20.10.2026 à 15:44
Peter Edwell, Associate Professor in Ancient History, Macquarie University

L’ESSENTIEL
Contrairement à une idée reçue, rien ne prouve que les soldats romains aient été payés en sel.
Ils recevaient une solde en pièces de monnaie, complétée par des primes et divers avantages.
Le mot « salaire » vient bien du latin salarium, lui-même lié au sel, mais l’origine exacte de ce lien reste incertaine.
Un mercredi sur deux, avec une régularité d’horloge, mon salaire de chercheur à l’Université Macquarie en Australie arrive sur mon compte bancaire. Dès le jeudi, il n’en reste presque plus rien. Récemment, pourtant, en réfléchissant à son apparition et à sa disparition bimensuelles, j’ai commencé à m’interroger sur l’origine du mot « salaire ». En tant qu’historien de l’Empire romain, je pense souvent à l’héritage que celui-ci continue de nous transmettre aujourd’hui.
On croit généralement que le mot « salaire » vient du latin salarium, parce que les soldats romains auraient parfois été payés avec de véritables blocs de sel. Sal, le mot latin pour désigner le sel, se retrouve également dans divers mots liés au sel, de saline à salami.
Si cette idée est séduisante par sa simplicité, elle pose néanmoins d’importants problèmes. Voici ce que nous savons réellement de la manière dont les soldats romains étaient rémunérés.
De nombreux éléments attestent que le sel était une denrée précieuse et largement utilisée dans l’Antiquité. Dans une société dépourvue de moyens de réfrigération modernes, il jouait un rôle important dans la conservation des aliments, en particulier de la viande et du poisson. Il était également facile à transporter : il n’est donc pas surprenant que l’idée selon laquelle les soldats étaient payés en sel se soit répandue.
Peter Gainsford, spécialiste de l’Antiquité installé en Nouvelle-Zélande, souligne que le mot anglais salary dérive bien du latin salarium, qui signifie « solde » ou « allocation en argent ».
Mais, affirme Gainsford, s’il existe bien un lien entre salarium et sal, le mot latin désignant le sel, rien ne prouve que ce lien s’explique par le fait que les soldats romains auraient été payés en sel.
Les éléments dont nous disposons laissent penser que les soldats romains étaient principalement payés en pièces de monnaie, notamment en pièces d’argent. Celles-ci étaient souvent ornées de représentations à caractère militaire.
Les pièces représentant Fides, déesse de la bonne foi et de la confiance mutuelle, accompagnées de l’expression fides militum, qui signifie « loyauté des soldats », comptaient parmi les plus courantes.
L’historien romain Tite-Live affirmait que l’État romain avait pris en charge le versement régulier de la solde des soldats en 405 avant notre ère. Il n’en précise pas le montant, mais indique simplement qu’ils étaient désormais payés par l’État.
Cette rémunération était appelée stipendium – terme dont dérive le mot moderne « stipendier » (« corrompre »). Jusqu’alors, les soldats servaient à leurs propres frais. Le stipendium était versé en trois fois au cours de l’année. Les frais liés aux vêtements, à la nourriture et même aux funérailles étaient déduits avant que le montant net ne soit versé aux soldats.
Plus de trois siècles plus tard, vers 50 avant notre ère, Jules César doubla le stipendium, le portant à 225 deniers par an. À l’époque, une miche de pain coûtait jusqu’à un quart de denier. À la fin du IIᵉ siècle de notre ère, cette somme avait atteint 600 deniers. Précisons que ces montants concernaient les simples fantassins, ou légionnaires. Les centurions et les autres officiers percevaient des soldes nettement supérieures.
Au fil du temps, cependant, le stipendium ne suffit plus. L’inflation, particulièrement forte au IIIᵉ siècle de notre ère, conduisit les soldats à réclamer une solde plus élevée. Des paiements supplémentaires leur furent accordés, notamment sous la forme de donativa, qui constituaient en quelque sorte des primes. Celles-ci augmentaient considérablement leur revenu total.
Les donativa étaient versés chaque année et liaient plus directement la loyauté de l’armée à la personne de l’empereur. Les empereurs savaient que, en réduisant leur montant ou en refusant tout simplement de les verser, ils risquaient de provoquer la déloyauté des soldats.
Sur son lit de mort, l’empereur Septime Sévère, qui régna de 193 à 211, donna à ses fils un conseil qui illustre clairement l’importance de ce principe :
« Vivez en bonne intelligence, enrichissez les soldats et méprisez tous les autres hommes. »
Une fois qu’un soldat romain avait prêté le serment militaire, appelé sacramentum, il devait généralement servir pendant vingt-cinq ans. La perception d’un revenu régulier, à laquelle s’ajoutait la possibilité de toucher des primes, rendait la carrière militaire attrayante pour beaucoup. Les soldats bénéficiaient également d’autres avantages.
À leur départ à la retraite, les soldats recevaient les praemia militiae, une somme forfaitaire qui s’élevait à 3 000 deniers (12 000 sesterces) sous le règne d’Auguste, vers la fin du Iᵉ siècle avant notre ère. Son montant augmenta par la suite.
Au IVᵉ siècle de notre ère – et peut-être même avant –, les soldats recevaient également une allocation destinée à couvrir leurs dépenses de nourriture, de vêtements et d’autres biens. Celle-ci était financée par un impôt spécial appelé annona militaris.
Au IIIᵉ siècle, une crise de la monnaie d’argent avait conduit les soldats à perdre confiance dans sa valeur. Au IVe siècle, sous le règne de l’empereur Constantin (306-337), une nouvelle pièce d’or fut frappée. Elle était appelée solidus.
Le solidus pesait 4,5 grammes et remplaça l’aureus, une pièce plus ancienne de 7,5 grammes. Il devint la monnaie la plus fiable et la plus digne de confiance du monde romain pendant un millénaire.
Les soldats en furent les principaux bénéficiaires, et selon une hypothèse répandue, le mot « soldat » dériverait de solidus. Toutefois, comme pour l’hypothèse qui relie le mot « salaire » au sel, rien ne prouve clairement que « soldat » dérive de solidus.
Des milliers de mots des langues européennes trouvent leur origine dans le latin, de même que dans le grec ancien. Le lien entre « salaire » et le mot latin salarium en est un exemple. Grâce à ses propriétés de conservation, le sel était une denrée vitale pour les soldats. En campagne comme dans les casernes, il était indispensable.
Rien ne prouve toutefois que cela ait un lien avec l’idée selon laquelle les soldats romains auraient été payés en sel. Les pièces de monnaie remplissaient déjà parfaitement cette fonction.
Peter Edwell a reçu des financements de l'Australian Research Council.
20.10.2026 à 15:39
Edward D. Melillo, William R. Kenan, Jr. Professor of History and Environmental Studies, Amherst College

L’ESSENTIEL
Le guano a révolutionné l’agriculture mondiale bien avant les engrais de synthèse.
Son exploitation a reposé sur le travail forcé et les visées impériales des États-Unis.
Cette histoire éclaire la dépendance persistante de l’agriculture aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
La fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un tiers des engrais utilisés dans le monde, a rappelé que l’accès aux nutriments nécessaires aux cultures demeure, au XXIᵉ siècle, aussi stratégique que l’accès au pétrole.
En tant qu’historien de l’environnement, j’étudie la manière dont les engrais ont transformé le monde moderne. Cette histoire ne se résume pas aux avancées scientifiques ou aux progrès agricoles. Elle met aussi en lumière les coûts cachés de la production alimentaire moderne, notamment l’exploitation brutale des travailleurs et l’expansion des puissances impériales.
Avant même le début de la guerre contre l’Iran, l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait déjà bouleversé les marchés du gaz naturel et le commerce mondial des engrais azotés ; les sanctions visant la Biélorussie avaient déstabilisé le marché mondial de la potasse, l’une des principales sources de potassium pour l’agriculture ; et la Chine avait restreint ses exportations de phosphates afin de stabiliser les prix sur son marché intérieur.
Bien avant cela, avant même que les engrais de synthèse ne révolutionnent l’agriculture au XXᵉ siècle, les agriculteurs dépendaient déjà d’une ressource rare et au cœur de rivalités géopolitiques : le guano d’oiseaux marins. Voici comment ces déjections ont transformé l’agriculture mondiale et contribué à bâtir l’empire d’outre-mer des États-Unis.
Au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, les entreprises spécialisées dans les engrais ont expédié des millions de tonnes de déjections d’oiseaux marins séchées depuis des îles du Pacifique et des Caraïbes vers les exploitations agricoles d’Europe et d’Amérique du Nord. Riche en azote et en phosphore, le guano a considérablement accru la productivité agricole à une époque où la croissance démographique et l’industrialisation faisaient exploser les besoins alimentaires, au-delà de ce que les systèmes agricoles traditionnels pouvaient fournir.
Le guano est devenu le premier engrais à faire l’objet d’un commerce véritablement mondial. Pendant des siècles, les agriculteurs avaient préservé la fertilité des sols en recyclant les nutriments disponibles localement, notamment le fumier, les résidus de culture et les excréments humains. Ces nutriments circulaient au sein de systèmes écologiques largement fermés, reliant les sols, les cultures, le bétail et les êtres humains.
À mesure que l’industrialisation s’est accélérée au XIXᵉ siècle, les cycles locaux des nutriments qui avaient soutenu l’agriculture pendant des siècles ont commencé à se désagréger. Les villes en pleine expansion se nourrissaient de productions agricoles venues de plus en plus loin, sans renvoyer en retour les nutriments vers les campagnes. Au contraire, les matières qui servaient autrefois à fertiliser les champs s’accumulaient dans les rues, les rivières et les égouts des villes, tandis que les sols agricoles s’appauvrissaient un peu plus à chaque récolte. Pour nourrir des populations en forte croissance, les agriculteurs ont dû trouver de nouveaux moyens de restaurer la fertilité de leurs terres.
Pendant des millénaires, des millions d’oiseaux marins, parmi lesquels les cormorans de Bougainville, les fous du Pérou et les pélicans bruns, ont niché sur les îlots rocheux de la côte pacifique aride de l’Amérique du Sud. L’absence presque totale de précipitations empêchait leurs déjections, très riches en nutriments, d’être lessivées, permettant au guano de s’accumuler en couches épaisses. Ces îles, qui semblaient désertiques, constituaient en réalité certains des plus riches gisements naturels d’engrais au monde.
Depuis au moins le XIIIᵉ siècle, les agriculteurs autochtones de la côte pacifique du Pérou connaissaient déjà la valeur exceptionnelle du guano accumulé sur les îles Chincha, situées à une vingtaine de kilomètres au large.
Les scientifiques européens n’en ont pris pleinement conscience qu’après 1804, lorsque Alexander von Humboldt (1769-1859) rapporta en Europe des échantillons prélevés sur les côtes péruviennes. Les analyses révélèrent alors leur teneur exceptionnellement élevée en azote. L’intérêt commercial pour le guano explosa dans les années 1840, après que des chimistes spécialisés dans l’agriculture – au premier rang desquels Justus von Liebig – eurent démontré que la croissance des cultures dépendait du remplacement des nutriments prélevés dans les sols. Le guano péruvien cessa alors d’être une simple curiosité exotique pour devenir un engrais naturel d’une concentration exceptionnelle.
Les revues agricoles européennes et nord-américaines présentèrent le guano comme un remède miraculeux aux sols épuisés. Les producteurs de blé britanniques, les cultivateurs de betteraves sucrières d’Europe centrale, les planteurs de tabac de Virginie et les producteurs de coton du sud des États-Unis adoptèrent rapidement ce nouvel engrais. Longtemps dépendants des seules ressources locales, les agriculteurs commencèrent à miser sur des nutriments acheminés sur des milliers de kilomètres à travers les océans.
Ce commerce mondial des nutriments agricoles marque la première révolution verte. Bien avant que l’ammoniac de synthèse transforme l’agriculture, des millions de tonnes d’azote et de phosphore naturellement accumulés furent transportées depuis des écosystèmes isolés jusqu’aux terres agricoles du monde entier. Pour la première fois, la fertilité des sols devint elle-même une marchandise échangée à l’échelle mondiale, jetant les bases de l’agriculture intensive fondée sur les intrants chimiques qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale.
Les observateurs de l’époque comparaient souvent les dépôts de guano des îles Chincha à des falaises ou à de petites montagnes. Lorsque leur exploitation commerciale débuta dans les années 1840, les ouvriers ne se contentaient pas de pelleter des déjections d’oiseaux desséchées. Des siècles d’accumulation avaient comprimé le guano sous son propre poids, formant une masse dense, semblable à du ciment, qu’il fallait briser à coups de pioches, de pieds-de-biche et de barres de fer avant de pouvoir la mettre en sacs.
Alors que le mouvement abolitionniste mettait progressivement fin à la traite transatlantique, les employeurs se tournèrent de plus en plus vers le servage pour dettes et le travail sous contrat, des systèmes situés dans une zone grise entre esclavage et liberté. La productivité agricole en Europe et en Amérique du Nord reposait ainsi non seulement sur le transport de nutriments sur de longues distances, mais aussi sur les tout aussi déterminants déplacements transocéaniques de travailleurs à travers le Pacifique.
Les îles Chincha, au Pérou, sont devenues tristement célèbres pour l’exploitation brutale des travailleurs chinois sous contrat recrutés dans le cadre de ce que l’on appelait le « commerce des coolies ». Des milliers d’entre eux travaillaient sous un soleil écrasant, à briser le guano durci tout en respirant des nuages de poussière chargés d’ammoniac qui leur brûlaient les yeux et les poumons. En 1854, après que des capitaines de navires britanniques eurent signalé les conditions effroyables qui régnaient sur les îles Chincha, le comte de Clarendon, secrétaire britannique aux affaires étrangères, écrivit :
« J’ai lu avec horreur et dégoût les détails des cruautés infligées aux malheureux travailleurs chinois employés à l’exportation du guano. »
Face à une demande croissante en engrais, les gouvernements commencèrent à considérer le guano comme une ressource stratégique. Les responsables politiques américains s’inquiétaient de la dépendance du pays aux approvisionnements péruviens, ce qui poussa le président états-unien Millard Fillmore à réclamer une intervention fédérale afin de garantir un accès sûr aux engrais. Le Congrès adopta alors le Guano Islands Act de 1856, qui autorisait les citoyens américains à revendiquer, au nom des États-Unis, toute île inhabitée riche en guano. Cette loi transforma la quête d’engrais en un nouvel instrument de l’expansion territoriale américaine.
Au cours des décennies suivantes, des dizaines d’îles des Caraïbes et du Pacifique passèrent dans la sphère d’influence des États-Unis en raison de la valeur de leurs gisements de guano.
Peu d’endroits illustrent mieux cette histoire que l’île de Navassa, un îlot calcaire isolé situé entre Haïti et la Jamaïque, au cœur de mon prochain ouvrage. À partir des années 1860, des entreprises américaines transformèrent Navassa en une colonie minière industrielle fournissant du guano aux exploitations agricoles de tout l’est des États-Unis.
Les ouvriers, majoritairement noirs et recrutés à Baltimore (Maryland), extrayaient le guano dans des conditions de chaleur accablante, de poussière omniprésente et d’isolement extrême. Leur alimentation se limitait pour l’essentiel à du hareng, des biscuits infestés d’asticots et du bœuf salé. L’organisation sociale de l’île reflétait l’ordre racial qui s’installait alors à l’époque des lois Jim Crow. Les mineurs étaient presque tous noirs, tandis que leurs contremaîtres étaient des hommes blancs. Pour reconstituer leur quotidien, je m’appuie sur leurs journaux, leur correspondance avec leurs proches et les témoignages de leurs descendants.
Le 14 septembre 1889, des années de rancœur éclatèrent en une violente révolte. Ce jour-là, 137 mineurs noirs se soulevèrent contre les 11 cadres de la Navassa Phosphate Company. À la tombée de la nuit, cinq superviseurs blancs avaient été tués. La marine américaine dépêcha alors le navire de guerre à vapeur USS Kearsarge, qui ramena 18 ouvriers noirs à Baltimore pour y être jugés pour meurtre.
L’année suivante, l’affaire fut portée devant la Cour suprême des États-Unis. Dans l’arrêt Jones contre les États-Unis, les juges confirmèrent le pouvoir du gouvernement fédéral de poursuivre les crimes commis sur l’île. La Cour estima qu’un État pouvait exercer son autorité juridique sur un territoire dès lors qu’il en assurait une « possession effective, continue et utile », même si cette occupation ne servait qu’à une activité économique particulière, comme « l’exploitation de mines ». Cette décision confirma la juridiction américaine sur Navassa. Replacé dans le contexte de la révolte qui en est à l’origine, cet arrêt montre toutefois à quel point l’extraction des ressources, le recours à une main-d’œuvre racialisée et l’expansion du pouvoir fédéral étaient devenus étroitement liés.
Plusieurs accusés furent condamnés à mort, mais la mobilisation d’organisations civiques noires et de nombreux soutiens convainquit le président Benjamin Harrison de commuer ces peines en 1891. Cette affaire raconte donc non seulement une histoire de violence raciale et d’exploitation, mais aussi celle de l’engagement juridique des Afro-Américains et de leur capacité à se mobiliser collectivement à une époque souvent réduite, dans les mémoires, à la seule répression raciale.
L’abondance agricole a toujours reposé sur bien plus que la seule fertilité des sols. Elle dépend aussi de nutriments venus de loin, de réseaux mondiaux de transport maritime et des travailleurs dont le labeur a relié des îles isolées à des exploitations agricoles du monde entier.
Le guano n’a pas seulement fertilisé les champs. Il a contribué à créer un système agricole mondialisé dont les chaînes d’approvisionnement ont traversé les océans, reposant sur une main-d’œuvre lointaine et restant vulnérables aux bouleversements géopolitiques. Des îles Chincha au détroit d’Ormuz, l’histoire des engrais rappelle que l’approvisionnement alimentaire mondial dépend depuis longtemps de liens fragiles entre des territoires éloignés.
Edward D. Melillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:34
Manon Pignot, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Longtemps, dans les manuels d’histoire, ils sont restés dans l’ombre des adultes. Pourtant les enfants sont des acteurs à part entière de leur époque et les derniers travaux de recherche soulignent combien leur place, la reconnaissance de leurs droits mais aussi les maltraitances dont ils sont victimes racontent notre société.
Dans les Enfants. Une autre histoire de la France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), publié en septembre 2026 aux éditions Tallandier, l’historienne Manon Pignot nous invite à traverser plus de deux siècles en nous plaçant à hauteur des plus jeunes. Elle nous montre comment les cadres familiaux et éducatifs ont évolué et rappelle que, si les enfants ne travaillent plus à la mine, ils restent des cibles de violences, comme l’ont tristement mis en lumière les récents scandales impliquant des crèches, des écoles ou des institutions religieuses. Extrait.
« Les enfants d’aujourd’hui ont bien de la chance. » Qui n’a pas été confronté dans son jeune temps à cette sentence, assénée par un aïeul ou un adulte déjà avancé en âge ? De l’orange reçue à Noël aux châtiments corporels infligés en classe, la liste est longue des progrès réalisés en France au cours du XXᵉ siècle pour améliorer les conditions de vie et d’éducation des enfants.
Si le constat est indéniable, cette petite phrase récurrente est aussi porteuse d’une charge profondément culpabilisatrice : les enfants d’aujourd’hui seraient-ils redevables du passé de leurs parents ? L’amélioration de leur vie matérielle et psychique ne s’est-elle pas faite au rythme d’un progrès commun à l’ensemble de la société ? Certes, en 2026, fillettes et garçonnets ne poussent plus de wagonnets au fond de la mine – en France, tout au moins. Certes, ils bénéficient désormais d’un univers culturel et de lois qui leur sont propres.
Mais est-ce à dire que la « cause des enfants » est désormais inattaquable et, surtout, inattaquée ? En 2025 éclate le scandale Bétharram, avec les révélations d’anciens pensionnaires sur les violences physiques, psychiques et sexuelles vécues pendant des décennies dans cet établissement catholique béarnais. Ce ne sont pas les agissements d’un ou deux bourreaux d’enfants isolés qui sont rapportés, mais un système dont les deux clés sont la violence et le silence. À travers des témoignages qui nous semblent venir d’un autre âge – mais duquel ? Celui des maisons de correction du XIXᵉ siècle ? –, l’enjeu dépasse largement la seule responsabilité de l’Église catholique : en rendant publiques et visibles la pédocriminalité et la violence systémique qui y avaient cours, l’affaire Bétharram apparaît comme le catalyseur de prises de conscience récentes et d’un réveil de la réflexion autour de la place des enfants dans la société française.
À lire aussi : Châtiments corporels à l’école : depuis quand sont-ils interdits ?
Le vase clos béarnais, comme celui de Stanislas à Paris, comme celui du Kreisker en Bretagne, et comme tant d’autres institutions scolaires, religieuses ou non, n’est finalement qu’un miroir grossissant tendu à une société qui peine encore à admettre la réalité quotidienne des violences physiques et sexuelles infligées aux enfants parce qu’ils sont des enfants. À cet égard, les chiffres révélés par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), puis par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dans son rapport de 2023, sont effarants :
« Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance. »
Parmi ces violences, celles perpétrées dans le huis clos familial sont les plus nombreuses et les plus régulières.
À écouter les témoins en 2025, on croirait entendre la dédicace de Jules Vallès évoquant sa propre enfance sous la monarchie de Juillet :
« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre. »
À les entendre, l’historien se prend à douter : rien n’aurait donc changé depuis les années 1830 ?
Les choses, pourtant, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle : le progrès des législations visant à protéger la jeunesse et la lente transformation des représentations collectives ont peu à peu relégué Cosette, le Petit Chose ou Poil de Carotte au rang de figures littéraires qu’on a cru – à tort ? – désormais éloignées de toute réalité contemporaine. C’est l’un des enjeux de ce livre d’interroger comment les limites de l’intolérable ont progressivement été déplacées, au sein de la société française comme dans l’ensemble du monde occidental, pour donner aux enfants non seulement un statut légal spécifique, mais aussi une place à part dans les pratiques et dans les représentations des Français. Ou, pour le dire autrement, comment l’« espace moral » autour des enfants s’est profondément modifié depuis les années 1800.
Les transformations économiques, sociales, politiques et culturelles traversées par la catégorie enfantine depuis le XIXᵉ siècle sont au cœur de cet ouvrage. L’époque contemporaine n’a pas « inventé » les enfants, ni l’amour parental, ni même les théories éducatives ou pédagogiques sur l’enfance. Aiguillonnés par la thèse de l’historien Philippe Ariès, qui affirmait, au début des années 1960, que le « sentiment d’enfance » n’existait tout simplement pas à l’époque médiévale, les historiens du Moyen Âge ont, depuis plusieurs décennies, contribué à nourrir notre connaissance de l’enfance avant la Renaissance et montré au contraire combien les hommes et les femmes de cette époque aimaient et choyaient leurs enfants.
À lire aussi : Non, les enfants n’étaient pas négligés au Moyen Âge : la preuve par l’éducation
La seconde partie de la thèse d’Ariès reste, en revanche, d’une grande validité historique, qui montre l’« invention » de l’enfance à l’époque moderne. Il faut entendre par là le développement d’un nouveau type d’intérêt pour l’enfance dans les classes aristocratiques, dont les manuels d’éducation sont l’un des symboles les plus célèbres. Pour autant, l’ère contemporaine constitue aussi un tournant important dans l’histoire de l’enfance et des enfants, en Europe en général et en France en particulier.
La rupture démocratique que représente la Révolution française, suivie du bouleversement de l’industrialisation, entraîne une mutation profonde des structures sociales, et donc familiales : l’exode rural, le déclin de formes traditionnelles de sociabilité tout comme l’individualisation du rapport des citoyens à l’État induisent un resserrage des liens autour de la cellule familiale immédiate, du noyau parents-enfants. En parallèle, le développement progressif d’un marché de l’enfance achève de transformer la catégorie en enjeu commercial, d’abord au sein de la seule bourgeoisie, puis dans le reste de la société, dans la mesure des moyens de chacun.
L’évolution historique se mesure aussi à la possibilité de définir ce qu’est un enfant. S’il est assez ardu de le faire en 1800, la réponse tombe sous le sens à l’orée du XXIᵉ siècle. En 1800, un enfant est un individu comme un autre, dont on espère qu’il survivra au-delà de cinq ans ; un individu inachevé, mais pas inutile, et dont l’âge d’entrée dans le monde adulte varie selon son milieu social et les besoins financiers de sa famille. En 2026, un enfant est un mineur de moins de 18 ans, protégé par un arsenal législatif qui lui permet d’étudier, de se soigner, de se divertir.
Le temps de l’enfance s’étant considérablement allongé, on distingue désormais l’enfance de l’adolescence (à partir de 13 ans environ, c’est-à-dire l’âge pubertaire). Ces enjeux définitionnels ne sont pas anodins : outre qu’ils nous permettent de mesurer le chemin parcouru, ils traduisent aussi combien les enfants ont acquis, depuis la Révolution française, une identité propre.
Or il existe un lien entre la baisse constante de la natalité et le changement de regard porté sur l’enfance, comme l’ont montré les travaux précurseurs de la sociologue Viviana A. Zelizer : au cours du XIXᵉ siècle, la valeur des enfants a changé. D’utiles sur le plan économique, ils sont progressivement devenus improductifs, tandis que leur valeur sentimentale ne cessait d’augmenter. Appliquant à l’enfance l’idée selon laquelle ce qui est rare est cher, V. A. Zelizer montre que si la valeur monétaire des enfants décroît à l’époque contemporaine, leur prix – autrement dit leur valeur affective et sociale – ne cesse au contraire de grimper : tout au long du XXᵉ siècle, les enfants deviennent « inutiles » économiquement, mais émotionnellement « inestimables ». Les premières décennies du XXIᵉ siècle demandent toutefois à être interrogées sous cet angle de vue : pour reprendre les mots de V. A. Zelizer en 1985, la figure de « l’enfant sacré, économiquement inutile », n’est-elle pas aujourd’hui dépassée ?
L’élaboration récente du concept d’infantisme éclaire efficacement ce débat : par ce terme, la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit désigne l’ensemble des préjugés, des stéréotypes et des discriminations qui visent les enfants en tant qu’enfants,
« préjugés fondés sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent être contrôlés, asservis ou supprimés pour servir les besoins des adultes ».
Un détour par le long XIXᵉ siècle permet de rappeler que l’enfance est une catégorie hautement politique, objet d’enjeux et d’affrontements majeurs qui déterminent une société : si le changement de regard porté sur les enfants les a progressivement fait sortir de l’espace public pour les cantonner à la sphère familiale et domestique, il n’a pas pour autant dépolitisé la catégorie, bien au contraire.
Manon Pignot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:24
Kelsey Williams, Associate Professor of English, University of Stirling

L’ESSENTIEL
Pendant la Révolution française et les guerres napoléoniennes, de riches collectionneurs anglais ont profité du démantèlement des monastères européens pour s’emparer de livres rares.
L’étude de la collection du comte Spencer révèle des ventes forcées et des vols, dont les grandes bibliothèques anglophones conservent aujourd’hui les fruits.
Si les monastères pillés ont souvent disparu, les injustices à l’origine de ces collections doivent être reconnues.
En 1790, le libraire londonien Thomas Payne vend à George John Spencer, deuxième comte Spencer, un exemplaire de la Bible de Gutenberg, le premier livre imprimé. Il lui facture 370 livres sterling – une somme colossale à l’époque, équivalant à plus d’un million d’euros aujourd’hui – pour un lot comprenant également deux autres ouvrages théologiques des débuts de l’imprimerie. Dans le cadre de cette vente, Payne fait refaire la reliure du livre ancien dans un somptueux cuir de chèvre bleu nuit. À cette occasion, les traces de sa provenance antérieure – annotations de propriétaires, tampons ou autres marques susceptibles de révéler l’histoire de cette Bible – sont soigneusement effacées.
Près de 230 ans plus tard, l’imagerie multispectrale – un procédé qui consiste à prendre plusieurs images à différentes longueurs d’onde, notamment dans l’ultraviolet et l’infrarouge – a permis aux historiens de retrouver ces inscriptions disparues. Mes recherches ont révélé que cette Bible avait appartenu aux frères augustins de Colmar, en Alsace, une communauté dont la bibliothèque était en cours de démantèlement pendant la Révolution française.
Cette découverte s’inscrit dans les recherches menées pour mon nouveau livre, Portrait of an Obsession : How England’s Greatest Private Library was Built from the Ruins of Europe’s Monasteries (« Portrait d’une obsession : comment la plus grande bibliothèque privée d’Angleterre s’est constituée sur les ruines des monastères européens »). Elle éclaire la manière dont les plus riches collectionneurs britanniques ont acquis des livres rares alors que les monastères d’Europe étaient dissous, pillés et détruits. Un patrimoine intellectuel inestimable a ainsi été effacé presque du jour au lendemain.
L’année précédant la vente de la Bible par Payne, le pouvoir révolutionnaire français avait décrété que tous les biens ecclésiastiques appartenaient à la nation. Dans le cadre de cette nationalisation, des représentants des autorités révolutionnaires se rendaient dans les établissements monastiques, comme le couvent de Colmar, pour en dresser l’inventaire. Les religieux étaient expulsés de force et leurs biens, y compris leurs livres, transférés à l’État.
Les biens du couvent de Colmar, notamment sa bibliothèque de 1 900 volumes, ont été inventoriés le 11 mai 1790. Le couvent a définitivement fermé en juin 1791.
Payne, ou l’un de ses agents, a donc probablement acquis la Bible auprès des frères augustins alors que leur communauté était déjà menacée de dissolution par l’État. Dans ce nouveau climat hostile, ils devaient chercher désespérément un moyen de subsister. Si les choses se sont bien déroulées ainsi, nous ignorons combien il leur a versé, mais on peut supposer que la somme était bien inférieure à celle qu’il a demandée au comte Spencer.
Ce n’était là qu’un exemple d’un phénomène qui a touché toute l’Europe entre 1789 et 1815. Pendant les guerres napoléoniennes, les monastères et les couvents ont été dépouillés et fermés, leurs occupants expulsés et leurs biens pillés. Tantôt sur décision des autorités, tantôt sous l’effet de la guerre. Pour ceux qui avaient l’ambition et les relations nécessaires pour en tirer parti, cette catastrophe représentait une source de profits considérables.
Les libraires et les collectionneurs anglais s’appuyaient sur des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter des livres dans les bibliothèques menacées, contraindre leurs propriétaires à les vendre ou, en dernier recours, voler tout simplement les ouvrages convoités. Ils agissaient en sachant que les institutions qui abritaient ces livres seraient de toute façon bientôt démantelées.
Cette période a popularisé le terme de « bibliomanie », alors que certains des hommes et des femmes les plus riches d’Angleterre rivalisaient pour acquérir à des prix vertigineux les livres les plus anciens et les plus rares d’Europe.
Les libraires et les collectionneurs anglais s’appuyaient sur des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter des livres dans les bibliothèques menacées, contraindre leurs propriétaires à les vendre ou, en dernier recours, voler tout simplement les ouvrages convoités. Ils agissaient en sachant que les institutions qui abritaient ces livres seraient de toute façon bientôt démantelées.
Cette période a popularisé le terme de « bibliomanie », alors que certains des hommes et des femmes les plus riches d’Angleterre rivalisaient pour acquérir à des prix vertigineux les livres les plus anciens et les plus rares d’Europe.
Le comte Spencer, acquéreur de la Bible de Gutenberg, était le plus grand de ces collectionneurs immensément riches. Encore jeune au début de la Révolution française, il a consacré les quarante années suivantes à constituer une bibliothèque de plus de 20 000 volumes. Elle comprenait une collection d’incunables – des livres imprimés avant 1500 – qui ne serait jamais égalée. Tous étaient dans un état de conservation exceptionnel et beaucoup avaient été acquis par des moyens au moins aussi douteux que ceux décrits plus haut.
Ces dernières années, j’ai minutieusement épluché sa correspondance et ses comptes, aujourd’hui conservés à la British Library, et les ai recoupés avec ses livres, dont la Bible de Gutenberg, désormais à la bibliothèque John Rylands de Manchester. J’ai ainsi retrouvé la trace de livres vendus sous la contrainte, de bibliothécaires menacés et d’ouvrages convoités qui disparaissaient mystérieusement avant de rejoindre la collection de Spencer. Le doute n’est pas permis : Spencer profitait du chaos sur le continent et de la destruction d’institutions millénaires, les monastères, pour garnir les rayonnages de sa bibliothèque.
Ces livres se trouvent aujourd’hui sur les rayonnages d’une bibliothèque publique de recherche, et la bibliothèque John Rylands n’est pas la seule à conserver le fruit de l’appropriation et du pillage des biens monastiques. Les méthodes de Spencer ne différaient en rien de celles de nombre de ses contemporains. Leurs livres constituent désormais le socle des collections de nombreuses bibliothèques de recherche du monde anglophone, sinon de la plupart. Les remarquables collections d’incunables et d’autres livres rares conservées à Londres, à New York et en Californie ont une dette immense, et jamais reconnue, envers les monastères d’Alsace, de Souabe et de Toscane.
Comment nous situer face à cet héritage, à une époque où le pillage des antiquités et leur éventuelle restitution ou leur retour dans leur pays d’origine suscitent une attention croissante ? La réponse n’a rien d’évident. Mais nous ne pouvons plus ignorer que nombre de ces livres ont été acquis dans des circonstances au mieux moralement douteuses, au pire manifestement illégales et contraires à l’éthique.
Les institutions auxquelles ces livres ont été retirés ont, pour la plupart, disparu. Mais les dommages causés au patrimoine culturel de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et d’autres pays demeurent. Quelles que soient les décisions que nous prendrons et la manière dont nous repenserons notre rapport à ces ouvrages, il est temps que les chercheurs, les bibliothécaires et les conservateurs reconnaissent les injustices historiques qui expliquent pourquoi certains des livres les plus rares au monde sont aujourd’hui détenus dans les pays anglophones.
Kelsey Williams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:23
Peter C. Mancall, Distinguished Professor and Professor of the Humanities, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

L’ESSENTIEL
Christophe Colomb voyait dans ses voyages une mission divine destinée à convertir les peuples autochtones au christianisme.
Ses écrits révèlent combien la conquête des Amériques était indissociable des ambitions religieuses européennes.
Son héritage reste controversé, entre célébration de ses découvertes et dénonciation de l’esclavage et des destructions qu’elles ont entraînées.
Peu de personnages historiques suscitent autant de divisions que Christophe Colomb. Pour certains, en Espagne comme aux États-Unis, il reste un grand héros, un explorateur qui a découvert un « Nouveau Monde ». D’autres, au contraire, voient en lui un conquérant arrogant, le premier Européen à avoir réduit en esclavage des populations autochtones des Amériques, et l’homme qui a ouvert la voie à la destruction écologique du continent américain.
En tant qu’historien spécialiste des premières rencontres entre Européens, populations autochtones et Africains en Amérique du Nord, je considère qu’il est essentiel de reconstituer cette période aussi fidèlement que possible à partir des documents qui nous sont parvenus, notamment les écrits de Christophe Colomb lui-même. Ces textes révèlent à quel point la volonté de propager le christianisme a joué, dès l’origine, un rôle central dans les projets coloniaux européens.
Dans mon livre paru en 2026, Contested Continent : The Struggle for North America, c. 1000-1680 (« Un continent disputé : la lutte pour l’Amérique du Nord, vers 1000-1680 »), je montre comment les ambitions religieuses des Européens ont façonné la création de colonies américaines qui ont profité aux conquérants, au prix de lourdes souffrances pour les populations chassées de leurs terres ou réduites en esclavage. Dans les Amériques, cette alliance entre mission religieuse et quête effrénée de gloire et de richesse remonte à 1492.
Bien avant que Christophe Colomb ne prenne la mer, les Européens cherchaient déjà à étendre leur foi et leurs territoires. Plusieurs siècles auparavant, les croisés s’étaient rendus au Moyen-Orient pour reprendre aux musulmans ce qu’ils considéraient comme leur Terre sainte.
Cette lutte s’était également déroulée en Espagne. Au VIIIe siècle, des armées musulmanes venues d’Afrique du Nord avaient envahi la péninsule Ibérique, dont les souverains musulmans avaient fini par contrôler une grande partie. Les dirigeants espagnols et portugais avaient alors entrepris la Reconquista, une guerre de reconquête qui dura plusieurs siècles et s’acheva en 1492 avec l’expulsion des Juifs et la chute de Grenade, dernier bastion musulman.
À cette époque, les Portugais avaient déjà pris possession de plusieurs îles inhabitées au milieu de l’Atlantique, notamment les Açores et Madère.
Ils avaient également colonisé les îles Canaries et réduit leurs habitants en esclavage pour les faire travailler dans leurs plantations. En 1479, le Portugal céda le contrôle des îles Canaries à l’Espagne dans le cadre d’un traité mettant fin à une guerre entre les deux royaumes. Les Espagnols intensifièrent alors l’importation d’esclaves africains pour produire du sucre.
Christophe Colomb voulait trouver la route la plus rapide vers le sud-ouest de l’océan Pacifique afin d’en rapporter des épices exotiques. Il chercha des mécènes pour financer son projet, convaincu que les Européens pouvaient atteindre les îles aux Épices en traversant l’Atlantique vers l’ouest. La reine Isabelle de Castille et le roi Ferdinand II d’Aragon acceptèrent de financer l’équipement de trois navires.
À son retour, Christophe Colomb écrivit une lettre à ses mécènes dans laquelle il racontait comment, après 33 jours en mer, il avait débarqué aux Bahamas. Il appela les populations qu’il y rencontra « Indios » (« Indiens »), car il pensait avoir atteint l’Asie. Le nom resta, même s’il s’était trompé sur sa destination.
Lors de son premier voyage, Christophe Colomb prit possession de plusieurs îles et les rebaptisa, à commencer par San Salvador, « Saint-Sauveur ». « À la première d’entre elles, j’ai donné le nom de notre bienheureux Sauveur, avec l’aide duquel j’ai atteint cette île et toutes les autres », écrivit-il. Il donna également à certains lieux les noms de ses mécènes, ainsi que d’autres noms chrétiens, comme Santa María de la Concepción (« Sainte-Marie de la Conception ») et Navidad (« Nativité »).
Il s’empara également de plusieurs Taïnos. « J’ai enlevé de force quelques Indiens sur la première île », écrivit-il, expliquant qu’il souhaitait leur apprendre l’espagnol afin qu’ils puissent « nous raconter ce qu’ils savaient » de ces territoires qui lui étaient inconnus.
Peu après son retour en Espagne, Christophe Colomb fit imprimer sa lettre. Il y affirmait que « toute la chrétienté devrait se réjouir » des découvertes qu’il avait faites pour ses mécènes, « en raison de toute la gloire qu’ils en retireront lorsque tant de peuples se convertiront à notre sainte foi ».
En quelques années à peine, ses écrits se diffusèrent dans toute l’Europe, traduits d’une langue à l’autre. Ferdinand et Isabelle lui décernèrent le titre d’« amiral de la mer Océane ».
Christophe Colomb retourna dans les îles lors de trois autres voyages. Au cours du deuxième, il chargea un religieux nommé Ramón Pané de vivre parmi les habitants d’Hispaniola, de consigner leurs croyances et de trouver des moyens de les convertir au christianisme.
La nouvelle se répandit rapidement que Christophe Colomb avait autorisé le travail forcé des populations autochtones. En 1500, il fut renvoyé en Espagne enchaîné pour répondre d’accusations de mauvaise administration des colonies et de réduction en esclavage de sujets de la Couronne.
Désireux de regagner les faveurs de ses mécènes, en particulier celles d’Isabelle, qui s’était montrée la plus préoccupée par ses agissements, il se plongea dans l’histoire et la théologie de l’Église. Il étudia les Écritures ainsi que les œuvres de grands théologiens, notamment saint Augustin et Pierre d’Ailly, cardinal et astrologue français du XVe siècle.
Telle une pie collectionnant tout ce qui pouvait nourrir sa quête spirituelle, Christophe Colomb recopia des passages de la Bible et des écrits de savants dans une sorte de recueil de citations et de notes, où il rassemblait des extraits des Écritures et d’autres textes, accompagnés de ses propres réflexions. Il destinait cet ouvrage à la reine et au roi, même s’il est probable que ceux-ci ne l’aient jamais lu.
Les souverains finirent néanmoins par se montrer plus indulgents et l’autorisèrent à repartir pour les Indes. Il emporta probablement ce recueil lors de son quatrième voyage, en 1504. Son fils Ferdinand, qui s’employa à entretenir la mémoire de son père, lui donna le titre de « Livre des prophéties ».
Dans les pages de cet ouvrage, Christophe Colomb développa un récit destiné à frapper les esprits. Il était convaincu que Dieu l’avait doté d’une intelligence exceptionnelle, malgré les accusations de ses détracteurs, qui le décrivaient comme « un homme sans instruction, un marin ignorant, un homme ordinaire ».
Christophe Colomb comparait ses épreuves à celles des prophètes bibliques, affirmant ressembler à Isaïe, qui « n’était pas seulement un prophète, mais aussi un évangélisateur » appelant « tous les peuples à embrasser notre sainte foi catholique ». Il évoquait la découverte d’îles et la conversion de « tous les peuples et de toutes les nations ». Il affirmait que le philosophe romain Sénèque avait prophétisé l’apparition d’« une vaste étendue de terre » dans « les dernières années du monde », ajoutant qu’un « nouveau navigateur » allait « découvrir un nouveau monde ».
Dans cet ouvrage, qui ne fut pas publié de son vivant, Christophe Colomb présenta le fait de rebaptiser et de cartographier les îles des Caraïbes comme une entreprise religieuse. Il s’appuyait sur les Écritures pour tenter de comprendre la géographie de ces territoires, cherchant notamment à localiser le mont Sion mentionné dans la Bible. Il était convaincu d’avoir percé les secrets des Caraïbes grâce au soutien divin dont il bénéficiait dans sa mission. L’explorateur voulait persuader ses protecteurs royaux que le rôle qu’il jouait dans l’histoire avait été annoncé par les Anciens.
La réputation de Christophe Colomb s’est dégradée au fil des années, à mesure que l’attention s’est portée davantage sur les conséquences de ses voyages, notamment l’essor de l’esclavage et les destructions environnementales. Comme l’a résumé un chercheur en 1992, alors que l’on commémorait le 500e anniversaire de son premier voyage, l’explorateur s’est fait « agresser sur le chemin de sa propre fête ».
Ces dernières années, des manifestants ont déboulonné des statues de Christophe Colomb et en ont aspergé d’autres de peinture rouge. Ses défenseurs ont, de leur côté, repêché des statues dans des rivières pour les remettre sur leur socle. Les uns comme les autres se sont concentrés sur ses actes et leurs conséquences, plutôt que sur ses écrits.
Or, dans ces textes, la conquête et la colonisation du continent américain étaient indissociables de la conversion des populations au christianisme. Cette conception a marqué les générations suivantes, comme en témoignent les efforts déployés par d’autres Européens pour propager le christianisme dans les Amériques. Catholiques de la péninsule Ibérique, anglicans et puritains anglais, huguenots français : tous partageaient la même conviction, celle que le continent américain devait rejoindre la chrétienté.
Peter C. Mancall a bénéficié de financements pour ses recherches de la part du National Endowment for the Humanities, de la bibliothèque Huntington, de l’université d’Oxford et de l’université de Californie du Sud.
20.10.2026 à 14:31
Paolo Stuppia, Sociologue, membre du CESSP (Centre Européen de Sociologie et de Science Politique), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Les pillages et les violences commis en marge des manifestations du 17 octobre 2026 ont focalisé l’attention sur les « casseurs ». Mais le recours à ce terme ne pose-t-il pas plus de questions qu’il n’apporte de réponses ? Le sociologue Paolo Stuppia revient sur la situation inédite à laquelle ont été confrontées différentes villes dans toute la France, et la complexité de mouvements conjuguant la mobilité de groupes aux motivations floues avec l’extrême agilité des réseaux sociaux.
The Conversation : Les scènes de pillage auxquelles on a assisté en marge des manifestations du 17 octobre sont-elles inédites ?
Paolo Stuppia : Ce qui peut être inédit, c’est l’ampleur des destructions de biens privés et du vol de marchandises. Il faut bien voir néanmoins que toutes les personnes qui ont pillé n’étaient pas forcément structurées dans des groupes identifiables, du moins politiquement.
En effet, comme l’ont souligné en 2021 le politiste Xavier Crettiez, la sociologue Isabelle Sommier et l’historien François Audigier dans l’ouvrage collectif Violences politiques en France, les cibles d’une action violente à laquelle on attribue un sens politique peuvent être déterminées à la fois par des contraintes techniques et par la culture militante des personnes impliquées. Rappelons que, dans l’Italie des années 1970, des militants autonomes parlaient d’« autoréduction » (le fait de se réapproprier un bien, un service jugé essentiel), les maoïstes en France parlaient de « réappropriation prolétarienne », la plus fameuse de ces actions restant celle du casse de l’épicerie Fauchon, place de la Madeleine, en mai 1970, où des marchandises avaient été redistribuées dans des bidonvilles et des foyers de travailleurs.
Or, l’ensemble des pillages du 17 octobre revêtent-ils un sens politique ? Même si on ne dispose pas de tous les éléments concernant le profil des personnes interpellées, les vidéos postées sur les réseaux sociaux ou la remise en vente sur des sites en ligne de certaines marchandises semblent contredire cette vision.
Ce n’est pas pour autant qu’au moins une partie des cibles ait été choisie au hasard : pour certaines d’entre elles, il s’agit de symboles du capitalisme, comme les magasins de luxe, les assurances, les banques, les multinationales. Et puis il y a eu un certain nombre d’enseignes plus localisées, de petits magasins, des magasins de jouets ou de jeux vidéo par exemple, qui sont rarement visés par ce type d’actions.
Si, depuis le mouvement altermondialiste notamment, on voyait apparaître une violence contre les biens plutôt dirigée vers les symboles du capitalisme et en particulier les multinationales, ce phénomène va de pair avec des actions spontanées de groupes sans affiliation politique, qui viennent dans la manifestation pour « se servir » en quelque sorte, sans qu’on puisse dire si c’est une simple pratique de défoulement ou bien s’il y a un but redistributif par derrière – ce week-end, on a assisté à quelques scènes de redistribution, par exemple de nourriture à des personnes sans abris.
Que sait-on des profils des « casseurs » ? À partir de quand cette figure est-elle apparue dans les manifestations et les discours médiatiques ?
P. S. : Historiquement, le premier article de recherche sur le phénomène des « casseurs » vient de la sociologue Gwenola Ricordeau. Dans les années 1990, par exemple lors du mouvement étudiant et lycéen de 1998, elle avait remarqué que des jeunes venaient dans les manifestations pour commettre des actes de dégradation ou dépouiller des personnes sans partager les revendications du mouvement. Ils venaient par opportunisme, mais aussi pour remettre en question la monotonie du quotidien.
Le fait de disqualifier des personnes en les désignant comme des « casseurs » nous ramène plutôt, donc, à des phénomènes de type émeutier, avec ou sans « dépouille », qui s’inscrivent dans la continuité des « révoltes de banlieue » ou d’« émeutes de cité » qui se sont progressivement développées dans les quartiers populaires depuis la deuxième moitié des années 1970. Comme nous l’avons montré avec la sociologue Valérie Becquet dans notre ouvrage Géopolitique de la jeunesse, il s’agit d’un ensemble de désignations péjoratives et disqualifiantes à l’égard d’une « jeunesse dangereuse ».
Le terme de « casseur », à côté de la disqualification « racaille », a par exemple trouvé un large écho dans le langage médiatique à l’occasion des émeutes de 2005 pour désigner un lumpenproletariat de jeunes qui s’attaquent à la fois aux forces de l’ordre, à des biens privés et à un certain nombre de services publics et de biens publics comme le mobilier urbain, mais en enlevant toute signification politique à leurs actions.
Si on se réfère à la théorie du labeling ou de l’étiquetage, on comprend donc que le terme de « casseurs » a à voir avec le stigmate auquel ces jeunes des quartiers populaires sont associés. Mais il peut y avoir un deuxième sens aussi : les phénomènes dans lesquels la mouvance autonome s’implique, des scènes de casse et de violence contre des biens voire des personnes. Or, d’abord, il faut noter que cette mouvance a historiquement coutume de revendiquer les actions commises. Ensuite, elle peut revendiquer le stigmate de « casseur » dans le but de mieux le retourner, avec parfois de l’autodérision.
En 2006, lors des manifestations contre le contrat première embauche (CPE), il y a eu des tensions entre ceux qui disaient « On n’est pas des casseurs » ou « On ne veut pas de casseurs », d’autres qui disaient « C’est eux – le gouvernement, le patronat… – les casseurs ». Et c’est dans ce contexte qu’est apparue à Rennes (Ille-et-Vilaine) une banderole qu’on a vu se déplacer à Paris, revendiquant « Nous sommes tous des casseurs », comme pour assumer un terme historiquement flou, recouvrant des réalités différentes, convié régulièrement par les médias à chaque mouvement social, ces trente dernières années.
C’est un peu comme l’expression « black bloc » : parler de « casseurs » revient à désigner ceux qui ont recours à une technique, disqualifiée et suscitant aussi une certaine inquiétude dans une partie de l’opinion, mais la désignation est très floue et facilement instrumentalisée.
Comment les réseaux changent-ils la donne pour les forces de l’ordre ?
P. S. : Là encore, il y a une différence très claire entre des mouvances plutôt structurées, même de façon informelle, et une utilisation beaucoup plus spontanée des réseaux en vue de se mettre en scène, avec des jeunes, très jeunes, qui se filment par exemple avec des maillots de foot en sortant de boutiques à côté de la place de la République.
On est face à une génération qui fait preuve d’une agilité numérique certaine. Il y a une multiplication de plateformes. Avec les gilets jaunes, on utilisait encore en très grande partie les outils qui étaient issus de l’Internet des années 2000, que ça soit Instagram, Facebook, un peu de messagerie, mais pas tant que ça, Twitter aussi. Là, c’est une nouvelle vague de réseaux sociaux qui est mobilisée, avec des outils conçus pour amoindrir aussi, pour certains, le contrôle – comme sur Snapchat ou Telegram, où les contenus sont extrêmement éphémères.
La question serait alors : comment s’adapter à ces nouveaux emplois des réseaux sociaux ? Il y a aussi le phénomène des boucles, difficiles à infiltrer, avec des personnes très mobiles qui apportent un soutien en temps réel aux personnes impliquées dans les mouvements, de façon plutôt confidentielle. Une des hypothèses serait que les forces de l’ordre sont un peu démunies face à la situation.
Il y a une rapidité dans l’échange d’informations, plusieurs niveaux de conversations, avec des salles publiques, des salles privées, des groupes plus ou moins restreints. Ces échanges en temps réel sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Au-delà de la disparition rapide des messages, sur Snapchat par exemple, il faut tenir compte de tout un ensemble de paramètres propres à cet univers : les profils sont dotés de scores liés à l’activité de la personne, une personne qui s’infiltre est donc presque tout de suite repérable.
La combinaison entre l’agilité extrême permise par les réseaux et la mobilité des manifestants est très difficile à contrôler. On peut renvoyer, d’ailleurs, aux mouvements de jeunesse à Hong Kong en 2019-2020 qui ont donné bien du mal aux autorités, alors même qu’il s’agit d’une police avec un gouvernement de tutelle qu’on peut quand même qualifier d’autoritaire. Même eux avaient peiné à contrôler ces groupes de jeunes manifestants qui se déplaçaient sur les réseaux, avec des actions éclatées, avec dix personnes à un endroit, dix à un autre et des dispersions rapides. On peut se demander dans quelle mesure il y a un retard dans le renseignement. Mais ça, ce sera à la commission d’enquête parlementaire de l’établir.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Paolo Stuppia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 13:39
Nicola Thomas, Professor of Kidney Care, London South Bank University
L’ESSENTIEL
Boire suffisamment, éviter de manger trop salé, pratiquer une activité physique ou encore surveiller son poids font partie des gestes qui permettent de limiter les risques d’atteintes rénales.
Les symptômes d’une atteinte rénale ne se manifestent que tardivement, quand les reins sont très abîmés : si l’on est à risque, il faut se faire dépister.
Certaines catégories de la population sont davantage touchées par les problèmes rénaux.
Des reins en bonne santé sont essentiels à notre bien-être. En effet, non seulement ces organes débarrassent l’organisme de ses déchets en les évacuant dans les urines, mais ils contribuent aussi à réguler la pression artérielle, à maintenir un taux correct de globules rouges et à préserver la santé des os. Pour les garder en bon état, quelques gestes simples sont à connaître.
Veillez à boire suffisamment chaque jour afin que vos reins soient correctement hydratés. Si boire de l’eau reste le meilleur moyen d’y parvenir, du thé ou des boissons aromatisées aux fruits peuvent aussi convenir. Efforcez-vous de boire au moins huit tasses ou verres de liquide par jour, soit environ 1,5 litre au total.
Pensez aussi à votre alimentation. Saler ses plats fait monter la pression artérielle. Or, une hypertension qui s’installe dans la durée peut endommager les reins. L’objectif doit être de consommer moins d’une cuillère à café de sel par jour.
S’il est facile d’estimer la quantité de sel que l’on ajoute directement dans son assiette ou en cuisinant, une bonne partie du sel que l’on consomme se cache en réalité dans les aliments eux-mêmes. Parmi les plus salés figurent bien évidemment les hamburgers, les saucisses, le bacon, le fromage, le poisson fumé et les chips. Les sauces et les plats préparés peuvent également être très salés, tout comme les « bouillons cubes ».
Le tabac est lui aussi néfaste pour les reins : il resserre les vaisseaux sanguins rénaux et fait, en outre, grimper la pression artérielle.
À l’inverse, l’activité physique leur est bénéfique. Nul besoin de fréquenter une salle de sport : l’essentiel est de faire quotidiennement accélérer votre rythme cardiaque, par exemple en marchant d’un bon pas ou en montant des escaliers.
Maintenir votre poids de forme aide également vos reins à rester en bonne santé. Un repère simple consiste à veiller à ce que votre tour de taille soit inférieur à la moitié de votre stature. Cette mesure est précieuse, car elle témoigne de la quantité de graisse qui s’accumule au niveau du ventre par rapport au reste du corps. Une simple longueur de ficelle suffit pour la vérifier : tendez-là de votre tête à vos pieds pieds, puis coupez-la en deux. Si vous ne parvenez pas à l’utiliser pour faire le tour de votre taille, c’est que vous présentez un excès de graisse abdominale.
Les troubles rénaux ne sont pas toujours faciles à déceler et, bien souvent, les premiers signes n’apparaissent qu’une fois les reins déjà sérieusement atteints.
La maladie rénale chronique évolue en cinq stades, du plus léger au plus grave. Ce n’est qu’à partir du stade 4 qu’une fatigue inhabituelle peut se faire sentir.
Certaines personnes peuvent souffrir de maux de tête ou s’apercevoir que leur vision se trouble, mais ces symptômes sont souvent dus à l’hypertension artérielle. Aux stades plus avancés, des nausées ou une perte d’appétit peuvent survenir.
À lire aussi : La maladie rénale est aussi une maladie du cerveau
Il est difficile de repérer soi-même un problème rénal. Pour cette raison, il faut déterminer si vous avez des raisons de faire contrôler régulièrement vos reins, ce qui passe par la réalisation d’un bilan. Les personnes diabétiques, hypertendues, souffrant de problèmes cardiaques ou ayant des antécédents familiaux de maladie rénale devraient demander à leur médecin de leur prescrire un tel dépistage. Établi à partir d’une simple prise de sang et d’une analyse d’urine, celui-ci permettra de savoir si une surveillance régulière ou un traitement doit être mis en place.
Il faut aussi savoir que certaines populations sont plus exposées que d’autres à l’insuffisance rénale. Un rapport publié en 2023 par la UK Kidney Association (association britannique de néphrologie) montre que les personnes d’ascendance africaine ou appartenant à certaines minorités ethniques (notamment asiatiques) présentent des taux plus élevés d’insuffisance rénale et sont touchées plus jeunes. Si vous appartenez à l’un de ces groupes, il est d’autant plus important de savoir comment prendre soin de vos reins.
À lire aussi : Les maladies rénales sont en hausse en Afrique : le rôle des facteurs de risque génétiques
Au Royaume-Uni, divers plans de prévention ont été mis en place afin de sensibiliser à cette problématique les personnes qui ne consultent pas régulièrement de médecin, afin qu’ils fassent contrôler leur tension ou leurs reins. L’une de ces initiatives a, par exemple, impliqué les barbiers, demandant à ceux qui participaient de proposer à leurs clients une mesure de leur tension artérielle, assortie de différents conseils (en France, la mesure initiale de la tension artérielle ainsi que son suivi devrait prochainement être mis en place dans les pharmacies, NdT). De notre côté, mes collègues et moi-même avons étudié la faisabilité d’analyses rénales réalisées à domicile à l’aide d’un smartphone.
Nicola Thomas a bénéficié d'un financement de la part du NHS England, de Kidney Care UK, de la Health Foundation, du Burdett Trust et de Kidney Research UK. Elle est membre de l'UK Kidney Association et de l'Association of Nephrology Nurses UK.
20.10.2026 à 13:39
Mickaël Bobot, Professeur des Universités - Praticien Hospitalier en Néphrologie, Aix-Marseille Université (AMU)
L’ESSENTIEL
Les reins filtrent les déchets de notre organisme et produisent l’urine en filtrant le sang, mais ce n’est pas leur seul rôle.
Ils sont essentiels à de nombreuses fonctions du corps humain et produisent plusieurs hormones cruciales, dont la forme active de la vitamine D et l’érythropoïétine (EPO), importante pour la fabrication des globules rouges.
Si les reins dysfonctionnent, de nombreux autres organes subissent des dommages.
Situés à l’arrière de notre abdomen, de part et d’autre de la colonne vertébrale, les reins sont des organes discrets. Tellement discrets que leurs fonctions sont généralement mal connues des non-spécialistes. Souvent, les reins sont seulement considérés comme des « filtres » permettant d’éliminer les déchets de l’organisme. C’est vrai, mais ce n’est pas leur unique rôle.
Nos reins filtrent quotidiennement environ 180 litres de liquide, pourtant, lorsque nous urinons, nous n’en éliminons qu’un à deux litres par jour. Où passent les 178 litres restants ? Cette différence entre le volume de liquide entrant et le volume sortant témoigne de la complexité du fonctionnement rénal.
Ces deux petits organes jouent un rôle central dans le corps humain, car ils permettent de réguler de nombreuses fonctions de l’organisme. Ils influent non seulement sur la concentration d’un grand nombre de molécules présentes dans le sang, mais aussi sur la production d’hormones. Ce qui explique que lorsqu’ils dysfonctionnent, tout le corps va mal.
Les reins sont des organes de taille modeste : chez l’adulte, ils pèsent en moyenne 150 grammes, pour 10 à 13 centimètres de longueur et 4 à 6 centimètres de large. Ils comportent environ 1 million de minuscules unités fonctionnelles appelées « néphrons ». Chaque néphron est composé du glomérule et du tubule. Le glomérule est le filtre du rein.
Le rein est un organe très vascularisé, qui reçoit 20 % du débit sanguin total de l’organisme. À partir de ce sang, il filtre chaque jour 180 litres d’urine, grâce aux glomérules rénaux. Le glomérule laisse passer l’eau, les ions et certaines petites molécules présentes dans le sang pour former l’urine primitive.
La perméabilité de l’appareil glomérulaire est régulée par plusieurs sortes de cellules spécialisées, qui agissent comme des filtres physiques et électrochimiques complexes, repoussant les grosses molécules afin qu’elles restent dans le sang.
En cas de besoin, les glomérules peuvent augmenter leur capacité de filtration, ce qui explique que l’on peut vivre avec un seul rein en gardant une fonction rénale normale.
Nous n’éliminons pas 180 litres d’urine par jour. Cela est dû au fait qu’une grande partie de ce volume est réabsorbée par le rein. Cette réabsorption se passe au niveau du tubule du rein, qui agit comme un centre de tri et de réglage. Celui-ci est constitué de plusieurs segments, dans lesquels l’urine primitive transite après avoir été filtrée par le glomérule.
Dans le tubule, sous l’influence de transporteurs moléculaires extrêmement finement régulés situés dans la membrane des cellules, une partie de l’eau et des ions est réabsorbée, en fonction des besoins de l’organisme. Cette élimination très sélective permet au rein de réguler les taux de sodium, de potassium, de calcium et le pH de l’organisme, en s’ajustant aux besoins.
Ainsi, en cas de déshydratation – que celle-ci soit due à une journée chaude durant laquelle nous avons beaucoup transpiré, ou à une infection ayant provoqué des diarrhées –, le rein augmente la réabsorption tubulaire de sodium et d’eau. En réduisant drastiquement les pertes de ces deux éléments, il évite que la tension artérielle chute.
À l’inverse, après un apport important en sel ou en potassium – par exemple, lors d’un repas trop riche –, les tubules rénaux s’adaptent pour augmenter l’élimination dans les urines, et éviter les complications liées à l’accumulation de ces éléments dans le sang.
Une fois passée dans le tubule, l’urine primitive devient l’urine définitive, laquelle transite dans les voies urinaires jusqu’à la vessie pour être éliminée.
Lorsque ces mécanismes de réabsorption et d’élimination ont été altérés par une maladie rénale, l’organisme perd progressivement cette capacité d’adaptation. Les conséquences alors peuvent dépasser largement le rein lui-même.
Dans une telle situation, l’eau et le sel s’accumulent dans le corps, occasionnant un œdème qui peut s’accumuler sous la peau, notamment au niveau des membres inférieurs, ou dans les poumons (ce qui peut entraîner une détresse respiratoire).
Le sang devient plus acide et les concentrations sanguines en potassium peuvent également augmenter, ce qui peut engendrer des troubles graves du rythme cardiaque.
Le rein permet d’éliminer de nombreuses toxines, dites toxines urémiques (on en dénombre plus d’une centaine), provenant essentiellement de l’alimentation.
L’élimination de ses toxines par le rein, lorsqu’il est en bonne santé, permet d’éviter qu’elles exercent leur effet néfaste sur l’organisme.
En effet, lorsque cette capacité d’épuration est altérée, au cours de la maladie rénale chronique, on va observer des conséquences néfastes sur d’autres organes du corps, comme le cœur, les vaisseaux sanguins ou le cerveau.
En plus de ses fonctions d’épuration, le rein produit également plusieurs hormones cruciales qui régulent de nombreuses fonctions de l’organisme :
la rénine, qui permet de réguler la tension artérielle, en s’adaptant aux variations de l’état d’hydratation ;
la vitamine D : le rein joue un rôle dans la production de la forme active de la vitamine D, appelée « calcitriol ». Lorsque la peau est exposée au soleil, de la vitamine D « native » (ou cholécalciférol) est produite. Elle est ensuite transformée une première fois au niveau du foie (pour donner du calcidiol ou calcifédiol), puis une seconde fois dans le rein pour aboutir au calcitriol. Cette forme active de la vitamine D régule les concentrations de calcium dans le sang, et participe ainsi à maintenir la solidité des os ;
l’érythropoïétine, ou EPO : devenue célèbre dans le monde du sport pour ses propriétés dopantes, qui est surtout l’hormone qui permet à l’organisme de produire des globules rouges dans la moelle osseuse, indispensables au transport de l’oxygène aux différents organes de l’organisme. Sans l’EPO produite par les reins, les patients insuffisants rénaux peuvent développer des anémies parfois sévères.
Le rein n’est donc pas seulement un filtre. Son activité varie en fonction de notre état : il ajuste les fonctions de notre organisme en fonction de ce que nous mangeons, de ce que nous buvons, de ce que nous perdons par la sueur et les selles, de notre activité physique, de notre état cardiovasculaire, de notre équilibre acido-basique.
Si discret soit-il, cet organe ne se comporte pas moins en véritable chef d’orchestre, communiquant avec le reste du corps humain et l’adaptant continuellement à son environnement. Sans que nous en ayons conscience.
Mickaël Bobot a reçu des financements de la Société Francophone de Néphrologie, Dialyse et Transplantation, de la Fondation du Rein et de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Marseille, pour ses travaux de recherche. Il est membre de la Société Francophone de Néphrologie, Dialyse et Transplantation, de l'European Renal Association (Société Européenne de Néphrologie).
20.10.2026 à 10:32
Philip C. Almond, Emeritus Professor in the History of Religious Thought, The University of Queensland
Brendan C. Walsh, Honorary Research Fellow, The University of Queensland

L’ESSENTIEL
Sorti en 1971, Les Diables de Ken Russell ressort dans une version restaurée intégrant des scènes longtemps censurées. Le film avait provoqué un scandale en raison de sa représentation de la religion et de la sexualité.
Le film s’inspire de l’affaire des possédées de Loudun, au XVIIe siècle, qui conduisit à l’exécution d’Urbain Grandier, un prêtre accusé de sorcellerie sur la base de témoignages et de preuves fabriquées.
Derrière ses scènes provocatrices, Les Diables dénonce l’hypocrisie de l’Église et son alliance avec le pouvoir politique.
La version longue tant attendue du film Les Diables (1971), du réalisateur britannique Ken Russell, décédé en 2011, sortira ce mois-ci. Elle comprendra des scènes censurées jusqu’ici inédites, notamment la tristement célèbre séquence du « viol du Christ ».
Le film retrace, sous une forme romancée, les prétendus cas de possession démoniaque survenus dans un couvent de religieuses au XVIIe siècle, à Loudun, dans l’ouest de la France.
Il s’intéresse au fanatisme religieux qui s’empara de la ville et au destin tragique d’Urbain Grandier, un prêtre catholique au cœur de cette affaire, qui fut finalement accusé de sorcellerie et brûlé sur le bûcher.
Au cœur des Diables se trouve une critique virulente de la religion institutionnelle et de son alliance avec l’État, ainsi que des mécanismes de désignation de boucs émissaires et de répression violente.
À sa sortie, Les Diables a été interdit dans plusieurs pays et lourdement censuré dans d’autres. Le film regorge d’images débridées d’extases mystiques, de torture, de violence et de transgressions sexuelles. Les scènes les plus choquantes ont dû être coupées avant même que les organismes de classification cinématographique du Royaume-Uni et des États-Unis acceptent d’attribuer une classification au film.
Les coupes allaient de la suppression de brefs gros plans montrant des scènes de torture particulièrement crues ou de nudité à celle d’une courte séquence dans laquelle une religieuse se masturbe avec un fémur humain calciné.
La coupe la plus importante concernait la séquence du « viol du Christ », dans laquelle les religieuses possédées profanent une effigie grandeur nature du Christ au cours d’une orgie frénétique. Loin de se limiter à une volonté de choquer, cette scène condense les principaux thèmes du film.
Une grande partie des séquences coupées était considérée comme perdue jusqu’en 2002, lorsque le critique de cinéma Mark Kermode les a retrouvées dans les archives de Warner Bros. Russell a ensuite réalisé une version longue conforme à sa vision en 2004, projetée devant un public restreint.
Warner Bros. a néanmoins attendu 22 années supplémentaires avant de sortir cette version restaurée.
Le Britannique Ken Russell (1927-2011) était un réalisateur pionnier, dont l’œuvre va du drame Love (1969), récompensé aux Oscars, à l’opéra rock fantastique Tommy (1975), avec le groupe The Who. Il était avant tout un artiste transgressif, qui n’a cessé de repousser les limites du cinéma.
Si Les Diables est clairement un film anticatholique, il n’est en aucun cas antireligieux. Russell s’était converti au catholicisme vers la fin de sa vingtaine. Mais sa relation avec l’Église catholique s’est révélée de courte durée.
Pour lui, l’affaire des possédées de Loudun illustrait parfaitement l’hypocrisie de l’Église. C’est sa désillusion face à la corruption de l’Église comme de l’État qui l’a poussé à réaliser ce film. Dans un entretien accordé en 2011, Russell décrivait son œuvre comme un film chrétien traitant de « la dégradation des principes religieux […] d’un pécheur qui devient un saint ».
Son Grandier (incarné avec une grande dignité par Oliver Reed), malgré ses profondes failles, est le seul à oser s’opposer à l’hypocrisie de l’Église, ce qu’il paiera de sa vie.
À sa sortie, Les Diables a suscité des réactions critiques allant de l’éloge enthousiaste à la condamnation sans appel. Le film a remporté le prix du meilleur film étranger à la Mostra de Venise en 1971. Russell a également été désigné meilleur réalisateur par le prestigieux National Board of Review américain.
En revanche, le journal du Vatican, L’Osservatore Romano, a dénoncé le film comme « une insulte au cinéma », recourant à « des images et des sons d’une obscénité jamais vue auparavant à l’écran, dans le but de se livrer à un lynchage grossier de l’Église d’hier, d’aujourd’hui et de toujours, présentée comme un instrument politique d’oppression ».
Le critique Alexander Walker, du journal londonien Evening Standard, a livré une critique restée célèbre, réduisant le film à de simples « fantasmes masturbatoires d’un collégien catholique ».
L’affaire des possédées de Loudun, survenue dans les années 1630, est l’un des épisodes de possession démoniaque les plus célèbres de l’histoire.
Elle concerne la prétendue possession collective de toutes les religieuses d’un couvent d’ursulines et l’exécution d’un prêtre local, Urbain Grandier, accusé d’avoir attiré le diable sur les habitants de Loudun.
À l’époque, Loudun était frappée par la peste, déchirée par des luttes de pouvoir entre institutions et traversée par de vives tensions entre catholiques et protestants. Un terreau idéal pour voir surgir des affaires de possession démoniaque.
Le 22 septembre 1632, trois religieuses déclarèrent avoir reçu, pendant la nuit, la visite d’une apparition vêtue d’habits sacerdotaux. Bientôt, le couvent fut le théâtre d’étranges phénomènes : les religieuses auraient été frappées par des forces invisibles, prises de convulsions et tourmentées par des voix terrifiantes.
Les premières tentatives d’exorcisme, en octobre, se transformèrent en spectacles publics, attirant des foules considérables et créant une atmosphère de carnaval délirant.
Grandier était arrivé depuis peu à Loudun. Il s’était rapidement forgé une réputation de prédicateur érudit, d’agitateur et, détail plus sulfureux, de coureur de jupons. Des rumeurs circulaient selon lesquelles il aurait rédigé un pamphlet anonyme dénonçant le projet du puissant cardinal de Richelieu de démanteler les fortifications de Loudun.
Avant le début des possessions, Grandier avait eu la possibilité de devenir le directeur spirituel du couvent des ursulines, mais il n’avait pas obtenu cette fonction. On ignore s’il avait refusé le poste ou si celui-ci avait été attribué à quelqu’un d’autre.
Les prétendus tourments démoniaques finirent par gagner d’autres religieuses, prenant un caractère de plus en plus sexuel. Grandier fut désigné comme le responsable. On l’accusait d’avoir introduit les esprits dans le couvent au moyen d’un bouquet de roses musquées déposé sur un escalier.
À la tête des accusatrices se trouvait la mère supérieure Jeanne des Anges, qui écrivit plus tard avoir été dévorée par le désir sexuel pendant sa possession. Son témoignage allait jouer un rôle décisif dans la chute du prêtre.
Grandier fut accusé d’avoir provoqué les possessions et conclu un pacte avec le diable. Un faux document censé attester ce pacte fut considéré comme une pièce maîtresse de l’accusation. Un procès s’ensuivit et, le 18 août 1634, Grandier fut reconnu coupable de sorcellerie. Il fut atrocement torturé, puis brûlé vif sur le bûcher.
Sa mort ne mit pourtant pas fin aux prétendues manifestations démoniaques à Loudun, qui se poursuivirent jusqu’en 1638.
Russell s’inspire largement d’autres œuvres consacrées aux événements de Loudun. Parmi elles figure l’essai d’Aldous Huxley, Les Diables de Loudun (1952), qui s’intéresse au fanatisme religieux et à la répression sexuelle, ainsi que la pièce The Devils (1960), de John Whiting, qui présente Grandier comme la victime de manœuvres politiques et d’une femme hystérique.
Son film s’achève sur la mort de Grandier et la destruction des remparts de Loudun. Il dépeint le chaos qui s’empare de la ville comme une trahison de la religion, où les pulsions les plus sombres de l’humanité peuvent se déchaîner sous le vernis d’une justice prétendument divine, cautionnée par l’État.
La version longue restaurée des Diables, conforme à la vision du réalisateur, sortira dans les salles françaises le 28 octobre.
Brendan C. Walsh est affilié à l’archidiocèse de Brisbane.
Philip C. Almond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:21
Monika Sus, Professor at the Institute of Political Studies of the Polish Academy of Sciences and a part-time Professor at the Robert Schuman Centre for Advanced Studies, European University Institute
KEY TAKEAWAYS
Europe faces growing hybrid threats beyond conventional warfare. Alongside the conflict in Ukraine, European countries are experiencing suspected sabotage, cyberattacks, drone incidents, espionage and disinformation campaigns.
Citizens and communities are essential to Europe’s security alongside governments and armed forces whose duty is to provide national defence.
Europe needs a stronger, shared culture of civic preparedness to protect its territory and the institutions that sustain everyday life.
Europe’s security debate is often framed in the familiar language of armies, weapons systems and borders. These remain essential. Governments and armed forces must remain the primary providers of national defence. However, the nature of attacks on Europe has changed, making societies themselves part of the security equation.
The war in Ukraine has made the return of large-scale conventional war to Europe impossible to ignore. Yet the pressure now facing European states extends beyond conventional warfare. It also takes the form of cybernetics’s, sabotage, pressure on critical infrastructure, drone incidents into EU territory, foreign information manipulation and the use of criminal networks or economic dependencies for strategic purposes.
Recent research by ACLED describes suspected Russian activity in Europe as a pattern of operations designed to test support for Ukraine while staying below the threshold of open military confrontation.
Between January 2022 and April 2025, ACLED mapped 190 such incidents across Europe, including 59 drone overflights, 45 acts of sabotage, 15 cases of spying, 13 cases of vandalism, 12 arson incidents and six cyberattacks.
Germany accounted for the most recorded incidents, with 39, followed by Norway with 19, Finland with 17, and Poland with 16. ACLED also notes that more than half of all suspicious events since February 2022 took place in 2024, when around 35% were sabotage and 27% were unauthorised drone overflights. Global think tank GLOBSEC and the International Centre for Counter-Terrorism have also documented a related pattern: the use of criminal actors and so-called “disposable” agents in sabotage and arson plots across Europe. Their updated dataset identifies 151 known cases between February 2022 and February 2026, including 41 additional incidents since their previous report.
Many of these actions do not target the state apparatus in a traditional military sense. They target the systems on which societies depend on in everyday life: electricity, communications, transport, local administrations, information spaces and trust between citizens. A damaged cable, a hacked municipal system or a false story spreading online may not look like war in the classical sense.
Nevertheless, each can weaken confidence in institutions, deepen social division and make democratic societies harder to govern under pressure. This is why Europe’s new defence agenda cannot be only about armies. It must also be about the capacity of citizens and communities to remain calm, informed and functional when disruption happens.
While 81% of Europeans are in favour of a common defence and security policy among EU Member States – the highest result since 2004, 78% of citizens are concerned with the EU’s security and defence capabilities, according to data from the Eurobarometer 2025.
The European Union recognises how instrumental citizens and communities can be in crisis response or when facing security challenges and how vital they are in helping Europe sustain solidarity under pressure. Its Preparedness Union Strategy, launched in 2025, calls for an “all-hazards” and “whole-of-society” approach and encourages citizens to maintain essential supplies for at least 72 hours in an emergency. This is not a call to panic. It acknowledges that resilience cannot be built only from the centre.
Citizens cannot stop missiles or replace intelligence services. They cannot protect undersea cables or defend airspace. However, they can refuse to become part of the disruption. If an adversary spreads a false story, individual behaviour matters: do we share it, check it, or amplify outrage because it confirms what we already believe? If sabotage disrupts electricity, mobile networks or electronic payments, preparation matters: do households have water, a torch, cash, power banks and a way to contact family members? Panic, mistrust and paralysis are vulnerabilities. Calm, competence and cooperation are assets.
This does not mean militarising society or transferring responsibility from the state to individuals.
Governments still have the duty to protect citizens, invest in defence, secure infrastructure and communicate honestly. At the same time, citizens also have a role because many hybrid attacks are designed to reach them directly – through fear, confusion, inconvenience and mistrust.
Communicating this is difficult, because for decades after the Cold War, many Europeans became used to peace and to the idea that security was a service delivered by the state. Citizens voted in elections, paid taxes and assumed that professionals would take care of the rest. That expectation is understandable, but is no longer sufficient.
At the same time, governments and experts are rightly cautious about spreading fear. Too much alarmist language can paralyse rather than prepare. But silence is not neutral either. Citizens already hear about sabotage, cyberattacks, drones and war through social media, television and everyday conversations. If trusted institutions do not explain what these threats mean and what people can realistically do, fear becomes easier to manipulate.
Europe therefore needs a better language of preparedness: honest without being dramatic, practical without being militaristic, and empowering without pretending that citizens can replace the state.
Preparedness should be presented as civic maturity, not paranoia. That means linking information to action. A blackout, cyberattack, or disinformation campaign can disrupt daily life. However, simple steps reduce vulnerability: a family contact plan, basic supplies for two or three days, trusted sources of information, school and workplace procedures, neighbourhood support networks, and the habit of checking before sharing.
These are not abstract ideas. They are already being practised in Europe: Finland and Denmark promote 72-hour household preparedness; Sweden’s crisis-or-war brochure tells citizens how to prepare and what to do; Czechia has school programmes on emergency numbers, dangerous situations and siren signals; and local initiatives in Brussels and France connect citizens with crisis-response and civil-protection volunteering. These measures help turn abstract anxiety into actions people can take.
This is also where the European way of life enters the discussion. We often use that phrase as if it referred only to rights, values and institutions. It does, but those rights and institutions depend on social infrastructure: trust, pluralism, reliable information, functioning local institutions and citizens who can disagree without treating one another as enemies.
Protecting Europe is therefore not only about defending territory, but it is also about defending the conditions that make democratic life possible under pressure.
This should not mean replacing national responsibility, but connecting it through common standards, shared reserves, joint exercises, and a stronger culture of preparedness across society.
The EU is already moving in this direction through the Preparedness Union Strategy, the Union Civil Protection Mechanism, rescEU strategic reserves (that are fully EU funded including a fleet of aircraft for firefighting, evacuation or providing medical relief), stockpiling initiatives, and new work on preparedness education. These initiatives point to a broader security model that combines military defence with civil preparedness based on cooperation and pooling of resources, institutional resilience, and democratic education, because a society that can keep functioning during disruption is harder to intimidate.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
This article draws on the ‘EUIdeas: The Power of Knowledge’ flagship research and public‑engagement program of events, marking the European University Institute’s 50th anniversary celebrations in May 2026.
Monika Sus co-founded and now co-leads the EU Security Initiative (EUSI) at the European University Institute.
19.10.2026 à 16:09
Didier Courbet, Professeur et Chercheur en Sciences de la Communication & Psychologie de la santé, Aix-Marseille Université (AMU)
L’ESSENTIEL
En France, on estime que plus de 300 000 personnes sont atteintes d’aphasie, un trouble du langage qui se traduit par de graves difficultés de communication.
Il s’agit d’un handicap qui a des répercussions majeures sur la vie quotidienne et la santé mentale des patients.
Peu connue et mal comprise, l’aphasie n’altère pas les pensées des personnes qui en souffrent, mais nécessite de trouver d’autres façons de communiquer avec ces dernières.
Le 20 octobre 2026 a lieu en France la première journée nationale de l’aphasie officiellement reconnue par un gouvernement. C’est une première mondiale. Cette décision du ministère de la Santé marque une avancée majeure pour mieux faire connaître les conséquences de ce handicap encore très mal connu.
Le contraste est frappant : une étude internationale a montré que seuls 5 % des personnes interrogées connaissent l’aphasie, alors que, rien qu’en France, plus de 300 000 personnes sont aphasiques.
L’aphasie est un trouble du langage dû, le plus souvent, à un accident vasculaire cérébral (AVC) ou à un traumatisme crânien qui atteint les régions du cerveau chargées du langage. Elle peut toucher chacun d’entre nous et à tout âge. L’aphasie entraîne des difficultés à utiliser le langage oral ou écrit, sans toutefois diminuer l’intelligence : les pensées, le raisonnement, les émotions et la capacité à prendre des décisions peuvent rester intacts.
Ni trouble mental, ni déficience intellectuelle, l’aphasie est un handicap de communication qui se manifeste de manière très variable selon les personnes, par des difficultés plus ou moins importantes, pour parler, notamment trouver ses mots, pour lire ou écrire et parfois comprendre des phrases, surtout lorsqu’elles sont longues ou compliquées.
Après un AVC, par exemple, près d’une personne sur quatre vit avec une aphasie chronique. En France, on estime à environ 35 000 le nombre de nouveaux cas d’aphasie chaque année.
L’aphasie bouleverse la vie quotidienne. Elle complique fortement les conversations, le travail, les démarches courantes et les relations sociales, notamment avec les proches. Elle peut même empêcher une personne d’exprimer ses besoins les plus simples. Parmi tous les handicaps, c’est l’aphasie qui entraîne la plus forte baisse de la qualité de vie.
Les recherches sur la santé mentale montrent aussi à quel point cette souffrance psychologique et sociale est importante. Trois mois après un AVC, 93 % des personnes aphasiques présentent une forte détresse psychologique, contre 50 % des personnes ayant eu un AVC sans aphasie, soit presque deux fois plus.
La dépression est elle aussi fréquente et peut durer longtemps. Elle apparaît souvent dès les premiers mois et continue de toucher de nombreuses personnes plusieurs années après l’AVC. La souffrance psychologique liée à l’aphasie est donc très importante, durable et encore trop peu reconnue.
Une partie de cette souffrance vient du regard des autres. L’aphasie restant mal connue, on confond parfois, à tort, une personne qui parle lentement, cherche ses mots ou donne une réponse inhabituelle avec quelqu’un qui présente des difficultés intellectuelles.
De ce fait, les personnes aphasiques redoutent d’être mal jugées, infantilisées ou prises pour des personnes « séniles ». Peu à peu, nombre d’entre elles finissent par hésiter à parler avec les autres, à rencontrer des inconnus ou même à revoir les personnes qu’elles fréquentaient auparavant. Elles discutent moins, sortent moins, et se retrouvent souvent isolées.
Pourtant, les recherches scientifiques confirment ce qu’un grand nombre des proches de personnes aphasiques savent depuis longtemps : l’aphasie, en tant que telle, n’entraîne pas de déficience intellectuelle. Les personnes qui en souffrent continuent à avoir leurs propres opinions, à éprouver des sentiments, à raisonner et à prendre des décisions, même si leurs difficultés de langage les empêchent souvent de les exprimer pleinement.
Pendant longtemps, de nombreux linguistes et philosophes, parmi lesquels Noam Chomsky, ont donné au langage une place centrale dans la pensée humaine.
Aujourd’hui, les neurosciences remettent fortement en cause l’idée qu’il faudrait nécessairement du langage pour mener des raisonnements complexes. Une synthèse de recherches parue récemment dans la prestigieuse revue scientifique Nature tend à montrer que le langage sert surtout à communiquer nos pensées, plutôt qu’à les produire.
Les régions du cerveau chargées du langage peuvent être atteintes par une lésion cérébrale. Mais ces régions ne sont pas forcément celles qui permettent de calculer, de raisonner logiquement ou de comprendre les relations sociales.
Un AVC qui touche les zones du langage ne fait donc pas disparaître la capacité à penser. De nombreuses études sur différentes formes de raisonnement complexe le montrent, comme l’illustrent les quatre exemples suivants.
Premièrement, même avec de graves lésions dans les régions du cerveau chargées du langage, nombreux sont ceux qui arrivent à résoudre des problèmes logiques complexes. Ces travaux montrent que construire oralement une phrase et mener un raisonnement logique sont deux choses différentes. On peut avoir du mal à expliquer en détail son raisonnement avec des mots, tout en étant pourtant parfaitement capable de raisonner logiquement.
Deuxièmement, dans la vie quotidienne, nous cherchons sans cesse à comprendre les intentions, les croyances, les attentes et les réactions des autres. Ces raisonnements sociaux peuvent être très complexes. Certaines personnes atteintes d’une aphasie sévère conservent cette intelligence sociale : elles peuvent, par exemple, comprendre des raisons profondes qui expliquent les comportements d’autrui.
Troisièmement, certaines personnes qui ont de très grandes difficultés à construire des phrases peuvent pourtant effectuer des calculs difficiles et comprendre des relations mathématiques élaborées. En effet, les études qui observent l’activité du cerveau montrent aussi que ce ne sont pas les mêmes réseaux cérébraux qui sont utilisés pour l’algèbre et pour la grammaire des phrases.
Quatrièmement, pour analyser des faits, expliquer le monde, comprendre les liens de cause à effet ou tester des hypothèses, comme le font les scientifiques, nous n’avons pas besoin de nous appuyer uniquement sur le langage. D’ailleurs, les recherches sur le cerveau et sur les performances de personnes aphasiques montrent que de nombreuses capacités d’analyse et de raisonnement complexe fonctionnent en dehors des réseaux du langage.
Le paradoxe est spectaculaire : même lorsqu’une personne perd une partie de sa capacité à utiliser le langage oral ou écrit, notamment pour exprimer ses pensées, elle peut continuer à penser et à raisonner, tout en conservant son « intelligence générale ». Cette distinction entre langage et intelligence devrait changer notre regard sur les personnes aphasiques.
Pour comprendre une personne aphasique, il faut donc faire la différence entre ce qu’elle arrive à dire et ce qu’elle pense. Elle peut connaître la réponse à une question, avoir une opinion ou avoir pris une décision, mais ne pas trouver les mots pour l’exprimer. Elle peut aussi prononcer un mot à la place d’un autre, ou répondre « oui » alors qu’elle voulait dire « non ». Elle se rend souvent compte de son erreur en s’entendant parler et tente aussitôt de se corriger. Ces erreurs de langage peuvent faire croire, à tort, que son raisonnement est incohérent.
De nombreuses personnes aphasiques utilisent des gestes, désignent des objets ou des images pour contourner leurs difficultés à parler. Elles montrent ainsi qu’elles ont une intention claire, qu’elles comprennent parfaitement une situation, ou qu’elles ont fait un choix, même si elles ont du mal à l’exprimer avec des mots. Leurs capacités de jugement et de décision peuvent donc rester préservées malgré de grandes difficultés de langage.
Indépendamment de l’aphasie, ces capacités peuvent toutefois être altérées lorsque l’AVC affecte des régions ou des réseaux cérébraux impliqués dans le jugement et la prise de décision. D’où l’importance d’évaluer les capacités de chacun individuellement.
Globalement, les recherches sur ces questions n’en sont qu’à leurs débuts. Le langage joue probablement un rôle dans certaines tâches intellectuelles, mais son importance semble avoir été longtemps surestimée. Le cerveau et la pensée n’ont donc pas encore livré tous leurs secrets…
La journée nationale du 20 octobre a tout d’abord pour objectif de faire connaître l’aphasie et de combattre les préjugés, en faisant prendre conscience que, malgré ses difficultés de langage, une personne aphasique peut continuer à réfléchir, à comprendre des situations complexes, à avoir des opinions, à raisonner, à prendre des décisions, à comprendre les autres, à aimer et à imaginer son avenir.
Cette journée vise aussi à mieux montrer les conséquences de l’aphasie dans la vie quotidienne, notamment la souffrance psychologique des personnes touchées et de leurs proches aidants. Faire reconnaître le rôle essentiel de ces derniers est aussi un objectif important.
Il s’agit également de promouvoir les façons de mieux communiquer avec les personnes aphasiques : leur parler directement, leur laisser le temps de répondre, ne pas les interrompre ni terminer leurs phrases à leur place. Ou encore, utiliser des dessins, des images, des gestes ou quelques mots écrits pour faciliter les échanges. Et surtout, continuer à entretenir des relations avec la personne, à l’associer aux conversations et aux activités sociales pour éviter son isolement.
Enfin, cette première journée nationale encouragera la recherche et l’innovation, pour trouver des solutions plus inclusives.
Certains professionnels de santé connaissent mal l’aphasie et ses conséquences. Ils reçoivent peu de formation sur ce handicap durant leurs études, ce qui peut compliquer, pour les personnes aphasiques qu’ils reçoivent, l’accès à des soins adaptés.
Cette méconnaissance peut aussi retarder l’évaluation de la détresse psychologique des personnes aphasiques, dans un contexte où il est important de repérer le plus précocement possible les signes d’anxiété et de dépression. Une formation spécifique des psychologues et des psychiatres faciliterait l’accès à des psychothérapies adaptées aux difficultés de communication.
Par ailleurs, les agents qui travaillent dans les administrations et les services publics devraient être mieux sensibilisés aux difficultés rencontrées par les personnes aphasiques, afin d’adapter l’accueil et les documents à leurs besoins de communication, et leur laisser davantage de temps et de simplifier les démarches. Lors d’un entretien, par exemple, il serait important de s’assurer qu’elles comprennent les informations, peuvent véritablement exprimer leurs choix et sont toujours traitées dans le respect de leur dignité.
Tous ces changements visent le même objectif : aider les personnes aphasiques à être plus autonomes, leur faciliter l’accès aux soins, aux administrations et aux services publics, faire respecter leurs droits et leur dignité, et leur permettre de prendre pleinement part à la vie sociale.
Le message de la première journée nationale de l’aphasie est simple : les personnes aphasiques ont besoin qu’on cesse de les juger sur leur manière de parler et qu’on leur donne le temps et les moyens de communiquer. Ce que l’on pourrait résumer par : « Une personne aphasique perd ses mots, pas son intelligence. Prenons le temps de communiquer. »
Didier Courbet est membre du conseil d’administration et du conseil scientifique de la Fédération Nationale des Aphasiques de France (FNAF).
19.10.2026 à 16:08
Céline Spector, Professeure des Universités, UFR de Philosophie, Sorbonne Université, Sorbonne Université
L’ESSENTIEL
L’érosion démocratique ne commence pas par la suppression des élections, mais par la fragilisation des institutions qui limitent le pouvoir politique.
Cette intuition, formulée par Montesquieu au XVIIIᵉ siècle, permet de mieux cerner les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.
Pour Montesquieu, sans corps intermédiaires, il ne reste que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Les régimes contemporains peuvent-ils devenir moins démocratiques tout en conservant formellement des élections, des parlements, des tribunaux et une Constitution ? La question peut sembler paradoxale. Elle est pourtant au cœur des analyses contemporaines de l’« érosion démocratique » (Nancy Bermeo, David Waldner et Ellen Lust). Celle-ci ne désigne pas la disparition brutale de la démocratie et sa transformation en autocratie électorale. Elle reflète un processus plus insidieux : l’affaiblissement progressif des institutions qui permettent de contrôler le pouvoir et de contester ses décisions.
Afin de comprendre ce phénomène, il n’est pas inutile de revenir à un auteur qui n’était pourtant pas démocrate au sens contemporain du terme : Montesquieu. Dans l’Esprit des lois, publié en 1748, il développe une théorie de la modération politique qui repose sur une idée fondamentale : pour éviter l’abus, le pouvoir doit se heurter au pouvoir.
La célèbre formule de Montesquieu est souvent associée à la séparation des pouvoirs : il faut organiser les institutions de telle sorte que le pouvoir, qu’il vienne du prince ou du peuple, rencontre des limites effectives.
Dans la monarchie française, qu’il analyse dans l’Esprit des lois, cette fonction est assurée par ce qu’il nomme les « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants ». La noblesse, le clergé, les villes et les corps politiques constituent autant d’instances qui s’interposent entre le prince et les sujets. Même là où le prince demeure la « source du pouvoir politique et civil », son pouvoir ne doit pas s’exercer sans médiation. Montesquieu ne réclame ni suffrage universel ni abolition des privilèges. Ce qui l’intéresse est la fonction d’instances statutairement autonomes, capables de limiter le pouvoir absolu.
Plutôt que de privilégier l’exhortation à la vertu, Montesquieu place donc les « pouvoirs intermédiaires » au cœur de sa théorie pyramidale de la monarchie : ici comme ailleurs, seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir. Parce que tout homme qui a du pouvoir tend à en abuser, il convient de prévoir des résistances à l’extension indéfinie de la puissance royale. Ainsi s’explique l’utilité des institutions capables de s’opposer à la volonté de l’exécutif, c’est-à-dire au bon plaisir du roi : la volonté de mettre un frein à la tendance absolutiste justifie une distribution des pouvoirs enracinée au sein d’une structure sociale différenciée.
Les corps intermédiaires constituent de la sorte une fonction vitale dans l’équilibre de l’État moderne. Car dans le régime despotique, le pouvoir reste personnel, non institutionnalisé, non distribué entre forces politico-sociales concurrentes. L’absence d’espace public interdit toute solution négociée des conflits, qui ne peuvent trouver d’issue que dans la révolution ou dans l’usurpation.
A contrario, les parlements des régimes non despotiques jouent un rôle fondamental : ils ne se contentent pas de limiter la volonté royale en l’inscrivant dans la tradition des autres volontés législatrices ; ils sont utiles du point de vue même de la conservation du pouvoir : une puissance éclairée et tempérée doit être plus stable. Les pouvoirs intermédiaires éclairent à la fois le prince et le peuple ; faisant figure de « rempart », ils atténuent les risques de fronde et confortent la loyauté des citoyens. L’argument de l’intérêt éclairé est adressé au prince, tout au long de l’Esprit des lois, contre la tentation despotique : accroître son pouvoir ne sert qu’à le rendre moins sûr.
Aussi datée puisse-t-elle paraître, l’analyse de Montesquieu éclaire les phénomènes de dé-démocratisation dont sont victimes les États, en Europe, aux Amériques et un peu partout dans le monde. Certes, les démocraties contemporaines ne sont évidemment plus des monarchies reposant sur une société d’ordres. Mais les régimes démocratiques ont, eux aussi, besoin d’institutions et de corps susceptibles d’interposer une distance entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent : parlements, juridictions indépendantes, collectivités territoriales, autorités autonomes, médias, syndicats, associations, universités ou autres organisations de la société civile. Ces institutions n’ont pas toutes la même fonction et ne sont pas toutes des « pouvoirs intermédiaires » au sens précis de Montesquieu. Mais elles assument, dans des contextes différents, une fonction comparable en empêchant que la puissance politique se concentre et s’exerce de manière arbitraire.
Disciple de Montesquieu, Tocqueville a notamment montré à quel point le « dogme de la souveraineté du peuple » devait s’accompagner, dans les siècles démocratiques, de la puissance des associations qui ancrent la décentralisation. Pour que les individus ne sombrent pas dans la servitude, il est indispensable qu’ils puissent trouver dans les associations politiques et civiles, autant que dans la liberté de la presse, l’occasion de contrer la tyrannie de la majorité. Analogue aux aristocrates de l’Ancien Régime, les associations jouent le rôle des pouvoirs intermédiaires là où règne l’égalité des conditions.
À l’aune de ces analyses, l’érosion démocratique peut alors être comprise comme l’exténuation progressive des médiations qui limitent le pouvoir et animent les délibérations dans l’espace public. Un gouvernement peut être élu démocratiquement et, une fois au pouvoir, réduire l’autonomie du Parlement, affaiblir l’indépendance de la justice, monopoliser les nominations administratives, restreindre l’autonomie des collectivités, délégitimer les médias critiques, porter atteinte à la liberté académique ou exercer une pression croissante sur les associations. Dans cet esprit, les institutions ne disparaissent pas nécessairement ; entravées ou mises au pas, elles perdent leur indépendance, s’exténuent, s’autocensurent et cessent progressivement de jouer leur fonction de frein.
Aussi faut-il reconnaître l’importance cruciale des corps intermédiaires, comme les syndicats, les universités, les associations d’usagers, les organisations non gouvernementales environnementales, etc. S’ils peuvent ralentir l’action du politique, compliquer ses décisions, l’obliger à négocier et à écouter, au lieu de simplement vouloir, ces pouvoirs servent également de rempart contre la colère des citoyens. Le ralentissement associé à la délibération démocratique n’est pas un dysfonctionnement de ce régime, mais l’une des conditions de sa stabilité. Les contre-pouvoirs ne doivent pas apparaître comme de simples obstacles à l’efficacité de l’action publique : un parlement qui contrôle, un juge qui censure, une collectivité qui résiste, un média qui enquête, un universitaire qui critique, une association qui conteste ne sont pas seulement des obstacles, mais de véritables adjuvants, qui bloquent les tentations despotiques.
Sans doute les « canaux » invoqués par Montesquieu ont-ils changé de forme. Les corps intermédiaires de l’Ancien Régime ont laissé place à des institutions démocratiques et à des contre-pouvoirs divers, vecteurs dans le meilleur des cas de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais leur fonction fondamentale demeure : empêcher que la puissance politique ne coule directement d’une volonté vers l’obéissance.
En France, il revient à la IIIᵉ République d’avoir instauré la liberté associative par la loi du 1er juillet 1901, « sans autorisation ni déclaration préalable », après avoir proclamé la liberté syndicale en 1884, alors que les empires de Napoléon Ier et de Napoléon III l’avaient malmenée et que Vichy s’y attaquera sans merci.
L’érosion démocratique commence précisément lorsque ces canaux s’embolisent, lorsque les digues cèdent et lorsque le pouvoir n’a plus face à lui que des individus isolés. Alors, selon la formule de Montesquieu, il ne reste bientôt plus que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Céline Spector est membre du Conseil scientifique de l'UEF France (Union des fédéralistes européens). Elle a reçu des financements pour des projets de recherche à Sorbonne Université au titre de l'Initiative Europe.
19.10.2026 à 16:07
Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Le 13 octobre, l’Assemblée nationale a voté une loi « intégrale » pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes (VSS) faites aux femmes et aux enfants.
La loi, essentiellement répressive, propose des pistes intéressantes pour la prévention des violences et l’accompagnement des victimes. Mais la création d’un nouveau juge pourrait désorganiser les juridictions.
Aucune garantie de financement n’est prévue à ce stade. Or, des recrutements de magistrats et de policiers sont indispensables pour progresser contre les VSS.
Le 13 octobre 2026, l’Assemblée nationale a adopté à une très large majorité la proposition de loi ambitionnant d’apporter « une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants ». Mise à l’ordre du jour et examinée en réaction à la médiatisation de la tragédie du viol et du meurtre d’une adolescente dans le Gers, cette nouvelle loi est elle vraiment de nature à modifier significativement la prise en compte par les pouvoirs publics de ces formes de violence particulièrement graves mais aussi particulièrement ancrées dans la société ? La question se pose d’autant plus que, depuis plus de quarante-cinq ans et suivant un rythme toujours plus soutenu, le législateur n’a cessé d’adopter de nouveaux textes répressifs supposés endiguer le phénomène.
Se voulant particulièrement complète et ambitieuse, la loi dite « intégrale » est présentée par ses promoteurs comme de nature à enfin changer la donne. Pourtant, l’analyse rigoureuse de ses dispositions montre qu’elle s’inscrit globalement dans le sillage de ses prédécesseuses, ne modifiant qu’à la marge l’économie générale de l’action des pouvoirs publics face aux violences sexuelles et sexistes. Certes, cette proposition de loi comporte plusieurs dispositions visant à généraliser et rendre obligatoire, dans l’espace éducatif et dans le monde du travail, des dispositifs de sensibilisation, de prévention et de détection des violences sexuelles et sexistes. Il s’agit là d’une évolution notable, qui semble vouloir faire du « dépistage » précoce de ce type de faits une priorité de l’action publique. De la même façon, la proposition prévoit de mettre en place un véritable parcours de soins pour les personnes victimes.
Il n’en demeure pas moins que les deux tiers du texte sont relatifs à des mesures répressives, qu’il s’agisse de la création de nouvelles infractions, de l’aggravation des sanctions encourues ou de la modification de la procédure pénale applicable. Or la persistance de l’hégémonie de l’approche pénale ne laisse pas d’interroger : accroître sans fin l’arsenal répressif, n’est-ce pas anticiper la persistance du phénomène qu’on prétend endiguer ? L’opinion suivant laquelle une telle surenchère aurait un effet dissuasif ne résiste en effet pas une seconde à l’analyse. Aucune étude scientifique n’a jamais objectivé le moindre lien entre sévérité de la sanction et passage à l’acte, et il suffit pour s’en convaincre de constater que l’aggravation continue de la répression qu’on observe depuis au moins la loi n° 89-487 du 10 juillet 1989 « relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » n’a manifestement eu aucun effet sur le caractère systémique de ces violences. Pire, on observe que la multiplication des infractions et le développement d’un véritable productivisme répressif au sein des juridictions est de nature à affecter leur capacité à traiter comme il se doit les affaires les plus graves.
Par ailleurs, la proposition de loi « intégrale » semble méconnaître la façon dont sont aujourd’hui traitées ce type de violences au sein des juridictions et, plus grave, les dispositifs existant pour assurer une véritable protection aux victimes. En présentant comme une solution évidente la création d’un « juge des violences sexuelles et intrafamiliales » au sein de chaque tribunal judiciaire, le législateur oublie que ces juridictions comptent d’ores et déjà, et de longue date, des magistrats spécialisés dans ce type de contentieux. Des magistrats auxquels il a d’ailleurs imposé tout récemment une obligation de formation spécifique en la matière. Des juges civils qui, parallèlement à l’accroissement considérable de la répression pénale, tentent d’offrir une protection concrète et effective aux personnes victimes.
Il s’agit d’abord du juge aux affaires familiales. Parce qu’il est appelé à statuer sur l’ensemble des conflits personnels qui peuvent naître au sein du couple ou de la famille, ce magistrat est en première ligne pour intervenir en cas de suspicion de violences, sans avoir à attendre une hypothétique plainte pénale. Plutôt que de concurrencer son office par l’intervention d’un nouveau juge spécialisé au champ de compétence mal défini, pourquoi ne pas tout simplement renforcer les prérogatives du juge aux affaires familiales ? En 2010, s’inspirant du modèle espagnol, le législateur a introduit en droit français le mécanisme de l’ordonnance de protection, permettant au juge aux affaires familiales de prescrire dans l’urgence un certain nombre de mesures provisoires visant à faire cesser les violences ou à éviter leur répétition (interdiction d’entrer en contact, injonction de quitter le domicile familial…). Si la proposition de loi « intégrale » prévoit d’étendre encore le nombre de mesures pouvant être prononcées, des évolutions sont encore nécessaires pour lui permettre d’intervenir en amont de la survenue des violences, dès lors qu’un danger est suffisamment objectivé. Au-delà, la justice familiale a surtout besoin de moyens pour intervenir dans des délais raisonnables et pour que ses décisions soient effectivement appliquées.
Le constat est le même pour l’autre juge spécialisé dans le traitement des violences qu’est le juge des enfants. Depuis 1958, ce magistrat est chargé de prendre les mesures de protection qui s’imposent (suivi éducatif, placement…) pour mettre fin à tout « danger » menaçant « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé ». Un danger pouvant se caractériser par des violences mais aussi par des comportements susceptibles d’y conduire (alcoolisme, conflit aigu au sein du couple parental…). Contrairement aux autorités répressives, le juge des enfants peut ainsi intervenir avant même la commission des faits les plus graves. Son action est donc potentiellement, et de loin, la plus efficace qui puisse être menée pour lutter contre la maltraitance infantile. Si elle est aujourd’hui entravée, ce n’est pas en raison d’un obstacle juridique, mais là encore d’une pénurie généralisée de moyens frappant les juridictions et plus encore les services éducatifs.
Renforcer la lutte contre les violences suppose ainsi, d’abord et avant tout, le renforcement des moyens qui lui sont affectés. Pourtant, la proposition de loi « intégrale » n’est assortie d’aucune étude d’impact permettant de chiffrer les ressources budgétaires supplémentaires qu’impliquent les réformes proposées. Et ce alors même que le budget de la justice française demeure [inférieur à la médiane européenne], que la police judiciaire est en crise et que les enquêteurs croulent sous les procédures et que la psychiatrie et plus encore la pédopsychiatrie sont en déshérence.
Le Parlement ne dispose aujourd’hui d’aucune garantie que les moyens nécessaires seront effectivement débloqués. Certes, le texte comporte l’objectif d’affecter à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes 3 milliards d’euros par an. Mais en dehors de l’examen de la loi de finances, toute proposition de loi instituant de nouvelles dépenses à la charge de l’État est inconstitutionnelle. Et le gouvernement, seul habilité à proposer une telle programmation budgétaire, ne s’est engagé qu’à évaluer les besoins. Le risque est donc grand d’assister à l’adoption de dispositifs inapplicables faute de moyen et qui, ajoutant à la charge de travail de personnels déjà exsangues, entravent encore un peu plus leurs capacités d’action. La seule façon d’éviter un tel scénario est de subordonner l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions à l’octroi préalable des moyens nécessaires – ce que le texte ne prévoit pas.
Au final, laissant le répressif au cœur de l’action des pouvoirs publics et prenant le risque d’une réforme sans moyens supplémentaires, la proposition de loi « intégrale » échoue à s’émanciper vraiment d’une forme de pensée magique où la simple promulgation d’un nouveau texte – et en particulier d’une loi pénale – est réputée suffire, au moins partiellement, à mettre fin au phénomène réprouvé. Elle échoue également à poser les jalons d’une véritable justice de protection, dont le besoin n’a pourtant jamais été aussi criant.
Vincent Sizaire est magistrat.
19.10.2026 à 16:06
César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité
L’ESSENTIEL
À Okinawa, au Japon, les deux grands quotidiens locaux se distinguent des médias nationaux par leur couverture critique de la présence militaire états-unienne.
La presse locale contribue aux mobilisations contre les bases militaires, en fédérant des revendications diverses et en faisant émerger une conscience collective propre à l’archipel.
Les deux journaux entretiennent une mémoire singulière de la guerre, qui relie les violences de l’armée impériale japonaise à celles des militaires américains et contraste avec le récit national dominant.
Alors que la présence américaine dans l’archipel japonais s’est peu à peu effacée de l’espace public à partir des années 1960, l’archipel d’Okinawa, dont la rétrocession aux autorités japonaises ne date que de 1972, se trouve dans une situation particulière. Son territoire accueille près de 70 % des bases stationnées au Japon, ainsi que leurs 30 000 soldats.
Cette région où vivent environ 1,2 % des quelque 123 millions de Japonais, périphérique du point de vue de Tokyo, mais centrale dans l’espace stratégique est-asiatique, a récemment été au cœur de deux événements importants : l’élection, en septembre dernier, d’un conservateur soutenu par la première ministre Takaichi Sanae au poste de gouverneur du département ; et l’arrestation, au début du mois d’octobre, d’un militaire américain stationné dans l’une des nombreuses bases de l’île principale, soupçonné du meurtre d’une habitante de la région.
Ces deux événements illustrent les tensions entre les objectifs stratégiques du gouvernement japonais et les préoccupations de la population locale. Ils mettent également en lumière les différences de traitement de l’actualité entre les médias nationaux, principalement basés à Tokyo, et la presse d’Okinawa. Ces divergences, qui font depuis longtemps l’objet de débats, interrogent la place accordée aux préoccupations des habitants de l’archipel dans l’espace médiatique japonais. Pour mieux les comprendre, il convient de revenir sur l’histoire et les particularités de la presse locale.
Avec le département de Fukushima, Okinawa est l’un des deux seuls départements japonais à être couvert par deux quotidiens.
L’apparition de la presse écrite à Okinawa est indissociable de l’histoire des relations entre cette région périphérique et le pouvoir central japonais. En effet, avant son rattachement à l’empire japonais en 1879, le royaume des Ryūkyū restait un territoire indépendant du reste de l’archipel. Il était proche du fief japonais de Satsuma, tout en continuant de payer un tribut à la Chine des Qing.
La fondation du Ryūkyū Shinpō remonte à 1893, à une époque où la presse est envisagée comme un instrument d’intégration du nouveau département à l’ensemble national.
Le second grand quotidien local, l’Okinawa Times, est fondé en 1948. Il présente ainsi la particularité d’être né après la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la plupart des grands journaux japonais contemporains, dont les origines remontent à l’avant-guerre. Aujourd’hui, à l’instar de son aîné, le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times défend une ligne éditoriale pacifiste et critique à l’égard de la présence militaire américaine dans l’archipel. Depuis sa création, le journal s’est notamment illustré par de nombreux scoops révélant les conséquences néfastes des activités militaires sur la population locale.
Jusqu’au milieu des années 1960, la presse locale fait l’objet d’une censure stricte de la part de l’administration militaire américaine. Selon Gushiken Katsuya, ancien journaliste de la chaîne de télévision locale Ryūkyū Asahi Broadcasting, cette expérience reste profondément ancrée dans la mémoire collective des journalistes d’Okinawa. Leur situation contraste avec celle des médias de Tokyo, libérés plus tôt de cette contrainte avec la fin de la censure institutionnelle imposée par les forces d’occupation.
Aujourd’hui, les deux grands quotidiens du département, bien que concurrents dans leur couverture de l’actualité locale, partagent une même ligne éditoriale critique à l’égard de la présence militaire américaine et accordent une place centrale à la surveillance des activités des bases. La couverture régulière des nuisances subies par la population, en particulier des violences commises par des militaires américains, fait ainsi partie intégrante de la culture journalistique d’Okinawa.
L’éloignement géographique des bases américaines et leur concentration à Okinawa constituent l’une des explications des différences de traitement de l’actualité entre la presse locale et les médias nationaux. Des événements qui font la une des journaux d’Okinawa ne figurent parfois qu’en troisième ou quatrième position dans les journaux télévisés nationaux, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Du côté des médias de Tokyo, la disparition progressive des bases américaines du Japon métropolitain a contribué à faire de la présence militaire américaine un sujet plus lointain.
La distance géographique n’explique toutefois pas tout. Gushiken Katsuya souligne notamment que, au cours des années 2010, les tensions croissantes entre le gouvernement d’Abe Shinzō et les médias libéraux ont conduit certains de ceux-ci à accorder davantage d’attention aux revendications des habitants d’Okinawa. Pour autant, alors que les difficultés quotidiennes engendrées par la présence des bases militaires font partie de l’actualité régulièrement couverte par les médias locaux, les grands médias nationaux tendent à ne s’intéresser à la situation des habitants qu’à l’occasion d’événements particulièrement marquants, tels que des accidents ou des actes de violence ayant fait des victimes.
La presse d’Okinawa ne se contente pas d’informer la population sur les problèmes posés par les bases américaines. Le politiste Yamakoshi Shūzō s’est intéressé au rôle que jouent les deux grands quotidiens locaux dans le mouvement social d’opposition aux bases militaires depuis les années 1970. Il rappelle que le sentiment d’opposition aux bases a connu d’importantes variations au fil du temps et que les intérêts de la population sont loin d’être homogènes. Lorsque survient une affaire particulièrement grave comme le meurtre d’un habitant d’Okinawa par un militaire américain, la presse locale joue alors un rôle important dans la mobilisation d’une large partie de la population.
Le chercheur met en évidence ce phénomène à partir du cas du viol par trois GI’s d’une fillette de 12 ans en 1995, événement à l’origine du plus important mouvement de contestation qu’ait connu l’île depuis sa rétrocession au Japon en 1972. Son analyse montre comment les éditoriaux publiés par les deux quotidiens évoluent progressivement, passant de la dénonciation du crime commis par les militaires américains à une critique plus générale de la présence militaire américaine à Okinawa, puis à une remise en question des relations entre le Japon et les États-Unis, pour finalement déboucher sur une réflexion plus large sur les relations historiques entre Okinawa et le Japon.
En agrégeant des revendications diverses, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō jouent un rôle central dans l’émergence d’une conscience collective fondée sur le sentiment d’un destin commun partagé par l’ensemble des habitants d’Okinawa. Ils contribuent à la construction d’un « nous », en donnant une expression commune aux préoccupations d’une population aux intérêts pourtant hétérogènes. C’est en ce sens que les deux quotidiens ne se contentent donc pas de rendre compte de la contestation, mais participent activement à sa construction.
Au-delà de la partie visible des réactions médiatique aux diverses formes de violence qui touchent régulièrement Okinawa, le rôle de la presse est également celui de vecteur de transmission de la mémoire de la guerre. Ōishi Yutaka, professeur à l’Université de Keiō, s’est intéressé aux différences de traitement de la mémoire qui persistent aujourd’hui entre la presse nationale et les quotidiens d’Okinawa, en partant du cas des commémorations du « jour du souvenir » (irei no hi) organisé le 23 juin de chaque année depuis 1965.
Contrairement au 15 août, célébré au Japon métropolitain comme une date marquant la scission entre la guerre et l’après-guerre, le 23 juin, jour de commémoration de la bataille d’Okinawa, ne symbolise pas une rupture aussi nette. D’une part, parce qu’Okinawa est restée sous occupation américaine bien plus longtemps que le reste du Japon, mais aussi parce que la présence des bases militaires américaines s’inscrit dans la continuité de celle de l’armée impériale japonaise, stationnée sur l’île jusqu’à l’été 1945.
À travers leurs séries d’articles et leurs éditoriaux, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō rappellent les liens qui unissent la bataille d’Okinawa, les violences commises par l’armée japonaise pendant la guerre et celles perpétrées par les militaires américains après 1945. Ils soulignent également la contradiction entre les principes pacifistes inscrits dans la Constitution japonaise de 1946 et le poids de la présence militaire américaine supporté par Okinawa, qui contribue à rendre possible le maintien de ces principes à l’échelle nationale.
Ce travail de mémoire contraste avec le récit historique dominant dans les médias nationaux. Dans ces derniers, la guerre est principalement présentée comme un événement du passé dont le Japon aurait été la victime, notamment à travers la place centrale accordée aux bombardements atomiques dans les commémorations. La question des bases américaines est, quant à elle, essentiellement abordée sous l’angle de la sécurité nationale. À Okinawa, en revanche, la distinction entre la guerre et l’après-guerre est beaucoup moins nette : l’archipel apparaît comme une double victime, à la fois des États-Unis et du Japon. Selon le politiste, ces divergences se sont accentuées au fil du temps, donnant lieu à deux trajectoires mémorielles qui n’ont cessé de s’éloigner.
La singularité de la presse d’Okinawa ne tient donc pas seulement à sa couverture de la présence militaire américaine. En participant aux mobilisations collectives et à la transmission d’une mémoire historique propre à l’archipel, les deux grands quotidiens locaux contribuent à faire entendre les préoccupations d’une population dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les priorités nationales.
César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:04
Maryline Pioz, Épidémiologiste, Inrae
Axel Decourtye, Ecotoxicologue, Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation - Institut de l'abeille
Cyril Vidau, Ecotoxicologue, Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation - Institut de l'abeille
L’ESSENTIEL
La loi d’urgence agricole, promulguée le 18 août 2026, réautorise certains néonicotinoïdes de façon dérogatoire.
Le texte législatif prévoit également qu’un conseil de surveillance examine les conséquences environnementales de ces dérogations.
Mais nous ne sommes pas encore outillés pour pouvoir surveiller les impacts de ces pesticides sur les écosystèmes.
Comment mesurer les effets des néonicotinoïdes réautorisés de façon dérogatoire par l’article 6 de la loi d’urgence agricole ? Ce même article 6 prévoit qu’un conseil de surveillance sera chargé d’examiner les effets des dérogations, notamment à partir des données de la phytopharmacovigilance pilotée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
Mais, dans les faits, cette surveillance pourra-t-elle mesurer efficacement les impacts de ces insecticides ? En l’état, cela risque d’être compliqué. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder comment les risques liés aux pesticides sont encadrés et pris en compte en France.
Depuis la loi du 2 novembre 1943, l’autorisation des pesticides de synthèse repose sur un principe relativement simple : avant leur mise sur le marché, les produits font l’objet d’une évaluation dite a priori destinée à « vérifier leur efficacité et leur innocuité dans les conditions d’emploi prescrites ».
Aujourd’hui, c’est le règlement européen (CE) no 1107/2009 qui régit la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques avec une évaluation en deux étapes, d’abord de la substance active puis du produit commercial. L’Autorité européenne de sécurité sanitaire des aliments (EFSA) contrôle la conformité des essais réalisés par l’industriel producteur de la substance active ainsi que leurs résultats, puis effectue une évaluation des risques afin de recommander (ou non) l’agrément de la substance à la Commission européenne.
Ensuite, chaque pays membre décide de l’autorisation des produits commerciaux contenant cette substance et ses co‑formulants et précise les conditions d’utilisation afin d’assurer une protection adéquate des utilisateurs et de l’environnement. En France, c’est l’Anses qui est chargée de cette évaluation des produits.
Ainsi, pendant plus d’un demi-siècle, la substance chimique a constitué l’objet central de la régulation. Pour cela, la toxicologie et l’écotoxicologie ont progressivement élaboré un ensemble de méthodes standardisées pour définir les niveaux d’exposition, mesurer les dangers et évaluer le risque.
Les décisions d’autorisation ou d’interdiction reposaient principalement sur des connaissances produites avant la mise sur le marché, avec l’idée qu’une expertise scientifique suffisamment robuste permettait de repérer et d’interdire les substances présentant un « effet nocif pour la santé humaine ou animale » ou un « effet inacceptable sur l’environnement ».
Mais depuis plusieurs décennies, cette évaluation du risque a priori se heurte à la complexité du réel. Les contaminants sont plus nombreux, leurs usages se diversifient et leurs effets peuvent être chroniques, diffus ou liés à des mélanges de substances.
Parallèlement, les politiques publiques doivent arbitrer entre plusieurs objectifs : protection de l’environnement, compétitivité des filières agricoles, souveraineté alimentaire, adaptation au changement climatique ou acceptabilité sociale. L’émergence de nouveaux ravageurs et de maladies des cultures ainsi que l’évolution des conditions de production agricole en lien avec le changement climatique renforcent ce besoin de réactivité.
Dans ce contexte, le principe consistant à faire reposer la décision publique sur l’idée que tous les effets d’une substance pourront être connus avant son utilisation atteint ses limites. Il paraît de plus en plus nécessaire de s’appuyer également sur les informations produites dans les conditions réelles d’utilisation des produits après leurs mises sur le marché.
Peu d’exemples illustrent aussi clairement cet impératif que celui des insecticides néonicotinoïdes. Le premier pesticide de cette famille, l’imidaclopride, a été autorisé dans les années 1990 après une évaluation a priori qui prenait en compte les risques pour les abeilles.
Dans les mois qui ont suivi son autorisation, cependant, des apiculteurs ont observé des disparitions inhabituelles de butineuses à proximité des champs traités. Les mêmes constats furent également établis, plus tard, lors de l’autorisation du thiaméthoxame et de la clothianidine.
Il a ainsi fallu deux décennies d’expérimentations et de travaux scientifiques pour que les effets de ces substances sur les capacités d’orientation des abeilles et leur retour à la ruche soient progressivement documentés, conduisant, en 2013, à des restrictions d’usage de ces trois néonicotinoïdes sur les cultures attractives pour les abeilles, avant leur interdiction en 2018.
Cette articulation entre évaluation a priori et retour d’expérience du terrain fait aujourd’hui l’objet de réflexions importantes dans le domaine de l’évaluation des risques liés aux pesticides.
À lire aussi : Pesticides : mieux les évaluer pour mieux protéger notre santé et limiter la contamination de l’air, des eaux et des sols
Pour disposer d’informations plus continues sur l’état de santé des populations et des écosystèmes, les politiques environnementales accordent aujourd’hui une place croissante à la surveillance : le suivi des effets sur la santé humaine, sur la biodiversité, sur la qualité de l’eau, des sols et de l’air, ou encore la surveillance des contaminants émergents. La surveillance ne sert donc plus seulement à vérifier les conséquences d’une politique déjà décidée. Elle peut aussi contribuer à produire les connaissances nécessaires pour l’ajuster.
Appliquant cette logique, la loi d’urgence agricole a donc réintroduit l’acétamipride et la flupyradifurone en chargeant un conseil de surveillance d’examiner les effets des dérogations accordées. Ici les éventuels effets non intentionnels observés en conditions réelles ne sont donc plus seulement destinés à enrichir les connaissances scientifiques, ils sont appelés à contribuer directement au pilotage des dérogations et, le cas échéant, à les réévaluer.
Mais cette réévaluation des décisions au regard des observations réalisées en conditions réelles ne peut fonctionner que si les dispositifs de surveillance sont en mesure de produire des signaux suffisamment précoces, robustes et interprétables pour éclairer la décision publique. Or, détecter précocement un effet non intentionnel, distinguer un signal anormal d’une fluctuation naturelle, attribuer un impact à une substance particulière dans des environnements contaminés par des mélanges complexes de substances ou encore relier des observations locales à des phénomènes plus généraux constituent autant de défis scientifiques.
L’écotoxicologie doit ainsi étendre son champ d’action. Longtemps mobilisée pour caractériser les propriétés intrinsèques des substances et établir les relations entre exposition et effets, la discipline est appelée à développer les connaissances, les méthodes et les outils permettant de comprendre le fonctionnement des socio-écosystèmes soumis à des stress chimiques multiples. Les dispositifs de surveillance devront ainsi acquérir les capacités scientifiques et techniques nécessaires pour mesurer, en conditions réelles, les effets des pesticides.
Mais les dispositifs de surveillance ont-ils les capacités de réaliser cela ? Pas vraiment. Nous manquons aujourd’hui de protocoles harmonisés, de méthodes d’interprétation, de dispositifs d’observation pérennes et d’indicateurs permettant de produire des signaux robustes, interprétables et suffisamment précoces pour éclairer l’action publique.
L’évaluation des risques liés aux pesticides chez les abeilles montre particulièrement bien cette difficulté. Depuis près d’un demi-siècle, ces insectes occupent une place singulière étant donné leur image emblématique de la santé de l’environnement et les valeurs qu’elles portent via la pollinisation. Pour les protéger, la réglementation impose des tests de toxicité avant la mise sur le marché des pesticides et des restrictions de leurs usages une fois homologués.
Pourtant, depuis vingt-cinq ans, les atermoiements entre retraits et dérogations concernant les néonicotinoïdes illustrent les difficultés rencontrées par le législateur pour résoudre le dilemme entre sauvegarde des pollinisateurs et protection des cultures. Acquérir les moyens d’alerter sur l’éventuel impact des pesticides chez l’abeille, comme les médecins signalent les effets indésirables des médicaments, est un moyen manquant à l’arsenal.
En effet, force est de constater que si des centaines d’études scientifiques ont démontré la toxicité des insecticides néonicotinoïdes chez les abeilles, nos dispositifs actuels de surveillance sur le terrain peinent à détecter les effets comportementaux, chroniques ou physiologiques documentés dans des conditions contrôlées.
La difficulté tient notamment au fait qu’un problème de santé peut être facilement attribué à une substance dans un cadre expérimental où la substance, la dose et la durée d’exposition ainsi que les conditions (température, nourriture, agent pathogène, etc.) sont rigoureusement contrôlées, mais beaucoup plus difficilement sur les ruchers où les abeilles sont exposées à des mélanges de substances à des concentrations très variables tout en subissant l’effet d’autres facteurs environnementaux qui influencent aussi leur santé (maladies, alimentation, conditions météorologiques, paysage).
L’altération de l’immunité des abeilles fournit un exemple de cette difficulté à établir un lien de causalité sur le terrain. En conditions expérimentales, l’altération de l’immunité par un pesticide peut être mise en évidence grâce à des technologies de pointe, en comparant l’expression de gènes impliqués dans la réponse immunitaire chez des abeilles exposées et des abeilles témoins.
En conditions de terrain, une telle perturbation est beaucoup plus difficile à détecter : elle peut rester silencieuse ou favoriser secondairement le développement d’une maladie virale, par exemple. Une infection peut ainsi être identifiée comme la cause de l’affaiblissement d’une colonie, alors que l’exposition à un pesticide a pu initialement fragiliser les défenses immunitaires des abeilles, favorisant le développement de l’infection. Le symptôme observé peut ainsi masquer le facteur déclenchant.
En outre, l’absence, chez l’abeille, de paramètres physiologiques de référence permettant d’établir un diagnostic comparable à celui pratiqué en santé humaine ou animale, où les analyses sanguines peuvent révéler des perturbations invisibles à l’observation, complique d’autant plus la tâche.
Là où le médecin peut s’appuyer sur des constantes et des valeurs biologiques de référence, la surveillance des colonies repose encore largement sur des signes généraux et peu spécifiques, comme la mortalité ou l’affaiblissement. Identifier sur le terrain les effets nocifs documentés expérimentalement nécessite donc de développer de nouveaux indicateurs et des outils permettant de mesurer plus finement le comportement et la physiologie des abeilles sur les ruchers. Ces mesures font appel à des méthodologies et des équipements (compteur d’abeilles, puces RFID…) qui dépassent largement les pratiques courantes de la surveillance des colonies d’abeilles et restent techniquement et économiquement difficiles à déployer dans le cadre d’une surveillance à grande échelle.
Seul le développement d’une véritable science de la surveillance permettra, à terme, que les décisions relatives aux autorisations dérogatoires puissent s’appuyer sur des dispositifs capables d’éclairer efficacement l’action publique.
Le défi des prochaines années ne sera probablement pas de choisir entre évaluation des risques et surveillance, mais de construire les connaissances, les méthodes et les dispositifs permettant d’articuler ces deux approches. La capacité de la science à accompagner l’évolution des politiques environnementales dépendra de cette articulation, mais aussi de la reconnaissance des investissements qu’elle impose.
Maryline Pioz a une activité d'expertise à l'Anses.
Axel Decourtye a reçu des financements de l'Union Européenne, du Ministère en charge de l'agriculture et du Compte d'Affectation Spécial pour le Développement Agricole et Rural. Axel Decourtye a été expert à l'ANSES.
Cyril Vidau a reçu des financements de diverses associations/fondations (Fondation Lune de Miel, Fondation de France) et structures publiques (ANSES, Office Français de la Biodiversité, CASDAR,...). Il a eu une activité d’expertise à l’Anses
19.10.2026 à 16:03
Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie - Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours
Bertrand Geay, Professeur des Universités en Sciences de l'éducation, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis
Pierig Humeau, Maître de conférences en sociologie, Université de Limoges
Pierre Clément, Maitre de conférences en sciences de l’éducation, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
Il y a cinquante ans déjà, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dénonçaient l’illusion méritocratique de l’école.
Ces inégalités sociales et de réussite persistent, comme le soulignent les évaluations scolaires.
Derrière la promotion de l’excellence, on continue de transformer des compétences socialement héritées en jugements scolaires.
La promesse que l’école fait aux près de 12 millions d’élèves qui la fréquentent, du premier au second degré, c’est celle d’une égalité d’accès aux savoirs. Chacun y disposerait des mêmes chances, et l’institution ne reconnaîtrait autre chose que le travail ou les qualités intellectuelles. C’est le cœur du principe méritocratique.
Pourtant, il y a maintenant plus de cinquante ans, dans la Reproduction, un ouvrage devenu classique, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron établissaient que ce principe masque les inégalités de réussite, objectivement dépendantes du milieu social d’origine. Les travaux sociologiques contemporains montrent que si l’idéal du mérite a évolué, il continue à faire admettre les différences de réussite à l’école.
Dans un contexte où les lycéens protestent contre le manque de moyens et les inégalités des procédures d’orientation, revenons sur ce que ces recherches nous apprennent des inégalités scolaires, dans la lignée de notre ouvrage collectif sur les mécanismes de reproduction sociale au XXIᵉ siècle.
Bien qu’évident pour les élèves d’aujourd’hui, le principe méritocratique a accompagné le mouvement de « démocratisation » du système scolaire. Les lois Ferry à la fin du XIXᵉ siècle, puis la gratuité de l’enseignement secondaire à partir des années 1930 et l’unification des filières du secondaire à partir des années 1950, portent cet idéal de l’élargissement de l’accès à l’instruction et aux savoirs par le mérite plutôt que par l’argent.
Les vagues de massification scolaire, du secondaire à partir des années 1970 puis du supérieur dans les années 1990 peuvent ainsi donner le sentiment que le système d’enseignement permet désormais l’accès de toutes et tous à des scolarités auparavant réservées à une élite.
Or, nul ne peut ignorer aujourd’hui que ce principe est une illusion. Depuis les années 1960 et les premières enquêtes de l’INED d’Alfred Sauvy ou d’Alain Girard, il est établi que la réussite scolaire est étroitement dépendante du milieu social.
Les évaluations nationales de 2025 en français et mathématiques montrent ces différences dès le CP et tout au long du primaire. Pire, un rapport de France Stratégie relève que les écarts se creusent : si les élèves appartenant à une famille de profession et catégorie socioprofessionnelle (PCS « défavorisée ») connaissent, entre le CP et le CM2, une « évolution très positive » de leur niveau en français (+ 13,6 %) et en mathématiques (+ 16,1 %), ce sont les enfants issus de « PCS très favorisées » qui profitent davantage de l’école (respectivement + 37,5 % et + 45,5 %).
Au collège, selon ce même rapport, non seulement les performances en français et en mathématiques diffèrent dès la 6ᵉ selon la profession ou le niveau de diplôme des parents, mais ces écarts tendent à se creuser. Ainsi, en 2022, les taux de réussite au brevet sont de 97 % pour les établissements qui regroupent des élèves issues des milieux les plus aisés et de 79 % pour ceux qui accueillent les élèves les plus défavorisés.
Dès lors, on ne peut être surpris que 90 % des enfants de cadres et d’enseignants optent pour la voie générale contre 40 % des enfants d’ouvriers non qualifiés, les milieux les plus modestes choisissant majoritairement le second cycle professionnel. Dans l’enseignement supérieur, les enfants de cadres sont les plus nombreux dans les filières universitaires (35 % de l’effectif total en 2024 contre 8,7 % d’enfants d’ouvriers) et, au sommet de la pyramide scolaire, dans les classes préparatoires aux grandes écoles (54 % contre 6 %) ou les Écoles Normales Supérieures (65 % contre 2 %).
C’est cette opposition entre égalité en principe et inégalité en pratique qu’interrogeaient déjà, il y a un peu plus de 50 ans Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans la Reproduction. Non seulement l’école valorise ce qui se transmet d’abord dans les familles (les « bons » goûts ou le langage qu’il faut), en le validant sous forme de jugement scolaire (« brillant », « doué »…) ou de diplôme, mais elle fait admettre que ceux et celles qui réussissent ou échouent le méritent.
Le mythe de l’égalité des chances a une fonction : c’est en convainquant les élèves et leurs familles de ce principe que le système d’enseignement parvient à faire accepter indissociablement les hiérarchies scolaires et sociales. Contrairement aux idées reçues sur cet ouvrage, c’est même l’un des points décisifs de la démonstration des deux sociologues :
« Pour que le destin social soit changé en vocation de la liberté ou en mérite de la personne (…), il faut et il suffit que l’École (…) réussisse à convaincre les individus qu’ils ont eux-mêmes choisi ou conquis les destinées que la nécessité sociale leur avait par avance assignées. »
– « La Reproduction », p. 249-250.
Tout un ensemble de travaux récents, en sociologie, en histoire ou en sciences de l’éducation permet d’actualiser et d’approfondir ces analyses.
Si un discours de défense des « valeurs de l’école » et des savoirs classiques a longtemps été opposé aux analyses de la Reproduction, c’est moins le conservatisme que l’individualisme compétitif qui caractérise aujourd’hui les conceptions méritocratiques des institutions scolaires. Bien sûr, les premières n’ont pas complètement disparu, l’opposition à la réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem en 2015 (dé-disciplinarisation par la création d’« enseignements pratiques interdisciplinaires », incluant l’enseignement du latin et du grec) en demeure un bon exemple.
Mais les réformes conduites depuis une vingtaine d’années y ont ajouté une forme de « modernisation » promouvant la liberté des élèves à optimiser leurs ressources et libérer leurs choix d’un système présenté dès lors comme trop contraint : les réformes du lycée de François Fillon et Jean-Michel Blanquer, la mise en place de Parcoursup ou la dérégulation de la carte scolaire en sont des exemples emblématiques.
Ces mesures, conduites comme toutes celles qui se sont succédé depuis les années 1970 au nom de la lutte contre les inégalités sociales face à l’école, ne les ont nullement réduites : les combinaisons de spécialités à partir de la première ont reconstitué, avec davantage de raffinement, le tri social qu’opéraient les anciennes filières dans l’enseignement général en y ajoutant une prime à la connaissance du système éducatif qui alimente les stratégies d’entrée dans les filières de l’enseignement supérieur dans les classes supérieures.
Et cet encouragement à des usages stratégiques du système d’enseignement, qui s’observe par exemple à travers la publication de palmarès des « meilleurs établissements », va de pair avec l’autonomie et une mise en concurrence qui renforcent la ségrégation sociale. On ne peut dès lors s’étonner que plus de 40 % des élèves scolarisés dans le privé appartiennent aux milieux favorisés, contre 20 % dans le public.
Cette « modernisation » du discours méritocratique est associée à une promotion de l’excellence : celle des individus que le système, par ses exigences, devrait permettre de révéler, et celle des établissements, y compris de l’enseignement supérieur, dont la performance est mesurée dans les classements internationaux.
Cette excellence s’apprécie moins aujourd’hui du point de vue de l’école elle-même, à travers par exemple la maîtrise de savoirs classiques, que sous l’angle de ses liens avec le monde économique. Si le poids du diplôme dans les destins professionnels reste une des caractéristiques de la France, il faut prendre la mesure des avancées toujours plus importante du monde économique dans les politiques scolaires, comme les tentatives pour supprimer certaines filières généralistes ou le développement de programmes adaptés aux « réalités professionnelles » à travers l’« apprentissage par compétences ».
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron montraient, il y a plus de cinquante ans, les rapports entre le système d’enseignement et les hiérarchies sociales. Si les réalités contemporaines ne sont plus les mêmes, le discours méritocratique « version 2026 » continue de rendre acceptables les inégalités sociales.
Bertrand Geay a reçu des financements du ministère de la culture et de la CNAF.
Pierig Humeau a reçu des financements de l'ANR.
Jérôme Camus et Pierre Clément ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
19.10.2026 à 16:02
Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
L’ESSENTIEL
L’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin utilisent l’euro sans être formellement membres de la zone euro.
L’euro des micro-États ne sert pas qu’aux collectionneurs. Il permet à ces pays de profiter des avantages économiques de l’Union européenne tout en gardant leurs symboles nationaux.
En échange, ces quatre pays doivent respecter une partie des règles fixées par l’UE.
Au cœur de l’Europe se trouvent quatre micro-États : l’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin. Quatre États richissimes perchés sur des rochers ou des montagnes. Quatre systèmes politiques qui ont en commun l’euro.
Revenons aux définitions. Un micro-État est un État souverain caractérisé par une très faible population et une petite superficie. Il doit réunir les critères associés à l’existence d’un État en droit international : une population permanente, un territoire défini, un gouvernement et des relations avec les autres États, conformément à l’article 1 de la Convention de Montevideo de 1933.
Alors, pourquoi ces États riches ne battent-ils pas leur propre monnaie et préfèrent-ils intégrer l’euro sans même être membres de la zone euro ?
Explications.
L’Andorre, nichée dans les Pyrénées entre la France et l’Espagne, compte 87 000 habitants. Son économie, largement tournée vers le tourisme, affiche un PIB par habitant supérieur à 41 000 euros.
Monaco, « le Rocher » sur la Méditerranée enclavé dans le territoire français, rassemble 39 000 habitants et détient l’un des PIB par habitant les plus élevés au monde, supérieur à 257 000 euros, grâce notamment à la finance, à l’immobilier de luxe et au tourisme haut de gamme.
Saint-Marin est enclavé en Italie et considéré comme la plus ancienne république du monde. La Sérénissime compte 34 000 habitants avec un PIB par habitant proche de 55 000 euros. Son économie repose sur l’industrie, le tourisme, la banque et les activités philatéliques et numismatiques.
Enfin, le Vatican, au cœur de Rome, est le plus petit État du monde, avec moins de 900 habitants. Son économie est fondée sur les musées, les dons des fidèles, les placements financiers et la vente de timbres, monnaies et publications. Logiquement, le Saint-Siège ne dispose pas de PIB par habitant officiel.
Un autre exemple de micro-État riche intégré à une autre économie est le Liechtenstein, qui utilise le franc suisse comme monnaie officielle depuis 1921. Il est intégré à la zone monétaire suisse depuis 1980, tout en conservant sa souveraineté monétaire.
En vertu des accords monétaires entre l’Union européenne et la Principauté d’Andorre, la Principauté de Monaco, la République de Saint-Marin et l’État de la Cité du Vatican, entrés en vigueur entre 2010 et 2012, ces micro-États utilisent l’euro comme monnaie officielle. Ils émettent une quantité limitée de pièces en euros portant leurs propres faces nationales : les armoiries d’Andorre, le Prince Albert II à Monaco, le Palais public de Saint-Marin ou encore les effigies des papes sur les pièces du Vatican en sont quelques exemples.
Monaco, Saint-Marin et le Vatican sont intégrés de facto à l’espace Schengen grâce à leurs accords avec la France ou l’Italie. Andorre, en revanche, n’est pas membre de l’espace Schengen et maintient des contrôles à ses frontières avec la France et l’Espagne.
Plus complexe : leur relation aux institutions monétaires. Ces quatre états ne disposent pas de leur propre institut d’émission monétaire, mais ils sont soumis au cadre monétaire européen. Pourtant, ils ne dépendent pas directement de la Banque centrale européenne vu qu’ils ne font pas partie de l’Eurosystème, l’autorité monétaire de la zone euro.
Par conséquent, leurs pièces sont frappées dans les ateliers monétaires des États voisins. Les pièces en euros d’Andorre sont frappées à Pessac en France, et à Madrid en Espagne, tandis que celles de Monaco sont fabriquées à Pessac par la Monnaie de Paris. Les pièces de Saint-Marin et du Vatican sont, quant à elles, frappées à Rome par l’Institut polygraphique et la Monnaie de l’État italien.
Pour Monaco, le plafond annuel est indexé sur le volume de pièces émises par la France, selon un rapport de 1 à 1 500. À Saint-Marin, la valeur nominale maximale autorisée s’élève à 1,994 million d’euros par an, tandis que celle du Vatican est plafonnée à 2 300 000 euros annuels.
L’encadrement strict du volume des émissions monétaires par l’Union européenne vise à préserver l’équilibre de la masse monétaire au sein de la zone euro. À l’échelle de la zone euro, le volume cumulé d’euros émis par les micro-États représente moins de 0,001 % de la valeur faciale totale en circulation. L’impact de ces pièces sur l’inflation ou le bilan de la Banque centrale européenne est donc nul.
En leur permettant d’utiliser officiellement l’euro, l’Union européenne reconnaît la souveraineté des quatre États qui, voyant leurs symboles figurer sur une monnaie ayant cours dans toute la zone euro, affirment leur statut d’États indépendants.
L’usage de l’euro facilite les échanges avec les pays voisins. Il supprime les coûts de conversion monétaire et simplifie les dépenses des touristes et les transactions commerciales. C’est un avantage essentiel pour de petites économies très intégrées à leur environnement européen.
Par exemple, en 2024, 70 % des produits importés par Andorre venaient de France et d’Espagne, qui représentaient également 65 % de ses exportations de marchandises.
Même si l’euro n’est pas la seule raison pour laquelle les investisseurs choisissent ces territoires, son utilisation permet d’éviter les risques de change et de renforcer la confiance des investisseurs, car ces micro-États appliquent les règles européennes en matière bancaire et financière. Ainsi, le total de dépôts et titres de la clientèle de Monaco pèse 180 milliards d’euros à fin 2025.
Ces accords présentent un intérêt économique de… collectionneurs.
La faiblesse de leurs volumes d’émission leur confère une rareté particulière, ce qui les rend très prisées des collectionneurs.
Les coffrets officiels peuvent générer des recettes importantes, en particulier pour le Vatican et Saint-Marin, où la numismatique et la philatélie occupent une place notable. Ainsi, au Vatican, une pièce de monnaie en or d’une valeur faciale de 200 euros, millésime 2025, en qualité Belle Épreuve (BE), est proposée à 5 470 euros.
En 2025, la division spécialisée de Poste San Marino a généré un chiffre d’affaires global de 11,2 millions d’euros et un bénéfice net de 1,36 million d’euros.
Du côté de l’Union européenne, ces accords monétaires présentent plusieurs avantages.
En échange du droit d’utiliser officiellement l’euro, les quatre micro-États ont dû rapprocher leur législation financière des règles européennes. Cela a notamment conduit à une réduction progressive du secret bancaire. Les banques d’Andorre, Monaco et Saint-Marin sont désormais tenues de transmettre des informations sur les comptes de leurs clients étrangers aux autorités fiscales concernées.
À lire aussi : Blanchiment d’argent : l’Europe passe (enfin) à l’action
Plus largement, l’adoption de l’euro a servi de levier pour inciter les micro-États à se conformer aux standards internationaux, à renforcer la coopération contre l’évasion fiscale et la sécurité des paiements. Ils concernent notamment ceux du Groupe d’action financière (Gafi), un organisme chargé de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
L’euro donne également à l’Union européenne un moyen de pression lorsque les règles financières ne sont pas respectées. En 2010, la Banque d’Italie a bloqué 23 millions d’euros liés à la Banque du Vatican en raison de transferts jugés suspects. En 2013, elle a également suspendu les paiements par carte au Vatican pendant plusieurs semaines. Sous cette pression, le Saint-Siège a accepté davantage de contrôles et renforcé la transparence de sa banque. Plusieurs milliers de comptes suspects ont ensuite été fermés.
L’Andorre illustre également le pouvoir de pression de l’euro. Dès 2002, le pays utilisait déjà l’euro après l’abandon du franc et de la peseta. Pourtant, l’Union européenne, représentée par la Commission européenne, a refusé pendant près de dix ans de signer un accord monétaire officiel. Elle demandait à l’Andorre de réduire le secret bancaire et d’accepter l’échange automatique d’informations fiscales. L’accord a finalement été signé en 2011, et les premières pièces en euro d’Andorre ont été mises en circulation en 2014.
Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:02
Patrice Geoffron, Professeur d'Economie, Université Paris Dauphine – PSL
L’ESSENTIEL
Le diesel se vend plus cher que l’essence et plus cher qu’au printemps, alors que le prix du baril a reflué.
L’explication tient moins au prix du pétrole brut qu’au modèle économique du raffinage.
Le tour du monde des réponses publiques montre que ni l’abondance d’hydrocarbures ni les baisses de taxes ne protègent durablement. À l’avenir, échapper à ces menaces passera par la sortie du diesel.
En ce mois d’octobre 2026, le litre de diesel s’affiche autour de 2,35 euros en moyenne en France, à quelques centimes du record atteint en septembre. Il vaut une vingtaine de centimes de plus que l’essence, hiérarchie inverse de celle que des décennies de fiscalité favorable avaient installée dans l’esprit des automobilistes. Plus déroutant encore, il coûte davantage qu’en moyenne au mois d’avril, lorsque le baril de brent dépassait 120 dollars, alors que celui-ci est revenu aux alentours de 100 dollars.
Pour comprendre ce paradoxe, il faut se souvenir qu’un automobiliste n’achète pas du pétrole mais du carburant, autrement dit un produit sorti d’une raffinerie.
Les distributeurs s’approvisionnent sur le marché de gros européen, dont les cotations se forment à Rotterdam (Pays-Bas), et ce marché a sa propre logique. Sur un litre à 2,35 euros, un peu plus d’un euro paie ce diesel de gros, soit le double de la moyenne de 2025. Une trentaine de centimes rémunèrent l’acheminement du carburant et la station-service. Le reste, un euro, revient à l’État. Les taxes ne représentent donc plus qu’environ 40 % du prix, contre plus de la moitié lorsque le litre valait 1,60 euro. La raison en est simple. L’accise est un montant fixe d’environ 61 centimes par litre, que le baril vaille 60 ou 120 dollars. Seule la TVA, proportionnelle, suit les cours.
Figure 1. De quoi se compose le prix d’un litre de diesel en France, en centimes d’euro, moyenne de 2025 et semaine du 2 octobre 2026. Source : DGEC, note du 5 octobre 2026 ; TVA de 2025 recalculée au taux de 20 %.
La clé du paradoxe se trouve dans la « marge de raffinage », soit l’écart entre le prix d’un baril de diesel et celui du baril de brut dont il est tiré. En temps ordinaire, cet écart avoisine 20 dollars. Début septembre, il a franchi en Europe le seuil de 100 dollars pour la première fois. Le diesel valait alors plus du double du pétrole dont il est issu. Le pétrole brut reste disponible alors que le diesel devient rare. La rareté s’est déplacée du brut vers les produits raffinés.
À lire aussi : Ruée anticipative début mars, puis effondrement en septembre : comment expliquer la consommation de carburant en France en 2026 ?
Trois chocs se sont additionnés. Le verrouillage du détroit d’Ormuz et les dommages subis par plusieurs raffineries du Golfe ont tari une source majeure de diesel pour l’Europe. La Russie a suspendu ses propres exportations de diesel pendant l’été. Les raffineurs asiatiques ont réduit leurs ventes à l’étranger. Au total, près d’un cinquième des volumes manquent à l’appel. Les États-Unis ont comblé une partie du vide en exportant comme jamais, au prix d’une chute de leurs stocks.
Pourquoi les raffineries ne produisent-elles pas simplement davantage de diesel ? Parce qu’une raffinerie tire d’un baril de brut un assortiment de produits, essence, kérosène, diesel, fioul, dont elle ne choisit pas librement les proportions.
Le diesel présente en outre deux singularités. Il est issu de la même fraction du pétrole que le kérosène et le fioul domestique, de sorte que le transport aérien et le chauffage, à l’approche de l’hiver, se disputent les mêmes molécules. Le fioul livré aux ménages a, d’ailleurs, renchéri de plus de 70 % en un an. Il est surtout le carburant de l’économie productive, celui des camions, des tracteurs, des chantiers et des bateaux de pêche. Sa hausse se diffuse ainsi dans le prix des aliments et des biens, y compris pour les ménages qui ne possèdent pas de voiture.
Figure 2. Prix moyen du diesel et de l’essence dans l’Union européenne en 2026, en euros par litre toutes taxes comprises, par semaine. Source : Commission européenne, « Weekly Oil Bulletin ».
La France aborde ce choc avec un handicap hérité. Pendant un demi-siècle, la fiscalité a encouragé le diesel, au point que le diesel représente encore les deux tiers des carburants routiers vendus dans le pays. L’outil de raffinage, conçu à l’origine pour produire de l’essence et ramené de 24 sites en 1975 à 6 aujourd’hui en France hexagonale, n’a jamais suivi. Le pays exporte donc de l’essence et importe plus de la moitié du diesel qu’il consomme.
L’origine de ces importations est instructive. En 2022, plus d’un quart du diesel importé venait de Russie. L’embargo européen a conduit à remplacer ce fournisseur par le Moyen-Orient, puis par les États-Unis et par l’Inde. La dépendance a ainsi été déplacée plus que réduite, d’un fournisseur sous sanctions vers une région en guerre, puis vers un allié dont le président a fait du prix du diesel une affaire électorale.
Les dernières semaines en donnent l’illustration. Fin septembre, Donald Trump a publiquement envisagé d’interdire les exportations états-uniennes de diesel. Le 2 octobre, sous la menace de cette interdiction, les pays du G7 ont accepté de libérer 100 millions de barils de leurs stocks stratégiques, en bonne partie européens. Le 9 octobre, un accord conclu par téléphone avec Vladimir Poutine a rouvert la porte au diesel russe. Le Trésor américain a suspendu jusqu’en avril 2027 ses sanctions sur les cargaisons, et Moscou a levé partiellement, dès le lendemain, l’embargo qu’il imposait à ses propres exportations.
Pour l’Europe, la leçon est double. Ses réserves de sécurité servent à soulager l’électeur américain avant les élections de mi-mandat du 3 novembre, et le diesel qu’elle a renoncé à acheter à la Russie revient sur le marché mondial par la décision d’un tiers.
Le phénomène n’a rien de français. Dans l’Union européenne, le litre de diesel est passé en moyenne d’environ 1,55 euro début janvier à 2,15 euros début octobre, selon le bulletin pétrolier de la Commission. La France se situe au-dessus de l’Allemagne et de l’Italie, en dessous des Pays-Bas et des pays nordiques. Le Royaume-Uni a battu fin septembre son record de 2022, avec un litre proche de 2 livres sterling. Aux États-Unis, le gallon a atteint le niveau inédit de 6,50 dollars, en hausse de plus de 75 % sur un an.
Figure 3. Prix du diesel à la pompe début octobre 2026, en euros par litre, toutes taxes comprises. Sources : Commission européenne, « Weekly Oil Bulletin », semaine du 5 octobre 2026 ; pour les États-Unis, moyenne AAA convertie au taux de 1,136 dollar pour un euro.
Deux leçons se dégagent de ce tableau. La première concerne l’illusion de l’abondance. Premiers producteurs mondiaux de pétrole et exportateurs nets de diesel, les États-Unis subissent une hausse relative près de deux fois plus forte que celle de l’Europe, en raison de la faiblesse de leurs taxes. La seconde leçon porte sur les baisses de taxes. L’Allemagne a réduit son accise de 17 centimes par litre en mai et en juin, puis de nouveau d’octobre à décembre, pour un coût cumulé d’environ 4 milliards d’euros. L’Espagne a ramené sa TVA de 21 % à 10 % dans un plan de 5 milliards. Le Japon plafonne ses prix en subventionnant les grossistes, et l’enveloppe prévue a été consommée aux quatre cinquièmes en un peu plus de quatre mois. En France, les appels à ramener la TVA à 5,5 % relèvent de la même logique, pour un coût supérieur à 6 milliards d’euros par an sur les seuls carburants.
Partout, le résultat est comparable. Le soulagement est réel, mais il est provisoire, il profite d’abord à ceux qui consomment le plus, et il s’efface dès que la mesure expire. L’Allemagne a retrouvé des prix records en septembre, moins de trois mois après la fin de son premier rabais, et a dû le rétablir. L’Institut Jacques-Delors a recensé près de 300 mesures nationales dans l’Union européenne. Pour chaque euro d’aide annoncé, les Européens ont versé plus de trois euros supplémentaires à leurs fournisseurs d’énergies fossiles.
Le blocage des prix ne résiste pas mieux à l’examen, la Hongrie ayant dû y renoncer en 2022 devant les pénuries. En France, le plafond volontaire de 2,25 euros appliqué par TotalEnergies s’accompagne de ruptures dans une partie de son réseau, l’affluence dépassant les capacités d’approvisionnement. Un prix maintenu sous le niveau du marché entretient la demande au moment où l’offre fait défaut.
La France a, jusqu’ici, suivi une autre voie, celle d’aides ciblées sur les travailleurs modestes contraints de rouler, récemment élargies à plus de 5 millions de bénéficiaires potentiels. Ce choix est défendable. Une remise générale de 30 centimes coûterait au moins 12 milliards d’euros par an, pour un effet que le marché peut annuler en quelques semaines.
Le gouvernement vient d’y ajouter la mise sur le marché, à partir de novembre, de 10 millions de barils de diesel tirés des stocks stratégiques, ces réserves que la loi impose de détenir pour tenir trois mois en cas de rupture d’approvisionnement. Cédés aux distributeurs à leur prix d’achat d’avant la guerre, ces barils doivent abaisser le litre de 12 à 18 centimes pendant trois mois. La mesure épargne le budget. Elle entame toutefois d’environ un cinquième une réserve de sécurité qu’il faudra reconstituer au prix du marché, et elle bénéficie à tous sans distinction de revenu ni d’usage.
Dans l’immédiat, le levier le plus rapide reste la modération de la demande. L’Agence internationale de l’énergie a chiffré, dès 2022, les gains d’un plan en dix points, vitesse réduite sur autoroute, télétravail et covoiturage en tête. Ces mesures peu coûteuses allègent la facture des ménages comme la tension sur le marché.
La véritable issue est la sortie du carburant lui-même, et elle a commencé. En septembre, le diesel n’a représenté qu’environ 2 % des voitures neuves immatriculées en France tandis que l’électrique dépassait 40 % pour la première fois. Le marché du neuf a tourné la page. Le parc en circulation se renouvelle bien plus lentement, et les diesels anciens appartiennent surtout à des ménages modestes, ruraux ou périurbains, qui parcourent de longues distances sans alternative.
Le poids de l’énergie dans le budget varie davantage selon le lieu de vie que selon le revenu. Ces ménages paient la crise au prix fort et sont les moins à même d’acheter une voiture neuve. L’avantage économique de l’électrique est pourtant net. Avec une recharge à domicile, parcourir 100 kilomètres coûte environ trois fois moins qu’en diesel au prix actuel, et l’électricité consommée est produite pour l’essentiel sur le territoire, à l’abri des détroits et des embargos.
Le leasing social répond précisément à cette situation. Il permet à un ménage modeste de louer une voiture électrique neuve pour moins de 200 euros par mois, sans apport, l’État prenant en charge la première mensualité. Ouverte en juillet pour 50 000 véhicules, l’édition 2026 avait enregistré 34 000 commandes en dix semaines, et plusieurs constructeurs ont épuisé leur quota. Son enveloppe, environ 400 millions d’euros financés par les certificats d’économies d’énergie, représente six fois moins que le coût du rabais allemand pour un seul trimestre.
Le rabais efface quelques centimes pendant trois mois, le leasing soustrait durablement des dizaines de milliers de ménages à la volatilité du pétrole. Changer d’échelle, en relevant les volumes et en ouvrant le dispositif à l’occasion électrique, serait vraisemblablement le meilleur usage de l’argent public.
Reste le cœur de la consommation de diesel, qui se trouve dans les camions, les utilitaires et les engins.
L’exemple norvégien invite à la lucidité. Malgré plus de 95 % de voitures neuves électriques, la Norvège n’a longtemps vu ses ventes de carburants routiers reculer que modestement, le transport lourd étant resté au diesel.
La Chine fournit le contre-exemple. Les camions électriques y dépassent le quart des ventes de poids lourds, et la demande chinoise de diesel recule cette année, alors que le fret routier progresse.
En Europe, les camions électriques atteignent à peine 5 % des immatriculations. L’effort doit donc porter sur la recharge de forte puissance le long des grands axes, sur l’aide à l’investissement des transporteurs et sur les flottes captives des collectivités et de la logistique urbaine.
Le calendrier impose de ne pas attendre. En 2028, le second marché européen du carbone, reporté d’un an en raison de la crise, s’appliquera aux carburants. Les distributeurs devront acheter des quotas pour le CO₂ qu’ils mettent sur le marché et en répercuteront le coût à la pompe, installant un signal-prix durable, dont les recettes alimenteront un Fonds social pour le climat destiné aux ménages vulnérables. Chaque véhicule diesel remplacé d’ici là réduit à la fois la facture future des ménages, le déficit commercial et l’exposition du pays aux décisions de Riyad, de Moscou ou de Washington.
La crise d’Ormuz a confirmé que la transition énergétique relevait d’un agenda de sécurité autant que d’un agenda climatique. Le prix du diesel en apporte, chaque jour à la pompe, la démonstration la plus concrète.
Patrice Geoffron est membre fondateur de l'Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie. Il est co-président du Cercle des Economistes
19.10.2026 à 16:01
Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité
L’ESSENTIEL
La mobilisation lycéenne de grande ampleur en cours depuis septembre a fait sienne un slogan mystérieux, mêlant langue arabe et française, « Bismillah, c’est les ténèbres ».
Derrière cette phrase se cachent des messages Snapchat qui, selon les lycéens, émanent de policiers qui tentaient de se faire passer pour des jeunes afin d’obtenir des informations.
Cette formule absurde invite à la réflexion sur le langage, les représentations sociales, mais aussi sur les rapports entre la jeunesse et les institutions.
Depuis le mois de septembre 2026, la mobilisation lycéenne s’étend en France, gagnant progressivement les universités. Le mouvement s’accompagne de controverses sur les interventions policières. C’est dans ce contexte que circule une formule devenue emblématique : « Bismillah, c’est les ténèbres. »
Selon les récits consultables en ligne, les messages à l’origine de l’expression auraient été envoyés par un compte de policiers cherchant à entrer en contact avec des lycéens mobilisés. Autrement dit, un schibboleth (phrase qui ne peut être utilisée correctement que par les membres d’un groupe donné)… raté.
L’expression associe une formule arabe courante à une tournure française assez familière… sans que leur rapprochement produise un sens évident, et c’est précisément ce qui fait rire. Si la phrase est reprise, c’est qu’elle amuse et soulève dans le même temps des questions sérieuses : que montre-t-elle de la manière dont les institutions cherchent à s’adresser à la jeunesse ? Quels stéréotypes mobilise-t-elle, et pourquoi sont-ils si immédiatement à ce point reconnaissables ?
Derrière cette formule absurde se dessine alors une réflexion sur le langage, les représentations sociales, les rapports entre la jeunesse et les institutions.
Bismillah signifie « au nom de Dieu ». On le dit avant d’entreprendre quelque chose, dans des circonstances qui varient selon les personnes et les usages. La rencontre de cette formule avec la suite (« c’est les ténèbres ») donne une phrase dont on peine à saisir l’intention, mais qui, dans tous les cas, semble vouloir « faire jeune », voire « sonner cités, banlieues, quartiers ».
Que l’énonciateur soit un policier ou non, on peut assurément y voir là une leçon de communication : on ne devient pas crédible en accumulant les signes supposés d’une appartenance supposée. En d’autres termes, quelques mots d’arabe ne suffisent pas, car encore faut-il savoir ce que l’on dit.
Aurait-on par ailleurs utilisé la dès lors incapable IA pour aider à sa création ? Quoi qu’il en soit, la phrase a quitté son contexte initial, a été moquée et transformée en slogan (slogans dont la créativité est par ailleurs très saluée médiatiquement).
« Les jeunes ne savent plus parler. » Le diagnostic est connu, et il n’est pas nouveau. Chaque génération a ses inquiétudes sur la langue de la suivante. La langue est pourtant bien loin d’être homogène, les pratiques langagières sont diverses et l’argot (fait entre autres d’emprunts vernaculaires) a toujours existé, permettant de se reconnaître entre pairs, de plaisanter ou parfois encore aujourd’hui, oui, de ne pas être compris de tout le monde.
Le français, qu’on imagine standard, est lui-même fait d’emprunts. Par ailleurs, assez peu de monde penserait à reprocher à un cadre d’utiliser un anglicisme dans une réunion, mais, en revanche, certains mots associés (à tort ou à raison) aux jeunes des quartiers populaires sont vite jugés vulgaires ou incompréhensibles.
Attention néanmoins, il ne s’agit pas ici de prétendre que toutes les façons de parler sont utilisables dans toutes les circonstances, mais tout locuteur le sait fort bien. Les sociolinguistes décrivent aisément que chacun adapte son langage à la situation, souvent sans même y penser. Cette aptitude fait partie de la maîtrise d’une langue.
Le décalage entre l’intention supposée de « Bismillah, c’est les ténèbres » et le résultat obtenu ne peut laisser indifférent. Si le compte à l’origine des messages cherchait à se faire passer pour un lycéen, il a manqué son objectif d’une manière spectaculaire. Parler comme un jeune adulte ne consiste pas, en effet, à piocher quelques expressions dans un répertoire imaginé, voire fantasmé : les mots (et même ceux des jeunes !) ont leur histoire et leur contexte.
Il serait d’ailleurs fou de penser que les jeunes (jusqu’à quel âge peut-on parler de jeunesse ?) parlent tous de la même façon. L’âge, le sexe, les fréquentations, les habitudes familiales, les lieux de vie, toutes les situations comptent. Il n’existe pas un parler uniforme des lycéens ou des étudiants, pas plus qu’il n’existe une manière unique de parler dans les quartiers populaires (et de quelle région de France ?).
C’est pourtant cette langue supposée commune que des caricatures langagières mettent en scène, et on y retrouvera souvent les mêmes ingrédients : des expressions arabes, quelques mots de verlan, une familiarité forcée et, assez souvent, une violence que l’on attribue volontiers au célèbre « jeune des banlieues ».
Car, ajoutons que le message (à l’instar d’autres messages selon les lycéens) ne se limite pas à quelques expressions mal employées et à des fautes d’orthographe, choses importantes : il y associe un prénom à consonance africaine (« Mamadou ») et un drapeau algérien (en émoticône). Il présente d’autres expressions arabes telles que wallah et aïchek. Le personnage ainsi construit n’est pas un adolescent qui s’exprime mal : il correspond à cette figure du jeune des quartiers populaires supposé issu de l’immigration, musulman de préférence et potentiellement violent.
Et, si la phrase fait rire, c’est parce qu’elle rend visible cette fabrication fantasmée du jeune. Il nous semble donc qu’elle nous rappelle que les façons de parler sont rarement jugées indépendamment de ceux auxquels on les associe, et c’est là que la plaisanterie laisse place à plus de gravité.
Reprise par des lycéens, la phrase a revêtu une autre fonction. Elle permet de se moquer de policiers en infiltration. L’humour a cet avantage : il permet de répondre à ce qui a été ici jugé comme une agression sans adopter un ton trop grave. L’humour : cela fait par ailleurs écho aux batailles d’aura qui ont lieu durant les blocus et les manifestations.
Il reste que la circulation d’un mème (puisque c’est ce que cette expression est devenue) ne suppose pas que chacun lui donne le même sens, et c’est aussi ce qui fait sa force : assez courte pour être reprise par beaucoup de monde, et assez floue pour que chacun puisse y trouver son compte.
Enfin, cette phrase nous rappelle que le langage ne se résume pas à un dictionnaire. Pour comprendre une expression, il faut savoir qui l’emploie, à qui le locuteur s’adresse et dans quelles circonstances.
Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 11:27
Nicolas Jean, Professeur d'économie, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
Le géant de la guitare électrique Fender a mis en demeure ses concurrents afin qu’ils cessent d’imiter la silhouette de la fameuse Stratocaster.
Cette offensive illustre la diversité des moyens mis en œuvre par les acteurs monopolistiques pour rester maîtres de leur secteur.
L’exemple de Fender met en lumière le dilemme des marques patrimoniales : vaut-il mieux protéger la propriété intellectuelle d’un produit ou favoriser son universalité ?
En mai 2026, le monde de la guitare électrique s’est embrasé. Fender Musical Instruments Corporation, le géant américain dont le chiffre d’affaires avoisine les 900 millions de dollars – environ 803 millions d'euros – a envoyé une vague de lettres de mise en demeure à de nombreux fabricants de guitare à travers le monde.
Leur ordre : cesser immédiatement la production de tout instrument inspiré de la silhouette de la célèbre Stratocaster, instrument pionnier du monde de la guitare électrique créé en 1954 par Leo Fender, sous peine de sanctions pouvant atteindre 250 000 euros par infraction.
Cette offensive fait suite à un jugement du tribunal régional de Düsseldorf en Allemagne, rendu en mars 2026, qui a reconnu la silhouette de la Stratocaster comme une « œuvre d’art appliqué », protégeable au titre du droit d’auteur européen.
Le jugement visait initialement un contrefacteur low cost chinois. Fender a rapidement élargi le spectre de ses cibles en visant de nombreux producteurs, du luthier local aux grandes marques, comme le fabricant états-unien haut de gamme PRS (Paul Reed Smith) Guitars et son modèle Silver Sky, guitare signature de John Mayer, célèbre artiste qui travaillait auparavant avec… Fender.
En France, la polémique a rapidement embrasé les réseaux sociaux, portée par plusieurs influenceurs de la communauté de la guitare. Julien Bitoun, NeoGeoFanatic, Gaël Liger, Romain Morlot ont, entre autres, critiqué la stratégie du géant américain.
Derrière cette action en justice se cachent des enjeux stratégiques profonds : la défense de barrières à l’entrée, la capture de rentes de monopole et la gestion du paradoxe inhérent aux marques patrimoniales.
Pour mieux comprendre cette offensive, il faut d’abord en saisir les enjeux économiques. Le marché mondial de la guitare électrique pèse environ 6,1 milliards de dollars (5,4 milliards d’euros) en 2026.
Fender, qui détient 16,2 % de part du marché mondial de la guitare et emploie plus de 2 000 personnes, domine le secteur au côté de Gibson. Les deux marques concentrent à elles seules environ 29 % du marché.
Le dynamisme du marché reste modéré, avec un taux de croissance annuel d’environ 6,5 % au niveau mondial. La défense de la propriété intellectuelle devient ainsi un levier stratégique pour protéger des marges sous pression.
Fender est détenu par Servco Pacific, un conglomérat familial basé à Hawaï aux États-Unis. Comme toute entreprise, Fender subit une pression actionnariale croissante pour valoriser son portefeuille d’actifs intangibles, notamment sa propriété intellectuelle. L’action de Fender pour protéger juridiquement le design de la Stratocaster devient une stratégie de création de valeur.
La théorie économique des « barrières à l’entrée », développée par l’économiste Joe Bain dans les années 1950 puis affinée par Michael Porter éclaire cette stratégie. Joe Bain distinguait trois types de barrières :
les économies d’échelle : Fender les possède ;
la différenciation des produits : Fender la cultive ;
les avantages absolus de coûts : Fender les maîtrise.
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Fender ajoute une quatrième barrière, juridique. En transformant la forme de la Stratocaster en propriété intellectuelle protégée, l’entreprise crée un obstacle légal que nul concurrent ne peut franchir, du moins en Europe, pour le moment.
La Stratocaster n’est pas qu’un produit ; c’est un standard industriel. En économie, selon les chercheurs Pascal Corbel, Sophie Reboud et Frank-Mahé Lentz, un standard désigne une spécification technique qui s’impose progressivement dans un secteur, créant une convergence autour d’une norme commune.
La Stratocaster a progressivement imposé sa silhouette comme le standard de la guitare électrique. Des décennies de musique rock, blues et pop ont consolidé ce statut. Les musiciens connaissent sa maniabilité, les fabricants savent la reproduire et l’écosystème s’est construit autour d’elle.
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Cet enracinement crée un phénomène appelé lock-in. C’est-à-dire que le coût pour changer de fournisseur devient prohibitif. Par exemple, un musicien qui a investi dans des pédales d’effets, des pièces détachées et des années de pratique sur une Stratocaster ne peut pas facilement basculer vers un autre modèle, fût-il supérieur techniquement.
Ce phénomène de standard est renforcé par ce que les économistes appellent les « externalités de réseau » : la valeur d’un standard augmente avec le nombre de ses utilisateurs. Plus il y a de guitaristes utilisant ce standard, plus l’écosystème est riche – accessoires, tutoriels, pièces de rechange ou culture musicale partagée –, ce qui renforce l’attractivité du standard pour les nouveaux entrants. Paradoxalement, c’est cette universalité qui rend le standard si puissant, et si tentant à verrouiller pour celui qui le contrôle.
En s’appropriant juridiquement la Stratocaster, Fender espère transformer un standard ouvert en source de rente captive. Seul Fender pourrait fabriquer légalement une guitare de forme « Strat », ce qui lui permettrait de pratiquer des prix plus élevés sans crainte concurrentielle.
L’entreprise crée alors ce que l’on appelle une « rente de monopole ». Elle tire de sa position dominante un profit plus élevé que ce qu’elle obtiendrait en concurrence parfaite. Mais cette stratégie comporte un risque majeur : étouffer l’innovation et l’écosystème qui ont précisément créé la valeur du standard.
Fender est confronté au paradoxe classique des entreprises historiques. La force d’une marque patrimoniale réside dans son universalité. La Stratocaster est ainsi devenue un symbole culturel, au même titre que le Coca-Cola ou la Ferrari. Mais cette universalité rend impossible toute appropriation exclusive. Plus une marque est universelle, moins elle peut être exclusive, et vice versa.
Le risque de backlash est d’autant plus élevé que la communauté musicale est attachée aux valeurs d’authenticité et de liberté créative. Des valeurs que Fender a lui-même cultivées pendant des décennies en présentant la Stratocaster comme « la guitare la plus copiée au monde ».
Cette contradiction entre le discours marketing passé et les actions juridiques présentes génère ce que les théoriciens du marketing appellent un « coût de réputation ». Chaque lettre de mise en demeure envoyée à un petit luthier ou à un fabricant artisanal renforce l’image d’une entreprise devenue prédatrice, éloignée de ses racines contre-culturelles.
L’industrie de la guitare électrique illustre de manière frappante la tension entre deux stratégies concurrentes dans un marché monopolistique : innover pour se différencier ou imiter les succès concurrents en proposant des variantes à prix inférieur.
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Fender cherche à éliminer la stratégie d’imitation, mais prend alors le risque de réduire la diversité de l’écosystème. Les petits fabricants et luthiers qui proposaient des guitares de type Strat – avec leurs propres innovations en termes de micros, de matériaux, de finitions – risquent de disparaître, remplacés par un duopole Fender-Gibson.
Cette réduction de la diversité peut paradoxalement affaiblir l’écosystème global en réduisant le dynamisme du marché par une baisse des innovations. Les consommateurs peuvent également sortir perdants à la fois quantitativement par une hausse des prix et qualitativement par une baisse de la diversité.
L’affaire Fender illustre de manière saisissante les tensions croissantes entre stratégie de propriété intellectuelle, logique actionnariale et attentes d’une communauté de consommateurs passionnés. Elle pose une question fondamentale en économie industrielle : jusqu’où une entreprise peut-elle légitimement s’approprier un standard qu’elle a contribué à créer, mais que le marché a collectivement adopté et transformé en bien commun ?
Les exemples concrets sont nombreux et parfois cocasses : Adidas et ses trois bandes, Nestlé et la forme du KitKat ou même Harley-Davidson qui a essayé de déposer le son de son moteur V-Twin comme marque sonore.
Nicolas Jean ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 11:26
Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers
Christine Doutriaux Longo, Responsable du département sciences de l'entreprise, EFREI
L’ESSENTIEL
Qu’on les appelle « bruits de couloir » ou « radio moquette », les rumeurs font partie de la vie des organisations.
Elles deviennent problématiques quand elles sont opposées à un salarié, par exemple lors d’un entretien annuel d’évaluation.
Gare à ne pas transformer une rumeur en fait. Pour éviter les abus, les entreprises doivent développer des process spécifiques.
« J’ai entendu dire », « Plusieurs personnes m’ont remonté », « Il y a des bruits de couloir » : ces expressions sont banales dans les organisations. Mais lorsqu’une information officieuse devient, sans vérification, le fondement d’une évaluation, le salarié doit se justifier sur des faits qu’il connaît insuffisamment pour les contester.
En effet, dans certaines organisations, un entretien peut commencer par un « On m’a signalé votre attitude » ou « Plusieurs personnes se plaignent ». Pour le salarié concerné, la difficulté ne réside pas seulement dans l’existence de ces propos rapportés, mais dans la manière dont ils peuvent être utilisés pour porter un jugement sur son travail ou son comportement, sans qu’il puisse en vérifier le fondement.
Le problème tient ainsi aux mécanismes par lesquels une impression devient une « remontée », puis un problème considéré comme établi et, finalement, un jugement professionnel. Ce glissement interroge également la responsabilité du manager qui utilise ces informations et celle de l’organisation qui encadre les pratiques d’évaluation.
Le manager dispose d’une information rapportée : un salarié communiquerait mal, serait « difficile » ou susciterait des mécontentements. Le salarié concerné, lui, ne reçoit que la conclusion. S’il demande quel événement est concerné ou quel comportement lui est reproché, la réponse reste générale : « Cela m’a été remonté plusieurs fois. »
À lire aussi : Pourquoi les employés mentent (et ce que les gestionnaires peuvent y faire)
Dire qu’un salarié a interrompu un collègue lors d’une réunion identifiée permet de discuter des faits. Dire que « plusieurs personnes trouvent son attitude problématique » déplace la discussion vers la réputation. Il ne lui est plus demandé d’expliquer un comportement, mais de réfuter une perception.
Or, les travaux sur la justice organisationnelle montrent que les salariés évaluent aussi la procédure conduisant à une décision : qualité des informations, cohérence des critères et possibilité de présenter leur version. Il faut donc distinguer trois étapes : entendre une information, la vérifier, puis éventuellement l’utiliser pour évaluer quelqu’un.
« Plusieurs personnes me l’ont dit » donne une apparence de convergence. Pourtant, une même remarque peut circuler dans une équipe puis revenir au manager par différents canaux. Plusieurs personnes rapportant une histoire ne constituent donc pas nécessairement plusieurs observations indépendantes. La répétition n’est pas la corroboration.
Le salarié se retrouve alors face à un groupe invisible dont il ignore les fondements. Une perception répétée peut devenir une caractéristique attribuée à l’individu : « difficile », « négatif » ou « peu collaboratif ». L’évaluation glisse des comportements observables vers une identité professionnelle construite par accumulation de perceptions.
Une situation plus problématique apparaît lorsque l’existence même des « remontées » ne peut être établie. Un manager peut invoquer un collectif indéterminé pour donner davantage de poids à sa propre appréciation. « Je considère que votre comportement pose problème » n’a pas la même force que « plusieurs personnes le pensent ».
Dans une relation déjà dégradée (désaccord, contestation, rivalité ou volonté d’écarter un collaborateur, etc.) des sources anonymes peuvent donner une légitimité collective à un conflit individuel. Cela ne signifie pas que toute source confidentielle soit fictive, mais l’organisation devrait pouvoir vérifier que les remontées existent véritablement.
Dans ce cas, la chronologie est également instructive : les critiques existaient-elles avant le conflit ? Des faits avaient-ils été documentés ? Les sources sont-elles indépendantes ? L’apparition de « remontées » après un désaccord ne démontre pas un règlement de comptes, mais justifie davantage de vérification.
Lorsque le salarié conteste l’évaluation et saisit les RH ou la hiérarchie, le manager peut préciser : « Ce n’est pas moi qui le dis » ou « Je ne fais que transmettre ». Il passe d’évaluateur à intermédiaire : l’information paraissait assez solide pour demander des comptes, mais sa responsabilité est renvoyée vers des tiers dès qu’il faut en démontrer la fiabilité. Pourtant, dès qu’un manager transforme une information rapportée en appréciation professionnelle, il n’est plus un simple messager. Il en a apprécié la crédibilité et a décidé de l’utiliser. Cette décision engage sa responsabilité.
Cette situation conduit à déplacer le regard vers le manager. Manager suppose de savoir apprécier la fiabilité d’une information, distinguer faits et interprétations, gérer les conflits, formuler un feedback précis et assumer ses décisions. L’usage répété de « on m’a dit » impossibles à traduire en faits conduit à interroger la compétence managériale. Il peut révéler un déficit de formation (un excellent expert n’est pas nécessairement préparé à encadrer) ou une instrumentalisation consciente lorsque des sources anonymes servent à fragiliser un collaborateur ou à régler un conflit.
Dans le premier cas, l’organisation rencontre un problème de sélection ou de formation ; dans le second, de gouvernance et de contrôle du pouvoir hiérarchique. L’autorité donne le pouvoir d’évaluer, mais ne garantit pas la compétence nécessaire pour bien le faire.
Le mécanisme devient fermé lorsque chaque réaction confirme le jugement initial. Si le salarié conteste, on considérera qu’il « n’accepte pas le feed-back ». Il demande des exemples ? C’est parce qu’il est sur la « défensive ». S’il cherche l’origine des critiques, c’est parce qu’il « refuse de se remettre en question ». Il saisit les RH ? « Il escalade ».
Des salariés qui refusent toute critique peuvent exister. Mais une évaluation devrait rester révisable. Si aucune explication nouvelle ne peut modifier le jugement initial, le processus devient moins une évaluation qu’un mécanisme de confirmation.
Ces pratiques ne touchent pas seulement le salarié visé. Les collègues observent comment l’organisation traite les désaccords. Dès lors, certains documentent davantage leurs interactions, parlent moins librement ou évitent de contredire leur hiérarchie.
Les recherches sur la sécurité psychologique et le silence organisationnel montrent que lorsque prendre la parole paraît risqué, le silence peut devenir une stratégie de protection. Le coût se traduit par des problèmes signalés tardivement, des décisions peu contestées, une perte de confiance ou le départ de collaborateurs compétents.
La solution n’est pas d’interdire les informations officieuses, mais de leur conserver leur statut. Un « on m’a dit » peut être un signal à vérifier ; il ne devrait pas devenir automatiquement une conclusion. Plus une information peut affecter la carrière d’un salarié, plus son niveau de vérification devrait être élevé.
Les organisations devraient examiner la chronologie des accusations, l’indépendance des sources et les conflits d’intérêts éventuels. Elles devraient surtout évaluer la manière dont leurs managers évaluent : la qualité du management se mesure aussi à la capacité de produire des décisions explicables, équitables et assumées.
En définitive, le problème n’est pas qu’un manager dise « j’ai entendu dire », mais que cette phrase devienne le début et la fin de son jugement. La question est alors : sur quels faits évaluons-nous cette personne, et qui assume la responsabilité de les avoir transformés en jugement professionnel ?
Et une seconde s’impose alors : qui évalue la manière dont le manager évalue ? Lorsqu’une organisation exige du salarié qu’il justifie son comportement sans demander à celui qui l’évalue de justifier son jugement, le problème touche à la qualité du management et au contrôle du pouvoir hiérarchique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
18.10.2026 à 08:55
Mathilde Plard, Géographe et sociologue, chargée de recherche au CNRS (UMR 6590 ESO), Université d’Angers
KEY TAKEAWAYS
In May 2026, the American ultrarunner Rachel Entrekin became the first woman to win the Cocodona 250-miler in Arizona, a flagship event in the sport.
While women excel at very long distances, they remain under-represented. Why is this?
At the 2026 Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), France’s Blandine L’Hirondel won the women’s race in 21 hours 54 minutes, the first woman to finish in under 22 hours. Rachel Entrekin came second.
For 56 hours and 9 minutes, with hardly any sleep, American professional runner Rachel Entrekin ran across Arizona. On May 9 2026, the 34-year-old physiotherapist became the first woman to win the Cocodona 250, taking the overall lead in one of the toughest ultra-trails in North America. She smashed the event’s all-time record and finished more than an hour ahead of the first man (iRunFar).
As with every female sporting achievement over the past thirty years, the press hailed it as a “historic moment”. But behind the performance, one fact is never quantified: these victories are not flukes – they demonstrate a pattern of consistency.
Ultra-trail running – any off-road race longer than a marathon (26.2 miles), usually in mountainous terrain – harbours a paradox. The longer the distance, the fewer women enter; yet the longer the distance, the closer their performances come to those of the top male runners.
Two open databases that I have compiled – TRAILGENDER (in French) (95 countries, 15,848 events) and ITRA Phase 0 (126 countries, 21,177 events) – based on the rankings of the International Trail Running Association (ITRA) – document this on an unprecedented scale.
Over 10 kilometres (6.2 miles), women account for 40% of participants, and the fastest woman’s time is 19% slower than that of the fastest man. Over 100 miles: 16% of participants are women, but the gap is just 4.5%. Over 200 kilometres – Entrekin’s speciality – fewer than 10% of participants are women, and the gap is 3%.
Physiology confirms this relative advantage in extreme conditions. A leading review published in Sports Medicine in 2021 notes that the gap between top performances – around 10% in the marathon – falls “as low as 4%” in ultra-endurance events – thanks to greater resistance to fatigue and more economical management of energy levels – but that these advantages only count “in extreme endurance events”, precisely those in which women compete the least.
Endurance also carries a long-overlooked risk: female ultra-trail runners are among those most at risk of relative energy deficit in sport – a sustained imbalance between calories burned during training and those actually consumed, which disrupts hormone levels, weakens bones, compromises the immune system and can disrupt menstrual cycles. The International Olympic Committee first described the syndrome in 2014 and updated its definition in 2023.
Endurance isn’t just about watts. A 2026 Canadian study followed seven female runners during a six-day ultrarace. In the early days, each competitor treated her pain as an individual problem to be dealt with – which many of them concealed, so as not to “look weak”. By the third day, exhaustion had broken down this façade: they began running together, acknowledging what they were going through, and helping one another at the refreshment stations. At the finish line, they no longer measured their success by the number of kilometres, but by the fact that they stuck it out together. This is a way of running ultras that the dominant sporting culture – entirely focused on individual feats – had not anticipated.
So why are there so few women at the starting line? The answer is social, and geography illustrates this. Over the same distance, my World Atlas of Women’s Participation in Trail Running records 34% of female finishers in Canada, 31% in the United States… and 17% in France, despite it being the world’s largest market for the discipline.
The bodies are the same, yet participation doubles from one country to the next. The obstacle lies in the conditions of access, as the French sociologist Catherine Louveau and the researchers Holly Thorpe and Adele Pavlidis, among other scholars of gender and sport, have shown for the past thirty years.
Surveys of female runners and comparisons between female and male runners confirm this: training time cut short by domestic chores, the cost of equipment and race numbers, a lack of role models, and insecurity about training alone at night. Those who line up for 100 miles or 250 miles form a cohort that has been selected twice: first by society, and only then by the race itself. What is the product of a social filter is thus mistaken for a biological exception.
Entrekin didn’t inaugurate anything. For nearly a century and a half, every generation has seen a woman beat the men, and then forgotten her.
As early as 1878, in Brooklyn, the British pedestrianism champion Ada Anderson covered a quarter-mile every fifteen minutes, day and night, for nearly 28 days, in front of thousands of spectators. A century later, between 1989 and 2003, the American ultramarathon runner Ann Trason won the Western States 100 race fourteen times, became queen of the 100-mile race, and finished twice second overall. In 2017, Courtney Dauwalter won the Moab 240 ten hours ahead of the second finisher; in 2019, the British woman Jasmin Paris won the Spine Race while expressing her breast milk at refreshment stations, before becoming the first woman to finish the Barkley Marathons in 2024, less than two minutes before the cut-off. Without media coverage to immortalise each win, each achievement is hailed, time and again, as a “first”.
The debate is now open. The ITRA has launched a Women’s Trail Day. Associations are pushing organisers towards fairer standards: Trail Sisters in the United States and SheRACES in the United Kingdom. SheRACES was founded by Sophie Power, who was photographed breastfeeding her baby at an aid station during the 2018 UTMB; her campaign helped bring about the race’s pregnancy deferral policy, in force since 2023. Women-led media, such as the Culotte & Trail and Femme de trail podcasts in France and the magazines Grand Trail and RunHer, give female trail runners a voice. These strides count.
One last figure calls for caution. Taking part in the UTMB is not simply a matter of signing up: entrants go through a lottery. Tickets come as “Running Stones”, earned by finishing other races in the brand’s circuit, one to four per race depending on the distance. The more stones runners hold, the better their odds in the draw: those selected for 2026 held 11 on average. In other words, a place is earned first by racing again and again, which presupposes the time, money and availability this requires.
Women accounted for only 18% of applications for this year’s UTMB, even as the organisation highlights the sport’s gradual feminisation. That figure only shows how many women got through this first gate. It does not tell us how many wanted to run. The number of women who actually started is not officially published either, race by race and by sex, although it can be reconstructed from the results: in 2026, women made up about 17% of starters on the UTMB. Applications and starters are almost the same share, which suggests that the filter operates before the application, among those who never had the stones, the time or the money to apply. As long as official figures are not published, the effects of a selection system will keep being mistaken for a lack of motivation. Without the real figures, reading a lower female ‘appetite’ into the data would mean mistaking a filter for a preference.
The paradox will not be resolved by a single feat, nor by a slowly rising average. It will take open, sex-disaggregated data, audits, and a work of memory that places Ann Trason, Courtney Dauwalter, Jasmin Paris and Rachel Entrekin in a continuous history, alongside Kilian Jornet and Eliud Kipchoge.
This is also what we will explore in a PhD project (in French) that I am co-supervising from autumn 2026 with two colleagues, Thibault Deschamps and Quentin Hallez, and the team at La Clinique du Coureur: what, beyond the body, enables these women to keep going. Researchers call it “psychological flexibility”: the capacity to accept discomfort instead of fighting it, to revise one’s goal mid-race rather than clinging to it until breaking point, and to let a wave of discouragement pass without reading it as a verdict. Over 30 hours of effort, this skill may count for as much as maximal oxygen uptake.
Rachel Entrekin won a race. Her victory does not prove that equality has been achieved. It shows what a woman can do once she reaches the start line. The real question concerns all the others, those who never get there.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Mathilde Plard contributed to the first issue of Grand Trail magazine. Pas Sorti du Bois, a Quebec podcast on trail and ultra-running hosted by Yannick Vézina, is part of her research corpus.
18.10.2026 à 08:55
Pierre Dal Zotto, Professeur Assistant en Systèmes d'Information, GEM
Emilio Calvanese Strinati, Directeur programme 6G et co-Directeur du Orange-CEA laboratoire commun sur AI-Native et Semantic Communications; domaine d'expertise AI, telecom, 5G, 6G, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)
L’ESSENTIEL
Après la 5G, la 6G pourrait révolutionner nos télécommunications.
Elle pourrait se baser sur la communication sémantique, une approche qui vise à transmettre seulement les données utiles.
Au-delà des défis techniques, cette transition pose aussi des questions fondamentales sur nos communications.
Notre manière actuelle de télécommuniquer atteint une limite : chercher toujours plus de débit brut demande davantage de bande passante, d’antennes, de calcul, d’énergie et d’infrastructures. La 6G ne s’émancipera pourtant pas de notre mode standard de communication à base de 0 et de 1. Tant que nos échanges resteront numériques, les messages seront encodés, traités et transmis sous forme binaire.
Ce qui pourrait changer, en revanche, c’est la question posée au réseau. Jusqu’ici, l’objectif principal était de savoir combien de bits il est possible de transmettre. Demain, certains usages pourraient plutôt nous conduire à demander quels bits il est réellement utile de transmettre.
Les réseaux actuels sont largement aveugles à l’information qu’ils font circuler : ils transportent des données sans chercher à savoir si elles sont utiles, redondantes, prioritaires ou suffisantes pour le destinataire. Cette approche est très efficace lorsqu’il faut transférer un fichier, afficher une vidéo ou garantir qu’un message arrive exactement comme il a été envoyé. C’est cette logique qui a porté le développement de la 5G, avec des promesses de débit plus élevé, permettant de limiter la latence et de connecter massivement des objets.
Mais cette logique n’est pas toujours optimale. Dans de nombreux usages émergents, la communication ne vise pas seulement à reproduire des données, mais vise plutôt à supporter une action : détecter, décider, coordonner, alerter ou diagnostiquer. C’est le cas pour les véhicules connectés, les robots, en passant par les capteurs ou des agents IA.
Par exemple, si un véhicule doit éviter un obstacle, il n’a pas nécessairement besoin de recevoir toute une vidéo pixel par pixel. Il peut avoir besoin d’une information plus compacte : est-ce qu’il y a un obstacle ? À quelle distance ? Quelle trajectoire probable peut-il emprunter ? Et quel est le niveau de confiance qu’il peut accorder à ces données ?
C’est l’intuition des communications sémantiques. Le terme peut prêter à confusion : il ne s’agit pas de transmettre du sens au sens philosophique ni de rendre les réseaux capables de comprendre comme des humains. Il s’agit d’intégrer le contexte, l’objectif de la communication et la tâche à accomplir dans la manière de sélectionner, représenter et transmettre l’information.
Dans le modèle actuel, le réseau cherche à reproduire le plus fidèlement possible les bits envoyés. Dans une communication dite sémantique, on cherche plutôt à transmettre l’information nécessaire pour atteindre un résultat. En effet, une erreur peut être acceptable si elle ne change rien à la décision finale ; à l’inverse, une transmission techniquement parfaite peut être inutile si elle transporte des données sans valeur pour la tâche…
Prenons un exemple : une caméra observe une scène dans une usine. Dans un système classique, elle peut envoyer toute l’image à un serveur qui l’analysera ensuite. Dans une approche par communication sémantique, la caméra ou un équipement proche pourrait extraire localement les informations utiles : elle détecterait la présence d’un opérateur, d’un robot, ou encore un geste dangereux. Le réseau ne transmettrait alors pas nécessairement toute l’image, mais une représentation plus courte, qui mène à une meilleure décision au meilleur moment.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’envoyer moins pour envoyer moins, mais d’envoyer ce qui compte. Imaginez que vous discutiez avec un ami. Vous vous connaissez tellement qu’un regard, un mot peuvent suffire là où, avec un étranger, il en faut beaucoup plus pour demander la même chose.
Dans un système de communication sémantique, l’émetteur doit extraire ou compresser l’information utile. Cela peut passer par des modèles d’intelligence artificielle capables de transformer en une représentation plus compacte une image, un signal ou une mesure.
Ensuite, le récepteur doit pouvoir interpréter cette représentation. Pour cela, émetteur et récepteur doivent partager au moins partiellement un contexte : une tâche, un modèle, des conventions, parfois une base de connaissances. Si un véhicule reçoit l’information « obstacle à 120 mètres », il doit savoir ce qu’est un obstacle pertinent, dans quel référentiel la distance est exprimée et avec quel niveau d’incertitude cette information doit être traitée.
Il faut enfin mesurer la réussite autrement. Dans les télécommunications classiques, on mesure un débit, une latence ou un taux d’erreur. Dans une communication sémantique, il faut aussi mesurer la qualité de la tâche : le véhicule a-t-il évité l’obstacle ? Le robot a-t-il coordonné son geste ? Le diagnostic industriel est-il fiable ? La communication reste contrainte par la physique, mais son efficacité se juge aussi par son effet sur l’action.
Cette approche reste un sujet de recherche, mais elle n’est plus seulement théorique. Le projet européen 6G-GOALS vise à développer des réseaux 6G capables de prendre en compte les communications sémantiques dans une architecture qui intègre l’intelligence artificielle, notamment pour réduire les bits inutiles à traiter et à transmettre.
Le projet 6G-DISAC explore quant à lui des architectures où le réseau ne sert pas seulement à transmettre, mais aussi à détecter, localiser et interpréter l’environnement. Dans ce cadre, une question devient cruciale : quelles informations faut-il partager entre objets, capteurs et infrastructures pour produire une perception collective fiable, sans saturer le réseau ?
Enfin, 6GARROW, collaboration entre l’Europe et la Corée, travaille sur des réseaux 6G dont l’intelligence artificielle serait une composante structurante. L’objectif est de concevoir des architectures où dispositifs et infrastructures coopèrent davantage pour améliorer l’efficacité, la résilience et l’adaptation aux usages.
La promesse de réduire les transmissions inutiles, d’améliorer l’efficacité énergétique, de diminuer la latence tout en permettant à des agents intelligents de coopérer plus efficacement soulève aussi au moins trois nouveaux problèmes.
Le premier concerne les métriques. Tant que l’on mesure un débit, une latence ou un taux d’erreur, les comparaisons sont relativement standardisées. Mais comment mesure-t-on une « erreur sémantique » ? À partir de quand une information est-elle suffisamment correcte pour agir ? Ces questions n’ont pas encore de réponses consensuelles.
Le deuxième problème est celui de l’alignement. Si deux systèmes ne partagent pas les mêmes conventions, ils peuvent mal s’interpréter. L’exemple du Mars Climate Orbiter, perdu en 1999 après une confusion entre unités métriques (mètre, kilogramme…) et impériales (pied, livre…), rappelle qu’un problème de référentiel peut faire échouer un système complexe. Dans les communications sémantiques, un canal radio parfait ne garantit donc pas une compréhension parfaite. Encore faut-il que les modèles, les unités, les conventions et les objectifs soient compatibles.
Le troisième problème est énergétique. Transmettre moins de données peut réduire la charge du réseau, mais extraire, compresser, interpréter et reconstruire l’information demande du calcul, qui consomme lui aussi de l’énergie. La promesse de sobriété doit donc être évaluée sur l’ensemble du système.
La 6G ne s’affranchira donc pas des 0 et des 1 et ne dépassera pas non plus les lois physiques. Mais elle pourrait modifier notre manière de concevoir la communication numérique.
Cette évolution pose toutefois une question politique autant que technique : si le réseau commence à distinguer les données selon leur utilité supposée, comment préserver la neutralité du réseau ? Ce principe fondamental d’Internet veut que les fournisseurs d’accès transportent les données sans privilégier, ralentir ou bloquer certains contenus, services ou applications. De la même manière que la Poste est censée acheminer les courriers sans les ouvrir ni décider lesquels méritent d’être distribués en priorité selon leur contenu, le réseau est conçu pour transporter les données sans juger de leur valeur.
La communication sémantique promet de ne plus transmettre des bits comme s’ils avaient tous la même valeur. Il faudra alors veiller à ce que cette hiérarchisation serve l’efficacité des usages, sans devenir un moyen de discriminer des contenus, des services ou des acteurs.
Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Quentin Lampin, chercheur senior et co-directeur du laboratoire commun Orange-CEA « AI-Native Communications ».
Ce travail (ou une partie de ce travail) a été réalisé avec le soutien du projet 6GARROW, financé par la Smart Networks and Services Joint Undertaking (SNS JU) dans le cadre du programme-cadre de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention de subvention n° 101192194), ainsi que par une subvention de l’Institute for Information & Communications Technology Promotion (IITP) financée par le ministère coréen des Sciences et des Technologies de l’Information et de la Communication (MSIT) (référence n° RS-2024-00435652)
Emilio Calvanese Strinati ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.10.2026 à 08:54
Larine Fahed, Assistante de recherche, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Jinan Usta, Professeur de spécialité clinique, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Monica Adhiambo Onyango, Clinical Associate Professor, Global Health, Boston University
Shirin Heidari, Chercheuse senior, Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
L’ESSENTIEL
Selon les autorités libanaises, près de 760 000 personnes ont été déplacées depuis le retour de la guerre en mars 2026, principalement dans le sud du pays et dans la banlieue sud de Beyrouth.
Le conflit se conjugue aux crises politiques et économiques préexistantes, aggravant encore la vulnérabilité de ces personnes. Dans ce contexte, le recours au sexe transactionnel apparaît pour certaines d’entre elles comme un moyen d’assurer leur survie.
Dans le cadre du Liminality Research Consortium, des chercheurs ont collectivement mené une étude pour dépasser les tabous entourant cette réalité afin d’étudier les conditions de vie et les expériences de ces personnes.
Les discussions autour du sexe transactionnel (ST) suscitent souvent des réactions polarisées dans le débat public, mais les expériences vécues par les personnes concernées sont d’habitude reléguées au second plan. Pourtant, l’examen de leurs parcours, souvent complexes et échappant aux grilles d’analyse traditionnelles, est d’un grand intérêt pour aborder cette problématique.
La formule « sexe transactionnel » désigne l’ensemble des activités sexuelles prodiguées en échange de bénéfices matériels ou immatériels. Notre recherche a permis d’identifier différents types de relations sexuelles transactionnelles, dont le travail du sexe (prostitution). Les relations sexuelles transactionnelles constituent un terme générique qui englobe le travail du sexe, les mariages de convenance, les relations intimes transactionnelles et les rapports sexuels transactionnels.
Notre étude menée en 2022 au Liban, ainsi qu’en Turquie, en Grèce, en Jordanie et en Suisse, confirme que le ST est une pratique courante au sein de populations vulnérables, notamment parmi les personnes réfugiées – terme utilisé dans cet article sans référence au statut juridique et désignant de façon générale les personnes migrantes et déplacées de force, y compris les demandeurs d’asile et les personnes en situation assimilable à celle des réfugiés au sens de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés –, les personnes en situation de précarité socio-économique et les personnes aux identités de genre et d’orientation sexuelle diverses : 69 % des 261 participants à cette étude ont déclaré avoir observé ou vécu le ST.
Le recours au ST est façonné par de nombreux facteurs. Tout d’abord, la nécessité, pour les personnes réfugiées, et spécialement pour les femmes, de se garantir une forme de protection tout au long du parcours migratoire – un parcours durant lequel elles sont souvent exposées à des risques d’abus physiques et sexuels.
Un expert interrogé dans le cadre d’un entretien qualitatif pour notre étude estime que « la grande majorité des [filles] ont subi une exploitation sexuelle durant leur parcours » et disait « connaître à peine une fille qui n’ait vécu cela ». Certaines femmes réfugiées peuvent être amenées à offrir des faveurs sexuelles à des passeurs, des gardes-frontières ou des policiers afin de faciliter le franchissement des frontières, de faire face à des conditions de campement dangereuses ou de protéger leurs enfants.
Pour se protéger du harcèlement sexuel et des violences exercées par des hommes durant leur déplacement, d’autres femmes voyageant seules s’arrangent avec un homme, parfois en se faisant passer pour un couple, ou en se mariant de manière arrangée avant le départ.
Une femme réfugiée explique que ces stratégies sont souvent motivées par la peur : « Elles proposent à un homme de faire semblant d’être mariés pour que les autres les laissent tranquilles. » Afin d’éviter d’avoir à recourir à ces stratégies, des passeurs recommandent parfois aux femmes voyageant seules d’aider les mères et de porter certains de leurs enfants pour « donner l’impression qu’elles étaient mariées et les protéger des voleurs ou des agresseurs sur la route ».
Un autre facteur majeur est la précarité financière. La situation est particulièrement critique au Liban, où l’accumulation des crises politiques et économiques, ainsi que des guerres, continue de fragiliser les populations réfugiées et locales les plus exposées. Le Liban accueille déjà plus de 1,4 million de réfugiés de diverses nationalités, dans des situations de vulnérabilité variables. Pour ces groupes, les opportunités de travail restent limitées en raison des restrictions juridiques ou de la stigmatisation sociale : « Il n’y a que trois options : le sexe, la drogue ou le vol. Ce sont les choix qui s’offrent aux personnes gays et trans. »
Pour beaucoup, cette situation est aggravée par les obstacles à l’accès au logement. Pourtant, l’installation ne met pas fin aux difficultés : nombre d’entre eux se retrouvent dans des espaces exigus, souvent surpeuplés et dans des conditions de vie précaires : « Venez me voir, vous me direz d’aller vivre dans une tente sous le soleil, ce serait bien mieux ! »
Dans certains cas, cette vulnérabilité est exploitée pour exiger des relations sexuelles en échange d’un hébergement. Comme le résume une femme libanaise à propos d’une autre personne : « Soit elle paie le loyer, soit elle couche avec le propriétaire. »
Dans ce contexte difficile, certaines personnes réfugiées ou locales recourent aussi à des relations ou des mariages arrangés ou de convenance, souvent pour accéder à un statut légal ou à une forme de stabilité économique. C’est le cas d’une femme qui « a épousé un homme aisé afin qu’il puisse assumer les dépenses du foyer et soutenir sa famille ». Bien que ces arrangements soient fréquents et normalisés, ils sont parfois décrits comme inégalitaires et marqués par des dynamiques d’abus.
Le ST représente non seulement une stratégie de survie, mais aussi, parfois, une façon de prendre en main son avenir :
« J’ai pris cette décision pour construire mon avenir et améliorer ma vie. J’ai donc eu recours au travail du sexe. »
D’autres témoignages évoquent des formes de ST plus organisées. Il y a l’exemple d’un homme libanais qui « a transformé sa maison en bordel » où des hommes et des femmes travaillaient. En outre, plusieurs participants d’autres entretiens suggèrent que des personnes, elles-mêmes en situation de précarité, facilitaient le travail du sexe pour d’autres personnes appartenant à des groupes vulnérables.
Comme l’explique une femme trans interrogée : « Je mets des clients en contact avec d’autres femmes et, si elles acceptent d’y aller, elles me donnent une part de leurs gains. » Bien que le recours au ST puisse déjà accroître la vulnérabilité aux violences et à l’exploitation, l’implication dans les réseaux de prostitution illicite plus organisés peut davantage exposer au risque de traite.
Par ailleurs, la guerre de 2024 au Liban, ravivée en 2026, a entraîné le déplacement interne répété de plus d’un million de résidents, aggravant des conditions de vie déjà précaires. La surpopulation dans les abris collectifs, la flambée des loyers et la perte des moyens de subsistance ont davantage réduit l’accès aux besoins essentiels.
Le cessez-le-feu actuellement en vigueur et la signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël en juin 2026 n’ont que très peu contribué à atténuer la crise humanitaire, d’autant que ces textes ont été quasi immédiatement violés. Au mois de septembre 2026, 329 686 personnes demeurent déplacées à travers le Liban.
Cette réalité ressort de témoignages préliminaires récents recueillis au Liban auprès de personnes réfugiées dans le cadre d’une étude de suivi, actuellement en cours, de nos travaux de 2022. Maysam (nom modifié), une réfugiée transgenre originaire d’Irak, a raconté avoir été contrainte de quitter sans préavis l’appartement qu’elle louait, afin de laisser la place à la famille du propriétaire déplacée par la guerre. En effet, les personnes réfugiées en situation irrégulière ne disposent généralement pas de contrats de location leur garantissant des droits et une protection.
Confrontée au risque de se retrouver sans abri et donc à un risque accru de violences liées à son identité de genre, Maysam a échangé des faveurs sexuelles contre un hébergement. Bien que cette solution lui ait offert une sécurité temporaire, elle rapporte avoir été exposée au VIH durant cette période et devoir désormais composer avec ce diagnostic.
Ainsi, beaucoup paient un lourd tribut pour survivre, alors que l’accès aux services de santé, aux recours juridiques et à la protection de l’État reste limité.
Loin d’être un cas isolé, l’histoire de Maysam reflète une réalité vécue actuellement par de nombreuses personnes en situation de vulnérabilité au Liban.
Tandis que le pays continue d’être bombardé et que des villages entiers sont détruits et occupés, l’incertitude augmente. L’armée israélienne poursuit toujours son avancée dans les territoires situés au sud du fleuve Litani, qu’elle qualifie de « zone tampon », et même, dernièrement, au nord de celle-ci. Même à l’issue de l’accord-cadre, plus de 500 000 personnes demeurent déplacées à travers le Liban. Beaucoup d’entre elles n’ont pas de logement dans lequel retourner et ne disposent pas des conditions matérielles nécessaires pour reconstruire leur vie.
« Le Flash Appeal pour le Liban », lancé par les Nations unies, n’a jusqu’à présent mobilisé que 51,3 % des fonds nécessaires pour répondre aux besoins liés aux déplacements internes massifs et aux dommages infligés aux infrastructures, dans un contexte global déjà marqué par de fortes réductions de l’aide humanitaire. Face à cette réalité, le recours aux stratégies de survie, comme le ST, pourrait augmenter chez les populations les plus exposées au Liban.
Ces récits mettent en évidence la diversité des facteurs structurels et des expériences multiformes liés au ST. Cependant, le discours social et médical de l’entourage des personnes concernées sur ce sujet manque souvent de nuance : « Les gens vous jugent, sans chercher à comprendre pourquoi », nous a confié une personne enquêtée. Les attitudes des prestataires de soins et des acteurs humanitaires à l’égard du ST doivent également évoluer, afin que les réponses humanitaires abordent plus proactivement ces situations et leurs répercussions, tout en contribuant à lever les tabous qui les entourent. Il est peut-être temps de reconsidérer la manière dont nous abordons le ST dans les contextes humanitaires, et de nous demander : quel choix reste-t-il réellement lorsque toutes les portes sont fermées ?
Cette étude a été conduite dans le cadre du Liminality Research Consortium avec la participation de Thanasis Tyrovolas, Marion Bouchetel, Rose Nelson, et Sara Achik. Elle a bénéficié du soutien financier de l’International Development Research Centre (IDRC) et du Swiss National Science Foundation (SNSF).
Larine Fahed est une professionnelle de la santé mentale et une chercheuse rattachée à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Jinan Usta est médecin généraliste et maître de conférences en médecine familiale à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Monica Adhiambo Onyango est professeure agrégée clinique au département de santé mondiale de l'École de santé publique de l'université de Boston. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité.
Shirin Heidari est chercheuse principale au sein du Consortium de recherche sur la liminalité et chercheuse senior au Centre sur le genre de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Ses travaux de recherche ont été financés par le Réseau suisse d’études internationales (SNIS) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada. Elle est également directrice fondatrice de GENDRO, une association à but non lucratif enregistrée à Genève, et vice-présidente du Festival international du film de Genève et du Forum des droits de l’homme (FIFDH).
18.10.2026 à 08:54
Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

L’ESSENTIEL
Après « du coup » et « genre », « en mode » a rejoint la famille des tics de langage propres à notre époque.
Dire « en mode », c’est faire comme si l’humain pouvait se « régler » comme un appareil.
Cette métaphore structure autant notre manière de penser l’expérience que nos relations avec les autres.
Vendredi soir, dans le TGV. Au départ, mon collègue, qui est aussi mon voisin de siège, a passé son portable en mode avion. Une heure plus tard, il referme son ordinateur et m’annonce que, puisqu’on est vendredi soir, il se met « en mode week-end ». Je m’attends à une petite transformation. Peut-être va-t-il troquer sa chemise contre un polo dernier cri et se mettre, en somme, à la mode du week-end ? Mais rien ne se passe. Physiquement, il n’a pas bougé. Il s’est simplement programmé, comme il avait programmé son téléphone une heure plus tôt.
« En mode » voisine ainsi aux côtés de « du coup », « genre », « j’avoue » ou « en vrai ». On l’entend partout : en mode panique, en mode révision, en mode vacances. Il se glisse dans les conversations, les copies et les réunions, et suscite les mêmes soupirs que ses cousins. La linguiste Julie Neveux a consacré des chroniques sur France Inter à ces usages contemporains de la langue, la radio suisse RTS propose un podcast aux tics de langage. De son côté, l’Office québécois de la langue française le déconseille dans la langue courante même s’il lui reconnaît une image éloquente, celle d’une personne qui fonctionne comme une machine.
À lire aussi : Pourquoi dit-on autant « du coup » ? Le langage d’une époque heurtée
Au-delà de l’anecdote, cette image d’un interfaçage homme-machine est abordée dans plusieurs champs académiques. Si les linguistes décrivent en profondeur la formation de ces expressions avec des corpus et des comptages que l’oreille ordinaire ne peut pas atteindre, le regard proposé ici est celui des sciences de l’information et de la communication. Il porte sur ce que le mot fait à la relation entre ceux qui se parlent et sur ce qu’il doit aux dispositifs techniques qui organisent nos échanges.
L’expression reste relativement peu étudiée pour elle-même. Parmi les travaux qui lui sont spécifiquement consacrés, le linguiste Samuel Bidaud propose d’y distinguer trois résonances qui se sont croisées : le mode de l’informatique, qui désigne l’état de fonctionnement d’un appareil ; l’anglais mood (l’humeur) dont la forme est proche et enfin la mode, cette manière passagère de sentir, de penser ou de vivre. Les trois partagent en tout cas l’idée d’un état provisoire.
Le voyageur du vendredi soir les réunit sans y penser. Se mettre en mode week-end, c’est couper les notifications du travail, changer d’humeur et, au moins en principe, changer de tenue. Du polo, il ne reste que le mot : la mode s’est glissée dans la phrase.
Bidaud ajoute une observation intéressante : « être en mode » et « être genre » forment une paire. Le premier dit un état passager, le second une manière d’être plus durable : « ce soir, il est en mode bobo » ne dit pas la même chose que « il est genre bobo ». Dans le second cas, « genre » garde quelque chose de son sens premier, celui de l’expression « être du genre à ». On pense à l’espagnol, qui distingue estar pour l’état et ser pour l’essence, même si la comparaison ne vaut que pour cet emploi. Ailleurs, « genre » sert surtout à nuancer ou à annoncer une exagération. Quant à « en mode », les enquêtes de la sociolinguiste Maria Secova confirment qu’il renvoie à un état : chez les adolescents parisiens, l’expression sert surtout à introduire une pensée ou une réaction liée à un état d’esprit.
Suivons l’image technique un cran plus loin. Sur un appareil, un mode est un ensemble de règles de fonctionnement que l’on active d’un geste et que l’on désactive de la même façon. En mode silencieux, le téléphone ne sonne plus. En mode économie d’énergie, il ralentit ses fonctions. Le « mode » annonce ce que la machine va faire, comme dans un programme.
« Je suis en mode révision » fonctionne exactement ainsi. La phrase contient une liste d’instructions : refuser les sorties, répondre tard aux messages, parler peu. Elle a en outre l’avantage de la réversibilité. On sortira du mode révision comme on sort du mode avion, sans avoir changé de nature. Mode révision off.
Chaque époque a prêté ses machines à la description de soi. Le linguiste George Lakoff et le philosophe Mark Johnson ont montré que ces métaphores structurent notre manière de penser l’expérience. La mécanique a donné être remonté ou tourner rond, la vapeur être sous pression, l’électricité péter les plombs, disjoncter ou avoir les batteries à plat, l’informatique beuguer, planter ou rebooter. La plupart de ces images décrivent une panne, un accident que l’on subit. « En mode » décrit au contraire un réglage que l’on choisit. Ce déplacement dit quelque chose de notre rapport aux appareils. L’humain s’y représente en utilisateur de sa propre machine, qui sélectionne le programme adapté à la situation.
Ce vocabulaire trouve aujourd’hui un écho particulier dans nos objets les plus quotidiens. Un téléphone affiche en permanence des modes : avion, silencieux, sombre, ne pas déranger, concentration. Les messageries indiquent si l’on est disponible, absent ou occupé.
Le chercheur en sciences de l’information et de la communication Emmanuël Souchier a montré que tout texte porte la marque des supports et des métiers qui le mettent en forme, ce qu’il appelle l’énonciation éditoriale. La linguiste Marie-Anne Paveau parle, elle, de technodiscours pour désigner les énoncés produits en ligne, où l’outil fait partie du langage. « En mode » peut ainsi se lire comme une trace de ce vocabulaire d’interface passé dans la parole. L’hypothèse reste à vérifier. Elle explique toutefois pourquoi l’expression se comprend si facilement : chacun manipule des modes plusieurs fois par jour.
Annoncer son mode, c’est aussi dire aux autres comment se comporter avec soi, comme le statut « ne pas déranger » règle les appels entrants. Le psychologue Paul Watzlawick et ses collègues de l’école de Palo Alto rappelaient que tout message a un contenu et une relation, et que la relation indique comment lire le contenu. « Je suis en mode révision » demande qu’on ne propose pas de sortie. « Je suis en mode week-end » prévient qu’on ne répondra pas aux courriels de travail avant lundi. La posture affichée peut ménager chacun : un refus prévu par le programme blesse moins qu’un refus personnel.
Il faut toutefois se garder de trop charger l’image. Une métaphore s’use à force de servir. Celui qui dit « en mode week-end » ne pense sans doute plus à un appareil, pas davantage que celui qui « disjoncte » ne pense à un tableau électrique. Le choix de cette image, parmi toutes celles qui étaient disponibles, garde pourtant sa signification. Une époque qui règle ses appareils toute la journée trouve naturel de se décrire comme l’un d’eux.
L’expression « en mode » partage ainsi avec la mode son caractère passager et sonnera peut-être un jour aussi daté que « branché », qui a longtemps dit à la fois le courant électrique et l’air du temps. À moins qu’elle ne suive le chemin de « disjoncter » et ne devienne ce que le sociologue Gabriel Tarde appelait une coutume, une manière de dire que l’on hérite des anciens, alors que la mode imite les contemporains.
La grammaire ajoute un clin d’œil. Le « mode » du verbe, indicatif, subjonctif ou conditionnel, exprime la manière dont celui qui parle envisage ce qu’il dit. Le mode de la grammaire, la mode des magazines et le mode avion viennent tous du latin modus, la manière. « En mode » réunit ainsi, sans le savoir, la machine, la grammaire et la mode.
Quant à mon collègue, il repassera lundi matin en mode travail. Sans avoir changé de nature, et toujours sans polo.
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.10.2026 à 10:09
Victorien Jeux, Enseignant chercheur en chimie des (bio)polymères, UniLaSalle
Laura André, Enseignante - Chercheuse, UniLaSalle
L’ESSENTIEL
La collecte de nos déchets organiques (biodéchets), généralisée en France depuis 2024, est une avancée louable.
Dans la pratique, son efficacité est limitée par des confusions dans le tri : la présence de certains plastiques considérés à tort comme étant compatibles avec la méthanisation freine les processus de valorisation.
Des recherches se penchent sur la conception de matériaux compatibles à la fois avec les imperfections de la collecte et les procédés de traitement.
Épluchures, marc de café, pain rassis, restes de repas, herbe de tonte, branches mortes, tailles de jardin… nos poubelles regorgent de matières organiques que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de biodéchets. Depuis 2024, la France a généralisé leur tri à la source pour les détourner de l’incinération et les valoriser, en les transformant en ressources utiles.
Sur les centaines de millions de tonnes de déchets que la France produit chaque année, tous flux confondus, les biodéchets représentent en effet près d’un tiers, soit plusieurs millions de tonnes. Une grande partie de ces biodéchets étant constituée d’eau et de carbone, les brûler présente en effet un intérêt limité.
Les collecter séparément est, en revanche, une manière rationnelle de les valoriser. Selon les territoires, plusieurs solutions coexistent : compostage de proximité, collecte en porte-à-porte ou apport volontaire dans des bornes dédiées… L’objectif est toujours le même : transformer nos restes de cuisine et déchets verts en compost utile aux sols ou en énergie renouvelable grâce à la méthanisation.
Cette évolution constitue une bonne nouvelle pour le climat et l’économie circulaire, mais sa mise en œuvre pratique reste parfois laborieuse. Parmi les difficultés rencontrées figure la présence persistante de déchets plastiques dans les bacs à biodéchets.
À lire aussi : L’obligation de tri des biodéchets va-t-elle enfin faire décoller la méthanisation en France ?
Certaines erreurs de tri sont faciles à comprendre : emballages oubliés, couverts jetables ou films alimentaires.
D’autres sont plus subtiles : une simple étiquette collée sur une peau de banane ou un sachet présenté comme « biodégradable » peuvent sembler compatibles avec la filière, alors qu’ils ne le sont pas nécessairement.
Une partie du problème provient d’une confusion fréquente autour du terme « bioplastique », qui mélange les plastiques biosourcés et biodégradables, alors qu’ils désignent des réalités très différentes. Ce qui alimente une confusion chez le citoyen entre ce qui est biosourcé, biodégradable et compostable. Or, tous ces mots ne sont pas équivalents.
Un plastique est dit « biosourcé » lorsqu’il est fabriqué à partir de ressources d’origine biologique, telles que l’amidon, les sucres ou encore les huiles végétales. Cela ne dit rien de sa capacité à se dégrader après usage.
Un matériau est qualifié de « biodégradable » lorsqu’il peut être décomposé par l’action des microorganismes. Mais cette propriété dépend fortement des conditions du milieu : température, humidité, présence d’oxygène, activité microbienne et temps disponible.
Enfin, un matériau compostable est conçu pour se dégrader dans des conditions précises de compostage. Dans de nombreux cas, cette compostabilité n’est garantie que dans des installations industrielles, où la température, l’humidité et l’aération sont soigneusement contrôlées.
À lire aussi : Conserver les aliments périssables sans emballages plastiques : où en est-on ?
Cette confusion conduit parfois à des contresens lors du tri : un citoyen peut déposer en toute bonne foi un sac ou un emballage qu’il suppose compostable dans son bac à biodéchets. Or, les biodéchets ne partent pas forcément au compost industriel : ils peuvent aussi être destinés à la méthanisation, ce procédé biologique de valorisation énergétique qui traite différentes matières organiques – effluents d’élevage, résidus agricoles, déchets alimentaires ou encore biodéchets collectés séparément.
Et contrairement aux idées reçues, tout matériau compostable n’est pas nécessairement méthanisable. Et pour la méthanisation, la présence de plastiques est problématique.
En effet, à la différence du compostage, qui est un procédé aérobie (c’est-à-dire réalisé en présence d’oxygène), la méthanisation est au contraire un procédé anaérobie, qui fonctionne en absence d’oxygène. Des communautés microbiennes dégradent la matière organique et produisent un biogaz riche en méthane, qui peut être utilisé pour produire de l’électricité et de la chaleur ou bien être épuré afin d’être injecté dans le réseau sous forme de biométhane.
La méthanisation produit également un résidu appelé « digestat », qui contient encore de la matière organique et des éléments nutritifs valorisables en agriculture. Selon la nature des déchets traités, une étape d’hygiénisation peut être nécessaire afin de garantir la sécurité sanitaire du produit final.
L’ensemble constitue une chaîne technique dont chaque étape dépend de la qualité de la précédente. Lorsque les intrants sont propres, la préparation est plus simple, la digestion plus efficace et les produits obtenus, biogaz et digestats, de meilleure qualité.
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Entre les deux procédés (méthanisation et compost), les communautés microbiennes, les conditions physico-chimiques et les temps de séjour diffèrent fortement. Par conséquent, un emballage capable de se dégrader dans une plateforme de compostage industriel peut se révéler peu ou pas dégradable dans un méthaniseur. Il peut rester longtemps intact, perturber les équipements ou générer des fragments susceptibles de contaminer les produits finaux.
Dans ce contexte, la qualité du gisement collecté est essentielle. Lorsqu’une collectivité autorise un certain type de sac plastique, cette décision dépend généralement de l’organisation locale de la collecte et du traitement : compostage, méthanisation, déconditionnement éventuel…
Dans certaines installations, des équipements de déconditionnement permettent en effet de séparer les emballages de la fraction organique afin d’extraire la matière valorisable. Mais ces systèmes ne sont jamais parfaits : une partie des fragments plastiques peut persister et poursuivre son chemin dans la chaîne de traitement.
En dehors de ce cadre précis, l’introduction de « bioplastiques » ne garantit en rien une meilleure performance environnementale que la présence de plastiques classiques. En théorie, il faudrait donc complètement séparer la filière méthanisation de la filière compost, mais c’est difficile à mettre en place.
Ces fragments de plastique se retrouvant dans les biodéchets entraînent plusieurs conséquences.
En amont, ils réduisent la quantité de matière réellement disponible (une partie étant contaminée par la présence de plastique) pour produire du biogaz et augmentent les besoins de maintenance du méthaniseur et les coûts de préparation.
En aval, ils peuvent dégrader la qualité des digestats, voire compromettre leur acceptabilité pour un retour au sol.
Autrement dit, chaque élément indésirable diminue l’efficacité globale de la filière.
Cette situation soulève une question fondamentale : puisque la sensibilisation ne suffira pas à éradiquer toute confusion, que certains étiquetages alimentent d’ailleurs, comment concevoir des matériaux qui puissent être utilisés pour la collecte des biodéchets, tout en étant compatibles avec les procédés de traitement ?
Pour y répondre, la recherche travaille aujourd’hui à comprendre quels paramètres chimiques et physiques contrôlent la biodégradation des polymères dans les méthaniseurs. L’objectif n’est plus de produire des matériaux biodégradables dans l’absolu, mais de développer des matériaux pensés pour un procédé donné.
Comment mesurer cette compatibilité ? Quels critères permettent d’évaluer la dégradation d’un polymère dans un méthaniseur ? Comment concevoir des plastiques adaptés aux contraintes de la filière ? Telles sont les questions auxquelles la recherche va répondre. Ces travaux ouvrent la voie à une nouvelle génération de matériaux pensés non plus seulement pour l’usage, mais aussi pour leur fin de vie.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.10.2026 à 10:08
Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion - Agrégé des facultés - IAE - CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)
L’ESSENTIEL
Les universités françaises font face à une dégradation rapide de leurs finances, tandis que leurs réserves réellement disponibles s’épuisent.
L’État pousse les établissements à développer leurs ressources propres, notamment à travers les nouveaux contrats d’objectifs, de moyens et de performance.
Hausse des droits d’inscription, sélection, réduction des formations… La crise budgétaire pourrait remettre en cause le modèle universitaire français.
Ces derniers mois, les signaux adressés aux universités se sont accumulés. Le décret du 19 mai 2026 a plafonné les exonérations de droits d’inscription des étudiants extracommunautaires. Les Assises du financement des universités ont rendu leur rapport en juin, documentant la dégradation de la situation financière des établissements. Enfin, le rapport de la commission d’enquête sénatoriale du 9 septembre a relancé le débat sur les droits d’inscription et sur l’accès à l’université.
Derrière ces annonces se pose une question plus concrète que le seul montant des crédits qui seront votés dans le projet de loi de finances (PLF) pour 2027 : de quelle marge de manœuvre les universités disposent-elles réellement pour continuer à assurer leurs missions ?
Ces évolutions interviennent dans un contexte budgétaire déjà très contraint. Un budget 2026 adopté par le recours à l’article 49.3 début février, un point d’indice (servant au calcul du salaire des fonctionnaires) gelé depuis juillet 2023 et un objectif d’économies porté à 54 milliards d’euros pour 2027.
Elles s’accompagnent d’un changement de cadre. Les futurs contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), expérimentés localement depuis 2026, doivent régir la contractualisation entre l’État et la quasi-totalité des universités à compter de 2027. Or, ni le calendrier budgétaire ni le climat social ne favorisent la sérénité du dialogue de gestion que ces contrats sont censés incarner.
Il y a trois ans, j’écrivais dans ces mêmes colonnes que 30 % des universités françaises affichaient un budget déficitaire. Depuis, la situation ne s’est pas stabilisée. Elle s’est aggravée. Près de 80 % des universités ont déposé un budget déficitaire pour 2025. Le rapport des Assises du financement des universités de juin 2026 objective ce dérapage avec précision. Entre 2018 et 2025, la subvention pour charges de service public (SCSP) versée par l’État a progressé de 26 % en euros courants, mais les charges de personnel ont augmenté de 37 % sur la même période, et la capacité d’autofinancement des établissements s’est effondrée de 37 %. À législation et financement inchangés, le rapport projette un déficit cumulé d’environ 2 milliards d’euros à l’horizon 2030.
Le budget 2026, adopté dans la douleur par un recours à l’article 49.3 début février, illustre le mécanisme à l’œuvre. La mission Recherche et enseignement supérieur y progresse de 0,7 % en valeur, soit environ 175 millions d’euros supplémentaires pour le programme 150, qui finance les formations supérieures et la recherche universitaire. Cependant, cette hausse modérée (moins de 1 %) ne couvre que partiellement l’inflation et les charges nouvelles non compensées par l’État (200 millions d’euros liés à la hausse de la cotisation retraite [CAS Pensions], dont seulement 81 millions sont pris en charge par le ministère ; 60 millions au titre de la protection sociale complémentaire ; 145 millions de restes à charge pérennes issus des mesures salariales décidées les années précédentes). Au total, les établissements doivent absorber, cette année encore, près de 180 millions d’euros de dépenses nouvelles.
Face à cet effet de ciseaux entre des recettes contraintes et des charges qui progressent mécaniquement, les universités ont, depuis plusieurs années, mobilisé une ressource qui leur restait propre, leurs réserves de trésorerie et leur fonds de roulement. Ce choix n’est pas nouveau, mais son sens a radicalement changé.
Au milieu des années 2010, l’État avait estimé que certains établissements disposaient de réserves excessives. Dix ans plus tard, le diagnostic s’est inversé. Selon le rapport de l’inspection générale des finances (IGF) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) sur le modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur, la trésorerie nette du secteur serait passée de 3,4 milliards d’euros en 2018 à 5,1 milliards en 2023, une hausse continue qui, en apparence, traduirait une situation financière confortable.
En 2026, la Cour des comptes montre que cette progression de la trésorerie provient principalement de financements sur projets (notamment financements européens ou nationaux de projets de recherche ou immobiliers) dont les avances sont comptabilisées en trésorerie bien qu’elles soient d’ores et déjà fléchées vers des dépenses précises et échelonnées sur plusieurs années. Autrement dit, le stock de réserves grossit, mais la part réellement disponible pour financer les besoins de fonctionnement courant, elle, se réduit. La Cour parle explicitement d’une trésorerie « de moins en moins disponible ».
En décembre 2024, le nouveau régime financier des universités a fixé trois seuils prudentiels (un niveau plancher de trésorerie, un niveau plancher de fonds de roulement et un plafond pour la part des charges de personnel dans les dépenses). Selon les données transmises par les établissements eux-mêmes, 82 % des universités respectaient encore, en 2024, ces trois seuils simultanément. Le ministère s’appuie sur ce chiffre pour estimer que les budgets initiaux, souvent présentés en déficit par les établissements, dressent un tableau excessivement négatif par rapport à ce que montrent, a posteriori, les comptes financiers.
Cependant, ces trois seuils souffrent de lacunes de calcul préoccupantes au regard du principe de sincérité des données de finances publiques, notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte la part des fonds de roulement ou de la trésorerie déjà fléchée, et donc non disponible, des établissements. Ainsi, la part de la trésorerie réellement « libre d’emploi », c’est-à-dire non fléchée vers des opérations pluriannuelles ou des projets sur financements compétitifs, s’est effondrée. Elle est passée de 1,1 milliard d’euros en 2019 à 228,8 millions d’euros en 2024, soit une baisse de 80 % en cinq ans.
Face à cette situation, se pose, en filigrane, la question structurelle du modèle économique des universités. Comment souhaite-t-on que les universités soient financées dans l’avenir et avec quel niveau d’intervention de l’État ? Les recommandations des dernières assises du financement des universités vont dans le sens d’une autonomie patrimoniale et de ressources humaines élargie, d’une garantie de progression annuelle de la SCSP d’au moins 1 % au-dessus de l’inflation, et d’une diversification des ressources propres.
Ce dernier point semble crucial, car il est à la fois celui qui, concrètement, peut produire le plus d’effets sur le financement des universités, mais aussi celui qui modifierait radicalement le modèle économique actuel des universités. Il se retrouve d’ailleurs dans l’architecture des nouveaux COMP. Le « taux de ressources propres » y figure comme l’un des huit indicateurs nationaux de pilotage.
Le développement des ressources propres des universités constitue un projet de près de vingt ans (Loi LRU de 2007). Elles s’élèvent actuellement à 4,4 milliards d’euros, soit 24 % des recettes totales en 2023 (contre 20 % en 2019). Un bilan mitigé, car la hausse repose principalement sur des ressources publiques (47 %) ou privées « aidées » (28 % ; l’apprentissage et les financements PIA/France 2030), alors que les ressources privées non aidées ne représentent que 13 %. Ce qui pousse le ministère de l’enseignement supérieur à aller plus loin encore.
Parmi les leviers recensés pour développer les ressources propres, l’apprentissage (688 millions d’euros) est présenté comme ayant déjà atteint un palier de croissance. La formation continue (de 400 millions à 450 millions d’euros) disposerait d’un potentiel de développement limité à environ 200 millions d’euros supplémentaires. La valorisation du patrimoine immobilier, qui représente 16,3 millions de mètres carrés, reste largement sous-exploitée, mais nécessite un fort appui financier de l’État, peu envisageable à l’heure actuelle. Dès lors, le levier de loin le plus significatif reste l’augmentation des droits d’inscription des étudiants.
Un récent rapport de la commission d’enquête sénatoriale, publié le 9 septembre 2026 et adopté malgré l’opposition des élus de gauche, reprend les préconisations des Assises du financement des universités de juin 2026 : faire passer les droits d’inscription des étudiants français et communautaires de 175 euros à 900 euros en licence et de 243 euros à 1 300 euros en master, dans le cadre d’une réforme beaucoup plus large (fin du droit d’accès automatique des bacheliers à l’université, sélection à l’entrée, création d’une « année de propédeutique »). Cela concrétise la volonté de l’État de pousser le développement d’un nouveau modèle économique des universités au moyen du basculement d’un financement par la solidarité nationale vers un financement par les individus.
Ce basculement avait déjà été entrevu à travers l’instauration, en 2019, des droits d’inscription différenciés pour les étudiants extracommunautaires. Fixés à 2 770 euros en licence et 3 770 euros en master, ces droits avaient jusqu’ici été neutralisés par de nombreuses universités, qui exonéraient la quasi-totalité de leurs étudiants extracommunautaires. Le décret du 19 mai 2026 est venu corriger cette neutralisation de fait, en plafonnant ces exonérations à 30 % des effectifs concernés dès 2026-2027, puis à 25 % en 2027-2028 et à 20 % à partir de 2028-2029.
Cela renforce l’idée que l’État souhaite voir les universités prendre progressivement leur autonomie financière. Mais cette évolution s’opère de manière larvée, sans débat public, alors qu’elle pourrait remettre en cause des principes universitaires fondamentaux tels que la (quasi) gratuité de l’enseignement public, qui date de la Constitution de 1946, ou le droit d’accès des bacheliers à l’université, hérité du décret napoléonien du 17 mars 1808 qui faisait du baccalauréat le « premier grade universitaire ».
Dans ce contexte, une double incertitude (politique et méthodologique) pèse sur la construction des budgets universitaires pour 2027. D’une part, les universités doivent construire un budget dans une période où le budget de l’État se construit par 49.3, où le glissement vieillesse-technicité (c’est-à-dire l’augmentation mécanique de la masse salariale) et les cotisations retraite ne sont que partiellement compensés d’une année sur l’autre, et où l’objectif d’économies pour 2027 vient d’être porté à 54 milliards d’euros.
D’autre part, elles doivent le faire dans un nouveau contexte réglementaire, où le calendrier de généralisation des COMP 100 % prévoit que l’essentiel des universités négocient et signent leur contrat pour une entrée en vigueur au 1er janvier 2027, sur une durée de cinq ans.
Les universités doivent donc s’engager sur des cibles chiffrées pluriannuelles alors que, premièrement, le budget national qui doit les financer n’a, comme en 2026, aucune garantie d’être adopté dans les délais ni dans les termes annoncés. Deuxièmement, les deux principaux indicateurs financiers de ces COMP (niveau des ressources propres et niveau de trésorerie), qui conditionnent les autres, sont, l’un politiquement dangereux à manipuler, l’autre déjà proche de ses limites financières.
Trois trajectoires sont aujourd’hui envisageables pour le budget 2027. La première est celle d’une nouvelle crise parlementaire, avec rejet ou blocage du PLF, comparable à celle de l’automne 2025. Un budget 2027 non voté avant la fin de l’année contraindrait à nouveau les universités à construire leur budget initial sur des hypothèses provisoires sans aucune visibilité sur le montant des SCSP.
La deuxième est celle du vote du budget de l’État avant la fin de l’année qui conduirait très probablement, pour les universités à la poursuite du scénario 2025-2026, c’est-à-dire une hausse restreinte de la mission Recherche et enseignement supérieur, mais de nouveau absorbée par la hausse mécanique des salaires, les cotisations sociales et l’inflation. Ce qui reviendrait, pour de nombreuses universités à devoir puiser dans des réserves qui, pour beaucoup d’entre elles, deviennent de moins en moins disponibles.
Enfin, la troisième serait celle d’une réforme structurelle progressivement imposée par les COMP 100 % et mise en œuvre par les universités. Celles-ci seraient alors amenées à suivre les objectifs des COMP, inspirés notamment par leurs huit indicateurs nationaux (nombre de formations transformées parmi les moins performantes ; effectifs étudiants dans les filières scientifiques ; indicateur de santé et bien-être des étudiants ; montant des contrats de recherche issus d’Horizon Europe ; développement de pôles universitaires d’innovation ; taux d’unités mixtes de recherche en délégation globale de gestion ; taux de ressources propres ; niveau de trésorerie), dont cinq au moins conduisent à augmenter ou à mobiliser les ressources propres des universités.
Ces trois scénarios ne sont pas mutuellement exclusifs, mais ils ont un point commun, celui de contraindre les universités à développer tôt ou tard un nouveau modèle économique reposant sur une part toujours plus importante de ressources propres dans leurs budgets. Cependant, jusqu’ici, la part réellement disponible de ces ressources s’est réduite mécaniquement, alors que la nouvelle architecture contractuelle des COMP 100 % repose précisément sur l’hypothèse inverse, celle d’une visibilité financière pluriannuelle permettant aux établissements de piloter l’ensemble de leur modèle économique sur cinq ans.
Dans ce contexte, du moins à court terme, les solutions dont disposent les présidences d’université pour construire leurs budgets sont limitées. L’une consiste en un statu quo budgétaire : ne rien faire, ou peu de choses, en espérant un changement d’orientation politique en 2027 et en comptant, jusque-là, sur la digue de la trésorerie et du fonds de roulement pour résister. L’autre consiste à appliquer progressivement des décisions (sélection à l’entrée, diminution de l’offre de formation, augmentation substantielle des droits d’inscription des étudiants internationaux comme nationaux) remettant en cause certains principes universitaires fondamentaux.
Il n’est pas certain que, au cours d’une année électorale décisive, cette dernière solution puisse être, peu ou prou, mise en œuvre sans produire d’importantes conséquences et sociales politiques dans les universités, la rue ou les urnes, rejoignant peut-être celles exprimées, en ce moment, par les lycéens, sur des sujets connexes.
Cet article est publié à l’occasion du Congrès 2026 de France Universités, autour de la question « Quel pacte universitaire pour la France de demain ? », organisé le 15 octobre 2026.
Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.10.2026 à 10:07
Susana Esper, Assistant Professor in Sustainability and Strategy, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
Actives dans des zones de conflit, les multinationales ne font pas seulement face à des risques opérationnels. Leur réputation, elle aussi, est exposée.
À l’ère des réseaux sociaux, une crise d’image peut rapidement s’amplifier au point d’avoir un impact sur les finances de l’entreprise.
Anticiper les risques réputationnels et repenser les méthodes de communication deviennent alors des sujets prioritaires pour les entreprises.
Guerre entre la Russie et l’Ukraine, conflit armé entre Israël et le Hamas, tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine… La multiplication des crises géopolitiques rend une chose évidente : les entreprises ne sont plus seulement exposées à des risques opérationnels comme les perturbations des chaînes d’approvisionnement, les dommages causés aux infrastructures et la volatilité des prix des matières premières. Désormais, elles doivent aussi protéger leur réputation tant au niveau national qu’international.
Face à ces crises, leurs réactions – suspendre leurs activités, respecter les sanctions ou poursuivre les échanges – sont observées et jugées tant par leurs salariés, leurs clients et leurs investisseurs que par le grand public et les associations militantes.
Notre étude montre que la réputation devient un enjeu moral et financier majeur pour les entreprises. Même si les pertes associées sont difficiles à mesurer, les conséquences d’une réputation dégradée sont bien réelles. Le boycott des consommateurs, la mobilisation des salariés, les retraits d’investisseurs et la pression politique peuvent rapidement transformer la controverse en coût financier.
Une seule décision peut nuire à l’image d’une entreprise. Et ce, bien au-delà des zones de conflit. Des exemples récents le prouvent. Les enseignes Auchan, Leroy Merlin et Décathlon ainsi que la compagnie pétrolière TotalEnergies, ont été largement critiquées en France pour avoir maintenu des activités sur le marché russe après l’invasion de l’Ukraine. Alors que plus de 1 000 entreprises se sont retirées de la Russie, selon un décompte de l’Université Yale.
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À l’inverse, certaines entreprises peuvent réagir face aux pressions politiques et sociales. En 2025, le fonds souverain norvégien Norges Bank Investment Management (NBIM) a retiré ses investissements de plusieurs banques israéliennes, invoquant le risque inacceptable que ces placements puissent contribuer à des violations des droits humains.
De ces décisions peuvent également découler des conséquences judiciaires. Par exemple, le cimentier français Lafarge a été reconnu coupable de financement de groupes terroristes en Syrie, après avoir versé plusieurs millions d’euros à des groupes djihadistes dans le but de maintenir ses activités dans le pays.
Mais alors que les procédures judiciaires sont souvent longues, les dégâts sur la réputation peuvent quant à eux être quasi instantanés.
Les réseaux sociaux permettent au public de se mobiliser très rapidement, transformant une décision ou l’absence de décision en sujet de débat hautement polarisé.
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En 2024, McDonald’s a affirmé être la cible d’une campagne de désinformation après que sa franchise israélienne eut annoncé la distribution de repas gratuits à des soldats israéliens. L’enseigne de restauration rapide a subi des baisses de ventes importantes au Moyen-Orient à cause des campagnes de boycott.
La chaîne de cafés Starbucks a également été la cible d’appels au boycott après un différend avec son syndicat de salariés au sujet d’un message de solidarité avec la Palestine.
Ces cas montrent la vitesse à laquelle les entreprises peuvent se retrouver plongées dans des crises de réputation en période géopolitique tendue.
Les tensions géopolitiques devenant une constante, la gestion de la réputation n’est plus un enjeu secondaire, mais bien une compétence stratégique essentielle. Notre étude met en évidence la nécessité pour les entreprises de construire de nouveaux outils pour gérer les conséquences imprévues de ces conflits.
Les dirigeants, surtout ceux qui définissent la stratégie internationale de leur entreprise, doivent savoir intégrer ces turbulences dans leur planification. Lorsqu’un groupe veut s’implanter à l’étranger, connaître le cadre juridique du pays n’est plus suffisant. Et dans le cas d’une guerre, les analyses des risques doivent aller au-delà de l’impact sur les prix des matières premières et sur les infrastructures.
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Au lieu d’adopter une approche axée sur la gestion des dommages, les dirigeants doivent aussi anticiper la manière dont leurs décisions seront perçues par les salariés, les clients, les investisseurs et le grand public. Un outil important consiste à élaborer des scénarios sur la manière dont ces différents groupes sont susceptibles de réagir aux décisions de l’entreprise.
L’activisme des salariés représente un exemple de réaction. Après avoir suspendu ses ventes en Russie, Microsoft a tout de même fait face à des débrayages de ses salariés en raison de la fourniture de technologies à l’armée israélienne. De même, la campagne No Tech for Apartheid a appelé les salariés de Google et d’Amazon à exiger la fin de la collaboration avec le gouvernement israélien.
Le contexte géopolitique exige de nouvelles façons de communiquer. La transparence reste essentielle. Mais publier de simples communiqués ne suffit plus à désamorcer les controverses. Les conflits créent des environnements hautement polarisés où la méfiance se propage rapidement, qui plus est sur les réseaux sociaux.
Une communication unilatérale peut sembler défensive ou intéressée, alors que le dialogue permettrait aux entreprises de comprendre les préoccupations, d’expliquer des décisions difficiles et d’apaiser les tensions avant qu’elles ne s’aggravent.
L’expérience de l’entreprise finlandaise Metsä Fibre illustre bien ce défi. En 2003, elle a annoncé son intention de construire une usine de pâte à papier en Uruguay, près de la frontière argentine. Bien que l’Uruguay fut considéré comme l’un des pays les plus stables politiquement d’Amérique du Sud, le projet a paradoxalement déclenché un vaste mouvement de protestation transfrontalier autour de ses impacts environnementaux. Une communication limitée a contribué à transformer un différend local en un conflit diplomatique entre l’Uruguay et l’Argentine, allant jusqu’à impliquer des menaces d’action militaire.
Notre étude suggère que les entreprises opérant dans des environnements géopolitiques sensibles ne peuvent plus considérer leur réputation comme un sujet secondaire. Identifier et gérer efficacement ces préoccupations au plus tôt peut éviter que des tensions ne dégénèrent en des crises bien plus difficiles et coûteuses à résoudre.
Susana Esper is an Assistant Professor in Strategy and Sustainability, IESEG School of Management
17.10.2026 à 10:07
Thomas Grandjean, Docteur en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

L’ESSENTIEL
Depuis une vingtaine d’années, la structure des principaux groupes de la grande distribution historiquement intégrés s’est progressivement organisée autour du modèle de location-gérance de magasins.
Ce mécanisme juridique et contractuel, régi par la loi du 20 mars 1956, a été mobilisé de manière paradigmatique dans le cas de la restructuration du groupe Boussac Saint-Frères (1981-1984).
L’analyse historique de l’affaire Boussac permet, par analogie, de mettre en lumière les conséquences socio-économiques contemporaines de ce dispositif.
Ces derniers mois, les batailles judiciaires entre organisations syndicales et géants de la grande distribution se multiplient. En cause, le recours toujours plus massif à la politique de mise en location-gérance de la part de grands groupes traditionnellement intégrés (Carrefour, Auchan, Casino), aux conséquences importantes sur l’emploi. Ce dispositif juridique permet à une entreprise de confier l’exploitation d’un magasin à un tiers moyennant le versement d’une redevance, sans lui en céder la propriété.
À titre d’exemple, si Carrefour perçoit plus de 400 millions d’euros de redevance de franchise et de location-gérance chaque année, ce mécanisme lui a également permis de « sortir » plus de 27 000 salariés des effectifs du groupe grâce au passage en location-gérance depuis 2018. De fait, les avantages retirés par les groupes sont multiples : réduction de la masse salariale (les salariés employés dans le cadre d’une franchise ou d’une location-gérance sont placés hors du périmètre comptable du groupe), perception de redevances, externalisation des risques.
Cette dynamique a ainsi conduit la secrétaire générale de la CFDT Marylise Léon à alerter, dès 2022, sur l’évolution de ce modèle « présenté à l’origine comme un outil de sauvegarde des magasins » facilitant depuis « l’externalisation d’un nombre important d’emplois ».
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Il est ainsi intéressant de revenir sur un exemple historique et emblématique de ce mécanisme : la prise en location-gérance par l’État des activités déficitaires du groupe Boussac en 1981. Fondé en 1911 par Marcel Boussac, Boussac devient, durant la première moitié du XXᵉ siècle, un des principaux groupes textiles français, puis un important conglomérat à la suite de l’intégration de marques, telles que Dior, Le Bon Marché ou encore Conforama.
Néanmoins, dès les années 1960, le groupe souffre de la crise du textile. À la suite de l’incapacité des dirigeants à réagir face aux évolutions du marché (maintien de l’intégration verticale, refus de fabrication de textiles synthétiques, absence d’investissements à l’étranger) les 21 principales sociétés du groupe Boussac sont mises en règlement judiciaire, le 30 mai 1978.
La même année, Boussac passe sous le contrôle de la société Saint-Frères, propriété des frères Willot, qui intègrent le nouvel ensemble au sein du groupe Agache-Willot. Néanmoins, en raison de la gestion désastreuse des frères Willot, le groupe Boussac-Saint-Frères est contraint de déposer le bilan le 30 juin 1981.
À la suite de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République la même année, le nouveau gouvernement décide d’assurer la gestion du groupe à travers une nationalisation qui ne dit pas son nom. Les activités de la holding sont alors réparties entre la gestion par un administrateur provisoire des sociétés in bonis (Dior, Conforama…) et la location-gérance des activités textiles déficitaires à une société ad hoc dénommée Compagnie Boussac Saint-Frères (CBSF) où l’on retrouve notamment les entreprises Rousseau, Cyclone, Peaudouce…
Au sein de cette dernière, l’Institut de développement industriel (IDI) représentant l’État est décisionnaire. Pour ce faire, le gouvernement par l’intermédiaire du premier ministre Pierre Mauroy assure à la direction générale de la nouvelle société « les moyens nécessaires à la reconstruction du Groupe et au [renforcement] du cœur textile habillement ».
D’un point de vue industriel et financier, le statut de location-gérance de la CBSF se révèle rapidement précaire. Il entache la réputation de la société vis-à-vis de ses clients et de ses fournisseurs en l’isolant des entreprises de luxe et de distribution bénéficiaires, désormais séparés juridiquement et comptablement des sociétés composant la CBSF. Cette scission, conjuguée aux faiblesses structurelles des activités textiles, rend inévitable le licenciement de plus 1 000 employés de la CBSF dès 1982.
Tout cela se déroule dans un environnement où, face à l’augmentation croissante du nombre de chômeurs et à la menace de la sortie du franc du système monétaire européen, la politique de relance, symbolisée par les nationalisations de 1982, fait long feu. Dès l’été de la même année, le gouvernement Mauroy opte pour une politique d’austérité soutenue par le ministre de l’économie et des finances Jacques Delors.
Soucieux de se désengager rapidement de l’affaire Boussac, le gouvernement s’appuie sur le statut de location-gérance de la CBSF afin d’externaliser les conséquences sociales et politiques de la restructuration du groupe, laissant le soin à ses dirigeants d’assumer seuls les licenciements de plus en plus importants. Entre 1982 et 1984, 3 078 emplois sont supprimés, les effectifs industriels de la CBSF passant de 20 471 à 17 393.
Dès lors, le groupe ne peut se résoudre à la dépendance au « paternalisme étatique » et est vivement incité à « la prise en charge par soi-même, de chaque cellule du corps social composant l’ensemble industriel ». Pour les conseillers du ministre de l’industrie Laurent Fabius, il s’avère ainsi indispensable de « renvoyer clairement les responsabilités dans le camp de l’entreprise ».
Cette stratégie de « délégation de responsabilité » est doublée d’un tarissement progressif des financements publics. Cela pousse les dirigeants de la CBSF à demander à de multiples reprises à l’État, en vain, le versement des sommes initialement convenues (capital de 200 millions de francs au lieu des 600 millions de francs envisagés en avril 1982, soit 400 millions de moins ; valeurs réalisables et disponibles de 263 millions de francs au lieu des 542 millions de francs prévus, soit 279 millions de moins).
En raison de multiples facteurs (location-gérance, politique austéritaire, déclin de l’industrie textile), la situation de la CBSF s’aggrave au cours de l’année 1983, tandis que les sociétés in bonis prospèrent. La société se sépare de 1 760 salariés supplémentaires et voit son ratio d’endettement passer de 92 % à 102 % en un an. Les résultats comptables catastrophiques de la compagnie fournissent un argument de poids pour le gouvernement en faveur d’une privatisation de la CBSF et d’une vente de l’ensemble du groupe à un investisseur privé, désormais jugée inéluctable.
L’analyse du cabinet d’expertise-comptable Syndex, qui travaille en étroite collaboration avec le comité d’entreprise de la CBSF, met toutefois en perspective ces chiffres. Syndex précise ainsi que « les 460 millions de francs injectés dans CBSF entre le 1ᵉʳ juillet 1982 et le 31 décembre 1983 n’ont pas servi à boucher des trous, mais à financer des investissements », et rappelle « qu’en définitive, CBSF a fait de ces fonds un emploi conforme à sa mission de restructuration ».
Las, les bénéfices de ces importants investissements seront retirés ultérieurement par des repreneurs privés. En effet, le 20 décembre 1984, l’État cède la CBSF au groupe Ferinel, dirigé par Bernard Arnault. Ce dernier peut passer un accord de rachat des titres Willot pour 400 millions de francs, lui permettant de devenir propriétaire de l’ensemble du groupe.
En dépit des engagements pris auprès des pouvoirs publics (sauvegarde de 12 000 emplois), Arnault revend l’essentiel des actifs en deux ans pour ne conserver que les sociétés les plus lucratives (Dior, Le Bon Marché, Conforama) et développer un seul cœur de métier : le luxe.
Thomas Grandjean ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.10.2026 à 16:31
Gloria Origgi, Philosophe, directrice de recherche, École normale supérieure (ENS) – PSL
L’ESSENTIEL
La Journée mondiale de la ménopause, le 18 octobre, est l’occasion d’un retour sur une expérience longtemps passée sous silence.
La philosophe Gloria Origgi (ENS-PSL) invite à la penser comme une transformation plutôt que comme un déclin.
Dans Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026), elle enrichit son analyse conceptuelle par son vécu intime.
Le 18 octobre est la Journée mondiale de la ménopause, promue par la Société internationale de la ménopause (IMS). De toutes les expériences fondamentales de la vie féminine, la ménopause a longtemps été la plus négligée. Elle relevait presque du tabou : les femmes elles-mêmes répugnaient à en parler, tant on l’associait à une date de péremption dont il fallait un peu rougir.
Depuis quelques années, pourtant, elle est sortie du silence. Elle s’est imposée dans la presse féminine (et pas seulement), dans les livres de développement personnel, dans les podcasts, mais aussi dans la littérature scientifique. L’actrice Naomi Watts a consacré un best-seller, Dare I Say It (Oserai-je en parler ? dans sa version française, 2025), à sa ménopause précoce, et une comédie musicale, Menopause, tourne dans le monde entier depuis des années. En ce moment, une pièce de théâtre du même nom se joue aussi, en France, à Paris.
Ce succès soudain s’explique d’abord par la démographie. La génération qui entre aujourd’hui en ménopause est celle qui, dans l’histoire, a disposé du plus fort capital social et économique, du moins en Occident.
Plus présente dans la sphère publique, elle vit ce passage au milieu de sa vie, souvent avant que ses enfants ne soient adultes, puisque l’âge de la maternité a reculé en France, comme dans presque tous les pays de l’OCDE.
La ménopause n’annonce donc plus la vieillesse ni la sortie de scène des femmes : c’est un épisode situé au cœur de l’existence, qui mérite d’être mieux compris, sur les plans médical, psychologique et social.
Je suis philosophe et je travaille surtout en épistémologie et en philosophie sociale : la vérité et ses rapports avec la politique, la confiance dans les experts, la réputation. Je ne suis spécialiste ni du féminisme ni des études de genre.
Mais après avoir moi-même traversé cette expérience, j’ai voulu lui consacrer un petit livre, Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026). Non pour joindre ma voix au chœur des plaintes sur les bouffées de chaleur ni pour prodiguer des conseils de forme ou d’alimentation, mais pour donner un sens à cette expérience et mieux la comprendre, y compris sur le plan scientifique.
Pendant mon climatère – cette dizaine d’années, de 45 à 55 ans environ –, où l’organisme traverse une transformation hormonale complexe qui aboutit à la ménopause, définie cliniquement par l’absence de règles pendant douze mois consécutifs, j’ai ressenti un malaise moins physique qu’intellectuel.
Faisons une parenthèse autour de terme climatere utilisé pour nommer la ménopause. Ce mot vient du grec klimax qui signifie « degré » ou « échelle ». Du temps de Pythagore, il indiquait « un des âges critiques de la vie » marqués par une vulnérabilité.
Je consultais des médecins qui ne comprenaient pas de quoi je parlais, ne prenaient pas mes symptômes au sérieux ou ne savaient pas les rattacher à la phase que je traversais. J’entendais des avis contradictoires sur les traitements, à commencer par le traitement hormonal de la ménopause. Ce n’est qu’en parlant avec des femmes de mon âge que j’ai pu reconstituer une expérience collective : celle d’une injustice épistémique.
Depuis les travaux de la philosophe Miranda Fricker, récemment traduits en français sous le titre Injustice épistémique. Le pouvoir et l’éthique du savoir (2026), on parle d’« injustice épistémique » lorsqu’un individu ou un groupe souffre d’un déficit de crédibilité : son témoignage est moins cru que celui des autres.
Les femmes au climatère me semblent en être victimes. Leurs symptômes sont souvent minimisés ou mis sur le compte d’un vieillissement normal auquel il serait vain de remédier. Et comme la littérature grand public se concentre sur les soins de beauté et les régimes épuisants pour « rester comme avant », personne ne prend en charge ce qui est, inévitablement, un passage physiologique et psychique majeur.
Plutôt que de chercher à rester celle qu’on était, il s’agit de comprendre comment être après la ménopause : comment s’accepter et se réinventer ?
En médecine, le mot « ménopause » désigne seulement l’état d’une femme douze mois après ses dernières règles ; il met donc l’accent sur une perte, celle de la fonction reproductive. Mais l’ensemble de la périménopause et de la ménopause, qui peut s’étendre sur plus de dix ans, est un voyage profond au centre de la vie, qui modifie non seulement le corps, mais aussi la psychologie, la place dans la société et la manière de voir le monde.
Entendue dans ce sens large – une longue période de turbulences et de recâblages hormonaux et neuronaux –, la ménopause est une expérience transformative, selon l’expression de la philosophe américaine L. A. Paul énoncée en 2014 dans son ouvrage Transformative Experience (traduction française, Ces expériences qui nous transforment, 2023).
Une expérience est transformative lorsque, une fois vécue, nous peinons à reconnaître la personne que nous étions et à comprendre ses préférences et ses choix. Elle touche à l’identité, cette étrange propriété qui nous permet de nous reconnaître à travers le temps, de l’enfance à la vieillesse.
Nous ne serons plus les mêmes, et nous aurons du mal à nous retrouver dans les rôles et les désirs de notre moi passé. Ce n’est pas une perte, mais une formidable occasion de repenser notre existence et de nous projeter, avec courage et curiosité, dans l’aventure de l’avenir.
Pendant le climatère, la production d’œstrogènes se dérègle, avec des effets variés sur le sommeil, la libido, les articulations, l’équilibre, la mémoire, la régulation thermique. Au terme du processus, l’organisme cesse d’en produire : or, ces hormones sont essentielles à la fertilité, mais aussi au cerveau, au cœur et à la masse osseuse.
À lire aussi : Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur
Le corps et le cerveau se transforment, sans pour autant se dégrader. La plupart des symptômes finissent par disparaître, au terme d’un profond recâblage : selon la neuroscientifique Lisa Mosconi, autrice de The Menopause Brain (La Ménopause commence dans le cerveau, 2026), certaines fonctions cognitives liées à la grossesse et à la maternité sont délaissées, et le cerveau se réorganise au profit d’autres aptitudes, comme le leadership et l’empathie. Il s’agit donc de vivre la ménopause non comme un deuil, mais comme un changement à construire.
Les stéréotypes ont la vie dure. Si la femme ménopausée n’est plus tout à fait la « sorcière » de l’histoire des idées, elle est moins vue, moins exposée au regard du désir. Mais on peut être moins regardée et plus écoutée, vivre ce passage comme l’accès à une autorité nouvelle et à une liberté inédite, où les projets, y compris amoureux, n’ont plus à composer avec les grossesses, les enfants et la maison à gérer.
Aujourd’hui, la ménopause est une pause au milieu de la vie plutôt qu’à sa fin : les femmes ont en moyenne plus de trente ans d’espérance de vie devant elles. En parler davantage, ce n’est pas se plaindre, c’est prendre la mesure d’un moment de fragilité qui peut devenir une victoire sur soi-même. Les femmes ne sont pas seules concernées : la médecine et la société doivent apprendre à comprendre et à accompagner cette transformation.
La vieille question – Naît-on femme ou le devient-on ? –, en écho à la célèbre phrase « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe (1949), se pose alors autrement.
Je ne sais pas très bien ce que signifie « naître femme », au-delà de la biologie. Mais on le devient assurément, à travers le regard des autres comme à travers les expériences qui jalonnent une vie de femme. En un sens, on est « plus femme » à cinquante ans qu’à vingt.
Le climatère n’est pas un point final, mais une ponctuation : un temps pour se repenser, s’inventer de nouveaux rôles et aborder la seconde moitié de la vie avec autorité, ironie et charme.
Gloria Origgi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.10.2026 à 14:09
Robyn Brown, Associate Professor and Head, Behavioural Neuropharmacology Laboratory, The University of Melbourne
Leigh Walker, Senior Research Fellow, Florey Institute of Neuroscience and Mental Health
L’ESSENTIEL
Le Veoza est un nouveau médicament qui a montré une certaine efficacité contre les bouffées de chaleur liées à la ménopause.
Parce qu'il agit au niveau du cerveau, sans recourir aux hormones, il pourrait constituer une alternative, ou un complément, au traitement hormonal de la ménopause.
Mais en France, Veoza a été mis sous surveillance par l'Agence du médicament car des lésions hépatiques graves ont été observées.
Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes, regroupées sous le terme de « symptômes vasomoteurs », figurent parmi les manifestations les plus fréquentes et les plus gênantes de la ménopause. Elles touchent près de 40 % des femmes pendant la période qui précède la ménopause, appelée périménopause.
Jusqu’en 2024, les possibilités de traitement se limitaient essentiellement au traitement hormonal de la ménopause (THM). Celui-ci est très efficace pour de nombreuses femmes. Mais certaines ne peuvent pas y recourir en raison d’effets secondaires importants ou de certains problèmes de santé.
Le Veoza (fézolinétant) est un médicament spécifiquement autorisé (notamment par l'Agence européenne du médicament, ndlr) pour traiter les symptômes vasomoteurs de la ménopause. Contrairement au traitement hormonal, il ne vise pas à compenser la baisse naturelle des hormones. Il agit en bloquant certains signaux dans le système de régulation de la température corporelle situé dans le cerveau, dont l’activité devient excessive pendant la ménopause.
Les œstrogènes participent à la régulation de la température corporelle, qu’ils contribuent généralement à abaisser. Pendant la périménopause, la baisse du taux d’œstrogènes entraîne l’activation d’un groupe de cellules nerveuses situées dans l’hypothalamus, appelées neurones KNDy (prononcé « candy » en anglais).
Lorsqu’ils sont activés, ces neurones libèrent une molécule de signalisation appelée neurokinine B. Celle-ci stimule excessivement le système de régulation de la température du cerveau, provoquant des bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes.
Le Veoza bloque le récepteur de la neurokinine 3 (NK3), empêchant ainsi la neurokinine B de s’y fixer. Celle-ci ne peut donc plus transmettre son signal, ce qui permet de réduire l’activité excessive du système de régulation de la température corporelle.
Le Veoza a été autorisé en Australie en mars 2024, à raison d’un comprimé de 45 mg par jour.
Il n’est pas pris en charge par le Pharmaceutical Benefits Scheme (PBS), le système public australien de remboursement des médicaments. Les femmes doivent donc débourser entre 75 et 80 dollars australiens par mois pour leur traitement.
À l’heure actuelle, aucune durée maximale de traitement n’est fixée.
Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes ne se limitent pas à des variations de température corporelle : elles peuvent aussi perturber le sommeil, affecter l’humeur et gêner les activités quotidiennes. Ainsi, même si le Veoza cible spécifiquement les symptômes vasomoteurs, il pourrait également avoir des effets bénéfiques sur d’autres symptômes.
Mais la ménopause ne se résume pas aux bouffées de chaleur et aux sueurs nocturnes. Comme le Veoza ne compense pas la baisse des hormones telles que les œstrogènes, il ne traite pas la plupart des troubles de l’humeur, la sécheresse vaginale, la diminution de la densité osseuse ni les autres conséquences de la carence en œstrogènes.
Le traitement hormonal de la ménopause (THM) reste le traitement privilégié lorsque les femmes présentent ces symptômes plus larges. Il compense la baisse des œstrogènes (et généralement de la progestérone) liée à la ménopause, ce qui permet de soulager de nombreux symptômes tout en contribuant à préserver la santé osseuse.
La possibilité d’associer le Veoza à un traitement hormonal dépend de la situation de chaque patiente et doit être discutée avec son médecin. À ce jour, la plupart des études cliniques ont évalué le Veoza comme une alternative au traitement hormonal plutôt que comme un traitement complémentaire.
Le Veoza repose sur une approche non hormonale et constitue une alternative intéressante pour les femmes qui ne peuvent pas suivre de traitement hormonal en raison d’effets secondaires ou de certains cancers hormonodépendants.
Une vaste enquête menée en Europe, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Japon a révélé que, parmi les femmes présentant des symptômes vasomoteurs, une sur dix ne pouvait pas recourir à un traitement hormonal, ce qui souligne la nécessité de disposer d’autres options thérapeutiques. Le Veoza peut également constituer une option intéressante pour les femmes dont la principale préoccupation est de soulager les symptômes vasomoteurs.
Le Veoza est efficace chez de nombreuses femmes, mais il ne fait pas complètement disparaître les symptômes. Son efficacité et sa sécurité ont été évaluées dans trois études portant sur plus de 3 000 femmes présentant des symptômes vasomoteurs modérés à sévères.
Dans deux grands essais cliniques, trois mois de traitement ont permis de réduire la fréquence des symptômes, qui est passée d’environ 10 à 12 épisodes quotidiens de bouffées de chaleur ou de sueurs nocturnes modérées à sévères à 4 ou 5 chez les femmes prenant du Veoza, contre 6 ou 7 chez celles recevant un placebo (un comprimé sans principe actif).
Un autre essai clinique a montré que le Veoza réduisait également les troubles du sommeil et améliorait la qualité de vie des femmes pour lesquelles un traitement hormonal n’était pas adapté.
Toutefois, un essai mené en Asie de l’Est a révélé que la dose plus faible de 30 mg était sûre et bien tolérée, mais pas plus efficace qu’un placebo.
Dans l’ensemble, le Veoza semble donc apporter un soulagement significatif, sans toutefois faire complètement disparaître les symptômes.
Les effets secondaires les plus fréquemment signalés comprennent les maux de tête, les nausées, les douleurs abdominales et l’insomnie.
De rares cas de lésions du foie ont également été rapportés. Les autorités sanitaires australiennes et internationales recommandent désormais de réaliser un bilan hépatique avant de commencer le traitement, puis d’effectuer une surveillance régulière de la fonction hépatique pendant les neuf premiers mois.
(En France, Veozia est disponible sur prescription médicale. Mais depuis 2025, il a été mis sous surveillance par l'Agence nationale du médicament (ANSM) car des lésions hépatiques (au niveau du foie) graves ont été observées. Si certains symptômes apparaissent -fatigue, prurit, ictère, urine foncée, selles claires, nausées, vomissements, diminution de l'appétit et/ou douleurs abdominales-, il est recommandé de consulter immédiatement un médecin, ndlr)
Le Veoza peut également interagir avec d’autres médicaments, ce qui peut modifier leur efficacité ou celle du Veoza lui-même. C’est notamment le cas de la fluvoxamine, un antidépresseur.
Le Veoza n’a pas d’effet contraceptif. Les femmes encore fertiles peuvent donc avoir besoin de continuer à utiliser une contraception.
Les essais cliniques ont désormais démontré que le Veoza réduit efficacement les bouffées de chaleur pendant une période allant jusqu’à un an.
Mais les chercheurs continuent d’évaluer son efficacité en conditions réelles d’utilisation, notamment au-delà d’un an de traitement. Ils cherchent également à mieux connaître sa sécurité à long terme, ses effets secondaires rares et son efficacité chez les femmes présentant des problèmes de santé complexes, souvent exclues des essais cliniques.
De nouveaux médicaments, potentiellement plus sûrs, font également leur apparition, notamment le Lynkuet (élinzanétant). Celui-ci cible à la fois les récepteurs NK1 et NK3 et a été autorisé en septembre 2025 pour traiter les symptômes vasomoteurs associés à la ménopause.
Des essais cliniques menés auprès de plus de 1 500 femmes ont montré que le Lynkuet réduisait les symptômes vasomoteurs et les troubles du sommeil, tout en améliorant la qualité de vie, y compris chez les femmes ne pouvant pas suivre de traitement hormonal. Le Lynkuet semble également présenter moins de risques pour le foie que le Veoza.
À l’avenir, ces médicaments pourraient également être utilisés chez d’autres catégories de patients, lorsqu’il est nécessaire d’agir sur le système des neurokinines.
Jusqu’à 80 % des hommes suivant un traitement par privation androgénique contre le cancer de la prostate souffrent de bouffées de chaleur. Des essais cliniques sont en cours pour évaluer l’efficacité du Veoza contre les bouffées de chaleur associées à ce traitement.
Robyn Brown a reçu des financements du National Health and Medical Research Council (NHMRC).
Leigh Walker bénéficie de financements du Conseil national australien de la santé et de la recherche médicale (NHMRC), du Conseil australien de la recherche (ARC), de la Fondation CASS et de la Fondation pour la recherche sur le cerveau et le comportement (BBRF).
16.10.2026 à 14:07
Nicolas Pauthe, Maître de conférences en droit public, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

L’ESSENTIEL
Le Conseil constitutionnel est attaqué par des responsables politiques. Marine Le Pen va jusqu’à demander la démission de son président Richard Ferrand.
Le contrôle des lois fondé sur le préambule de la Constitution (portant sur les droits et libertés fondamentaux) est l’objet des principales critiques.
Les réformes proposées par certains candidats à la présidentielle pourraient mettre en péril des évolutions majeures dont a bénéficié de l’État de droit.
Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. « De quel droit ? », s’est alors interrogée la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse, soufflant sur les braises du mécontentement ambiant. L’idée est en effet répandue selon laquelle les juges constitutionnels, nommés par le pouvoir politique, n’auraient aucune légitimité pour censurer le travail effectué par les députés, élus, eux, directement par les citoyens.
Le droit constitutionnel organise pourtant cette compétence. L’article 61 de la Constitution prévoit par exemple que les lois puissent être déférées au Conseil qui se prononce sur leur conformité à la Constitution. L’article 62 ajoute qu’une « loi déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l’article 61 ne peut être promulguée ni mise en application ».
Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, Bruno Retailleau (Les Républicains, LR) fustige quant à lui le fait que « les lois [soient] vidées de leur substance par les juges ». Il considère que « le juge ne peut pas se substituer au législateur ».
En général, les lois invalidées le sont toutefois en partie seulement, et concernent des textes législatifs souvent mal rédigés, dont la censure aurait pu être évitée si les parlementaires avaient davantage pris en considération le droit constitutionnel dans leur raisonnement.
À titre d’exemple, la décision de censure partielle prise contre la première loi Duplomb, en 2025, reprochait au législateur de ne pas avoir suffisamment précisé les cas dans lesquels une dérogation à l’interdiction de certains néonicotinoïdes pouvait être autorisée.
La seconde loi Duplomb a, par la suite, apporté les précisions nécessaires, ce qui a conduit le Conseil à la valider en août 2026. On est loin ici d’un « gouvernement des juges », censeur à tout crin du travail parlementaire.
Cette expression, que l’on retrouve en 1921 sous la plume de l’universitaire Édouard Lambert, sert à fustiger une situation dans laquelle les juges, par leurs décisions, sortiraient supposément de leur rôle pour décider à la place du pouvoir politique.
Pour Éric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête, le travail du Conseil constitutionnel repose même depuis près d’un demi-siècle sur un « coup d’État de droit ».
Pourquoi un demi-siècle ? Parce qu’en 1971, le Conseil devait contrôler la constitutionnalité d’une loi visant à réformer la procédure de création d’une association. Jusqu’alors, une simple déclaration à l’administration suffisait. La loi votée à l’époque par le Parlement subordonnait la création des associations à un contrôle de légalité préalable par l’autorité judiciaire et rendait donc la création d’une association plus complexe.
Le dilemme face auquel était placé le Conseil pour statuer sur ce cas mérite d’être rappelé.
Il lui était possible de considérer que son contrôle se restreignait à vérifier que les lois respectent uniquement les articles de la Constitution, et donc la seule séparation des pouvoirs, puisque lesdits articles se limitent à les organiser.
Le Conseil pouvait aussi considérer que non seulement les articles de la Constitution, mais également son préambule, faisaient partie du bloc de constitutionnalité. Prenant quelque distance avec l’intention des rédacteurs du texte de 1958, le Conseil reconnaissait alors une valeur constitutionnelle aux textes auxquels le préambule renvoie, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946.
Cette seconde interprétation a été retenue. Après de véritables débats au sein du Conseil, la loi a été censurée en raison des atteintes qu’elle portait à la liberté d’association à laquelle le Conseil reconnaît une valeur constitutionnelle en tant que « principe fondamental reconnu par les lois de la République » (PFRLR), expression qu’il emprunte au préambule de 1946.
Le prétendu coup d’État résiderait dans l’audace interprétative déployée par le Conseil lors de cette décision du 16 juillet 1971, qui a précisé son propre rôle et donné naissance au bloc de constitutionnalité.
Depuis cette date, le Conseil ne vérifie donc plus seulement que les lois respectent les articles de la Constitution : il contrôle également leur conformité au préambule et, à travers lui, aux droits et libertés constitutionnellement reconnus. Pour ce faire, il dresse lui-même la liste des PFRLR en les déduisant des textes adoptés sous les Républiques précédentes.
C’est précisément cette extension de son rôle qui nourrit les critiques dont fait l’objet le Conseil constitutionnel. En donnant une portée constitutionnelle aux droits et libertés, la décision de 1971 a, en effet, élargi le champ de son contrôle.
Les détracteurs de l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité oublient un peu vite que le Conseil n’a pas fait cavalier seul en empruntant cette voie, comme le montrent les évolutions successives intervenues à la suite de cette décision de 1971.
L’article 89 de la Constitution organise en effet la procédure pour réviser le texte suprême. Le pouvoir constituant dérivé est celui que la Constitution reconnaît compétent pour en modifier la teneur. Ainsi, l’initiative de la révision appartient au président de la République, sur proposition du premier ministre, ou aux membres du Parlement. Le texte doit ensuite être adopté par l’Assemblée nationale et par le Sénat en termes identiques, puis validé soit par référendum, soit par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.
En 1974, le président Giscard d’Estaing a utilisé cette procédure, dans sa forme congressionnelle, pour renforcer le rôle du Conseil constitutionnel tel qu’il l’avait lui-même précisé dans sa décision de 1971. Saisir le Conseil est depuis possible pour 60 députés ou 60 sénateurs.
En 2004, le président Chirac a, lui aussi, agi en ce sens pour faire adopter la charte de l’environnement et l’inclure dans le bloc de constitutionnalité, plaçant sous le régime protecteur du Conseil de nouveaux droits, comme celui de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.
En 2008, il en a été de même du président Sarkozy, permettant aux justiciables de solliciter l’intervention du Conseil à l’occasion d’un procès, à travers le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC).
À rebours de ces évolutions, le Rassemblement national (RN) a déposé en 2019 une proposition de loi constitutionnelle visant à exclure les droits et libertés des normes de référence du contrôle de constitutionnalité des lois, en limitant celles-ci aux seuls articles de la Constitution. Si ce texte venait à être adopté un jour, la protection des droits et libertés, découlant du préambule, échapperait au contrôle du Conseil. L’intention est de limiter ses interventions à des considérations formelles, tenant aux seules règles de compétence et de procédure.
L’adoption d’une telle proposition anéantirait la plupart des grandes évolutions dont a bénéficié l’État de droit ces cinquante-cinq dernières années.
Car elle reviendrait non seulement sur le choix interprétatif opéré par le Conseil en 1971, mais elle rayerait aussi d’un trait de plume les avancées constitutionnelles de 1974, de 2004 et de 2008. À quoi bon en effet saisir plus facilement le Conseil et reconnaître de nouveaux droits et libertés si le Conseil est contraint de limiter à des considérations formelles le contrôle qu’il réalise sur les lois ?
Quant à l’appel à la démission, formulé le 15 octobre 2026 par Marine Le Pen à l'encontre du président du Conseil constitutionnel, il semble difficile à justifier. À l'origine de son mécontentement, les déclarations de Richard Ferrand n'ont fait que rappeler que seule la procédure prévue à l'article 89 est possible pour réviser la Constitution. C’est en effet l’unique article que contient le titre XVI intitulé « De la révision ». La promesse du RN d’organiser un référendum constitutionnel, sur le fondement de l’article 11 prévu pour faire adopter des lois ordinaires, serait donc juridiquement impossible à réaliser, s’il ressortait vainqueur des prochaines échéances électorales.
L’utilisation de la procédure prévue pour réviser la Constitution a donc déjà eu pour incidence de renforcer la décision de 1971.
Une telle procédure peut être également un moyen pour le pouvoir politique d’invalider et de surmonter une décision du Conseil. Si dernier mot il y a, c’est bien au pouvoir constituant qu’il appartient. En toute circonstance, le pouvoir politique conserve donc la main.
Ainsi, en 1993, la loi Pasqua sur l’immigration a été censurée par le Conseil. En conséquence, les débats parlementaires qui ont suivi à l’époque ont porté en partie sur la nécessité de modifier les attributions du Conseil. Cette possibilité a été écartée, et l’article 89 a été utilisé pour insérer un nouvel article 53-1 dans le texte constitutionnel. Écartant alors l’idée d’une réforme en profondeur du Conseil constitutionnel, le pouvoir constituant s’est attaché à régler la difficulté soulevée par la décision de celui-ci en matière de droit d’asile.
L’article 53-1 a permis notamment de faire coexister l’exigence constitutionnelle du droit d’asile, découlant du préambule de 1946 inclus dans l’actuel bloc de constitutionnalité, et la possibilité prévue par la loi de répartir entre États européens la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. Cet article fonde ainsi constitutionnellement une telle répartition, et préserve la possibilité pour la France d’accorder l’asile.
De manière inédite, cette réforme constitutionnelle a conduit à contourner la censure des dispositions de la loi Pasqua qui avait été faite par le Conseil.
C’est à la lumière de cet exemple qu’il convient d’apprécier la proposition de Bruno Retailleau. Celui-ci veut en effet créer « une nouvelle procédure qui donne au peuple français, ou à ses représentants, le dernier mot ». S’il remportait la présidentielle de 2027, il s’engage
« lorsque le Conseil constitutionnel censurera une loi votée par le parlement, [à ce que] le président de la République [puisse] donner la parole au peuple français pour censurer la censure. Soit par référendum, soit en réunissant le Parlement en congrès ».
Proche d’une autre déjà verbalisée par Laurent Wauquiez (LR), cette proposition ressemble à s’y méprendre à la procédure de l’article 89, utilisée en 1993 pour surmonter une décision du Conseil. On peine alors à en apprécier l’apport, si ce n’est, a priori, qu’un référendum pour lequel la réunion du Congrès pourrait avoir lieu sans l’intervention préalable de chacune des assemblées parlementaires. La différence avec ce que prévoit l’article 89 paraît cependant trop fine pour opérer une véritable révolution juridique.
Cette « nouvelle procédure » se révèle même incomplète au regard de l’objectif affiché. Avec celle-ci, Bruno Retailleau entend en effet « rendre la parole » au peuple, et « en finir avec la confiscation démocratique ».
On peut alors s’étonner qu’elle se limite aux cas où le Conseil censurerait une loi. Même si pour cela il a fallu recourir à l’article 49 al. 3, la dernière réforme des retraites a bien été votée par le Parlement, avant d’être validée par le Conseil. Au vu du mécontentement qu’elle a suscité, n’aurait-elle pas mérité de faire elle aussi l’objet d’un référendum ?
Le pouvoir en place ne l’a pas souhaité, et ce cas de figure ne semble pas inclus dans le raisonnement de M. Retailleau.
De même, et de manière historique, une pétition pour s’opposer à la première loi Duplomb avait réuni plus de 2 millions de signatures, sans parvenir à influer sur le processus législatif. La proposition formulée ne fait, là non plus, aucune considération d’une telle situation d’opposition à une loi quelques jours seulement après son adoption au Parlement.
La campagne présidentielle commence à peine. Elle recentre malgré lui le Conseil constitutionnel au cœur de l’arène politique. De sa capacité à faire face dépendra la préservation de l’État de droit.
Nicolas Pauthe est membre de CURAPP-ESS et de la SFDE.
16.10.2026 à 11:43
Lidia de la Iglesia Aza, Professor of Labour Law and Social Security, Universidade de Santiago de Compostela

L’ESSENTIEL
Plus de 80 % des femmes connaissent des symptômes de la ménopause, qui peuvent perturber leur vie professionnelle.
La ménopause peut freiner les carrières, poussant certaines femmes à réduire leur activité ou à quitter leur emploi.
Des aménagements simples des conditions de travail permettraient de mieux accompagner les salariées.
La ménopause a longtemps été considérée comme une affaire privée, mais le silence qui l’entoure est de plus en plus en décalage avec la réalité démographique. Dans de nombreux pays, les femmes de plus de 50 ans constituent la catégorie de salariés dont les effectifs augmentent le plus rapidement, et la plupart connaîtront la ménopause au cours de leur vie professionnelle.
Pourtant, le monde du travail, les politiques publiques et la recherche continuent de considérer la ménopause comme une question individuelle plutôt que comme un enjeu structurel. Il en résulte un profond décalage entre ce que vivent les femmes et les conditions dans lesquelles elles travaillent.
Sur le plan médical, la ménopause est une étape naturelle de la vie qui marque l’arrêt des règles en raison de la cessation de l’activité ovarienne. La période de transition qui la précède, appelée périménopause, peut durer de deux à huit ans. Les symptômes varient considérablement d’une femme à l’autre. Certaines ne ressentent que peu de changements, tandis que d’autres souffrent de bouffées de chaleur, de sueurs nocturnes, d’insomnies, de douleurs articulaires, de sautes d’humeur, d’irritabilité, d’anxiété, de troubles cognitifs ou encore de fatigue.
Plus de 80 % des femmes présentent des symptômes, qui sont sévères pour environ un tiers d’entre elles. Ces manifestations peuvent persister pendant des années et perturber considérablement la vie quotidienne, notamment les capacités professionnelles, la concentration et le bien-être psychologique.
L’ampleur du phénomène est considérable. Dans le monde, 657 millions de femmes ont entre 45 et 59 ans, et près de la moitié d’entre elles sont actives. Dans les seuls pays du G7, les femmes en âge d’être ménopausées représentent 11 % de l’ensemble des travailleurs. La Commission européenne a ouvertement reconnu qu’« il n’existe aucune collecte de données à l’échelle de l’Union européenne sur cette question » et que les recherches restent fragmentaires.
Les données dont nous disposons sont préoccupantes. En Europe, l’écart entre les taux d’emploi des femmes et des hommes se creuse avec l’âge. Des études suggèrent que les symptômes de la ménopause conduisent certaines femmes à réduire leur temps de travail, à changer de poste ou à quitter définitivement le marché du travail.
Les répercussions de la ménopause sur la vie professionnelle sont bien documentées. Une étude de 2021 a ainsi révélé que près d’un million de femmes au Royaume-Uni avaient quitté leur emploi en raison des symptômes de la ménopause. Or, cette période coïncide souvent avec l’apogée de leur carrière, au moment où elles pourraient accéder à des postes de direction. Certains chercheurs ont ainsi qualifié ces départs massifs de « second plafond de verre ».
Dans tous les secteurs d’activité, les femmes témoignent de conditions de travail qui aggravent souvent leurs symptômes. Une mauvaise ventilation, des températures élevées, des uniformes en matières synthétiques, un accès insuffisant à l’eau fraîche, des horaires rigides, le travail posté et une autonomie limitée accentuent leur inconfort.
Se met alors en place un cercle vicieux : les symptômes s’aggravent, le travail devient plus difficile, le stress augmente, ce qui accentue encore les symptômes. Ces facteurs poussent de nombreuses femmes à réduire leur temps de travail, à changer d’emploi ou à prendre une retraite anticipée. Il ne s’agit pas d’une défaillance individuelle, mais d’un problème structurel.
Certains gouvernements nationaux ont pris des initiatives similaires. Au Royaume-Uni, par exemple, le Parlement a lancé plusieurs enquêtes sur les discriminations liées à la ménopause, l’une en 2019 et l’autre en 2021.
En Islande, une association consacrée à la ménopause a été créée dès 2013 et figure sur le site officiel du gouvernement. La prise de conscience progresse également dans les pays nordiques.
En Irlande, la question fait l’objet de recommandations dans les politiques publiques, tandis qu’en France, elle a récemment bénéficié d’une attention médiatique à l’échelle nationale.
Si les recommandations et l’attention médiatique constituent des avancées, elles ne remplacent pas des protections inscrites dans la loi et garanties à l’ensemble des salariés. À quoi pourraient donc ressembler des mesures réellement efficaces pour les femmes confrontées à la ménopause dans leur vie professionnelle ?
Avant tout, les entreprises devraient intégrer la ménopause dans l’évaluation des risques professionnels. Concrètement, cela suppose de veiller à une température adaptée et à une bonne ventilation des locaux, de fournir des tenues de travail respirantes et de permettre des aménagements d’horaires. Cela implique également de former les responsables hiérarchiques et de favoriser une culture d’entreprise où l’on puisse parler ouvertement de la ménopause, sans crainte d’être stigmatisée.
Ces changements sont simples et peu coûteux, mais ils nécessitent une prise de conscience et une réelle volonté d’agir.
En définitive, la prise en compte de la ménopause au travail ne relève pas seulement de la santé. C’est aussi une question d’égalité, de dignité et de justice. Les femmes ne devraient pas avoir à choisir entre leur santé et leur carrière. Les entreprises ont elles aussi tout à y gagner : en accompagnant les salariées pendant la ménopause, elles peuvent conserver des collaboratrices expérimentées, des compétences précieuses et des talents capables d’exercer des responsabilités.
Alors que la population vieillit et que les carrières s’allongent, il n’est plus possible d’ignorer la ménopause. Il est temps de briser le silence et de faire évoluer le monde du travail pour qu’il tienne compte des réalités vécues par la moitié de la population.
Lidia de la Iglesia Aza a reçu des financements de l'Instituto Sindical Europeo (ETUI).
16.10.2026 à 11:07
Audrey Hendricks, Associate Professor of Biomedical Informatics, University of Colorado Anschutz
Nanette Santoro, Professor of Obstetrics and Gynecology, University of Colorado Anschutz
L’ESSENTIEL
Sur près de 240 000 dossiers médicaux de femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnent la ménopause.
Ce manque de données freine la recherche sur ses conséquences pour la santé.
Un simple questionnaire en consultation pourrait améliorer le suivi des patientes.
Toute personne ayant des ovaires connaîtra la ménopause si elle vit suffisamment longtemps. Bien qu’il s’agisse d’une transition naturelle au milieu de la vie, la ménopause peut avoir des répercussions importantes sur la qualité de vie, ainsi que sur le risque présent et futur de maladies cardiovasculaires, d’ostéoporose et d’autres problèmes de santé. On pourrait donc penser que le dossier médical d’une personne précise si elle traverse cette transition ou si elle est déjà ménopausée.
Pourtant, lorsque nous avons examiné, avec nos collègues, les dossiers médicaux électroniques de près de 240 000 femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnaient la ménopause, alors que plus de la moitié de ces femmes avaient déclaré, dans un questionnaire distinct, qu’elles traversaient cette transition. Nos résultats, publiés dans la revue Menopause, révèlent une lacune majeure dans la manière dont les professionnels de santé consignent des informations fondamentales sur la santé des femmes.
Les femmes ménopausées que nous avons étudiées font partie d’un groupe plus large de 400 000 personnes participant au programme de recherche All of Us. Cette étude nationale, menée par les Instituts nationaux de la santé américains (NIH), vise à recueillir un large éventail de données de santé auprès d’au moins un million d’Américains. Nous avons examiné la manière dont les informations sur la ménopause étaient consignées dans les dossiers médicaux électroniques et les différences observées selon des caractéristiques comme l’âge, le niveau d’études, l’origine raciale et les revenus.
Les personnes participant à l’étude ayant rempli des questionnaires de santé lors de leur inscription, nous avons pu repérer les écarts entre ce qu’elles déclaraient au sujet de leur ménopause et les informations figurant dans leur dossier médical. L’âge à la ménopause et les symptômes, comme les bouffées de chaleur ou les troubles du sommeil, étaient eux aussi largement absents des dossiers médicaux et du questionnaire.
De nombreux aspects de la ménopause, ainsi que la diversité des expériences vécues par les femmes, restent mal compris.
Par exemple, l’âge auquel survient la ménopause et l’intensité des désagréments causés par ses symptômes peuvent varier considérablement. Certaines femmes souffrent de fortes bouffées de chaleur, de troubles du sommeil et de brouillard mental, tandis que d’autres n’en souffrent pas. Une femme peut être naturellement ménopausée à 45 ans, une autre à 54 ans. Ces deux âges se situent dans la normale, mais cette différence peut avoir des conséquences distinctes sur leur santé présente et future.
Les dossiers médicaux électroniques offrent une occasion sans équivalent de combler ces lacunes, en permettant aux chercheurs d’étudier l’expérience de centaines de milliers, voire de millions de personnes à partir de données recueillies dans le cadre des soins courants.
Ces études à grande échelle pourraient éclairer l’évolution des symptômes de la ménopause au fil du temps et identifier les personnes les plus susceptibles d’en souffrir. Elles pourraient aussi aider à comprendre comment les indicateurs de santé cardiovasculaire, osseuse ou mentale évoluent en lien avec la ménopause, ou encore comment les déterminants sociaux de la santé, comme l’origine ethnique et l’accès aux soins, influencent la manière dont cette transition est vécue. Et apporter des réponses à d’innombrables autres questions encore en suspens.
Notre étude n’est pas la première à souligner à quel point la consignation du statut ménopausique et des symptômes varie dans les structures de soins et les dossiers médicaux électroniques. Mais elle met systématiquement en évidence l’ampleur de cette lacune, en montrant que, bien souvent, la ménopause ne fait l’objet d’aucune mention.
On ne sait pas précisément pourquoi la ménopause est si rarement documentée dans les dossiers médicaux électroniques. Cela tient peut-être au fait qu’elle n’est pas une maladie : les professionnels de santé ne pensent donc généralement pas à lui attribuer un code. Son identification ou son évaluation peuvent leur sembler aller de soi, ou présenter peu d’intérêt. Il est également possible que les patientes elles-mêmes n’abordent souvent le sujet que lorsque leurs symptômes sont sévères. Les professionnels de santé interrogent régulièrement les patientes d’âge moyen sur leur santé reproductive, par exemple sur la date de leurs dernières règles, mais ces informations sont rarement consignées dans le dossier médical électronique.
À nos yeux, ne pas recueillir ces informations revient à laisser passer une occasion majeure de faire avancer des recherches essentielles et de mieux personnaliser les soins. Notre équipe élabore un questionnaire court et simple sur le statut ménopausique et les symptômes, que les patientes pourraient remplir à leur arrivée en consultation. Leurs réponses pourraient ensuite être intégrées à leur dossier médical, pour être utilisées à la fois par l’équipe soignante et par les chercheurs. Nous développons également une méthode informatique permettant de déduire des informations sur la ménopause à partir d’autres données du dossier médical ou des données génétiques d’une femme.
Enfin, nous explorons les données du programme All of Us afin de repérer des différences systématiques qui pourraient être liées à la présence ou à l’absence d’informations sur la ménopause dans les dossiers médicaux. Ces différences pourraient concerner, par exemple, le milieu culturel ou le niveau de revenus des patientes, les pratiques propres aux différents systèmes de soins, ou encore le fait de vivre en ville ou à la campagne. Les liens ainsi mis en évidence pourraient permettre de cibler les actions à mener pour encourager le recueil de ces informations.
Impossible d’étudier et de prendre en charge ce que l’on ne mesure pas. Consigner les informations sur la transition ménopausique est une étape essentielle pour améliorer les soins apportés aux femmes au milieu de leur vie.
Audrey Hendricks a reçu des financements des NIH et de la Foundation for Women's Health.
Nanette Santoro est membre des comités scientifiques consultatifs d’Amazon (Project Ember), d’Astellas, de Bayer, d’Eli Lilly, de Menogenix, de Novo Nordisk et de Perrigo. Elle est consultante pour Ansh Labs. Ses recherches bénéficient de financements des Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et de la Fondation Cohen. Elle est actuellement présidente de l’Endocrine Society.
16.10.2026 à 10:46
Camilla Quental, Professeure associée en études des organisations et éthique, EM Normandie
Céline Del Bucchia, Professeur, Audencia
Pilar Rojas Gaviria, Professor of Marketing, Kedge Business School
L’ESSENTIEL
Au travail, les femmes qui souffrent de symptômes de la ménopause doivent développer des stratégies pour y faire face en toute discrétion.
Stress, horaires rigides, installations insuffisantes, encadrants peu soutenants… l’organisation des entreprises compliquent l’expérience de la ménopause.
Une approche collaborative propose de mettre à profit les compétences et l’expérience des femmes pour répondre au mieux à leurs besoins.
Au travail, essayez de vous souvenir de la dernière fois que vous avez entendu parler de ménopause ouvertement lors d’une réunion d’équipe, d’un entretien d’évaluation ou dans un document de politique d’entreprise. Pour la plupart des gens, la réponse est : jamais. Ce silence cause de véritables dommages, non seulement aux femmes concernées, mais aussi aux organisations dans leur ensemble.
En 2024, la publication d’une série sur la ménopause dans la revue médicale de référence The Lancet marque un tournant important : la ménopause est désormais reconnue comme un enjeu de travail à part entière, qui façonne les environnements organisationnels et qui est façonnée par elle.
De manière convergente, nos publications sur ce sujet, dont l’une est parue en 2026, invitent à repenser entièrement la ménopause. Plutôt que de la traiter comme un problème médical individuel que les femmes doivent gérer discrètement, nous soutenons que les organisations doivent la prendre au sérieux. Non par pitié, bien sûr, mais parce que l’ignorer est à la fois injuste et contre-productif.
À noter que nous utilisons le terme « femmes », conformément à la littérature actuelle. Toutefois, nous considérons dans nos recherches des questions liées à la ménopause qui sont également associées au vécu des femmes transgenres.
Pendant des décennies, la ménopause a été racontée comme une histoire médicale. En effet, depuis le milieu du XXᵉ siècle, la fin des menstruations a largement été réduite à une déficience hormonale, comme une défaillance qui nécessiterait une réparation, en général par le biais d’un traitement hormonal substitutif (THS). Cette perspective reflète une longue histoire d’autorité médicale sur le corps et la vie reproductive des femmes (Lock & ; Kaufert, 2001). (Désormais appelé traitement hormonal de la ménopause [THM], ce traitement peut être proposé par le médecin traitant ou par le gynécologue, en l’absence de contre-indication et si le bénéfice de ce traitement est estimé important, précise l’Assurance-maladie, ndlr.)
Cette vision médicalisée ne devrait pas être totalement écartée. L’accès à de bons soins médicaux, y compris le traitement hormonal, peut vraiment changer la qualité de vie d’une femme. Par ailleurs, à la ménopause, il faut savoir que certains facteurs de risque augmentent, notamment cardiovasculaires.
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Le problème commence lorsque la médecine devient la seule grille de lecture de la ménopause. Quand c’est le cas, la conversation s’arrête aux corps individuels et n’atteint jamais le monde plus large dans lequel ces corps évoluent au quotidien : le bureau, l’atelier, la salle de classe, l’hôpital, etc.
Traiter la ménopause comme une question purement privée a eu une conséquence prévisible dans les organisations : le silence. Certaines recherches appellent cela le « tabou de la ménopause » – une règle amplement répandue, souvent tacite, selon laquelle les femmes qui traversent la ménopause doivent gérer leurs symptômes discrètement et invisiblement.
Des symptômes, comme les bouffées de chaleur, les saignements irréguliers, les troubles du sommeil, le brouillard mental, les variations d’humeur – rien de tout cela n’est censé perturber l’exigence qu’une professionnelle soit toujours de bonne composition, en maîtrise d’elle-même et productive.
Le coût de ce silence sur la ménopause est énorme, et les femmes en assument seules la majeure partie.
Puisque les entreprises aménagent rarement les conditions de travail en fonction des symptômes de la ménopause, les femmes mettent en place elles-mêmes des stratégies élaborées pour y faire face : elles portent des vêtements superposés pour dissimuler la transpiration ; elles gardent un ventilateur portable à portée de main ; elles minutent soigneusement leurs passages aux toilettes ; elles se retirent des réunions ou évitent les situations où un symptôme pourrait devenir visible ; elles surveillent leur corps en permanence, tout en détournant leur énergie mentale du travail pour lequel elles sont rémunérées.
Des études qualitatives documentent précisément comment ces corps « dérangent », si l’on peut dire, les idéaux de non-vulnérabilité professionnelle). C’est ce que certaines recherches appellent le « travail organisationnel invisible » : un travail réel, effectué sans reconnaissance ni compensation, simplement pour maintenir l’apparence d’une employée dite « normale » et parfaitement en maîtrise de soi.
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Et les choses peuvent s’aggraver encore : l’environnement physique et organisationnel de nombreuses entreprises peut considérablement compliquer l’expérience de la ménopause au travail. Des recherches montrent que les environnements de travail peu soutenants ne relèvent pas du hasard. Ils prennent forme dans l’aménagement des espaces, l’organisation des temporalités et les pratiques managériales, qui peuvent contribuer à accentuer les difficultés rencontrées par les femmes qui expérimentent cette transition.
Le stress élevé, les horaires rigides, les installations insuffisantes et l’encadrement peu soutenant intensifient tous les symptômes de la ménopause. Quand les entreprises offrent de la flexibilité et un décloisonnement de la parole sur le sujet, les symptômes deviennent plus facilement gérables. Dans le cas contraire, les femmes souffrent davantage, et commencent souvent à envisager de partir.
Que doivent donc faire concrètement les entreprises ? Nous établissons ici une distinction importante et subtile, qui mérite attention.
Lorsque les entreprises décident d’aborder la ménopause, elles tombent souvent dans des pièges connus. En général, elles proposent des politiques génériques, envoient les managers suivre une formation d’une heure sur la sensibilisation ou alors affichent une note bienveillante dans la salle de pause. Les intentions sont souvent bonnes, mais ce type de « prise en charge » top down peut facilement être contre-productif.
Pourquoi ? Parce que les soins qui circulent des personnes en position de pouvoir vers celles perçues comme « vulnérables » finissent par renforcer le problème qu’ils cherchent à résoudre. Ils positionnent fréquemment les femmes ménopausées comme des fardeaux, des problèmes à gérer, plutôt que comme des professionnelles expérimentées et talentueuses. Ils confient l’autorité aux services chargés des ressources humaines ainsi qu’aux experts médicaux, en marginalisant les femmes elles-mêmes. Les politiques uniformes effacent donc les énormes différences dans la façon dont les femmes vivent la ménopause, selon leur âge, leur type de poste, leurs antécédents de santé et bien d’autres facteurs.
Nous proposons un modèle différent) : le « prendre soin avec » (caring with). Il s’agit d’une approche collaborative dans laquelle les femmes sont traitées comme des participantes actives à la définition des réponses à leurs besoins, et non comme des bénéficiaires passives d’un soutien venu du haut de la hiérarchie. Cela signifie des conversations, pas des affichages. Cela signifie aussi interroger, et non présupposer. Cela signifie également reconnaître que les femmes qui traversent la ménopause en entreprise sont aussi celles qui comprennent le mieux ce dont elles ont besoin.
Au-delà des difficultés, nous attirons l’attention sur quelque chose qui apparaît rarement dans les conversations sur la ménopause dans le milieu professionnel : l’énergie, la confiance et la clarté que de nombreuses femmes disent ressentir lors de cette transition et après. L’anthropologue Margaret Mead a été l’une des premières à nommer ce phénomène.
En s’appuyant sur sa propre expérience et ses recherches interculturelles, elle a décrit ce qu’elle appelait le postmenopausal zest : un sentiment de vitalité renouvelée, de liberté intellectuelle et d’énergie créative une fois les années reproductives derrière soi. Sur cette base, nous avons développé le concept de « dialectique du zest » : plutôt que d’opposer déficit et épanouissement, l’idée serait de mettre en lumière les tensions et les contradictions au sein de l’expérience de la ménopause. En faisant référence au « zest », les femmes rapportent une confiance accrue, une plus grande disposition à remettre en question les normes, une moindre tolérance à l’inauthenticité et une liberté nouvelle vis-à-vis des pressions à se conformer.
Cela ne veut pas dire que la ménopause est facile ni qu’on doit minimiser ses difficultés. Les mêmes femmes qui décrivent cette « énergie du zest » font peut-être face à des symptômes perturbateurs, à la stigmatisation et à des milieux professionnels qui compliquent leur situation. L’essentiel est que ces deux réalités peuvent coexister. Et pour l’instant, on n’entend souvent que la moitié de l’histoire.
Considérer les femmes qui traversent la ménopause comme des « charges à gérer » n’est pas seulement injuste ; c’est inexact. Ce sont des professionnelles expérimentées qui, dans un environnement favorable, ont un potentiel de contribution considérable et précieux.
L’un des éléments principaux de notre recherche est de ne pas traiter la ménopause comme une expérience uniforme partagée également par toutes les femmes.
Qu’une femme puisse accéder à des soins médicaux en fonction des symptômes qui lui sont propres, que son lieu de travail soit flexible, qu’elle se sente en sécurité pour divulguer sa situation – tout cela dépend de facteurs tels que son revenu, son type de contrat, son origine, sa profession, sa situation géographique et bien d’autres encore.
Présenter la ménopause comme une question d’autonomisation individuelle – le récit du « prenez votre ménopause en main », qui est si populaire sur les réseaux sociaux – rate l’essentiel. Ce cadrage individualiste détourne l’attention des mécanismes structurels qui marginalisent les femmes ménopausées. Une approche intersectionnelle est donc indispensable.
Nous soutenons que la sensibilisation ne suffit pas. Des données récentes montrent que le silence organisationnel autour de la ménopause est directement lié à des effets négatifs sur les carrières, des sorties prématurées de l’entreprise et des arbitrages forcés, entre secret et transparence. Les impacts à long terme sur les trajectoires professionnelles et sur la sécurité économique en fin de carrière restent encore largement inexplorés.
Le silence autour de la ménopause au travail est le symptôme d’une culture organisationnelle plus large qui a longtemps traité la réalité complète de la vie des femmes comme encombrante, peu professionnelle ou tout simplement invisible. Briser ce silence – avec force, collectivement et avec un engagement structurel – est plus qu’urgent.
Céline Del Bucchia est membre du programme de recherche Kosmogonia sur les bascules socioécologiques
Camilla Quental et Pilar Rojas Gaviria ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
16.10.2026 à 09:44
Damien Charabidzé, Professeur en Biologie, Université de Lille
Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Dans ce quatrième épisode, il est question de thanatomorphose, autrement dit des processus de décomposition qui surviennent après le décès. Comment se mettent-ils en place ? Qu’est-ce qui les influence ? Et comment les interpréter pour faire « parler » les cadavres ? Sur ce dernier point, un médecin légiste partage avec nous sa pratique et ses réflexions à l’aide de trois exemples.
L’ESSENTIEL
Température, présence ou absence d’oxygène, d’insectes, d’animaux… de nombreux facteurs influent sur la façon dont les cadavres se décomposent.
Lorsqu’un corps se décompose, de nombreux composés chimiques se forment, dont certains, comme l’adipocire, modifient le devenir du cadavre.
Enterrer des corps a aussi des conséquences pour l’environnement, comme en témoigne la dénaturation des sols des cimetières, qui pourrait en outre ralentir la décomposition des corps.
Chaque jour, en France, 2 000 décès surviennent. En conditions naturelles, la décomposition des cadavres animaux est majoritairement due à l’action des charognards (renards, vautours, sangliers, etc.) et des insectes nécrophages (qui se nourrissent de cadavres). Il en va de même pour les corps humains exposés à l’air libre.
Dans la majorité des cas, cependant, nos dépouilles mortelles font l’objet de procédés funéraires qui les isolent des cycles de décomposition naturels. Il peut s’agir de la crémation, qui détruit les corps par le feu et la chaleur, ou de l’enterrement.
Ce second cas, qui concerne actuellement environ 50 % des défunts, recouvre une grande diversité de pratiques. Les enterrements peuvent, par exemple, se faire en pleine terre ou en caveaux, avec différents types de cercueils, et des soins visant à conserver le corps (thanatopraxie) peuvent être pratiqués.
Ces conditions vont influencer les processus de décomposition – on parle de thanatomorphose – et, in fine, la durée de réduction du corps en ossements.
Rappelons quelques ordres de grandeur : le corps d’un adulte de 70 kg contient environ 43 kg d’eau, 11 kg de protéines, 10 kg de graisses et 4 kg de sels minéraux, ces derniers étant notamment présents dans les os.
Après le décès, ces différents éléments subissent des processus de décomposition inéluctables et irréversibles. Certains sont immédiatement visibles, tandis que d’autres sont lents et difficilement perceptibles.
Un cadavre « jeune » est généralement décrit comme « frais » : le corps n’a pas encore refroidi, et présente encore l’aspect du vivant. Dans les heures suivant le décès apparaissent les rigidités cadavériques – autrement dit le raidissement des membres – et les lividités. Ces colorations violacées à rougeâtres apparaissent dans les zones basses – comme la nuque, le bas du dos ou la face postérieure du corps si le corps est allongé sur le dos –, hormis au niveau des points de pression. Elles sont dues à l’accumulation du sang par gravité et deviennent fixes environ douze heures après le décès. Rigidité cadavérique et lividités disparaissent ensuite en un à deux jours, à mesure que les tissus commencent à se décomposer.
Les premiers signes visibles de putréfaction (la décomposition des protéines par les bactéries) sont l’évolution de la couleur cutanée, qui prend en quelques jours une teinte verdâtre, et le gonflement de l’abdomen.
Ils sont dus à la prolifération des bactéries issues du tube digestif, qui s’étendent et produisent des gaz de décomposition. Pour les cadavres exposés à l’air libre, l’activité des insectes devient rapidement visible, avec la présence de mouches et de masses d’asticots. Leur développement dépend de la température : en été, quelques jours peuvent suffire pour transformer le corps en une masse grouillante.
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L’étape suivante est la putréfaction avancée, qui correspond à la liquéfaction des organes (et, pour les corps exposés, à la succession de différentes espèces d’insectes nécrophages). Durant la phase de dessèchement, le corps perd ensuite progressivement son eau et ses chairs. Enfin, les tissus secs (peau et restes de muscles) et la matière organique des os finissent par se décomposer. C’est la squelettisation.
L’enchaînement de ces différentes séquences dépend de la température, du climat (humidité, ensoleillement, etc.) et de la faune nécrophage.
L’enterrement modifie radicalement les processus de décomposition. La mise en cercueil puis l’enterrement isolent, au moins dans un premier temps, le cadavre de son environnement.
En France, un minimum de 1 m de terre est exigé entre le couvercle du cercueil et la surface du sol (soit des tombes de 1,50 m de profondeur environ). Dans le cas de l’usage de caveaux, utilisés pour environ 50 % des inhumations, un vide sanitaire de plusieurs mètres cubes entoure le corps, fermé par un couvercle hermétiquement scellé.
Ces dispositions créent des conditions de décomposition spécifiques, en raison de l’absence de charognards et d’insectes, des basses températures, ainsi que du manque d’oxygène. Contrairement à la croyance populaire, les corps enterrés ne sont donc pas « mangés par les vers ».
La règle dite de Casper (Casper, 1861), bien que très approximative, résume bien cette lente décomposition souterraine :
« À une température moyenne similaire, le niveau de putréfaction d’un corps après une semaine (ou mois) de repos à l’air libre correspond à celui d’un corps dans l’eau durant deux semaines (ou mois) ou en terre pendant huit semaines (ou mois). »
Pour en savoir plus, des chercheurs ont suivi durant un an la décomposition de 16 cadavres humains : 14 gisant au sol et 4 enfouis à 45 cm de profondeur. Ils ont observé que des populations microbiennes, le « nécrobiome », évoluent tout au long de la décomposition. Par ailleurs, tandis que certains groupes de bactéries semblent toujours présents, d’autres sont caractéristiques des milieux anoxiques, c’est-à-dire dépourvus d’oxygène.
La disponibilité en oxygène est en effet un paramètre fondamental des processus de décomposition. Plus les cadavres sont enterrés profondément, moins l’oxygène est disponible. Les microorganismes (bactéries, levures et champignons) présents sur et dans le corps l’épuisent rapidement, créant des conditions favorables pour leur remplacement par des microorganismes anaérobies – c’est-à-dire qui préfèrent les milieux dépourvus d’oxygène – issus du cadavre et du sol.
Dans le cas des caveaux, qui sont aujourd’hui maçonnés en béton, les populations microbiennes proviennent presque exclusivement du corps du défunt ou de ceux des précédents occupants des lieux, et l’absence de ventilation est favorable aux micro-organismes anaérobies.
Dans certaines conditions d’enfouissement avec de faibles niveaux d’oxygène et une forte humidité, les tissus gras peuvent également subir une transformation très spécifique : la formation d’adipocire. Cette substance pâteuse et grise est issue de réactions chimiques naturellement associées à la putréfaction.
Les scientifiques ont longtemps expliqué la formation d’adipocire par une saponification provoquée par l’ammoniac issu de la décomposition des muscles. Si ce procédé existe bel et bien en milieu aquatique, la présence d’adipocire est en fait le plus souvent due au déplacement des graisses à l’intérieur du corps sous l’action de la putréfaction). Les enzymes bactériennes transforment ensuite ces acides gras insaturés en acides gras saturés, ce qui entraîne une élévation du point de fusion : les graisses ne sont plus liquides. Elles se figent et durcissent, comme lorsque l’on éteint une bougie. D’où le surnom de « cadavres de cire ».
Dans cet état, les corps conservent leur apparence anatomique durant des années, voire des décennies, ce qui peut compliquer les reprises de concessions dans les cimetières.
Enfin, les os et les dents se décomposent sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant facilement s’étendre sur des siècles, expliquant l’apport de ces éléments sur le plan archéologique.
Leur dégradation repose sur une fragmentation physique : les os « cassent » en raison de la perte progressive de leur fraction organique qui, chez le vivant, leur confère une certaine souplesse (le collagène, qui représente environ un tiers du poids de l’os). Ne reste plus qu’une partie minérale (phosphate de calcium), plus fragile aux changements climatiques, aux actions physiques (gel, racines) et à la dissolution chimique dans les sols ou les eaux acides.
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Les résidus provenant de la décomposition se présentent pour partie sous forme liquide : il s’agit des fluides cadavériques, c’est-à-dire les jus issus de la dégradation des chairs, et des lixiviats, les liquides résultant de la percolation de l’eau de pluie ou de ruissellement dans le sol où a été enterré le corps.
À ces liquides de décomposition s’ajoutent des dégagements gazeux. Durant la décomposition cadavérique, la dégradation des différents composants du corps produit plus d’une cinquantaine de composés volatils. Les odeurs qui en résultent évoluent au fil de la décomposition, certaines protéines étant dégradées plus tardivement que d’autres. Il n’existe donc pas une, mais des odeurs de cadavre. Pour cette raison, un praticien un peu habitué sait ainsi estimer « à vue de nez » l’état du corps, avant même de franchir les portes de la salle d’autopsie…
Par ailleurs, à la manière des cochons truffiers, des chiens spécialement entraînés à la recherche de corps (les cadaver dogs, en anglais) savent repérer les composants de ce riche bouquet olfactif : sulfure d’hydrogène, ammoniac, acides carboxyliques, putrescine et cadavérine, méthane, alcènes, etc.
Outre cette dimension olfactive, les gaz de décomposition sont aussi à l’origine des « feu-follets » parfois aperçus au-dessus des cimetières. Ces phénomènes sont donc une manifestation très concrète de la présence des défunts, même si la croyance populaire en fait une interprétation plus mystique.
La plupart des microorganismes décomposeurs utilisent l’azote présent dans les protéines des cadavres comme source d’énergie. Cet azote est ensuite libéré sous forme d’ammoniac.
En conditions favorables, la transformation de l’ammoniac donne des nitrites, puis des nitrates. Cette réaction de nitrification se produit normalement au-dessus de la surface du sol, dans la zone du sol où la matière organique et l’oxygène sont abondants. Mais dans une sépulture de plus d’un mètre de profondeur, là où l’oxygène est rare, ces réactions sont inhibées.
L’ammoniac et les autres résidus de décomposition s’accumulent alors dans le sol et peuvent contaminer les eaux souterraines. À ces composés organiques issus de la décomposition s’ajoutent des intrants comme ceux utilisés pour la conception des cercueils (colles et vernis, visseries, capitons, etc.) et la conservation des corps (formol). Même si les pratiques ont évolué en faveur d’une approche plus « verte », nombre de ces produits sont encore employés et d’autres, bien plus anciens, continuent leur lente dégradation souterraine.
On observe ainsi la présence de plomb autrefois utilisé pour étanchéifier les cercueils ou d’arsenic, censé conserver les corps et massivement utilisé au XIXᵉ siècle. Cette dénaturation des sols pourrait être responsable d’un ralentissement de la décomposition des corps : c’est en tout cas l’hypothèse avancée par des chercheurs portugais pour expliquer la persistance de cadavres non décomposés après plusieurs décennies passées sous terre.
Cette hypothèse reste à vérifier, cependant si elle s’avérait juste, cela n’aurait rien d’étonnant : chez la souris , des études ont montré que la décomposition était deux à trois fois plus rapide dans des sols vivants que dans des sols stériles. Des études sont en cours pour réaliser un diagnostic du sol des cimetières français, et mieux comprendre ce qui se cache sous le granit de nos stèles funéraires…
Réflexions d’un médecin légiste confronté aux corps en état de putréfaction,
par Erwan Le Garff, médecin légiste au centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).
En tant que médecin légiste, la confrontation au décès constitue le quotidien de notre pratique, tout comme la mort violente. La rencontre avec des corps en état de putréfaction s’inscrit également dans cette réalité ordinaire.
Elle revêt cependant toujours une dimension particulière, dans la mesure où, selon le degré de dégradation atteint, le corps ne présente plus les caractéristiques d’un être vivant, mais s’apparente davantage à autre chose : un être humain, certes, mais qui ne relève plus de l’humanité vivante.
Au-delà de cette réalité objective, en tant qu’être humain, la confrontation à un corps en état de putréfaction mobilise des stimulations sensorielles multiples : visuelles, auditives et olfactives. L’ensemble de ces perceptions est hautement variable selon l’état de dégradation du corps, mais également selon les conditions dans lesquelles celui-ci a été conservé.
Ainsi, pour une même durée de conservation d’un cadavre en terre, les résultats peuvent différer considérablement selon que des soins funéraires au formol ont été pratiqués, selon les conditions de température et d’hygrométrie ou encore selon le caractère imperméable ou non du cercueil. L’aspect visuel, l’odeur dégagée et, lors des opérations d’autopsie, la résistance du corps sous les doigts lors de la manipulation au scalpel ou à la pince varieront sensiblement d’une situation à l’autre.
Ces éléments doivent toujours être intégrés à l’évaluation du praticien, qui doit maintenir une distance suffisante face à ce cortège de perceptions peu appétissantes, voire franchement repoussantes. Il convient néanmoins de savoir exploiter ces signaux, qui constituent autant d’indices permettant d’appréhender la dynamique de dégradation cadavérique, d’estimer l’ancienneté du décès, et parfois même d’en identifier la cause.
Les trois exemples ci-dessous illustrent la grande variabilité des situations auxquelles peut être confronté un médecin légiste dans le cadre de l’examen de corps en état de putréfaction. Ils permettent de mettre en perspective à la fois la nature de notre rôle et notre appréhension des phénomènes de dégradation cadavérique dans la pratique médico-légale.
Remerciements
- Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
- Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
- Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.
Damien Charabidzé a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l'Union du Pôle Funéraire Public et de l'Université de Lille. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.
15.10.2026 à 16:56
Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2
Le mouvement lycéen frappe par son ampleur, touchant des établissements jusqu’ici peu mobilisés. Au-delà d’un manque de moyens dans l’éducation, les manifestants dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique, souligne le sociologue et ethnographe Romain Huët. Entretien.
The Conversation : Le mouvement lycéen amorcé fin septembre 2026 a été qualifié d’inédit par nombre d’observateurs. Qu’est-ce qui le distingue de précédentes mobilisations de la jeunesse ?
Romain Huët : Le premier point à signaler, c’est le caractère assez massif du mouvement. Des établissements qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais fait l’objet de perturbations sont touchés. On a ainsi vu des universités ou des écoles privées où les conditions matérielles sont tout à fait satisfaisantes se mobiliser par solidarité.
Cela montre que l’enjeu va au-delà d’exigences matérielles (rénovation de bâtiments, recrutements…), aussi importantes soient-elles. On est face à une jeunesse qui témoigne d’une « saturation psychique », parce que constamment mise sous pression, notamment à travers les plateformes d’inscription et de sélection dans le supérieur, de Parcoursup à Mon Master.
À étapes régulières, au fil des procédures d’orientation, on oblige les jeunes à définir une sorte de projet d’avenir professionnel, exercice dans lequel il faudrait exceller pour pouvoir effectivement concrétiser le vague but qu’on peut avoir à l’âge de 14 ans. C’est assez curieux de leur demander de se déterminer aussi précisément dans un monde qui est profondément incertain.
À lire aussi : Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »
À cette tension difficile à gérer s’ajoute la précarité que la période du Covid a contribué à mettre en lumière – rappelons-nous des longues files d’attente d’étudiants devant les épiceries solidaires.
Enfin, ce qui me paraît assez clair, c’est qu’il y a une contestation très forte contre le « monde d’hier », comme un appel à l’arrêt du système tel qu’il fonctionne et qui ne suscite plus beaucoup de désir chez les jeunes, entre crise écologique et guerres à l’horizon.
Il n’y a pas juste une liste de demandes qu’il suffirait d’établir et de présenter au pouvoir. Je crois qu’il faut peut-être oser le mot : il y a une intention un peu « révolutionnaire » dans ce qui est en train de se passer. Il y a cette intention de rejouer Mai-68, de rejouer les gilets jaunes, de renverser la table. Ça ne veut pas dire qu’il y a derrière cette idée un projet politique très clairement défini, mais ça veut dire, en tout cas, qu’il y a un appel évident à la rupture.
La spécificité de ce mouvement a-t-elle été entendue ? Que dire du traitement politique et des réactions médiatiques à la mobilisation ?
R. H. : À chaque mouvement, il y a toujours la même façon de calquer des interprétations toutes faites pour ne surtout pas observer ce qui est en train de se passer. Supposer d’emblée que les jeunes seraient manipulés, ce n’est ni plus ni moins qu’un âgisme. C’est dire qu’ils ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes. Or qui, mieux que les jeunes, peut savoir les conditions d’existence scolaire ? Que des forces politiques tentent de coïncider avec leurs aspirations, c’est parfaitement normal. Mais pourquoi donner à La France insoumise (LFI) tant de pouvoir d’instrumentalisation, alors que c’est la fonction même des partis que d’essayer d’être au plus près de la société ?
Rapidement, on va aussi avoir un discours qui dénonce la violence supposée des manifestants, en l’opposant, par symétrie, aux violences policières qui n’ont pas la même intensité, et ne produisent pas les mêmes dégâts. Là aussi, on reste à côté du phénomène en occultant la première question, qui est de comprendre ce qu’elles traduisent comme empêchements ou comme aspirations politiques, même désordonnées.
Cela ne veut pas dire que le débat de la violence n’est pas intéressant. Mais il me paraît secondaire par rapport à l’interpellation très directe de notre société par les lycéens et les étudiants.
Pour Hannah Arendt, la communication sociale, c’est une pluralité d’êtres qui se rassemblent et qui font valoir leurs perspectives sur le monde. Dans cet esprit, se priver de la perspective du lycéen qui raconte ce qu’il vit, c’est se priver de la compréhension d’une partie du monde et de notre intelligence collective. Il ne s’agit pas de dire que chaque mouvement social doit être considéré avec un a priori positif, mais d’oser se demander ce qu’il révèle sur l’état de notre société, sur l’humeur de l’époque, sur ses aspirations.
En manifestant, s’agit-il pour les lycéens de prendre une parole qu’on ne leur donne pas ?
R. H. : Les adultes auraient une expérience du monde qui leur permettrait de décider par avance et pour tous des horizons de liberté envisageable. Il y a là un rapport de complète domination : à partir du moment où l’autre ne s’exprime pas dans les catégories que j’attends de lui, je le fais taire par un « tu dois », je lui impose mes voies d’émancipation. Sur ces questions d’âgisme et d’infantisme, on peut lire les travaux du philosophe Sébastien Charbonnier.
À la suite des manifestations le gouvernement a annoncé des « temps de discussion à l’école » et ouvert une plateforme en ligne. Est-ce un geste vers plus de démocratie scolaire ?
R. H. : Le manque de communication avec le pouvoir ne date pas d’aujourd’hui. Je vois très clairement une filiation directe avec le mouvement des gilets jaunes, même si ça ne concerne pas les mêmes personnes, etc. Dans les deux cas, on se trouve face à une série de revendications lucides, de plaintes légitimes. Collectivement, on reconnaît que quelque chose ne va pas. Mais on se heurte à des structures de pouvoir qui inhibent tout cela ou n’y répondent pas. On ouvre un espace de parole, comme s’il y avait un but thérapeutique et qu’on irait mieux une fois qu’on aurait raconté sa doléance. Dans la vie démocratique, il ne suffit pas de parler ou d’être écouté. Il faut encore que la parole produise des conséquences.
On voit bien que dans la résolution d’un mouvement social, c’est toujours à peu près la même chose : on se cherche des interlocuteurs, on cherche à isoler des plaintes auxquelles on pourra effectivement répondre avec les moyens qu’on a. Or, là, même donner une enveloppe budgétaire pour l’éducation, ce qui ne serait déjà pas si mal, ne sera pas suffisant.
Vous avez noté chez les jeunes une joie d’aller manifester qui « accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent ». Que vouliez-vous dire par là ?
R. H. : C’est à relier avec cette idée d’attente d’une densité existentielle. Ce plaisir de l’interruption de la vie ordinaire, il montre que ce quotidien, très probablement, ne présente pas tellement de fulgurances et pourrait se passer tout à fait autrement, de manière plus bienveillante, plus collective. Il s’agit justement de voir comment l’école contribue à la formation de subjectivités démocratiques, c’est-à-dire ouvertes à la discussion, dans lesquelles il y a aussi une forme de bienveillance mutuelle, de soins. D’ailleurs, l’école ne soigne pas très bien, il suffit de penser au faible nombre de personnels psychologues ou infirmiers dans les écoles. Et les lycéens pointent ce sous-encadrement.
La question que j’essaie de poser, c’est celle du commencement : comment permet-on à une génération de commencer quelque chose de nouveau ? Bien sûr, on hérite d’un passé, on s’inscrit dans une histoire. Mais il s’agit d’accepter que quelque chose vienne interpeller très frontalement la façon dont une société a pris pour habitude de se constituer, d’imaginer son cadre scolaire, de fonctionner tout simplement. Il s’agit d’accepter la puissance d’altération d’un mouvement dont la société ne sortira pas indemne.
Historiquement, au cours de ce mouvement, quelque chose d’irréversible est en train de se passer, et il faut affronter la situation sociale beaucoup plus directement qu’en attendant simplement que ça passe.
Notre société, en fait, ne pourra plus se rapporter à la jeunesse comme elle avait l’habitude de le faire. Peut-être que tout le monde le savait, mais on n’en faisait pas tellement débat. On est obligé de se pencher sur les aspirations et puis sur les conditions concrètes de ce que c’est qu’être lycéen en 2026.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Romain Huët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:55
Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l'IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
Dans les discours de déploration sur la lecture, les jeunes font figure de cibles privilégiées.
Pourtant, il est une autre catégorie qui se distingue par des pratiques de lecture en berne : les hommes.
Comment expliquer ce désinvestissement ? Et pourquoi les femmes s’intéressent-elles bien davantage à la lecture ?
Un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, publié en octobre 2025, fait le point sur les études montrant la faiblesse des performances des garçons en lecture par rapport aux filles.
Et l’enquête PISA récemment publiée confirme la faiblesse du niveau de compréhension de l’écrit des garçons de 15 ans par rapport aux filles de même âge. Notons que ce résultat vaut pour les 38 pays de l’OCDE. Et quand on observe les pratiques de lecture de loisirs des jeunes Français dans l’enquête du Centre national du livre (CNL) de 2026, on constate une baisse entre 7 ans et 19 ans, mais qui touche encore plus les garçons que les filles.
Cette situation se prolonge après le temps de la jeunesse. Si, bien sûr, il existe des hommes lecteurs, dans l’enquête CNL de 2025 sur les 15 ans et plus, ceux-ci se définissent moins que les femmes comme lisant beaucoup, ils ont moins souvent lu au moins un genre de livre, disent nettement moins lire tous les jours et déclarent un nombre de livres lus moins élevé.
Cet écart n’est pas nouveau puisqu’il avait déjà été repéré par l’enquête Pratiques culturelles des Français de 1988. Mais il s’est approfondi depuis : entre 1988 et 2018, la part de lecteurs parmi les hommes a baissé de 27 % (71 % en 1988 contre 52 % en 2018) et celle des lecteurs intensifs (20 livres et plus par an) de 50 % alors que les évolutions sont respectivement de – 8 % et – 21 % chez les femmes. De leur côté, les données du CNL établissent la persistance voire l’accroissement de cet écart entre 2018 et 2025.
Est-ce la socialisation de genre qui pousse les femmes à se construire grâce à la lecture ? Les sociologues Gérard Mauger et Claude F. Poliak reprennent le découpage proposé par le sociologue Émile Durkheim entre « monde des choses matérielles » et « monde humain ». Le premier est socialement assigné aux hommes tandis que le second l’est aux femmes. Et il est vrai que, même si l’on note certaines évolutions, dans le monde professionnel, on trouve davantage de femmes dans les métiers du care et davantage d’hommes dans ceux de la production (industrie, construction, etc.).
Au sein du foyer, la même répartition s’observe toujours aujourd’hui avec les hommes davantage consacrés à l’entretien de la maison, de la voiture ou du jardin et les femmes assignées à la prise en charge matérielle et éducative des enfants ou au soin des parents âgés. Cette structuration du monde façonne celle de la lecture, selon les deux sociologues.
Les femmes, plus socialisées à se préoccuper des autres, acquièrent tôt des compétences et des expériences dans la prise en charge des relations humaines. Les romans (qu’elles lisent nettement plus que les hommes dès l’adolescence : 55 % contre 39 % chez les 7-19 ans) y contribuent, les confrontant à des situations, des émotions, des relations et des enjeux qu’elles peuvent rencontrer au quotidien. En quelque sorte, elles auraient de l’intérêt pour la lecture, car elles y auraient intérêt.
Cette interprétation est intéressante, mais n’est pas exclusive d’une autre. La féminisation de la lecture peut aussi être vue comme le produit de la revendication d’un ordre social renouvelé. Les femmes ont porté l’émergence de la deuxième modernité c’est-à-dire le passage d’une société d’individus abstraits à une société d’individus concrets et autonomes. Des individus qui ne veulent pas être réduits à des statuts. Par exemple, dans la famille se nouent des liens personnels, et cela se voit dans la préparation des repas où celle ou celui qui s’en charge prend en compte (au moins en partie) les goûts (et dégoûts) de chacun.
Les vagues féministes ont exprimé et revendiqué cette aspiration. Plutôt que d’être réduites au statut d’épouses et/ou de mères, elles ont revendiqué (et obtenu) d’être définies comme des personnes avec leurs propres avis, envies, sensibilités, activités, relations, etc. Même si de nombreux combats de fond restent à mener – entre autres sur les inégalités économiques, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles – la lecture, comme l’écriture d’ailleurs, était et reste une alliée des femmes, autant dans l’affirmation de leur autonomie que dans la diffusion de leurs combats.
D’abord, elle forme une compétence nécessaire à la réussite scolaire et donc à l’accès au marché du travail. Les filles en prennent tôt conscience : à partir de 1965, elles obtiennent systématiquement de meilleurs résultats que les garçons. Elles ont sans doute été sensibilisées par les femmes de leur entourage (et leurs mères en particulier, dont on sait qu’elles jouent un rôle plus important dans l’éducation et la transmission de la lecture que les pères).
La lecture apparaît ensuite comme un point d’appui dans ce mouvement d’émancipation. Elle leur permet de fabriquer et de maintenir un monde qui leur est propre y compris imaginaire. La lecture constitue aussi une échappatoire à la vie ordinaire.
Lire, c’est aussi prendre du temps pour soi, et pour les femmes cela prend un sens particulier, car ce temps se situe en dehors des rôles de mère, d’épouse ou de travailleuse. Par ailleurs, les livres peuvent être synonymes d’émancipation et de sororité : la lecture est aussi un support de socialisation féminine. C’est bien sûr le cas des clubs de lecture, mais aussi des échanges entre amies ou entre mères et filles.
Enfin, le contenu même des livres peut porter des figures identificatoires attachées à leur liberté. Par exemple, le succès de la série Millénium (2005-2007) repose très probablement sur ce personnage féminin de Lisbeth Salander et sa capacité à répliquer aux situations de domination masculine.
Pour les hommes, la pratique de la lecture semble a priori moins nécessaire pour faire face aux situations auxquelles ils sont aux prises dans le cadre professionnel.
L’orientation des élèves révèle très clairement ce partage genré des univers d’investissement. Pour le bac 2025, 59 % des garçons ont choisi la spécialité Mathématiques et 39 % la Physique-Chimie, et cette tendance s’est accentuée depuis 2021. Près de 30 % des garçons ont opté pour la combinaison Mathématiques, Physique-Chimie contre 15 % des filles. La lecture de livres n’apparaît donc pas comme au cœur des enjeux des hommes en formation. Et le domaine scientifique est socialement valorisé, dévaluant mécaniquement la pratique de la lecture.
Par ailleurs, l’identité masculine, telle qu’elle est classiquement définie dans le cadre d’une société patriarcale, accorde peu de place à la dimension relationnelle de l’existence et à la réflexivité sur le sujet. Les livres et leur capacité à fournir des expériences sur les rapports humains occupent dès lors une place moins importante. Pas étonnant alors que les hommes soient trois fois plus nombreux que les femmes à ne pas aimer du tout ou ne pas trop aimer lire (24 % contre 8 %) selon l’enquête CNL 2025.
Enfin, comme l’avait justement repéré la sociologue Sylvie Octobre, les femmes sont largement surreprésentées parmi le personnel en charge de la médiation du livre : enseignants du primaire puis de français, professeurs-documentalistes, bibliothécaires, libraires sont très majoritairement des femmes. Et c’est bien compréhensible, car elles trouvent probablement dans ces activités un prolongement d’un goût personnel – même si ce goût est socialement construit, comme nous l’avons vu plus haut.
Mais, en contrepartie, cela ne fait que conforter les garçons (futurs hommes) dans l’idée que la lecture relève davantage de la féminité que de la masculinité.
Parce que les livres nous donnent accès à des points de vue différents, ils augmentent notre capacité d’empathie. La fiction nous ouvre à l’altérité et donc aux relations humaines. On peut découvrir comment celle/celui qui n’est pas moi perçoit le monde ou le subit. La lectrice ou le lecteur devient un peu autre, et c’est ce qui lui permet de ne pas s’enfermer dans une identité aveugle à l’altérité. Elle est une fenêtre vers un universalisme concret.
En outre, par l’accès qu’elle fournit à un autre monde sensible, la lecture est indissociable de la réflexivité. On peut, grâce à elle, interroger sa manière d’être au monde et avec les autres. Cela fournit un temps de recul propice à l’apaisement et à la communication. Et la sociologie du couple a montré que les femmes, dans le cadre du couple hétérosexuel, aspirent à des relations conjugales nourries de ces échanges.
Enfin, la lecture des hommes constitue un enjeu collectif parce qu’elle permet de bâtir une « République des lecteurs » à la fois attentive aux autres, sensible à l’information vérifiée et à même de forger un récit commun.
Un monde de lecteurs autant que de lectrices serait donc sans doute profitable à toutes et à tous, à chacune et à chacun.
Claude Poissenot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:55
Guillaume Allègre, Économiste au département des études de l'OFCE, Sciences Po
Xavier Timbeau, Économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Sciences Po
L’ESSENTIEL
Tous les revenus devraient être imposés de la même façon. Derrière l’évidence se cache un problème épineux : la définition de ce qu’est un revenu.
Un revenu tend à être oublié, par le débat public et par le système fiscal qui les exonère ou les efface : les plus-values.
Des solutions existent qui, en tenant compte des vrais revenus, contribuerait à la fois à la neutralité fiscale et à accélérer la sortie de l’héritocratie qui s’est mise en place à bas bruit.
« À revenu égal, impôt égal » : personne ne conteste le principe, mais encore faut-il pour l’appliquer se mettre d’accord sur une définition du revenu. Un salarié paie l’impôt sur chaque euro qu’il gagne. Le donateur et l’héritier d’un portefeuille dont la valeur a triplé peuvent n’en payer aucun. Définir ce qu’est un revenu et à qui l’affecter est donc essentiel.
Selon la définition classique des économistes (Haig, Simons, Hicks), le revenu d’une année est ce que l’on peut dépenser sans être moins riche à la fin de l’année qu’au début. Autrement dit, si votre patrimoine a pris de la valeur, ce gain fait partie de votre revenu, même si vous n’avez rien vendu. Il comprend donc, en plus des revenus du travail, du patrimoine et des transferts, l’enrichissement dû à la hausse de la valeur du patrimoine (hors inflation), même si aucune vente n’a eu lieu.
Cette définition est séduisante, mais difficile à retenir en matière fiscale : elle supposerait d’évaluer chaque année des actifs qui ne s’échangent pas, et d’imposer des gains qui n’ont pas été encaissés. C’est pour cela que les plus-values latentes ne sont pas considérées, avec raison, comme un revenu par le Code fiscal. En revanche, imposer les plus-values lors de la vente permet de payer l’impôt avec les liquidités qui en découlent et de connaître le gain de façon certaine.
Pour autant, le système fiscal actuel n’impose pas non plus correctement toutes les plus-values réalisées. C’est le cas pour l’immobilier, et tout particulièrement pour les résidences principales, totalement exonérées. Si vous vendez pour acheter, il n’y a pas de liquidité et pas vraiment de gain certain, puisque vous échangez des mètres carrés contre d’autres mètres carrés, et taxer les plus-values à ce moment pourrait réduire la mobilité… mais l’exonération vaut même lorsqu’il n’y a pas de rachat immobilier. Les résidences secondaires et les logements destinés à la location bénéficient quant à eux d’abattements pour durée de détention : exonération totale après vingt-deux ans, trente ans pour les prélèvements sociaux (au taux global de 17,2 %).
Il y a aussi une exonération lors des transmissions à titre gratuit (donations et successions). Celles-ci sont soumises aux droits de mutation à titre gratuit, mais les plus-values sont alors effacées pour éviter une « double imposition ». Lorsque les héritiers revendent, la plus-value est calculée à partir du prix (déclaratif) utilisé lors de la transmission, et non du prix initial d’acquisition par le donateur. Si un actif est acheté 300 000 euros en l’an 2000, transmis à une valeur de 1 million d’euros en 2025 et revendu 1 million d’euros en 2026, du point de vue fiscal, il n’y a pas de revenus. Les 700 000 euros de plus-values ne seront jamais taxés au titre de l’impôt sur le revenu.
Ce mécanisme fiscal d’effacement peut s’expliquer du point de vue des héritiers : il est équivalent d’hériter d’un million avec la moitié en plus-value ou d’hériter d’un million sans plus-value. De ce point de vue, il faudrait imposer la valeur de l’actif transmis et non la plus-value. Cet argument aurait sa cohérence si le système fiscal français imposait bien les actifs transmis, mais, en pratique, les droits de succession ne pèsent en moyenne que 5 % de la valeur des actifs transmis, 3 % en ligne directe. Souvent, cela conduit à une double non-imposition (la plus-value n’est pas imposée, et la transmission non plus : en ligne directe, 85 % des successions sont exonérées).
De plus, ce système n’est pas neutre du point de vue des incitations des parents, qui ont intérêt à capitaliser des profits dans des sociétés, holdings familiales ou ETF (Exchange Traded Fund, en français fonds indiciel coté) en capitalisation, plutôt qu’à se verser des salaires, des loyers ou à percevoir des dividendes. Si l’objectif est la neutralité fiscale, alors le système doit tenir compte des possibilités de contournement fiscal des parents.
Pour illustrer la double non-imposition, prenons un couple avec deux enfants ayant des actifs financiers (en capitalisation) qui valent aujourd’hui 1 million d’euros, achetés il y a vingt-cinq ans pour 300 000 euros (constants). Si les parents sont bien organisés, ils ont divisé ce patrimoine en un portefeuille d’actions (400 000 euros) et une assurance-vie (600 000 euros). À leur décès, leurs deux enfants reçoivent en franchise de droits le portefeuille grâce aux abattements (100 000 euros par parent et par enfant) et l’assurance-vie hors succession (152 500 euros par bénéficiaire et par assuré).
S’ils revendent ensuite ces actifs pour 1 million d’euros, il n’y a pas de plus-value. Les 700 000 euros de plus-values réelles n’auront ainsi jamais été imposés, ni à l’impôt sur le revenu ni à celui sur les successions. À une exception près. Depuis 2010, les prélèvements sociaux (17,2 %) sont dus au décès sur les gains en capitaux des assurances-vie (en capitalisation), au nom de la neutralité fiscale entre les contrats en capitalisation et les contrats versant des revenus.
Le problème dépasse donc largement celui, médiatisé, des holdings et concerne toutes les stratégies limitant le versement d’intérêts et de dividendes.
À l’assurance-vie et aux abattements s’ajoutent la possibilité de démembrement, qui dissocie la nue-propriété et l’usufruit, et le pacte Dutreil, qui exonère à 75 % la transmission des biens professionnels familiaux. Transmettre la seule nue-propriété permet de garder le contrôle et l’usage des actifs avec une forte décote (si le donateur a entre 61 et 70 ans, la nue-propriété vaut 60 % de la valeur du bien).
Liliane Bettencourt a ainsi transféré la nue-propriété de ses actions L’Oréal à ses héritiers en 1992, à 69 ans, vingt-cinq ans avant son décès. Entre 1992 et 2017, l’action L’Oréal est passée de 11 à 185 euros. Le flux successoral mesuré en 1992 est ainsi bien plus faible que s’il avait eu lieu en 2017, alors même que Liliane Bettencourt a gardé entre-temps le contrôle de sa fortune.
L’effacement de plus-value crée ainsi un trou béant en matière d’assiette fiscale en l’absence de droits de succession conséquents. Pour des raisons de neutralité fiscale (« À revenu égal, impôt égal »), il est souhaitable que ces revenus soient imposés au même titre que les revenus du travail et les autres revenus du capital.
C’est pourquoi nous proposons d’imposer les plus-values réelles (tenant compte de l’inflation), y compris sur la résidence principale, lors des mutations (vente, donation, succession) et d’évènements rendant la plus-value « certaine » (sortie du territoire, mise en collatéral lors d’un prêt lombard). Ce mécanisme a deux objectifs :
taxer in fine l’ensemble des plus-values ;
ne pas reporter le paiement de l’imposition indéfiniment ou trop longtemps afin de garantir des recettes. Prendre pour assiette un revenu plutôt que la valeur de transmission permet de reporter plutôt que d’exonérer l’impôt pour certains biens : la maison à usage familial, l’entreprise « familiale » et le rachat d’une résidence principale (en proportion des sommes réinvesties).
Tant que la maison de famille reste dans la famille, comme résidence principale ou secondaire, on estime qu’il n’y a pas de plus-value certaine. Si son intention est de conserver l’usage de la maison, la famille n’est riche que de mètres carrés ; elle n’est pas rendue plus riche par la hausse des prix de l’immobilier. Mais si ce logement est loué, vendu ou sert de garantie à un emprunt, il est « marchandisé », et la plus-value (compte tenu de l’inflation et des améliorations apportées au bien) apparaît certaine. L’impôt serait dû à ce moment, ce qui évite le report infini.
Pour les entreprises, il est plus difficile de définir l’usage familial, non marchand. L’idée est de reporter l’impôt lors de la transmission familiale d’une « petite » entreprise, un salon de coiffure, par exemple, mais pas sur celle de L’Oréal : par exemple, avec un seuil de 20 millions d’euros (en chiffre d’affaires ou valeur nette) ou en créant au-delà une dette fiscale sur laquelle les héritiers paieraient des intérêts (ce qui les obligerait à sortir des liquidités de l’entreprise).
Sans report, les héritiers devraient vendre pour payer l’impôt : c’est admis par le Conseil constitutionnel lors des mutations, comme l’illustre le taux marginal de 45 %. C’est également conforme à la neutralité fiscale : si le fondateur vend ses actions et lègue du cash, il paie un impôt sur les plus-values. En fait, c’est le système actuel qui incite à léguer les entreprises à ses enfants, plutôt qu’à vendre et à transmettre des liquidités ou un portefeuille diversifié.
Cette glorification du « capitalisme d’héritiers », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thomas Philippon, est à la fois inéquitable et inefficace. L’héritocratie promeut la reproduction sociale plutôt que la direction par les plus compétents. Le système actuel impose très peu les successions et les plus-values, mais incite fortement, par des taux marginaux élevés qui ne s’appliquent que rarement, à la transmission intrafamiliale et à la rétention des actifs jusqu’au décès. Le système fiscal actuel cumule une faible imposition effective du patrimoine accumulé et une forte incitation à la rétention et à la reproduction, tout en frappant fort ceux qui sont contraints de bouger ou de vendre des actifs pour un besoin ponctuel.
La modernisation de l’imposition s’est appuyée au XXᵉ siècle sur l’imposition des revenus plutôt que sur celle des signes extérieurs de richesse (les portes et fenêtres). L’assiette « revenu » est plus proche du concept de capacité contributive. Il correspond à un flux et donc, la plupart du temps, à de la liquidité. Il est important, aujourd’hui, à la fois du point de vue de l’équité et des recettes fiscales, de taxer l’ensemble des revenus, y compris ceux dont l’illiquidité est temporairement ou indéfiniment organisée.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:54
Pierre Lescoat, Professeur Assistant, Neoma Business School
L’ESSENTIEL
Le deuxième film d’Emmanuel Marre décrit l’ascension d’un ingénieur ambitieux, son propre arrière-grand-père Henri, au sein du régime de Vichy.
En 1940, Henri Marre met en pratique sa vision de la gestion, exposée dans son livre Notre salut, publié la même année, celle d’un monde rationalisé fondé sur l’autorité.
Plongée dans les techniques de management de la France des années 1940 et des théories en sciences de gestion qui inspirèrent Henri Marre.
Spoiler alerte : il faut voir le film avant de lire cet article.
Sorti le 3 octobre 2026, Notre salut décrit l’ascension de l’ambitieux Henri Marre (joué par l’acteur Swann Arlaud), ingénieur endetté et aïeul du cinéaste. L’antihéros se rend à Vichy pour trouver un emploi au sein du gouvernement pétainiste tout juste constitué. Une ambition qui le conduit à diriger la section limousine du Commissariat à la lutte contre le chômage et à orchestrer le pire.
Dans son essai Notre salut, toujours disponible à la Bibliothèque nationale de France, Henri Marre propose d’appliquer les concepts et les outils du management – ce qui s’apparente davantage à du contrôle de gestion – au régime de Vichy. Concrètement, comme il l’écrit dans son livre, il souhaite renforcer l’« esprit d’initiative » par la « décentralisation », mettre en place des « tableaux de bord » afin de « restaurer les principes d’autorité et de liberté » en France.
Un ouvrage qui relève plus du pamphlet que du manuel de gestion. Impossible de savoir sur quels textes ou quelles données empiriques Henri Marre se base. C’est donc ce livre, tiré à 400 exemplaires en 1940, qui donne son titre au film.
La recherche d’un lien entre « management » et régime autoritaire, voire nazi, n’est pas nouvelle.
C’est ce que Johann Chapoutot cherchait à démontrer dans Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui (2020). Selon l’historien, il existait une systématisation d’un management par objectifs au sein de l’administration nazie dont l’évolution serait le management contemporain.
Une thèse remise en cause par des historiens spécialistes de sciences de gestion. Le chercheur Aurélien Rouquet rappelle notamment que le management par objectifs est appliqué au sein des organisations bien avant que l’administration nazie s’en empare. Un débat qui n’est pas prêt de se terminer. Revenons au film.
Pour comprendre les références de Notre salut aux techniques de management de la France des années 1940, plongeons-nous dans la genèse des sciences de gestion avec l’article « Accounting and the Construction of the Governable Person » (1987) de Peter Miller et Ted O’Leary. Ces deux auteurs rappellent l’importance de textes fondateurs du début du XXᵉ siècle tels que :
Factory Accounts (1887), des industriels Émile Garcke and John Manger Fells écrit en 1911 ;
Efficiency as a Basis for Operation and Wages, écrit en 1919 par le consultant Harrington Emerson ;
The Principles of Scientific Management, écrit par le célèbre Frederick Winslow Taylor.
Ces ouvrages décrivent des techniques novatrices pour l’époque. On y trouve par exemple la comptabilité en coûts standards. Elle consiste à fixer un coût d’achat de matière première à l’avance et à le comparer au coût initialement négocié, ce afin d’évaluer le… négociateur.
Le point commun de tous ces outils ? Analyser et comparer les individus par rapport à une norme, dans le but d’évaluer l’efficience ou l’efficacité de chacun. Pour Peter Miller et Ted O’Leary, ces textes ne se bornent pas à donner une description technique précise ; ils participent d’un discours politique autour de l’efficience de la nation qui se diffuse spécifiquement au Royaume-Uni et aux États-Unis.
Cette rationalisation par la norme est scrutée de près par la caméra d’Emmanuel Marre.
Une scène glaçante oppose Henri Marre avec l’un de ses employés, sommé de justifier une dépense jugée « anormale ». Chargé de surveiller sur place les trains qui emportent les déportés dans des conditions indignes vers ce qu’on devine être les camps d’extermination du régime nazi, il a décidé de leur acheter de la paille et des pots de chambre. La récompense à cette initiative : Henri Marre lui inflige un blâme.
La quantification comptable, parce qu’elle simplifie forcément le réel, fournit à Henri Marre un discours « rationnel » pour justifier la collaboration. C’est oublier une des fonctions principales des systèmes comptables : celle de rendre compte à soi, aux autres et à la société.
Un des intérêts de la fiction audiovisuelle : donner à voir ce qui est difficile à capturer par une recherche empirique.
C’est ainsi qu’une autre séquence montre la visite médicale de chômeurs qui devront aller travailler dans des camps de travail forcé. Henri Marre supervise ce contrôle ; il veut lui-même évaluer leurs « compétences » avec les outils de gestion qu’il teste. Chaque travailleur se voit attribuer une note de A à E en fonction de ses qualités. Un management qui agit sur les corps.
Cette scène expose la façon dont le savoir, la notation et le pouvoir s’articulent pour rendre la gestion des chômeurs plus « efficiente » avec une meilleure répartition dans les camps de travail. Elle peut faire penser à ce que le philosophe Michel Foucault met en lumière sur la relation entre savoir, pouvoir et enfermement dans Surveiller et punir (1975).
Comme toute organisation, les nazis et le gouvernement de Vichy ont dû s’organiser et mettre en place des techniques de gestion, fussent-elles au service de l’horreur.
Si le film trouble, c’est peut-être que le pouvoir politique, libéral ou autoritaire, n’a jamais cessé d’agir – à distance – sur la vie économique de ses citoyens et que les outils de gestion en sont encore le relais. Une quête de l’efficience encore présente dans le monde de l’entreprise et politique.
Lorsqu’un film avec un tel succès public et critique décrit de manière aussi précise le « management », il apparaît dommage de ne pas lui accorder ne serait-ce qu’un peu d’attention.
Pierre Lescoat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:54
Magali Della Sudda, Politiste et socio-historienne, Sciences Po Bordeaux
Laurent Bonelli, professeur de science politique, Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes se caractérisent par des actions directes (blocages, occupations des ronds-points) et une organisation horizontale.
Ces mouvements peuvent être qualifiés de « féraux » au sens de non domestiqués – la féralité faisant référence aux plantes et aux animaux domestiques retournés à l’état sauvage.
Les autorités les considèrent comme une menace à contenir, à travers une répression policière, mais aussi par l'usage de plateformes « participatives ».
Il n’est jamais possible de prédire l’étincelle qui embrase le conflit social. Mais les conditions de possibilité de la mobilisation lycéenne et étudiante sont patentes. Depuis deux décennies, la gestion de la pénurie se fait jour : réforme des rythmes scolaires à moyen constant, réforme du lycée (2018), sélection pour l’accès à l’enseignement supérieur – APB puis Parcoursup (2018) –, à quoi s’ajoute aujourd’hui la hausse des droits d’inscriptions.
Dans les choix budgétaires, la jeunesse a été mise de côté. Elle a pourtant protesté : en 2025-2026, les universités ont connu des « blocus » perlés. Dans les écoles, les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ont alerté sur le sort réservé à ces derniers et sur leur grande précarité. Dans les établissements scolaires et secondaires, les parents d’élèves et les communautés éducatives se sont mobilisés contre les fermetures de classe et pour un meilleur accueil des élèves. Depuis dix ans, les médias nationaux, pas plus que les gouvernements successifs, n’en ont fait cas.
Parallèlement, la conflictualité sociale s’est renouvelée depuis les oppositions à la libéralisation du marché du travail (loi Travail 2016) et aux projets d’aménagements délétères pour l’environnement (ZAD de Notre-Dame-des-Landes). Les gilets jaunes ont marqué une étape supplémentaire par l’[atomisation de la contestation] sur l’ensemble du territoire, y compris dans les outre-mer. Elle se caractérise par la multiplication des lieux d’action et leur relative autonomie dans la prise de décision.
Ces conflits sociaux combinent des modes d’action classiques – manifestations, pétitions – à des modes d’action directe – blocages, occupations des ronds-points. Nous désignons cette évolution par le terme de « féralisation ». Ce terme désigne les êtres vivants – plantes et animaux domestiques – retournés à un état non domestiqué. Entre le XVIIIᵉ siècle et le siècle dernier, il s’appliquait aussi aux enfants élevés dans la nature, reflétant les débats sur les comportements innés ou acquis.
Quand on parle de « mouvement social féral », il ne s’agit nullement d’un « ensauvagement » pour deux raisons. Premièrement, la connotation péjorative du terme « sauvage » participe d’une disqualification de l’action collective. Or juger n’est pas comprendre. Deuxièmement, les contestataires ne sont pas des « sauvageons » : ce sont des citoyennes et des citoyens en devenir à part entière.
Notons que les dégradations matérielles et atteintes aux personnes commises en marge de la contestation ne sont pas caractéristiques des mouvements sociaux féraux. Ainsi, l’enquête « Jaune vif » menée auprès des gilets jaunes, fait apparaître un taux de réponse très faible à la question de l’usage des dégradations matérielles pour exprimer des revendications : 5 % des répondants affirment avoir pratiqué ou être prêts à pratiquer ce mode d’action.
Par ailleurs, la dégradation, plus rarement, l’atteinte aux personnes ou certains illégalismes sont des modes d’action habituels de certaines protestations sectorielles, comme les agriculteurs ou les marins-pêcheurs. Comme l’explique M. Didier Lallement, ancien préfet de Paris lors des manifestations de gilets jaunes en 2018-2019 :
« En matière de maintien de l’ordre, on a très longtemps considéré que la destruction de voitures ou de vitrines, c’était la “part des anges”. Cela faisait partie du rituel. Ce n’était pas si grave que ça… L’info en continu a radicalement modifié cette perception. C’est devenu le sujet essentiel. »
Les formes traditionnelles et convenues de l’ordre contestataire, telles que les grèves ou les manifestations au parcours déclaré et négocié, co-construites par des organisations (syndicats, partis) avec les autorités politiques, sont donc remises en question par la féralisation.
En un sens, le mouvement social lycéen hérite de celui des gilets jaunes avec sa prise de décision horizontale, largement décentralisée, atomisée, liée à une organisation en assemblées générales et sur les réseaux sociaux.
Il s’en distingue pourtant, en raison du rôle qu’y tiennent les organisations syndicales. En ce sens, il relève davantage d’un conflit social classique, avec ses porte-parole légitimes, alors que les gilets jaunes refusaient la représentation par des porte-parole institués. Les manifestations sont, par ailleurs, encadrées par des services d’ordre, les parcours sont déposés en préfecture dans la plupart des grandes villes, Paris faisant exception avec des cortèges classiques et des « manifestations sauvages » relevant de la féralisation.
Cette foule protestataire « férale » est perçue par les autorités comme une menace à prévenir, à contenir, à dompter et à domestiquer à travers deux types de réponses.
La première passe par un choix délibérément répressif. Au 5 octobre 2026, après seulement deux semaines de mobilisation, plus de 6 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 87 % de mineurs : un chiffre sans commune mesure, sur une durée aussi courte, avec les grandes mobilisations sociales des dernières décennies.
Cette massification de l’interpellation ne constitue pas seulement une réponse aux infractions commises. Elle participe d’une stratégie de neutralisation de la mobilisation : arrêter, placer en garde à vue, déférer éventuellement, c’est aussi retirer temporairement de la rue, intimider et renchérir le coût individuel de l’engagement. Elle prolonge une transformation plus ancienne du maintien de l’ordre français, dans lequel l’arrestation, autrefois marginale dans la gestion des manifestations, est devenue un objectif à part entière. Les procureurs autorisent désormais des interpellations préventives et organisent leurs services pour traiter dans l’urgence les personnes arrêtées. Cette judiciarisation accompagne une brutalisation des pratiques policières.
Depuis une vingtaine d’années, des unités issues de la police urbaine – compagnies d’intervention, BAC puis BRAV-M – occupent une place croissante dans les manifestations. Leur logique d’action diffère de celle des unités spécialisées traditionnelles : il ne s’agit plus seulement de contenir une foule ou de la disperser, mais d’« aller au contact », de « percuter » les groupes jugés hostiles et d’interpeller au cœur même des cortèges. Or les charges et les gaz ne sont guère sélectifs. Ils frappent aussi les personnes les moins aguerries, provoquent incompréhension et colère, tandis que ces unités, plus facilement mises en difficulté au milieu des foules, recourent plus volontiers aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense.
Les conséquences sont bien connues : blessures, parfois graves, arrestations musclées, brimades et humiliations. Elles tiennent aussi aux catégories à travers lesquelles les policiers engagés dans ces unités appréhendent ceux qu’ils ont face à eux. Leur expérience professionnelle ordinaire est celle de la lutte contre la délinquance, les trafics ou les « violences urbaines », terme qui s’impose dans les années 1990 pour qualifier la délinquance commise dans l’espace public par des personnes issues de quartiers populaires. Ils sont dès lors moins disposés à voir dans les lycéens et les étudiants des citoyens momentanément engagés dans une protestation que des délinquants – ou leurs complices – qu’il faut identifier, poursuivre et arrêter.
Ce transfert de pratiques n’est pas inédit : lors des gilets jaunes, en décembre 2018, les images des lycéens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) agenouillés, mains derrière la tête, avaient choqué précisément parce qu’elles rendaient visibles dans un conflit scolaire des techniques depuis longtemps banalisées dans certains quartiers populaires.
Il y a enfin un effet proprement politique de cette brutalisation. La force ne se contente pas de mettre fin à des désordres : elle contribue à déterminer leur niveau. Les interpellations massives, les charges, les gaz et les LBD peuvent ainsi produire ce qu’ils prétendent prévenir : peur, humiliation et colère, mais aussi durcissement des modes d’action. La domestication par la force présente donc un paradoxe : en cherchant à ramener la contestation dans le rang, elle contribue à défaire un peu plus cet « ordre manifestant » dans lequel l’expression du conflit demeurait compatible avec la négociation politique.
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Cela est moins évident, mais la domestication passe aussi par le recours à d’autres acteurs que les forces de l’ordre : le recours à des plateformes et à des entreprises de la « civic tech » pour canaliser le conflit social.
Cette domestication est constituée d’entreprises de conseil et d’ingénierie qui participent désormais du rétablissement de l’ordre à travers la technologie de plateforme. Ainsi, en réponse aux gilets jaunes, Emmanuel Macron avait-il souhaité un « Grand débat national ». Symptôme de la dépossession des agents et des compétences de l’État au profit des cabinets de conseil, le pilotage du grand débat national fut délégué à des opérateurs privés pour plusieurs millions d’euros. La synthèse produite à la hâte en 2019, fondée sur des données mal traitées, ne fut même pas prise en considération par les initiateurs du dispositif, laissant plus de 225 000 contributions inaudibles. Certes, des citoyennes et des citoyens, des équipes de recherche publique, des collectivités locales et une parlementaire ont eu à cœur de les écouter, de les lire, de les analyser et de les publiciser. Mais l’exécutif n’en a rien fait.
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Aujourd’hui, pour contenir et canaliser les revendications insatisfaites des élèves, l’actuel ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, n’ouvre pas de réelles négociations avec les syndicats lycéens et étudiants. Les autorités recommandent plutôt de participer sur Agora, une plateforme en ligne. Mais, cette proposition technique pourra difficilement satisfaire les demandes exprimées par les lycéens et les étudiants, qui convergent avec celles portées par les personnels de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur et de la recherche : la suppression de la gestion des parcours étudiants par les plateformes Parcoursup et Mon Master, des moyens, des agents en nombre suffisant, des locaux adaptés et de la considération.
La substitution des technologies répressives ou consultatives à la négociation semble atteindre ses limites. Le gouvernement agissant ainsi produit l’érosion même de son autorité politique et, in fine, obère sa capacité à trouver une issue satisfaisante aux revendications légitimes d’accès à l’éducation qui s’expriment actuellement dans la rue.
Magali Della Sudda est membre du Conseil de surveillance de la Fondation de l'Ecologie politique.
Laurent Bonelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:46
Michelle Campbell-Ward, Associate Professor, Wildlife and Avian Medicine, University of Sydney

L’ESSENTIEL
Il ne reste que quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra en vie et environ 50 rhinocéros de Java, tous en Indonésie.
Le braconnage et la fragmentation des populations menacent leur survie.
Les naissances obtenues en sanctuaire redonnent espoir, mais la sauvegarde de ces espèces reste fragile.
Petit, poilu et doté d’un charme irrésistiblement espiègle.
Voilà les mots qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai rencontré pour la première fois un rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), après avoir parcouru un dédale de passerelles en bois dans un centre de conservation niché au cœur des forêts denses et humides de la partie malaisienne de Bornéo.
C’était en 1998 et j’étais alors un étudiant enthousiaste, bénévole dans ce centre. À l’époque, on estimait qu’il restait 300 rhinocéros de Sumatra dans le monde.
Je voyais dans cette femelle rhinocéros un symbole d’espoir pour la conservation de l’espèce. Mais aujourd’hui, selon le rapport 2026 sur l’état des rhinocéros dans le monde, publié par l’International Rhino Foundation, il reste moins de 50 rhinocéros de Sumatra, tous présents en Indonésie. Le rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) est tout aussi rare.
Même si ces chiffres reposent sur des estimations, la tendance est alarmante.
Dans la culture contemporaine, les rhinocéros symbolisent la force, la puissance et la sécurité. Ils servent de mascottes à des équipes sportives et leur image se retrouve partout, des logos automobiles aux marques d’équipements de sécurité.
Leur omniprésence dans la culture populaire peut nous conduire à sous-estimer la gravité de leur situation. Les espèces utilisées comme emblèmes publicitaires sont souvent perçues comme plus répandues qu’elles ne le sont réellement.
Il existe aujourd’hui cinq espèces de rhinocéros. J’ai eu le privilège d’en côtoyer quatre au cours de ma carrière de vétérinaire spécialiste de la faune sauvage, dans des zoos, des sanctuaires et en milieu naturel.
L’Afrique abrite les rhinocéros blancs et noirs, dont les populations ont considérablement fluctué au fil de l’histoire. Le rhinocéros indien, qui ne possède qu’une seule corne et affectionne les milieux aquatiques, vit en Inde et au Népal. Après avoir frôlé l’extinction au début du XXe siècle, ses effectifs se reconstituent progressivement. Ces trois espèces sont présentes dans les zoos et bénéficient généralement de la plus grande attention du public.
Comparés à leurs cousins africains et indiens, les rhinocéros de Sumatra et de Java passent généralement inaperçus. Pourtant, leur classement parmi les espèces en danger critique d’extinction témoigne de l’urgence d’agir pour les protéger.
Selon le dernier rapport sur l’état des rhinocéros dans le monde, l’avenir du discret rhinocéros de Java et du petit rhinocéros de Sumatra, reconnaissable à sa pilosité, est aujourd’hui particulièrement incertain. Leur répartition géographique explique en grande partie cette situation.
Il ne reste qu’une cinquantaine de rhinocéros de Java. Tous vivent dans une seule aire protégée, le parc national d’Ujung Kulon, sur l’île de Java. Situé à proximité de plusieurs plaques tectoniques qui convergent, ce parc est exposé aux tremblements de terre et aux tsunamis. Une seule catastrophe naturelle pourrait suffire à anéantir toute la population de rhinocéros de Java.
À l’inverse, les quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra encore en vie sont dispersés en de nombreuses sous-populations réparties sur deux îles. Les chances qu’un individu sauvage rencontre un congénère sont donc infimes, voire nulles. Sans possibilité de trouver un partenaire avec lequel se reproduire, ces animaux isolés sont condamnés à être les derniers représentants de leur lignée génétique.
Pour protéger cette population fragmentée, l’International Rhino Foundation a créé en 1996 le sanctuaire des rhinocéros de Sumatra. Il se trouve dans le parc national de Way Kambas, sur l’île de Sumatra.
Le sanctuaire accueille actuellement dix rhinocéros de Sumatra vivant en semi-captivité et faisant l’objet d’un suivi particulièrement étroit. Ces animaux évoluent dans de vastes espaces naturels de forêt tropicale. Ils bénéficient d’une alimentation adaptée, d’une protection contre les menaces extérieures et de soins vétérinaires réguliers.
Augmenter les effectifs de rhinocéros grâce à la reproduction naturelle ou assistée demande de la patience. Après une gestation d’environ 16 mois, les femelles donnent naissance à un seul petit. Plusieurs années peuvent s’écouler avant qu’elles ne se reproduisent à nouveau. L’infertilité est également un problème connu chez certains rhinocéros.
Le sanctuaire a néanmoins enregistré quelques succès, obtenus de haute lutte. Entre 2012 et 2023, cinq rhinocéros de Sumatra y sont nés, notamment grâce à une gestion et à un suivi rigoureux de la reproduction. Et, nouvelle encourageante, les autorités viennent d’annoncer deux nouvelles gestations.
Des images prises par des pièges photographiques ont également confirmé la naissance de cinq petits rhinocéros de Java au maximum dans le parc d’Ujung Kulon ces dernières années. Ces naissances précieuses contribuent, à leur échelle, au rétablissement des populations de ces deux espèces.
Le braconnage reste une menace permanente pour toutes les espèces de rhinocéros. Fait inquiétant, la demande mondiale de cornes de rhinocéros augmente, notamment en Chine et au Vietnam. Outre son utilisation ancienne dans la médecine traditionnelle, la corne de rhinocéros est désormais un symbole de richesse et de statut social, particulièrement dans les milieux d’affaires. Entre 2019 et 2023, les braconniers auraient tué jusqu’à 26 rhinocéros de Java.
Parmi les stratégies de lutte contre le braconnage figurent les campagnes visant à faire évoluer les comportements, notamment en rendant l’achat et l’utilisation de cornes de rhinocéros socialement et culturellement inacceptables. Les gouvernements peuvent également s’appuyer sur des opérations policières fondées sur le renseignement et sur le démantèlement des grands réseaux criminels pour combattre le braconnage. Mais si les condamnations et les peines prononcées contre les braconniers se multiplient, notamment en Indonésie, cela ne suffit pas à assurer la survie des rhinocéros dans le monde.
Des mesures préventives, comme la protection et la restauration des habitats adaptés à chaque espèce, sont indispensables au rétablissement des populations de rhinocéros. C’est d’autant plus important que les activités humaines empiètent toujours davantage sur les espaces naturels.
La translocation, qui consiste à capturer des animaux pour les relâcher dans un nouvel environnement, est l’une des solutions envisageables pour protéger les rhinocéros. Une étude récente s’est penchée sur la possibilité de recourir à cette stratégie pour réintroduire les rhinocéros de Sumatra et de Java dans les régions d’Asie du Sud-Est où ils vivaient autrefois. Les responsables de la conservation peuvent tirer les leçons des précédentes opérations de translocation de rhinocéros africains, qui montrent que le choix d’un habitat adapté, la protection contre le braconnage et une planification rigoureuse sont essentiels à la réussite de ces initiatives.
Plus largement, la protection des rhinocéros nécessite de mobiliser un grand nombre de personnes. Les communautés locales doivent tirer des bénéfices concrets de leur cohabitation avec ces animaux, par exemple grâce à la création d’emplois et au partage des revenus de l’écotourisme. Même à distance, chacun peut contribuer à leur sauvegarde en soutenant les organisations de conservation et en évitant d’acheter des produits qui participent à la déforestation tropicale.
Des financements pérennes et un engagement politique fort sont indispensables pour protéger les derniers rhinocéros d’Indonésie. Mon souhait est que les jeunes générations, notamment mes futurs étudiants, aient à leur tour le privilège de rencontrer ces petits rhinocéros poilus.
Michelle Campbell-Ward ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.