la tendance est à la dégradation du travail dans un contexte de marchandisation croissante des activités de recyclage à travers la mise en place de filières de responsabilité des producteurs (filières REP).
À lire aussi : Recyclage : les entreprises sociales et solidaires face à un marché de plus en plus concurrentiel
Les acteurs historiques du réemploi sont relégués en position de sous-traitance sur les segments les moins rentables et les plus coûteux en main-d’œuvre.
Ce glissement pour les organisations de l’économie sociale et solidaire est synonyme de dévalorisation du travail : intensification, pénibilité et perte de sens sont vécus par les salariés de ces structures. Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une économie circulaire étroitement liée au paradigme de la croissance verte, le nouveau régime de croissance analysé par Hélène Tordjman en 2022. Sous couvert d’assimiler les enjeux écologiques, il reproduit finalement des mécanismes capitalistes contraires à une réelle bifurcation écologique et sociale.
Alors que les acteurs institutionnels de l’emploi et de la formation se mobilisent pour accélérer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les politiques de formation, la transition écologique des emplois dépend avant tout d’une planification en faveur d’une véritable bifurcation écologique, et d’une réelle valorisation du travail humain.
Au regard de la place du travail dans nos vies, faire de nécessité vertu pour travailler mieux à un monde plus habitable, est sans aucun doute la meilleure piste pour rendre la transition écologique désirable.
Nathalie Moncel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.08.2026 à 14:19
Gerhard Krauss, Maître de conférences de sociologie, Université Rennes 2
L’ESSENTIEL
La succession d’épisodes caniculaires depuis le mois de mai 2026 a de nouveau braqué les projecteurs sur le télétravail. Ces derniers mois pourtant, plusieurs chefs d’entreprise avaient souhaité réduire la voilure dans ce domaine.
La dimension durable du changement climatique nécessite une vraie réflexion sur les conditions de travail en période de chaleur extrême. Les espaces de coworking doivent être intégrés à cette réflexion.
Ces espaces pourraient être repensés, en offrant notamment des espaces plus frais et une implantation dans tous les territoires.
Au moment où la France subit les conséquences du dérèglement climatique avec des canicules à répétition, et cinq ans après l’accord relatif à la mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique, la question d’une nouvelle organisation du travail, et en particulier du télétravail, se pose avec acuité.
Les deux crises que nous avons vécues au cours de la décennie 2020, la crise sanitaire et la crise caniculaire, l’une épisodique et l’autre appelée à se répéter désormais, ont révélé un dénominateur commun. Elles ont mis en évidence la nécessité de repenser les conditions de travail : mobilités, horaires et cadres
– dans l’entreprise, en extérieur, en télétravail.
Or, face à ces phénomènes extrêmes, on ne semble encore pouvoir répondre qu’avec des solutions d’immédiateté, voire avec des injonctions ou conseils, parfois pour le moins dérisoires : baisser les stores, boire davantage d’eau, utiliser des bureaux moins exposés au soleil, commander des ventilateurs en urgence, etc.
Ces réponses sont révélatrices d’une société qui « a été pensée pour un climat qui n’existe plus ». Adopter une politique proactive dans l’organisation du travail exigerait, au contraire, une anticipation aux répercussions multiples et interdépendantes, service public et secteur privé compris.
Dans cette perspective d’anticipation, le télétravail est naturellement concerné. Lors des canicules cet été, sous la menace des risques climatiques pour la santé, certaines entreprises ont facilité le télétravail des personnels effectuant des tâches « télétravaillables ».
À lire aussi : Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer
D’autres employeurs disposant de locaux climatisés se voyaient paradoxalement confrontés à un afflux soudain de leurs salariés sur leur site (parmi eux beaucoup de jeunes salariés habitants dans de petits appartements) – une difficulté inattendue pour des entreprises ayant réduit leurs surfaces de bureaux après la crise Covid-19 en misant sur le télétravail et des flex offices (autrement dit un nombre de postes de travail disponibles sur site inférieur au nombre de salariés). Autant de réactions ponctuelles, non coordonnées, révélant une absence de stratégie.
Rappelons que le télétravail issu de l’économie du numérique se développait lentement avant la crise sanitaire Covid-19 dans un élan en lien avec un nouveau rapport au travail, exprimant par exemple une aspiration à se consacrer davantage à une vie de famille ou à cultiver du temps pour soi.
Le télétravail était à ce titre un jalon important d’une évolution sociétale. Sa traduction en pratiques de travail nouvelles dépassait la définition légale du télétravail proprement dit (travail salarié effectué à distance en dehors des locaux physiques de l’employeur). Il concernait aussi des catégories de travailleurs indépendants (non salariés) – des startuppers, des freelances ou des « nomades » du numérique – dont les relations de travail avec d’autres professionnels s’appuyaient sur des communications électroniques à distance.
Un groupe cible pour les tiers-lieux expérimentant de nouvelles réponses aux défis posés par les mutations de la société.
Ces espaces offraient la possibilité de :
sortir de l’isolement du « bureau à la maison »,
mieux séparer ou concilier sphère de travail et sphère privée,
fréquenter d’autres individus dans des situations similaires,
ou encore bénéficier d’un cadre propice aux sociabilités.
Autant de mutations pouvant devenir positivement décisives à l’avenir pour moderniser et assurer la productivité des entreprises.
Le rôle positif du télétravail s’était déjà avéré lors de la crise Covid-19 quand les entreprises habituées au télétravail s’en sortaient mieux, avec une productivité plus élevée. Cela aurait dû également fonctionner lors des dernières canicules, avec des entreprises continuant très majoritairement à accorder une place importante au télétravail de leurs cadres.
Mais le facteur « bouilloire thermique » bouscula ce scénario. Le télétravail sortit fragilisé en raison des logements rendus inhabitables en temps de canicule et impropres à y exercer le télétravail.
Afin de ne pas renoncer à une productivité sensible aux pics de chaleur, l’adaptation du télétravail aux conséquences du réchauffement climatique semble donc s’imposer. Selon une étude de l’OCDE, les chaleurs extrêmes sont responsables d’une réduction de la productivité : dix jours au-dessus de 35 °C réduisent la productivité des entreprises d’environ 0,3 %.
En attendant de voir le parc immobilier adapté aux canicules : où donc alors télétravailler si ce n’est pas chez soi ?
Autrement dit, dans ce contexte, le télétravail ne pourrait-il pas se « téléporter » à l’avenir dans un tiers-lieu qui ne sera plus le tiers-lieu d’origine « alternatif et expérimental » (le gouvernement ayant par ailleurs arrêté récemment son dispositif de soutien) ? L’avenir de ces espaces pourrait ressembler bel et bien à un espace de coworking (ECW) stricto sensu. Soit un lieu climatisé, clairement identifié, accessible et inclusif, offrant des conditions de sécurité et santé conformes au Code du travail et aux réglementations en vigueur.
La répartition géographique existante de ces espaces en France a émergé au cours des deux dernières décennies de façon relativement désordonnée sur tout le territoire. Les ECW se sont multipliés grâce au soutien public et grâce à divers financements, sans pour autant éviter des disparités régionales et une concentration relative de ces équipements dans les zones les plus densément peuplées.
Si certains ECW situés dans des centres urbains affirment avoir des locaux climatisés, ils ne sont cependant pas toujours en mesure de pouvoir garantir des conditions de travail à température agréable. Ainsi, choisir le bon ECW avec ce critère de température à Paris et en Île-de-France n’est pas évident. Cela s’avère encore plus difficile ailleurs, hors Hexagone et dans des endroits éloignés, où les ECW sont rares, et souvent surchauffés en période caniculaire. Cela touche même des endroits réputés pour leur climat rude et froid.
L’exemple d’un espace de coworking à Brest, où un patron a dû mettre l’ensemble des équipes du bâtiment en télétravail pendant la canicule (les températures extrêmes n’y permettant pas de travailler convenablement), est parlant à cet égard.
Outre l’équipement en climatisation, les mentalités des dirigeants d’entreprise par rapport aux lieux d’exercice possibles du télétravail doivent évoluer également, pour pouvoir développer le télétravail dans les espaces de coworking. Selon une étude, les DRH et les dirigeants d’entreprise n’acceptent guère l’idée que le télétravail puisse s’exercer en dehors du domicile principal du salarié (une large majorité – 82 % d’eux – n’autorisant le télétravail qu’au domicile principal).
Ces conditions réunies, l’ensemble des ECW existants pourrait servir de base à un maillage des lieux identifiés pour le télétravail, connecté à l’évolution générale de notre économie, et plus précisément celle du numérique, et correspondant à l’évolution sociétale citée plus haut.
Le public et le privé pourraient être amenés à travailler ensemble pour structurer et organiser ces équipements, non seulement adaptés aux canicules à venir, mais encore pour pérenniser le télétravail en l’organisant dans une nouvelle géographie urbaine où l’espace de coworking se substituerait au home office à domicile, à portée de main de tous, même ceux habitant dans des lieux éloignés. Le réchauffement climatique dans ce domaine comme dans tous les autres est une question de politique publique, on n’imagine pas la voir disparaître l’hiver prochain.
Pour en savoir plus, vous retrouverez en suivant ce lien une conférence sur la révolution du coworking, organisée à l’Université Rennes 2, en 2024.
Gerhard Krauss a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
13.08.2026 à 14:17
Rachel Tan, Associate Professor in Neuroscience, The Brain and Mind Centre, University of Sydney

Une nouvelle étude suggère que l’exposition aux pesticides pourrait augmenter le risque de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Cependant, ces travaux ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure cette exposition contribuerait à l’apparition de la maladie, notamment en regard d’autres facteurs potentiels.
Recevoir un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA) – une affection également connue dans le monde anglophone sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et en France sous celui de « maladie de Charcot » – est dévastateur.
En effet, cette maladie, qui constitue la forme la plus fréquente de maladie du motoneuroneLes motoneurones sont les cellules qui transmettent les influx nerveux permettant de contrôler les muscles volontaires. est une affection neurodégénérative invalidante d’évolution rapide : la survie moyenne n’est que de deux à trois ans après le diagnostic (il n’existe pas pour l’heure de traitement curatif pour la grande majorité des cas de SLA, même si les premiers essais d’un traitement ciblant une anomalie impliquée dans les formes génétiques de la maladie suggèrent qu’il pourrait ralentir leur progression, NdT).
Le plus souvent diagnostiquée entre 40 ans et 70 ans, la SLA altère la capacité à parler, à déglutir (et donc à manger) ainsi qu’à respirer. Actuellement, les causes de la maladie demeurent mal comprises.
Une nouvelle étude révèle que l’exposition professionnelle aux pesticides peut accroître de 61 à 71 % le risque de développer une SLA. Ce travail est une méta-analyse, autrement dit les résultats de huit autres études – qui n’évaluent toutefois pas toutes le risque de la même manière. Voici pourquoi ces conclusions doivent être interprétées avec prudence.
Les hommes sont plus fréquemment touchés par la SLA que les femmes : chez eux, le risque de développer la maladie est accru d’environ 20 %.
Chez plus de 90 % des patients, la maladie survient de façon sporadique : la grande majorité d’entre eux ne présente ni antécédent familial connu ni cause génétique identifiée.
Les 10 % de cas restants sont dits familiaux, c’est-à-dire que la personne est porteuse d’un variant génétique connu ou qu’il existe dans sa famille des antécédents de SLA.
On comprend encore mal ce qui déclenche exactement les formes sporadiques comme familiales de la maladie, même s’il est probable que cette dernière résulte d’une interaction entre gènes et environnement.
Depuis quelques décennies, les chercheurs se demandent si l’exposition aux pesticides pourrait constituer un facteur déclenchant.
Si diverses études ont effectivement mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides et risque accru de SLA, aucune relation de causalité n’a toutefois encore été établie.
Les auteurs de cette nouvelle étude ont effectué une revue systématique des articles publiés sur le sujet dans la littérature scientifique entre 1990 et 2025, puis ont réalisé une méta-analyse (une analyse statistique de résultats déjà publiés, NdT) sur les données de huit études distinctes : cinq menées aux États-Unis, une au Canada et en France, une en Italie et la dernière en Australie.
Leur objectif était de répondre à une question simple mais importante : le fait d’avoir été exposé, à un moment ou à un autre, à des pesticides dans le cadre de son travail augmente-t-il le risque de développer une SLA ?
D’après les résultats obtenus, la réponse est oui.
Globalement, les personnes ayant été exposées, ne serait-ce qu’une fois, à des pesticides (fongicides, herbicides ou insecticides) sur leur lieu de travail présentaient un risque de SLA accru de 61 % par rapport à des personnes non exposées.
Selon ces travaux, le lien entre exposition aux pesticides et risque de SLA apparaît plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les données sont trop limitées pour déterminer si cet écart traduit une véritable différence biologique ou résulte de lacunes dans la mesure de l’exposition chez les femmes.
Le risque s’est aussi avéré légèrement plus élevé lors d’une exposition à des pesticides de type herbicide, cette dernière étant associée à une hausse de 71 % du risque de développer une SLA.
Une augmentation de 61 à 71 % ne représente qu’un petit nombre de cas supplémentaires annuels, car, en Australie, la SLA touche environ 8 personnes sur 100 000 (en Europe, l’incidence annuelle de la SLA varie de 1,11 pour 100 000 personnes à 5,55 pour 100 000 habitants ; en France, les données épidémiologiques sont encore limitées, mais selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, 2,5 nouveaux cas pour 100 000 habitants seraient diagnostiqués chaque année, NdT). Toutefois, il faut souligner que les chiffres ne rendent pas compte du caractère invalidant et dévastateur de cette maladie, que ce soit pour les individus qu’elle frappe ou pour leur entourage.
Rappelons qu’il n’existe à ce jour aucun traitement curatif.
En réanalysant 1 734 cas de SLA issus de huit études différentes, ces nouveaux travaux ont permis d’analyser davantage de données qu’aucune autre étude isolée.
Mais un tel regroupement introduit inévitablement des hétérogénéités, car chaque étude a été conduite indépendamment, selon des méthodes variables. Les différences qui en résultent sont difficiles à contrôler.
Ainsi, plusieurs des études retenues ont mis en évidence un lien entre la survenue d’une SLA et d’autres facteurs de risque distincts, comme les traumatismes crâniens ou l’exposition à d’autres types de substances toxiques. Or, la méta-analyse n’a pas pu dissocier complètement ces facteurs de l’exposition aux pesticides. Impossible, dès lors, de dire précisément dans quelle mesure l’exposition aux pesticides a contribué à l’apparition ultérieure de la maladie (ni si d’autres facteurs y ont également concouru, ni, là aussi, dans quelle mesure).
L’une des études portait par ailleurs sur des vétérans exposés à l’agent orange, un herbicide employé comme arme par les États-Unis d’Amérique au cours de la guerre du Vietnam. Ce type d’exposition diffère probablement beaucoup des expositions professionnelles aux pesticides rencontrées aujourd’hui. Or, ces nouveaux travaux n’ont pas analysé ces résultats séparément.
La plupart des études incluses étaient de type « déclaratif », autrement dit elles reposaient sur des expositions rapportées par les participants eux-mêmes. Ces derniers devaient se remémorer les pesticides auxquels ils avaient vraisemblablement été exposés au cours de leur vie, et en estimer les quantités. Or, ce type d’étude tendait à révéler un lien plus fort entre pesticides et SLA que les études dans lesquelles l’exposition avait été mesurée de façon indépendante.
Comme le soulignent les auteurs des travaux eux-mêmes, un biais de mémorisation pourrait être entré en ligne de compte : les personnes déjà atteintes de SLA, ou qui soupçonnent un lien entre les pesticides et la maladie, sont en effet susceptibles de se souvenir plus aisément que les autres d’une exposition aux pesticides et de la déclarer.
Globalement, ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exposition professionnelle aux pesticides augmente le risque de développer une SLA.
Ils soulignent aussi la nécessité de mettre en œuvre des recherches plus rigoureuses afin d’identifier les mécanismes qui mènent à la maladie. Il s’agit notamment de déterminer quelles substances chimiques ou quels constituants des pesticides pourraient être en cause. Autre question importante : le risque dépend-il de la dose ? Autrement dit, une exposition prolongée, ou à des doses plus élevées, accroît-elle le risque ?
Enfin, on considère aujourd’hui que le risque de développer une SLA résulte vraisemblablement d’une combinaison de différents facteurs, génétiques comme environnementaux. La manière dont les expositions à ces facteurs s’accumulent et interagissent au fil de l’existence pourrait jouer un rôle dans la maladie. On peut imaginer, par exemple, que le risque soit augmenté chez des personnes qui auraient manipulé quotidiennement des pesticides, et qui auraient également été exposées à d’autres substances toxiques (ou qui auraient subi un traumatisme crânien grave, qui présenteraient une prédisposition génétique, etc.).
Ce modèle de développement de la maladie est dit « en plusieurs étapes » (multistep) ; il n’est pas possible, à ce jour, d’établir avec précision un profil de risque individuel.
On l’aura compris, le paysage de la SLA est encore mouvant. Pour que les autorités puissent faire évoluer la réglementation en matière de seuils d’exposition et que les employeurs puissent mettre en place des stratégies de réduction des risques efficaces afin de mieux protéger les travailleurs, il sera nécessaire d’approfondir encore les connaissances.
Rachel Tan a reçu des subventions de la part de FightMND et du ministère de la Santé de Nouvelle-Galles du Sud.
13.08.2026 à 14:17
Stephanie Shreffler, Religious Collections Librarian/Archivist and Associate Professor, University Libraries, University of Dayton
Bridget Retzloff, Assistant Professor and Coordinator of Art Collections and Exhibits, University of Dayton

L’ESSENTIEL
Les États-Unis ont une sainte patronne depuis près de 180 ans : la Vierge Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception.
Cette histoire éclaire les liens complexes entre catholicisme, identité nationale et mémoire américaine.
En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et le pays connaît une forte hausse des conversions.
Chaque année, au mois de mars, des dizaines de milliers d’Américains descendent dans les rues et envahissent les bars pour célébrer la Saint-Patrick, le saint patron de l’Irlande. En décembre, ce sont les Américains d’origine mexicaine qui célèbrent la fête de Notre-Dame de Guadalupe, la sainte patronne du Mexique.
Mais saviez-vous que les États-Unis ont eux aussi leur propre sainte patronne ? Il y a près de deux cents ans, en mai 1846, les évêques et prêtres catholiques ont proclamé la Vierge Marie patronne des États-Unis d’Amérique, sous le vocable de l’Immaculée Conception, en référence à la croyance selon laquelle elle a été conçue sans péché originel.
Selon le catéchisme de l’Église catholique, qui résume la doctrine catholique, un saint est une personne qui « mène une vie en union avec Dieu par la grâce du Christ et reçoit la récompense de la vie éternelle ». Les catholiques peuvent vénérer les saints et leur demander d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Certains sont reconnus, officiellement ou non, comme les « patrons » de situations, de conditions, d’identités ou de lieux particuliers, en raison de leur vie terrestre.
Nous sommes bibliothécaires à l’Université de Dayton, dans l’Ohio, où nous travaillons à la Marian Library et à l’U.S. Catholic Special Collection. Nous avons récemment conçu une exposition numérique présentant des objets qui retracent l’histoire de cette dévotion à Marie en tant que l’Immaculée Conception aux États-Unis. Ces pièces témoignent à la fois du patriotisme américain et de la foi catholique.
Marie est connue sous de nombreux noms et titres, parmi lesquels la Vierge Marie, Marie de Nazareth, Notre-Dame de Lourdes, la Sainte Mère de Dieu, la Reine du Ciel, le Siège de la Sagesse ou encore la Rose mystique.
L’un de ses titres les plus importants est celui d’Immaculée Conception, qui renvoie à la croyance catholique selon laquelle Marie a été préservée à sa conception du « péché originel » et était ainsi digne de devenir la mère de Jésus-Christ. L’Église catholique enseigne que tous les autres êtres humains naissent marqués par le péché originel, conséquence de la désobéissance d’Adam et Ève à Dieu dans le jardin d’Éden.
À l’origine, l’idée selon laquelle Marie aurait été préservée du péché originel a longtemps fait l’objet de débats au sein de l’Église catholique. Cette doctrine n’a été érigée en dogme que le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX. Depuis, les catholiques célèbrent chaque année la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre. Bien avant cette reconnaissance officielle, la dévotion à l’Immaculée Conception avait déjà profondément influencé l’art et l’enseignement de l’Église catholique.
Comment Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception, est-elle devenue la patronne des États-Unis ?
John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis (1790), a voué toute sa vie une profonde dévotion à Marie. En 1791, avec d’autres membres du clergé catholique américain, il consacra le diocèse de Baltimore à Marie, lui demandant de « préserver de tout mal » les fidèles du diocèse.
Un demi-siècle plus tard, en 1846, un concile réunissant des prêtres et des évêques venus de tout le pays proclama officiellement Marie, sous son titre de l’Immaculée Conception, patronne de l’ensemble des États-Unis, en lui demandant « le secours de ses prières ».
La dévotion à l’Immaculée Conception demeure aujourd’hui un élément important de la vie spirituelle de nombreux catholiques américains, même si beaucoup ignorent qu’elle est la patronne des États-Unis. Cette dévotion se manifeste notamment par les nombreuses églises placées sous l’appellation de l’Immaculée Conception, les bijoux à son effigie ainsi que par l’inscription de la fête de l’Immaculée Conception parmi les fêtes d’obligation aux États-Unis, des jours où les catholiques sont tenus d’assister à la messe.
Le 7 février 1847, le Vatican approuva officiellement la demande faisant de Marie, en tant qu’Immaculée Conception, la patronne des États-Unis. Cette reconnaissance intervint sept ans avant que le pape proclame officiellement le dogme de l’Immaculée Conception, preuve de la popularité de cette dévotion bien avant sa consécration doctrinale.
De nombreux objets conservés dans la collection de la Marian Library, notamment des images pieuses, témoignent également de la dévotion des catholiques américains envers Marie l’Immaculée Conception. Une image pieuse est un petit objet de dévotion, facile à emporter, qui représente généralement Jésus ou un saint sur son recto. Au verso figurent le plus souvent une prière, un texte de dévotion, un passage des Écritures ou la commémoration d’un événement important.
L’une de ces images pieuses représente Marie sous les traits de l’Immaculée Conception, au-dessus de l’inscription :
« Immaculée Marie, patronne des États-Unis, priez pour nous. »
Au verso, elle commémore le bicentenaire des États-Unis, célébré en 1976, et reprend la devise officielle du pays : « In God We Trust » (« Nous plaçons notre confiance en Dieu »).
L’image de Marie est une reproduction de l’Immaculée Conception de l’Escurial, un tableau du peintre espagnol du XVIIᵉ siècle Bartolomé Esteban Murillo, conservé au Museo del Prado de Madrid. Cette œuvre s’inscrit dans une tradition artistique qui traduit visuellement la théologie de l’Immaculée Conception.
Marie est représentée vêtue d’un manteau bleu, une couleur associée à la foi, à l’humilité, au ciel et à la mer. Les pigments bleus étant extrêmement coûteux à la Renaissance, cette couleur était réservée aux personnages les plus importants, en particulier dans les représentations de la Vierge Marie.
D’autres symboles, en revanche, sont propres à Marie l’Immaculée Conception. Elle se tient debout sur un croissant de lune, une image inspirée de la « femme de l’Apocalypse » décrite dans le Livre de l’Apocalypse :
« Une femme revêtue du soleil avait la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. »
Les théologiens catholiques interprètent cette figure comme une référence à Marie, qui devient ainsi la mère de tous les chrétiens.
Dans d’autres représentations de l’Immaculée Conception, Marie apparaît avec un serpent sous les pieds, une couronne de douze étoiles ou encore un dragon, autant de symboles inspirés du chapitre 12 du Livre de l’Apocalypse.
Autre objet majeur de la dévotion catholique, le chapelet invite les fidèles à méditer sur la vie de Jésus et de Marie. Le mot désigne à la fois un objet matériel – une succession de 50 grains ou nœuds enfilés sur un cordon – et un ensemble de prières, notamment le « Je vous salue Marie » et le « Notre Père ». En faisant glisser les grains entre leurs doigts, les catholiques comptent les prières qu’ils récitent.
L’American Rosary conservé dans notre collection a été conçu en 1956 par Marie George, de New York, même si les archivistes ignorent aujourd’hui qui était exactement cette dernière. Il est composé de grains aux couleurs patriotiques rouge, blanc et bleu et comporte une médaille miraculeuse, qui représente Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Une carte jointe au chapelet invite les catholiques à offrir leurs prières « pour la paix dans le monde, dans la justice et la charité ».
Pendant une grande partie de l’histoire des États-Unis, les catholiques ont souvent été victimes de préjugés et de discriminations. Au milieu du XIXᵉ siècle, lorsque Marie en tant qu’Immaculée Conception fut proclamée patronne des États-Unis, la majorité protestante du pays se méfiait profondément de la fidélité des catholiques envers le pape.
L’image pieuse du bicentenaire et le chapelet américain du siècle suivant, tous deux consacrés à l’Immaculée Conception, montrent que les catholiques américains cherchaient encore à démontrer que leur foi et leur patriotisme étaient parfaitement compatibles.
En 2026, année du 250ᵉ anniversaire des États-Unis et du 180ᵉ anniversaire du patronage de Marie, cette histoire peut sembler lointaine. En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et les États-Unis connaissent en 2026 une forte hausse des conversions au catholicisme. Pourtant, les catholiques continuent de demander à Marie, patronne des États-Unis, d’intercéder non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leur pays.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
13.08.2026 à 14:15
Samantha Dodson, Assistant Professor, Organizational Behaviour and Human Resources, University of Calgary

L’analyse de plus de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn révèle un biais persistant : les femmes sont valorisées pour leur précision, les hommes pour leur vision stratégique. Un écart de vocabulaire qui peut avoir des conséquences bien réelles sur les carrières.
Depuis que les femmes ont intégré massivement le marché du travail moderne, les métiers de support – c’est-à-dire ceux qui consistent à aider d’autres personnes à accomplir leur travail, comme les postes d’assistants – sont occupés majoritairement par des femmes. Les postes plus élevés dans la hiérarchie qu’elles soutiennent – par exemple ceux de dirigeants, d’avocats ou de chirurgiens –– sont, pour leur part, restés majoritairement occupés par des hommes.
Les femmes continuent par ailleurs de se heurter à des obstacles pour accéder aux postes de direction dotés d’un véritable pouvoir de décision. Au Canada, seules 21 % des plus grandes entreprises cotées en Bourse sont dirigées par une femme. À l’inverse, 92 % des assistants et assistantes de direction sont des femmes.
Même lorsqu’hommes et femmes occupent un même type de poste, les recherches montrent de manière constante que les femmes sont moins susceptibles de se voir confier des missions susceptibles de favoriser leur promotion, d’avoir des responsabilités très visibles qui attirent l’attention de la hiérarchie et d’être récompensées. À l’inverse, elles se voient plus souvent attribuer des tâches administratives ou ce que les chercheurs appellent les « corvées de bureau » (office housework) : un travail indispensable au bon fonctionnement de l’organisation, mais qui débouche rarement sur une augmentation ou une promotion.
Dans une étude récente, menée avec Rachael D. Goodwin, Cheryl J. Wakslak, Kristina A. Diekmann et Jesse Graham, nous nous sommes intéressés aux attentes stéréotypées concernant la manière dont les hommes et les femmes réfléchissent. Nous avons testé ces représentations au cours de six expériences.
En étudiant la concentration des hommes dans les postes de pouvoir et des femmes dans les fonctions subalternes, nous avons mis en évidence un phénomène intéressant.
Les fonctions de support consistent souvent à mettre en place des processus efficaces et à porter une grande attention aux détails. Les postes de direction, eux, impliquent davantage de définir des valeurs, d’élaborer des stratégies et de fixer une vision. Les femmes occupent plus fréquemment le premier type de fonctions, qui mobilise ce que nous appelons un « mode de pensée concret ». Les hommes sont davantage présents dans des postes exigeant une réflexion d’ensemble, ou « abstraite ». Ces deux modes de pensée sont tout aussi précieux l’un que l’autre, mais ils sont généralement associés à des types de travail différents.
Nous avons constaté que les personnes interrogées partagent largement trois croyances liées à la pensée concrète et abstraite : les femmes seraient plus attentives aux détails et plus précises que les hommes ; elles auraient une vision moins globale des problèmes ; et elles seraient moins visionnaires.
Ces croyances sont apparues spontanément lors de notre première expérience, puis ont été confirmées explicitement par les participants dans deux études de suivi. Nous avons également constaté que les femmes adhéraient davantage à ces stéréotypes que les hommes et que ces représentations se retrouvaient dans 48 métiers et secteurs d’activité différents.
Ces stéréotypes ont des conséquences bien réelles et peuvent contribuer à expliquer pourquoi les femmes sont surreprésentées dans les fonctions administratives.
Dans l’une de nos expériences, nous avons analysé près de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn, couvrant un large éventail de secteurs et de métiers. Les relations professionnelles décrivaient plus souvent les femmes comme étant « minutieuses et précises » tandis qu’elles qualifiaient davantage les hommes de « visionnaires » ou « dotés d’une vision à long terme ».
Or, les recherches montrent que les recommandations publiées sur LinkedIn peuvent influencer les décisions de recrutement. Le vocabulaire employé dans ces recommandations n’est donc pas anodin.
Prenons l’exemple de deux chefs de projet ayant reçu des recommandations positives sur LinkedIn (les prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat) :
« John est un atout pour toutes les équipes qu’il rejoint. Il cherche constamment à transformer les idées en actions, insuffle de la créativité à chaque étape et élabore des stratégies d’innovation. Il apporte une réelle valeur ajoutée grâce à sa capacité à avoir une vision d’ensemble et à formuler des recommandations qui améliorent l’efficacité et réduisent les coûts. »
« Jill est une personne très minutieuse, motivée et analytique. Elle exécute chaque tâche ou projet qui lui est confié dans les délais. Elle excelle dans l’organisation et la gestion de plusieurs dossiers à la fois. Donnez-lui un objectif, et vous pouvez compter sur elle pour obtenir des résultats dépassant les attentes. »
Les deux recommandations sont élogieuses. Mais John est présenté comme quelqu’un qui génère des idées et donne une direction, tandis que Jill apparaît avant tout comme une personne qui met efficacement ces idées en œuvre. Si un recruteur perçoit John comme un profil stratégique, capable de se projeter dans l’avenir, il sera plus enclin à le considérer comme un futur dirigeant. À l’inverse, si Jill est avant tout décrite comme une personne minutieuse et attentive aux détails, cela peut accroître ses chances d’être recrutée pour des fonctions administratives, tout en freinant son accès à des postes de direction.
Lors de notre dernière expérience, nous avons constaté que les stéréotypes de genre augmentaient la probabilité que les femmes se voient confier, en plus de leur charge de travail habituelle, des tâches ingrates offrant peu de perspectives de promotion, comme le classement de documents ou la relecture de textes. Ce mécanisme entretient les rôles de genre et les inégalités au sein des organisations.
Les stéréotypes liés aux métiers et à la répartition genrée des tâches se renforcent mutuellement, créant un cercle vicieux difficile à briser de l’intérieur. Pour y mettre fin, les managers et les organisations doivent mettre en œuvre, de manière volontaire, des pratiques et des politiques garantissant une répartition plus équitable des responsabilités, afin que les femmes ne soient plus écartées des possibilités d’avancement.
Notre étude met en évidence deux pistes d’action pour les managers. La première consiste à répartir plus équitablement les tâches peu valorisées et très opérationnelles. La prise de notes en réunion, l’organisation des anniversaires ou la collecte des commandes de déjeuner reviennent encore trop souvent aux femmes. Mettre en place un système de rotation permet d’éviter qu’une même personne soit systématiquement cantonnée à des tâches qui ne contribuent pas à son évolution de carrière.
La seconde consiste à mieux valoriser le sens du détail dans les postes de direction. Des offres d’emploi et des descriptions de fonction qui présentent cette qualité comme une compétence de leadership pourraient encourager davantage de femmes à postuler à des postes à responsabilités et augmenter leurs chances d’y être sérieusement considérées.
Samantha Dodson a reçu des financements du Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC).
13.08.2026 à 14:13
Laura Russo, Assistant Professor of Ecology and Evolutionary Biology, University of Tennessee
Les abeilles sociales, les espèces solitaires, celles qui nichent dans le sol ou dans des cavités : toutes ou presque présentent des traces de magnétisme. Cette découverte remet en cause les idées reçues sur l’origine de la magnétoréception chez les insectes.
Un nombre étonnamment élevé d’espèces d’abeilles – 74 des 96 espèces testées – présentent des propriétés magnétiques, selon une étude que mes collègues et moi avons récemment publiée dans la revue Science Advances.
Certains animaux sont capables d’utiliser des composés magnétiques à base de fer, comme la magnétite, pour détecter le champ magnétique terrestre et s’orienter grâce à lui. Cette capacité est appelée magnétoréception. Dans notre étude, nous avons considéré le magnétisme observé chez les insectes testés comme un indicateur permettant d’identifier les espèces susceptibles de posséder cette faculté.
Depuis des décennies, les biologistes savent que les abeilles domestiques sociales, qui nichent dans des cavités, sont capables de magnétoréception. La plupart des chercheurs pensaient que cette sorte de boussole interne était liée à la vie en colonie. Les abeilles domestiques indiquent en effet à leurs congénères l’emplacement des ressources florales grâce à une danse qui renseigne sur la direction à suivre en fonction de la position du soleil et du champ géomagnétique.
Notre étude poursuivait deux objectifs : comparer la présence de matériaux magnétiques chez les espèces d’abeilles vivant en groupe et chez les espèces solitaires, puis retracer l’origine évolutive de la magnétoréception chez les abeilles.
Pour mesurer les réponses magnétiques, nous avons collecté des spécimens appartenant à différentes espèces de la famille des Apidés (Apidae), qui comprend des espèces sociales comme les abeilles domestiques, mais aussi des espèces solitaires. Nous avons réduit en poudre des abeilles mortes et séchées, puis mesuré le magnétisme de cette poudre à l’aide d’un magnétomètre.
À notre surprise, nous avons constaté que la réponse magnétique était forte aussi bien chez les abeilles vivant en groupe que chez les espèces solitaires. Ce résultat nous a conduits à rejeter notre hypothèse initiale, selon laquelle la présence de matériaux magnétiques n’était nécessaire que chez les espèces d’abeilles sociales.
Plus surprenant encore, une petite abeille sociale de la famille des Halictidae présentait elle aussi un fort magnétisme. Nous avons alors élargi notre étude à des espèces représentant l’ensemble de l’arbre évolutif des abeilles, en partant de l’hypothèse que l’origine évolutive de ce magnétisme se trouvait peut-être chez des lignées plus anciennes.
Notre étude a également mis en évidence plusieurs tendances concernant l’intensité du magnétisme observé chez les abeilles. Les espèces de grande taille présentaient un magnétisme plus marqué. Les abeilles sociales étaient, en moyenne, plus magnétiques que les espèces solitaires. Enfin, les abeilles qui nichent dans des cavités avaient tendance à être plus magnétiques que celles qui construisent leur nid dans le sol.
Dans l’ensemble, nous avons détecté la présence de matériaux magnétiques dans toutes les familles d’abeilles étudiées : chez les espèces sociales comme chez les espèces solitaires, chez les abeilles nocturnes, ainsi que chez celles qui nichent dans le sol comme chez celles qui vivent au-dessus du sol, dans des cavités ou des ruches. Les insectes d’autres groupes que nous avons examinés à titre de comparaison, notamment des coléoptères, des guêpes et des mouches, présentaient eux aussi du magnétisme.
Nous avons donc dû rejeter une nouvelle fois notre hypothèse. Nos résultats montrent que le magnétisme est probablement apparu avant même l’origine évolutive des abeilles. Nous en concluons qu’il s’agit vraisemblablement d’un caractère ancestral, conservé au cours de l’évolution.
Notre étude laisse de nombreuses questions en suspens. D’abord, même si nous considérons que le magnétisme constitue un indicateur de la magnétoréception, il est notoirement difficile de le démontrer. Cela nécessite en effet des expériences sur des organismes vivants, retirés de leur environnement naturel.
La magnétoréception est l’un des sens animaux les plus controversés. Il existe de solides preuves que certains organismes sont capables de détecter le champ magnétique terrestre et de s’y orienter. Mais il ne s’agit probablement pas de leur sens principal, même chez les espèces qui possèdent cette capacité. Cette caractéristique rend son étude particulièrement difficile.
Même chez les bourdons, que les biologistes considèrent comme capables de magnétoréception, de nombreuses questions et incertitudes subsistent quant à la manière dont ils utilisent ce sens.
Les scientifiques sont en revanche plus convaincus que les abeilles domestiques sont capables de magnétoréception. Des chercheurs sont même parvenus à les entraîner à distinguer des anomalies locales du champ magnétique. Nous avons donc fait l’hypothèse que les insectes de notre étude présentant un magnétisme plus marqué que celui des abeilles domestiques possèdent eux aussi cette capacité. Mais nous ne pouvons pas le démontrer. De plus, nos travaux n’expliquent ni la fonction de ce magnétisme ni le mécanisme biologique de la magnétoréception.
Enfin, si l’intensité du signal magnétique variait selon les différentes parties du corps, elle n’était jamais limitée à une seule région chez les abeilles que nous avons étudiées. Ce résultat ne soutient donc guère certaines hypothèses sur le fonctionnement de la magnétoréception, notamment celle selon laquelle elle reposerait sur des cryptochromes sensibles à la lumière présents dans les yeux.
Laura Russo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.08.2026 à 10:07
Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

L’ESSENTIEL
L’île de Clipperton tient de l’énigme écologique : l’écosystème terrestre, très pauvre, subsiste avec trois fois rien et surtout grâce aux apports de l’écosystème marin voisin.
Cet atoll presque désert peut nous aider à comprendre les notions de dette d’extinction, de puits écologique, de microévolution et de dépendance entre écosystèmes marins et terrestres.
Pour les scientifiques, ce cold spot (point froid) de biodiversité constitue un véritable laboratoire pour mieux comprendre l’évolution.
Au milieu du Pacifique oriental, Clipperton – ou île de la Passion, le 13ᵉ territoire ultramarin français – ressemble à une énigme écologique. L’atoll est minuscule, isolé et difficile d’accès. Pauvre en biodiversité terrestre, il est entouré d’un milieu marin riche et original. À première vue, il pourrait passer pour un simple « point froid » de biodiversité terrestre : peu de plantes, peu d’insectes, peu de vertébrés…
Il y règne de surcroît des conditions de vie rudes, avec des submersions lors des tempêtes marines fréquentes, une pollution plastique majeure, de la pêche illégale, des narcotrafiquants et, désormais, des intérêts miniers dans les fonds marins ainsi que des velléités d’installations portuaires. Un cocktail de conditions étonnantes pour les 2 kilomètres carrés et 10 kilomètres linéaires de cette couronne corallienne et de son lagon. Un presque atoll avec son rocher volcanique de 23 mètres de haut.
Pourtant, cette pauvreté apparente en fait précisément un objet scientifique passionnant, car Clipperton permet d’observer, presque à nus, les mécanismes élémentaires qui maintiennent une biocénose (c’est-à-dire l’équilibre des différentes espèces au sein d’un biotope donné) minimale. Ces mécanismes permettent d’expliquer l’évolution dans les systèmes insulaires et, par analogie, l’évolution tout court.
Sur une grande île continentale, les interactions écologiques sont nombreuses, enchevêtrées, parfois difficiles à démêler, même si elles sont réduites par rapport aux continents. À Clipperton, au contraire, tout semble réduit à l’essentiel : une couronne terrestre étroite, un lagon presque fermé, des oiseaux marins, des crabes terrestres, quelques plantes, quelques insectes, des espèces introduites et des flux permanents entre la mer et la terre.
L’atoll devient alors un laboratoire naturel. Non pas parce qu’il serait riche, mais justement parce qu’il est pauvre, contraint, instable et, de ce fait, plus facile à lire, et qu’il y est parfois plus facile d’expérimenter.
La biodiversité terrestre de Clipperton est limitée. Les travaux de Marie-Hélène Sachet, dans les années 1960, ont décrit une île de faible diversité végétale, marquée par son isolement, son histoire humaine et les effets d’espèces introduites par l’être humain.
Les synthèses plus récentes confirment que l’atoll a connu de fortes transformations écologiques.
Par exemple, l’introduction de porcs en 1897 pour subvenir à la consommation des ouvriers chargés de l’exploitation du phosphate, porcs qui ont vécu en liberté jusqu’au départ de ces derniers. Ou encore l’explosion des populations de crabes terrestres, les modifications de la végétation (le seul végétal d’apparence arborée – qui n’est pas un arbre, au plan scientifique – est le cocotier, apporté par l’humain lors des tentatives d’exploitation du phosphate), la présence plus récente de rats ou encore les changements dans les populations d’oiseaux marins.
En 2005, l’expédition scientifique Jean-Louis Étienne, menée par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et à laquelle j’ai participé, a entrepris un inventaire complet de la faune et de la flore terrestre de l’atoll, qui se poursuit depuis.
Mais pauvreté ne signifie pas absence d’écosystème fonctionnel. La partie terrestre de Clipperton dépend fortement du milieu marin qui l’entoure. Les oiseaux marins transfèrent vers l’île des nutriments produits en mer, notamment par le guano ; les crabes déplacent et transforment la matière organique ; les laisses de mer, les embruns et les tempêtes redistribuent des ressources sur la couronne littorale.
La zone de contact entre récif, plage, lagon et végétation fonctionne ainsi comme un écotone, c’est-à-dire une zone de transition écologique entre l’écosystème terrestre et l’écosystème marin. C’est une interface active, où les flux biologiques et chimiques permettent le maintien d’une biocénose terrestre minimale.
Cette idée rejoint la notion de « subventions » en écologie : des ressources produites dans un habitat peuvent structurer les réseaux trophiques d’un autre habitat, notamment au niveau des écotones, ces frontières entre écosystèmes. Dans ce cadre, les flux de nutriments, de proies, de détritus ou de consommateurs entre milieux voisins peuvent profondément modifier les équilibres écologiques.
Dans les îles océaniques, ces transferts mer-terre sont souvent essentiels. Clipperton en offre un exemple extrême : la terre est pauvre mais nourrie par l’océan.
À lire aussi : Les oiseaux marins de retour sur l’île Surprise, terrain d’étude du bout du monde des scientifiques
La notion de « puits écologique » vient du modèle source-puits, issu de la théorie de distribution des espèces.
Dans un habitat source, une population produit plus d’individus qu’elle n’en perd. Dans un habitat puits, en revanche, la reproduction locale ne suffit pas à compenser la mortalité et la population ne persiste que grâce à des apports extérieurs. Cette idée peut être appliquée à Clipperton : la terre émergée n’y est pas seulement un habitat pauvre : elle est aussi un système « subventionné ».
L’île fonctionne moins comme un écosystème terrestre autonome que comme une extension du système marin. Les oiseaux, les crabes, les dépôts organiques et les échanges littoraux apportent l’énergie et les nutriments qui manquent au substrat terrestre.
En ce sens, Clipperton peut être décrit comme un puits écologique trophique : une biocénose terrestre se maintient localement grâce à des ressources venues d’ailleurs. Même les lézards dépendent indirectement des oiseaux, puisqu’ils se nourrissent de leurs tiques gorgées de sang et fréquentent assidûment les colonies.
Cette dépendance rend l’atoll très vulnérable. Si les populations d’oiseaux déclinent, si l’abondance de crabes change, si les rats perturbent la reproduction des oiseaux, si les tempêtes modifient la végétation ou si la pollution plastique transforme la zone littorale – et c’est souvent le cas –, alors c’est tout le fonctionnement terrestre qui peut basculer.
Sur une île plus grande, les effets seraient amortis. À Clipperton, ils deviennent immédiatement visibles.
La dette d’extinction désigne une situation où des espèces persistent encore dans un milieu, alors que les conditions qui permettaient leur maintien durable ont déjà disparu.
En effet, l’extinction n’est pas instantanée : elle peut être différée. Une population peut survivre quelques années, quelques décennies, parfois davantage, avant de s’éteindre réellement. Cette notion a été développée en conservation pour comprendre les effets retardés de la fragmentation, de la destruction des habitats ou des perturbations écologiques.
Clipperton permet d’illustrer cette idée à petite échelle. Lorsqu’un habitat est réduit, fermé, simplifié ou perturbé, certaines espèces peuvent subsister quelque temps, mais leur trajectoire est déjà compromise. Le cas du lagon est particulièrement parlant. Dans les années 1960, Aguesse et Gaillot ont signalé deux espèces d’odonates (c’est-à-dire des libellules) sur l’atoll, dans un contexte où le lagon jouait encore un rôle d’habitat d’eau douce ou saumâtre pour certains organismes.
Lors de l’expédition Jean-Louis Étienne en 2005, le fonctionnement écologique du lagon n’était plus le même. L’inventaire entomologique publié a montré une faune d’insectes très pauvre et fortement contrainte, où les populations d’odonates mentionnées antérieurement n’ont pas été retrouvées.
Cet exemple peut être lu comme une petite histoire de dette d’extinction. Les espèces d’odonates avaient peut-être persisté tant que le lagon conservait certaines caractéristiques favorables : eau libre, végétation aquatique ou rivulaire, conditions physico-chimiques compatibles avec le développement larvaire.
Lorsque le lagon a changé de fonctionnement – fermeture, eutrophisation, stratification de l’eau, modification des habitats littoraux –, ces populations ont pu disparaître. La disparition observée en 2005 n’était peut-être que la conséquence tardive d’une transformation déjà ancienne.
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Les petites îles isolées sont des lieux privilégiés pour étudier la microévolution. Les populations y sont souvent de petite taille, esseulées, soumises à des événements fondateurs, à la dérive génétique, à des goulots d’étranglement et à des pressions de sélection particulières.
Clipperton pousse cette logique à l’extrême : l’espace est réduit, les habitats sont peu nombreux, les ressources fluctuantes, les introductions biologiques brutales, et les recolonisations (retour ultérieur d’une biodiversité perdue) probablement rares.
Dans un tel système, chaque population devient intéressante à étudier. Une cicindèle, une mouche, un orthoptère, un coléoptère, une punaise marine ou un petit arthropode du sol ne sont pas seulement des espèces présentes sur une liste : ce sont des témoins de colonisation, de persistance, d’adaptation ou d’échec écologique.
Notre inventaire des insectes de Clipperton réalisé à partir de l’expédition de 2005 insistait déjà sur cette dimension, en considérant l’atoll comme un microcosme où les peuplements terrestres doivent être compris à la fois par leur pauvreté, leur isolement et leurs relations avec les milieux marins et littoraux.
La microévolution peut s’y manifester de plusieurs façons : différenciation de populations isolées, perte ou modification de comportements, adaptation à des ressources inhabituelles, dépendance accrue aux oiseaux ou aux crabes, tolérance à la salinité, aux embruns, à la chaleur, à la sécheresse ou à d’autres perturbations. Même lorsqu’il y a peu d’espèces, il peut y avoir beaucoup d’écologie.
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La conservation se concentre souvent sur les points chauds de biodiversité : forêts tropicales, récifs coralliens, montagnes riches en endémismes. C’est évidemment nécessaire. Mais les points froids ont, eux aussi, une valeur scientifique. Ils révèlent les limites du vivant et son fonctionnement.
Clipperton permet d’observer ce que devient un écosystème lorsque presque tout dépend de quelques flux : les apports marins, les oiseaux, les crabes, le littoral, le lagon. Si l’un de ces éléments change, l’ensemble peut se réorganiser. À ce titre, l’atoll n’est pas seulement un territoire isolé du Pacifique français ; c’est un modèle miniature pour penser les écosystèmes fragiles, les extinctions différées et les dépendances invisibles.
Dans un monde marqué par les changements climatiques, la montée du niveau marin, les invasions biologiques, la pollution plastique et la simplification des habitats, ce type de système devient précieux. Il nous rappelle qu’un écosystème peut paraître stable alors qu’il est déjà en déséquilibre. Il nous montre qu’une extinction peut être en cours avant d’être visible. Il nous apprend aussi qu’une biodiversité pauvre n’est pas une biodiversité sans intérêt.
À Clipperton, la vie terrestre tient à peu de choses : des oiseaux qui reviennent, des crabes qui circulent, des plantes qui résistent, des insectes qui persistent, un lagon qui change, une mer qui nourrit. C’est peu, mais c’est assez pour faire de cet atoll un observatoire exceptionnel du fonctionnement des écosystèmes que nous devons étudier et préserver. Mais le niveau de la mer devrait monter, et Clipperton y est particulièrement vulnérable.
Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l'Ocean de Sorbonne Université
12.08.2026 à 15:22
Caroline Muller, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine ; membre de l'IUF. Spécialiste d'histoire du XIXe siècle, du catholicisme et d'histoire des femmes et du genre, Université Rennes 2

L’ESSENTIEL
La confession est souvent envisagée comme une pratique spirituelle individuelle, touchant l’intimité et le secret des consciences.
Mais au XIXe siècle, en France, elle était bien plus que cela : une pratique sociale centrale, engageant l’ensemble de la communauté.
Cette histoire éclaire la question du secret de la confession, qui a fait débat à propos des violences sur mineurs.
Quelques jours avant le début du carême de 1888, un incident provoque les murmures et bientôt des protestations des habitants de Carfantain, une petite commune proche de Rennes (Ille-et-Vilaine) : curé du lieu, le recteur L. (En Bretagne, le curé est appelé « recteur », ndlr) a refusé d’entendre en confession une partie des paroissiens. Le dénommé Louis L., 63 ans, cultivateur, fait partie de ceux qui écrivent à l’évêque :
« Je suis arrivé à une heure et demie de l’après-midi au confessionnal : nous étions d’hommes et de femmes à attendre au nombre de quarante environ. Lorsque vers les six heures moins le quart, le recteur est arrivé à l’église, un petit bruit de satisfaction général s’est produit après cette longue attente. »
Les paroissiens manifestent bruyamment leur soulagement de voir arriver le curé si longuement attendu, eux qui patientent dans le froid depuis près de quatre heures. Cette manifestation discrète de mécontentement contrarie le curé qui, s’estimant outragé, renvoie l’essentiel des présents – dans l’idée sans doute aussi de réduire le temps qu’il s’apprête à passer au confessionnal. Louis L. explique qu’il était prêt à patienter au moment où le curé le renvoie :
« J’ai dit à mon pâtre qui était là de passer que j’allais l’attendre. Monsieur le Recteur a levé le rideau du confessionnal en me disant “N’attendez pas, je ne vous confesserai pas, ni avant ni après" ; de sorte que je suis retourné chez moi tellement impressionné que j’en suis resté malade toute la semaine. »
Cette scène nous invite à nous replonger dans un moment de vie sociale et spirituelle globalement oublié en France, alors même que ce passé n’est pas si lointain : l’attente puis le passage au confessionnal, qui concernait encore, au moins une fois par an, 51 % des Français·es en 1952. Si la pratique de la confession concerne toujours aujourd’hui des millions de gens dans le monde, son usage s’est effondré en France, tout comme l’assistance à la messe dominicale évaluée aujourd’hui à moins de 2 % de la population.
Faire l’histoire de la confession demande alors de faire l’effort de nous projeter dans un monde peu éloigné dans lequel l’ensemble de la population d’une commune allait présenter l’état de sa conscience au curé de paroisse ou à l’un de ses confrères. Aller se confesser ne relevait donc pas simplement d’une pratique spirituelle individuelle, puisque le paroissien était sous le regard d’une communauté qui savait qui se confessait, à qui, quand, tout en contrôlant étroitement le comportement du curé.
Sacrement de l’Église catholique qui a eu plusieurs noms et a pris des formes variées, la confession est pour tout catholique une obligation annuelle, formalisée depuis le quatrième concile du Latran (1215), qui se déroule dans le cadre du confessionnal. Elle consiste à énoncer ses péchés à un prêtre afin d’obtenir le pardon. Bien des historiens s’y sont déjà intéressés : Jean Delumeau, en particulier, lui a consacré de nombreux travaux dans les années 1980.
Dans l’ensemble cependant, le mot de « confession » a tendance à nous emmener sur le terrain de l’individuel, du privé, de l’intime, et du lien entre une conscience, un confesseur et Dieu. Si nous revenons à Carfantain en 1888, c’est pourtant bien une protestation collective qui s’élève : le refus répété du curé de confesser provoque finalement la décision des paroissiens d’écrire à l’évêque ; ils défendent leur droit à un accès convenable au confessionnal, en matière d’horaires comme de qualité d’écoute.
Ne pas se confesser, c’est rester dans un état de péché, ne pas pouvoir s’approcher de l’autel pour communier et, dans l’ensemble, risquer son salut, en particulier quand on a une santé fragile et que l’on craint de mourir subitement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est interdit au curé de quitter sa paroisse inopinément : en cas de maladie mortelle d’une de ses ouailles, il doit pouvoir administrer les derniers sacrements et assurer le salut des âmes.
À Carfantain, nous n’avons malheureusement pas de traces de la réponse de l’évêque dans les archives. En général cependant, l’évêché commence par mener son enquête sur les agissements du curé, avant d’écrire ou de rendre visite au curé si c’est jugé nécessaire. Mais ce n’est pas la seule administration concernée par ces situations : les conflits laissent aussi des traces dans les archives du ministère des cultes.
Des dizaines de dossiers semblables existent dans les archives départementales, classées sous l’appellation de « police des cultes » : c’est là que l’administration consigne, jusqu’en 1905 au moins, les conflits liés aux cultes. On y trouve des histoires de curés jugés trop sévères, trop absents, et qui dans l’ensemble ne se comportent pas comme les paroissiens et paroissiennes le souhaiteraient.
Une partie de ces dossiers nous montrent la confession non pas telle que la théologie la définit, mais telle que les fidèles eux-mêmes l’envisagent dans leur vie quotidienne. Jusqu’en 1905 et la loi de séparation des Églises et de l’État, le curé de chaque paroisse est, par le jeu du concordat, un fonctionnaire qui reçoit une solde. À ce titre, il fait l’objet d’un suivi et d’une surveillance administrative comme les autres agents de l’État – activités qui laissent des traces dans les archives.
Un paroissien mécontent peut donc aussi bien s’adresser à l’évêque qu’au préfet. En 1897, à Montromant, bourg de 500 personnes dans les monts du Lyonnais, c’est le maire qui prend la plume pour écrire au préfet. Une jeune mère de famille, explique-t-il, est allée se confesser ; le curé est entré avec elle « dans certains détails très minutieux sur la cohabitation » (comprendre : sur sa vie intime) lui expliquant qu’elle devait, sous certaines conditions, refuser des relations sexuelles à son mari, et cela, même s’il se fâchait.
Il s’agit sans doute là, très simplement, d’un rappel à l’obligation d’une sexualité procréative et d’une interdiction de pratiquer le « retrait » permettant de limiter les naissances. Le mari, furieux, décide d’aller « demander raison » au curé ; et le maire intervient pour éviter le scandale.
Cette petite scène met en présence tout un jeu d’autorités concurrentes : celle du confesseur, convaincu que rien de ce qui touche à la vie du couple ne lui échappe quand il s’agit d’appliquer le dogme de l’Église en matière de sexualité ; celle du mari, qui vit cette ingérence comme une atteinte à sa position ; celle du maire enfin, qui s’institue gardien de la paix conjugale et relaie l’affaire à l’administration.
Dans cette histoire, la confession échappe largement au confessionnal, puisque l’écho des échanges parvient jusqu’à la préfecture du Rhône.
D’autres paroisses montrent une mobilisation plus collective. À Bérat (Haute-Garonne), gros bourg viticole et agricole de plus d’un millier d’habitants, une pétition signée par plusieurs dizaines de paroissiens dénonce, en 1844, un curé accusé tout à la fois d’entretenir une liaison avec une veuve et de poser des questions déplacées en confession.
Le grief touchant à la confession n’est ici qu’un élément parmi d’autres, mais il est révélateur : ce qui se dit derrière la grille circule, se commente, nourrit la rumeur, et finit par s’écrire dans une lettre à plusieurs mains.
Ces deux affaires nous montrent à quel point la confession du XIXᵉ siècle n’est pas réductible au secret ou à la conscience des individus. Le confessionnal n’est pas qu’un lieu d’aveu : il peut devenir un point de friction où se mesurent, très concrètement, les périmètres de l’autorité d’un curé face à celles d’un mari, d’un maire, d’une communauté paroissiale.
Bien sûr, ces dossiers de police de culte comportent un biais : on y voit apparaître les moments qui posent problème, et l’ordinaire de la confession y est beaucoup moins visible, en particulier son rôle de réconfort, de réconciliation et de soutien des âmes, bien montré par les historiens et historiennes par ailleurs. Les confesseurs et autres directeurs de conscience accueillent, par exemple, confidences et discussions touchant à la vie conjugale et familiale, en particulier de la part de paroissiennes soucieuses de la discrétion des échanges.
Dans le quotidien des curés et autres desservants, cette attention aux uns et aux autres se traduit par de très longues heures passées au confessionnal : on trouve trace des lassitudes provoquées par la confession dans la plupart des biographies consacrées aux prêtres du siècle. Il arrive au curé d’Ars (Ain) Jean-Marie-Baptiste Vianney de passer douze heures par jour dans son confessionnal.
Écrire cette histoire invite alors à se replonger dans le quotidien des paroisses du XIXᵉ siècle, des plus fidèles aux plus distantes de l’Église, pour y retrouver l’ordinaire des expériences et interactions des paroissiens : une jeune mère de famille, un cultivateur soucieux de son salut, un père inquiet pour sa fille, un maire hostile au curé ou cherchant au contraire à préserver l’harmonie dans sa commune.
De cette vie collective de la confession, si dense au XIXᵉ siècle, il ne reste aujourd’hui presque rien en France. La pratique a reflué, les confessionnaux ont bien souvent été déplacés, ou restent vides dans beaucoup d’églises. Il reste pourtant dans les archives de quoi documenter de ce que la confession a longtemps été au-delà du confessionnal et de la dimension spirituelle du sacrement de pénitence. Ces traces offrent alors de la matière pour écrire une histoire sociale du XIXᵉ siècle à hauteur de l’expérience des paroissiens et des paroissiennes et de leurs préoccupations.
Cela nous offre un autre point de vue sur la question du secret de la confession, sujet relancé par les travaux de la commission indépendante sur les abus dans l’Église et qui suscite bien des débats puisque l’Assemblée nationale a finalement renoncé à supprimer le secret de la confession en cas de violences sur mineurs.
L’histoire sociale de la confession nous révèle que ce qui se passe dans le confessionnal n’y reste jamais totalement circonscrit, en particulier quand celui ou celle qui se confesse a des raisons de se plaindre. Cela nous invite à déplacer le regard et à réfléchir aux silences de l’entourage et à l’invisibilisation des plaintes plutôt qu’à son secret.
Caroline Muller a reçu des financements de l'Institut Universitaire de France.
12.08.2026 à 15:21
Vivian Dépoues, Research associate - I4CE, Institut de l'Economie pour le Climat., Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
La France est-elle vraiment bloquée devant à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique, comme l’affirmait, fin juin 2026, la ministre de la transition écologique Monique Barbut ?
Cette déclaration doit être forcément nuancée : le montant de la facture dépendra avant tout des arbitrages que nous réaliserons, tant aux niveaux national que local.
Tant que ceux-ci ne seront pas débattus publiquement, parler du coût de l’adaptation climatique en France reviendra à discuter de l’addition salée d’un repas dont on n’aurait même pas encore commandé les plats.
Fin juin 2026, en pleine canicule, la ministre de la transition écologique Monique Barbut, a affirmé que la France était face à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique. Or, si la hauteur du mur est bien connue quand on parle de décarbonation de l’économie
– notamment depuis la publication du rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz en 2023, les choses sont moins évidentes pour ce qui est de l’adaptation.
Certains pays se sont déjà posé ces questions, allant jusqu’au chiffrage consolidé des besoins d’adaptation. Au Royaume-Uni par exemple, les travaux menés sous la houlette du Committee on Climate Change
– l’équivalent britannique du Haut Conseil pour le climat – estiment à une fourchette d’environ 10 milliards à 11 milliards de livres sterling (de 11,7 milliards à 13 milliards d’euros) par an les investissements supplémentaires nécessaires pour l’adaptation d’ici 2030.
Une autre étude menée en Allemagne par le think tank et cabinet de conseil Adelphi pour le compte de la plateforme scientifique sur le climat (groupe d’experts créé par le gouvernement fédéral allemand en 2019) les estime, pour sa part, dans une fourchette de 8,6 milliards à 10,6 milliards d’euros par an.
Ces deux études mobilisent une approche dite « énumérative », ou « bottom up », que nous utilisons également à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE). Elle consiste à identifier des listes d’actions à mettre en œuvre, de projets à mener pour l’adaptation (par exemple, un nombre d’opérations de rénovation, de chantiers de renforcement d’infrastructures, de construction de nouveaux équipements de protections, d’opérations de renaturation…), à estimer des coûts moyens par opération et à faire le total, comme on ferait l’addition de l’entrée au dessert pour obtenir sa note au restaurant.
Un autre type d’études existe, s’appuyant sur des travaux de modélisation dits « top down », consistant à établir à partir d’études statistiques ou de modélisation des phénomènes physiques des relations entre des évènements climatiques et des pertes économiques. Il est ainsi possible de calculer l’optimum théorique d’investissements. Cet optimum doit permettre d’entreprendre des actions d’adaptation jusqu’à ce qu’un euro investi ne permette plus de réduire de plus d’un euro les pertes.
Construire des ordres de grandeur économiques du coût de l’adaptation en France et pouvoir composer plusieurs « menus » en fonction des choix politiques opérés est essentiel. Dans notre étude « Adapter la France à + 4 degrés : moyens, besoins, financements » (2025), nous avions ainsi évalué les coûts de nombreuses « briques » d’adaptation au niveau national. Pour autant, ces chiffrages ne doivent pas éluder les débats cruciaux que nous devons avoir sur les arbitrages à réaliser.
Autrement dit, avant de débattre du montant total de l’addition et de comment en partager le coût, il faut déjà se mettre d’accord sur ce que l’on veut manger au restaurant.
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La Commission européenne a confié à différents organismes de recherche la conduite d’une étude passant en revue tous les éléments d’évaluation des coûts de l’adaptation, dont on dispose en Europe, issus de travaux utilisant l’une ou l’autre des approches présentées ci-dessus. À noter que ce n’est pas le seul ni le premier travail réalisant cet exercice, mais il est probablement le plus précis et le plus abouti.
Les différentes études donnent des chiffres qui se situent dans des fourchettes plus ou moins larges : en 2024, un rapport de la Banque mondiale estimait les besoins d’investissement pour l’Europe entre 15 milliards et 64 milliards d’euros par an ; en 2021, la Banque européenne d’investissement les estimait de son côté, sur la base d’études existantes, entre 35 milliards et 500 milliards d’euros par an.
Sur cette base, et sans nier la grande hétérogénéité ni le caractère incomplet des données, l’étude a extrapolé les résultats à l’échelle de l’Union européenne, par secteur et par État membre. Elle conclut que :
« Les besoins d’investissement annuels et totaux jusqu’en 2050, tous secteurs confondus, sont estimés à 69 milliards d’euros par an et à 1 200 milliards d’euros en valeur actuelle nette (VAN) cumulée » à l’échelle européenne.
Pour la France, cela représente un peu plus de 10 milliards d’euros par an.
Ces résultats donnent un ordre de grandeur qui permet de fixer quelques repères. Cependant, réalisés à partir de la documentation préexistante et sans concertation sectorielle et nationale, ils court-circuitent des débats extrêmement importants qu’il nous faut avoir avant de signer le devis de l’adaptation.
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C’est parce que l’on ne peut pas passer outre ces débats que l’on n’a pas de chiffres précis sur les besoins de l’adaptation en France. Dans la plupart des secteurs, on n’a pas encore délibéré sur les manières dont on souhaitait s’adapter.
Or, on ne demande pas l’addition avant d’avoir choisi ce qu’on allait manger. Et en l’occurrence, ce choix est ici composé de décisions structurantes, par exemple :
Mise-t-on sur la construction de nouvelles infrastructures pour sécuriser l’accès à l’eau ou entreprend-on de vastes opérations d’ingénierie écologique pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie et favoriser leur infiltration dans les nappes ?
Est-on prêt à végétaliser cette place quitte à réduire un peu le nombre de places de parking ?
Maintient-on ce camping si près de la mer ou a-t-on l’espace pour le déplacer un peu plus dans les terres ?
Isole-t-on les appartements au dernier étage des immeubles parisiens, les climatise-t-on, imagine-t-on une transformation des toits en zinc ou bien encore renonce-t-on à leur usage actuel ?
Accepte-t-on de ralentir (voire d’annuler en prévention) certains trains quand une vigilance météo est déclarée ou engage-t-on un grand programme de travaux pour renforcer la résilience de l’infrastructure ? La réponse ne sera probablement pas univoque d’une ligne à l’autre, en fonction de la fréquentation ou de l’existence d’alternatives faciles.
Ce sont autant de décisions à prendre sujet par sujet, territoire par territoire.
Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) et la trajectoire de référence (TRACC) sur laquelle il est construit ne donnent pas les réponses à ces questions. Mais ils invitent très explicitement à se les poser et donnent tous les outils (les données, les méthodes…) pour le faire en partant d’études de vulnérabilité et en mettant sur la table les options disponibles.
En attendant de disposer de réelles trajectoires d’adaptation par territoire et par secteur, il nous semble plus prudent de ne pas avancer de chiffres agrégés qui invisibiliseraient ces débats. En revanche libre à chacun – et, notamment, à chaque responsable politique actuel ou futur – de composer son propre menu à partir des options disponibles à la carte. De même, chaque citoyen peut se faire, grâce à ces données, une idée des investissements nécessaires et donc de la crédibilité des différentes propositions.
Les tableaux publiés avec notre étude « Adapter la France à + 4 °C : moyens, besoins, financements » donnent de très nombreuses briques de coûts pour accompagner cet exercice au niveau national.
Au niveau local, des éléments similaires – ainsi qu’une approche simplifiée de chiffrages – sont proposés dans la méthode de plan pluriannuel d’investissement aligné climat développé par l’I4CE. Celle-ci, gratuite et en accès libre, a été conçue pour aider les collectivités à concilier leur plan d’investissements avec leurs objectifs climatiques.
Le chiffre de 2,3 milliards d’euros est parfois cité. Il est en réalité issu d’une étude de 2022, soit donc avant de disposer de la référence de la TRACC. Il renvoie à une liste de mesures qui étaient prêtes à être mises en œuvre sans regret au moment de la publication du rapport « Se donner les moyens de s’adapter aux conséquences du changement climatique en France : de combien parle-t-on ? ». Ces mesures immédiates ne constituaient toutefois que la première étape d’une stratégie plus structurante à mettre en œuvre, nécessitant, on l’a vu plus haut, des arbitrages.
Revenons-en à la déclaration de la ministre de la transition écologique. L’adaptation au changement climatique se heurte-t-elle, finalement, à un « mur d’investissements » ?
L’expression a été largement utilisée pour évoquer les besoins pour la décarbonation – de l’ordre de 200 milliards d’euros par an, dont 70 milliards manquent encore à l’appel –, mais elle l’est probablement moins pour l’adaptation.
D’abord, parce que, si on se fie à l’estimation de la Commission européenne, on parle de besoins inférieurs d’un ordre de grandeur : on l’a vu, les premières estimations tournent autour de 10 milliards d’euros par an, pas 200.
Ensuite, parce que certaines options d’adaptation pourraient, in fine, ne demander que peu d’investissements en dur. Par exemple, si on choisissait de s’organiser pour décaler les horaires de certains services publics en période de fortes chaleurs plutôt que de transformer entièrement le bâti.
Enfin, parce que l’adaptation doit être intelligemment déployée dans le temps, en faisant en sorte que le climat futur soit bien intégré au fil de tous les nouveaux investissements, qu’ils soient explicitement reliés au climat ou non (rénovations diverses, modernisation des infrastructures, constructions neuves, aménagement du territoire…).
Si on voulait tout adapter en cinq ans, alors oui, on ferait probablement face à un mur. Mais si on arrêtait de manquer toutes les opportunités d’intervention pour progressivement rendre nos économies plus robustes et plus résilientes, ce serait plutôt une rampe, plus ou moins pentue. Alors, à nos Lego et calculettes pour la construire !
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Le principal projet d'I4CE sur lequel s'appuie cette analyse a été conduit avec le soutien de l'ADEME, du CGDD et de la DGEC. Vivian Dépoues est également membre du conseil d'administration de l'association ADAPT
12.08.2026 à 15:19
Marion Davin, Associate professor, Aix-Marseille Université (AMU)
Mouez Fodha, Professeur des Universités, Economiste, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Thomas Seegmuller, macroéconomie, économie de l'environnement, économie démographique, Aix-Marseille Université (AMU)
Léa Dispa, Chargée de médiation scientifique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Cet été, l’Europe suffoque. Derrière les bilans sanitaires et les records de température, une question s’impose : faut-il s’adapter au réchauffement ou poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre ?
Les vagues de chaleur que nous traversons ravivent les débats autour des politiques climatiques. Faut-il accroître les efforts de réduction des émissions, intensifier les investissements en adaptation, ou combiner les deux ? Dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, cet arbitrage soulève une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement.
À quel moment faut-il mettre le curseur sur l’adaptation, et à quel moment sur l’atténuation ? Le concept de « distance au point de bascule » permet d’y répondre.
La distance au point de bascule mesure la proximité d’une économie avec un seuil critique, au-delà duquel un effondrement économique et environnemental peut survenir. C’est cette distance qui détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre.
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Les événements récents l’illustrent concrètement. Les canicules se succèdent à un rythme inédit : celle de juin dernier a duré onze jours et s’est traduite, selon Santé publique France, par un excès de mortalité d’environ 5 764 décès (+ 36 %), entre le 17 juin et le 2 juillet 2026. Ces données constituent une première estimation et devront être confirmées par les analyses plus précises du bilan de fin de période de surveillance estivale, à l’automne.
Au-delà du bilan humain dramatique, ces épisodes pèsent sur les infrastructures et la productivité. Cette intensification des dommages climatiques peut être le signe que la distance qui nous sépare du point de bascule se réduit. Comme des recherches scientifiques le montrent, le risque de franchissement de points de bascule augmente à mesure que le réchauffement progresse.
Le mécanisme que nous considérons est le suivant : la pollution dégrade la productivité globale, puisqu’elle abîme les infrastructures, affecte la santé, réduit les rendements. Moins de productivité, c’est moins de revenus, moins d’investissements, et donc moins de capacité à financer des politiques climatiques. Et les dommages n’augmentent pas de façon linéaire : passé un certain seuil, ils peuvent s’accélérer brutalement. Un cercle vicieux s’enclenche, conduisant à une dégradation continue de l’économie.
À long terme, une économie peut s’orienter vers deux scénarios :
une faible pollution associée à une croissance économique soutenable,
Entre les deux se situe une zone à risque, que nous qualifions de « piège climatique ». Dans cette zone, la pollution progresse plus vite que l’activité économique. La croissance économique ralentit, tandis que les dommages environnementaux s’accumulent. Si rien n’est fait, l’économie glisse progressivement vers le point de bascule.
Ce scénario n’est pas inévitable. Mais la nature de la réponse dépend précisément de la position de l’économie dans cette zone.
Lorsque la pollution est encore modérée (la distance au seuil de bascule est grande), les politiques de réduction des émissions sont les plus efficaces. Elles permettent d’éviter l’accumulation de dommages et préservent la croissance à long terme. En revanche, lorsque la pollution est élevée (la distance se réduit), les priorités doivent changer. Les dommages sur la productivité deviennent si importants qu’il faudrait d’abord protéger l’activité : renforcer les infrastructures, les systèmes de santé, les dispositifs d’alertes et de protection… Les politiques d’adaptation passent alors au premier plan.
Ainsi, plus l’économie est proche du point de bascule, plus la réponse politique doit être rapide et ambitieuse. Cette réponse impose un effort financier accru en faveur de l’adaptation, qui peut passer par deux voies : la réallocation des ressources existantes à recettes fiscales inchangées, au détriment de l’atténuation, ou la hausse globale des prélèvements fiscaux.
Deux mécanismes expliquent ce résultat. D’une part, lorsque la pollution est élevée, ses effets négatifs sur la productivité sont tels que l’adaptation devient urgente pour préserver la création de richesses. D’autre part, les deux types de politiques n’ont pas les mêmes effets dans le temps. L’adaptation produit des effets immédiats : elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.
Ce séquencement a aussi une dimension générationnelle. Les politiques de réduction des émissions sont les plus bénéfiques à long terme, car elles limitent les dommages futurs. Mais à court terme, ces politiques ont un coût pour les générations qui les subissent immédiatement, notamment en raison de la hausse des impôts. Les politiques d’adaptation, à l’inverse, améliorent rapidement les conditions économiques et sont donc plus favorables aux générations présentes. Elles sont aussi, de ce fait, politiquement plus acceptables. Le séquencement des politiques climatiques est ainsi un arbitrage entre présent et futur, au cœur des décisions publiques.
Ce que suggèrent ces travaux est une logique en deux temps : quand l’économie approche du point de bascule, il est prioritaire de renforcer l’adaptation afin d’éviter un basculement irréversible. Une fois la situation stabilisée, les efforts peuvent progressivement se réorienter vers la réduction des émissions, afin de limiter les dommages à long terme.
Cette approche permet de concilier deux objectifs souvent perçus comme contradictoires : préserver l’activité économique aujourd’hui et garantir sa soutenabilité.
Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Car plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes.
Cette approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
12.08.2026 à 12:35
Hilary Emmett, Associate Professor in American Studies, School of Politics, Philosophy and Area Studies, University of East Anglia
Thomas Ruys Smith, Professor of Literature and Culture, University of East Anglia

À première vue, la nouvelle Petite Maison dans la prairie, série diffusée sur Netflix, promet une fresque familiale pleine de nostalgie. En réalité, elle remet sur le devant de la scène les tensions qui traversent aujourd’hui la société états-unienne autour de son passé et de son identité.
Il est temps de ressortir les robes à carreaux : Netflix s’apprête à dévoiler une nouvelle adaptation des célèbres récits de la frontière américaine de Laura Ingalls Wilder. La série revisite la Petite Maison dans la prairie (1935), le plus connu de ses ouvrages.
Depuis près d’un siècle, les récits romancés que Wilder a tirés de son enfance sur la frontière américaine des années 1870 et 1880 occupent une place à part dans la culture des États-Unis. Ses emblématiques livres pour enfants – huit volumes publiés entre 1932 et 1943 – ont rapidement conquis un lectorat international. Ensemble, ils se sont vendus à plus de 73 millions d’exemplaires et ont profondément façonné l’image populaire de l’Amérique pionnière.
L’adaptation télévisée tout aussi emblématique du réalisateur américain Michael Landon n’a jamais quitté les grilles de rediffusion depuis sa première diffusion, de 1974 à 1983. Pendant la pandémie de Covid-19, elle a connu un spectaculaire regain de popularité qui ne s’est toujours pas démenti : pour la seule année 2024, la série a cumulé 13,3 milliards de minutes de visionnage en streaming.
Mais comment une nouvelle génération de spectateurs accueillera-t-elle la famille Ingalls et son expérience de la vie dans une Amérique encore en pleine construction ?
Au-delà de ces excellents chiffres en streaming, plusieurs signes laissent penser que le moment est propice à une relecture de la vie dans les Grandes Plaines. Que ce soit dans les années 1930 ou dans les années 1970, la Petite Maison dans la prairie a toujours prospéré en période de crise et de bouleversements. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’adaptation de Michael Landon a été lancée juste après le choc pétrolier de 1973. Les traumatismes liés au pétrole semblent curieusement raviver la nostalgie de l’époque où l’on se déplaçait à cheval.
Dans les périodes de souffrance collective, l’univers de Laura Ingalls Wilder offre une vision de la simplicité qui apparaît comme un antidote aux turbulences du monde moderne. Pour certains, il a même servi de mode d’emploi pour vivre les confinements liés au Covid. Son talent pour transformer les privations de la vie rurale en un cocon chaleureux trouve également un écho dans notre fascination actuelle pour les tradwives, les momfluencers, les adeptes de l’autosuffisance ou encore l’esthétique cottagecore.
La véritable histoire de Laura Ingalls Wilder et de sa famille, au fil de leur périple à travers le Minnesota, le Kansas et le Dakota du Sud, est loin d’être aussi simple et idyllique. Ils ont connu de profondes difficultés : la pauvreté, la maladie et même des périodes où ils ont frôlé la famine.
En outre, les représentations déshumanisantes du peuple osage dans les romans passent sous silence le déplacement violent des peuples autochtones auquel ont participé la famille de Wilder et les autres « pionniers ». Elles perpétuent les stéréotypes racistes qui ont servi à justifier cette dépossession.
La vie de Laura Ingalls Wilder dans le Missouri n’avait d’ailleurs rien de romantique non plus : elle continua à vivre dans des conditions difficiles jusqu’à la publication de la Petite Maison dans les grands bois, premier volume de la série, à l’âge de 65 ans, comme le raconte cet article du New Yorker consacré à la vie de Wilder dans le Missouri.
Même alors, le succès de Laura Ingalls Wilder n’a rien eu d’un heureux hasard. Son unique enfant, Rose Wilder Lane, était parvenue à échapper à la vie agricole dans le Missouri pour devenir l’une des journalistes indépendantes les mieux rémunérées des États-Unis. Elle publiait dans les plus grands magazines de son époque et écrivait des biographies parfois controversées de personnalités telles que Herbert Hoover (président des États-Unis de 1929 à 1933, ndlr) ou Charlie Chaplin. C’est Rose qui a encouragé sa mère à transformer ses souvenirs d’enfance en romans. Les deux femmes ont ensuite étroitement collaboré à l’écriture de la série de livres.
Mais Rose n’a pas seulement apporté au duo mère-fille son réseau littéraire et son expérience du monde de l’édition : elle y a aussi apporté ses convictions politiques.
Rose fut l’une des figures de proue des débuts du mouvement libertarien aux États-Unis. Avec Ayn Rand et Isabel Paterson, elle fut qualifiée par William F. Buckley de l’une des « trois furies » du libertarianisme. Sous son influence, les souvenirs d’enfance de Laura furent remodelés en récits exaltant la résilience, l’ingéniosité et l’autonomie américaines, en accord avec ses propres convictions politiques.
Le résultat a consacré une vision de la Frontière – et, par extension, de l’Amérique – comme un espace de liberté exceptionnelle… mais réservée aux colons blancs. Les critiques suscitées par la représentation des personnages autochtones et noirs dans l’œuvre de Wilder n’ont cessé de s’intensifier au fil des décennies. En 2018, cette contestation a conduit l’American Library Association à retirer le nom de Laura Ingalls Wilder de son prestigieux prix de littérature jeunesse.
La Petite Maison dans la prairie a donc toujours été, explicitement comme implicitement, une œuvre politique. L’adaptation télévisée de Michael Landon s’est inscrite dans cette tradition, même si sa vision de la vie dans les Grandes Plaines aurait sans doute déplu à Rose Wilder Lane.
Si sa représentation nostalgique de la conquête de l’Ouest restait fidèle à l’imaginaire des Wilder, la série abordait aussi des questions de société très présentes dans les années 1970, notamment le racisme et les violences sexuelles. Ces héritages contradictoires sont réapparus au grand jour lorsque Netflix a annoncé une nouvelle adaptation en janvier 2025.
La commentatrice politique américaine et personnalité des médias Megyn Kelly a aussitôt écrit sur X : « Netflix, si vous transformez la Petite Maison dans la prairie en série “woke”, je ferai de son échec ma mission personnelle. »
Melissa Gilbert, qui incarnait Laura Ingalls dans la série des années 1970, n’a pas tardé à répliquer. Elle a invité Megyn Kelly à « revoir la série originale. Il n’y avait pas grand-chose de plus “woke” à la télévision que ce que nous faisions ».
La nouvelle adaptation de Netflix devra trouver sa propre place dans les guerres culturelles qui traversent aujourd’hui les États-Unis.
Son casting multiethnique témoigne d’une volonté manifeste de répondre aux critiques visant le racisme des ouvrages originaux. Dans sa communication autour de la série, Netflix insiste notamment sur le fait d’avoir fait appel à un conseiller culturel osage et d’avoir travaillé en concertation avec la nation osage. La série introduit également une famille autochtone de colons, en écho à l’Indian Homestead Act de 1875, qui offrait aux autochtones la possibilité de s’installer sur des terres agricoles appartenant au « domaine public ».
Dans les faits, cependant, accéder à ces terres avait un coût considérable : les Autochtones devaient renoncer à leur appartenance tribale ainsi qu’à leur conception profondément ancrée de la propriété collective des terres. En conséquence, des familles comme celle représentée dans la série auraient été très rares à l’époque. Elles étaient bien plus susceptibles d’être expulsées de leurs propres terres que d’en obtenir de nouvelles.
Dans le même temps, l’esthétique baignée de soleil et résolument prairie chic de la ville d’Independence séduira sans doute les amateurs d’images « instagrammables » célébrant la beauté et la grandeur des paysages américains. La bande-annonce s’attarde sur d’immenses étendues d’herbes dorées et verdoyantes, où des enfants en tablier jouent dans un décor soigneusement composé.
Si l’on en juge par ces premiers indices, la série semble donc vouloir séduire ces deux publics aux attentes opposées. Ces tensions intrinsèques font d’ailleurs d’une nouvelle adaptation des récits de Laura Ingalls Wilder une manière particulièrement appropriée de célébrer le 250ᵉ anniversaire des États-Unis.
Rares sont les œuvres qui incarnent à ce point le récit national américain. Pour le meilleur comme pour le pire, la Petite Maison dans la prairie raconte l’histoire de l’Amérique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
12.08.2026 à 12:34
Bryan Muller, Docteur en Histoire contemporaine, Université de Lorraine
« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France » Le 25 août 1944, depuis l’hôtel de ville de la capitale, le général de Gaulle lance ces mots célèbres aux Françaises et aux Français, scellant sa posture mythique de héros de la Libération et de la France libre. Comment cette représentation a-t-elle été forgée et comment s’est-elle transformée, sur les écrans et dans les librairies ?
Comme chaque année, la France commémore entre juin et août les débarquements (6 juin 1944 en Normandie, 15 août 1944 en Provence) ainsi que la libération progressive du territoire national. La figure du général de Gaulle n’est jamais loin, ce qui est assez ironique puisque ce dernier refusait catégoriquement de participer à certaines commémorations – en particulier celle du 6 juin 1944 – au motif qu’elles ne valorisaient pas la France, mais des puissances (alliées) étrangères.
Durant ces commémorations, le souvenir de Charles de Gaulle et de la France libre est fréquemment convoqué. Revenons donc sur la construction de la figure particulière de Charles de Gaulle dans la mémoire nationale.
L’appel du 18 juin 1940 et la fondation de la France libre à Londres propulsent Charles de Gaulle sur le devant de la scène médiatique, politique et diplomatique. Condamné à mort par le régime de Vichy, le 2 août 1944, pour trahison et désertion, son nom est voué aux gémonies par les vichystes, qui le présentent comme un traître vendu à la ploutocratie anglo-saxonne et aux puissances financières juives, voire comme un agent communiste de Staline.
Les caricaturistes vichystes connaissant mal l’apparence de Charles de Gaulle, ils ont tendance à le représenter de dos ou dans la pénombre. Les rares caricatures qui le griment se distinguent par la grande différence qui peut exister entre elles, certaines le faisant grand et filiforme, d’autres petit et gros. Le discours reste toutefois constant et vise à discréditer le général de Gaulle.
Pour les opposants au régime de Vichy et les partisans de la France libre, cet homme fort méconnu du grand public est avant tout un nom et un symbole. Il faut bien avoir à l’esprit que le visage du général de Gaulle ne se diffuse massivement auprès de la population qu’à partir de la Libération de la France en 1944-1945. Son nom est alors associé à son visage (son uniforme de général de brigade était déjà mobilisé par les vichystes pour le représenter).
La France libérée se reconstruit autour du Gouvernement provisoire de la République française puis de la toute jeune IVᵉ République. Durant cette période, le général de Gaulle se positionne rapidement contre l’instauration d’un régime qu’il juge trop parlementaire. La création du Rassemblement du peuple français (1947-1953/1955), unique mouvement gaulliste fondé et dirigé par Charles de Gaulle, se donne pour mission de combattre le « régime des partis ». Il continue en parallèle de participer à de multiples commémorations et voyages mémoriels dans le pays.
Au départ, le régime lui assure une assistance et une protection importante en tant que dignitaire. Mais ses attaques répétées contre le régime, doublées par son rôle partisan (président fondateur du RPF), incitent les institutions menacées à lui retirer ces aides à l’automne 1948 et à lui interdire l’accès à la radio (sous contrôle de l’État).
La plupart des Français et des partis politiques le reconnaissent comme l’homme du 18-Juin et le père de la France libre. En revanche, le Parti communiste français (PCF) et ses satellites (dont la CGT) lui contestent la primauté sur la Résistance. Bien qu’ils ne parviennent pas à occulter complètement leurs adversaires, les gaullistes parviennent tout de même à imposer progressivement leur récit. Un mythe résistancialiste, qui veut que la majorité des Français aurait résisté (mythe du « Tous résistants »), s’installe dans la mémoire collective.
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Le général de Gaulle occupe une place centrale dans ce récit. La panthéonisation de Jean Moulin en 1964, les commémorations au Mémorial du Mont-Valérien et la sortie de la Bataille du rail, de René Clément, contribuent à nourrir ce discours.
Le mythe résistancialiste est mis à mal à partir des années 1970, peu après la mort du général de Gaulle, avec la diffusion en 1971 du Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls, puis la publication de la France de Vichy, 1940-1944, par Robert O. Paxton, en 1972. En 1974, les salles de cinéma projettent Lacombe Lucien, de Louis Malle, un film qui montre une société française très collaborationniste et dont une poignée d’individus seulement résistent – et encore, ce seraient des résistants peu engagés, dépolitisés, parfois opportunistes et rancuniers.
Cette désacralisation du « Tous résistants » s’accompagne de la démystification des gaullistes. Les œuvres de fiction portant atteinte à l’honneur et à l’intégrité de ces derniers s’enchaînent. C’est le cas du film Adieu Poulet, de Pierre Granier-Deferre, en 1975, qui montre des colleurs d’affiches brutaux n’hésitant pas à tuer pour faire élire leur candidat aux municipales de 1971. C’est le cas aussi du long-métrage le Juge Fayard dit « le Shériff », en 1977, dans lequel le service d’ordre gaulliste, le Service d’action civique (SAC), est présenté comme un groupuscule de bandits et de politiciens corrompus qui assassinent un magistrat (le juge Fayard du film est directement inspiré de François Renaud, juge d’instruction lyonnais, assassiné le 3 juillet 1975).
Cette tendance ne change pas au fil des décennies, chaque fiction diabolisant toujours plus les gaullistes (même dans Crime d’État, où le gaulliste Robert Boulin est héroïsé uniquement pour mieux diaboliser l’ensemble des autres gaullistes – réduits à des politiciens corrompus et des bandits – visibles à l’écran).
À l’inverse, la figure du général de Gaulle reste préservée. Personne n’ose l’incarner à l’écran de son vivant, le réalisateur de Paris brûle-t-il ?, René Clément, allant même jusqu’à expliquer cette absence par une phrase restée célèbre : « Je peux incarner le diable [Hitler], mais je ne peux pas représenter le bon Dieu. » Il faut attendre son décès en 1970 pour que certains réalisateurs osent le mettre en scène à l’écran.
La première occurrence remonte à 1973 dans Chacal, avec Adrien Cayla-Lagrand dans le rôle du Général traqué par l’OAS. Les représentations sur le grand et le petit écran restent rares ; elles sont toujours en phase avec l’idée d’un homme brave et inflexible. Le mythe gaullien est ainsi préservé.
Le XXIᵉ siècle voit la figure du général de Gaulle connaître quelques changements. Certaines œuvres picturales prennent désormais la liberté de tourner en ridicule Charles de Gaulle en le transformant en vieillard sénile.
C’est le cas de la BD De Gaulle à la plage, adaptée ensuite en mini-série sur Arte, qui montre un de Gaulle aigri après que les Français l’ont massivement désavoué aux élections législatives de 1951 et aux municipales de 1953. Une vision humoristique de l’homme du 18-Juin qui se retrouve aussi dans Un général, des généraux, avec un de Gaulle décrépit qui reviendrait au pouvoir en 1958 uniquement grâce à la bêtise des putschistes. Cette vision reste toutefois minoritaire, le général de Gaulle restant encore une incarnation figée dans le mythe qu’il a forgé de son vivant.
La volonté de l’humaniser se retrouve dans les derniers films, qui adoptent cependant une approche très différente. Dans De Gaulle (2020), Gabriel Le Bomin veut humaniser l’homme du 18-Juin en insistant sur ses doutes, ses craintes et son attachement à sa famille (notamment à sa femme et à sa fille Anne). Six ans plus tard, Antonin Baudry préfère insister (quitte à l’exagérer) sur l’isolement du général de Gaulle et le décalage profond que son attitude provoque sur ses interlocuteurs – le réalisateur veut en faire un Don Quichotte, au point d’amplifier, voire même de réinventer son caractère, de Gaulle étant connu à l’époque pour sa froideur et non sa grandiloquence.
Le statut légendaire du général de Gaulle reste encore profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Un souvenir qui est si inscrit dans la mémoire nationale qu’il est devenu presque incontournable de se réclamer de tout ou partie de son héritage lorsque l’on fait de la politique. Aujourd’hui, les multiples partis politiques se revendiquent presque tous de l’homme du 18-Juin. À droite et à l’extrême droite, les idées politiques du Général (le gaullisme) sont également disputées par ses prétendus héritiers. Les socialistes et les communistes invoquent le libérateur et père de la France libre, tout comme, parfois, les politiques sociales du président de Gaulle. À La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon compare sa politique étrangère à celle du général de Gaulle et loue son anticonformisme des années 1920-1940.
À lire aussi : De Gaulle, le retour : le Général devient une icône
Alors que la France enchaîne les crises économiques, politiques et sociales, dans les années 2010, le général de Gaulle devient un refuge mémoriel rassurant. Pour nombre de Français, il est associé à la dernière grande période de richesse, de puissance et d’influence de la France, à une époque idéale où la grandeur de la France paraissait encore évidente.
Bryan Muller est membre de la Société française d'Histoire politique (SFHPo).
11.08.2026 à 16:44
Annie Curtis, Professor (Assoc), School of Pharmacy and Biomolecular Sciences (PBS), RCSI University of Medicine and Health Sciences
Cansu Gorgun, Tenure Track Researcher, Università degli studi di Genova

Notre squelette est en permanence en train de se remodeler. Ces phases de destructions et de reconstructions quotidiennes suivent un rythme bien précis, qui pourrait être perturbé en fonction de nos modes de vie.
Durs, compacts, mis en place une fois pour toutes… vos os vous semblent peut-être la partie la plus immuable de votre corps. En réalité, notre squelette est un chantier perpétuel. Tout au long de la vie, les os se renouvellent, selon un processus continu appelé « remodelage ».
Chaque jour, de minuscules équipes de cellules détruisent l’os ancien et édifient de l’os neuf à sa place. Ces cellules possèdent leurs propres horloges biologiques, comparables à celles qui règlent le sommeil, la faim et d’innombrables autres rythmes quotidiens.
Deux types cellulaires entretiennent ce processus. Les ostéoclastes éliminent l’os ancien ou endommagé ; les ostéoblastes déposent ensuite de l’os neuf pour combler ce qui a été retiré. Des chercheurs ont montré que ce cycle suit un rythme quotidien : la résorption osseuse est généralement maximale en début de journée, tandis que la formation osseuse tend à culminer plus tard.
L’horloge circadienne des cellules osseuses semble maintenir ces deux phases séparées, garantissant que chacune se déroule au moment le plus favorable.
Parmi les signaux qui contribuent à coordonner ce rythme figure la mélatonine. On la présente souvent comme « l’hormone du sommeil », mais il s’agit plutôt en réalité d’une « hormone de l’obscurité ». À mesure que la lumière décline le soir, son taux s’élève et signale à l’organisme que la nuit est venue, et ce, que vous dormiez ou non.
Dans l’os, la mélatonine paraît freiner l’activité des ostéoclastes tout en soutenant celle des ostéoblastes. Les taux de mélatonine, tout comme les marqueurs de la formation osseuse, atteignent leur maximum au cours de la nuit. Cela suggère que les habitudes qui perturbent la montée et la baisse normales de la mélatonine – consultation d’écrans tard le soir, sommeil irrégulier, repas pris à des heures avancées – pourraient dérégler les signaux qui contribuent à maintenir un os en bonne santé.
Avec l’âge, ces rythmes quotidiens s’estompent. Les chercheurs pensent que cet affaiblissement des signaux circadiens pourrait, en partie, expliquer pourquoi la perte osseuse, l’ostéoporose et les fractures deviennent plus fréquentes en vieillissant.
Par ailleurs, nos modes de vie modernes, qui nous exposent à des lumières artificielles et des horaires irréguliers, désaccordent peut-être ces rythmes encore davantage. Une question se pose donc : les réaligner permettrait-il, en retour, de protéger la santé osseuse ?
C’est là tout le principe de la médecine circadienne, ou chronomédecine : traiter la maladie en prêtant attention non seulement au médicament que reçoivent les patients, mais aussi au moment où ils le reçoivent.
Certains indices révèlent déjà que l’heure d’administration d’un médicament compte. Dans une étude menée chez l’animal, une supplémentation en mélatonine a protégé l’os plus efficacement lorsqu’elle était administrée le jour plutôt que la nuit
– un résultat pour le moins surprenant s’agissant d’une hormone habituellement associée à l’obscurité. Il ne s’agit encore que d’une observation préliminaire, mais elle souligne tout ce qu’il nous reste à découvrir sur la temporalité interne du corps.
Fort heureusement, selon toute vraisemblance, les habitudes favorisant une bonne santé circadienne générale sont probablement aussi bénéfiques à notre squelette. Se coucher et se lever à heures régulières, s’exposer à la lumière du jour dès le matin, dîner tôt plutôt que tard et suivre une routine constante constituent autant de moyens de garder synchronisées les horloges de notre organisme. Les travailleurs postés, dont les horaires contrarient ces horloges, sont sans doute ceux qui auraient le plus à y gagner.
La question des horaires concerne peut-être aussi la pratique de l’exercice physique. En effet, l’os semble répondre plus vigoureusement aux sollicitations mécaniques durant la phase active de l’organisme, ce qui laisse penser que l’heure à laquelle on choisit de se dépenser pourrait influer sur les bénéfices pour le squelette.
Les os ne font pas partie des organes dont on remarque les changements du jour au lendemain. Leur adaptation se fait au fil des années, au gré de choix et d’habitudes qui façonnent aussi le reste de notre santé. Sommeil, lumière ou rythme de nos journées peuvent sembler n’avoir pas grande influence sur notre squelette. Pourtant, ces éléments participent depuis toujours à son élaboration.
Annie Curtis bénéficie d'un financement au titre de la subvention « Frontiers for the Future » de Research Ireland, numéro de subvention 20/FFP-P/8636.
Cansu Gorgun a bénéficié d'un financement de l'Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101106209 relative à une bourse postdoctorale Marie Skłodowska-Curie (METABOLATE).
11.08.2026 à 16:35
Pauline Born, Maitresse de conférences, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
Près de 80 % des pompiers français ne sont pas salariés. Volontaires, ils combattent le feu après leur travail ou pendant leurs jours de congé. Beaucoup ne tiennent pas plus de trois ans.
Ce modèle, déjà fragile, est mis sous tension par l’intensification des incendies.
Le ratio entre pompiers professionnels et volontaires doit être repensé, tout comme les modalités de formation des volontaires et l’organisation des secours.
Les images des incendies qui ont ravagé cet été les forêts du sud de la France rappellent une réalité trop souvent oubliée : près de 80 % des sapeurs-pompiers français sont volontaires. Au sein des colonnes de camions engagés au plus près des flammes, se trouvent des femmes et des hommes qui, une fois leur mission terminée, reprennent souvent leur activité professionnelle, parfois après une nuit passée sur le terrain à combattre le feu. D’autres posent des jours de congé pour être davantage disponibles, car tous n’ont pas la chance de bénéficier d’aménagements prévus par des conventions signées entre leur employeur et leur service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de rattachement.
Cette situation renvoie à des difficultés plus larges de moyens et d’organisation auxquelles font face les SDIS depuis plusieurs années. Pour garantir la continuité des secours sur l’ensemble du territoire, ils sont contraints de recruter un grand nombre de volontaires.
L’épisode des incendies en Gironde a remis en lumière les tensions croissantes auxquelles est confronté le modèle français de sécurité civile.
La France a fait le choix de faire reposer le modèle de sécurité civile sur une complémentarité entre différents statuts de sapeurs-pompiers :
En France, le nombre de sapeurs-pompiers est globalement stable depuis une dizaine d’années, qu’il s’agisse des volontaires ou des professionnels. Les pompiers français exercent des missions parmi les plus étendues d’Europe (voir tableau plus bas). Seuls le Danemark et la Finlande leur en demandent autant. Et avec le vieillissement de la population et le changement climatique, leurs interventions pourraient encore s’intensifier dans les années à venir : multiplication des carences d’ambulanciers privés (que les pompiers remplacent), mais aussi feux de forêts, inondations, tempêtes et épisodes météorologiques extrêmes.
Lorsque les populations composent le 18 ou le 112, elles ignorent généralement si ce sont des pompiers professionnels ou volontaires qui interviennent. Sur le terrain ou en caserne, rien ne permet de les distinguer. Cette uniformité peut d’ailleurs parfois alimenter certaines tensions. En effet, les professionnels se sentent parfois insécurisés, voire menacés dans leur statut, par le fait que les volontaires exercent les mêmes missions qu’eux, avec des responsabilités similaires, mais sans relever du statut salarié.
D’autres pays européens, à l’image de l’Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg, ont aussi fait le choix d’un modèle fondé sur la complémentarité entre volontaires et professionnels, mais dans des proportions et des conditions différentes.
Ce modèle de complémentarité des statuts n’est toutefois pas universel. Au Royaume-Uni ou en Espagne par exemple, il a été décidé de limiter le recours au volontariat et de s’appuyer davantage sur les pompiers professionnels, qui représentent plus de la moitié des effectifs.
Au cours de ces dernières années, les exigences à l’égard des pompiers volontaires se sont amplifiées. En début d’engagement, ils suivent d’abord une formation initiale leur permettant de développer des compétences comparables à celles des professionnels, mais en deux fois moins de temps. Cette formation dure en général une trentaine de jours, répartie en plusieurs modules. Beaucoup doivent donc poser des jours de congé ou enchaîner plusieurs week-ends de formation, au prix d’une fatigue importante et d’une mise entre parenthèses de leur vie personnelle.
Les exigences s’observent ensuite au quotidien. Face aux difficultés de moyens et d’organisation, de nombreux SDIS tendent à imposer aux sapeurs-pompiers volontaires plus d’heures de service. Dans de nombreux départements, cela se traduit par des objectifs de gardes ou d’astreintes à réaliser, afin de garantir la capacité opérationnelle des centres de secours, sous peine de suspension ou de résiliation de l’engagement (par exemple, au moins 900 heures de présence par an dans le Lot-et-Garonne et au moins 48 heures de garde par mois dans les Yvelines). Certes, ces exigences répondent à de réels besoins pour assurer les services de secours, mais elles ne s’appuient sur aucune réglementation ni législation et elles peuvent décourager des individus pourtant très motivés, dont les contraintes familiales ou professionnelles limitent la disponibilité.
Certaines contraintes qui pèsent sur la vie personnelle des pompiers sont parfois tout simplement oubliées des politiques publiques. Les mégafeux, qui mobilisent les individus pendant plusieurs jours, posent par exemple rapidement la question de l’organisation familiale, en particulier chez les volontaires. Les indemnités qu’ils perçoivent ne compensent pas toujours les coûts indirects engendrés par leur engagement, comme les frais de garde d’enfants, par exemple. Or, ces contraintes pèsent directement sur la fidélisation des volontaires.
Pour limiter ces contraintes, les SDIS sont de plus en plus nombreux à développer un « engagement différencié ». Celui-ci permet aux volontaires de suivre uniquement certains modules de la formation et d’intervenir sur les missions correspondant aux compétences développées, réduisant de fait la durée totale de leur formation et le temps à consacrer à leur engagement.
En pratique, les pompiers qui choisissent cette formule sont souvent exclusivement orientés vers le secours d’urgence aux personnes, qui représente 86 % des interventions au quotidien. À l’inverse, le module incendie est souvent délaissé au regard du peu d’interventions de ce type réalisées chaque année en France (6 %) et de la densité d’apprentissage nécessaire pour valider la formation.
Dans un contexte où les feux de forêt deviennent plus fréquents et plus intenses, ce choix interroge : ce dispositif mérite sans doute d’être repensé.
Face aux feux en Gironde, de nombreux agriculteurs sont spontanément venus prêter main-forte aux pompiers, avec leurs tracteurs, pour ralentir la progression des flammes. Cette solidarité est précieuse, mais elle révèle les limites du modèle actuel de sécurité civile. Si les agriculteurs ont généralement une connaissance fine du terrain et disposent de matériel utile, comme des citernes à eau, ils ne bénéficient pas de la formation et des équipements des sapeurs-pompiers pour faire face au feu, ce qui les expose parfois à des risques importants.
Plutôt que de compter sur ces renforts improvisés, il serait pertinent d’élargir le vivier de personnes formées à la lutte contre les feux de forêt. Une piste consisterait à permettre à certains volontaires de se former exclusivement à cette mission, afin d’élargir les effectifs disponibles sans imposer à tous une formation complète. Des agriculteurs pourraient notamment être intéressés par ce type d’engagement, qui leur donnerait les compétences nécessaires pour intervenir en sécurité.
La solidarité a aussi dû pallier des manques du service public d’un point de vue logistique. Ainsi, deux autres images ont été marquantes au plus fort des incendies de Gironde : d’une part, celle des soldats du feu qui se reposent comme ils le peuvent, parfois le long des chemins, et, d’autre part, celle des nombreux habitants de la région qui organisent spontanément des repas pour les pompiers, proposent de laver leurs vêtements et qui, plus largement, apportent un soutien logistique aux équipes engagées.
Si ces actions témoignent d’une belle solidarité humaine, elles interrogent néanmoins la capacité des pouvoirs publics actuels à organiser la réponse aux besoins matériels et logistiques générés par des interventions qui peuvent s’étendre sur plusieurs semaines. Nourrir, ravitailler et permettre le repos des sapeurs-pompiers constitue un pilier essentiel de la gestion de crise.
Il ne s’agit pas de remettre en cause la complémentarité entre pompiers professionnels et pompiers volontaires dans le modèle français de sécurité civile. Néanmoins, les difficultés mises en lumière par les incendies de 2026 invitent à s’interroger sur deux points :
l’adaptation du modèle actuel à un contexte d’accroissement de fréquence et d’intensité des feux de forêt et, plus largement, des interventions de grande ampleur ;
la capacité de la sécurité civile et des SDIS à organiser les moyens humains, matériels, sanitaires et logistiques nécessaires à ce type d’interventions.
Concernant les pompiers volontaires, l’enjeu n’est pas d’en recruter toujours plus, mais de créer les conditions permettant de les fidéliser. Cela suppose de penser l’engagement dans la durée, en tenant compte des réalités sociales de ces femmes et de ces hommes et des contraintes qu’ils rencontrent. Aujourd’hui, un sapeur-pompier volontaire, qui n’exerce pas en tant que pompier professionnel en parallèle, s’engage en moyenne pendant onze ans et six mois. Mais il existe des disparités importantes en fonction du territoire et des profils et, généralement, de nombreux abandons sont observés au cours des premières années d’engagement.
Une réflexion plus large sur les effectifs pourrait s’avérer nécessaire. Accroître le nombre de pompiers professionnels ne permettrait pas seulement d’améliorer la disponibilité des équipes. Cela favoriserait aussi l’accumulation d’une expérience précieuse. Face à un incendie, les gestes, les décisions et la lecture du terrain évoluent avec les interventions. On ne combat pas un feu avec la même aisance lors de sa troisième mission que lors de sa centième. Cette expérience est plus difficile à bâtir chez des volontaires, dont le turnover est important.
Les difficultés révélées par les incendies de cet été dépassent finalement le seul champ de la sécurité civile. Elles interrogent plus largement la capacité du pays à préparer les services publics aux transformations sociétales et environnementales.
Depuis plusieurs années, les politiques publiques sont souvent conduites sous la contrainte des économies budgétaires ou pour répondre à des priorités de court terme. L’actualité montre pourtant qu’il est nécessaire de réaliser des investissements durables dans les moyens humains, matériels et organisationnels afin de mieux préparer l’avenir.
Les différentes crises de ces dernières années rappellent le caractère essentiel de certaines professions, dont l’importance tend à être mise en lumière seulement lorsqu’elles se retrouvent en première ligne. Après les soignants durant la pandémie de Covid-19, les sapeurs-pompiers sont aujourd’hui au cœur de l’actualité.
Pauline Born a reçu des financements de l'ANRT et du SDIS 57 (thèse CIFRE) pour sa thèse sur la formation et la professionnalisation des sapeurs-pompiers volontaires (soutenue en 2023).
11.08.2026 à 16:35
Didier Bigo, Chair professor emeritus, Sciences Po
Rebecca Mignot-Mahdavi, Assistant professor en droit, Sciences Po
L’ESSENTIEL
En juillet 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affirmé sa volonté de « démanteler » la Cour pénale internationale.
Cette offensive s’inscrit dans une série d’attaques contre les juridictions internationales, notamment à travers des sanctions visant leur action et leurs acteurs.
Si de telles sanctions ont vocation à affaiblir ces institutions, elles témoignent également de la force persistante du droit. Elles montrent que le langage juridique demeure incontournable et révèlent la crainte que suscite l’effet durable de la qualification des crimes.
Dans l’Automne du patriarche (Gabriel García Márquez, 1975), le vieux dictateur ne se réjouit que d’une chose : voir ses anciens collègues déchus jouer aux cartes dans la salle qui est réservée à leur exil et se délecter de leur dénuement et de leur obséquiosité. La mise en scène du pouvoir vieillissant, obsédé par sa propre survie et par le spectacle de la déchéance de dirigeants jadis intouchables, saisit la peur du moment où la puissance cesse de protéger ceux qui l’ont exercée.
Les attaques contemporaines contre la Cour pénale internationale (CPI) et les mécanismes internationaux d’enquête sur les violations des droits humains font écho à cette temporalité, à cette crainte, et font émerger la force du droit. Les sanctions états-uniennes visent moins ce que ces institutions sont capables de faire aujourd’hui que ce qu’elles pourraient déclencher demain : en sus d’un mandat d’arrêt, d’une qualification juridique préliminaire et d’une procédure, un jugement et une condamnation.
L’acharnement des États-Unis contre la justice internationale n’est donc pas le signe d’une souveraineté tranquille et sûre d’elle-même. Il trahit, au contraire, la crainte que les mots du droit survivent aux protections politiques du moment, et que ceux qui se croyaient protégés par la puissance puissent être à tout moment rattrapés par la qualification juridique de leurs actes.
Fin juillet 2026, l’offensive américaine contre la justice internationale a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de sanctions ponctuelles contre des responsables de la CPI ou contre des figures isolées des Nations unies. À la mi-juillet, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé une campagne diplomatique visant explicitement à « démanteler » la CPI, accusée d’empiéter sur la souveraineté des États-Unis et de menacer leurs agents, responsables politiques et militaires.
Cette annonce prolonge le décret présidentiel 14203 adopté par Donald Trump en février 2025, qui déclarait une « urgence nationale » face aux actions prétendument « illégitimes et infondées » de la Cour visant les États-Unis et leur proche allié israélien. Depuis, le régime de sanctions s’est étendu : magistrats de la CPI, rapporteurs spéciaux des Nations unies, organisations palestiniennes de défense des droits humains et acteurs de la société civile impliqués dans la documentation de possibles crimes internationaux ont été visés ou menacés.
Au cœur de ce régime de sanctions se trouve Gaza. Les sanctions américaines, qui ont explicitement vocation à sanctionner les individus « directement impliqués dans le ciblage illégitime d’Israël », se sont intensifiées à mesure que la CPI, certains mécanismes des Nations unies et des organisations de défense des droits humains documentaient et qualifiaient juridiquement les crimes commis à Gaza et, plus largement, dans les territoires palestiniens occupés.
L’enquête de la CPI sur la situation en Palestine, les mandats d’arrêt visant Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, les rapports des Nations unies et le travail d’ONG palestiniennes ou internationales constituent autant de démarches de qualification juridique des crimes que l’offensive américaine cherche à délégitimer.
Le trait le plus frappant de cette séquence est l’inversion de l’accusation. Celles et ceux qui enquêtent sur des crimes internationaux deviennent les accusés. Les juges, procureurs, rapporteurs et ONG ne sont plus présentés comme des acteurs cherchant à établir des responsabilités, mais comme des menaces envers la souveraineté, la sécurité nationale ou la neutralité politique.
Le déplacement est décisif. Au lieu de demander si des populations ont été bombardées, affamées, déplacées, persécutées ou privées des conditions élémentaires de survie, le débat est redirigé vers ceux qui formulent ces questions : le procureur aurait-il outrepassé son mandat ? Le rapporteur serait-il militant ? La Cour serait-elle biaisée ? Les organisations qui documentent les crimes seraient-elles politiquement motivées ?
Cette stratégie d’inversion fabrique ce que l’on pourrait appeler une « faute de juger ». Les sanctions américaines transforment l’acte d’enquêter, de qualifier et de demander des comptes en conduite suspecte, hostile et punissable. Ce renversement ne passe pas seulement par le discours. Il s’inscrit dans des mesures concrètes : gels d’avoirs, restrictions de visas, interdictions de transactions, pression sur les institutions qui coopèrent ou entrent en relation avec les personnes ou entités visées.
La personne qui nomme le crime devient celle autour de laquelle s’organise le risque et la gestion du risque.
Il serait tentant de voir dans ces sanctions la preuve de l’impuissance du droit international. C’est en fait l’inverse. Si la CPI, les rapporteurs spéciaux de l’ONU ou les ONG de documentation étaient insignifiants, il ne serait pas nécessaire de les sanctionner.
La sanction est, en ce sens, un aveu involontaire. Elle reconnaît que les rapports, mandats d’arrêt, qualifications juridiques, avis consultatifs et enquêtes internationales conservent une capacité à blesser l’impunité. Leur force ne réside pas toujours dans une coercition immédiate. La CPI ne dispose pas d’une police mondiale ; les rapporteurs spéciaux ne rendent pas de jugements exécutoires. Mais leurs mots circulent et entrent dans les archives, les médias, les mobilisations, les procédures nationales, les débats diplomatiques, et les mémoires collectives.
Ce qui est redouté n’est donc pas seulement la condamnation judiciaire, mais la sédimentation d’une qualification. Le fait qu’une violence soit durablement inscrite comme crime, et non comme simple opération militaire, nécessité sécuritaire ou dommage collatéral regrettable.
Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser la justice internationale. Elle a toujours été traversée par des rapports de puissance et des héritages impériaux. Mais les sanctions actuelles ne contestent pas ces biais, au contraire. Elles les instrumentalisent pour empêcher que certains puissants, ou leurs alliés, soient nommés et jugés par des institutions qu’ils ne contrôlent pas.
L’aveu de la force du droit réside également dans le fait que les États-Unis ne répondent pas seulement par une menace extralégale pour menacer la justice internationale. Ils produisent du droit : décrets présidentiels, listes de sanctions, procédures administratives, obligations de mise en conformité. Des instruments conçus pour lutter contre le terrorisme, la prolifération, le blanchiment ou le financement illicite sont redirigés vers des magistrats, des enquêteurs, des rapporteurs ou des organisations de défense des droits humains.
L’attaque contre la justice internationale se présente donc elle-même dans les formes de la légalité. À ceci près que la logique n’est évidemment pas celle d’un procès contradictoire, avec preuves, débat public et motivation détaillée. Elle est celle de l’inscription sur liste : une personne ou une entité est désignée comme risquée, menaçante ou prohibée. Cette désignation déclenche ensuite des effets en chaîne.
La différence est essentielle. Le jugement suppose une procédure, une contradiction, une motivation, un dossier qui peut être contesté. La sanction administrative ne condamne pas juridiquement au sens classique. L’inscription sur liste impose un autre fonctionnement : elle nomme un risque et laisse les infrastructures administratives, financières et numériques en tirer les conséquences.
Cette logique est d’autant plus efficace qu’elle repose sur la diligence des intermédiaires. Banques, plateformes numériques, compagnies aériennes, hôtels, universités, ONG, assureurs ou prestataires de services n’ont pas toujours besoin d’être directement contraints. Il leur suffit d’anticiper le risque.
Ces sanctions ne doivent pas être comprises seulement comme des mesures symboliques visant des responsables prestigieux. Leur force se déploie dans les infrastructures ordinaires de la vie et du travail.
Des cas déjà documentés font état de cartes bancaires annulées, de comptes numériques fermés, de services Google ou Amazon interrompus, de difficultés à réserver un hôtel, de relations bancaires perturbées, de financements ralentis ou bloqués. La sanction ne modifie pas seulement ce que la personne ciblée peut faire ; elle modifie ce que les autres sont prêts à faire avec elle. Faut-il maintenir cette invitation ? Rembourser ce déplacement ? Héberger cette conférence ? Coopérer avec cette ONG ? Financer ce programme ? Le risque est contagieux.
Pris isolément, chaque incident peut sembler mineur. Ensemble, ils dessinent une forme de punition infrastructurelle. Or, la justice internationale dépend aussi de conditions très prosaïques : vols, visas, hôtels, bases de données, abonnements numériques, outils de communication sécurisée, remboursements institutionnels, services bancaires, traductions, archives, collaborations universitaires et associatives. Interrompre ces circuits, c’est tenter d’interférer avec la possibilité même d’enquêter, d’écrire un rapport, de préparer un mandat d’arrêt ou de soutenir des victimes.
Cette tentative peut être couronnée de succès puisque, dans un environnement de sanctions, les institutions préfèrent souvent exclure trop largement plutôt que de risquer d’être accusées de ne pas avoir assez exclu. Le faux positif coûte moins cher que le faux négatif : autrement dit, la prudence leur paraît moins coûteuse que la contestation.
L’offensive états-unienne contre la CPI et contre les acteurs de la justice internationale ne vise donc pas seulement une institution particulière. Elle vise la possibilité même d’une autorité tierce : une instance capable de décrire la violence autrement que dans les mots des États qui l’exercent ou la soutiennent.
Le discours de la souveraineté joue ici un rôle central. Il présente la CPI comme une intrusion étrangère, alors même que la Cour est fondée sur le Statut de Rome, adopté par des États souverains, et qu’elle n’exerce sa compétence que dans des conditions limitées. Comme l’a rappelé l’ONU en juillet 2026, la CPI demeure un « rouage essentiel » de la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves.
Ce qui se joue est moins une opposition simple entre souveraineté et droit international qu’une lutte pour savoir qui peut qualifier la violence. Les États les plus puissants acceptent volontiers le droit international lorsqu’il vise leurs adversaires. Ils le rejettent lorsqu’il prétend s’appliquer à eux-mêmes ou à leurs alliés.
Un droit international devenu totalement inoffensif ne susciterait pas un tel acharnement. Ce que ces sanctions révèlent n’est pas la mort du droit international, mais l’intensité de la lutte autour de ce qu’il peut encore faire : nommer un crime, conclure à une responsabilité, maintenir ouverte la possibilité qu’une violence d’État soit jugée autrement que par ceux qui la justifient.
La revue Cultures & Conflits consacrera, en 2027, un numéro entier aux enjeux soulevées par les sanctions. Il fera suite au numéro 2025-2 sur la force symbolique du droit, disponible sur Cairn. Les propositions d’articles et témoignages autour des sanctions internationales sont à envoyer dès maintenant à Cultures & Conflits redactionagc@gmail.com.
Didier Bigo est co-éditeur au sein des revues Cultures et Conflits (CAIRN-CECLS) et Political Anthropological Research on International Social Sciences (PARISS).
Rebecca Mignot-Mahdavi co-dirige le projet AI-NODES (dans le cadre du cluster PostGenAI@Paris) bénéficiant d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-23-IACL-0007.
11.08.2026 à 16:29
Juan David Dominguez Bohorquez, Ingénieur de recherche en sciences de l'eau, Inrae
Delphine Leenhardt, Directrice de recherche en agronomie, Inrae
Lionel Alletto, Directeur de recherche en agronomie, Inrae
Sami Bouarfa, Agronome et chercheur en sciences de l'eau, Inrae
Alors que la France connaît, en cet été 2026, une situation exceptionnelle de sécheresse, les cultures agricoles souffrent. Dans le même temps, la loi d’urgence agricole, votée au Sénat le 21 juillet dernier, a entériné le doublement des objectifs de stockage de l’eau à usage agricole à l’horizon 2035.
C’est là tout le paradoxe : avec le changement climatique, les cultures auront de plus en plus besoin d’eau. Mais celle-ci se raréfie dans les nappes phréatiques, les lacs, les rivières. Alors que faire ? Stocker davantage d’eau dans des retenues est-il le seul levier disponible ? Le type d’agriculture pratiqué et la façon d’irriguer restent des moyens puissants pour limiter la demande en eau et maximiser les usages de cette dernière. État des lieux.
Lorsque vient l’été, les pluies se font plus rares sur une grande partie du territoire français. Les cultures sont alors souvent en manque d’eau. Pour assurer leur développement, elles puisent l’eau nécessaire dans le sol, mais lorsque cette ressource est épuisée, l’irrigation peut prendre le relais et permettre de sécuriser les rendements de certaines cultures.
Mais ce n’est pas le seul levier d’action possible : la sélection d’espèces adaptées et des pratiques agricoles appropriées peuvent aussi améliorer la résilience de l’agriculture face au risque de sécheresse.
L’irrigation est réalisable grâce à des prélèvements dans les hydrosystèmes (nappes, rivières, lacs). Actuellement, elle représente de 7 à 12 % des prélèvements d’eau en France, mais environ 60 % des consommations.
Comment se fait-il que ces deux chiffres diffèrent ? Tout simplement parce que l’eau qui est prélevée pour les cultures ne retourne pas immédiatement aux rivières ou aux nappes. Elle s’évapore ou est absorbée par les plantes. À l’inverse, pour d’autres usages, comme le refroidissement des centrales électriques, l’eau prélevée est en grande partie restituée aux hydrosystèmes.
Ce n’est pas le cas pour l’irrigation. Elle peut atteindre 90 % de la consommation en période estivale dans certaines régions (zone méditerranéenne, sud-ouest de la France), alors même que les débits des cours d’eau sont au plus bas. Cela entraîne des concurrences fortes entre les différents usages de l’eau et la part d’eau à laisser à la nature.
Avec le changement climatique, cette situation va empirer. Pour chaque degré de réchauffement supplémentaire, l’évaporation augmente d’environ 7 %, ce qui accentue à la fois la raréfaction de l’eau disponible et la pression sur les nappes et rivières.
L’agriculture se trouve alors devant un paradoxe : les besoins en eau des cultures augmenteront avec les températures, tandis que les ressources en eau dans les hydrosystèmes diminueront dans plusieurs régions du fait de sécheresses plus fréquentes et plus longues.
Face à cette double pression, l’enjeu devrait être de diminuer les prélèvements agricoles dans les hydrosystèmes en diminuant les besoins en eau de cultures et en favorisant l’infiltration et le stockage de l’eau dans les sols.
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Pour cela, une première piste consiste à choisir des espèces adaptées au stress hydrique ou des variétés tolérantes à la sécheresse pour réduire les besoins en eau des cultures. Toutefois, entre capacité à résister au manque d’eau et maintien d’un bon rendement, il faut trouver le bon compromis.
En effet, lorsqu’une plante manque d’eau, elle peut investir davantage de ressources dans le développement de ses racines pour explorer un plus grand volume de sol et trouver de l’eau. Mais ces ressources ne sont alors plus disponibles pour la croissance des parties récoltées, ce qui peut entraîner une baisse du rendement.
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Une autre piste, complémentaire et essentielle, repose sur la capacité des sols à stocker l’eau. Elle dépend d’abord de ses propriétés propres, notamment de sa texture (c’est-à-dire sa proportion de sable, de limon et d’argile) et de sa teneur en matière organique, issue des résidus végétaux, des racines et de l’activité des organismes du sol. Ces éléments influencent la quantité d’eau que le sol peut retenir et la manière dont elle y circule.
Mais le stockage de l’eau est également influencé par la capacité du système de culture, au travers des pratiques mises en œuvre, à favoriser l’entrée de l’eau dans le sol par infiltration et à limiter ses pertes vers l’atmosphère.
Certaines pratiques agricoles peuvent en effet favoriser une bonne structuration des sols, c’est-à-dire une organisation favorable des pores qui permet à l’eau de pénétrer et de circuler. Ceci favorise l’infiltration de l’eau dans le sol, limite le ruissellement et donc augmente la quantité d’eau disponible pour les plantes.
Les pratiques agricoles visant à préserver les ressources naturelles – dont l’eau – sont au cœur de l’agroécologie. Cette approche cherche à concevoir et à mettre en œuvre une agriculture durable, fondée sur des principes écologiques.
Parmi ces pratiques, on trouve, par exemple, le fait de ne pas laisser la terre nue entre deux cultures successives, en maintenant une couverture végétale qui protège la surface du sol et limite l’évaporation de l’eau. L’utilisation de couverts végétaux permet également d’apporter de la matière organique au sol (racines, feuilles, tiges), qui, en se décomposant, augmente sa capacité à retenir l’eau et améliore sa structure, c’est-à-dire l’organisation des pores permettant à l’eau de pénétrer et de circuler.
Les rotations de cultures, en alternant différents espèces de plantes, modifient, elles, les types de racines et de résidus laissés dans le sol, ce qui stimule la vie du sol (vers de terre, microorganismes) et améliore progressivement sa structure et donc sa capacité à laisser infiltrer et stocker l’eau.
D’autres pratiques, comme la réduction du travail du sol, notamment la suppression du labour, permettent également de préserver sa porosité et de faciliter l’infiltration de l’eau.
Enfin, l’introduction d’arbres (l’agroforesterie) modifie le microclimat en apportant de l’ombrage et en réduisant l’effet du vent, ce qui limite les pertes d’eau par évaporation. Bien que les arbres consomment eux aussi de l’eau, leurs racines explorent généralement des couches du sol plus profondes que celles exploitées par les cultures. Ils peuvent ainsi mobiliser une partie de l’eau présente en profondeur tout en améliorant les conditions de croissance des cultures en surface.
Au-delà de la parcelle, l’agroécologie s’intéresse également à la gestion du paysage – selon le climat, les caractéristiques des sols, la topographie et le type d’aménagement mis en place –, qui peut contribuer à retenir l’eau. Par exemple, la mise en place d’infrastructures paysagères (haies, terrasses, fossés) peut ralentir les flux d’eau vers l’aval, d’où une réduction du ruissellement et de l’érosion et un meilleur stockage de l’eau sur place.
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Ces pratiques sont souvent mobilisées conjointement par les agriculteurs. C’est le cas par exemple des couverts végétaux permanents, de la réduction du travail du sol et de la diversification des rotations, qui constituent les piliers de ce qu’on appelle l’agriculture de conservation des sols.
Le programme de recherche BAG’AGES, centré sur les grandes cultures du bassin Adour-Garonne, s’y est intéressé. Ce partenariat entre chercheurs, organismes techniques et agriculteurs a associé des exploitations agricoles et des sites expérimentaux.
Les travaux menés confirment que ces pratiques peuvent modifier durablement le fonctionnement hydrique des sols avec une meilleure infiltration de l’eau, une augmentation du réservoir d’eau utile de l’horizon de surface du sol de 10 à 15 % par rapport à des sols régulièrement travaillés par un labour et une réduction du ruissellement.
Toutefois, ces effets varient selon les types de sols et peuvent nécessiter plusieurs années avant d’être pleinement observables, le temps que les propriétés physiques et biologiques du sol évoluent.
En systèmes irrigués, lorsqu’un pilotage adapté de l’irrigation est mis en œuvre, l’ensemble de ces pratiques, en améliorant la conservation de l’eau dans le sol et en limitant les pertes, peut réduire les besoins en eau d’irrigation. Et donc permettre de diminuer les prélèvements dans les nappes souterraines, les lacs et les cours d’eau.
Mais l’irrigation reste nécessaire dans de nombreux contextes, notamment pour certaines productions à forte valeur ajoutée ou fortement sensibles au stress hydrique, comme le maraîchage ou l’arboriculture, ainsi que dans des contextes climatiques marqués par des sécheresses fréquentes et intenses.
Il n’est donc pas envisageable de chercher à se passer systématiquement et complètement de l’irrigation, mais plutôt de reconsidérer son usage au regard de l’apport qu’elle peut avoir dans une transition agroécologique des systèmes agricoles.
C’est une des préoccupations du projet baptisé TAI-OC (pour Transition agroécologique et irrigation en Occitanie), financé depuis fin 2022 par l’Inrae et la Région Occitanie pour une durée de cinq ans.
La mise en place et l’étude d’expérimentations en agroécologie sur différents systèmes de culture (grandes cultures, viticulture et maraîchage) ainsi que la conduite d’enquêtes chez des irrigants engagés dans des démarches agroécologiques ont permis de mettre en évidence la notion d’« irrigation multiservice ». Il s’agit d’une irrigation qui ne se limite pas à un usage productif immédiat, mais qui contribue à renforcer les fonctions écologiques des agroécosystèmes en transition.
Quitte à devoir irriguer, il s’agit de maximiser les usages bénéfiques à long terme de l’eau utilisée. Par exemple, irriguer pour installer des arbres qui demanderont moins d’eau par la suite ou des plantes qui servent à éloigner les ravageurs des cultures, à favoriser la présence de pollinisateurs ou à enrichir le sol en azote et en nutriments.
Une irrigation multiservice peut également permettre d’irriguer des couverts végétaux entre deux cultures successives pour qu’ils produisent plus et restituent davantage de matière organique dans le sol. Dans ces exemples, des services écosystémiques (fertilité des sols, stockage de carbone et d’eau, régulation des ravageurs) sont permis ou amplifiés par l’irrigation, ce qui peut, à terme, réduire la dépendance globale à l’eau.
Au-delà de ce constat qualitatif, les recherches en cours dans le cadre de ce projet s’attachent à mieux quantifier l’effet de cette irrigation multiservice. L’enjeu est de savoir à quel horizon et avec quelle ampleur l’irrigation multiservice permettra à un agriculteur de limiter ses prélèvements dans les ressources en eau.
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Toutes ces pratiques agroécologiques commencent à être intégrées dans certains projets territoriaux de gestion de l’eau (PTGE), qui visent à construire collectivement, à l’échelle des bassins versants, un équilibre durable entre les usages de l’eau, la disponibilité de la ressource et la qualité des milieux aquatiques face au changement climatique.
Cela illustre que la gestion quantitative de l’eau et la transformation des systèmes agricoles peuvent, et doivent, être pensées conjointement afin de mieux s’adapter aux sécheresses futures. Dans cette perspective, les approches agroécologiques doivent constituer un critère majeur des arbitrages collectifs relatifs à la gestion de la ressource en eau.
Les solutions de stockage dans des retenues ne devraient ainsi être envisagées qu’au terme d’une évaluation comparative de l’ensemble des leviers disponibles (évolution des systèmes de culture, économies d’eau, amélioration de l’efficience des usages, recharge des nappes ou stockage). L’enjeu étant de retenir la combinaison de solutions la plus pertinente au regard des enjeux locaux. Cela ouvre ainsi la voie à un nouveau modèle de gestion de l’eau.
Ce texte a été élaboré à l’initiative de la chaire Eau, agriculture et changement climatique et bénéficie des recherches menées dans le cadre du projet TETRAE Transition agroécologique et irrigation en Occitanie (TAI-OC). Les membres de ces deux collectifs ayant soutenu et/ou collaboré à cet article : Gilles Belaud (Institut Agro, Chaire EACC), Laurène Casal (MAELAB), Johan Coulomb (Montpellier, Méditerranée Métropole), Fabien Groud (CCE&C), Marie-Christine Huau (Véolia), Vincent Kulesza (SCP), Ludovic Lhuissier (Rives et Eaux du Sud Ouest), Alexandre Mathieu (INRAE, Maraichage), Renaud Misslin (MAELAB), Pierre Rouault (Institut Agro), Stéphane Ruy (INRAE, Carnot Eau et Environnement), Paul Vandôme (HSTI) et Claire Wittling (INRAE, G-EAU).
Lionel Alletto a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.
Delphine Leenhardt, Juan David Dominguez Bohorquez et Sami Bouarfa ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
11.08.2026 à 16:28
Alyssa Rusonik, PhD student in Finance, HEC Paris Business School

Près de 31 % des palais de Rome furent construits entre 1378 et 1599 après un siècle de stagnation économique. Comment expliquer un tel phénomène urbanistique ? Facilitée par une compilation de données reliant les constructions de palais et l’identité de leurs commanditaires, une étude démontre que les Romains investirent dans la pierre dès lors qu’ils furent assurés que le pape resterait à coup sûr dans la Ville éternelle.
À la charnière des XIVᵉ et XVᵉ siècles, Rome est en ruines. Les contemporains la décrivent comme un « cadavre », une « grande étable pour les moutons ». Les artistes la représentent sous les traits d’une veuve en deuil, vêtue de noir, implorant les passants.
Puis une ère de construction palatiale s’ouvre à Rome concomitamment à une révolution économique. Une ville rongée par la déshérence se transforme progressivement en métropole florissante. Parmi l’ensemble des palais historiquement significatifs érigés à Rome, de l’Antiquité au XXIᵉ siècle, 31 % furent construits entre 1378 et 1599.
Comment Rome s’est-elle relevée ? D’où vient cet essor spectaculaire de la construction de palais ?
Pour répondre à cette question de façon quantitative, il a fallu construire patiemment une base de données originale et compréhensive à partir de sources historiques fragmentaires, en croisant archives, travaux d’historien et cartes anciennes. Je pense particulièrement à la carte de Giambattista Nolli (1701-1756), numérisée et complétée par une équipe formidable d’historiens. Chaque projet de construction a été identifié, classé et enrichi manuellement, parfois au prix de véritables enquêtes dignes d’un travail de détective amateur.
Ce processus, à la fois minutieux et créatif, révèle toute la richesse et la joie profonde de la recherche empirique en histoire économique : transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent de données exploitables. J’ai ainsi constitué une base de données portant sur les 146 palais dont la construction est active entre 1378 et 1599 et dont la classification a nécessité des recherches supplémentaires pour plus de 43 % des projets.
À bien des égards, Rome était une cité ouvrière. Son économie dépendait largement de la papauté.
Lorsque le pape Grégoire XI ramena le siège pontifical à Rome en 1377, mettant fin à près de sept décennies de papauté en Avignon, on aurait pu s’attendre à une reprise rapide de l’activité économique. Pourtant, pendant près d’un siècle, peu de choses changèrent. La construction des palais – marqueur par excellence de la prospérité urbaine dans l’Italie de la Renaissance – resta étonnamment atone.
Le mystère est d’autant plus frappant que Florence et Venise avaient connu leurs booms de construction palatiale bien plus tôt, dès le XIVᵉ siècle. Pourquoi Rome demeura-t-elle à l’écart durant les décennies qui suivirent le retour du pape ? Et qu’est-ce qui déclencha finalement sa transformation spectaculaire à la fin du XVᵉ siècle ?
Mes recherches montrent que la réponse à ces deux questions tient à une notion centrale : la permanence. La présence du pape comptait, certes, mais ce qui importait réellement aux Romains était de savoir s’il avait l’intention de rester durablement à Rome. Plus encore, son successeur ferait-il de même ? Et le suivant ?
En l’absence d’une promesse crédible et autoentretenue à cet égard, et le risque crédible du départ des papes, investir dans un immobilier coûteux constituait un risque prohibitif. Je soutiens que l’essor ultérieur de la construction palatiale est lié à un changement fondamental dans les croyances des Romains sur cette question.
En 1475, le pape Sixte IV promulgua la bulle Etsi universis, qui modifia en profondeur les incitations pesant sur l’élite ecclésiastique.
Jusqu’alors, les prélats – par exemple, les cardinaux – ne pouvaient pas léguer leurs biens ; à leur mort, l’ensemble de leur patrimoine revenait à l’Église. La réforme autorisa les prélats qui construisaient à Rome et dans ses environs à transmettre leurs propriétés à des héritiers désignés. En pratique, leur taux d’imposition successorale passa de 100 % à 0 %.
Les effets furent spectaculaires. À partir d’un nouveau jeu de données, reliant les constructions de palais à l’identité de leurs commanditaires, il apparaît que la réforme provoqua une augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale des prélats par rapport aux niveaux antérieurs.
La réforme mit en place un mécanisme d’engagement autorenforçant, liant durablement la papauté à Rome.
Les cardinaux élisent les papes ; les papes nomment les cardinaux. Dès lors que les cardinaux commencèrent à investir massivement dans l’immobilier romain, ils développèrent un intérêt financier direct au maintien de la papauté dans la ville. Un cardinal lourdement investi à Rome ne voterait pas pour un candidat susceptible de partir. Les futurs papes, élus sur la promesse de rester, n’auraient à leur tour aucun intérêt à nommer des cardinaux hostiles à ce programme.
Chaque génération se trouva liée à Rome par la même structure d’incitations. Cela suffit à instaurer une confiance substantielle dans la présence durable de la papauté à Rome.
Les laïcs restèrent d’abord prudents. En observant les investissements massifs des prélats, ils révisèrent progressivement leurs croyances quant à l’engagement de long terme de la papauté.
Durant les cinquante premières années décisives suivant la réforme, dix projets supplémentaires lancés par des prélats au cours d’une décennie entraînaient environ six projets laïcs supplémentaires à l’échelle de la ville dans la décennie suivante. Cet effet d’apprentissage était strictement transitoire : après environ un demi-siècle, le mécanisme d’engagement était pleinement établi. Les investissements passés des prélats cessèrent alors de prédire les investissements futurs des laïcs ; il n’y avait plus d’incertitude à dissiper.
Cette confiance accrue eut des manifestations tangibles. Des constructions nouvelles, plus ambitieuses, virent le jour, financées principalement par des laïcs. La ligne d’horizon de la Renaissance commença à se dessiner.
Pourquoi fallut-il encore près d’un siècle après le retour du pape à Rome en 1377 pour que le boom advienne ?
La réponse met en lumière un principe fondamental de crédibilité institutionnelle. Mon analyse des absences pontificales montre que la présence contemporaine du souverain pontife importait peu pour les décisions d’investissement de long terme. Dans un environnement politique instable, marqué par des pouvoirs contestés et des départs occasionnels des papes, ce qui comptait était l’existence d’une garantie crédible de permanence.
Avant la réforme, les papes quittaient parfois Rome, parfois pour de longues périodes. Le pape Eugène IV, par exemple, passa plus de neuf ans en quasi-exil au cours de son pontificat de seize ans (de 1431 à 1447, ndlr). Après la réforme, les absences diminuèrent de 81,5 %, et les absences discrétionnaires disparurent totalement.
Plus important encore, les rares absences ultérieures n’eurent aucun effet négatif sur l’investissement. Les commanditaires les percevaient comme temporaires, car le mécanisme d’engagement garantissant le retour de la papauté.
Cet épisode historique offre des enseignements qui dépassent largement la Rome de la Renaissance. Il montre que l’irréversibilité du changement institutionnel constitue une condition nécessaire à la réussite des interventions économiques
– une thèse ancienne de la théorie économique proposée par plusieurs économistes, y compris Daron Acemoğlu, lauréat récent du « prix Nobel en économie » pour ses travaux liés aux institutions,
Avner Greif et Gérard Roland, mais rarement testée empiriquement.
Les économies modernes font face à des défis de crédibilité similaires. Un gouvernement peut annoncer des politiques favorables, mais si celles-ci peuvent être aisément annulées par l’administration suivante, les investisseurs resteront méfiants. Ce que Rome nous enseigne, c’est que les réformes véritablement transformatrices sont celles qui créent des mécanismes autoentretenus, alignant durablement les intérêts des décideurs clés sur le maintien du nouvel ordre institutionnel.
Le cas romain montre également comment l’investissement des élites peut transformer des promesses non contraignantes en engagements auto-exécutoires. Lorsque des acteurs puissants mettent leurs propres intérêts, leurs propres richesses en jeu, ils créent les conditions de la stabilité et de la croissance à long terme.
Près d’un siècle après le retour de la papauté, Rome fut enfin reconstruite – non par décret, mais par les choix de commanditaires individuels, désormais confiants dans l’avenir de la ville. Le boom de la construction palatiale transforma durablement l’économie romaine et laissa un héritage matériel remarquable : 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Ils façonnent le paysage urbain de Rome et rappellent, de manière tangible, l’importance d’un engagement institutionnel crédible et de long terme.
Alyssa Rusonik a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR-18-EURE-0005 / EUR DATA EFM).
11.08.2026 à 10:38
María Soledad Ascaso Sánchez, Técnico Especializado de Investigación, Instituto de Salud Carlos III
Cristina Linares Gil, Codirectora del Dpto. de Cambio Climático, Salud y Medio Ambiente Urbano, Instituto de Salud Carlos III
José Antonio López Bueno, Investigador en epidemiología ambiental, Instituto de Salud Carlos III
Julio Díaz, Codirector de la Unidad de Referencia de Cambio Climático, Salud y Medio Ambiente Urbano. Profesor de Investigación. ISCIII, Instituto de Salud Carlos III
Miguel Ángel Navas Martín, Investigador en la Unidad de Referencia en Cambio Climático, Salud y Medio Ambiente, Instituto de Salud Carlos III

L’ESSENTIEL
Les intoxications alimentaires sont notamment provoquées par des bactéries qui se développent dans des aliments laissés à température ambiante.
Ces maladies sont favorisées par les températures estivales élevées, autour de la Méditerranée, mais désormais aussi ailleurs en Europe, du fait des vagues de chaleur qui se multiplient.
À partir de données madrilènes, des chercheurs espagnols ont estimé le risque accru d’hospitalisation pour intoxication alimentaire au-delà de certaines températures.
C’est surtout pendant l’été que nous avons l’habitude de consommer des aliments en plein air, que ce soit lors de pique-nique, sur les terrasses des restaurants, dans des lieux de loisirs ou dans d’autres situations à l’extérieur de nos habitations. Dans ces circonstances, les aliments restent exposés pendant un certain temps à la température ambiante, qui est généralement élevée à cette période de l’année, ce qui augmente le risque d’intoxications alimentaires.
Les maladies d’origine alimentaire constituent un problème de santé majeur en Europe. L’Espagne figure parmi les pays comptant le plus grand nombre de cas enregistrés ; elle occupe la sixième place.
Quand les températures ambiantes sont élevées, ce type de maladies se multiplie, en particulier celles causées par des bactéries, telles que Salmonella, Campylobacter et Escherichia coli. Cela s’explique en grande partie par le fait que des facteurs, comme la chaleur, l’humidité, la pluie ou le vent, favorisent la prolifération de ces microorganismes.
De plus, le changement climatique aggrave cette situation. La multiplication des phénomènes extrêmes, tels que les vagues de chaleur – de plus en plus fréquentes et intenses en Europe, notamment dans la région méditerranéenne –, crée des conditions idéales pour que ces bactéries se multiplient plus rapidement.
Face à ce constat, nous avons cherché à déterminer si les températures élevées, et en particulier les vagues de chaleur, avaient une incidence sur le nombre d’admissions d’urgence à l’hôpital liées à ces infections. Notre étude a récemment été publiée dans la revue Science of The Total Environment.
Dans un premier temps, nous avons calculé que la température au-delà de laquelle le nombre d’admissions à l’hôpital pour des maladies d’origine alimentaire augmentait était de 12 °C.
Afin de déterminer l’impact des vagues de chaleur, nous avons utilisé le seuil défini par le ministère de la santé espagnole (2022) pour définir une vague de chaleur. Pour la période analysée (2013-2018), ce seuil a été fixé pour une température maximale quotidienne de 34 °C.
Au cours de ces six années, d’après les données relatives aux hospitalisations issues du Registre de l’activité des soins spécialisés (RAE-CMBD) de la communauté de Madrid, 5 091 admissions ont été recensées pour les principales maladies bactériennes d’origine alimentaire. Parmi celles-ci, 3 160 étaient dues à la salmonellose, 1 769 à la campylobactériose et 182 à une infection à Escherichia coli.
Nous avons ainsi constaté que, pour chaque degré d’augmentation de la température maximale quotidienne au-delà du seuil de 12 °C, le risque d’hospitalisation pour une intoxication alimentaire d’origine bactérienne augmentait de 3,59 %.
Concernant les journées de canicule estivales, nous avons constaté que, pour chaque degré d’augmentation de la température maximale au-delà de 34 °C, le risque d’hospitalisation pour des maladies d’origine alimentaire augmentait de 12,21 %.
Cela signifie que 208 cas peuvent être attribués à cette cause, qui est liée aux températures élevées observées lors des vagues de chaleur. En d’autres termes, 9,3 % du nombre total de cas d’intoxications alimentaires survenus pendant les mois d’été dans la région de Madrid entre 2013 et 2018 pourraient être attribués à l’effet de la température lors des vagues de chaleur.
Les températures ambiantes élevées constituent un facteur de risque qui favorise l’augmentation des admissions à l’hôpital liées aux principales infections d’origine bactérienne transmises par les aliments. Selon nos estimations, c’est pendant les vagues de chaleur que l’impact est le plus important.
Les résultats de notre étude peuvent servir de base à la mise en œuvre de stratégies préventives. Il est important de maintenir les aliments à la bonne température tout au long de la chaîne alimentaire, de la production jusqu’au moment de la consommation. Il est toutefois essentiel de sensibiliser la population aux mesures de conservation à la dernière étape, en conservant les aliments au frais jusqu’au moment qui va immédiatement précéder leur consommation, en particulier lors des vagues de chaleur.
Cristina Linares Gil a reçu des financements de l'Instituto de Salud Carlos III.
Julio Díaz a reçu des financements de l'Instituto de Salud Carlos III.
José Antonio López Bueno, María Soledad Ascaso Sánchez et Miguel Ángel Navas Martín ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
10.08.2026 à 15:40
Javier Andreu Pintado, Catedrático de Historia Antigua y Director del Diploma en Arqueología, Universidad de Navarra

Ce 12 août, une éclipse solaire spectaculaire traversera le ciel européen, calculée à la minute près par nos applications modernes. Mais dans la Rome antique, ce phénomène revêtait une tout autre dimension : savoir astronomique, hérité des Babyloniens et des Grecs, ou crainte religieuse face à un présage divin, les éclipses fascinaient autant qu’elles terrifiaient.
Mercredi 12 août, toute l’Europe lèvera les yeux vers le ciel pour assister à une éclipse solaire historique. Nous savons déjà quand elle commencera, combien de temps elle durera et quelle partie du Soleil sera masquée par la Lune. Des applications sur nos téléphones nous permettent de calculer le moment exact de la phase de plus grande obscurité et nous recommandent les meilleurs endroits pour l’observer.
Mais pendant une grande partie de l’histoire de l’humanité, les éclipses représentaient bien plus qu’une simple curiosité astronomique. En effet, on les considérait comme des événements puissants, capables de bouleverser l’ordre du monde lui-même.
La Rome antique ne faisait pas exception à cette règle, le Soleil jouant un rôle majeur dans sa religion préchrétienne. Alors que les universitaires et les élites dirigeantes avaient hérité d’explications issues de l’astrologie grecque, les éclipses – mot dérivé du grec signifiant « disparition du soleil » – étaient toujours interprétées comme des signes envoyés par les dieux. Dans la société religieuse romaine, elles faisaient l’objet d’une attention particulière.
Ces deux visions du monde – l’une scientifique et empirique, l’autre superstitieuse – ont coexisté pendant des siècles, offrant un aperçu de la manière dont les Romains appréhendaient les relations entre nature, religion et pouvoir. La synthèse de ces idées est encore d’actualité aujourd’hui, lorsque nous utilisons le mot « présage », dérivé du latin, pour décrire un signe qui, à la fois, annonce un événement et nous en dit quelque chose.
Ce sont les astronomes babyloniens qui ont découvert que les éclipses étaient cycliques. Leurs méthodes de prédiction ont été reprises par les Grecs de l’Antiquité, puis par les Romains. Dans leurs ouvrages respectifs, les intellectuels romains Pline l’Ancien (dans Histoire naturelle) et Sénèque (dans la tragédie Thyeste) ont élaboré des théories sur les éclipses. L’astronomie romaine était donc tout sauf rudimentaire : elle s’inscrivait dans une tradition classique qui trouvait ses origines dans la littérature homérique.
Un exemple notable de l’utilisation de l’astronomie par les Romains remonte à l’époque de l’empereur Claude. L’historien romain Dion Cassius rapporte qu’avant une éclipse survenue le 1er août de l’an 45 de notre ère, le quatrième empereur de la dynastie julio-claudienne fit annoncer publiquement ce phénomène afin d’empêcher la population de succomber à la panique.
De toute évidence, les autorités impériales savaient qu’elles pouvaient prédire l’éclipse et étaient conscientes de la profonde crainte que son caractère de mauvais augure inspirait à la population.
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Bien que les Romains aient compris les principes astronomiques à l’origine des éclipses, cela ne les empêchait pas de leur attribuer des interprétations religieuses. Pour un Romain, l’univers était régi par les dieux. Un phénomène naturel pouvait donc avoir une cause physique tout en véhiculant un message divin.
Dans la Vie de Romulus, l’historien Plutarque raconte comment, en juin 708 avant notre ère, la mort du premier roi de Rome s’accompagna d’un jour qui se transforma en nuit. C’est peut-être pour cette raison que les éclipses étaient souvent classées parmi les prodigia – des présages signalant une perturbation de l’équilibre entre les dieux et les hommes, qui exigeaient une réponse de la part de la religion d’État.
Les œuvres de l’historien Tite-Live regorgent d’autres exemples. En 340 avant notre ère, une éclipse a coïncidé avec une tempête de grêle, et le Sénat décréta des rites destinés à rétablir la paix avec les dieux.
Le 17 juillet de l’an 188 avant notre ère, une autre éclipse plongea Rome dans l’obscurité pendant près de deux heures. Selon Tite-Live, cet événement suscita une telle inquiétude que trois jours de purification furent décrétés sur la colline sacrée de l’Aventin.
Les éclipses coïncidant avec des périodes de crise politique renforçaient leur caractère de mauvais augure. Au cours des années d’expansion romaine en Macédoine, une éclipse fut interprétée comme un présage de la défaite des Grecs lors de la bataille de Pydna en 168 avant notre ère.
En 49 avant notre ère, Dion Cassius a mentionné une éclipse solaire totale parmi une série de présages annonçant le malheur pour Rome. L’impact fut tel que certains magistrats retardèrent même leur prise de fonction, jugeant le moment défavorable.
L’homme politique et philosophe Cicéron a interprété l’éclipse solaire partielle du 18 mai 63 avant notre ère comme un mauvais présage pour son consulat qui devait débuter cette année-là.
Les éclipses sont même mentionnées dans la Bible. L’une d’entre elles, célèbre, a suivi la mort de Jésus sous le règne de Tibère, expression ultime des prodigia qui ont suivi la crucifixion.
À Rome, l’intérêt pour les éclipses ne résidait pas simplement dans le fait qu’elles assombrissaient le ciel pendant quelques minutes, mais dans la signification attribuée à cette obscurité.
Le cosmos et l’histoire faisaient partie d’un même ordre, et toute perturbation dans les cieux devait être correctement interprétée. On croyait que l’avenir et la salus (santé et bien-être) du peuple et, surtout, de l’État dépendaient dans une large mesure de la justesse de ces interprétations.
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La grande majorité de la population romaine n’avait jamais lu Aristote ni Posidonios, et n’avait pas non plus accès aux œuvres de Sénèque ou de Pline. Leur expérience de l’éclipse était donc très différente. Pour eux, le Soleil – garant de la lumière, du calendrier et du rythme quotidien – disparaissait tout simplement de manière inattendue en plein jour. Il était tout à fait naturel d’interpréter cette obscurité comme une effrayante perturbation cosmique.
Il existe des témoignages de croyances populaires superstitieuses que Rome avait héritées d’autres cultures.
Javier Andreu Pintado ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.08.2026 à 15:26
Claire Dulong, Coordinatrice d'expertise scientifique en évaluation des risques liés à l'air, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Marion Keirsbulck, Unité d'évaluation des risques liés à l'air, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
L’ESSENTIEL
Les incendies de végétation de grande ampleur, comme ceux qui ont touché la Gironde cet été, sont appelés à se multiplier et à s’intensifier en France sous l’effet du changement climatique.
Ces feux libèrent de grandes quantités de polluants qui représentent un danger sanitaire, à l’origine des consignes données aux populations lors de ces épisodes.
En France, la gestion de crise lors des incendies s’opère à plusieurs niveaux de gouvernance territoriale, mais l’Anses a centralisé les principales consignes données aux populations, y compris aux personnes vulnérables, ce qui permet un état des lieux des bonnes pratiques avant, pendant et après les feux.
Les incendies de végétation de grande ampleur, comme ceux qui ont touché la Gironde cet été 2026, gagnent du terrain de façon inédite. Plus de 220 000 personnes ont été évacuées en raison de leur proximité et les seuils d’information et/ou d’alerte pour les particules (PM¹⁰) ont été dépassés dans trois départements. Ceci témoigne d’une dégradation de la qualité de l’air pouvant être dangereuse pour la santé.
Pour protéger efficacement les populations des effets sanitaires des feux de forêt, les autorités peuvent être amenées à formuler un certain nombre de recommandations. Quelles sont les principales consignes données aux populations et sur quelles bases s’appuient-elles ? Pour le comprendre, il faut d’abord rappeler ce que contiennent les fumées des feux de forêt et en quoi celles-ci menacent la qualité de l’air. Certaines consignes clés doivent être suivies pendant et juste après les incendies bien sûr, mais il ne faut pas oublier non plus la prévention ni le retour au domicile.
Cet article s’appuie sur les travaux de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Et notamment, sur l’état des lieux des consignes en cas d’incendie de végétation de grande ampleur pour la protection de la santé des populations précédemment établi par l’agence, auquel nous avons contribué.
Les incendies de végétation de grande ampleur, parfois qualifiés de « mégafeux », atteignent désormais des dimensions et génèrent des effets qui dépassent le cadre habituel d’action des sapeurs-pompiers. De ce fait, ils peuvent provoquer de véritables réactions en chaîne.
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À l’horizon 2050, une intensification des feux et une extension géographique des surfaces brûlées sont prévues. Cela devrait se traduire par des surfaces brûlées plus importantes, susceptibles de se généraliser à l’ensemble du pays, une fréquence plus élevée de départs de feux et un allongement de la saison des feux.
Plusieurs facteurs participent à ce phénomène :
le changement climatique, avec l’élévation des températures moyennes, la multiplication des épisodes caniculaires, l’assèchement des végétaux et la diminution des précipitations ;
la détérioration de l’état de santé des forêts, liée au manque d’entretien des forêts privées représentant 75 % des forêts de France hexagonale, à la déprise agricole et à la prolifération de parasites ;
l’urbanisation croissante à proximité des espaces forestiers, qui augmente les interfaces avec la forêt : les populations sont davantage exposées aux risques de feux de végétation et les risques de départs de feux sont accrus.
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Bien que la qualité de l’air se soit améliorée en Europe et en France depuis les années 1990, la contribution des feux de forêt à la dégradation de la qualité de l’air n’a cessé de croître sur cette même période. Les feux de végétation altèrent – au moins temporairement – la qualité de l’air en raison d’émissions particulaires et gazeuses. Celles-ci seraient plus toxiques que la pollution de fond du fait de leur composition complexe.
Dans les zones exposées aux panaches de fumée des feux de forêt, les particules en suspension constituent un indicateur clé pour évaluer l’impact de ces événements sur la qualité de l’air. Les particules fines représentent environ 80 % d’entre elles, mais ces particules présentent une grande diversité de taille et de composition.
Pour ce qui est de la taille, on retrouve : les cendres (particules de grande taille), les PM10 (de diamètre aérodynamique médian inférieur ou égal à 10 micromètres), les particules fines PM2,5 (inférieur ou égal à 2,5 micromètres) et les particules ultrafines (inférieur à 0,1 micromètre).
De très nombreuses substances sont recensées dans la composition des fumées : monoxyde de carbone (CO), dioxyde de carbone (CO₂), composés organiques volatils (COV), hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), métaux lourds, oxydes d’azote (NOx), etc. La composition des fumées dépend de la distance à l’incendie, mais également de l’atteinte de combustibles non naturels comme des bâtiments ou des véhicules routiers qui, en brûlant à leur tour, vont modifier la composition des fumées.
Toutes ces particules peuvent alors voyager (on parle de « transport atmosphérique ») au gré des vents, sur des centaines – voire des milliers de kilomètres. Plusieurs facteurs, incluant la météorologie, le stade du feu et le terrain, peuvent influencer le comportement du feu et la propagation du panache de fumée.
En France, la surveillance de la qualité de l’air ambiant lors des feux de forêt repose sur une combinaison de mesures in situ (stations fixes de mesure), centralisées dans la base de données Géod’air, de modélisations pour la prévision de la qualité de l’air, disponibles sur la plateforme PREV’AIR, et d’observations satellitaires intégrées aux outils de surveillance. À noter que cette surveillance n’est pas spécifique aux feux : il s’agit de la surveillance de routine de la qualité de l’air, comprenant plusieurs substances d’intérêt pour le suivi des feux.
À lire aussi : Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée
En France, les politiques de prévention et de lutte contre les incendies de forêt et de végétation s’appuient sur une gouvernance à plusieurs échelles :
à l’échelle nationale, les ministères, appuyés par des établissements publics, définissent le cadre réglementaire ;
tandis que, à l’échelle territoriale, les préfets et les maires adaptent ces mesures aux spécificités locales et peuvent imposer des restrictions supplémentaires en cas de situation exceptionnelle ;
selon les territoires et les périodes de l’année, les dispositifs de prévention peuvent relever d’obligations législatives ou réglementaires ou de simples recommandations.
Les consignes destinées à protéger la santé des populations face à la pollution atmosphérique générée par les incendies de végétation couvrent trois phases distinctes : la préparation aux incendies, la protection pendant les incendies et le retour au domicile. Elles ciblent à la fois la population générale et les populations vulnérables et sensibles (personnes âgées, enfants, individus souffrant de pathologies respiratoires ou cardiovasculaires).
Dans ses travaux de 2024, l’Anses a relevé l’ensemble des consignes formulées par les institutions françaises et internationales pour chacune des trois phases : prévention, protection et retour au domicile. Faisons le point.
La prévention vise à minimiser les risques de départ de feu en évitant les comportements à risque : mégots de cigarette, barbecue, brûlage, etc. En effet, 90 % des départs de feux sont d’origine humaine et environ 80 % se produisent à proximité des habitations.
Il s’agit aussi de limiter l’incidence d’un éventuel départ de feu, en contrôlant la végétation et le stockage des matériaux inflammables autour de son habitation. Enfin, les populations sont invitées à préparer un kit d’urgence permettant d’attendre les secours en amont des incendies. L’ensemble des consignes peut être retrouvé dans le tableau ci-dessous.
Pendant un incendie, il s’agit de réduire l’exposition aux polluants émis par les fumées, en agissant à la fois sur les comportements individuels et sur l’aménagement des espaces de vie. Il est, par exemple, conseillé de limiter les déplacements et le temps passé à l’extérieur afin de réduire l’exposition aux substances nocives pour la santé. Au domicile, il convient de conserver une bonne qualité de l’air intérieur, en limitant l’intrusion d’air extérieur et en évitant toute source de pollution de l’air intérieur (cigarettes, bougies, encens, cuisson, etc.).
En cas d’épisode simultané de chaleur extrême et d’incendie de végétation (de plus en plus fréquents, au point que l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) a récemment mis à jour ses recommandations), il peut être nécessaire de rafraîchir le logement afin d’éviter les coups de chaleur, en prenant en compte les conditions climatiques telles que la température extérieure, mais aussi l’orientation des vents pour éviter que les fumées entrent dans le logement. Boire abondamment est également bénéfique pour les deux phénomènes, car cela permet de maintenir les muqueuses respiratoires hydratées.
Pour les populations vulnérables et sensibles, le port d’un masque de protection respiratoire certifié (FFP2 ou FFP3) peut être recommandé en complément d’autres mesures, notamment en cas d’exposition prolongée à l’extérieur ou dans des zones fortement enfumées. Néanmoins, même s’ils peuvent assurer une protection face à l’exposition aux particules, ils ne protègent pas de toutes les substances présentes dans les fumées.
À lire aussi : Quels impacts les feux de forêt canadiens peuvent avoir sur la santé en Europe ?
Enfin, pour éviter une exposition résiduelle aux polluants et sécuriser l’habitat lors du retour à domicile, il convient de limiter la remise en suspension des particules en nettoyant les surfaces à l’eau. En plus du port de gants et du lavage des mains, il est recommandé aux personnes vulnérables et sensibles de porter un masque FFP2 lors du nettoyage.
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Face à l’augmentation des incendies de végétation et à leurs impacts sanitaires et environnementaux, l’Anses souligne la nécessité de passer d’une logique de gestion de crise ponctuelle à une culture de la prévention.
Cette approche repose sur trois piliers :
L’Anses insiste sur l’importance de sensibiliser et d’informer à la fois la population générale et les populations vulnérables et sensibles, même à distance des incendies en cas de transport des panaches de fumée. Pour cela, des outils de prévention, comme la Météo des forêts, permettent d’adapter les comportements en fonction du niveau de danger prévisible à l’échelle départementale pour les jours à venir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
10.08.2026 à 15:25
Monica Scarano, Professeur de marketing, Institut catholique de Lille (ICL)
L’ESSENTIEL
Presque un voyage sur deux a pour hébergement la famille ou les amis.
Une étude met en lumière que les visites de proches ne changent pas les habitudes des hôtes de la même façon.
Deux profils de visiteurs émergent : les « alignés » et les « explorateurs ».
« Est-ce que tu connais cet endroit ? » Beaucoup d’entre nous ont déjà entendu cette question de la part d’un ami ou d’un membre de leur famille qui habite loin, venu passer quelques jours à la maison. Souvent, la réponse est non.
Nous habitons parfois depuis des années dans une ville sans avoir jamais visité certains lieux, testé un nouveau restaurant ou magasin différent de nos habitudes. Avec le temps, celles-ci prennent le dessus, nous fréquentons les mêmes endroits, suivons les mêmes trajets et finissons par ne plus voir ce qui nous entoure.
C’est ce que montre notre recherche conduite en France et consacrée au tourisme de visite à des proches (amis et famille), en France et à l’étranger.
À partir d’entretiens réalisés auprès de visiteurs, nous avons observé que ces séjours ne profitent pas seulement aux personnes qui découvrent un territoire, mais elles conduisent également les habitants eux-mêmes à regarder leur ville autrement.
Quand on parle de tourisme, on imagine souvent des voyageurs qui réservent un hôtel et visitent les sites incontournables d’une destination. Pourtant, une grande partie des déplacements répond à une autre motivation : rendre visite aux amis et à la famille. Dans ce type de séjour, les visiteurs partagent le quotidien de leurs proches. Ils mangent avec eux, les accompagnent dans leurs loisirs et découvrent la ville à travers leur regard.
Ce tourisme est loin d’être marginal. En France en 2025, sur 206,7 millions de voyages réalisés pour motif personnel par les résidents de France hexagonale, 99,9 millions ont eu pour hébergement principal la famille ou des amis : presque un voyage sur deux.
Ces chiffres sous-estiment encore le tourisme de visite à des proches, puisque certains voyageurs venus voir famille ou amis choisissent un hôtel, une location ou un autre hébergement commercial.
La plupart des recherches se sont intéressées à l’influence des hôtes sur leurs visiteurs. Comme ils sont des connaisseurs de leur ville, ils conseillent des adresses, organisent les sorties et orientent les découvertes. Nos résultats montrent que cette influence fonctionne aussi dans l’autre sens.
Les visiteurs ne regardent pas un territoire comme ceux qui y vivent. Leur séjour est souvent court, mais répété périodiquement ; ils commencent à connaître le territoire, ses loisirs et magasins, et veulent en profiter au maximum. Cette disponibilité les pousse à chercher de nouvelles expériences et à les partager avec leur hôte.
Certaines personnes repèrent même des lieux situés tout près du domicile de leurs hôtes, sans que ces derniers n’eussent jamais pris le temps d’explorer. Une participante de 57 ans, habitante de la métropole lilloise (Nord), se rendant régulièrement à Saint-Gervais-les-Bains, en Haute-Savoie, où elle a des amis, résume bien ce phénomène :
« Même si nos amis connaissent l’endroit, ils découvrent une autre façon de regarder ce lieu, alors même que c’est leur propre région. […] Nous leur faisons découvrir un quartier parce que nous avons un regard et une curiosité de visiteur. Nous remarquons des choses qu’eux ne voient plus. Quand on passe toujours au même endroit, on finit par ne plus regarder : on voit toujours la même chose, sans vraiment y prêter attention. »
Tous les visiteurs n’ont pas la même influence : les amis changent davantage les habitudes que la famille. Lorsqu’ils rendent visite à des membres de leur famille, beaucoup préfèrent s’adapter aux habitudes déjà installées. Ils suivent les routines du foyer, fréquentent les lieux habituels en évitant de bouleverser l’organisation de leurs proches.
Ces routines peuvent être d’autant plus fortes qu’elles se sont construites au fil des années et parfois depuis l’enfance. Une participante de 45 ans souligne la difficulté de remettre en cause les habitudes de ses parents quand elle leur rend visite à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) :
« Mon père est un maniaque : il a ses propres commerçants. Ma mère est un peu comme ça aussi. »
Cette influence de la famille n’est pas systématique, car elle dépend de la relation avec chacun des proches et de leur ouverture à la nouveauté. La même participante décrit une situation très différente lorsqu’elle sort seule avec sa mère :
« Si j’arrive à sortir avec ma mère sans que mon père nous accompagne, elle est très ouverte à la découverte. Nous adorons faire les magasins, aller au restaurant, visiter des expositions et découvrir de nouveaux commerces et de nouvelles offres. »
Entre amis, les routines héritées pèsent généralement moins ; les visiteurs disposent de davantage de latitude pour proposer une nouvelle activité, suggérer un restaurant inconnu ou faire découvrir un commerce. Ces initiatives peuvent parfois modifier leurs pratiques au-delà du séjour, puisque certains hôtes continuent à fréquenter les lieux découverts après la visite de leurs proches.
C’est le cas décrit par une participante qui rend visite à des amis dans la commune alsacienne de Munster :
« Une fois, j’ai acheté des produits dans une charcuterie de la ville que mon amie ne connaissait pas. Depuis, je sais qu’elle fait ses achats dans le même commerce. »
Une visite de quelques jours peut donc faire du visiteur un véritable agent de changement des habitudes locales.
Au final, notre étude fait apparaître deux profils de visiteurs. Les « alignés » se coulent dans les habitudes de leurs hôtes : mêmes commerces, mêmes restaurants, mêmes activités. Ils cherchent à ne pas perturber l’organisation du foyer qui les accueille.
À l’inverse, les « explorateurs » profitent de leur séjour pour rechercher de nouvelles expériences et proposent à leurs hôtes des restaurants, commerces, itinéraires ou loisirs qu’ils ne connaissent parfois pas eux-mêmes.
La frontière n’est pas figée : une même personne peut être « alignée » dans certaines situations et « exploratrice » dans d’autres, selon son hôte et la relation qui les unit.
Ces résultats rappellent qu’un territoire se révèle aussi à travers les échanges entre proches qui habitent loin. Il suffit parfois du regard d’un ami venu passer un week-end pour redécouvrir une ville que l’on croyait connaître par cœur.
Monica Scarano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.08.2026 à 15:24
Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier

De nombreux projets de data centers sont lancés ou en phase de construction en France. Étant donné leurs impacts sur l’environnement et les populations locales, leur localisation mérite d’être débattue, d’autant que certains projets pourraient être intégrés dans des réseaux préexistants ou en développement : ils participeraient ainsi à la mise en commun et à la réutilisation des ressources que sont la chaleur, l’eau et l’électricité.
Les projets de construction de data centers, infrastructures critiques du numérique et de l’intelligence artificielle (IA), se multiplient en France. De telles infrastructures ont de nombreux impacts : artificialisation des sols, bruit, création d’îlots de chaleur, pollutions atmosphériques (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants). Mais aussi des impacts économiques et sociaux : un data center crée peu d’emplois directs localement, mais contribue à l’attractivité et à l’innovation du pays plus globalement.
Malheureusement, les projets actuels ignorent trop souvent les débats avec les populations impactées, ce qui conduit à des conflits d’usages au niveau des ressources en eau, en énergie et sur le foncier. La localisation d’un centre de données mérite donc d’être débattue en toute transparence.
D’autant que la question n’est plus seulement de construire des data centers plus sobres. Elle est aussi de savoir comment les intégrer dans une économie circulaire capable de valoriser les rejets de centres de données, et de les transformer en ressources utiles pour les territoires afin de gérer aux mieux les biens communs. À l’instar d’un centre de calcul national basé à Montpellier (Hérault), qui sera connecté au réseau de chaleur de la ville, un data center pourrait devenir une infrastructure hybride où les données, la chaleur, l’eau et l’énergie circulent ensemble au service d’un même écosystème.
Dans ce cas, le véritable défi ne sera plus seulement numérique : il sera territorial, énergétique et industriel, tout en questionnant aussi la régulation de nos usages utiles et futiles.
Depuis un demi-siècle, les scientifiques utilisent des centres de calcul intensif mutualisés. Le Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines), à Montpellier, est un data center de service public d’intérêt national. Il abrite des serveurs et des supercalculateurs refroidis par eau tiède et expérimente toutes les techniques d’optimisation des calculs et des ressources nécessaires.
Avec une puissance électrique installée de 2 mégawatts, sa consommation d’électricité annuelle est de 17 gigawatts-heures. Plus des deux tiers de cette consommation sont destinés aux infrastructures numériques elles-mêmes ainsi qu’aux systèmes de refroidissement.
Pour évacuer la chaleur produite par les équipements, le Cines consomme annuellement de l’ordre de 7 000 mètres cubes d’eau, ce qui correspond au remplissage de deux piscines olympiques de trois mètres de profondeur. L’eau est nécessaire pour le refroidissement de salles machines par des tours adiabatiques : elle circule dans des circuits fermés sans être polluée, et pourrait être recyclée.
Si on extrapole ces données aux impacts d’un data center de puissance 1 gigawatt (par exemple, le projet Campus IA, en Île-de-France, de 1,4 gigawatt), soit 500 fois le Cines, alors la consommation d’électricité sera de l’ordre de 9 térawatts-heures par an, ce qui correspond à la consommation annuelle de plusieurs millions d’habitants et l’équivalent en eau de plusieurs centaines de piscines olympiques. Bien sûr, ici, ce ne sont que des ordres de grandeur, car les impacts dépendront des équipements installés, de leurs temps de fonctionnement, des services offerts et de la localisation – mais ils donnent une idée de l’ampleur du problème.
Au-delà de ces ordres de grandeur, le Cines passe en ce moment une nouvelle étape. Il va être connecté au réseau de chaleur au nord de Montpellier (le Réseau de chaleur Nord Alco, RCNA), ce qui réduit les ressources en énergie et en eau nécessaires au refroidissement des serveurs et permettra de produire de l’eau chaude et de chauffer plusieurs dizaines de logements.
En encadrant la construction des data centers, on pourrait transformer ces installations en acteurs inattendus de la transition écologique et d’une économie circulaire. Ils fournissent de la chaleur et de l’eau, qui peuvent être réemployées. Même leur consommation électrique pourrait jouer un rôle dans l’équilibre des réseaux électriques connectés à des sources de production d’énergies renouvelables.
L’énergie thermique issue de la transformation de l’énergie électrique peut alimenter des réseaux de chaleur urbains, chauffer des piscines ou des bâtiments. Pour cela cependant, les data centers doivent être conçus dès l’origine comme des producteurs de chaleur et être intégrés au tissu urbain.
Le véritable enjeu consiste à construire les infrastructures capables de récupérer la chaleur plutôt que de la disperser dans l’atmosphère, puis de la distribuer. En raison des pertes de chaleur lors de son transport, le plus facile est d’être à proximité d’un réseau de chaleur urbain et de s’y rattacher. Ce genre d’intégration a déjà été réalisée : c’est le cas par exemple de la piscine olympique des Jeux olympiques de Paris 2024 (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis), qui a été chauffée pour partie par la chaleur d’un data center voisin.
Pour d’autres usages de chaleur, industriels ou agricoles, il faudrait être à proximité et surtout associer le projet de data center au projet agricole ou industriel dès sa conception. Par exemple, les usages industriels requièrent une certaine température.
La gestion de l’eau dépend des systèmes de refroidissement installés et de l’environnement. Les serveurs récents ont des systèmes de refroidissement liquide directement au contact des composants électroniques, plus efficaces que les méthodes traditionnelles de climatisation des salles machines.
L’objectif est de diminuer fortement les prélèvements dans les ressources en eau potable et d’intégrer les data centers dans des boucles locales de réutilisation. Plutôt qu’un concurrent direct des usages domestiques ou agricoles, le data center pourrait devenir un maillon d’écosystèmes industriels où l’eau circule entre plusieurs utilisateurs avant de retourner dans l’environnement.
Pour ce type de co-utilisation, chaque boucle peut avoir ses spécificités. Dans le cas d’une boucle fermée data center-réseau de chaleur urbain, l’eau reviendrait refroidie depuis le réseau de chaleur. Si, au bout de quelques cycles, sa qualité est trop détériorée pour le centre de données (la qualité de l’eau y est contrôlée), elle peut être évacuée, ou idéalement réutilisée pour un autre usage d’eau non potable (arrosage, irrigation, industrie de fabrication, couplage avec une station d’épuration) – une stratégie développée notamment par Google.
Pour accompagner la transition énergétique, les traitements de données au sein d’un data center peuvent être adaptés à de la production d’énergies renouvelables intermittentes.
Certains calculs pourraient ainsi être accélérés à un moment donné afin de consommer une électricité disponible en excès en opérant à la vitesse de calcul maximum de l’ensemble des processeurs. À l’inverse, lors des périodes de tension sur le réseau, une partie des activités pourrait être ralentie en baissant les fréquences de fonctionnement, voire en interrompant certains services.
Un data center deviendrait ainsi un outil de régulation de la consommation électrique, capable d’accompagner le développement des énergies renouvelables dont la production est par nature variable.
C’est pour cela que Google déploie une approche avec des fournisseurs d’électricité américains avec des data centers capables d’adapter temporairement leur consommation électrique (approche dite de « demand response ») afin de soulager le réseau lors des pics de demande. Cette flexibilité repose notamment sur le report ou la réduction de certaines charges de calcul IA non urgentes, sans impacter les services critiques. L’objectif est d’accélérer le raccordement de nouveaux data centers, de limiter les investissements dans de nouvelles infrastructures électriques et d’améliorer la stabilité du réseau.
Il existe également des approches innovantes à l’interface de l’informatique, des systèmes embarqués et de l’électronique de puissance, pour réaliser des data centers modulaires, alimentés par des systèmes de panneaux photovoltaïques. L’originalité réside dans la gestion de l’énergie comme une ressource finie, au même titre que les capacités de stockage ou de calcul. L’énergie est allouée et acheminée entre les modules en fonction des besoins de traitement, comme pour les données.
Pour les plus grosses installations, il faudra trouver des alternatives avec des data centers adaptés aux possibilités énergétiques. C’est ce qu’essaye de faire le Réseau de transport d’électricité (RTE) en ce moment.
À ce stade, l’intégration des projets de data centers dans une économie circulaire, associant les territoires et valorisant énergie, chaleur fatale et eau, n’est plus une option : c’est l’impératif d’un numérique durable.
Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.08.2026 à 15:24
Solange Rigaud, Evolution Humaine, Prehistoire, Université de Bordeaux
Francesco d’Errico, Préhistorien, Université de Bordeaux

L’ESSENTIEL
La France vient d’adopter une loi visant à limiter les excès de la fast-fashion, responsable d’impacts environnementaux et sociaux considérables.
L’archéologie montre que le corps est un support de communication depuis 400 000 ans, mais que la mode n’apparaît que lorsque des règles communes permettent l’expression des différences individuelles.
La mode est une innovation sociale bien plus qu’un phénomène esthétique. Comprendre ses origines permet de distinguer un besoin universel d’expression de la surconsommation contemporaine.
Bien qu’elle soit aujourd’hui au cœur de nombreux débats, qu’il s’agisse de son coût écologique, des conditions de fabrication des vêtements ou de l’accélération permanente des tendances, la mode n’est pas uniquement un phénomène moderne, né avec l’industrialisation, les maisons de couture ou la société de consommation. Pour en retracer l’origine dans notre histoire évolutive, nous avons cherché à établir les critères qui permettent de l’identifier dans le registre archéologique.
Selon ces critères, la mode apparaît lorsque les membres d’une même communauté partagent des conventions communes de présentation du corps, qu’il s’agisse des types de parures utilisées, de certaines façons de s’habiller, de se coiffer ou de se tatouer, tout en autorisant une liberté de choix individuels dans les associations, les quantités ou la disposition des ornements qu’ils portent.
Les premiers vêtements apparaissent probablement il y a plus de 700 000 ans afin de protéger le corps contre le froid. Vers 400 000 ans, différentes populations commencent à utiliser régulièrement des pigments rouges, notamment l’ocre, pour modifier l’apparence du corps.
Puis, il y a environ 160 000 ans, apparaissent en Afrique les premières parures constituées de coquillages perforés.
Faut-il pour autant en conclure que ces sociétés avaient déjà développé des modes ? De nos jours, certains objets vestimentaires répondent à des règles très strictes. Un uniforme militaire, une robe de magistrat, une alliance ou des insignes professionnels transmettent une information sociale précise, mais laissent peu de place aux choix individuels. Ils relèvent davantage d’un code que de la mode. Il est probable que de nombreuses manières de modifier les corps avec les vêtements, les tatouages et les parures aient fonctionné de façon comparable au cours de la préhistoire.
Ces pratiques permettaient d’afficher une appartenance, un statut ou une identité collective, sans pour autant offrir la liberté de composer son apparence. S’il est difficile de savoir si certaines de ces premières manifestations de modifications corporelles ont pu résulter de l’existence de modes pour ces périodes les plus anciennes, elles traduisent cependant une innovation majeure : le corps devient progressivement un support de communication.
Cette hypothèse, formulée à partir des données archéologiques, est confortée par les neurosciences. Une équipe de neuroscientifiques et d’archéologues a utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) pour observer l’activité cérébrale de participants chargés d’attribuer un statut social à des visages ornés de peintures et de parures. L’expérience montre que cette interprétation mobilise un réseau de régions spécialisées : le gyrus fusiforme, impliqué dans la reconnaissance des visages, le cortex orbitofrontal et le réseau de saillance, qui évaluent la pertinence sociale des informations, ainsi que l’hippocampe et le parahippocampe, impliqués dans la mémoire associative. Les chercheurs observent également l’activation du gyrus frontal inférieur, une région habituellement associée au traitement du langage, suggérant que le cerveau traite les ornements comme des signes porteurs d’informations complexes.
Les chercheurs proposent l’idée selon laquelle ces connections devaient déjà en partie être en place chez les populations d’Homo, qui utilisaient l’ocre rouge il y a 300 000 ans, et ont dû atteindre un degré d’intégration proche du nôtre, il y 140 000 ans, chez les Homo sapiens, qui combinaient l’utilisation de l’ocre pour des peintures corporelles avec l’utilisation de parures en coquillage.
Au fil des millénaires, les vêtements se perfectionnent, les techniques de couture évoluent avec l’apparition des aiguilles à chas, à partir d’environ 40 000 ans en Asie orientale et vers 26 000 ans en Europe, qui permettent de confectionner des vêtements ajustés, probablement multicouches, mais aussi de coudre des perles et des pendeloques sur les habits.
Les vêtements cessent alors d’être uniquement une protection contre le froid pour devenir, eux aussi, des supports d’expression sociale. Les parures se diversifient, les matériaux circulent sur de longues distances et l’apparence acquiert une importance croissante dans les interactions sociales.
Les données actuellement disponibles montrent que, dès le Paléolithique supérieur, à partir de 45 000 ans, dans plusieurs régions d’Europe, les communautés utilisent les mêmes types de perles faites à partir de supports variés (dents animales, coquillages fossiles et marins, roches, ivoire) pendant des milliers d’années. Ces traditions révèlent l’existence de conventions largement partagées sans qu’il soit possible d’identifier des variations individuelles.
C’est à partir de 34 000 ans, avec les premières sépultures paléolithiques, qu’il est possible d’observer des individus partageant des traditions ornementales communes tout en présentant des différences individuelles dans la sélection, la combinaison ou la disposition des objets de parure. Cette dynamique devient particulièrement lisible au Mésolithique (il y a 8 000 ans) et avec les premières sociétés agricoles du Néolithique (il y a 6 000 ans).
Les grands ensembles funéraires, qui permettent de comparer des individus appartenant à une même communauté et à une même période, révèlent que l’apparence ne traduit plus seulement l’appartenance à un groupe ou un statut social, mais également des formes de différenciation individuelle intégrées à un système collectif de représentation du corps. Les ornements fabriqués localement sont combinés avec des objets importés depuis des centaines de kilomètres. Les mêmes éléments sont assemblés de multiples façons, tout en restant immédiatement reconnaissables par les autres membres de la communauté.
Comme on peut l’observer sur le graphique ci-dessous, les premières techniques vestimentaires ont donc d’abord évolué pour protéger le corps, tandis que l’utilisation de l’ocre et des parures personnelles a progressivement transformé l’apparence en un moyen de communication sociale. À mesure que la fabrication des parures se diversifiait et que les vêtements sur mesure élargissaient les possibilités d’expression corporelle, ces différentes traditions ont convergé vers des systèmes d’apparence de plus en plus complexes. La mode est ainsi apparue lorsque les membres d’une même communauté ont adopté des conventions communes en matière d’habillement et de parure, tout en exprimant leurs différences individuelles à travers la manière dont ces éléments étaient combinés.
Ces résultats conduisent à revoir profondément notre vision de la mode qui est souvent perçue comme un phénomène superficiel. Pour les archéologues, c’est tout l’inverse : c’est un formidable révélateur de la manière dont les humains ont appris à communiquer, à afficher leur identité et à vivre dans des sociétés de plus en plus vastes et anonymes.
Comprendre les origines de la mode ne permet pas seulement de mieux connaître nos ancêtres. Cela aide aussi à distinguer ce qui relève d’un comportement profondément ancré dans notre évolution culturelle de ce qui résulte des modèles économiques contemporains. Cette distinction est essentielle si l’on souhaite aujourd’hui imaginer des formes de consommation plus durables, sans renoncer à cette capacité très humaine d’exprimer son identité à travers son apparence.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
10.08.2026 à 15:22
César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité

Comment les catastrophes naturelles étaient-elles couvertes avant l’apparition de la presse moderne ? Au Japon, la réponse se trouve dans des publications populaires diffusées dans les villes : les kawaraban. En mêlant information et divertissement, ces feuillets pouvaient paraître quelques jours à peine après un séisme, un incendie, mais aussi relater toutes sortes de faits divers. Retour sur l’histoire d’un format médiatique méconnu, qui a su contourner la censure pour faire circuler des nouvelles dans le Japon d’avant le XXᵉ siècle.
Le Japon est un pays régulièrement frappé par de nombreux cataclysmes naturels. Tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques, typhons et inondations y font naturellement l’objet d’une couverture particulière par les médias du pays. Mais alors que l’arrivée de la presse moderne dans l’archipel ne remonte qu’au début des années 1870, que sait-on de la période qui précède ? Partir de cette question nous amène à nous intéresser au rôle joué par un format médiatique aujourd’hui disparu, mais qui a circulé dans les rues des grandes villes japonaises entre la fin du XVIIᵉ et les premières années du XXᵉ siècle : les kawaraban.
Les kawaraban étaient des feuillets illustrés incluant des commentaires, imprimés par xylographie et diffusés dans les centres urbains du pays. L’origine de leur nom est assez obscure. Littéralement, on pourrait traduire ce terme par « imprimés sur tuile ». On sait aujourd’hui que cette appellation est en réalité une référence à leur piètre qualité. Leur aspect donne en effet le sentiment que la matrice ayant servi à leur impression aurait été réalisée avec la même argile que celle utilisée pour fabriquer les tuiles de l’époque.
De fait, si on les compare aux estampes produites à la même période et qui allaient émerveiller le public occidental à la suite de l’ouverture du pays dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les kawaraban n’offraient généralement pas un grand raffinement esthétique. Mais leur principal intérêt est ailleurs.
Les effets conjugués de l’accès à la lecture d’une partie importante de la population et du développement des techniques d’impression ont largement contribué à renforcer la culture de l’édition et l’industrie du livre dans le Japon des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. C’est dans les marges de ce monde florissant que les kawaraban se sont développés, sans que l’on puisse aujourd’hui en identifier les auteurs.
Sur bien des points l’on peut considérer les kawaraban comme les ancêtres de la presse à sensation moderne. Accessibles aux franges populaires urbaines, ils remplissaient une double fonction, à la fois informative et divertissante. À une époque où la censure demeurait la règle et où la liberté d’expression était encore loin d’être un droit fondamental, les sujets proscrits étaient nombreux : interdiction d’évoquer ou de critiquer le pouvoir politique, qu’il s’agisse du shogun installé dans la capitale, Edo – ancien nom de Tokyo –, ou des seigneurs à la tête des différents fiefs, ou de parler des relations avec l’étranger. Les premiers kawaraban traitaient de cas de suicides retentissant, de vendettas entre clans rivaux, d’histoires de vengeance et de toutes sortes de faits divers présentés comme extraordinaires.
Pourtant, ces imprimés étaient introuvables dans les nombreuses librairies qui prospéraient dans les différents centres urbains du pays. Leur interdiction remonte à la fin du XVIIᵉ siècle. Pour obtenir ces feuillets illégaux, il fallait s’adresser à des vendeurs qui déambulaient dans les rues, généralement par deux et le visage à moitié couvert. Ces colporteurs de nouvelles, appelés yomiuri, faisaient la promotion de leurs publications en présentant leur contenu de manière tapageuse dans l’espoir de susciter l’intérêt des passants, un peu à la manière des camelots de journaux de l’âge d’or de la presse en France.
Parmi les sujets de prédilection de cette forme de presse populaire, les kawaraban consacrés aux catastrophes tenaient une place de choix. La plus grande collection encore accessible aujourd’hui est conservée à l’Université de Tokyo. Comprenant plus de 570 pièces, près de la moitié d’entre elles porte sur les catastrophes qui s’abattaient sur l’ensemble du territoire, preuve que le sujet y tenait une place centrale. Parmi les plus courantes, il faut notamment mentionner les tremblements de terre ainsi que les incendies.
Si la rapidité de production de ces imprimés était de toute évidence loin d’égaler celle des journaux et des médias contemporains, certaines éditions pouvaient être réalisées seulement quelques jours après une catastrophe. Les kawaraban pouvaient proposer des descriptions des zones détruites par un incendie. Certains incluaient également des informations sur les différents lieux où les personnes sinistrées pouvaient trouver une aide matérielle.
Les textes pouvaient aussi contenir des messages invitant les individus séparés de leur famille à prendre au plus vite contact avec leurs proches afin de ne pas les laisser dans l’inquiétude. Ce souci de transmettre des informations rassurantes à la population n’est pas sans rappeler l’approche adoptée par de nombreux médias contemporains.
Pour espérer bien vendre un kawaraban, il fallait soit qu’il représente une forme de divertissement, soit qu’il comporte des informations utiles, voire les deux.
Les éditions consacrées aux catastrophes se distinguaient de celles portant sur les récits de vengeance ou les faits divers sensationnels par la relative précision des informations qu’elles proposaient. Cette caractéristique a également rendu possible une reconnaissance implicite de leur utilité sociale par le pouvoir politique. En effet, malgré leur illégalité, ces imprimés ont continué à circuler avec une certaine liberté dans les rues d’Edo et d’Osaka.
Ce fut particulièrement le cas pendant les années 1850, une période marquée par plusieurs séismes d’ampleur qui ont touché la côte pacifique et la région d’Edo. Cette situation s’explique notamment par la clémence dont faisait preuve le pouvoir lorsque les kawaraban contribuaient à diffuser des informations utiles à la population. Les éditeurs de ces publications étaient parfaitement conscients de cet avantage. Il n’était ainsi pas rare de voir apparaître, au détour d’un texte, quelques louanges adressées aux autorités afin de ne pas s’attirer leurs foudres.
Malgré cette tolérance relative, ces publications n’en demeuraient pas moins illégales. Mais d’où leurs éditeurs tiraient-ils donc leurs informations ? De même, comment celles-ci pouvaient-elles circuler d’une région à l’autre ? L’historien Kenji Morita met en avant le rôle essentiel joué par les messagers chargés d’acheminer le courrier et les marchandises dans le Japon de l’époque d’Edo.
Littéralement appelés « jambes ailées » (hikyaku), ces individus avaient la particularité de circuler de quartier en quartier, notamment dans les villes, mais aussi de province en province lorsqu’ils étaient chargés des communications officielles. Ils avaient ainsi accès à des informations de première main et constituaient des sources de choix pour les producteurs de kawaraban.
Parmi les kawaraban consacrés aux catastrophes qui nous sont parvenus, une catégorie en particulier peut sembler singulière : celle des « images de poisson-chat » (namazu·e). Si ces estampes bénéficient d’un niveau de réalisation plus élevé que les kawaraban les plus rudimentaires, leur caractère illégal et l’anonymat de leurs auteurs permettent de les rattacher à ce format médiatique.
L’utilisation du poisson-chat (namazu·e) s’explique par une croyance largement répandue à l’époque, selon laquelle les tremblements de terre étaient provoqués par un gigantesque silure vivant sous l’archipel.
Ces kawaraban représentent ainsi de nombreux poissons-chats anthropomorphes censés incarner le séisme et ses effets sur la société. Sur un ton toujours teinté d’humour et d’un certain cynisme, certaines illustrations mettent en avant l’impossibilité de faire confiance au poisson-chat afin de souligner le caractère inéluctable et imprévisible des tremblements de terre. D’autres montrent des poissons-chats réincarnés en artisans tirant profit des destructions des habitations pour obtenir de nouvelles commandes.
Pour bien comprendre la manière dont ces messages à caractère humoristique pouvaient être interprétés, il faut prendre en compte un autre message implicite, souvent présent dans ce genre de kawaraban. Plus qu’une interprétation en termes de châtiment frappant un monde corrompu, c’est l’idée d’un nouvel ordre à venir qui revient de manière récurrente. Ainsi, si certains perdent la vie, d’autres peuvent aussi espérer tirer parti de la situation pour se reconstruire. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le recours à l’humour en période de grandes difficultés pour une partie de la population touchée par une catastrophe.
Enfin, il faut rappeler qu’à l’âge d’or des kawaraban entre les années 1850 et 1870, l’exigence d’objectivité ou de véracité de l’information n’était pas encore à l’ordre du jour. Nous étions à une époque où information et divertissement ne s’étaient pas encore véritablement séparés. Ce mélange des genres allait d’ailleurs perdurer dans les premiers temps de la presse moderne, qui se développa progressivement au cours des dernières décennies du XIXᵉ siècle. Les deux formats, kawaraban et journaux, ont d’ailleurs coexisté jusqu’au début du XXᵉ siècle.
César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.08.2026 à 15:21
Maxim Haba, Docteur en droit public, Université de Bordeaux
L’ESSENTIEL
En mai 2026, le réseau Internet par satellite Starlink, de la société SpaceX d’Elon Musk, avait réussi à s’implanter dans plus de la moitié des 54 États du continent africain.
Du point de vue de ces États, le recours aux installations des géants du numérique répond à la volonté de garantir un accès universel à Internet haut débit. Cette solution renforce toutefois leur dépendance à des infrastructures appartenant à des opérateurs non nationaux.
Les États africains sont ainsi confrontés à un arbitrage entre quête de souveraineté numérique et amélioration de la connectivité. Face à la starlinkisation de l’accès à Internet, leurs stratégies varient.
L’accès à Internet en Afrique est marqué par une forte dépendance aux infrastructures numériques, en particulier aux câbles sous-marins, qui appartiennent à des opérateurs privés souvent non nationaux. La quasi-totalité du marché africain de la connectivité est contrôlée par les géants du numérique
– Google, Meta, Microsoft… Cette dépendance technologique est renforcée par l’avènement d’un « nouveau » venu : Starlink. Il s’agit d’une solution de connexion à Internet par voie satellitaire promue par la société américaine d’Elon Musk, SpaceX. L’entreprise ambitionne de devenir un fournisseur d’accès à Internet de premier plan en Afrique.
Pour autant, la starlinkisation de la connexion à Internet en Afrique soulève plusieurs questions substantielles. Dès lors que les infrastructures et les données des États africains reposent sur des constellations de SpaceX, la question de leur souveraineté numérique se pose avec acuité. À cela s’ajoute le difficile équilibre entre, d’une part, le désir exprimé par certains États d’une inclusion numérique passant par l’accès universel à un réseau de qualité et, d’autre part, la volonté de certains gouvernements d’exercer un contrôle sur la possibilité pour les habitants de leurs pays d’accéder librement à Internet.
La constellation Starlink semble décidément conquérir le continent.
Concrètement, depuis sa première entrée sur le marché africain en janvier 2023 via le Nigeria, le fournisseur d’accès à Internet a obtenu des autorisations pour le déploiement de son service dans 29 pays africains – dont dix d’Afrique de l’Ouest, quatre d’Afrique centrale, huit d’Afrique de l’Est et cinq d’Afrique australe (chiffres de mai 2026)
Parallèlement à cet usage encadré, on assiste dans plusieurs États à une utilisation non régulée ou « clandestine » du réseau. En effet, les États dans lesquels la société SpaceX ne dispose pas de licence considèrent sans surprise comme illégal l’usage personnel ou à titre commercial des services Starlink, généralement au motif que l’entreprise ne respecte pas le cadre juridique applicable au secteur des communications électroniques.
À titre d’exemple, l’Autorité gabonaise chargée de la régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) a annoncé dans un communiqué l’interdiction d’installer, d’utiliser et de commercialiser les offres Starlink sur le territoire du Gabon. L’Arcep a également précisé les sanctions – peine de prison et sanctions pécuniaires –encourues par les contrevenants.
Dans la même logique, en Guinée, l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARPT) a rappelé dans un communiqué du 30 mars 2026 l’interdiction faite aux utilisateurs de commercialiser le Wi-Fi fourni par le réseau Starlink dans le cadre des « Wi-Fi zones », faute de délivrance d’une licence ou d’une autorisation préalable auprès du régulateur. Plus encore, des agents de l’ARPT ont été dépêchés sur le terrain pour désinstaller et confisquer les équipements Starlink utilisés par les « revendeurs » de Wi-Fi.
La souveraineté numérique se traduit par la maîtrise étatique de l’ensemble des segments du numérique – protocoles, infrastructures, données, réseau et espace informationnel – sans dépendance subie à des opérateurs extérieurs. En Afrique, la notion de souveraineté numérique semble bornée à l’ambition des États de réduire leur dépendance aux diktats des géants du numérique par la construction d’infrastructures nationales et le contrôle du réseau au moyen de la réglementation ou de la régulation.
La starlinkisation de l’accès à Internet en Afrique met en lumière une position binaire des États en matière de souveraineté.
Certains se montrent méfiants quant au déploiement du réseau Starlink. La raison officiellement invoquée est la non-conformité du fournisseur aux textes juridiques portant sur le secteur des télécommunications. Mais l’interdiction du réseau Starlink pourrait s’expliquer par un motif inavoué. En effet, certains États africains s’adonnent à la pratique de la coupure ou du blocage intentionnel d’Internet.
Face à ces mesures de blocage, les internautes africains ont pris l’habitude de recourir à des moyens de contournement des opérateurs de communication électronique traditionnels. Ainsi, l’utilisation « clandestine » du réseau Starlink pourrait être considérée comme un moyen d’affaiblir l’efficacité des mesures de blocage d’Internet. Plus précisément, en l’absence de licence ou d’autorisation préalable délivrée par les autorités nationales, ces dernières ne peuvent pas contraindre Starlink à se soumettre aux mesures de blocage. Dès lors, son utilisation peut être perçue par les États bloquant Internet comme une « porte dérobée » aux injonctions étatiques.
D’autres États ont autorisé le déploiement du réseau Starlink, considérant qu’il pourrait permettre un accès universel à l’Internet haut débit, notamment dans les zones considérées comme des « déserts numériques ». Particulièrement dépendants des infrastructures physiques terrestres – tels que la fibre optique ou les câbles sous-marins – et de leur lot de failles et de l’inaccessibilité des réseaux, certains États africains voient dans la solution Starlink une alternative pouvant favoriser une large inclusion numérique.
Toutefois, cette starlinkisation renforce la logique de dépendance des États à des opérateurs numériques étrangers, en particulier à SpaceX.
En effet, la société de Musk s’ajoute à la liste des géants du numérique qui contrôlent la quasi-totalité des infrastructures physiques du réseau Internet en Afrique, à savoir Google, Meta, Amazon… Les données et les échanges générés sur le continent transitent également par les installations de ces opérateurs privés. Il en découle une délégation par les États africains des infrastructures et des données numériques de leurs populations, avec les risques que cela occasionne
– surveillance étrangère, espionnage, usage illicite des données à des fins commerciales, etc.
Face aux risques de « perte de contrôle » par les États sur le réseau Starlink, deux pratiques ont cours en Afrique.
D’un côté, les États qui considèrent comme illégales l’installation, l’utilisation et la commercialisation de Starlink utilisent des moyens juridiques et techniques pour mettre en pratique les interdictions émises. Cela passe généralement par des injonctions faites à SpaceX de couper l’accès au réseau Starlink. En outre, les États concernés peuvent recourir aux techniques de brouillage des signaux ou au déploiement des agents sur le terrain afin de désinstaller les équipements du fournisseur.
De l’autre côté, certains États ont opté pour une régulation supervisée. C’est le cas de la Côte d’Ivoire. L’autorisation de Starlink par l’Autorité de régulation des télécommunications/TIC de Côte d’Ivoire (ARTCI) a été soumise à la possibilité d’interrompre l’accès au réseau. En outre, les États africains ayant émis des autorisations peuvent user de leviers juridiques
– suspension ou annulation de la licence — pour garder un contrôle sur les activités.
En définitive, la starlinkisation de l’accès à Internet en Afrique favorise l’accès universel à un réseau de qualité tout en renforçant la dépendance des États africains aux géants du numérique. Ce dernier phénomène entraîne une perte progressive de la souveraineté des États sur les infrastructures physiques du réseau Internet.
Dès lors, pour les États africains, l’essor de l’accès à Internet à travers le réseau Starlink impose de trouver la ligne de crête entre recherche d’une inclusion numérique et quête d’une souveraineté numérique. Cela passe sans aucun doute par une régulation respectueuse des droits des internautes africains.
Maxim Haba est docteur en droit public de l'Université de Bordeaux. Il est spécialisé en droit public du numérique. Il est également délégué territorial du Défenseur des droits.
10.08.2026 à 15:19
Mine Karatas-Ozkan, Professor of Strategy & Entrepreneurship (University of Southampton) and Vice-President for Talent Development (EURAM), European Academy of Management (EURAM)
When former New Zealand prime minister and activist Jacinda Ardern rejected the idea that empathy makes a leader weak, she named a contradiction many women know well. Women in leadership are often expected to be decisive but not too forceful, caring but not too soft, confident but never difficult. Yet in a world shaped by burnout, polarisation, inequality and institutional distrust, the old model of leadership as toughness without tenderness looks increasingly out of date. Can women lead with both heart and mind? The answer is yes; and that may be exactly the kind of leadership our institutions now need.
Compassionate leadership is not about being “nice”. It is about noticing distress; understanding what people need and taking action in ways that reduce harm while still enabling performance, accountability and direction. It offers a transformative approach centred on empathy, understanding and resilience, with relevance far beyond specialist leadership debates. The Potential Project research that encompasses around 500 organisations in approximately 100 countries demonstrates that 55% of women leaders were rated by followers as both wise and compassionate, compared with 27% of men, while 56% of men were rated poorly on both dimensions (Carter, 2022a, 2022b; Hougaard, 2022).
The point is not that compassion belongs to women or is absent in men. It is that qualities long dismissed as secondary in leadership may, in fact, be central to leading well in complex times.
One useful way to understand this is through emotional intelligence. Emotional intelligence is not simply about being sensitive. It is the capacity to remain self-aware, regulate one’s emotions, read social situations, and respond to others with judgement and care (Goleman, 1995). In practice, it helps leaders notice what is going on beneath the surface: who is disengaged, who is overloaded, who is being left out, and what kind of response will move a team forward without causing unnecessary damage.
Compassionate leadership begins with four steps which are interlinked: noticing, connecting, understanding and acting (Lee, B. – Compassionate Inclusive Leadership Development Programme at the University of Southampton, UK). In other words, leaders must first pay attention, then care enough to engage, then understand what is needed, and finally do something meaningful about it. That matters because compassion is not just a feeling. It is a disciplined practice.
This is especially the case for women because they are often navigating leadership under conditions of heightened scrutiny. Many face contradictory expectations and carry invisible emotional workloads: repeatedly smoothing tensions, supporting others, absorbing conflict and proving their skills. Under those conditions, emotional intelligence is not a decorative extra. It becomes both a survival resource and a leadership asset.
Drawing on mindful compassion, Waddington (“Creating conditions for compassion”, in The Pedagogy of Compassion at the Heart of Higher Education, Springer International Publishing, 2017) describes three emotional regulation systems: threat, drive and soothing/affiliation. Threat produces fear, anxiety and defensiveness. Drive pushes achievement, speed and competition. The affiliation system supports connection, safety and contentment. Modern workplaces often over-reward threat and drive while neglecting affiliation. The result is cultures that may look productive on the surface but feel hard, brittle and emotionally depleted underneath. Compassionate leadership helps rebalance this. It does not avoid difficult decisions. It makes them with fuller awareness of their human consequences. This means considering not only organisational outcomes, but also how decisions affect people’s wellbeing, relationships and ability to thrive. That is why compassion should not be confused with weakness. It is often what makes leadership sustainable.
A second helpful lens comes from kintsugi, the Japanese philosophy and craft of repairing broken pottery with gold. Rather than hiding cracks, kintsugi honours them. It treats brokenness as part of an object’s history, not as evidence that it has lost its worth.
For women leaders, this is a powerful metaphor. Too many are still expected to perform perfection: always composed, always capable, always emotionally controlled, never visibly uncertain. But that kind of perfection is often brittle. It leaves little room for reflection, learning, repair or honesty. Kintsugi offers another way of thinking about strength. It suggests that experience, including painful experience, can deepen rather than diminish leadership.
This connects closely with Brené Brown’s (2022) writing on the “Gifts of Imperfection”. Her work has helped shift public understanding of vulnerability away from weakness and towards courage, connection and authenticity. For women leaders, that is especially significant. It creates space for authority that does not depend on invulnerability, but on integrity, self-knowledge and relational courage. This does not mean celebrating adversity for its own sake. Structural barriers, sexism, exclusion and burnout are not gifts. But many women do lead through fracture: exclusion, bias, care burdens, professional setbacks, isolation, migration, health challenges or the persistent experience of not fitting the mould.
Those experiences, when reflected on rather than buried, can sharpen the ability to notice the unmet needs of others. That is where self-compassion becomes essential. Waddington’s work draws on Neff and Germer (“Self-Compassion and Psychological Welbeing”, The Oxford Handbook of Compassion Science, 2017) to describe self-compassion as involving self-kindness, common humanity and mindfulness. The key point is that self-compassion is not indulgence. It is what allows people to acknowledge pain without being overwhelmed by it. It also lays the foundation for engaging compassionately with others in a way that is genuine and sustainable.
How would you treat a friend, and how would you speak to yourself? Caring for oneself is “not self-indulgence” but “self-preservation”. That matters because many women leaders have been socialised into over-functioning, over-giving and over-correcting. Kintsugi invites them to stop treating imperfection as disqualification. It suggests that what has been repaired may carry a different, deeper kind of wisdom.
There is, however, a limit to how far individual leaders can carry this alone. Compassionate and inclusive leadership cannot depend only on personal goodness. It has to be co-developed through culture, institutions, systems and shared practice.
Paulo Freire argues that empowerment begins with critical consciousness: people must see that their difficulties are not just personal failings but that they are rooted in the structures around them. That insight is crucial here. Too often women are encouraged to become more resilient, while the systems around them remain biased, extractive or exclusionary. Compassionate leadership should not mean asking women to carry broken cultures more gracefully. It should mean changing the conditions in which leadership happens.
In practical terms, this can be achieved in a few steps:
Organisations need to value self-compassion and recovery, not just endurance. This is linked to resilience, emotional regulation and recovery from harm, particularly in the face of discrimination.
Leaders need to get better at noticing what is usually missed: invisible labour, exclusion in meetings, biased assumptions, and supposedly neutral systems that produce unequal outcomes.
Institutions need courageous, compassionate conversations.
Systems themselves need redesigning. If workplaces continue to reward speed, overwork, image management and competition, above all else, compassionate leadership will remain something leaders are praised for in theory and punished for in practice.
The real question, then, is not whether women can lead with both heart and mind. They already do. The more urgent question is whether our organisations are ready to recognise that this is not a softer form of leadership, but a stronger and more future-facing one.
This article was co-authored with İrem Bali, Psychologist & Neurosystemics Practitioner.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Mine Karatas-Ozkan is affiliated with the University of Southampton, UK and the European Academy of Management.
10.08.2026 à 10:35
Rémi Le Goff, Professeur en stratégie et entrepreneuriat, Montpellier Business School
Niek Althuizen, Professor of marketing, Montpellier Business School
Sona Klucarova, Associate Professor of Marketing, University of Nebraska at Omaha
Sur quel levier les marques de luxe s’appuient-elles pour nous faire acheter un T-shirt blanc basique à plusieurs centaines d’euros, alors qu’on peut trouver un équivalent pour moins de 20 euros dans la fast-fashion, ou pour quelques dizaines d’euros dans des alternatives plus responsables ?
Ces dernières années, une tendance forte s’est imposée dans le luxe. On l’appelle le quiet luxury, ou luxe discret. Cette tendance repose sur une idée simple : proposer des produits au design minimaliste à des prix élevés.
Concrètement, le minimalisme consiste à aller à l’essentiel. Pas de logo, moins de détails, des lignes simples, peu ou pas d’ornement. Si le minimalisme peut évoquer le raffinement et le bon goût, il fait aussi apparaître un paradoxe.
À lire aussi : À partir de quel prix le consommateur estime-t-il qu’un produit est luxueux ?
En effet, le quiet luxury masque les indices dont les consommateurs ont besoin pour évaluer la valeur d’un produit. Sans logo, sans nom de marque, sans monogramme, un produit de luxe minimaliste peut ressembler, au premier regard, à un produit ordinaire. Face à ce type de produit, l’acheteur potentiel se retrouve dans une forme d’incertitude quant à la valeur réelle du produit.
Assez logiquement, les marques de luxe engagées dans le quiet luxury cherchent à nous accompagner face à cette incertitude en nous donnant des indices de prestige. Un vendeur peut mentionner qu’un produit est signé par un designer reconnu ou mettre en avant l’histoire de la marque et son savoir-faire. S’il s’agit d’un achat en ligne, la renommée de la plateforme peut servir d’indice. S’il s’agit d’un achat en boutique, l’environnement raffiné peut jouer ce rôle.
La présence de ces indices est donc un bon moyen pour signaler un savoir-faire, la qualité des matériaux, et ainsi justifier le prix du produit. Ces indices sont donc des leviers pour les marques de luxe, mais ils fonctionnent de manière assez étonnante.
L’étude que nous avons réalisée montre que la présence d’indices de prestige aide à mieux évaluer le prix d’un produit. Cependant, l’influence directe qu’ont ces indices sur notre disposition à payer pour un produit, dont la simplicité reste souvent associée à un coût de production relativement bas, est en fait très faible. En revanche, l’étude met en lumière que ces indices de prestige influencent fortement notre estimation de ce que les autres seraient prêts à payer pour ce même produit.
En tant que consommateurs, nous pouvons rester perplexes face à un T-shirt blanc vendu 800 euros. Nous pouvons penser qu’il ne vaut pas ce prix, mais nous restons convaincus qu’une masse invisible d’experts, d’amateurs de design ou de consommateurs initiés saura en reconnaître la valeur. Nous supposons que ces observateurs avertis sauront lire la qualité et le luxe dans la simplicité, là où nous restons nous-mêmes incertains face à l’ambiguïté du design minimaliste.
Mieux, face à cette incertitude, nous pouvons passer outre notre propre jugement pour nous aligner sur celui de cette masse invisible d’experts. En achetant un produit au design minimaliste, nous achetons aussi l’idée que d’autres savent quelque chose que nous ne savons pas.
Tout l’enjeu pour les marques de luxe engagées dans le quiet luxury est alors de transformer leurs boutiques et leurs points de vente digitaux en temples de la suggestion. Leur objectif est de nous amener, à travers différents indices de prestige, à penser qu’une élite invisible a donné son approbation pour ce produit au design minimaliste, et que son prix est justifié.
Puisque nous doutons de la valeur réelle du prix de ce produit au design minimaliste, les vendeurs n’ont pas intérêt à vanter notre coup d’œil lorsqu’ils nous voient sortir du portant un article qui ressemble à s’y méprendre à un autre, y compris à des alternatives plus abordables. Ils vont plutôt suggérer, plus subtilement, qu’une foule invisible d’experts valide ce produit.
Ils mettent ainsi en scène un consensus social autour de celui-ci. Ils peuvent, par exemple, évoquer le fait que tous les directeurs artistiques et acheteurs mode de Paris s’arrachent cette ligne, ou encore expliquer que, dans la haute couture, cette coupe est reconnue comme une prouesse technique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
10.08.2026 à 10:34
Nathalie Darras, Maître de conférences, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)
Maïalen Gélizé, Enseignant-chercheur à l'Ecole Supérieure des Technologies Industrielles Avancées (Estia) et chercheur associé au LiREM de l'UPPA.

Le retour de Chanel à Biarritz, dans les Pyrénées-Atlantiques, où Gabrielle Chanel avait développé sa maison de couture à partir de 1915, ne constitue pas seulement une célébration patrimoniale. Il montre comment une entreprise familiale peut convertir son passé en ressource économique, symbolique et stratégique – et contribuer ainsi à rendre le luxe plus acceptable.
Le 28 avril 2026, Chanel a présenté, au Casino municipal de Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), sa collection croisière 2026-2027, la première conçue par Matthieu Blazy pour la maison. Le choix de la ville n’avait rien d’anodin. Gabrielle Chanel y avait installé en 1915 une maison de couture dans la Villa Larralde. Le défilé a coïncidé avec l’ouverture d’une boutique éphémère dans cette villa, progressivement rachetée par Chanel. La maison présente elle-même le choix de Biarritz comme un « retour aux sources ».
Plus d’un siècle après l’installation de Gabrielle Chanel à Biarritz, ce retour relie ainsi un lieu fondateur, l’arrivée d’un nouveau directeur artistique et la volonté de la maison d’inscrire le changement dans une continuité historique. Dans un secteur où presque toutes les marques revendiquent un héritage, posséder une histoire ne suffit plus ; il faut la rendre visible et crédible. Trois mécanismes ont été mobilisés dans ce cas : la richesse socioémotionnelle, le capital symbolique et l’usage stratégique du passé.
À lire aussi : Pour Chanel, à la recherche d’un nouveau souffle créatif, Mathieu Blazy sera-t-il l’homme de la situation ?
Non cotée en Bourse, Chanel demeure contrôlée par la famille Wertheimer. Cette structure lui permet d’inscrire ses décisions dans un temps long, à l’écart des attentes trimestrielles auxquelles doivent répondre les entreprises cotées. En 2025, l’entreprise a annoncé 19,3 milliards de dollars (16,7 milliards d’euros, ndlr) de chiffre d’affaires, en hausse de 2 % à taux de change constant, et 4,7 milliards de dollars de résultat opérationnel.
Ce modèle ne peut être compris à travers la seule recherche du profit. Les entreprises familiales cherchent aussi à préserver le contrôle, l’identité, la réputation et la transmission.
Gomez-Mejia et al. ont introduit l’expression de « richesse socio-émotionnelle » pour désigner les bénéfices non financiers que les familles retirent du contrôle de leur entreprise. Berrone et al. en ont ensuite précisé les différentes dimensions : l’identification à l’entreprise, les liens sociaux, l’attachement émotionnel et la transmission aux générations suivantes. Autrement dit, une famille propriétaire ne cherche pas seulement à gagner de l’argent. Elle veut aussi conserver une histoire, une réputation et une capacité de décision. Cette approche aide à comprendre le maintien d’un capital fermé ou des investissements patrimoniaux dont la rentabilité immédiate reste difficile à mesurer.
Chez Chanel, cette indépendance actionnariale fait écho à l’un des traits les plus valorisés dans le récit de Gabrielle Chanel : sa volonté farouche de préserver son autonomie. L’entreprise Chanel s’est pourtant construite grâce à des soutiens financiers et à des alliances commerciales, notamment avec les frères Paul et Pierre Wertheimer, ascendants des actuels propriétaires.
Le deuxième mécanisme est la transformation du patrimoine en capital symbolique. Chez Bourdieu, cette notion renvoie au prestige et à la légitimité qu’un acteur tire de ressources économiques, sociales ou culturelles dès lors qu’elles sont reconnues comme légitimes.
Dans le luxe, une maison ne vend pas seulement un objet. Elle vend aussi une origine, une rareté et une place dans l’histoire culturelle. L’installation à Biarritz donne une réalité concrète au récit de Chanel en reliant une collection contemporaine à un épisode attesté de l’histoire de sa fondatrice. Une date, une villa, une archive ou un territoire soutiennent un discours d’authenticité plus efficacement qu’une campagne affirmant simplement que la maison est ancienne.
Le rachat de la Villa Larralde renforce cette matérialité, puisque la maison Chanel réintègre le lieu à son patrimoine immobilier, commercial et culturel. Le parcours de Gabrielle Chanel, associé à l’indépendance et à la remise en cause des conventions vestimentaires, nourrit également le prestige de la marque.
Une entreprise ne mobilise jamais toute son histoire. Elle choisit les personnages, les lieux et les événements qui correspondent le mieux à l’identité qu’elle souhaite défendre. Le retour à Biarritz relève de cette logique de sélection. La présence de Gabrielle Chanel dans la ville est attestée, mais le choix de remobiliser cet épisode dans l’histoire de la marque répond à un enjeu actuel : inscrire l’arrivée de Matthieu Blazy dans une continuité qui dépasse les changements de créateurs.
Ce procédé rappelle la notion de « tradition inventée », développée par Hobsbawm et Ranger (1983). L’expression ne désigne pas nécessairement la fabrication d’un passé fictif. Elle décrit aussi la réactivation sélective d’un passé réel afin de produire un sentiment de continuité.
Cette mémoire n’est ni brute ni neutre. Gabrielle Chanel avait elle-même façonné son personnage public en sélectionnant ou en réinterprétant certains épisodes de son parcours, en en taisant ou en recréant d’autres. L’entreprise hérite donc d’un récit déjà construit.
Pendant longtemps, les maisons de luxe ont fondé leur légitimité sur le « storytelling », soit l’histoire d’un fondateur, d’un geste créatif ou d’une origine. Mais cela ne suffit pas toujours, car quasiment toutes les marques peuvent désormais produire un récit sur leur authenticité.
On pourrait qualifier l’évolution actuelle de passage du storytelling au storyproving. Il ne s’agit plus seulement de raconter l’histoire de l’entreprise, mais de fournir des éléments qui lui donnent une réalité matérielle. Les lieux historiques, les archives et les ateliers deviennent alors des preuves.
La Villa Larralde à Biarritz associe une origine historique, une activité commerciale et un futur espace de valorisation des savoir-faire. Mais une preuve matérielle ne rend pas le récit complet. Biarritz confirme l’ancienneté de la présence de Chanel dans la ville, tout en mettant en lumière un épisode particulier. Le storyproving ne supprime donc pas la sélection du passé : il donne une forme tangible aux fragments choisis.
Cette transformation de l’histoire en preuve répond à un ultime enjeu, l’acceptabilité du luxe. Fondé sur la rareté, la distinction et l’exclusivité, celui-ci peut entrer en tension avec les inégalités, les préoccupations environnementales, ou encore une demande croissante de transparence.
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Parler de « luxe acceptable » ne signifie pas qu’une communication patrimoniale suffirait à neutraliser les critiques. La notion renvoie à la capacité des maisons à produire des justifications crédibles.
Le luxe peut être défendu au nom de la création et des métiers d’art, mais critiqué pour son ostentation, son élitisme et ses effets sociaux ou environnementaux. Le patrimoine permet alors de présenter l’objet comme le résultat d’une histoire et de savoir-faire transmis, et non plus seulement comme un signe de richesse.
Cette légitimité reste toutefois insuffisante. Une histoire prestigieuse ne répond pas aux questions de traçabilité, de conditions de travail ou d’impact environnemental. Comme le montrent Berrone et al. dans leur analyse de la richesse socioémotionnelle, la volonté de protéger l’identité et la réputation familiales peut favoriser une vision à long terme, mais aussi compliquer les transformations qui menacent les équilibres établis.
Pour devenir acceptable, le luxe ne peut donc pas seulement prouver qu’il vient de loin. Il doit montrer que ses pratiques présentes sont cohérentes avec les valeurs d’excellence, de durabilité et de responsabilité qu’il associe à son héritage. Dans le luxe contemporain, la bataille de la légitimité se joue moins sur la mémoire elle-même que sur la capacité à en faire une preuve – non seulement d’authenticité, mais aussi d’acceptabilité.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
09.08.2026 à 09:38
Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School
L’ESSENTIEL.
Edgar Morin est décédé en mai dernier à l’âge de 104 ans. Le père de la pensée complexe à la curiosité insatiable a toujours cultivé une farouche indépendance intellectuelle.
Edgar Morin refuse le cloisonnement des savoirs. Pour en sortir, il a proposé une méthode originale transdisciplinaire pour les relier.
Loin d’être datée, la Méthode est un outil essentiel pour comprendre les bouleversements de notre monde.
Edgar Morin aimait rappeler qu’il n’avait pas eu une carrière mais une vie. Le 29 mai 2026, il s’est éteint à quelques encablures de son 105ᵉ anniversaire (le 8 juillet). À l’annonce de sa mort, une pluie d’hommages du monde entier ont salué l’homme, le résistant, le sociologue ou le philosophe.
Reste une question : que doivent aujourd’hui les sciences humaines et sociales à Edgar Morin ?
Rien ne le prédestinait à devenir l’une des grandes figures de la pensée contemporaine et rarement un parcours scientifique aura autant échappé aux itinéraires académiques classiques.
Armé d’un simple baccalauréat, il entre par effraction au CNRS en 1950 grâce au soutien du sociologue marxiste Georges Friedmann ainsi que du géographe Pierre George et des philosophes Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty, rencontrés dans le réseau des réfugiés à Toulouse pendant la Seconde Guerre mondiale
Autodidacte passionné, nourri de la lecture d’Héraclite, de Montaigne, de Pascal, de Hegel ou de Marx, il a toujours refusé de s’enfermer dans une discipline en se définissant comme un explorateur des savoirs. Il passait avec la même curiosité inextinguible de la sociologie à la biologie, de l’anthropologie à la philosophie et à l’histoire, de la littérature à la politique, convaincu que les grandes questions humaines ignorent les découpages universitaires.
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Ce refus des cadres établis plonge ses racines dans une histoire personnelle marquée par les épreuves, comme la perte brutale de sa mère, à dix ans, qui sera son « Hiroshima intérieur » et ses années dans la Résistance où il échappera à plusieurs reprises par miracle à la mort. Mais c’est son engagement enthousiaste au Parti communiste français (PCF) en 1951 suivi d’une douloureuse rupture qui achève de forger une méfiance durable envers toutes les formes de dogmatisme, qu’elles soient politiques, idéologiques ou scientifiques. Son Autocritique, parue en 1959, est une introspection fondée sur la conviction qu’il n’y a pas de connaissance sans autoconnaissance. Devenue analyse sociologique de la discipline communiste et de la manière dont un appareil politique peut façonner les consciences, cette autobiographie intellectuelle est finalement très proche d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches (HDR) qu’il ne réalisera jamais, faute de doctorat préalable.
S’il est un apport majeur d’Edgar Morin aux sciences humaines et sociales, c’est bien d’avoir pulvérisé le cloisonnement des savoirs. Très tôt, il comprend que les sociétés ne se laissent pas enfermer dans des compartiments étanches, comme l’a souligné la pandémie de Covid-19, car, pour en comprendre les effets, il faut mobiliser simultanément la médecine, l’économie, la psychologie, le droit et les politiques publiques.
Pour dépasser cette fragmentation, Morin ne se contente pas de promouvoir le dialogue entre disciplines. Au-delà de la simple pluridisciplinarité, qui juxtapose plusieurs approches d’un même objet, et de l’interdisciplinarité, qui organise leurs échanges, il prône la transdisciplinarité qui construit un cadre commun permettant de relier les savoirs sans effacer les spécificités de chaque discipline.
Cette ambition trouve son expression la plus aboutie dans la Méthode, œuvre publiée en six volumes entre 1977 et 2004. Plus qu’une somme philosophique, ce vaste chantier constitue une réflexion sur les conditions mêmes de la connaissance. Morin y défend l’idée que, à mesure que les sciences progressent, leur spécialisation croissante risque paradoxalement de rendre le monde moins intelligible en fragmentant les phénomènes qu’elles cherchent à expliquer.
Depuis Descartes, la démarche analytique consistant à décomposer un phénomène en éléments simples a produit des résultats remarquables, scientifiques et techniques. Morin n’en conteste pas les succès, mais affirme qu’elle atteint ses limites lorsque les interactions deviennent plus importantes que les éléments eux-mêmes.
Les réalités humaines et sociales ne sont pas des mécanismes que l’on démonte pièce par pièce, ce sont des systèmes vivants, faits d’interdépendances, de rétroactions et d’évolutions permanentes. Pour lui, on ne comprend pas mieux une société en additionnant les individus qui la composent qu’on ne comprend un arbre en le réduisant en sciure. Dans les deux cas, on détruit précisément ce que l’on cherche à expliquer : son organisation.
À la logique de séparation analytique, il substitue donc une logique de la relation et oppose à l’épistémologie classique positiviste et analytique de Descartes celle, constructiviste et holistique, de Pascal, dont il aimait à rappeler l’essence :
Ce qu’il qualifie de principe hologrammatique.
Il y ajoute trois autres principes qui structurent sa pensée. Le principe systémique rappelle qu’un phénomène ne prend sens qu’à l’intérieur de l’ensemble auquel il appartient. Le principe dialogique montre que des réalités apparemment opposées – ordre et désordre, autonomie et dépendance, stabilité et changement – peuvent être simultanément vraies et se compléter mutuellement. Enfin, le principe de récursion organisationnelle rompt avec une conception linéaire de la causalité : les individus produisent la société qui, en retour, les façonne. Les effets deviennent ainsi des causes, et les causes des effets. Cette « pensée complexe » constitue aujourd’hui l’un des héritages les plus féconds de son œuvre.
« Je ne suis pas des vôtres », écrivait Edgar Morin dans Mes démons. Une telle indépendance ne pouvait laisser indifférent et, très vite, les critiques des sociologues universitaires pleuvent, horripilés au moins autant par le sens de la formule du trublion (il invente, par exemple, le terme « yé-yé » dans un article du Monde de juillet 1963), que par ses méthodes. On le qualifie alors ironiquement de sociologue du présent en lui reprochant de trop courir après l’actualité et, plus grave, de substituer l’intuition aux démonstrations fondées sur des enquêtes empiriques rigoureusement construites.
De fait dans l’Esprit du temps, Morin s’éloigne de la sociologie alors dominante en privilégiant les rapprochements, les analogies et les vastes synthèses. En réponse, dans Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron mènent la charge. Ils lui reprochent un manque de méthode scientifique, une sociologie davantage suggestive que démonstrative et rappellent qu’une théorie scientifique ne peut se dispenser d’hypothèses explicites, de protocoles de vérification et de confrontations aux faits.
Une seconde limite apparaît dans la place extrêmement modeste accordée à l’économie. Là où Karl Marx, Max Weber, Joseph Schumpeter ou Douglass North font des institutions, des incitations ou des mécanismes économiques des facteurs essentiels de l’évolution des sociétés, Morin privilégie les représentations, les cultures et les systèmes de pensée. Cette perspective éclaire de nombreuses dimensions du changement social, mais laisse au second plan les contraintes matérielles qui façonnent également, et sans doute principalement, les comportements individuels et collectifs.
La disparition d’Edgar Morin ne clôt pas son influence, mais elle en souligne au contraire l’actualité. Nul doute que ses innombrables aphorismes, comme « la simplicité n’est pas la simplification » ou « il faut vivre de mort, mourir de vie », laisseront l’image d’un sage qui avait pourtant avoué, centenaire, dans Leçons d’un siècle de vie, avoir totalement échoué dans sa vie de famille.
S’il n’a pas laissé d’école, faute d’appuis institutionnels et à cause de sa totale indépendance d’esprit et de son individualisme forcené, son héritage intellectuel ouvert à tous sera particulièrement utile pour comprendre les grands défis actuels, tels que les vagues caniculaires de l’année 2026 en France qui nous ont rappelé sa prescience lors de la publication de l’An I de l’ère écologique, débutée en 1972. Le changement climatique implique de mobiliser les sciences de la nature et les sciences sociales et l’irruption violente de l’intelligence artificielle en novembre 2022 soulève simultanément des questions techniques, économiques, juridiques, philosophiques et éthiques à la fois exaltantes et effrayantes. Plus que jamais, comprendre ces grands phénomènes sociaux nécessitera de relier plutôt que de juxtaposer.
Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.08.2026 à 09:37
Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business
Thomas Paris, Associate professor, HEC Paris, researcher at CNRS, HEC Paris Business School
Dans les années 1990, un petit atelier parisien de bande dessinée réunit, presque par hasard, plusieurs auteurs devenus depuis des figures majeures : Marjane Satrapi, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert ou encore Lewis Trondheim. Comment un lieu aussi ordinaire a-t-il pu devenir l’un des symboles d’un renouvellement majeur de la bande dessinée française ?
Au début des années 1990, dans un local sombre de la rue Quincampoix, à Paris, quelques auteurs de bande dessinée partagent un espace de travail. Le lieu est modeste. Il n’a ni manifeste, ni programme esthétique, ni ambition collective clairement formulée. Il s’appelle Nawak, presque par plaisanterie, après une remarque lancée lors d’une soirée : « C’est nawak ! » (une expression familière qui signifie « n’importe quoi »).
Pourtant, quelques années plus tard, cet atelier sera associé à certains des noms les plus importants de la bande dessinée francophone contemporaine : Lewis Trondheim, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, Émile Bravo, David B., Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Frédéric Boilet ou encore Marc Boutavant.
Comment expliquer qu’un simple lieu de travail partagé soit devenu, dans les récits du secteur, l’un des berceaux de la « Nouvelle Bande dessinée » ? L’atelier Nawak a-t-il réellement produit ce renouvellement ? ou a-t-il surtout révélé, concentré et rendu visible une transformation déjà à l’œuvre ?
C’est cette question que nous avons explorée à partir d’une recherche menée sur l’histoire de l’atelier Nawak, fondée sur 17 entretiens avec des auteurs et autrices passés par ce lieu, complétés par des sources secondaires, des archives éditoriales et des documents visuels.
Pour comprendre le rôle de Nawak, il faut revenir à la situation de la bande dessinée française au début des années 1990. Le secteur est alors largement structuré autour de grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Dupuis, Casterman ou Le Lombard. Le modèle dominant repose sur des formats très codifiés : albums cartonnés de 46 pages, séries à héros récurrents, narration claire, couleur, lisibilité commerciale.
Ce modèle n’empêche néanmoins pas toute expérimentation. Des revues ou maisons, comme Métal Hurlant, À suivre ou Futuropolis, ont déjà ouvert d’autres voies. Mais, pour beaucoup de jeunes auteurs, l’accès aux circuits éditoriaux reste difficile. Les projets trop personnels, trop graphiques, trop autobiographiques ou trop éloignés des codes commerciaux sont souvent jugés invendables.
Ce sentiment de décalage conduit une partie de cette génération vers des maisons indépendantes, comme L’Association, créée en 1990, ou Cornélius, créée en 1991. Ces structures offrent un espace à des formes plus libres : récits autobiographiques, noir et blanc, formats atypiques, dessin moins académique, sujets intimes ou politiques.
La « Nouvelle Bande dessinée » ne naît donc pas d’un seul lieu, ni d’un seul groupe. Elle correspond plutôt à une transformation progressive des conventions du secteur. Mais l’atelier Nawak va en devenir l’un des points de cristallisation.
L’histoire de Nawak commence en 1991, dans un ancien local de l’éditeur Guy Delcourt, situé à Paris, rue Quincampoix. Celui-ci souhaite conserver la location sans y installer sa maison d’édition. Il propose alors au scénariste et dessinateur Thierry Robin d’y créer un atelier partagé. La logique est d’abord matérielle : il faut réunir assez d’auteurs pour payer le loyer.
Une première équipe se forme : Thierry Robin, Brigitte Findakly, Lewis Trondheim, Karim Bensemane, Dominique Hérody et Laurent Vicomte. Rien ne ressemble alors à une avant-garde organisée. Le local est petit, peu confortable, parfois sombre. Mais il offre quelque chose de décisif : une table, un espace, une adresse dans Paris, et la possibilité de ne plus travailler seul chez soi.
Les auteurs ne rejoignent pas Nawak pour participer à un mouvement artistique. Ils cherchent un lieu où travailler, maintenir une routine, rencontrer d’autres auteurs, voir des planches en cours, discuter de narration, de dessin, d’édition.
L’atelier fonctionne sans règle formelle. Les arrivées se font par relations personnelles, bouche-à-oreille, disponibilité d’une place. Il ne s’agit pas d’un collectif au sens fort, encore moins d’une école esthétique. Les auteurs ont des styles, des ambitions et des trajectoires très différentes.
C’est précisément ce qui rend le cas intéressant. Nawak n’est pas un manifeste. C’est un espace de travail ordinaire, mais traversé par des trajectoires extraordinaires.
En 1995, l’atelier déménage place des Vosges. Il devient alors l’atelier des Vosges, même si beaucoup continuent à parler de Nawak. Le lieu est plus vaste, plus lumineux, plus prestigieux. Mais l’esprit reste le même : pas de règles explicites, pas de direction artistique, pas de projet collectif imposé.
Cette proximité produit néanmoins des effets. Plusieurs œuvres majeures sont conçues ou réalisées dans cette période de cohabitation. Lewis Trondheim travaille à Lapinot et à ses Carottes de Patagonie. Emmanuel Guibert et Joann Sfar collaborent sur la Fille du professeur. Marjane Satrapi réalise Persepolis, publié à partir de 2000 par L’Association.
Il ne faut pas en conclure que ces œuvres sont le produit direct de l’atelier. Les collaborations existent, mais elles restent ponctuelles. L’atelier n’est pas une fabrique collective au sens strict.
Son rôle est plus discret. Il rend visibles des manières de travailler différentes. Il permet de voir que d’autres auteurs prennent des risques, inventent des formats, s’autorisent des récits atypiques. Il crée une forme d’émulation, sans imposer de norme commune.
Le basculement se produit lorsque plusieurs auteurs passés par Nawak accèdent à une reconnaissance critique, éditoriale et médiatique. Les prix s’accumulent. Les journalistes s’intéressent au lieu. Les éditeurs viennent voir ce qui s’y passe. Des auteurs jusque-là perçus comme marginaux deviennent des figures centrales.
Le cas de Persepolis est emblématique. Publié chez L’Association à partir de 2000, le récit autobiographique de Marjane Satrapi dépasse rapidement les frontières habituelles de la bande dessinée. L’œuvre connaît un succès international et montre que des formes auparavant jugées trop singulières peuvent rencontrer un large public.
À partir de ce moment, le regard des grandes maisons d’édition change. Elles créent ou renforcent des collections plus ouvertes à l’expérimentation. Dargaud lance « Poisson Pilote » en 2000. Gallimard crée « Bayou » en 2005 sous la direction de Joann Sfar. Les formats se diversifient. Les récits autobiographiques, littéraires ou graphiquement plus libres trouvent davantage de place.
Nawak devient alors autre chose qu’un atelier. Il devient un signe. Être passé par ce lieu fonctionne comme un indicateur informel de singularité. Les éditeurs, les journalistes et les prescripteurs du secteur relisent rétrospectivement l’atelier comme le foyer d’un renouvellement esthétique.
Ce phénomène peut être appelé un effet d’éclairage. Ce n’est pas parce que Nawak se serait pensé dès le départ comme un lieu majeur qu’il le devient. C’est parce que plusieurs auteurs reconnus y sont passés que le lieu est ensuite requalifié comme important. La réussite des œuvres éclaire le lieu en retour.
La question posée par Nawak est donc moins simple qu’il n’y paraît. A-t-il été le berceau de la Nouvelle Bande dessinée ? Oui, si l’on entend par là un espace où plusieurs auteurs majeurs ont travaillé, échangé et développé des œuvres importantes. Non, si l’on imagine un lieu fondateur, organisé autour d’un projet esthétique commun.
Nawak a surtout été un révélateur. Il a concentré, à un moment donné, des trajectoires qui participaient déjà à une transformation plus large du secteur. Il a permis à des auteurs situés à la marge des circuits dominants de se côtoyer, de se renforcer et, progressivement, d’être identifiés comme appartenant à une même génération.
Ce processus montre que les industries culturelles ne se transforment pas seulement par de grandes décisions éditoriales, des politiques publiques ou des innovations techniques. Elles changent aussi par des configurations locales, fragiles et contingentes : un local disponible, un loyer à partager, quelques auteurs qui se connaissent, des conversations quotidiennes, des œuvres qui circulent.
L’histoire de Nawak éclaire ainsi un mécanisme plus général dans les industries culturelles et créatives. Des lieux modestes, informels, peu institutionnalisés, peuvent acquérir une importance considérable lorsqu’ils se trouvent associés à des trajectoires créatives reconnues.
Dans le cas de la bande dessinée, cette dynamique accompagne une transformation profonde : montée en légitimité du roman graphique, reconnaissance de récits autobiographiques, diversification des formats, déplacement des frontières entre bande dessinée populaire, littérature et art contemporain.
Les auteurs passés par Nawak ont contribué à rendre publiables des formes auparavant jugées périphériques. Ils ont participé à redéfinir ce qu’un éditeur pouvait accepter, ce qu’un festival pouvait consacrer, ce qu’un lecteur pouvait attendre de la bande dessinée.
Ce que montre finalement l’histoire de Nawak, c’est le décalage entre la banalité initiale d’un lieu et la valeur symbolique qu’il peut acquérir après coup. Pour ses membres, l’atelier était d’abord un endroit où poser ses planches et travailler. Pour le secteur, il est devenu progressivement un repère, puis presque un mythe.
Cette transformation rappelle que les mondes de l’art ont besoin de récits pour comprendre leurs propres changements. Lorsqu’un secteur se reconfigure, il cherche des lieux, des noms, des moments pour donner forme à ce qui s’est passé. Nawak a rempli cette fonction.
L’atelier Nawak n’a pas été seulement un décor. Il n’a pas non plus été une cause unique. Il a été un espace d’agrégation, de visibilité et de relecture. Un lieu ordinaire devenu, par les trajectoires qu’il a réunies et les récits qui se sont ensuite attachés à lui, l’un des symboles d’une nouvelle manière de faire de la bande dessinée.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
09.08.2026 à 09:36
Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges
L’ESSENTIEL
En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.
Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.
En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.
À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.
Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.
Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.
Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.
Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).
Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.
Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.
L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.
Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…
Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.
C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.
Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.08.2026 à 09:36
Blandine Mortain, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille
L’ESSENTIEL
Comment se nourrir sainement quand les revenus stagnent, mais que les prix en magasin ne cessent d’augmenter ?
Une enquête à Roubaix, dans le Nord, se penche sur les stratégies de familles à bas revenu pour contrer la précarité alimentaire.
La recherche révèle la charge mentale que créent ces inégalités.
Face à une offre alimentaire où se multiplient les produits sucrés et ultratransformés, comment permettre à tous de bien se nourrir ? Du fait de l’étroitesse de leur budget, les classes populaires sont-elles condamnées à en être les victimes passives ? Statistiquement, on sait que précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair et que les deux ont connu de fortes hausses, en lien avec la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine et l’inflation des prix à la consommation.
Par ailleurs, il est souvent dit que les classes populaires se caractériseraient par leur indifférence, voire leur hostilité, vis-à-vis des normes nutritionnelles et diététiques d’une « bonne » alimentation émanant des classes supérieures. Il importe cependant de ne pas s’arrêter à ces constats généraux et de prêter attention à la complexité des arbitrages et à la richesse des savoir-faire que certaines fractions des classes populaires mettent en œuvre pour trouver des marges de manœuvre concernant la qualité de leur alimentation.
C’est l’apport de la recherche que nous avons engagée il y a deux ans sur les pratiques de consommation alimentaire des classes populaires, dont les premiers résultats ont donné lieu à des communications dans divers espaces académiques. Cette recherche repose sur une enquête qualitative, par entretiens approfondis et observations, menée auprès de familles vivant pour la plupart sous le seuil de pauvreté monétaire.
L’enquête a lieu à Roubaix (Nord), territoire qui, d’un point de vue alimentaire, présente plusieurs caractéristiques importantes : une pauvreté et une précarité très marquées, une offre commerciale abondante, aux prix et aux pratiques ajustées aux possibilités des habitant·e·s, mais proposant des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, et un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.
L’enquête montre à quelles conditions, avec quelles stratégies, et au prix de quels efforts des familles à très petit budget parviennent à s’approcher au moins un peu d’une alimentation saine et durable.
Pour les familles que nous avons rencontrées, il s’agit d’abord de tirer le meilleur parti possible de toute l’offre disponible sur le territoire. Cela passe par une multiplication des enseignes et lieux de distribution fréquentés (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires, etc.), au gré des prix pratiqués, sur la base d’un calcul permanent, ce qui suppose une très bonne connaissance du tissu commercial et des possibilités de bons plans.
À cela s’ajoutent des tactiques très élaborées pour ne rien perdre (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage) et optimiser le rapport qualité-prix des aliments consommés. On est loin des représentations associant précarité et surconsommation de produits ultratransformés.
Dans ces familles, on achète et on cuisine beaucoup de produits bruts, on consomme très peu de viande, au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes, et ces choix contraints par l’étroitesse des budgets sont aussi valorisés comme des préférences et des savoir-faire hérités. Les femmes d’origine maghrébine, en particulier, racontent volontiers les jardins potagers des parents ou des grands-parents, au bled, et leur familiarisation avec le goût et la saisonnalité des produits naturels.
Derrière la notion un peu abstraite de consommation et la figure souvent décriée du consommateur, il y a donc en fait un véritable travail de l’alimentation, un travail de subsistance au sens que lui a donné le Collectif Rosa Bonheur dans une recherche sur les modes d’organisation du quotidien populaire aux marges de l’emploi.
Ce travail de l’alimentation, qui repose essentiellement sur les femmes, mobilise d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local). Il suppose également une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins.
Ainsi, les restrictions alimentaires quantitatives (portions réduites, petits-déjeuners sautés, dîners de café au lait et de tartines), fréquemment pratiquées par les mères au profit de leurs enfants, sont-elles souvent euphémisées par l’habitude ou les préférences. Symétriquement, celles et ceux qui sont ou se sentent un peu plus à l’aise financièrement racontent volontiers réussir à « ne pas se priver » au prix, cependant, de restrictions importantes sur le chauffage et les déplacements.
La capacité de ces familles à se nourrir correctement « malgré tout » repose donc sur une charge mentale permanente et une pénibilité parfois occultées parce que cette compétence est aussi une source de respectabilité et de fierté. Les femmes rencontrées font montre d’une préoccupation remarquable pour le « bien manger », d’une bonne volonté nutritionnelle qui n’est pas uniquement liée à leur fréquentation de représentants des classes moyennes et supérieures, par exemple, par la fréquentation d’ateliers cuisine dans des centres sociaux, ou plus largement, la fréquentation du corps médical lié au fait d’être mère.
Deux autres facteurs semblent entrer en ligne de compte. Il y a dans la population enquêtée une part importante de maladies chroniques lourdes (diabète de type 1, mucoviscidose, sclérose en plaques), de handicaps physiques ou psychiques, qui produisent des effets très marqués de vigilance alimentaire, alors même qu’il ne s’agit pas, comme l’obésité ou le diabète de type 2, de maladies directement imputables à l’alimentation.
La religion joue aussi un rôle : au-delà de la question du halal, il y a chez certaines personnes pratiquantes, et pas seulement de confession musulmane, une attention prêtée à la qualité de l’alimentation et une recherche de sobriété, voire d’ascèse alimentaire, empreinte de sacré mais très largement compatibles avec les prescriptions nutritionnelles gouvernementales.
Enfin, cette bonne volonté nutritionnelle n’empêche pas chez ces femmes une conscience très aiguë des inégalités sociales et une dénonciation des discriminations vécues à travers l’alimentation.
Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire.
Mais le risque du populisme est aussi grand que celui du misérabilisme, et l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble.
Enfin, il s’agit de travailler sur l’accessibilité physique, symbolique et financière d’une offre de qualité pour lequel il existe une demande latente, pour le moment non solvable.
Blandine Mortain est membre du Collectif Rosa Bonheur, auteur de La ville vue d'en bas. Travail et production de l'espace populaire, Ed. Amsterdam, 2019.
09.08.2026 à 09:35
Francisco José Esteban Ruiz, Profesor titular de Biología Celular, Universidad de Jaén

L’ESSENTIEL
Selon une idée reçue, les traumatismes pourraient « se transmettre » au sein des familles, d’une génération à une autre.
Mais l’hypothèse selon laquelle nous pourrions hériter des souvenirs traumatiques de nos ancêtres n’est pas validée par la science.
La recherche explore néanmoins diverses pistes, comme l’épigénétique et le contexte de la grossesse, pour comprendre notre sensibilité au stress.
L’idée selon laquelle les traumatismes « se transmettent » des parents aux enfants est très séduisante. Cependant, à ce jour, les neurosciences n’ont pas démontré que nous héritions de souvenirs de guerres, d’une agression ou d’une perte subie par nos ancêtres, même si certaines études indiquent que la biologie et l’environnement peuvent bel et bien avoir une influence.
D’une manière très générale, ce qui se transmet d’une génération à une autre, ce n’est pas le traumatisme en soi, mais une plus grande sensibilité (ou une adaptation) des systèmes qui régulent la peur et le stress. Cette transmission peut se produire par le biais de la vie familiale, de l’environnement prénatal et, peut-être, de certains mécanismes épigénétiques dont l’importance chez l’humain fait encore l’objet de débats.
De plus, lorsqu’une expérience est à l’origine d’un syndrome de stress post-traumatique, elle n’est pas enregistrée dans une seule et même « zone de la peur », pour ainsi dire.
Certaines études de neuroimagerie décrivent des altérations dans des régions du cerveau telles que l’amygdale et le cortex préfrontal. La première est impliquée dans la détection des menaces et la seconde dans la régulation des émotions ainsi que dans la suppression des réactions de peur qui ne sont plus utiles. L’hippocampe, une structure cérébrale très importante pour replacer les souvenirs dans leur contexte, joue également un rôle.
Toutes ces zones font partie de réseaux cérébraux qui s’activent pour détecter les stimuli pertinents et pour réguler notre réponse en fonction de l’expérience (ce que l’on appelle les réseaux de saillance, de contrôle exécutif et de traitement autoréférentiel). Cependant, les résultats varient d’une personne à l’autre et d’une étude à l’autre : il n’existe pas de signature cérébrale unique du traumatisme.
Étant donné que les réseaux qui viennent d’être mentionnés se trouvent dans le cerveau de la personne qui a vécu l’événement, et non dans ses ovules ou dans ses spermatozoïdes, et étant donné que les souvenirs sont maintenus par des modifications de la plasticité au niveau des circuits et des ensembles de neurones (on emploie le terme d’engrammes), il est difficile d’imaginer – et, en réalité, nous ne le connaissons pas encore – un mécanisme biologique capable de copier une scène, une émotion précise ou un souvenir autobiographique depuis le cerveau d’un parent vers celui de son descendant.
Le cerveau de l’enfant se construit par interactions avec les autres. Les filles et les garçons apprennent, par imitation et par expérience, quelles situations ils doivent considérer comme sûres ou dangereuses. Ils observent les expressions faciales, les postures, les silences ainsi que ce qui nous fait peur, ce que nous rejetons ou ce que nous évitons.
À ce propos, une méta-analyse a montré que les bébés, quand ils voient leurs parents réagir avec peur face à quelque chose de nouveau, peuvent eux aussi ressentir davantage de crainte et éviter ce stimulus. Les effets observés furent faibles à modérés, mais ils aident à comprendre comment une personne ayant subi un traumatisme peut transmettre à ses enfants un sentiment accru de danger ou davantage de difficultés à gérer leurs émotions.
Mais cela ne signifie pas que les enfants développeront inévitablement un trouble. Pour que cela se produise, d’autres facteurs doivent entrer en jeu, tels que le tempérament, l’influence des personnes qui s’occupent d’eux, le soutien social, les expériences ultérieures ou la capacité du système nerveux à continuer d’évoluer.
Un stress intense pendant la grossesse peut modifier les taux d’hormones, provoquer une inflammation et perturber le métabolisme ainsi que le fonctionnement du placenta. Ces signaux font partie de l’environnement dans lequel le cerveau fœtal se développe ; ils peuvent donc être associés à des différences ultérieures au niveau de la connectivité cérébrale, de la régulation émotionnelle et, une fois encore, de la réponse au stress.
Cependant, la science indique que les effets observés chez l’humain peuvent varier et qu’il est difficile de distinguer le stress d’autres facteurs tels que la santé de la mère, la pauvreté, la nutrition ou l’environnement après la naissance.
En tout état de cause, il serait plus pertinent de parler de programmation prénatale que d’hérédité intergénérationnelle. Pendant la grossesse, le fœtus est directement exposé aux changements hormonaux, métaboliques et immunitaires qui se produisent dans l’organisme maternel. C’est pourquoi, si on observe par la suite une différence chez l’enfant, on ne peut affirmer qu’un signal biologique s’est transmis d’une génération à l’autre sans exposition directe.
L’épigénétique étudie les mécanismes qui régulent l’activité des gènes sans modifier la séquence de l’ADN, par exemple la méthylation. Des études menées sur des animaux indiquent que certains signaux environnementaux peuvent affecter la descendance par le biais des gamètes.
Il est toutefois beaucoup plus difficile de le démontrer chez les humains puisque la génétique, la grossesse, l’éducation, la culture et les conditions sociales se transmettent simultanément, alors qu’une grande partie des marques épigénétiques se réorganisent au cours de la formation des gamètes et du développement embryonnaire.
Une étude publiée en 2025 a mis en évidence, chez 131 membres de trois générations de familles syriennes, des profils de méthylation associés à une exposition à la violence. Bien que ce résultat soit pour le moins frappant, ces travaux ne prouvent pas de manière irréfutable que le traumatisme psychologique soit héréditaire. Notamment parce que l’analyse a porté sur des cellules buccales, que le nombre de sujets étudiés était réduit et que les auteurs eux-mêmes ont indiqué qu’une validation serait nécessaire. Une marque épigénétique peut être une cause, une conséquence ou simplement un indicateur d’une exposition.
Tout bien considéré, la conclusion la plus prudente consiste à dire que nous n’héritons pas des souvenirs traumatiques de nos ancêtres. Nous pouvons toutefois recevoir des gènes qui influencent notre sensibilité au stress, surtout si notre mère a connu une grossesse compliquée ou si, malheureusement et injustement, nous avons grandi dans une famille vivant dans la détresse.
Tout ce processus de transmission est bien réel, mais au même titre que nos capacités à nous adapter, à entretenir de bonnes relations, à bénéficier de meilleures conditions de vie et à avoir accès à des thérapies efficaces qui modifient les circuits de la peur.
La biologie transmet des possibilités, elle ne prononce pas de condamnations. Ou, comme le souligne le titre d’un autre article publié dans The Conversation, les gènes ne déterminent pas le destin.
Francisco José Esteban Ruiz a reçu des financements accordés par le ministère des sciences et de l’innovation, l'Agence nationale de recherche (AEI) et le Fonds européen de développement régional (FEDER) dans le cadre du projet PID-156228NB-I00, ainsi que par le ministère régional de la santé et de la consommation de la Junta d'Andalousie (PIP-0113-2024).
09.08.2026 à 09:35
Olivier Dadoun, Physicien des particules, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université; Université Paris Cité

Alors que nous célébrons le bicentenaire de la photographie, un patrimoine scientifique et visuel exceptionnel est menacé de disparition silencieuse. Dans les réserves des laboratoires de recherche fondamentale dorment des millions de négatifs qui furent, pendant plusieurs décennies, la matière première de la physique des hautes énergies.
Dans les sous-sols de mon laboratoire, le Laboratoire de physique nucléaire et de hautes énergies (LPNHE, IN2P3/CNRS, Sorbonne Université, Université Paris Cité), une soixantaine de rouleaux de pellicule argentique dorment depuis des décennies. Certains mesurent plusieurs centaines de mètres. Ensemble, ils représentent des milliers d’images produites entre la fin des années 1960 et le début des années 1980.
Ce ne sont pas des photographies ordinaires : chaque cliché a enregistré le passage de particules subatomiques – ces constituants élémentaires de la matière, plus petits que l’atome – à travers un détecteur, matérialisant sur pellicule argentique des traces issues de phénomènes qui échappent à la perception humaine. En analysant la courbure et la longueur de ces trajectoires, les scientifiques pouvaient déterminer certaines propriétés des particules, comme leur charge, leur masse ou leur vitesse, et ainsi en identifier de nouvelles ou mesurer les propriétés de certaines déjà connues.
Aujourd’hui, cette quête se poursuit au CERN avec le LHC – le Grand Collisionneur de hadrons – dont les détecteurs entièrement numériques ont permis en 2012 la découverte du boson de Higgs, la dernière pièce manquante du modèle standard de la physique des particules.
Certains négatifs montrent des trajectoires élégantes, presque calligraphiques ; d’autres, des gerbes complexes de collisions où des particules divergent depuis un même point. Ces images ont été produites non pour être regardées, mais pour être mesurées – et c’est précisément ce qui en fait aujourd’hui des objets si singuliers.
Le LPNHE n’est pas un cas isolé : en France, en Europe et dans le monde, d’autres laboratoires – au CERN (Genève, Suisse), à DESY (Hambourg, Allemagne), ou Fermilab (Chicago, États-unis) – conservent eux aussi, parfois dans des conditions précaires, des millions de clichés similaires. Un patrimoine scientifique mondial dont très peu de personnes, jusqu’à présent, ont véritablement pris la mesure. Leur support se dégrade lentement et irrémédiablement.
Cette disparition annoncée passe inaperçue. Pourtant, ce qui s’efface constitue un patrimoine doublement précieux : scientifique d’abord, pour ce qu’il dit de l’histoire de la recherche fondamentale ; photographique ensuite, pour ce qu’il révèle d’une époque où l’image était la seule empreinte tangible laissée par des événements se jouant à des échelles infinitésimales.
En 2026, alors que la France célèbre le bicentenaire de la photographie, une attention particulière devrait être portée à la photographie vernaculaire – ce vaste ensemble d’images souvent anonymes : photographies de famille, clichés documentaires, cartes postales. Cette reconnaissance s’inscrit dans une dynamique déjà perceptible, comme en témoigne la très belle exposition « Éloge de la photographie anonyme » présentée à Arles à l’été 2025 autour de la collection réunie par Marion et Philippe Jacquier, fondateurs de la galerie Lumière des Roses – collection acquise par la fondation Antoine de Galbert et récemment donnée au musée de Grenoble.
Dans ce contexte, les archives photographiques des laboratoires de physique des particules constituent un angle mort remarquable. Ni pensées pour être exposées ni conçues pour circuler hors du champ scientifique, elles sont pourtant l’une des productions photographiques les plus singulières du XXe siècle.
Aujourd’hui, la physique des particules repose sur des détecteurs de très grande envergure – comme ceux du CERN ou du LNGS, le laboratoire souterrain du Gran Sasso en Italie – dont les données sont traitées dans des centres de calcul et restituées sous forme de courbes et d’histogrammes, des représentations souvent abstraites et difficilement intelligibles pour le plus grand nombre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à la fin des années 1980, la discipline reposait sur des « détecteurs visuels » : la chambre à brouillard, inventée en 1911, la chambre à bulles, qui lui succède dans les années 1950, ou la chambre à étincelles. Ces dispositifs avaient en commun de matérialiser le passage de particules subatomiques sous une forme visible.
Ainsi, lorsqu’une particule traversait le milieu sensible du détecteur, elle laissait une trace tangible : une traînée de microbulles dans un liquide surchauffé, une ligne d’étincelles dans un gaz, un nuage de gouttelettes dans de la vapeur saturée. Ces traces éphémères étaient immédiatement photographiées. L’image ne représentait pas la donnée : elle était la donnée.
Parmi ces détecteurs analogiques, la chambre à bulles est sans doute celui qui a le plus marqué l’histoire de la physique des particules – et produit les images les plus saisissantes. Son principe repose sur une cuve remplie d’un liquide – souvent de l’hydrogène ou du propane – maintenu sous pression à une température proche de son point d’ébullition.
Au moment où un faisceau de particules est envoyé dans le détecteur, la pression est brusquement abaissée : le liquide se retrouve en état de surchauffe instable. Le passage d’une particule chargée (protons, pions, électrons…) suffit alors à déclencher une ébullition le long de sa trajectoire, formant une fine traînée de microbulles.
Cette trace, fugace, est immédiatement photographiée sous plusieurs angles par des caméras synchronisées à un rythme de plusieurs fois par seconde. Placées dans un champ magnétique intense, les particules chargées voient leurs trajectoires se courber : les sens de courbure révèlent les signes de leurs charges, tandis que les rayons de courbure renseignent sur leurs énergies. Le liquide est ensuite remis sous pression pour le cycle suivant. Le rythme de production est vertigineux : chaque jour, plusieurs dizaines de rouleaux de plusieurs centaines de mètres sont exposés. Sur la durée d’une seule expérience, ce sont plusieurs millions de clichés qui s’accumulent. La BEBC – pour Big European Bubble Chamber –, dernière grande chambre à bulles à avoir fonctionné au CERN de 1973 à 1984, a fourni à elle seule 6,4 millions de clichés, soit près de 3 000 kilomètres de pellicule !
Le LPNHE a participé à plusieurs expériences utilisant ce type de détecteurs, notamment avec la chambre à bulles de 2 mètres (entre les années 1960 et 1970) et la BEBC, et conserve à ce titre un ensemble de clichés d’une valeur historique et scientifique considérable (crédités LPNHE, IN2P3/CNRS & CERN).
Les chambres à bulles ont permis la découverte de nombreuses particules élémentaires et ont contribué à l’étude des neutrinos (particules élémentaires du modèle standard de la physique des particules), dont on célébrera en 2030 le centenaire de l’hypothèse formulée par Wolfgang Pauli. Une contribution couronnée par plusieurs prix Nobel, qui a également produit, sans le savoir, l’un des corpus photographiques les plus singuliers du XXe siècle.
L’image produite par la chambre à bulles n’est pas exploitable en l’état. Elle doit être lue, annotée, mesurée. Cette tâche incombe à des équipes d’opératrices
– désignées dans la littérature scientifique sous le nom de scanning girls – qui constituent le véritable système nerveux des laboratoires. Assises devant des tables de projection spécialisées – des appareils qui agrandissent et projettent les clichés sur une surface éclairée –, ces femmes examinent les images une à une, repèrent les traces de particules parmi le bruit visuel du cliché, mesurent la courbure et la longueur des trajectoires, et consignent ces mesures dans des registres qui alimentent les premières bases de données de la physique des hautes énergies. Pour garantir la fiabilité des données, les clichés sont analysés indépendamment par des opératrices différentes. Un travail d’une précision et d’une patience extraordinaires, effectué en équipes se relayant jour et nuit, et qui exige une formation rigoureuse.
Ces tâches exigeaient un niveau de concentration et de précision tel que les opératrices travaillaient généralement par sessions de quatre heures seulement. Cette organisation en faisait un emploi particulièrement adapté aux mères de jeunes enfants recherchant une activité compatible avec les contraintes de la vie familiale. Pamela Delaney, ancienne scanning girl au laboratoire Rutherford au Royaume-Uni à la fin des années 1960, souligne qu’à cette époque les possibilités d’emploi à temps partiel offrant une rémunération correcte aux femmes étaient relativement rares.
Elle rapporte une anecdote qui illustre également les raisons de ce choix de recrutement. Un laboratoire tenta de constituer une équipe de nuit composée de jeunes hommes. L’expérience fut rapidement abandonnée. Selon Delaney, ces derniers se révélèrent moins fiables : ils fumaient de l’herbe pendant leur service et, une nuit, se mirent même à se balancer aux passerelles des machines, provoquant le dérèglement des équipements. À la suite de cet incident, le laboratoire revint au recrutement de mères de famille locales.
Sans ce travail, l’image reste muette. C’est grâce à leur lecture patiente que la donnée brute devient connaissance scientifique. Pourtant, ces femmes ont été invisibilisées dans l’histoire officielle des sciences. Il existe une ironie douloureuse à constater que les archives qu’elles ont constituées, cliché après cliché, sont aujourd’hui, elles aussi menacées d’oubli.
Ces photographies occupent une position singulière dans le système de classement des images. Ce ne sont pas des photographies artistiques : elles ont été produites en série, collectivement, anonymement. Ce ne sont pas non plus des photographies documentaires ordinaires : elles ne montrent pas le monde visible, mais des phénomènes qui échappent entièrement à la perception humaine directe.
Regarder une photographie de chambre à bulles, c’est voir les interactions fondamentales de la matière rendues visibles pour un bref instant. Ces images possèdent une dimension esthétique et poétique indéniable. C’est précisément leur ambiguïté qui fait leur richesse : données obsolètes ou archives vivantes ? Documents techniques ou photographies à part entière ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans les réserves des laboratoires, mais dans les espaces où on les donne à voir…
Les espaces dédiés à l’art contemporain se prêtent remarquablement bien à la restitution de ce patrimoine oublié. En 2023, j’ai organisé l’exposition « Chambre à brouillard » à L’ahah (Paris XIe), en plaçant au cœur de l’espace d’exposition une chambre à brouillard – le tout premier détecteur de particules jamais conçu, dont le LPNHE a le privilège de posséder un exemplaire fonctionnel. Six artistes, Juliette Agnel, Clément Bagot, Nicolas Darrot, Youcef Korichi, Alyssa Verbizh et Anne-Charlotte Yver, ont créé des œuvres en résonance avec ce détecteur et les imaginaires qu’il suscite.
L’exposition a également permis de donner à voir des plaques photographiques scientifiques qui n’avaient jamais été pensées pour un public – confirmant que sortir ce patrimoine des réserves pour l’exposer dans un lieu d’art, c’est aussi atteindre un public qui ne franchit pas spontanément les portes des institutions de recherche.
C’est à cette occasion que j’ai invité l'artiste Hugo Deverchère à projeter son film Cosmorama – une œuvre qui explore les frontières entre image scientifique et création artistique. Cette rencontre a été décisive, donnant naissance à une collaboration qui se poursuit aujourd’hui autour des archives du LPNHE. Le travail d’Hugo explore les croisements entre dimensions géologiques, humaines et cosmiques, interrogeant le rapport entre matériel et virtuel, entre science et fiction, à travers la construction de nouveaux langages et récits visuels. Cette question de la persistance des traces – comment préserver une mémoire au-delà des supports qui la portent, qu’ils soient analogiques ou numériques – est précisément au cœur du travail d’Hugo, et de notre collaboration.
Ensemble, nous menons un travail de numérisation et de restauration des archives du LPNHE, afin d’extraire ces images de leur réserve et de les rendre accessibles – à la recherche historique comme au regard contemporain. Mais la numérisation ouvre aussi une perspective scientifique inattendue : à l’ère de l’intelligence artificielle, réanalyser ces millions de clichés avec les outils et les connaissances acquises depuis pourrait réserver des surprises. Ces archives, considérées comme obsolètes, ne sont peut-être pas si épuisées scientifiquement qu’on ne le croit.
Ces clichés s’inscrivent par ailleurs dans une histoire plus large de la photographie scientifique du siècle dernier, dont les archives d’astrophysique ou de biologie constituent d’autres exemples trop peu reconnus comme patrimoine à part entière. C’est précisément ce que l’exposition peut contribuer à changer. Je travaille aujourd’hui à deux nouveaux projets dans cette perspective : une exposition pluridisciplinaire autour du célèbre physicien français Louis Leprince-Ringuet, pour laquelle j’espère réaliser un film artistique, et une exposition exclusivement photographique réunissant plusieurs photographes contemporains à partir de ces clichés issus de détecteurs visuels.
De son côté, Hugo a continué à faire circuler ce travail dans le monde de l’art contemporain : Orbital Verses a été présentée au printemps 2025 à la galerie Sator (Romainville), à l’automne à la galerie Dumonteil (Shanghai), puis à l’hiver à La Capsule (Le Bourget) – confirmant que ces images, extraites de leur contexte scientifique, trouvent un écho immédiat auprès d’un public non spécialisé.
Le bicentenaire de la photographie offre une occasion rare de repenser ce que nous considérons comme patrimoine photographique. Les photographies de chambres à bulles, les émulsions nucléaires, les clichés scientifiques de toutes sortes forment un continent encore mal cartographié. Pourtant, ces images ont une histoire, une matérialité, une puissance visuelle. Les exclure du champ photographique, c’est oublier que la photographie a aussi été, dès ses origines, un instrument de connaissance – un moyen de fixer ce que l’œil seul ne peut pas voir. Préserver ces archives et les donner à voir, c’est sauver une double mémoire : celle d’une science et de ses pratiques, et la mémoire de celles et ceux et qui l’ont rendue possible.
Dans les années 1930, Jean Painlevé, scientifique et cinéaste, avait déjà exploré ces frontières entre art et science, révélant des mondes jusqu’alors inobservés. Un siècle après lui, le bicentenaire de la photographie est peut-être le bon moment pour recommencer à les déplacer.
Olivier Dadoun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.08.2026 à 08:51
Alfonso Méndiz Noguero, Catedrático de Comunicación Audiovisual y Publicidad y rector, Universitat Internacional de Catalunya

L’ESSENTIEL
L’éclipse solaire du 12 août 2026 est l’occasion de revenir sur un siècle de cinéma sous un ciel obscurci en plein jour.
Le septième art a, très tôt, compris le formidable potentiel narratif de ce phénomène astronomique.
Des films muets aux blockbusters, les éclipses ont nourri des scènes mémorables du grand écran.
Le 12 août 2026, un spectacle céleste exceptionnel attend les observateurs : la première éclipse solaire à traverser la péninsule ibérique depuis plus d’un siècle. Elle coïncidera en outre avec le pic des Perséides et un alignement de plusieurs planètes. Mais, au fond, chaque éclipse possède une part d’exceptionnel et de magie, comme le montre l’histoire du cinéma.
Le septième art a très tôt compris le formidable potentiel narratif de ce phénomène astronomique. Les éclipses solaires ont permis aux scénaristes de susciter l’émerveillement, d’annoncer l’apocalypse, de faire planer une menace ou encore d’apporter un réalisme visuel saisissant. Leur présence à l’écran raconte ainsi une histoire discrète mais fascinante, parallèle à celle du cinéma.
Les premières représentations d’une éclipse apparaissent dès le cinéma muet, à une époque où l’image animée elle-même relevait encore de la nouveauté. Un exemple emblématique est l’Éclipse du soleil en pleine lune (1907), de Georges Méliès. Considéré comme le premier film de fiction mettant en scène une éclipse solaire, il transforme une explication astronomique en une fantaisie humoristique dans laquelle le Soleil et la Lune prennent des traits humains et se livrent à une étrange parade amoureuse.
Quelques années plus tard, l’éclipse s’impose dans l’imaginaire visuel de l’expressionnisme allemand. Dans les Nibelungen (1924), de Fritz Lang, les ciels obscurcis et les atmosphères crépusculaires évoquent symboliquement l’éclipse comme un présage de tragédie. Lang poursuivra d’ailleurs cette fascination pour les phénomènes célestes dans la Femme sur la Lune (1929), où l’aventure spatiale s’enrichit d’images fantasmagoriques associant l’obscurité à la légende et au merveilleux.
Aucun univers cinématographique n’a autant exploité l’éclipse que les adaptations du roman de Mark Twain Un Yankee à la cour du roi Arthur. Le phénomène cesse alors d’être un simple spectacle naturel pour devenir un instrument de pouvoir ou un moyen de se tirer d’une situation périlleuse.
La première adaptation marquante est A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court (en VF, le Fils de l’oncle Sam chez nos aïeux, 1921), réalisée par Emmett J. Flynn aux États-Unis. Son protagoniste met à profit sa connaissance d’une éclipse imminente pour convaincre la cour du roi Arthur qu’il possède des pouvoirs magiques. L’obscurité qui envahit le ciel devient ainsi une démonstration d’autorité, fondée sur le contraste entre son savoir scientifique et les superstitions de ceux qui l’entourent.
Le procédé réapparaît dans l’adaptation réalisée par David Butler en 1931, avant d’atteindre sa version la plus célèbre dans la comédie musicale de 1949. Réalisé par Tay Garnett et porté par Bing Crosby, le film fait de l’éclipse un moment charnière du récit. L’animation s’est également emparée de cette idée avec Bugs Bunny in King Arthur’s Court (1978), une production américaine de Warner Bros. dans laquelle le plus célèbre des lapins du cinéma utilise le même stratagème pour impressionner les habitants de Camelot.
Au fil des décennies, l’éclipse a cessé de symboliser uniquement le conflit entre savoir et superstition pour devenir une métaphore de la transformation et du destin.
Dans Ladyhawke, la femme de la nuit (1985), de Richard Donner, deux amants sont condamnés à vivre séparés par la lumière et l’obscurité. Maudits par un évêque, elle se transforme en faucon le jour, tandis que lui devient un loup la nuit. Ils ne peuvent jamais se voir, jusqu’à ce qu’une éclipse solaire miraculeuse leur permette enfin de se retrouver simultanément sous leur forme humaine. Le phénomène astronomique agit ici comme une suspension temporaire des lois qui régissent leur malédiction.
D’autres films utilisent également l’éclipse comme cadre émotionnel. Le drame Eclipse (1994), réalisé par Jeremy Podeswa, situe son intrigue dans les semaines précédant une éclipse solaire afin de renforcer l’introspection de ses personnages. Une approche similaire se retrouve dans Judy Berlin (en VF, Babylon, USA, 1999), d’Eric Mendelsohn, où une éclipse prolongée bouleverse le quotidien d’une communauté et pousse ses habitants à faire le bilan de leur existence.
Plus récemment, Apocalypto (2006), réalisé par Mel Gibson, met en scène une éclipse au cours d’une cérémonie de sacrifice humain. L’obscurité soudaine est interprétée par les prêtres mayas comme un signe divin et bouleverse le destin du protagoniste. Dans un tout autre registre, Twilight, chapitre III : Hésitation (2010), de David Slade, fait de l’éclipse la métaphore du triangle amoureux qui unit les trois personnages principaux : Bella, Edward et Jacob.
L’éclipse s’est également révélée un puissant ressort de l’horreur au cinéma. Dans la Petite Boutique des horreurs (1986), réalisée par Frank Oz, une plante extraterrestre apparaît sur Terre au moment d’une éclipse exceptionnelle, conférant au phénomène une dimension surnaturelle.
La science-fiction a, elle aussi, largement exploité ce procédé. Dans Pitch Black (2000), de David Twohy, une éclipse libère des créatures meurtrières jusque-là maintenues à distance par la lumière de plusieurs soleils. Mais le film le plus emblématique dans ce registre est sans doute Lara Croft: Tomb Raider (2001), réalisé par Simon West. Une conjonction planétaire liée à une éclipse solaire y déclenche la quête d’un artefact capable de contrôler le temps. Tout au long du film, l’idée de l’éclipse imprègne le récit et hante les personnages.
Enfin, dans Hellboy (2004), du réalisateur mexicain Guillermo del Toro, l’arrivée du démon sur Terre à la suite d’un rituel nazi conduit à une lutte pour sauver le monde et à l’ouverture d’un portail vers l’enfer, rendues possibles précisément grâce à une éclipse solaire.
La capacité de l’éclipse à brouiller la perception de la réalité en a également fait un ressort privilégié des récits policiers et surnaturels. Dans Dolores Claiborne (1995), de Taylor Hackford, adapté du roman de Stephen King, une éclipse solaire sert de toile de fond à un mystère familial et à un crime ancien.
En Espagne, Verónica (2017), réalisé par Paco Plaza, fait de la célèbre éclipse du 11 juillet 1991 le point de départ d’une histoire d’horreur inspirée du célèbre « cas de Vallecas », dans lequel une adolescente est morte après avoir participé à une séance de spiritisme. Le phénomène astronomique agit à la fois comme le déclencheur et l’aboutissement des événements paranormaux.
L’utilisation la plus spectaculaire d’une éclipse dans l’histoire du cinéma n’a pourtant pas eu lieu dans une fiction consacrée à ce phénomène. Dans Barabbas (1961), qui raconte l’histoire du criminel gracié par Ponce Pilate à la place de Jésus-Christ, le réalisateur Richard Fleischer décida de tourner la scène de la crucifixion pendant une véritable éclipse solaire. L’Évangile rapporte en effet que « le Soleil s’obscurcit de midi jusqu’à trois heures ».
Le tournage eut lieu le 15 février 1961 près de Roccastrada, en Toscane. Le directeur de la photographie, Aldo Tonti, installa ses caméras afin de capter les quelques précieuses minutes de pénombre offertes par l’éclipse. Il n’était pas question de refaire une prise ni de corriger la moindre erreur : la séquence fut filmée simultanément avec plusieurs caméras, sans aucun effet spécial. Le résultat offrit une puissance visuelle qu’il était alors impossible de recréer artificiellement.
Ce cas demeure exceptionnel, mais l’attrait de l’éclipse ne s’est jamais démenti auprès des cinéastes. Plus d’un siècle après Méliès, le cinéma continue d’y puiser une source inépuisable de mystère, de fascination et de menace.
Alfonso Méndiz Noguero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.08.2026 à 08:49
Javier Armentia, Profesor del Máster de comunicación científica, médica y ambiental, Universitat Pompeu Fabra

L’ESSENTIEL
En Chine impériale, prévoir les éclipses était essentiel à la légitimité du pouvoir.
Au XVIIe siècle, les jésuites ont imposé des méthodes astronomiques européennes plus précises.
Au XIXe siècle, Bessel a posé les bases du calcul moderne des éclipses.
L’image est puissante : un dragon céleste dévore le Soleil tandis que, sur Terre, la population terrifiée fait résonner tambours et gongs pour le chasser et sauver la lumière du jour. Ce mythe, qui a expliqué les éclipses solaires en Chine pendant des millénaires, dissimulait une dure réalité politique et scientifique. Pour les astronomes de la cour impériale, une éclipse n’était pas seulement un spectacle céleste, mais une question de vie ou de mort et de légitimité dynastique.
De nombreux textes consacrés à l’histoire de l’astronomie des éclipses présentent cette image du dragon dévorant le Soleil – qui figura précisément sur le drapeau de la neuvième dynastie impériale, la dynastie Qing, de 1889 jusqu’à sa chute le 11 octobre 1911 – comme si elle constituait la principale contribution chinoise dans ce domaine.
Mais il serait terriblement injuste de penser que, dans un empire millénaire où tout était soigneusement consigné – y compris, des milliers d’années avant d’autres civilisations, des observations de taches solaires, d’étoiles nouvelles et de comètes – et où la nature divine de l’empereur était elle-même associée au ciel, la seule réponse aux éclipses ait consisté à battre du tambour.
La première éclipse solaire dont nous ayons conservé la trace se serait produite en Chine le 22 octobre 2137 avant notre ère. Elle est mentionnée dans le Shujing, ou Classique des documents, l’une des sources historiques de l’Empire chinois. Compilé vers le IIIe siècle avant notre ère, cet ouvrage relate des événements remontant jusqu’au XIe siècle avant notre ère.
Selon la légende, les astronomes royaux He et Hi, peut-être distraits ou ivres et incapables de prévoir l’éclipse, furent exécutés pour leur échec. Il faut toutefois reconnaître que toute cette histoire est probablement apocryphe et que le récit comme sa datation astronomique précise sont incertains, ainsi que l’explique le vulgarisateur scientifique chevronné Moncho Núñez dans son récent ouvrage, Eclipses. Historia y ciencia de la ocultación extemporánea del Sol (Guadalmazán, 2026. « Éclipses. Histoire et science de l’occultation inopinée du Soleil », non traduit).
Ce châtiment exemplaire montrait qu’en Chine, l’astronomie était une science d’État au service du pouvoir. L’empereur, considéré comme le « Fils du Ciel », fondait sa légitimité sur l’harmonie cosmique. Une éclipse imprévue constituait une faille dans cet ordre, un présage potentiel de malheur susceptible d’être interprété comme la perte du Mandat céleste.
Au cœur de ce système se trouvait le calendrier luni-solaire, une œuvre monumentale d’ingénierie mathématique qui synchronisait les cycles de la Lune avec l’année solaire. Ce calendrier ne servait pas seulement à organiser le temps : il régissait aussi bien les semailles et les récoltes que la fiscalité et les rituels impériaux complexes. Son bon fonctionnement était considéré comme un indicateur de la qualité du gouvernement. Pour le faire fonctionner, les Chinois développèrent une astronomie fondée sur l’observation méticuleuse et la consignation minutieuse, presque obsessionnelle, des phénomènes célestes, produisant ainsi des séries de données couvrant plusieurs siècles. Ils tiraient même une certaine fierté de parvenir à préserver, sur des millénaires, la cohérence entre les différents calendriers qui s’étaient succédé sous chaque dynastie.
Le Bureau impérial d’astronomie, le Qīntiānjiān, était chargé de cette mission. Ses astronomes employaient une méthode sophistiquée fondée sur des cycles empiriques déduits de ces archives historiques. Ils connaissaient et utilisaient, par exemple, le cycle métonique – 19 années solaires correspondant presque exactement à 235 mois lunaires –, un phénomène également découvert par d’autres cultures anciennes, qui permettait de prévoir les périodes propices aux éclipses.
Cette méthode arithmétique comportait toutefois une marge d’erreur considérable. Elle pouvait indiquer qu’une éclipse était probable au cours d’un mois donné, mais échouait à en prévoir l’heure exacte, la durée ou même à déterminer si elle serait visible depuis la capitale impériale. Une éclipse annoncée qui restait invisible, ou une éclipse non prévue qui obscurcissait le ciel de Pékin, constituaient des échecs tout aussi graves. Le problème était que l’introduction de corrections destinées à améliorer ces prévisions modifiait la durée des années et les calendriers, au risque de rompre la continuité des archives historiques.
Le problème s’aggrava sous la dynastie Ming (1368-1644). Établi en 1384, le calendrier officiel, le Datong li (Calendrier du Grand Commencement), accumulait des erreurs qui s’amplifiaient avec le temps. À la fin du XVIe siècle, ses prévisions se révélaient fréquemment et manifestement erronées. Cette dégradation n’échappa pas aux érudits. Dès les années 1570 et 1580, l’éminent astronome Xing Yunlu avait signalé de graves inexactitudes et plaidé pour une réforme. Sa proposition se heurta cependant au mur de la bureaucratie de l’Empire Ming.
Le Bureau impérial d’astronomie était devenu une caste bureaucratique et héréditaire. Comme le souligne l’historien des sciences Nathan Sivin dans son ouvrage Granting the Seasons (Springer, 2009), les fonctions s’y transmettaient souvent au sein des mêmes familles, créant un système népotiste davantage soucieux de préserver ses privilèges et sa stabilité que d’innover – et encore moins de reconnaître ses erreurs. Modifier le calendrier ne constituait pas une simple mise à jour technique : c’était une affaire d’État de premier ordre, qui revenait à reconnaître l’échec d’un système lié à la légitimité cosmologique de la dynastie. Promouvoir une réforme représentait un risque politique considérable, car toute erreur pouvait être sévèrement punie, tandis que le maintien du statu quo, malgré ses défauts, était la voie la plus sûre.
Ces querelles politiques créèrent un terrain idéal pour une intervention extérieure. Les échecs des prévisions devinrent si manifestes que, vers 1590, même de hauts fonctionnaires, notamment ceux du ministère des Rites – le Lǐbù, l’un des six ministères qui formaient le cœur de l’administration civile –, commencèrent à réclamer des solutions extérieures au système traditionnel. C’est cette crise de confiance interne, et pas seulement la curiosité intellectuelle, qui conduisit finalement la cour à ouvrir ses portes à des visiteurs occidentaux.
C’est dans ce contexte de crise de précision et de crédibilité que l’Italien Matteo Ricci (1552-1610), généralement considéré comme celui qui introduisit le christianisme en Chine, arriva à Pékin en 1601, accompagné de l’Espagnol Diego de Pantoja (1571-1618). Tous deux étaient jésuites, mais leur stratégie consista à se présenter à la cour comme des « lettrés occidentaux », versés dans les sciences et les mathématiques. Parmi les présents qu’ils offrirent à l’empereur, les plus appréciés furent les horloges mécaniques, des instruments permettant de mesurer le temps avec une précision alors inconnue en Chine.
Né à Valdemoro, près de Madrid, en 1571 et formé à la cosmographie, Pantoja joua un rôle essentiel. Il dirigea notamment la fabrication de cadrans solaires et collabora avec l’érudit et fonctionnaire chinois Sun Yuanhua à la rédaction du Livre illustré sur le cadran solaire, le Rìguǐ Túfǎ, qui introduisait de nouvelles techniques de mesure.
Sa principale contribution fut toutefois de démontrer la supériorité pratique des méthodes astronomiques européennes de l’époque. Tandis que le Qīntiānjiān travaillait à partir d’une arithmétique cyclique complexe, les jésuites utilisaient la géométrie sphérique et les modèles planétaires les plus récents, comme ceux de Tycho Brahe. Leur approche ne se limitait pas à rechercher des régularités dans les archives anciennes : ils calculaient les mouvements réels du Soleil et de la Lune dans un espace tridimensionnel. Ils pouvaient ainsi prévoir non seulement le jour d’une éclipse, mais aussi son heure, sa durée, son ampleur et la trajectoire de son ombre sur la Terre, avec une précision qui stupéfia la cour.
Avec le temps, les preuves devinrent incontestables. À plusieurs reprises, les jésuites réussirent leurs prévisions là où le Datong li échouait. La puissance de leurs calculs était si manifeste qu’après la chute des Ming, le nouveau gouvernement de la dynastie Qing prit une décision radicale : confier au jésuite Johann Adam Schall von Bell l’élaboration d’un nouveau calendrier officiel.
Le résultat fut le calendrier Shixian – le Calendrier de la Concession du temps –, promulgué en 1645. Il s’agissait d’un système hybride sans précédent : pour la première fois, l’Empire céleste adoptait un système astronomique officiel conçu et dirigé par des étrangers. Cette synthèse avait été imposée par la nécessité : le cadre institutionnel, les impératifs politiques et les données historiques étaient chinois, mais la méthode mathématique et géométrique était européenne. La résistance bureaucratique se poursuivit pendant des décennies et les erreurs ne disparurent pas totalement, mais elles diminuèrent considérablement. Au XVIIIe siècle, la marge d’erreur des prévisions se mesurait en minutes, et non plus en heures ou en jours.
Cette quête d’une précision toujours plus grande ne s’arrête toutefois pas aux jésuites. Les cycles métoniques chinois comme les tables d’éphémérides européennes du XVIIe siècle présentaient encore des limites. C’étaient des outils puissants, mais fondés sur des approximations et des corrections empiriques. La naissance de l’astronomie moderne et de l’analyse mathématique associée à la mécanique newtonienne permit d’affiner le calcul de la position des planètes, du Soleil et de la Lune et, par conséquent, les prévisions des éclipses. Comme tout problème à trois corps, celui-ci impliquait des calculs complexes et des solutions approchées.
Même dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, lorsque l’astronome Edmond Halley calcula, au moyen des meilleures méthodes astronomiques alors disponibles, l’éclipse du 3 mai 1715, sa prévision présentait un écart de quatre minutes et d’environ 20 miles (32,2 kilomètres) dans la localisation de la zone de totalité, comme l’expliquent Aaron Robotham et Sabine Bellstedt, chercheurs à l’Université d’Australie-Occidentale.
La véritable domestication mathématique des éclipses eut lieu au XIXe siècle grâce à l’astronome prussien Friedrich Wilhelm Bessel (1784-1846). En 1824, Bessel introduisit une méthode révolutionnaire qui transforma le problème. Au lieu de calculer laborieusement les positions respectives du Soleil et de la Lune, il décrivit toute la géométrie de l’éclipse à partir du cône d’ombre de cette dernière projeté sur la Terre.
En définissant un plan fondamental perpendiculaire à l’axe de cette ombre et en utilisant un ingénieux système de coordonnées, il réduisit la complexité du calcul à quelques paramètres élégants, appelés « éléments besselien ». Cette méthode, qui distinguait clairement la géométrie céleste des mouvements orbitaux, offrait une précision analytique sans précédent. Elle constitue, pour l’essentiel, le fondement des algorithmes encore utilisés aujourd’hui pour calculer les éclipses.
Ainsi, le long chemin parcouru pour « dompter le dragon » conduisit des tambours rituels et de l’observation minutieuse des phénomènes célestes, soigneusement consignés, à l’arithmétique cyclique, puis à la géométrie sphérique des jésuites, avant d’aboutir à l’abstraction analytique de Bessel.
La rencontre entre la Chine et l’Europe au XVIIe siècle ne fut pas un simple transfert de connaissances, mais le catalyseur qui permit de résoudre une crise interne de précision. Elle montra que même la tradition d’observation la plus riche du monde pouvait s’enliser dans l’inertie bureaucratique et que l’innovation emprunte souvent des chemins inattendus, imposés par la nécessité absolue d’obtenir des prévisions exactes. Elle eut bien sûr des conséquences sociales, politiques et économiques qui façonnèrent dès lors toute l’histoire des relations entre l’Orient et l’Occident.
Javier Armentia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.08.2026 à 08:48
Ruth Lazkoz, Catedrática de Física Teórica, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea

L’ESSENTIEL
La gravité peut dévier la lumière : une éclipse de Soleil permet d’observer directement cet effet prédit par Einstein.
Cette déviation est à l’origine des effets de lentille gravitationnelle, qui révèlent la matière noire et les régions les plus lointaines de l’Univers.
La première confirmation de ce phénomène, en 1919, a marqué un tournant majeur de la physique moderne.
Lever les yeux vers le ciel est un excellent moyen de prendre conscience de la gravité. On en perçoit facilement les effets sur les corps dotés d’une masse lorsqu’on suit la trajectoire d’un ballon ou que l’on se représente l’orbite d’une planète.
Mais, fait plus surprenant, la gravité agit aussi sur ce qui n’a pas de masse au repos : la lumière. Elle est même capable de dévier sa trajectoire. La prochaine éclipse de Soleil, le 12 août, nous permettra bientôt d’observer directement cet étonnant phénomène.
Les insaisissables particules qui composent la lumière, les photons, n’échappent pas à l’action de la gravité. La raison en est, comme l’a montré Einstein, que la gravité est la manifestation de la courbure de l’espace-temps. Cette courbure est produite et accentuée par la masse et l’énergie contenues dans la trame même de l’Univers.
Cette courbure oblige toutes les particules à suivre des trajectoires qui ne sont plus tout à fait rectilignes, comme si elles circulaient sur des rails : les géodésiques. Ces lignes « épousent » la courbure de l’espace-temps afin que les particules empruntent le chemin le plus efficace possible.
Fait remarquable, la gravité est capable de dévier n’importe quel photon. Ce phénomène ouvre un vaste champ de possibilités en astrophysique. Nous nous intéresserons ici à la lumière visible.
Imaginons un photon émis par une étoile lointaine qui, par chance, parvient jusqu’à nous sans rencontrer le moindre obstacle. Rien d’improbable à cela : l’espace entre les étoiles est en moyenne dix mille milliards de fois moins dense que notre atmosphère. Surtout, l’Univers regorge d’un nombre inimaginable de sources lumineuses. Pour ces deux raisons, une quantité colossale de photons peuvent parcourir des années-lumière – soit des milliers de milliards de kilomètres – sans être perturbés.
Le photon peut terminer son voyage dans un télescope de pointe utilisé pour des recherches astronomiques complexes. Mais il peut tout aussi bien atteindre notre œil nu.
Imaginons maintenant une étoile qui nous envoie, chaque nuit, des photons directement dans notre direction. Comme toute source lumineuse, elle émet de la lumière dans toutes les directions. Pourtant, une infime déviation angulaire, une ouverture minuscule, suffirait à envoyer un photon vers une autre région de l’Univers : il ne nous atteindrait jamais. Cette étoile deviendrait alors invisible à nos yeux.
Mais que se passerait-il si la gravité parvenait à corriger cette légère déviation et à infléchir la trajectoire du photon ?
Pour que cela se produise, le photon doit passer à proximité d’une concentration de masse suffisamment dense et compacte. L’effet donne l’impression qu’un corps très massif « attire » la lumière, comme s’il exerçait une force. En réalité, comme nous l’avons vu, ce n’est pas une force qui dévie le photon, mais la courbure de l’espace-temps. Dans le cas de la prochaine éclipse de Soleil, cette concentration de masse est… le Soleil lui-même.
Il est évident que, pour bien observer les étoiles, nous avons besoin d’un ciel sombre, ce qui est généralement le cas la nuit. À ce moment-là, le Soleil ne se trouve pas sur la ligne de visée qui nous relie à l’étoile que nous souhaitons observer. La lumière qui nous parvient de cette étoile n’a donc, en principe, pas été déviée par la masse du Soleil. Elle a simplement suivi l’une de ces trajectoires relativistes qui remplacent les lignes droites.
Peut-on alors réunir ces deux conditions, c’est-à-dire avoir le Soleil devant nous tout en conservant un ciel suffisamment sombre ?
Oui, c’est possible ! C’est même précisément ce qui se produit lors d’une éclipse de Soleil. En s’interposant avec une précision remarquable entre le Soleil et la Terre, la Lune assombrit suffisamment le ciel pour permettre d’observer la position apparente et momentanée d’une étoile et d’en mesurer le décalage. On peut ainsi démontrer que sa lumière a bien été déviée. Pour y parvenir, une étape préalable est toutefois indispensable : connaître la position de l’étoile avant l’éclipse.
Nous savons déjà qu’il est très difficile de déterminer, en plein jour, la position d’une source lumineuse comme une étoile. Sa lumière est tout simplement noyée dans celle du Soleil. Il faut donc mesurer sa position habituelle de nuit, puis la « retrouver » pendant l’éclipse. Naturellement, cette première mesure est réalisée au préalable, lors d’une nuit offrant de bonnes conditions d’observation astronomique.
Pendant l’éclipse, notre étoile, en raison de sa masse considérable, courbe l’espace-temps dans son voisinage. Cette courbure oblige le photon provenant de l’étoile située derrière le Soleil à suivre une trajectoire en arc de cercle. Mais notre œil ignore que ce photon vient de derrière le Soleil : il interprète sa trajectoire comme si elle avait été rectiligne, à l’image de celle de tout autre quantum de lumière. L’astronome – amateur ou professionnel – chargé de cartographier la position de cette étoile conclura donc qu’elle est légèrement décalée par rapport à sa position habituelle.
Il faut garder à l’esprit que tous les photons peuvent voir leur trajectoire déviée lorsqu’ils passent à proximité d’un objet massif et compact. C’est sur ce phénomène, appelé « effet de lentille gravitationnelle », que repose une part essentielle de l’astrophysique moderne.
Les effets de lentille gravitationnelle ne se contentent pas de déplacer, voire de dédoubler l’image de galaxies ou d’étoiles : ils révèlent aussi la manière dont la matière est répartie dans l’Univers, y compris la matière noire. Ils agissent en outre comme d’immenses télescopes cosmiques, grossissant les régions les plus lointaines de l’Univers. Grâce à eux, nous pouvons observer des objets qui resteraient autrement invisibles et remonter jusqu’aux premiers âges de l’Univers.
La première observation, il y a plus d’un siècle, montrant lors d’une éclipse que la déviation de la lumière correspondait parfaitement aux prédictions d’Einstein, a constitué un véritable moment de stupeur et marqué le début d’une révolution scientifique. Lors de la prochaine éclipse totale de Soleil, en août 2026, ce sera à notre tour d’écrire un nouveau chapitre de cette histoire, faite d’éclipses et de fascinants jeux de lumière.
Ruth Lazkoz a reçu des financements du ministère espagnol de la Science, de l'Innovation et des Universités, ainsi que du gouvernement basque.
08.08.2026 à 08:47
Conchi Lillo, Profesora titular de la Facultad de Biología, investigadora de patologías visuales, Universidad de Salamanca
L’ESSENTIEL
Regarder le Soleil pendant une éclipse sans protection peut provoquer des lésions irréversibles de la rétine.
Seules les lunettes certifiées ISO 12312-2 permettent d’observer l’éclipse en toute sécurité ; les lunettes de soleil classiques sont inefficaces.
Les lunettes ayant servi à regarder l’éclipse de 2019 ne sont plus bonnes et ne doivent pas être réutilisées.
Le 12 août 2026, entre 19 h et 21 h, l’Espagne sera le théâtre d’un événement astronomique historique. La Lune masquera le Soleil sur une bande traversant une grande partie de la péninsule, provoquant une éclipse totale, tandis que le reste du pays assistera à une éclipse partielle très marquée (NDT : le phénomène sera également quasi total dans le Sud-Ouest de la France et très marqué sur le reste du territoire français). Mais attention : sans les précautions nécessaires, certains pourraient voir ce « souvenir » s’imprimer sur leur rétine, quasiment au sens propre.
Nous savons qu’il est dangereux de regarder directement le Soleil. Pourtant, comme l’éclipse se produira au coucher du soleil, lorsque l’astre sera très bas sur l’horizon et sur le point de disparaître, beaucoup pourraient croire qu’il n’est plus vraiment dangereux puisqu’il « ne chauffe presque plus ». Ce faux sentiment de sécurité peut inciter à l’observer à l’œil nu, sans protection, au risque de provoquer des lésions irréversibles de la rétine.
Le danger vient du fait que, au-delà de la lumière visible, le rayonnement solaire comprend aussi des composantes invisibles à l’œil humain, comme les ultraviolets (UV) et les infrarouges. Or ces rayonnements peuvent endommager l’œil de différentes façons.
Le Soleil émet trois types de rayonnements ultraviolets : les UV-A, les UV-B et les UV-C. Les UV-C, les plus énergétiques et les plus nocifs, sont entièrement absorbés par l’atmosphère. En revanche, les UV-A et les UV-B atteignent bien la surface de la Terre. Les UV-B sont principalement absorbés par la cornée et la conjonctive. Ils peuvent notamment provoquer une photokératite, une inflammation douloureuse comparable à la sensation d’avoir du sable dans les yeux.
Les UV-A sont moins énergétiques, mais ils pénètrent plus profondément dans l’œil et atteignent le cristallin ainsi que la rétine. On sait qu’ils provoquent dans le cristallin des modifications irréversibles de certaines protéines, ce qui en fait l’un des facteurs favorisant l’apparition précoce de la cataracte. Au niveau de la rétine, ils constituent également un facteur de risque de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), une maladie pouvant entraîner une perte importante de la vision.
Le rayonnement infrarouge atteint lui aussi le fond de l’œil, jusqu’à la rétine, dont il augmente la température. En échauffant les tissus et les cellules photoréceptrices, il peut provoquer ce que l’on appelle une rétinopathie solaire.
Le problème est que la rétine est dépourvue de récepteurs de la douleur. Il est donc possible de subir une véritable brûlure de la macula sans s’en rendre compte. Ce n’est que plusieurs heures plus tard qu’apparaît parfois une tache noire permanente au centre du champ de vision. À ce stade, les lésions sont malheureusement irréversibles.
Regarder le Soleil pendant une éclipse n’est pas, en soi, plus dangereux que le faire un autre jour. Mais il existe une différence essentielle. Par temps normal, la forte luminosité nous éblouit (photophobie) et nous pousse à détourner immédiatement le regard. De plus, sous l’effet de cette lumière intense, la pupille se contracte, à la manière du diaphragme d’un appareil photo, limitant ainsi la quantité de lumière qui atteint la rétine.
Pendant une éclipse, en revanche, la luminosité est bien plus faible – en particulier lors d’une éclipse totale au coucher du Soleil. Le cerveau ordonne alors à la pupille de se dilater afin de capter davantage de lumière. Or les rayonnements infrarouges et les UV-A restent bel et bien présents. La pupille étant plus ouverte, ces rayonnements atteignent plus facilement la rétine et se concentrent sur la macula, la zone responsable de la vision la plus précise.
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le ciel prend des teintes rouges au coucher du Soleil ? La lumière blanche du Soleil est un mélange de toutes les couleurs du spectre visible, auxquelles s’ajoutent les rayonnements ultraviolets et infrarouges. En traversant l’atmosphère terrestre, cette lumière entre en collision avec les molécules d’azote et d’oxygène, ce qui provoque un phénomène appelé diffusion Rayleigh.
En pleine journée, lorsque le Soleil est haut dans le ciel, la lumière parcourt une faible épaisseur d’atmosphère. Les longueurs d’onde les plus courtes, correspondant aux couleurs bleues et violettes, sont alors davantage diffusées. C’est pourquoi le ciel nous apparaît bleu par temps clair.
Au coucher du Soleil, en revanche, la lumière doit traverser une couche d’atmosphère beaucoup plus épaisse avant d’atteindre nos yeux. Au cours de ce long trajet, les longueurs d’onde bleues sont presque entièrement diffusées. Ne subsistent alors que les longueurs d’onde les plus longues, correspondant aux teintes jaunes, orangées et rouges. Et si l’intensité des UV-B diminue lorsque le Soleil est bas sur l’horizon, les UV-A – qui représentent 95 % du rayonnement ultraviolet atteignant la surface de la Terre – continuent, eux, de traverser l’atmosphère.
Pour observer une éclipse en toute sécurité, de simples lunettes de soleil, même de très bonne qualité et offrant une protection contre les UV, ne suffisent pas. Elles sont conçues pour protéger de la lumière réfléchie, pas du rayonnement solaire direct. Les radiographies, verres fumés, CD, négatifs photographiques ou feuilles d’aluminium sont tout aussi inefficaces : aucun ne filtre correctement le rayonnement infrarouge.
Il faut donc utiliser des lunettes ou des filtres d’observation conformes à la norme ISO 12312-2, les seuls homologués pour protéger efficacement contre l’ensemble des rayonnements dangereux émis par le Soleil. Ils sont fabriqués à partir d’un polymère noir, une résine de polyéthylène contenant des particules de carbone, capable d’absorber 99,99 % de l’énergie solaire. La mention « ISO 12312-2 :2015 » que l’on trouve souvent sur ces lunettes fait référence à la version de la norme, mise à jour en 2015.
Sur le plan technique, ces lunettes présentent une densité optique de 5 (OD 5). Cela signifie qu’elles atténuent la lumière au point de ne laisser passer qu’un cent millième du rayonnement incident, soit une transmission de seulement 0,001 %. À titre de comparaison, elles sont environ 30 000 fois plus sombres que des lunettes de soleil classiques.
Il n’existe qu’une seule exception, très brève, à cette règle de protection : la phase de totalité de l’éclipse. Ce n’est que lorsque la Lune recouvre entièrement le disque solaire et que seule la couronne solaire reste visible qu’il est possible de retirer ses lunettes sans danger pour observer le phénomène à l’œil nu. Mais cette phase ne dure que très peu de temps : dès que le premier rayon de Soleil réapparaît, il faut remettre immédiatement ses lunettes de protection.
Pour vérifier que vos lunettes sont conformes, il ne suffit pas d’y trouver la mention de la norme ISO 12312-2 :2015 et le marquage CE. Elles doivent également indiquer le nom et l’adresse du fabricant, afin de limiter les risques de contrefaçon.
Il est également recommandé de les tester avant de les utiliser. Si, une fois les lunettes enfilées, vous pouvez distinguer autre chose que le Soleil – les meubles de votre maison, les arbres dans la rue ou tout autre objet –, elles ne sont pas conformes. Avec des lunettes homologuées, seuls le Soleil ou une source lumineuse très intense doivent rester visibles.
Il est déconseillé d’utiliser des lunettes de plus de quinze ans, car leurs matériaux se dégradent avec le temps et peuvent perdre leur efficacité. De même, si le filtre présente une rayure ou un trou, mieux vaut ne pas les utiliser : ce défaut peut concentrer la lumière sur la rétine, à la manière d’un faisceau laser.
Il est également important de conserver les lunettes dans un étui de protection et d’éviter de les nettoyer avec des liquides ou des produits abrasifs, qui risquent d’endommager le polymère dont elles sont constituées.
Enfin, il ne faut jamais observer le Soleil avec des jumelles ou un télescope en portant simplement des lunettes d’éclipse. Les lentilles de ces instruments concentrent la lumière comme une immense loupe, ce qui peut détruire le filtre en quelques millisecondes et laisser passer le rayonnement directement vers l’œil. Si vous utilisez un télescope ou des jumelles, ils doivent être équipés de filtres solaires spécialement conçus pour être placés à l’avant de l’objectif.
Si vous ne disposez pas de lunettes conformes à la norme, il est possible d’observer l’éclipse grâce à des méthodes de projection indirecte. Par exemple, en tenant une passoire à la main, dos au Soleil, vous laissez la lumière traverser les trous et projeter son ombre sur le sol ou un mur. Chaque trou forme alors l’image d’une petite éclipse. Une autre solution consiste à utiliser une chambre noire (ou sténopé), dans laquelle les rayons lumineux traversent un minuscule orifice pour former une image à l’intérieur d’une boîte.
La NASA a publié une vidéo expliquant comment fabriquer facilement une chambre noire à partir d’une boîte de céréales, d’une feuille de papier, de ciseaux, de ruban adhésif et de papier aluminium. Ces méthodes de projection sont totalement sûres et constituent une activité ludique à réaliser avec des enfants.
Quoi qu’il en soit, le plus beau est sans doute de vivre l’éclipse dans son ensemble : sentir la fraîcheur qui s’installe lorsque le Soleil disparaît, écouter le silence soudain des oiseaux et observer les couleurs du paysage se transformer en quelques instants. Bref, profiter pleinement de cette expérience avec tous ses sens, tout en protégeant ses yeux afin de pouvoir admirer, intact, les nombreuses autres éclipses que l’avenir nous réserve.
Conchi Lillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.08.2026 à 08:47
Kovi Rose, Astrophysics PhD Candidate, University of Sydney

Grâce à des observations combinant ondes radio, lumière visible et rayons X, des astronomes ont identifié la source d’un mystérieux signal cosmique. Une avancée qui pourrait transformer notre compréhension de ces phénomènes rares.
Un couple d’étoiles en orbite l’une autour de l’autre : c’est l’origine de la nouvelle source de sursauts radio répétitifs que nous venons d’identifier, baptisée ASKAP J1745.
Depuis quelques années, les astronomes sont confrontés à une énigme : de mystérieux sursauts d’ondes radio, appelés « transitoires à longue période », qui se distinguent par le temps exceptionnellement long séparant deux émissions. Ces objets ont été découverts fortuitement lors d’observations de vastes régions du ciel.
À ce jour, seule une douzaine de ces sources insolites ont été repérées. Leur origine demeure l’un des mystères les plus intrigants de l’astronomie contemporaine.
Dans une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans Nature Astronomy, nous décrivons une première mondiale : des sursauts radio et des sursauts de rayons X qui se répètent à chaque orbite du système.
ASKAP J1745 est une découverte majeure, car nous sommes parvenus à identifier sa nature, contrairement à la plupart des transitoires à longue période connus : sur les douze recensés à ce jour, dix restent inexpliqués. Mieux encore, nous avons pu l’observer avec plusieurs télescopes sensibles à différentes longueurs d’onde, ce qui nous offre une vision beaucoup plus complète du phénomène.
Comme la célèbre pierre de Rosette, qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens grâce à un même texte gravé dans trois écritures différentes, ces nouvelles observations fournissent aux astronomes une clé pour percer le mystère des transitoires à longue période.
Les transitoires radio à longue période sont des objets célestes qui émettent de puissants sursauts d’ondes radio à intervalles réguliers. L’origine de la plupart d’entre eux demeure inconnue. De plus, nombre de ces sources ont été découvertes près de la région centrale de la Voie lactée, particulièrement riche en poussières, ce qui complique leur observation avec les télescopes optiques.
Bien qu’une douzaine seulement de ces objets insolites aient été identifiés jusqu’à présent, ils semblent déjà présenter plusieurs profils différents. Leurs sursauts radio se répètent à des intervalles allant de quelques minutes à plusieurs heures.
Certains émettent des impulsions régulières depuis plus de trente ans, tandis que d’autres cessent d’émettre pendant plusieurs jours, voire deviennent définitivement silencieux aux longueurs d’onde radio.
Au départ, les astronomes pensaient que les transitoires à longue période étaient simplement des étoiles à neutrons en rotation très lente, appelées pulsars. Ces objets correspondent au cœur extrêmement dense laissé par l’explosion en supernova d’une étoile massive.
Les premiers transitoires radio de ce type découverts émettaient un sursaut environ toutes les vingt minutes. Un rythme bien plus lent que celui des pulsars classiques, dont les impulsions reviennent généralement toutes les quelques secondes. De plus, lorsqu’un pulsar ralentit suffisamment sa rotation, il est censé cesser d’émettre des ondes radio. En théorie, une étoile à neutrons tournant aussi lentement ne devrait donc plus produire de sursauts radio.
Les astronomes se sont alors tournés vers d’autres hypothèses, notamment celles impliquant des naines blanches, les vestiges compacts d’étoiles moins massives en fin de vie. Plus récemment, nous avons découvert que certains transitoires à longue période se trouvaient dans des systèmes binaires – deux étoiles gravitant l’une autour de l’autre – où l’on retrouve une naine blanche et une naine rouge de faible masse.
ASKAP J1745 est un nouveau transitoire radio à longue période que nous avons découvert grâce au radiotélescope ASKAP, exploité par le CSIRO, l’agence nationale australienne pour la recherche scientifique. C’est le premier objet de ce type que nous avons pu identifier comme une « variable cataclysmique ».
Les variables cataclysmiques sont des systèmes binaires composés de deux étoiles, dont une naine blanche, qui gravitent suffisamment près l’une de l’autre pour interagir. Lorsque les deux astres sont très rapprochés, la gravité de la naine blanche peut arracher de la matière à son étoile compagne : on parle alors d’accrétion. C’est pourquoi ces systèmes sont également appelés des binaires à naine blanche accrétante.
Un autre transitoire radio à longue période a été récemment découvert grâce à des sursauts de rayons X, qui se répètent avec la même régularité que les émissions radio. Mais l’origine de ces sursauts, ainsi que la raison de leur parfaite synchronisation, demeuraient inexpliquées.
Pour la première fois, nous avons combiné des observations réalisées dans les domaines radio, des rayons X et de la lumière visible. Elles montrent qu’ASKAP J1745 produit, à chaque orbite de ses deux étoiles, un sursaut radio et un sursaut de rayons X.
Dans ces systèmes où les deux étoiles tournent très rapidement l’une autour de l’autre, les rayons X seraient produits par l’échauffement de la matière lorsqu’elle est aspirée vers la naine blanche.
L’origine des puissants sursauts radio, en revanche, restait plus mystérieuse. Le fait d’avoir établi qu’il s’agit d’un système binaire à naine blanche accrétante nous a toutefois permis d’en comprendre le mécanisme.
Le type d’émission radio pulsée que nous avons observé est généralement généré par des particules très énergétiques interagissant avec des champs magnétiques intenses. Or, ASKAP J1745 réunit précisément ces ingrédients : deux étoiles dotées de champs magnétiques extrêmement puissants – de l’ordre de plusieurs milliers de fois celui d’un appareil d’IRM – et un flux de particules chargées s’écoulant de l’étoile compagne vers la naine blanche.
Cette découverte est exceptionnelle, car nous disposons de davantage d’informations, recueillies sur un plus large éventail de longueurs d’onde, que pour n’importe quel autre transitoire à longue période observé jusqu’à présent.
Tout comme la pierre de Rosette a été la clé du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, ASKAP J1745 pourrait devenir la clé permettant de comprendre l’origine des autres transitoires radio à longue période, pour lesquels les observations dans d’autres longueurs d’onde font encore défaut.
ASKAP J1745 est le premier transitoire à longue période à présenter des signes d’accrétion sur l’ensemble du spectre électromagnétique, des ondes radio à la lumière visible, jusqu’aux rayons X. Or, ce flux de matière chargée constitue un ingrédient essentiel à la production des émissions radio que nous détectons dans ce type de système.
L’étude du mécanisme à l’origine de ces sursauts radio de longue période nous offre un nouveau laboratoire naturel pour explorer une physique extrême, notamment les écoulements de plasma et les champs magnétiques, dans des conditions impossibles à reproduire sur Terre.
Nous rendons hommage au peuple Wajarri Yamaji, propriétaires traditionnels et détenteurs des droits fonciers autochtones (Native Title) d’Inyarrimanha Ilgari Bundara, où se situe l’Observatoire de radioastronomie de Murchison du CSIRO qui accueille le radiotélescope ASKAP.
Kovi Rose ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.08.2026 à 08:46
Xiangyu Liu, Research Fellow, School of Environment and Science and Australian Rivers Institute, Griffith University

Les effets des microplastiques sur la santé humaine restent encore mal connus. Mais une étude australienne met en lumière une source d’exposition quotidienne souvent négligée : les gobelets utilisés pour les boissons chaudes à emporter.
Il est 7 h 45. Vous prenez un café à emporter dans votre café habituel, entourez le gobelet chaud de vos mains, en buvez une gorgée, puis partez au bureau.
Pour la plupart d’entre nous, ce gobelet paraît anodin : ce n’est qu’un contenant pratique pour transporter notre dose de caféine. Pourtant, s’il est en plastique, ou simplement doublé d’une fine couche de plastique, il y a de fortes chances qu’il libère des milliers de minuscules fragments de plastique directement dans votre boisson.
Rien qu’en Australie, quelque 1,45 milliard de gobelets jetables destinés aux boissons chaudes sont utilisés chaque année, auxquels s’ajoutent environ 890 millions de couvercles en plastique. À l’échelle mondiale, ce chiffre grimpe à près de 500 milliards de gobelets par an.
Dans une étude que j’ai cosignée et publiée dans la revue Journal of Hazardous Materials : Plastics, nous avons cherché à comprendre le comportement de ces gobelets lorsqu’ils sont exposés à la chaleur.
Le constat est sans appel : la chaleur est l’un des principaux facteurs qui favorisent la libération de microplastiques, et le matériau de votre gobelet compte bien plus que vous ne l’imaginez.
Les microplastiques sont de minuscules fragments de plastique mesurant entre environ 1 micromètre et 5 millimètres, soit de la taille d’un grain de poussière à celle d’une graine de sésame.
Ils peuvent provenir de la dégradation d’objets en plastique plus volumineux, ou être libérés directement par des produits lors de leur utilisation normale. Ces particules se retrouvent ensuite dans l’environnement, dans notre alimentation et, au bout du compte, dans notre organisme.
À l’heure actuelle, nous ne disposons pas de preuves concluantes sur la quantité de microplastiques qui reste réellement dans notre organisme. Les mesures sur ce sujet sont particulièrement sensibles aux risques de contamination et il est très difficile d'évaluer avec précision la présence de particules aussi minuscules dans les tissus humains.
Par ailleurs, les scientifiques cherchent encore à comprendre les effets que les microplastiques pourraient avoir sur la santé à long terme. Des recherches supplémentaires sont indispensables. En attendant, il est utile d’identifier les sources potentielles de microplastiques dans notre vie quotidienne.
Avec mes collègues, nous avons d’abord réalisé une méta-analyse (une synthèse statistique des travaux existants) en analysant les données de 30 études évaluées par les pairs. Nous avons examiné le comportement de plastiques courants, comme le polyéthylène et le polypropylène, dans différentes conditions. Un facteur s’est nettement distingué des autres : la température.
À mesure que la température du liquide contenu dans un récipient augmente, la libération de microplastiques tend elle aussi à augmenter. Dans les études que nous avons analysées, les quantités mesurées allaient de quelques centaines de particules à plus de 8 millions de particules par litre, selon le matériau et le protocole expérimental.
Fait intéressant, le « temps de contact », autrement dit la durée pendant laquelle la boisson reste dans le gobelet, n’apparaissait pas comme un facteur déterminant de manière constante. Cela suggère que laisser une boisson longtemps dans un gobelet en plastique est moins important que la température du liquide au moment où il entre en contact avec le plastique.
Pour vérifier si ces observations se retrouvaient dans des conditions réelles, nous avons collecté 400 gobelets à café de deux grands types dans la région de Brisbane : des gobelets en polyéthylène et des gobelets en carton doublés d’une fine couche de plastique, qui ressemblent à des gobelets en papier.
Nous les avons testés à 5 °C (la température d’un café glacé) et à 60 °C (celle d’un café chaud). Si les deux types de gobelets libéraient des microplastiques, nos résultats ont mis en évidence deux tendances majeures.
Premièrement, le matériau fait une différence. Les gobelets en carton revêtus d’une fine couche de plastique ont libéré moins de microplastiques que les gobelets entièrement en plastique, et ce quelle que soit la température.
Deuxièmement, la chaleur provoque une augmentation importante des émissions. Pour les gobelets entièrement en plastique, le passage d’une boisson froide à une boisson chaude a entraîné une hausse d’environ 33 % de la libération de microplastiques. Une personne qui boit chaque jour 300 millilitres de café dans un gobelet en polyéthylène pourrait ainsi ingérer jusqu’à 363 000 particules de microplastiques par an.
Mais pourquoi la chaleur a-t-elle un effet aussi marqué ?
Grâce à l'imagerie à haute résolution, nous avons examiné les parois internes de ces gobelets. Nous avons constaté que les gobelets entièrement en plastique présentaient une surface beaucoup plus rugueuse, parsemée de « pics et de creux », que les gobelets en carton revêtus d’une fine couche de plastique.
Cette texture plus irrégulière facilite le détachement de particules. La chaleur accélère ce phénomène en ramollissant le plastique et en provoquant sa dilatation puis sa contraction, ce qui crée davantage d’irrégularités à la surface. Avec le temps, ces imperfections se fragmentent et se retrouvent dans notre boisson.
Il n’est pas nécessaire de renoncer à son café à emporter du matin, mais il est possible d’adopter quelques réflexes pour limiter les risques.
Pour les boissons chaudes, la meilleure option reste un gobelet réutilisable en acier inoxydable, en céramique ou en verre, des matériaux qui ne libèrent pas de microplastiques. Si l’on doit utiliser un gobelet jetable, nos travaux montrent que les gobelets en carton doublés d’une fine couche de plastique relâchent généralement moins de particules que ceux entièrement en plastique, même si aucun des deux n’est exempt de microplastiques.
Enfin, puisque c’est la chaleur qui déclenche la libération de particules de plastique, mieux vaut éviter de verser un liquide bouillant dans un récipient contenant du plastique. Demander au barista de laisser le café refroidir légèrement avant de le servir peut réduire les contraintes exercées sur le revêtement plastique du gobelet et, par conséquent, diminuer l’exposition aux microplastiques.
Mieux comprendre l’interaction entre la température et le matériau des gobelets nous permettra à la fois de concevoir de meilleurs produits et de faire des choix plus éclairés pour notre café quotidien.
L’auteur remercie le professeur Chengrong Chen pour sa contribution à cet article.
Xiangyu Liu est affilié au Solving Plastic Waste Cooperative Research Centre.
07.08.2026 à 11:37
Marco Chan, Senior Lecturer in Aviation Operations, Department of Aircraft and Aerospace Engineering, School of Engineering, Kingston University
L’ESSENTIEL
Après l’échec de la tentative franco-germano-espagnole, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon s’unissent pour développer un avion de combat de sixième génération
Les trois partenaires disposent des compétences technologiques nécessaires.
Mais ils doivent encore démontrer leur capacité à maîtriser les coûts et à produire l’appareil en série.
Le Royaume-Uni développe un avion de combat de nouvelle génération en collaboration avec l’Italie et le Japon. Le programme Global Combat Air Programme (GCAP) a pris une importance accrue depuis l’échec d’un projet concurrent, le Future Combat Air System (FCAS), mené par la France, l’Allemagne et l’Espagne.
Le futur appareil du GCAP, qui portera le nom de Tempest au Royaume-Uni, doit entrer en service d’ici à 2035. Pour Londres comme pour Rome, ce programme doit permettre de remplacer leurs flottes d’Eurofighter Typhoon par un avion de combat de pointe, capable notamment d’assurer la défense de leur espace aérien.
L’appareil pourrait également être engagé dans des missions menées par l’OTAN, notamment pour contribuer à la protection de l’espace aérien européen face à des adversaires dotés de capacités militaires avancées. De son côté, le Japon a lui aussi besoin d’un chasseur capable de défendre sa vaste zone maritime contre les violations de son espace aérien.
Ces trois partenaires peuvent-ils réussir là où le FCAS a échoué et mettre au point un avion de combat véritablement à la pointe de la technologie ?
Les avions de combat les plus avancés actuellement en service appartiennent à la « cinquième génération ». Le Tempest est, lui, présenté comme un avion de combat de sixième génération. La Chine et la Russie disposent déjà d’appareils de cinquième génération et développent leurs propres chasseurs de sixième génération.
De nombreux pays européens ont remplacé leurs flottes vieillissantes par des F-35 américains de cinquième génération. Mais les hésitations de l’administration Trump quant à son soutien à l’OTAN ont conduit certains gouvernements à reconsidérer leur dépendance aux équipements militaires américains.
Cela souligne l’importance d’une capacité industrielle et militaire souveraine pour les pays à l’origine du GCAP, lancé en 2022. Le 3 juillet 2026, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ont signé un contrat de 4,6 milliards de livres sterling (environ 5,4 milliards) afin de faire entrer le programme dans sa prochaine phase de conception.
Le contrat a été attribué à Edgewing, une coentreprise réunissant trois groupes aéronautiques : le britannique BAE Systems, l’italien Leonardo et la Japan Aircraft Industrial Enhancement Company, elle-même financée conjointement par Mitsubishi Heavy Industries et la Society of Japanese Aerospace Companies.
L’attribution du contrat est intervenue après neuf mois de retard, le temps pour le Royaume-Uni de finaliser ses orientations en matière de dépenses de défense.
Ce qui distinguera les avions de combat de sixième génération de leurs prédécesseurs, c’est leur capacité à fonctionner comme un véritable « système de systèmes ». Ils embarqueront une multitude de capteurs destinés à recueillir des informations sur le théâtre des opérations. Ces données seront fusionnées en temps réel avec celles provenant de satellites, de bâtiments de guerre et de stations au sol, afin d’aider les pilotes dans l’accomplissement de leurs missions.
Les avions de combat les plus avancés, comme le Tempest, pourront également contrôler des drones, notamment des appareils dits « loyal wingmen » (« ailiers fidèles »). Ces drones assisteront les missions en remplissant diverses fonctions, par exemple en protégeant l’avion piloté. Quant à la technologie furtive – qui réduit les risques de détection par les radars et les capteurs infrarouges –, elle restera tout aussi essentielle qu’elle l’est déjà pour les avions de cinquième génération, comme le F-35.
Les pays impliqués dans le GCAP disposent-ils des capacités technologiques nécessaires pour construire un tel appareil ? Oui, avec toutefois quelques réserves. En 2016, le Japon est devenu le quatrième pays au monde à faire voler un démonstrateur furtif conçu sur son territoire. Construit par Mitsubishi, le prototype X-2 a démontré le savoir-faire du pays en matière de conception d’appareils furtifs, de matériaux absorbant les ondes radar et de poussée vectorielle, une technologie qui permet de diriger un avion en modifiant l’orientation des gaz d’échappement de ses moteurs.
Le Royaume-Uni a de son côté fait voler son propre démonstrateur furtif, le drone Taranis de BAE Systems, en 2013. Ce programme a validé les technologies britanniques de furtivité et de systèmes autonomes. Ces deux programmes ont directement alimenté le développement du GCAP, puisque BAE Systems et Mitsubishi Heavy Industries sont précisément les entreprises qui conçoivent aujourd’hui le Tempest.
L’Italie et le Japon accueillent également des chaînes d’assemblage final du F-35, les seules situées en dehors des États-Unis. Ils disposent ainsi d’une main-d’œuvre déjà expérimentée dans l’assemblage d’un avion furtif de cinquième génération, ainsi que dans la fabrication des ailes complètes du F-35. Des compétences directement mobilisables pour la construction du Tempest.
Mais les partenaires du GCAP doivent encore démontrer leur capacité à intégrer, au sein d’un même appareil, la furtivité, la fusion des données issues de multiples capteurs et l’intelligence artificielle. Autre incertitude, leur aptitude à maintenir durablement une chaîne de production destinée à équiper leurs flottes nationales. Il s’agit d’un défi industriel plus complexe qu’il n’y paraît, qui mériterait d’être examiné avec davantage d’attention.
Le projet FCAS a achoppé sur des désaccords entre ses partenaires industriels, le français Dassault et Airbus, qui représentait l’Allemagne et l’Espagne. Les principaux points de friction portaient sur le leadership du programme, la répartition des tâches et les questions de propriété intellectuelle.
Les partenaires du GCAP disposent-ils de la discipline industrielle et organisationnelle nécessaire pour éviter le même écueil ? La structure même d’Edgewing, la coentreprise créée pour piloter le programme, repose sur plusieurs principes clés qui pourraient s’avérer déterminants pour sa réussite.
Les partenaires industriels du GCAP détiennent chacun 33,3 % du capital, sans qu’aucun pays ne soit désigné comme chef de file. Ils disposent également de la liberté de développer et de modifier les technologies du programme. Une différence majeure avec le F-35, dont les pays utilisateurs ne contrôlent pas les évolutions matérielles ou logicielles de l’appareil, celles-ci restant sous la supervision des États-Unis.
Le GCAP n’est pas à l’abri de difficultés futures. Mais il a réglé la question du leadership industriel avant même le lancement de la production, une différence qui pourrait s’avérer plus déterminante que n’importe quel choix technologique.
L’autre écueil réside dans l’évaluation des coûts. Une erreur en la matière pourrait même constituer un obstacle majeur pour le GCAP. En effet, historiquement, les programmes multinationaux de développement d’avions de combat ont souvent sous-estimé leur coût réel. Malgré les 8,6 milliards de livres sterling (10 milliards d’euros environ) prévus dans le Defence Investment Plan, le coût total du GCAP reste inconnu. Ni le prix unitaire de chaque appareil ni le nombre d’avions que le Royaume-Uni commandera n’ont encore été arrêtés.
Enfin, l’histoire nous enseigne également que les programmes de développement d’avions de combat sous-estiment souvent les besoins en formation des pilotes. En tant que pilote, je sais que la transition d’équipages expérimentés vers un nouvel appareil, même déjà bien éprouvé, exige des mois de formation théorique, de longues heures sur simulateur et de nombreux vols sous supervision avant une mise en service opérationnelle.
Les équipages du GCAP devront non seulement apprendre à piloter l’appareil, mais aussi à diriger d’autres aéronefs sans pilote, notamment les drones de type « loyal wingman ».
Rien n’indique toutefois que le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ne disposent pas des capacités technologiques nécessaires pour construire un véritable avion de combat de sixième génération à la pointe de l’innovation. Ont-ils pour autant la discipline industrielle et organisationnelle indispensable pour mener ce projet à bien ? Probablement, à condition que, dans les neuf ans à venir, les financements et les efforts de formation suivent le niveau d’ambition affiché.
Marco Chan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.08.2026 à 11:30
Vikram Niranjan, Assistant Professor in Public Health, School of Medicine, Health Research Institute, University of Limerick
Les Allemands pratiquent depuis longtemps le Stoßlüften, qui consiste à ouvrir largement les fenêtres pendant quelques minutes, même en hiver. Les recherches montrent que cette méthode renouvelle efficacement l’air sans refroidir durablement le logement.
Le « house burping » (« faire roter sa maison ») envahit les réseaux sociaux : de courtes vidéos montrent des internautes ouvrant en grand toutes les portes et fenêtres de leur logement pour en chasser l’air vicié, qu’ils jugent chargé de germes. Derrière ce nom amusant se cache une vraie question : cette pratique rend-elle réellement un logement plus sain, ou ne fait-elle que remplacer les microbes de l’intérieur par la pollution de l’extérieur ?
En Allemagne, pourtant, cette tendance n’a rien de nouveau. Le Lüften (« aérer ») et le Stoßlüften (« aération choc ») consistent depuis longtemps à ouvrir largement les fenêtres pendant quelques minutes afin de renouveler rapidement l’air, y compris en plein hiver. Certains contrats de location allemands mentionnent même cette aération régulière parmi les obligations des occupants, principalement pour éviter l’humidité et les moisissures.
La logique sanitaire est simple. L’air intérieur accumule l’humidité produite par les douches et la cuisine, la fumée et les particules émises par les cuisinières et les bougies, les substances chimiques provenant des produits ménagers et des meubles, ainsi que les minuscules particules et virus que nous expirons.
Dans une précédente étude menée avec mes collègues, nous avons mis en évidence de nombreuses maladies associées à la pollution de l’air intérieur. Au fil du temps, ces polluants s’accumulent, en particulier dans les logements bien isolés qui retiennent à la fois la chaleur… et la pollution. En « faisant roter » la maison, l’arrivée soudaine d’air extérieur dilue ce mélange et en évacue une bonne partie vers l’extérieur.
Cette pratique est particulièrement importante pour les infections qui se transmettent par voie aérienne. Pendant la pandémie de Covid-19, les autorités sanitaires ont souligné qu’une meilleure ventilation (y compris en ouvrant simplement les fenêtres) pouvait réduire le risque de contamination en intérieur. Dans une étude menée dans des salles de classe, l’ouverture de toutes les portes et fenêtres a fait chuter les niveaux de dioxyde de carbone d’environ 60 % et réduit de plus de 97 % la « charge virale » simulée au cours d’une journée de huit heures, ramenant la zone présentant un risque élevé d’infection à environ 15 % de la pièce.
Les animaux de compagnie respirent le même air que nous et peuvent même constituer un signal d’alerte précoce. Des études vétérinaires établissent un lien entre une mauvaise qualité de l’air intérieur et des irritations pulmonaires chez les chiens et les chats, en particulier près du sol où les particules se déposent. Un rappel que l’air vicié nuit à tous les occupants de la maison.
Mais l’air extérieur n’est pas toujours propre. Les particules fines issues du trafic routier et des usines, ainsi que des gaz comme le dioxyde d’azote, endommagent le cœur, les poumons et le cerveau. Ils sont aujourd’hui reconnus comme des causes majeures de maladies et de décès prématurés.
L’endroit où l’on vit change donc la donne. Dans de nombreuses villes, la majorité des particules fines présentes à l’intérieur des logements et des écoles proviennent en réalité de l’extérieur. Elles s’infiltrent par les interstices, les systèmes de ventilation et, bien sûr, les fenêtres ouvertes. Les logements situés à proximité d’axes très fréquentés ou d’autoroutes présentent généralement des concentrations plus élevées de particules liées au trafic et de dioxyde d’azote à l’intérieur, surtout lorsque les fenêtres donnant sur la route sont ouvertes.
Une étude menée dans des écoles de centre-ville a montré que plus un établissement est proche d’un axe routier important, plus les concentrations de PM2,5 liées au trafic (des particules microscopiques suffisamment petites pour pénétrer profondément dans les poumons), de dioxyde d’azote et de carbone suie mesurées dans les salles de classe sont élevées.
Autrement dit, ouvrir en grand les fenêtres donnant sur une route très fréquentée aux heures de pointe peut faire entrer une importante quantité de gaz d’échappement, ainsi que de poussières issues de l’usure des pneus et des freins, au moment où la pollution est à son maximum. Pour les personnes souffrant d’asthme, de maladies cardiaques ou de pathologies pulmonaires chroniques, cet apport supplémentaire de polluants peut annuler une partie des bénéfices liés à une meilleure ventilation.
La situation est différente dans les quartiers plus verts et plus calmes. Lorsque les logements et les écoles sont entourés d’arbres et d’espaces végétalisés, et qu’ils sont éloignés des grands axes, les concentrations de particules liées au trafic à l’intérieur sont généralement plus faibles. La végétation peut en effet filtrer une partie des particules présentes dans l’air et disperser les panaches de pollution provenant des routes voisines.
Le moment choisi est lui aussi important. Dans de nombreuses villes, la pollution de l’air atteint un pic pendant les heures de pointe du matin et du soir, avant de diminuer en milieu de journée ou tard dans la nuit. Aérer brièvement en dehors de ces périodes – ou juste après une pluie, qui peut temporairement débarrasser l’air d’une partie de ses particules – permet souvent de mieux concilier réduction du risque d’infection et limitation de l’exposition à la pollution.
La mauvaise qualité de l’air intérieur ne nuit pas seulement aux poumons. Des études associent des concentrations plus élevées de particules fines et de dioxyde de carbone à une baisse de la concentration, un ralentissement des capacités cognitives ainsi qu’à un risque accru d’anxiété et de dépression. Un logement mal aéré peut ainsi éroder discrètement l’humeur et les performances intellectuelles de toutes les personnes qui y vivent.
La manière d’aérer compte aussi, tant pour le confort que pour la facture énergétique. Le Stoßlüften allemand, qui consiste à ouvrir toutes les fenêtres en grand pendant quelques minutes, renouvelle rapidement l’air sans refroidir autant les murs et les meubles que le fait de laisser une fenêtre entrouverte toute la journée. La ventilation traversante, en ouvrant des fenêtres situées sur des côtés opposés du logement, permet généralement de renouveler l’air encore plus rapidement.
Traiter une BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive), une maladie pulmonaire chronique favorisée notamment par une mauvaise qualité de l’air intérieur, peut coûter plusieurs milliers d’euros par an en médicaments et en hospitalisations, avec un fardeau qui dure toute la vie une fois la maladie diagnostiquée. À l’inverse, ouvrir les fenêtres cinq minutes en hiver ne représente que quelques centimes de chauffage perdus. Mieux vaut un peu d’air frais aujourd’hui que de lourdes dépenses médicales demain.
Pour la plupart des foyers, il est possible de trouver un juste milieu. « Faire roter » sa maison est surtout bénéfique lorsque l’on aère brièvement, en dehors des heures de forte circulation, et de préférence en ouvrant les fenêtres qui donnent sur une rue calme ou sur des espaces verts.
Cette tendance venue des réseaux sociaux n’est donc pas dénuée de fondement, même si son nom prête à sourire. Une maison qui n’est jamais aérée risque d’accumuler davantage de polluants intérieurs et d’air expiré, en particulier pendant les périodes où les virus circulent activement. Offrez donc à votre logement une petite « cure de fraîcheur » au bon moment : ouvrez grand les fenêtres quelques minutes, laissez l’air vicié s’échapper et faites entrer une bouffée d’air neuf. Vos poumons, votre cerveau… et même vos animaux de compagnie vous en remercieront.
Vikram Niranjan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.08.2026 à 11:12
Sergey Alexeev, Senior research fellow, University of Sydney; UNSW

Faut-il éviter de boire devant ses adolescents ? Sans prôner l'abstinence, une étude menée sur plus de vingt ans montre que la manière dont les parents consomment de l'alcool contribue à façonner ce que leurs enfants considèrent comme une pratique « normale ».
C'est vendredi soir. Vous vous servez un verre de vin tandis que votre adolescent est assis au comptoir de la cuisine, absorbé par son téléphone. Il lève à peine les yeux. Pourtant, il remarque bien plus de choses que vous ne l'imaginez.
Ma nouvelle étude montre que les habitudes de consommation d'alcool que les parents donnent à voir à la maison influencent durablement celles de leurs enfants.
Cette influence est particulièrement forte durant une période bien précise : lorsque les enfants ont entre 15 et 17 ans. C'est à cet âge que les adolescents commencent à découvrir les situations sociales où l'alcool est présent et à se construire une idée de ce qu'est une consommation « normale ».
Cela ne signifie pas qu'il faille renoncer totalement à l'alcool. En revanche, certains comportements peuvent être ajustés afin d'augmenter les chances que vos enfants développent, en grandissant, une relation saine avec l'alcool.
Mon étude s'appuie sur 23 années de données représentatives de la population australienne issues de l'enquête Household, Income and Labour Dynamics in Australia (HILDA). Elle a suivi plus de 6 600 personnes au fil du temps, en s'appuyant sur plus de 43 000 observations.
Pour estimer l'influence des parents, j'ai mis en relation la consommation d'alcool de chaque participant à un âge donné avec la consommation moyenne de sa mère et de son père lorsqu'il avait entre 12 et 18 ans. J'ai ensuite comparé l'intensité de cette relation aux différentes étapes de la vie.
J'ai constaté que l'influence des parents est la plus forte lorsque leurs enfants ont entre 15 et 17 ans. Elle diminue au cours de la vingtaine, puis réapparaît entre 28 et 37 ans chez les personnes devenues elles-mêmes parents. Cet effet s'exerce principalement entre parents et enfants du même sexe. Les mères influencent surtout leurs filles, et les pères leurs fils. En revanche, aucun effet mesurable n'a été observé de l'influence des pères sur leurs filles.
On observe toutefois une certaine influence des mères sur leurs fils, en particulier pendant l'adolescence, puis de nouveau à la fin de la vingtaine et durant la trentaine.
Lorsque les enfants deviennent à leur tour parents, ils semblent revenir aux habitudes de consommation d'alcool avec lesquelles ils ont grandi. Les filles s'inspirent davantage de l'exemple de leur mère, tandis que les fils devenus pères commencent à reproduire les comportements de leur père, qu'ils n'avaient pas nécessairement adoptés auparavant.
Les résultats plaident davantage en faveur de l'influence des normes familiales que de la génétique. Lorsque j'ai comparé les parents biologiques aux parents non biologiques – une catégorie qui englobe les beaux-parents, les parents adoptifs, les familles d'accueil et les autres personnes assumant un rôle parental sans lien de filiation –, le lien entre la consommation des mères et celle de leurs filles est resté tout aussi marqué, qu'il existe ou non un lien biologique.
Cela suggère que les filles apprennent des comportements plutôt qu'elles n'héritent d'une prédisposition immuable. Chez les garçons, les résultats sont plus nuancés, mais le constat général est le même : ce que les enfants observent compte.
Rien de tout cela ne signifie qu'un simple verre de vin bu devant votre adolescent lui sera préjudiciable. L'étude mesure des habitudes de consommation répétées sur plusieurs années, et non des épisodes isolés.
Ce qui semble compter, c'est le message de fond : à quelle fréquence l'alcool est présent, en quelles quantités et quelle place il occupe dans le quotidien. Est-il au cœur de chaque célébration ? La première réponse à une mauvaise journée ? Ou apparaît-il simplement de temps à autre, sans occuper une place particulière ?
Mes résultats s'inscrivent dans un ensemble plus large de travaux sur la manière dont les parents influencent la consommation d'alcool de leurs enfants. Une revue d'études longitudinales a montré que plusieurs facteurs parentaux – l'exemple donné par les parents, la limitation de l'accès des adolescents à l'alcool, la supervision, la qualité de la relation et une communication claire – sont associés à une consommation d'alcool plus faible à l'âge adulte.
Une autre étude australienne a montré que les épisodes de forte consommation d'alcool des parents étaient associés à une probabilité plus élevée que leurs adolescents aient eux-mêmes déjà consommé de l'alcool. Les enfants semblent ainsi apprendre non seulement si les adultes boivent, mais aussi la place que l'alcool occupe dans la vie familiale quotidienne.
Des travaux longitudinaux australiens ont également montré que le fait, pour des parents, de fournir de l'alcool à leurs adolescents – même avec les meilleures intentions – est associé, à plus long terme, à une consommation plus importante et à davantage de problèmes liés à l'alcool, plutôt qu'à un apprentissage d'une consommation responsable.
La bonne nouvelle, c'est que les tendances générales évoluent dans le bon sens. En Australie, les adolescents sont aujourd'hui bien moins nombreux à boire qu'il y a vingt ans. En 2001, environ 70 % des jeunes de 14 à 17 ans avaient consommé de l'alcool au cours des douze mois précédents. En 2022-2023, cette proportion était tombée à environ 30 %.
Des baisses comparables ont été observées dans de nombreux pays à revenu élevé. Plusieurs facteurs peuvent l'expliquer : l'évolution des normes culturelles, une meilleure sensibilisation aux risques et, comme le suggère mon étude, des changements dans les comportements des parents qui se transmettent d'une génération à l'autre au sein des familles.
L'objectif n'est pas d'être irréprochable. Il s'agit plutôt de réduire les risques, en instaurant à la maison des habitudes où l'alcool occupe une place moins centrale, moins chargée sur le plan émotionnel et moins accessible.
Les données disponibles plaident notamment pour :
maintenir une consommation d'alcool modérée et discrète. Les recommandations officielles préconisent de ne pas dépasser dix verres standard par semaine pour les adultes, tandis que l'abstinence reste l'option la plus sûre pour les moins de 18 ans ;
ne pas fournir d'alcool à ses adolescents, même avec les meilleures intentions. Des travaux australiens montrent que cette pratique est associée, à plus long terme, à une consommation plus importante et à davantage de problèmes liés à l'alcool ;
fixer des règles claires et parler de l'alcool de manière calme, régulière et cohérente. Une étude longitudinale a montré que les adolescents consommaient moins d'alcool lorsque des règles strictes s'accompagnaient d'échanges fréquents et de qualité avec leurs parents ;
être particulièrement attentif à sa propre consommation lorsque ses enfants ont entre 15 et 17 ans, car c'est à cet âge que l'influence de la famille semble la plus déterminante.
Si vos enfants sont déjà adultes, votre exemple peut continuer à compter. Mon étude montre que l'influence des parents réapparaît lorsque leurs enfants fondent à leur tour une famille, en particulier chez les filles. Les habitudes que vous avez transmises des années plus tôt peuvent ressurgir au moment où vos enfants devenus adultes décident du type de foyer qu'ils souhaitent construire.
Les parents ne contrôlent pas tout. Les amis, le stress ou encore le contexte social jouent eux aussi un rôle. En revanche, ils peuvent façonner le décor de fond : ce message discret mais constant qui indique à quoi sert l'alcool et quelle place il est censé occuper dans une vie ordinaire.
Sergey Alexeev ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.