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08.04.2026 à 10:31

Palimpseste d’Archimède : comment une page perdue a refait surface à Blois

Victor Gysembergh, Directeur de recherches au CNRS, Sorbonne Université

Un feuillet du palimpseste d’Archimède, perdu depuis des décennies, a été identifié par hasard à Blois. Avec la numérisation des collections, combien de trésors restent encore invisibles ?
Texte intégral (2880 mots)
Le prophète Daniel entouré de deux lions, enluminure sur le recto de la page retrouvée à Blois. Musée des beaux-arts de Blois, Inv. 73.7.52/IRHT-CNRS

On la pensait perdue à jamais : une page du palimpseste d’Archimède vient d’être retrouvée au Musée des beaux-arts de Blois, dans le Loir-et-Cher. Le chercheur qui a identifié ce feuillet issu du manuscrit du Xᵉ siècle rassemblant les traités du géomètre raconte sa découverte par un hasard fécond (mâtiné d’une bonne mémoire) et propose des pistes pour retrouver deux autres feuillets encore manquants.


Le 9 mars 2026, le CNRS a annoncé que j’avais identifié, dans les réserves du Musée des beaux-arts de Blois, un feuillet du palimpseste d’Archimède considéré comme perdu. Je voudrais revenir ici sur cette histoire et sur ce qu’elle révèle : dans le silence des collections publiques et privées, avec la numérisation massive, combien de trésors restent encore invisibles, faute d’avoir été cherchés ?

Le palimpseste d’Archimède est un manuscrit du Xᵉ siècle qui rassemble sept traités du géomètre de Syracuse – dont la Méthode des théorèmes mécaniques, seul texte où il explique comment il a trouvé ses résultats avant de les démontrer. Héritier, comme beaucoup de textes antiques, d’une chaîne inconnue de recopies remontant aux originaux perdus d’Archimède (IIIᵉ siècle avant notre ère), il est le plus ancien exemplaire conservé de ses textes et, pour certains, le seul témoin. En 1229, des moines ont effacé ce trésor – probablement à l’aide d’une pierre ponce – pour y réécrire un livre de prières. Le parchemin, fabriqué dans ce cas à partir de peau de chèvre ou de mouton, valait cher (ce seul codex contenait l’équivalent d’une cinquantaine de bêtes). C’est ainsi que naissent les palimpsestes, du grec palimpsêstos (« gratté de nouveau »).

La palimpseste d’Archimède
La palimpseste d’Archimède. Archimedespalimpsest.org

1906 : la première redécouverte

C’est le philologue danois Johan Ludvig Heiberg qui redécouvrit le texte d’Archimède à Constantinople en 1906 en déchiffrant à l’œil nu le texte effacé, puis qui fit photographier le manuscrit à la lumière blanche et ultraviolette. La découverte fit la première page du New York Times. Ses photographies, conservées aujourd’hui à la Bibliothèque royale du Danemark, ainsi que leur déchiffrement par Heiberg, restèrent longtemps la seule trace documentaire du codex, car le palimpseste disparut peu de temps après.

Il ne refit surface que plusieurs décennies plus tard, dans une collection privée française, avant d’être vendu aux enchères chez Christie’s en 1998 pour deux millions de dollars.

Une page du palimpseste d’Archimède
Une page du palimpseste d’Archimède. Archimedespalimpsest.net

Le nouveau propriétaire le confia au Walters Art Museum de Baltimore, aux États-Unis, où, au début des années 2000, des expériences d’imagerie multispectrale – consistant à photographier le manuscrit sous différentes longueurs d’onde de lumière (visible, ultraviolette, infrarouge, puis rayons X) pour en tirer des informations complémentaires invisibles à l’œil nu – permirent de lire beaucoup mieux les traités d’Archimède, et de découvrir des textes qu’aucun œil humain n’avait lus depuis des siècles – dont un commentaire aux Catégories d’Aristote et un discours de l’orateur Hypéride. Mais trois feuillets parmi les 177 recensés par Heiberg avaient disparu entre-temps. Depuis lors, ils étaient considérés comme perdus à jamais.

Une blague de bureau qui permet de retrouver un trésor

En octobre 2025, je discutais avec des collègues du fait que Blois avait longtemps abrité une partie des bibliothèques royales de France. Par jeu, je lançai : « Tiens, cherchons s’il y a un palimpseste à Blois. » Je saisis les mots dans Arca, la bibliothèque numérique de l’Institut de recherche et d’histoire des textes. Une notice apparut : un parchemin au Musée des beaux-arts de Blois, inventaire 73.7.52.

En regardant les images numérisées, quelque chose dans l’écriture me frappa. C’est une déformation professionnelle : les années passées à fréquenter les manuscrits anciens développent une sorte de mémoire visuelle involontaire, comme on peut reconnaître une chanson à partir des premières secondes. De surcroît, l’une des faces portait une figure géométrique. Je déchiffrai le texte lisible : un passage du De la sphère et du cylindre. Je sortis les photographies de Heiberg. La comparaison fut sans appel. L’écriture, les figures, le texte lui-même : tout concordait. J’avais devant moi le feuillet 123 du palimpseste d’Archimède.

Ce que dit la page – et ce qu’elle cache

Le feuillet contient les propositions 39 à 41 du premier livre du traité. Une face est lisible ; l’autre est recouverte d’une enluminure représentant le prophète Daniel entre deux lions. Celle-ci fut vraisemblablement exécutée vers 1942 à l’instigation de son propriétaire Salomon Guerson, dans une tentative désespérée d’en augmenter la valeur pour la vendre afin d’échapper aux persécutions antisémites.

Blois, Musée des beaux-arts, Inv. 73.7.52 (Photograph IRHT-CNRS) = Archimedes palimpsest (olim Constantinople, Metochion tou Panagiou Taphou, shelfmark 355), p. 123r
Le recto de la page retrouvée. Musée des beaux-arts de Blois, Inv. 73.7.52/IRHT-CNRS
Le verso de la page du palimpseste d’Archimède retrouvée par hasard à Blois
Le verso de la page du palimpseste d’Archimède retrouvée par hasard. Musée des beaux-arts de Blois, Inv. 73.7.52/IRHT-CNRS

La science moderne sait regarder à travers ces obstacles. Dans les prochains mois, j’espère mener une campagne d’imagerie multispectrale puis de cartographie par fluorescence de rayons X – une technique qui détecte les résidus métalliques de l’encre ancienne sous des couches opaques, sans endommager le parchemin. Ces méthodes, bien plus performantes qu’au début des années 2000, pourraient aussi permettre de relire des passages du palimpseste restés illisibles lors de la campagne de Baltimore.

Deux feuillets manquent encore

Les trois feuillets disparus ont probablement été découpés en France vers 1942. Si l’un d’eux a survécu dans les réserves d’un musée et a pu être identifié en quelques secondes de recherche numérique, les deux autres peuvent très bien avoir suivi des trajectoires comparables.

Le feuillet que j’ai reconnu avait été légué au musée en 1973 par le collectionneur André Frank (on ignore comment il l’avait acquis) et n’avait pas été identifié pour ce qu’il était. Les deux autres feuillets se trouvent peut-être dans une bibliothèque, un musée, une collection privée – en France ou dans les pays voisins. Des parchemins grecs avec, d’un côté, plusieurs couches de texte et peut-être aussi des figures géométriques et des enluminures, de l’autre. Peut-être exactement ce que vous possédez ?

L’aide possible des collectionneurs

Les manuscrits anciens, en particulier les palimpsestes, sont rares et précieux. Mais la numérisation ne les endommage pas, et augmente au contraire leur valeur en révélant leurs contenus. Elle permet qu’une reproduction soit déposée dans une base de données accessible.

Le feuillet de Blois a été retrouvé parce qu’André Frank l’avait légué au musée, et parce que l’institution l’avait catalogué et numérisé – sans même savoir ce qu’elle possédait. Sans cette infrastructure de partage, ma recherche dans Arca n’aurait rien donné.

Les parchemins sont aussi fragiles : humidité, variations de température, matériaux acides peuvent en quelques décennies effacer ce que vingt siècles ont préservé. L’IRHT-CNRS, la BNF, les Archives nationales ou l’équipe du projet ERC PALAI, dont je suis responsable, peuvent conseiller gratuitement tout collectionneur souhaitant protéger ses biens.

L’appui indispensable des chercheurs

Il serait injuste de faire reposer sur les seuls collectionneurs la responsabilité des trésors qui dorment. Des milliers d’établissements (bibliothèques municipales, musées de province, fonds d’archives ecclésiastiques, collections universitaires) conservent des manuscrits que personne n’a regardés depuis trop longtemps. Les raisons de cette sous-exploration sont compréhensibles : pression à la publication, spécialisation croissante, difficulté à financer des recherches exploratoires. On ne dépose pas un projet ANR sur une recherche d’aiguille dans une botte de foin.

Et pourtant, c’est précisément ce type de recherche – patiente, buissonnière, fondée sur une curiosité sans objet défini – qui produit les découvertes les plus inattendues. Consacrer quelques heures par semaine à explorer des catalogues numériques et à écrire aux conservateurs de fonds peu consultés n’est pas du temps perdu.

Nous ne savons pas ce que nous avons. La numérisation des collections publiques est une révolution silencieuse (mais elle s’arrête aux portes des collections privées). L’œuvre d’Archimède a survécu par une série d’accidents heureux : des copistes minutieux, un philologue danois attentif, un musée qui a conservé sans le savoir un fragment de génie. À chaque maillon, quelqu’un a fait le bon choix – ou le hasard a bien fait les choses. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin du hasard. Il ne manque que la volonté. Et parfois, un coup de fil.


Pour signaler un palimpseste ou demander un conseil en conservation, écrire à : cnrs-palai@cnrs.fr.

The Conversation

Victor Gysembergh a reçu des financements de Sorbonne Université, la Mairie de Paris et l'Union européenne (ERC grant PALAI, n° 101170952).

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08.04.2026 à 10:30

Les Alsaciens évacués de 1939 : les conséquences d’une rencontre forcée entre deux France

Jean Lacroix, Associate Professor, Université Paris-Saclay

Ricardo Pique, Visiting Assistant Professor of Finance, Texas A&M University

En 1939, des centaines de milliers d’Alsaciens ont été évacués, en partie vers la Haute-Vienne. Retour sur cette période de contact et d’échanges entre deux populations très différentes.
Texte intégral (2133 mots)
Photo de classe de l’année 1939-1940 d’une école privée de la ville d’Isle (Haute-Vienne), précisant : « Quelques élèves alsaciens. » Site officiel de la ville d'Isle

Pendant un peu moins d’un an, entre l’automne 1939 et l’été 1940, de très nombreux Alsaciens du Bas-Rhin, ont vécu en Haute-Vienne après avoir quitté leur région devenue zone de guerre. Une étude récente s’intéresse à cette cohabitation forcée et à l’effet qu’elle a pu avoir sur le comportement électoral des hôtes après le conflit.


À l’automne 1939, la France entre en guerre contre l’Allemagne, mais le conflit ne se déclenche pas seulement sur le front. Il débute aussi dans les gares, les mairies et les villages de l’intérieur du pays. En effet, dès 1933, l’État avait préparé l’évacuation des populations frontalières en cas de conflit avec l’Allemagne. Des centaines de milliers de civils quittent alors le nord-est de la France dès le début du conflit.

Cette évacuation repose sur une organisation rigoureuse. Les civils sont autorisés à emporter 30 kg de bagages et doivent laisser derrière eux les biens non essentiels. Le plan d’évacuation prévoit depuis plusieurs années un itinéraire précis, guidant les évacués du nord-est de la France de leurs municipalités d’origine vers leur municipalité d’accueil. Dans les départements évacués, l’évacuation de la « zone avant », zone située entre la ligne Maginot et la frontière allemande, doit précéder celle de la « zone arrière », située juste après la ligne Maginot.

Des habitants du Bas-Rhin sont envoyés à plus de 700 kilomètres de chez eux, en Haute-Vienne. Les services de la préfecture de Haute-Vienne avait prévu de répartir de manière équitable les réfugiés alsaciens dans son département, afin que chacune des municipalités le composant accueille une quantité de réfugiés équivalant à environ un tiers de sa population. Cependant, certaines municipalités doivent accueillir des réfugiés de la zone avant, tandis que d’autres doivent accueillir des réfugiés de la zone arrière. Or, la seule évacuation de la zone avant amène déjà environ 60 000 réfugiés en Haute-Vienne.

Dès lors, le préfet haut-viennois proteste et le vice-président du Conseil des ministres Camille Chautemps consent à arrêter l’évacuation vers la Haute-Vienne. Cette modification du plan initial contredit la volonté du préfet haut-viennois de répartir équitablement les réfugiés entre les municipalités de son administration.

Notre étude montre que les communes désignées pour accueillir des réfugiés issus de la zone avant ont finalement reçu, en moyenne, une population supplémentaire équivalant à 22,8 % de leur population initiale par rapport aux autres communes. Certaines communes haut-viennoises ont même accueilli plus de 85 % de leur population en réfugiés. Dans ce contexte, la répartition inégale de l’afflux de réfugiés entre les municipalités n’était que le fruit du hasard et n’était pas due, comme dans d’autres cas, aux caractéristiques des communes hôtes.

Cette différence importante de flux de réfugiés, et ces différences de flux aléatoires, permettent d’étudier précisément l’impact de ces réfugiés sur leurs hôtes.

Rencontre entre deux France

Comment analyser ce contact entre les hôtes et les réfugiés bas-rhinois ? La théorie du contact élaborée par le psychologue américain Gordon W. Allport (1954) mentionne quatre dimensions favorisant un contact positif entre groupes. Les contacts entre groupes sont facilités si les deux groupes (1) partagent un statut social équivalent ; (2) partagent un objectif commun ; (3) coopèrent sur différentes tâches ; et (4) le contact est validé par les autorités. Le contact entre réfugiés alsaciens et leurs hôtes haut-viennois semble répondre à l’ensemble de ces critères.

Carte de l’évacuation depuis l’Alsace vers la Dordogne et la Haute-Vienne. Et si Nexon m’était conté

Les autorités s’empressent de demander aux populations locales de réserver le meilleur accueil possible aux réfugiés alsaciens. Le contexte, et l’unité nationale qu’il requiert, offrent toutes les garanties pour que les hôtes accueillent les réfugiés alsaciens à bras ouverts. La logistique de l’accueil mobilise les populations locales. Plusieurs témoignages attestent d’échanges positifs entre les hôtes et les réfugiés alsaciens. C’est le cas lors de la fête de Noël 1939, quand les Haut-Viennois invitent les réfugiés alsaciens à partager un moment avec eux.

Malgré ces signes de contacts positifs, l’arrivée des Alsaciens met en exergue les différences entre les hôtes, « Français de l’intérieur » et leurs invités. Les réfugiés alsaciens, majoritairement, parlent un dialecte local proche de l’allemand, ce qui leur vaut le surnom de « ya-ya ».

Les différences entre réfugiés et hôtes vont bien au-delà de la seule barrière de la langue. Historiquement, le Limousin est séculaire, tandis que le Bas-Rhin est plutôt religieux, en particulier protestant. La Haute-Vienne est également un territoire rural, ce qui tranche avec le développement urbain du Bas-Rhin. Toutes ces différences se manifestent dans les comportements électoraux d’avant-guerre : selon les statistiques électorales, la Haute-Vienne se situe, entre 1928 et 1936, parmi les territoires les plus à gauche du pays. Ce n’est pas le cas du Bas-Rhin, qui se situe plutôt en milieu de tableau.

Au final, le contact entre Haut-Viennois et Bas-Rhinois sera de courte durée. À la suite de la défaite militaire française, l’armistice de Rethondes signé le 22 juin 1940 exige le rapatriement des populations évacuées. Une grande majorité des Alsaciens évacués effectue donc, dès l’été 1940, le chemin inverse de celui de l’automne 1939. Même si le contact entre ces deux France a été court, il a été une expérience poignante pour les réfugiés comme pour les hôtes.

Les conséquences d’une rencontre : le vote en Haute-Vienne dans l’après-guerre

Afin de mieux comprendre comment l’hébergement de réfugiés alsaciens a marqué leurs hôtes, notre étude s’intéresse à une spécificité locale : le vote de gauche. Si le contact avec les réfugiés a marqué les habitants, cela peut influencer le vote de trois manières. Premièrement, le contact peut influer sur le vote des hôtes directement exposés aux conséquences de la guerre, notamment sur le plan économique. Deuxièmement, le contact peut permettre un échange de valeurs entre les hôtes et les réfugiés, en moyenne plus à droite ; la part de vote de la gauche peut donc diminuer dans les municipalités ayant accueilli le plus de réfugiés. Troisièmement, le contact, en révélant les différences avec les électeurs alsaciens plus à droite, peut avoir accru le succès de la gauche localement.

Il semble que ce troisième mécanisme ait prévalu après-guerre. Les municipalités qui ont reçu le plus de réfugiés ont voté plus à gauche que les autres après le conflit. Une hausse de 10 points de pourcentage de la part des évacués a accru, en moyenne, la part du vote en faveur de la gauche à la fin des années 1940 de 2 points. L’effet culmine dans l’immédiat après-guerre, puis s’atténue dans les années 1950. Cette redistribution des votes à gauche provient en partie d’un désaveu du Mouvement républicain populaire (MRP), un parti souvent associé à ses dirigeants d’origine alsacienne. Ces résultats ne suggèrent pas un déplacement électoral diffus, mais une reconfiguration du rapport au local et au national dans les urnes.

Nous observons également que les municipalités qui ont accueilli le plus de réfugiés alsaciens se sont, après la guerre, concentrées sur le tissu social local, notamment en créant des associations à cet effet. Finalement, nous observons que ce renforcement de la gauche a eu lieu là où les réfugiés alsaciens différaient le plus de leurs hôtes. Ce fut le cas lorsque des réfugiés venaient de municipalités où la part des protestants était plus importante, ou lorsque des Haut-Viennois ruraux accueillaient des Bas-Rhinois urbains, ou au contraire lorsque des Haut-Viennois urbains accueillaient des Bas-Rhinois ruraux.

Le contact entre ces deux France pendant la guerre a donc renforcé les particularismes régionaux en matière de comportements électoraux. Le contact entre différents groupes n’homogénéise pas forcément les comportements. Dans des sociétés post-conflit, ces particularismes constituent l’un des défis à relever pour rebâtir le pays. L’hébergement des réfugiés alsaciens et mosellans est désormais souvent célébré dans les anciennes communes d’accueil. Il semble donc que cette histoire commune, qui a pu autrefois accentuer les différences politiques, constitue désormais un pont entre des municipalités éloignées de plus de 700 kilomètres l’une de l’autre.

The Conversation

Jean Lacroix a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Ricardo Pique ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.04.2026 à 10:29

Une spoliation oubliée : les rescapés de la Shoah et les difficultés pour récupérer leurs biens et leur logement

Shannon Fogg, Professor of History, Missouri University of Science and Technology

Les lois adoptées après la guerre visaient à restituer les biens volés et à indemniser les victimes. En réalité, de nombreuses familles juives ont dû faire face à une longue attente et à des obstacles juridiques.
Texte intégral (2927 mots)
Du mobilier confisqué à des juifs dans leurs logements est livré à d’autres habitants à Boulogne-Billancourt, près de Paris, en avril 1942, après un bombardement allié. Art Media/Print Collector/Getty Images

Des dizaines de milliers d’appartements de juifs parisiens ont été pillés et réattribués pendant l’Occupation. Après la guerre, les survivants de la Shoah doivent affronter une nouvelle épreuve : récupérer leur logement et leurs biens au milieu d’obstacles juridiques et administratifs.


En 1945, une foule en colère se retrouve face à Aba Mizreh et à quatre de ses fils devant leur ancien domicile parisien. La famille juive s’était réfugiée à Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale, pour découvrir à son retour que son appartement avait été pillé puis reloué en son absence. Malgré un avis d’expulsion, les nouveaux occupants refusaient de partir, et l’affaire dégénéra en bagarre. Après cet affrontement violent, Mizreh écrivit au gouvernement français :

« Ne suis-je pas en droit, après avoir tant souffert, de retrouver mon bien ? N’ai-je donc vraiment pas assez payé pour cette guerre ? »

Aba Mizreh, alors âgé de 68 ans, était un des 160 000 survivants de la Shoah à Paris qui tentaient de reconstruire leur vie après les ravages de l’occupation nazie. De ses 11 enfants, cinq fils avaient combattu pour la France et six avaient été déportés ; au moins deux ont été assassinés à Auschwitz.

Il souhaitait alors simplement retrouver l’appartement de trois pièces qui lui servait à la fois de logement et d’atelier de fourreur, afin de subvenir aux besoins de sa femme et de ses petits-enfants devenus orphelins.

Dans mes recherches sur la spoliation et la restitution des logements juifs à Paris, j’ai constaté que les questions de propriété sont souvent négligées dans les études sur la Shoah. Pourtant, pour les juifs en France, récupérer leur logement et leur mobilier était essentiel pour reconstruire leur vie. Ces questions sont également cruciales pour comprendre l’impact financier et émotionnel durable de la Shoah.

Ces situations révèlent également les limites des tentatives de l’État pour réparer le passé. Les lois françaises concernant la récupération des appartements, des biens pillés et l’indemnisation des dommages liés à la guerre promettaient l’égalité entre toutes les victimes du conflit. En réalité, elles ont créé des obstacles bureaucratiques et favorisé les victimes non juives de la guerre. Pour beaucoup de ceux qui ont tenté de récupérer leurs biens, la réponse à la question d’Aba Mizreh était négative : ils continueraient à « payer » la guerre pendant des années encore.

Pillage et restitution

Paris était la plus grande ville sous occupation allemande et abritait la plus importante population juive d’Europe occidentale. Tragiquement, environ 75 000 juifs vivant en France ont été assassinés pendant la Shoah. Pour les 75 % de la population juive de France qui ont survécu, reconstruire leur vie fut un processus long et difficile.

Avec la collaboration de citoyens français, les nazis ont pillé plus de 38 000 appartements privés dans la capitale, et jusqu’à 25 000 appartements laissés vides après le départ de familles juives ont été loués à des locataires non juifs. Des assistants sociaux ont estimé que près de 100 000 Parisiens de confession juive avaient été expulsés de leur logement pendant la guerre. Or, pour de nombreux juifs survivants, rentrer chez eux constituait la priorité absolue.

Les mémoires et les témoignages oraux racontent ces premiers moments du retour. Enfant, Rachel Jedinak survécut à la guerre en vivant cachée sous une fausse identité après l’arrestation de ses parents. Elle se souvenait de son retour dans le foyer familial :

« Nous avons arraché les scellés de la porte et nous sommes entrés. Il ne restait plus rien – rien du tout. Cet appartement vide – sans meubles, sans affaires, sans photos qui nous auraient permis de nous souvenir de ceux qui avaient disparu, de nous relier à nos parents – nous a fait pleurer. La perte de nos souvenirs était encore plus douloureuse que celle de nos biens matériels. »

Des survivants de l’Holocauste, comme Rachel Jedinak, qui était enfant pendant la guerre et témoigne ici pour France 24, ont dû lutter pour reconstruire leur vie à leur retour.

Récupérer puis réaménager ces appartements était à la fois une nécessité pratique et une démarche profondément émotionnelle. Leur logement offrait un lit où dormir, mais constituait aussi l’un des derniers liens avec les membres de la famille disparus pendant la Shoah. L’ampleur des pertes signifiait que la reconstruction ne pouvait se faire sans un effort coordonné du gouvernement français.

Restitution et réparations

Deux ordonnances publiées le 14 novembre 1944 traitaient du droit des locataires à réintégrer leur logement. Une autre ordonnance, publiée le 11 avril 1945, visait à restituer à leurs propriétaires d’origine les meubles retrouvés.

Ces mesures ont toutefois largement échoué à répondre aux besoins des juifs rescapés. Les lois sur le logement comportaient des exceptions qui favorisaient les nouveaux locataires non juifs, comme les victimes des bombardements alliés ou les anciens prisonniers de guerre. De plus, seuls quelque 2 000 meubles ont été restitués aux survivants ou à leurs héritiers.

En conséquence, de nombreux survivants ont dû compter sur une indemnisation pour compenser leurs pertes. Les juifs dont les appartements avaient été pillés pouvaient déposer une demande au titre de la loi du 28 octobre 1946 sur les dommages de guerre. Mais cette loi tant attendue s’est révélée être une nouvelle déception.

Le magasin Lévitan, au 85 faubourg Saint Martin à Paris
Le site du grand magasin Lévitan à Paris, où les responsables nazis entreposaient les biens volés aux juifs de Paris dans leurs appartements, avant de les revendre. Chabe01/Wikimedia, CC BY-SA

Adoptée deux ans après la libération de Paris, la loi sur les dommages de guerre ne prévoyait que des indemnités limitées pour les biens personnels. Les victimes éligibles pouvaient recevoir 90 000 (anciens) francs – soit moins de 9 000 euros aujourd’hui – par foyer en cas de perte totale du mobilier, ou la moitié de la valeur assurée des biens volés.

Les demandeurs devaient remplir un formulaire de quatre pages et fournir des documents prouvant leur nationalité, leur situation familiale, leur qualité juridique et leurs droits de propriété ainsi que des témoignages attestant des pertes subies.

Si le ministère de la reconstruction et de l’urbanisme approuvait la demande d’un survivant, le versement n’était pas immédiat. Un échantillon des 2 750 dossiers conservés aux Archives de Paris révèle que plus de 85 % des demandeurs ont écrit au gouvernement pour réclamer un paiement plus rapide.

Un survivant écrivant aux autorités en 1948 résumait le sentiment de nombreuses victimes des pillages :

« Je crois que nous avons assez payé notre tribut et assez souffert pour que vous nous remboursiez au moins une partie de ce que les Allemands nous ont volé il y a bientôt six ans. »

Mais pour beaucoup, le processus d’indemnisation lié à la loi sur les dommages de guerre s’est prolongé jusqu’aux années 1960, soulignant l’impact économique durable des pillages commis pendant la guerre.

Une exclusion persistante

Seuls les citoyens français ou les étrangers ayant combattu pour la France pouvaient bénéficier d’une indemnisation au titre de la loi sur les dommages de guerre. Or plus de la moitié des juifs vivant en France pendant la Shoah étaient des étrangers – parmi lesquels près de 100 000 réfugiés ayant récemment fui les violences nazies.

Pendant l’Occupation, les juifs devaient porter une étoile jaune. Archives fédérales allemandes, Wikimedia, CC BY-SA

Arthur Deutsch est né à Vienne de parents polonais et s’est installé à Paris en 1922, où il s’est marié et a eu cinq enfants. En 1938, il a déposé une demande de naturalisation, mais celle-ci n’a pas été finalisée avant le déclenchement de la guerre. Il a tenté de se porter volontaire pour le service militaire, mais n’a pas été mobilisé.

Sa famille a fui Paris pendant l’Exode et s’est retrouvée à Limoges (Haute-Vienne), où elle a été arrêtée en décembre 1940. Elle a ensuite été transférée au camp d’internement de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), où Arthur Deutsch a été affecté dans un Groupement de travailleurs étrangers à des travaux forcés. Lorsque la famille est revenue à Paris après la Libération, elle a découvert son appartement entièrement vide.

Arthur Deutsch a déposé une demande d’indemnisation pour dommages de guerre, qui a été rejetée en 1952 en raison de sa nationalité. Il a contesté cette exclusion en écrivant :

« Si je ne suis pas français par les papiers je le suis quand même par mes pensées, car on ne passe pas trente ans à Paris sans être assimilé, et ce ne sont pas les quatre années d’internement ni l’éventuel refus de ma demande d’indemnité mobilière qui me feront changer d’idées. »

Comme le souligne l’anthropologue Damiana Oțoiu, « les dommages psychologiques causés par les déplacements forcés, la confiscation des biens et la perte de capital social et culturel ne peuvent être compensés par la simple restitution de biens des années ou des décennies après les crimes ».

Mais pour les survivants de la Shoah à Paris, récupérer ou remplacer les biens volés représentait la possibilité de vivre avec dignité et sécurité. La lutte pour l’indemnisation et pour la reconnaissance des persécutions qu’ils avaient subies s’est poursuivie pendant des décennies après la fin de la guerre et, dans certains cas, se poursuit encore aujourd’hui.

The Conversation

Le financement de cette recherche a été assuré par une Seed Grant destinée aux sciences humaines et sociales, accordée par l’Office of the Vice Chancellor for Research and Innovation de la Missouri University of Science and Technology.

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