12.10.2026 à 15:54
Yauheni Kryzhanouski, Chercheur postdoctoral à Plurielles (Université Bordeaux-Montaigne) pour le projet ANR Exilest, chercheur associé au CERCEC (EHESS) et au SAGE (Université de Strasbourg), Université de Strasbourg

L’ESSENTIEL
Depuis 2022, la Géorgie a accueilli plusieurs vagues d’artistes russes fuyant les persécutions, la guerre ou la mobilisation.
L’exil transforme leurs pratiques artistiques et professionnelles, tout en les poussant à s’engager en faveur de l’Ukraine et dans les mobilisations géorgiennes.
Face à la montée de l’autoritarisme en Géorgie et à la lassitude suscitée par la guerre, nombre d’entre eux cherchent désormais un nouvel ailleurs et de nouvelles formes artistiques, parfois dépolitisées.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, des milliers de Russes ont quitté leur pays, certains pour échapper aux persécutions politiques, le régime du Kremlin s’étant encore durci depuis février 2022, d’autres pour ne pas avoir à vivre dans un pays menant une guerre injuste, d’autres encore pour éviter la mobilisation. Parmi eux, bon nombre d’artistes ont choisi la Géorgie, proche géographiquement, facilement accessible et perçue comme un refuge relativement sûr pour les opposants russes, dès avant l’attaque massive contre l’Ukraine. À Tbilissi, ils ont reconstitué des réseaux, poursuivi leurs activités et parfois profondément transformé leur manière de créer.
Cet exil n’a rien d’un simple déplacement. Il bouleverse les trajectoires professionnelles et personnelles, modifie les pratiques artistiques et place ces Russes opposés à la guerre dans une position parfois paradoxale au sein de la société géorgienne. Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, alors que la Géorgie connaît elle-même un tournant autoritaire, certains de ces artistes envisagent déjà un nouvel exil. Leur parcours révèle ainsi les tensions et les ambiguïtés d’une émigration russe qui ne cesse de se déplacer.
Dans les années 2010, Alexeï Ponomarev est un journaliste moscovite qui collabore avec plusieurs médias indépendants ; à ses heures perdues, il chante et compose sous le nom de Joker James, mêlant rap et rock indé. En 2021, alors que son épouse de l’époque est citée à comparaître en tant que témoin dans une affaire de haute trahison – un statut qui, en Russie, peut vite se transformer en mise en accusation –, il part avec elle en Géorgie.
Si la famille choisit Tbilissi comme destination d’émigration, c’est avant tout parce que les mesures sanitaires liées au Covid-19 y sont moins strictes que dans l’Union européenne. Alexeï continue un temps ses allers-retours en Russie, jusqu’au début de l’invasion à grande échelle déclenchée contre l’Ukraine en février 2022. Le 2 mars 2022, il quitte définitivement le pays, peu avant ses collègues du média Holod : la censure rend le journalisme indépendant difficilement envisageable.
L’exil se traduit pour Alexeï par plusieurs ruptures. Familiale, d’abord : il se sépare de son épouse, partie s’installer dans l’Union européenne. Professionnelle, ensuite : il a aujourd’hui « presque quitté » le journalisme et vit désormais de la musique, qu’il pratique en artiste à part entière et non plus en amateur. L’exil accentue enfin la politisation de son œuvre, déjà amorcée après l’annexion de la Crimée en 2014.
Privé de ses musiciens, il change de mode de production et se met à enregistrer et à jouer seul, dans l’esprit Do It Yourself (DIY). Fin 2022 sort l’album Khorochiï (Bon), clin d’œil ironique à l’expression « Bon Russe », souvent utilisée pour désigner les Russes anti-guerre.
Rempli de chansons qui dénoncent l’agression visant l’Ukraine et raillent le passé soviétique – l’une d’elles comporte une phrase en ukrainien –, l’album vaut à Alexeï une amende administrative en Russie pour « incitation à la haine » envers les « journalistes des chaînes fédérales » et envers « les Russes ». Avec ses guitares et son looper, il tourne dans les capitales de la « nouvelle émigration russe » – Vilnius, Riga, Tallinn, Belgrade, Erevan, Paris, Berlin –, où il dispose, pendant ses concerts, des urnes destinées à récolter des dons des spectateurs pour les réfugiés ukrainiens. Depuis 2025, il cherche cependant à réinventer Joker James : ses nouvelles chansons s’éloignent de la contestation frontale, le public comme l’auteur se lassant des thèmes tragiques de la guerre et de l’exil.
Bien qu’il juge la communauté exilée russe de Tbilissi plus politisée et plus pro-ukrainienne que celles de Belgrade, Erevan ou Berlin, et qu’il apprécie son « bouillon créatif » associatif et artistique, Alexeï ne s’y sent pas chez lui.
Une partie de la société géorgienne se montre réticente à l’égard des Russes, surtout parmi la jeunesse. Mais c’est surtout le tournant autoritaire du pouvoir géorgien, porté par le parti Rêve géorgien, qui complique son intégration : déjà refoulé sans explication à la frontière en 2022 avant d’être réadmis ; il se dit désormais « intérieurement prêt » à l’être de nouveau à tout moment.
Il a abandonné les cours de géorgien entamés à son arrivée, et son cercle social comme son public restent composés surtout d’immigrés russes, bélarusses et ukrainiens. Après une année passée à Berlin en 2024-2025, il envisage à nouveau de quitter la Géorgie, cette fois pour la France.
Le parcours d’Alexeï Ponomarev n’a rien d’exceptionnel. En 2026, dans le cadre du projet de recherche ANR Exilest, j’ai interrogé une dizaine d’artistes russes exilés en Géorgie depuis 2022 : la dessinatrice, performeuse et autrice Daria Apakhonchich, la peintre Alisa Yoffe, l’actionniste Léonid Tsoï, la légende de la scène underground pétersbourgeoise Arseny Morozov et son ancien complice des groupes Sonic Death et Arseny Krestitel (Arséni le Baptiste), le batteur Sam Twilight, ainsi que d’autres artistes ayant préféré rester anonymes. Leurs trajectoires éclairent les tensions, les ruptures et les ambiguïtés propres aux cercles culturels russes récemment exilés.
Comme les autres exilés russes, les artistes arrivés en Géorgie se répartissent en trois vagues. La première, à l’image d’Alexeï Ponomarev ou de Daria Apakhonchich, part avant même la guerre, en général pour fuir des poursuites politiques. Daria a quitté la Russie début 2021 après une arrestation (pour participation à des performances féministes et autres activités militantes, notamment l’organisation de camps d’été anti-guerre en Finlande pour des activistes russes et ukrainiens) suivie de l’attribution du statut d’« agent de l’étranger », ce qui restreignait ses activités. L’invasion de l’Ukraine rendra tout retour de ces dissidents plus improbable encore.
La deuxième vague, également politisée, suit le début de l’invasion à grande échelle, le 24 février 2022 : opposition à la guerre, peur des répressions ou refus de continuer à créer dans un pays désormais perçu comme agresseur motivent ces départs.
Comme le raconte Alisa Yoffe :
« Je comprenais que je ne pouvais pas rester là et créer mes œuvres d’art. Les exposer, dans cette situation, dans ce contexte. Je suis, disons, payée en échange. Par qui ? Et ensuite où est-ce que je verse cet argent, où vont les impôts ? En somme, toute cette chaîne alimentaire pour moi… devait être transférée avec mon corps vers un autre lieu. »
Sam Twilight, lui, ne voyait pas comment continuer à « divertir son public » en temps de guerre :
« Nous avions des groupes assez… disons… couronnés de succès dans des cercles restreints, mais nous n’avons pas jugé possible de poursuivre une quelconque activité créative dans un contexte de guerre. […] Je ne voyais pas comment il aurait été possible de continuer à faire de la création, de la musique, de l’"entertainment", dans ces réalités. »
Ces départs, souvent improvisés dans une atmosphère de fin du monde, restent dans la mémoire d’Arseny Morozov :
« Nous avons senti comme des vagues — nos amis partent, tout le monde part. […] C’était le sentiment de l’exode : le pays qui part. »
Enfin, ceux qui étaient initialement restés en Russie, y compris pour y protester, partent avec l’annonce de la mobilisation militaire « partielle » de septembre 2022 : cette troisième vague, majoritairement masculine, fuit dans l’urgence pour échapper à l’appel sous les drapeaux.
Quelle que soit la vague de départ, le choix de la Géorgie tient à plusieurs facteurs. D’un côté, les formalités y sont plus légères que dans l’UE, pour le séjour comme pour l’activité professionnelle, et le coût de la vie plus faible. D’un autre côté, en 2022, la Géorgie bénéficie de l’image d’un pays sûr pour les opposants russes. À la différence d’autres pôles de la nouvelle émigration russe comme le Kazakhstan, l’Arménie ou la Serbie, il y a peu de coopération (et donc de risques d’extradition) avec la Russie, dans un contexte marqué par l’occupation russe de deux régions géorgiennes (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) ; et la société géorgienne est vue comme très pro-ukrainienne.
Une fois sur place, la plupart poursuivent leur pratique artistique. Pour certains, comme Alexeï Ponomarev, l’exil consacre une reconversion professionnelle définitive ; pour d’autres, il ouvre une rupture créative.
Arséni Morozov politise l’expression de son groupe Sonic Death, qui intègre désormais des chansons en ukrainien, puis fonde avec Alisa Yoffe le projet d’« auto-culpabilisation » Xanax Tbilisi, anglophone — « parce que je comprenais qu’on ne pouvait pas chanter en russe ».
Daria Apakhonchich abandonne performances et actions de rue pour l’écriture autobiographique : « Je ne connaissais pas le contexte géorgien, je ne pouvais pas imposer mes codes. » Elle poursuit toutefois son projet des « Lettres d’amour au ministère de la justice » russe : détournant l’obligation, propre à son statut d’« agent de l’étranger », de déclarer ses activités, elle envoie à Moscou des formulaires officiels transformés en dessins contestataires.
Pour Alisa Yoffe, la liberté retrouvée en Géorgie permet d’assumer pleinement des messages jusque-là difficilement réalisables : « Je peux écrire “La Russie tue”, je peux le dire ouvertement. »
Si les plus établis ou chanceux vivent de leur art, d’autres exercent des métiers alimentaires variés, de la gestion d’un bar à la restauration ; Daria enseigne le russe à des étudiants étrangers, tandis que Léonid Tsoï exerce aussi comme psychologue.
Simultanément, ces artistes s’engagent aussi sur le terrain militant : la plupart collaborent avec des associations d’aide aux réfugiés ukrainiens ou participent à des événements caritatifs et à des collectes de dons. Plusieurs participent également, à l’invitation d’amis géorgiens, aux mobilisations contre les réformes autoritaires du parti Rêve géorgien, notamment la loi sur les « agents de l’étranger » : Arséni Morozov y brandit des pancartes en géorgien, quand celle de Léonid Tsoï proclame « I thought I left Russia ».
Une toile monumentale anti-guerre d’Alisa Yoffe a même été déployée devant le parlement géorgien lors de manifestations pro-ukrainiennes.
La position de ces exilés — engagés contre la guerre, mais d’origine russe — reste toutefois ambiguë dans la société d’accueil, entre insultes ponctuelles dans la vie quotidienne et réticences de la scène culturelle locale ; les collaborations avec des artistes géorgiens demeurent rares.
Cette méfiance, alimentée par la hausse des loyers suite à l’arrivée des exilés et le souvenir des différentes formes de domination russe qui se sont toujours accompagnées d’une « russification culturelle » – colonisation impériale, statut périphérique au sein de l’URSS, occupations territoriales actuelles –, est en général comprise par les artistes russes eux-mêmes.
À lire aussi : Géorgie : quand la dénonciation du pouvoir pro-russe actuel s’appuie sur la mémoire des répressions soviétiques
Le problème le plus sérieux tient plutôt au tournant autoritaire géorgien, qui accroît le risque d’expulsion et prive les exilés de toute perspective de résidence stable. Cette précarité pousse la quasi-totalité des artistes interrogés à partir vers une nouvelle destination ou à s’y préparer : Arséni Morozov et Alisa Yoffe vivent désormais à Paris, Daria Apakhonchich à Cologne, Léonid Tsoï à Erevan, tandis que Sam Twilight parcourt le Vietnam en quête de ville où s’installer.
La dernière ambiguïté que doivent affronter les artistes en exil est l’évolution de la politisation de leur œuvre. Si, en 2022-2023, l’engagement frontal contre la guerre, y compris dans l’œuvre, semblait la seule réponse possible à l’horreur du conflit et à l’effondrement de leur cadre de vie, quatre ans plus tard les principes d’autonomie artistique et de primauté de l’esthétique reprennent le dessus.
Tout se passe comme si le temps était venu de chercher de nouvelles formes d’expression, moins immédiatement tributaires de l’abîme politique et psychologique creusé par la guerre – l’art renouant avec sa fonction de quête de vérités plus universelles.
Yauheni Kryzhanouski a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
11.10.2026 à 08:52
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Donald Trump a promis 5 000 dollars à chaque citoyen des États-Unis si les républicains conservent la majorité au Congrès à l’issue des élections de mi-mandat du 3 novembre.
Cette approche relève d’une « politique-business » propre au magnat new-yorkais : l’État est présenté comme une entreprise dont les citoyens sont les actionnaires, qui ont donc droit à un « dividende » quand l’État fait des bénéfices.
Or, les États-Unis affichent un déficit budgétaire colossal et le financement de cette promesse semble pour le moins douteux. D’ailleurs, les électeurs semblent peu enclins à y croire…
La scène était exceptionnelle à plus d’un titre. À Dallas, le 10 septembre dernier, Donald Trump a transformé la première convention républicaine organisée à l’occasion des élections de mi-mandat en un immense meeting à sa gloire.
À l’approche des midterms du 3 novembre, le président ne s’est pas contenté de soutenir les candidats de son parti. Il a voulu faire de cette élection un référendum sur sa propre personne. Il a même demandé aux électeurs de voter comme si son nom lui-même figurait sur le bulletin de vote. Pendant près de deux heures, le locataire de la Maison-Blanche a occupé la scène, multipliant les attaques contre les démocrates et affirmant que son bilan était exceptionnel et devait nécessairement se traduire par une victoire de sa formation.
Surtout, il a dégainé un argument massue : si les républicains conservent la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, chaque citoyen états-unien adulte recevra 5 000 dollars (l’équivalent de 4 500 euros).
Trump a choisi un mot extrêmement révélateur pour désigner cette somme : le « dividende ».
Le terme n’est pas anodin. Un dividende est normalement une somme versée aux actionnaires d’une entreprise lorsque celle-ci réalise des bénéfices. En utilisant ce vocabulaire, le chef de l’État se place une nouvelle fois dans une posture de chef d’entreprise. Il présente les États-Unis comme une immense société dont les citoyens seraient les actionnaires, invités à reconduire l’équipe dirigeante s’ils souhaitent bénéficier d’un joli chèque.
Mais de quelle somme parle-t-on réellement ? Le pays comptant environ 260 millions de citoyens adultes, une allocation de 5 000 dollars représenterait potentiellement près de 1 300 milliards de dollars. À titre de comparaison, le budget de la défense des États-Unis, premier poste de dépense du gouvernement fédéral, sera de 1 150 milliards de dollars en 2027, un montant jamais atteint jusqu’ici.
La question du financement surgit donc immédiatement. Or Trump n’a pas expliqué précisément comment ce programme serait financé. Il n’a pas présenté de dispositif législatif détaillé, alors qu’un tel versement nécessiterait l’intervention du Congrès. Le président ne peut pas décider seul de distribuer 1 300 milliards de dollars aux citoyens. Le caractère spectaculaire de l’annonce est donc très supérieur, pour le moment, à sa traduction juridique et budgétaire.
Cette promesse rappelle surtout les précédents de la politique économique trumpienne. En 2025, l’idée d’un DOGE dividend avait déjà circulé. Le principe était alors de reverser aux contribuables une partie des économies que l’éphémère Department of Government Efficiency, dirigé pendant les premiers mois de son activité par Elon Musk, devait permettre de réaliser. Le chiffre de 5 000 dollars avait déjà été évoqué. Donald Trump avait lui-même repris l’idée, mais elle ne s’était jamais transformée en programme concret.
Ce précédent est important parce qu’il permet de comprendre la mécanique politique actuelle. L’idée n’est pas simplement de distribuer de l’argent, mais de transformer des instruments de politique publique en produits politiques immédiatement compréhensibles.
Les économies réalisées par le DOGE deviennent un dividende. Les recettes douanières deviennent un remboursement. Les bons résultats économiques deviennent une prime. Et maintenant, la victoire républicaine aux élections devient la condition permettant d’obtenir 5 000 dollars.
Cette « politique-business » repose sur une conception très transactionnelle du pouvoir. La politique est présentée comme un contrat. Trump affirme qu’il apporte de la croissance, de la puissance, des investissements, des emplois ou des économies ; en échange, l’électeur lui doit sa confiance et surtout son vote.
La question est évidemment de savoir si une telle promesse peut réellement faire pencher la balance du côté du parti républicain.
La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît. Sur le plan psychologique, 5 000 dollars représentent une somme suffisamment importante pour attirer l’attention de millions d’électeurs. Dans une période où le coût de la vie, l’inflation et le prix de l’énergie préoccupent fortement les Américains, la promesse d’un versement direct peut avoir un impact immédiat. D’autant qu’elle permet également à Donald Trump de déplacer la campagne sur un terrain qui lui est favorable : celui de l’argent, du pouvoir d’achat et de la capacité à obtenir des résultats concrets.
Mais cette promesse comporte également plusieurs risques.
Le premier est sa crédibilité. Les électeurs ont déjà entendu parler du DOGE dividend et du tariff dividend (en novembre 2025, Trump avait promis de redistribuer aux Américains au moins 2 000 dollars par personne, ce qui représentait selon lui une partie des recettes supplémentaires provenant des droits de douane qu’il avait instaurés) sans jamais recevoir les sommes annoncées. La promesse des 5 000 dollars peut donc être reçue avec un certain scepticisme.
D’ailleurs, d’après un sondage conduit mi-septembre, seuls 21 % des personnes interrogées croient que, en cas de victoire, Trump mettra réellement cet engagement en œuvre. Et selon une autre enquête, conduite quelques jours plus tard, la promesse de Trump ne change rien aux intentions de vote de 52 % des électeurs, tandis que 32 % affirment qu’elle les rend moins susceptibles de voter en faveur des candidats républicains, et 15 % seulement reconnaissent qu’elle peut les inciter à déposer dans l’urne un bulletin du parti du président.
Le deuxième risque est budgétaire. Le gouvernement fédéral affiche déjà un déficit extrêmement important. Le Bureau du budget du Congrès américain (CBO) prévoit un déficit annuel d’environ 2 100 milliards de dollars. Verser plus de 1 000 milliards de dollars supplémentaires supposerait soit d’obtenir de nouvelles recettes, soit de réduire massivement certaines dépenses, soit d’accroître la dette. Les économistes soulignent également qu’une injection aussi importante de liquidités dans une économie déjà confrontée à des tensions inflationnistes pourrait alimenter de nouvelles hausses de prix.
Le troisième risque est politique. Juridiquement, la promesse de Trump ne relève pas d’un achat de vote au sens strict, puisque le versement serait destiné à tous les citoyens, indépendamment de leur vote individuel et ne constituerait pas une récompense pour avoir personnellement voté républicain. Mais politiquement, l’annonce place plus que jamais Trump, en sa qualité de chef de l’État fédéral, au cœur de la campagne, ce qui peut, certes, mobiliser son électorat le plus fidèle, mais aussi éloigner les indépendants et certains électeurs modérés – et galvaniser l’électorat démocrate, qui pourrait aller voter plus massivement que si le président s’était tenu à l’écart de la campagne.
La question des prochaines semaines ne sera donc plus seulement de savoir si Donald Trump peut promettre 5 000 dollars à 260 millions de personnes, mais combien d’électeurs américains croiront à la promesse d’un tel dividende. Jusqu’où les électeurs sont-ils encore prêts à miser sur Trump ?
Le 3 novembre, l’Amérique dira si elle est encore prête à investir dans l’entreprise politique de Donald Trump ou si elle estime désormais que le rendement promis ne justifie plus le risque.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.10.2026 à 17:07
Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’ESSENTIEL
En récompensant Navi Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et figure majeure de la justice pénale internationale, le comité Nobel place la défense des victimes et la responsabilité des États au cœur de la conception de la paix.
Ce choix est particulièrement significatif à l’heure où les institutions multilatérales sont fragilisées et où les crimes internationaux restent largement impunis.
Cette décision peut aussi être lue comme un désaveu infligé à Donald Trump, qui avait, comme l’année dernière, affirmé que le prix devait lui revenir.
Ce 9 octobre 2026, à Oslo, le Comité Nobel norvégien a attribué le prix Nobel de la paix à Navanethem « Navi » Pillay, juriste sud-africaine de 85 ans, pour son engagement en faveur de la paix et du droit international. Le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a salué un parcours consacré à faire répondre les États et leurs dirigeants de leurs actes, ainsi qu’à redonner espoir aux victimes de violences et de conflits. Le comité souligne notamment la contribution de la lauréate à la consolidation d’un ordre juridique international capable de poursuivre les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide.
Cette distinction dépasse largement la consécration d’une carrière individuelle. Elle pose une question centrale de science politique : comment construire la paix lorsque les rapports de force militaires, les intérêts nationaux et les calculs des grandes puissances tendent à l’emporter sur les règles communes ?
En distinguant Navi Pillay, le comité rappelle que la paix ne se réduit ni à l’arrêt momentané des combats ni à la conclusion d’accords entre dirigeants. Elle suppose aussi la justice, la reconnaissance des victimes et l’existence de mécanismes permettant de sanctionner les responsables de crimes. Le comité Nobel met ainsi en valeur les principes du droit international portés par l’ONU, laquelle n’a d’ailleurs pas manqué de se féliciter rapidement de l’attribution de la récompense à l’une de ses anciennes responsables.
Née le 23 septembre 1941 à Durban, dans une famille sud-africaine d’origine tamoule indienne, Navi Pillay grandit sous le régime d’apartheid institutionnalisé à partir de 1948. La ségrégation raciale organise alors l’accès au logement, à l’éducation, à l’emploi et à la représentation politique. Issue d’une communauté soumise à de multiples discriminations, elle parvient à entreprendre des études de droit et à devenir avocate.
En 1967, elle ouvre le premier cabinet d’avocats dirigé par une femme dans la province du Natal. Dans l’exercice de son métier, elle défend des opposants à l’apartheid, dans un contexte où les militants politiques, les organisations de résistance et leurs soutiens sont exposés à la répression. Elle s’engage à la fois pour l’accès des femmes à des professions judiciaires dominées par les hommes, et pour la défense des droits face à un État raciste et ségrégationniste.
La transition démocratique sud-africaine, engagée au début des années 1990 et consacrée par les élections multiraciales de 1994, ouvre une nouvelle séquence. En 1995, elle est la première femme de couleur à siéger à la Haute Cour sud-africaine. Et en mai 1995, elle devient juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé par le Conseil de sécurité de l’ONU en novembre 1994, après le génocide des Tutsis qui a fait environ 800 000 morts. Par la jurisprudence qu’elle initie, elle contribue à faire reconnaître le viol de guerre comme un instrument possible de destruction collective.
Pillay préside ensuite le TPIR de 1999 à 2003. Elle rejoint la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye, en 2003, avant d’être nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme en 2008. Elle occupe cette fonction jusqu’en 2014. À ce poste, elle défend l’universalité des droits humains, y compris lorsque leur protection implique de mettre en cause des gouvernements puissants.
Son itinéraire donne ainsi une cohérence particulière à la distinction de 2026 : de la lutte contre l’apartheid aux tribunaux internationaux, la justice apparaît, avec ce prix, comme une condition de la paix durable, conformément aux principes de l’ONU.
Attribué depuis 1901, le prix Nobel de la paix répond à une logique particulière. Dans son testament de 1895, Alfred Nobel confie la désignation du lauréat à un comité de cinq personnes choisies par le Parlement norvégien, le Storting. Ce Comité Nobel norvégien est distinct des institutions suédoises chargées des autres prix Nobel.
Le processus de sélection s’étend sur plusieurs mois. Les candidatures doivent être soumises avant le 31 janvier. Seules certaines catégories de personnes sont habilitées à proposer des noms : parlementaires et ministres, chefs d’État, universitaires répondant aux critères, anciens lauréats ou membres du comité, notamment. Il n’est pas possible de se porter soi-même candidat. En 2026, le comité a enregistré 287 candidatures : 208 personnes et 79 organisations. La tendance récente, et louable, est en effet d’attribuer le prix à des organisations plutôt qu’à une seule personne, afin de valoriser l’engagement collectif. Ainsi, dernièrement, le prix a été attribué en 2017 à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (connue sous son sigle anglais ICAN), en 2020 au Programme alimentaire mondial (PAM) et en 2022 à deux ONG (une ukrainienne et une russe), ainsi qu’au chef emprisonné d’une troisième ONG, bélarusse.
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Après vérification de leur validité, les propositions sont examinées par les cinq membres du comité, qui établissent une liste restreinte. Des experts norvégiens et internationaux peuvent être sollicités pour éclairer les dossiers. Les délibérations se poursuivent jusqu’à la décision finale, généralement prise entre la fin de l’été et le début de l’automne. Le consensus est recherché, mais une majorité simple suffit. Les noms des candidats et les documents relatifs aux délibérations demeurent confidentiels pendant cinquante ans.
L’histoire du Nobel de la paix montre que ses choix ne sont pas exempts de controverses. L’attribution du prix à Henry Kissinger en 1973 avait provoqué de vives critiques. Des polémiques ont également accompagné les choix de Barack Obama en 2009, de l’Union européenne en 2012, du premier ministre éthiopien Abyi Ahmed en 2019 ou encore de la Vénézuélienne Corina Machado l’année dernière, opposante d’extrême droite et ultra-libérale (qui a dédié son prix à Donald Trump) – liste non exhaustive.
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La désignation de Navi Pillay, elle aussi, ne manquera pas de faire grincer des dents chez les plus réactionnaires. Donald Trump, ennemi de longue date des institutions de la justice internationale, avait fait de l’obtention du Nobel de la Paix un objectif politique affiché, se vantant encore le 7 octobre 2026 d’avoir « mis fin à huit guerres ». Mais en multipliant les atteintes aux droits fondamentaux aux États-Unis, tout en défendant à l’international une politique de puissance unilatérale qui va à l’encontre du droit international, que ce soit vis-à-vis du Venezuela ou de l’Iran, il ne pouvait raisonnablement prétendre au Nobel de la Paix.
L’attribution du prix a déjà fait réagir avec véhémence le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.
En effet, de 2021 à novembre 2025, Navi Pillay a présidé la Commission internationale indépendante d’enquête des Nations unies sur le Territoire palestinien occupé, qui a publié en septembre 2025 un rapport (immédiatement rejeté par Tel-Aviv, mais aussi par Washington) concluant qu’un génocide avait été commis à Gaza et que certains hauts responsables israéliens en portaient la responsabilité.
En tout état de cause, le Nobel attribué à celle qui a été, quatre ans durant, présidente de cette commission (dirigée désormais par le juriste indien Srinivasan Muralidhar) confère une visibilité supplémentaire au travail d’établissement des faits et à la protection des civils de Gaza. Il vise à rappeler que le droit international humanitaire et la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide ne peuvent être appliqués à géométrie variable selon l’identité des auteurs présumés ou leurs alliances stratégiques.
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Le choix de Navi Pillay s’inscrit dans un contexte de crise de l’ordre international. Son parcours rappelle que les institutions juridiques internationales, et notamment celles de l’ONU, constituent des espaces où des victimes peuvent faire reconnaître leurs droits, où les faits sont consignés et où les dirigeants peuvent être confrontés à des obligations qui dépassent leurs intérêts immédiats.
Soulignons également que cette récompense, la quatrième pour l’Afrique du Sud après Albert John Luthuli (1960), Desmond Tutu (1984) et le « duo » Nelson Mandela/Frederik De Klerk (1993), est la 21ᵉ attribuée à une femme, sur 113 personnes lauréates, soit moins d’un cinquième.
En distinguant une juriste qui a consacré sa vie à la lutte contre l’apartheid, aux poursuites des crimes internationaux et à la défense des droits humains, dans un monde où des dirigeants souvent autoritaires et unilatéralistes revendiquent volontiers le mérite des accords conclus par la force, le Comité Nobel rappelle que la paix se mesure aussi à la capacité collective des sociétés à faire respecter des règles communes et démocratiques, conformes au droit international – quand bien même cette notion et ses interprétations demeurent parfois controversées, comme le montrent certaines des premières réactions à l’annonce de l’identité de la lauréate…
Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.10.2026 à 16:44
Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
L’ESSENTIEL
Le débat sur l’Union européenne revient au premier plan au Royaume-Uni, sous l’impulsion du nouveau premier ministre Andy Burnham, favorable à un rapprochement avec l’UE, voire à un retour en bonne et due forme.
Le contexte semble favorable : popularité en baisse de Reform UK, principal parti anti-UE, évolution démographique de l’électorat et volonté accrue d’une partie des nations constitutives du Royaume-Uni de se lier de nouveau à l’UE.
Un retour dans l’UE reste toutefois très hypothétique : Burnham devra choisir entre plusieurs options, du simple rapprochement à la réadhésion, tout en affrontant d’importants obstacles politiques, constitutionnels et diplomatiques.
Dix ans après le référendum par lequel les Britanniques ont décidé, à une majorité de 51,9 %, que le Royaume-Uni quitterait l’Union européenne, le Brexit demeure un totem pour les conservateurs et une grande réussite aux yeux du parti de droite radicale Reform UK, successeur du UKIP et du Brexit Party.
Les travaillistes, eux, ont longtemps peiné à adopter une position claire sur cette question. Et voilà que, à peine entré au 10, Downing Street, le nouveau premier ministre travailliste, Andy Burnham, a décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière en envisageant ouvertement un retour du pays au sein de l’UE.
Un « dé-Brexitage » est-il possible ?
Si elle n’a jamais véritablement quitté le débat politique, la question européenne est récemment revenue sur le devant de la scène, avec force. L’imprédictibilité de la présidence états-unienne, et son ingérence dans la composition même du Royaume-Uni (Donald Trump s’étant dit favorable à une réunification de l’Irlande) ont remis en cause la relation (supposément) spéciale entre Londres et Washington.
Au sein de l’UE, le projet « Made in Europe », qui vise à favoriser les producteurs européens au détriment des fournisseurs extérieurs — notamment chinois mais aussi, par la force des choses, britanniques — inquiète Londres, qui redoute que ces nouvelles règles ne limitent l’accès de ses entreprises au marché européen.
Mi-septembre, le sommet des chefs de gouvernements gallois, écossais et nord-irlandais a soulevé un point important : le renforcement des velléités indépendantistes dans chacune de ces trois régions est corrélé à la volonté de retourner dans l’UE.
C’est dans ce contexte délicat que, le 29 septembre, Andy Burnham a prononcé un discours remarqué devant le congrès de son parti à Liverpool. Concernant l’Europe, il a estimé que le Brexit avait fait « plus de mal que de bien » et qu’il fallait envisager un rapprochement avec l’UE, ce qu’il a plus tard confirmé dans une série d’interviews avec les médias britanniques. Le gouvernement serait même en train de tester l’électorat en vue d’un retour au sein de l’UE. Si le projet est ambitieux, sa réalisation soulève de nombreuses interrogations.
Le rapport entre le Parti travailliste et l’UE est complexe et a été marqué par une multitude de changements de positions. Lors du référendum de 2016, les travaillistes, alors dans l’opposition, ont été critiqués pour ne pas avoir proposé une approche cohérente et une position arrêtée. La majorité de leurs députés, et une grande partie de leurs électeurs jeunes, ont fait campagne pour le « Remain » (le maintien au sein de l’Union) alors que leur chef de l’époque Jeremy Corbyn (2015-2019), classé très à gauche, a toujours fait part de sa méfiance envers une UE jugée anti-sociale et trop libérale sur le plan économique, et n’a appelé à voter en faveur du « Remain » que du bout des lèvres. Deux salles, deux ambiances et au final, un message peu clair.
Après Corbyn, une frange relativement europhile a pris le pouvoir, mais Keir Starmer (chef du parti de 2020 à 2026, et premier ministre durant les deux dernières années, à la suite de la victoire de sa formation aux législatives de 2024) est resté timide sur la question, de peur de s’aliéner certaines circonscriptions pro-Brexit, notamment dans le Nord de l’Angleterre.
Le nouveau chef, Andy Burnham, est un europhile convaincu, même s’il a dû faire preuve de prudence lors de l’élection partielle qui lui a permis de devenir député (condition sine qua non pour être premier ministre), parce que la majorité des électeurs de sa circonscription, Makerfield, avait voté pour le Brexit. Il a toutefois affirmé qu’il voulait voir son pays réintégrer l’UE de son vivant et il n’a eu de cesse, depuis son arrivée au pouvoir, de pousser dans cette direction.
Le contexte international et domestique semble signaler qu’il s’agit du bon moment pour le faire.
Le Royaume-Uni et l’UE doivent organiser un sommet fin novembre pour renforcer leurs liens et aller plus loin que l’approche prudente de « réinitialisation » (reset) de Keir Starmer. Un rapprochement d’autant plus plausible que, actuellement, la popularité de Reform UK, radicalement opposé à toute main tendue vers l’UE, semble faiblir, alors que celle de Burnham est relativement haute.
Le président français himself a salué le possible retour du Royaume-Uni au sein de l’UE, même si cette éventuelle rentrée doit se faire sur les termes et conditions proposés par l’UE. Concernant la politique interne, la perspective d’un retour couperait (pour un temps) l’herbe sous le pied des indépendantistes des nations celtiques qui font d’une adhésion à l’UE un cri de ralliement contre le système centralisateur de Westminster.
Enfin, si le vote pour le Brexit ne se résume pas seulement à une question d’âge, cet aspect ne saurait être négligé. Les cohortes âgées ont eu tendance à voter pour la sortie alors que les plus jeunes sont souvent plus europhiles. Dès lors, certains électeurs de 2016 ne sont plus là et d’autres qui ne pouvaient pas voter, ou qui ne se sont pas déplacés, auront l’opportunité de se faire entendre.
Si le programme sur lequel les travaillistes ont été élus en 2024 établit des lignes rouges concernant un retour dans le marché commun, l’union douanière ou la liberté de mouvement, Burnham semble contempler différentes options et affirme qu’aucune solution ne sera négligée d’ici au sommet de novembre, en fonction des sondages d’opinion, de la consultation de certains acteurs économiques et financiers et de l’accueil de Bruxelles.
Il n’écarte donc ni un statu quo ni une demande de réaccession en bonne et due forme, ni toutes les possibilités situées entre ces deux extrêmes : le modèle suisse, qui implique une contribution financière et la liberté de circulation des personnes ; l’adhésion à l’Espace économique européen qui comprend les quatre libertés fondamentales du marché unique (libre circulation des marchandises ; des personnes ; des services ; des capitaux) ; ou encore le statut de « membre associé », comme celui récemment proposé au Canada, dont les contours restent flous.
Ce projet de « dé-Brexitage » (il sera d’ailleurs intéressant de voir les néologismes qui ne manqueront pas de l’accompagner) pose toutefois plusieurs problèmes de taille. D’un point de vue personnel, prendre un tel risque signifie la fin de la lune de miel pour Burnham, ce dont il a parfaitement conscience, comme l’atteste son discours devant le congrès travailliste, le 29 septembre :
« L’espoir naît de l’honnêteté, et nous retrouverons l’espoir. Mais avant tout, l’honnêteté. Elle consiste à dire ce que les hommes politiques évitent généralement de dire. Je vais le dire sans détour. La Grande-Bretagne s’est engagée sur la mauvaise voie depuis longtemps. Désindustrialisation. Déréglementation. Privatisation. Austérité. Brexit. Je suis prêt à prendre des mesures que mes prédécesseurs n’auraient pas prises. Je romprai avec la ligne suivie ces 40 dernières années et mettrai la Grande-Bretagne sur une nouvelle voie. »
Sous l’angle constitutionnel, il doit là aussi faire un choix difficile : proposer un nouveau référendum ou introduire le retour comme promesse électorale dans le programme travailliste de 2029 (date supposée des prochaines élections générales). Chacune de ces deux options risque de rouvrir des plaies qui ne sont pas encore cicatrisées et donner des arguments faciles aux conservateurs et à Reform UK.
Enfin, si l’Europe semble encline à un retour, cela ne se fera pas sous n’importe quelle condition. Il faudra la garantie qu’un nouveau référendum ne sera pas organisé dans un futur proche (ce qui devrait être relativement clair à la lumière des résultats des élections générales de 2029 si les travaillistes y obtiennent une majorité significative).
Le nœud des deux côtés de la Manche sera aussi de savoir si le pays pourra bénéficier des mêmes avantages qu’avant sa sortie, notamment en termes de contribution au budget européen : si oui, il serait difficile de « vendre » ce projet aux 27 ; si non, il serait plus compliqué de convaincre la majorité des Britanniques du bien-fondé d’un retour…
Dès son accession au pouvoir, Burnham a mis l’accent sur sa capacité à proposer de nouvelles idées et des solutions concrètes pour bousculer le statu quo. Cette ambition européenne reflète cette volonté, mais elle préfigure d’importants défis dans un pays où la question identitaire, qui, pour certains, inclut pleinement un rejet de l’UE, reste extrêmement délicate.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.10.2026 à 16:44
Lovaina Rochette, Docteure en langue, civilisation et littérature océanienne, professeure certifiée en langue tahitienne, Université de la Polynésie Française

L’ESSENTIEL
L’ahimā’a, le four tahitien traditionnel, est bien plus qu’une technique culinaire : il constitue une véritable technologie thermique, fondée sur des savoirs empiriques.
Son étude permet de croiser alimentation, environnement, archéologie et linguistique, en interrogeant notamment les ressources utilisées et la transmission des savoirs.
L’ahimā’a peut ainsi devenir un « laboratoire vivant », où savoirs traditionnels et méthodes scientifiques se rencontrent pour mieux comprendre une pratique culturelle polynésienne.
Au petit matin, le feu est déjà allumé. Les pierres chauffent sur le bois. Autour du four, chacun sait ce qu’il doit faire : choisir les bonnes pierres, préparer les feuilles, surveiller le feu, déterminer le moment où les aliments peuvent être déposés. Puis vient le temps de recouvrir le tout. Pendant plusieurs heures, sous cette enveloppe végétale, la chaleur transforme les aliments.
À première vue, rien ici ne ressemble à un laboratoire. Pourtant, sous quelques dizaines de centimètres de feuilles et de terre se déroulent simultanément des phénomènes physiques, chimiques et écologiques. C’est ce changement de regard que je propose : considérer l’ahimā’a non seulement comme un patrimoine à préserver, mais comme un objet à étudier.
Le principe paraît simple : chauffer des pierres, puis utiliser l’énergie qu’elles ont accumulée pour cuire les aliments dans un espace fermé. En réalité, plusieurs mécanismes se combinent. La chaleur passe des pierres aux aliments ; l’eau contenue dans les végétaux et les aliments se transforme en vapeur ; la couverture ralentit les échanges avec l’extérieur.
La cuisson dépend donc d’un ensemble de paramètres : température, durée, humidité, nature des pierres, quantité de combustible et organisation des couches du four. Les recherches archéologiques sur les cuissons à pierres chauffées montrent que ces dispositifs peuvent emmagasiner puis restituer progressivement de grandes quantités d’énergie : une véritable technologie thermique, même sans instrument au sens moderne.
Dès lors, les conseils transmis par les praticiens deviennent autant de questions de recherche. Pourquoi telle pierre convient-elle mieux qu’une autre ? Résiste-t-elle davantage aux chocs thermiques ? Certaines essences de bois produisent-elles des braises plus durables ? Quels indices permettent de reconnaître qu’un four est prêt ?
Des mesures permettraient de confronter ces observations empiriques à des données expérimentales. Le geste traditionnel ne serait plus placé face à la science : il deviendrait le point de départ de l’enquête.
Le terme mā’a tahiti est aujourd’hui très souvent associé aux plats préparés dans le four tahitien. Pourtant, il désigne avant tout l’alimentation de base traditionnelle composée d’une source de protéines, généralement poisson ou viande, d’un féculent et d’un liant comme du lait de coco. Ce mā’a tahiti est volontiers associé à une alimentation locale, naturelle ou saine. Ce rapprochement mérite pourtant d’être étudié plutôt que présupposé.
Plusieurs aliments emblématiques du mā’a tahiti (‘uru, taro, patate douce, banane, poisson) sont aujourd’hui au cœur de programmes de revalorisation des systèmes alimentaires locaux. La Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne notamment l’intérêt d’une moindre dépendance aux produits importés.
Cela ne signifie cependant ni que tout aliment traditionnel soit automatiquement meilleur pour la santé, ni que toute cuisson traditionnelle préserve mieux les nutriments. Des expériences menées aux Fidji sur le lovo, un autre four de terre océanien, ont montré que la rétention des vitamines dépend à la fois de l’aliment, du nutriment considéré et du mode de cuisson.
Voilà précisément pourquoi l’ahimā’a mérite d’être étudié expérimentalement. Quelles températures atteint-il, et comment évoluent-elles pendant la cuisson ? Que deviennent l’eau et certains nutriments ? Une cuisson enveloppée dans des feuilles produit-elle les mêmes effets qu’une cuisson dans des contenants contemporains ? Quels végétaux ou quelles essences de bois contribuent aux saveurs et aux arômes des aliments cuits dans le ahimā’a ?
La même prudence s’impose lorsque l’on parle d’écologie. Préparer un ahimā’a mobilise du bois, des végétaux, des pierres et des produits alimentaires. Leur provenance, leur disponibilité et leur renouvellement doivent être étudiés.
Qualifier le four de « technologie écologique » ne devrait donc pas lui attribuer d’avance une vertu environnementale. L’enjeu est de comprendre comment cette technologie fonctionne dans un milieu donné : quelles ressources sont choisies, en quelles quantités, selon quels critères et avec quelles conséquences ? La durabilité devient alors une question de recherche, non un label.
Un ahimā’a ne s’apprend pas seulement en observant la chaleur. Il faut aussi apprendre des mots. Les noms des pierres, des bois, des feuilles, des aliments, des ustensiles, des parties du four et des étapes de préparation constituent autant de portes d’entrée vers des connaissances spécialisées. Une langue ne sert pas uniquement à nommer le monde : dans une pratique technique, elle permet aussi de classer, distinguer et transmettre ce que l’on observe.
Si un terme différencie deux types de pierres, deux états du feu ou deux moments de cuisson, sa disparition ne représente donc pas seulement la perte d’un mot. Elle peut rendre plus difficile la transmission d’une distinction affinée par plusieurs générations d’expérience.
Cette articulation entre gestes, vocabulaire et connaissances rend l’ahimā’a particulièrement intéressant pour la recherche. En Polynésie française, des opérations récentes recueillent déjà auprès de personnes ressources les pratiques et le lexique associés au four de terre.
L’archéologie rappelle aussi que cette tradition d’origine austronésienne, millénaire, dépasse depuis longtemps la seule fonction culinaire. À ‘Opunohu, à Mo’orea, des fours ont été identifiés dans des espaces résidentiels mais aussi dans des contextes cérémoniels et de festin : le four est aussi une infrastructure sociale.
Un autre objet polynésien a déjà connu ce changement de statut : la pirogue de navigation. Longtemps considérée surtout comme un objet ethnographique, elle est devenue un terrain d’expérimentation scientifique.
Les voyages réalisés à bord de reconstructions de pirogues doubles, notamment Hōkūle’a, ont contribué à renouveler les discussions sur les savoirs de navigation et le peuplement intentionnel du Pacifique.
Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan navigation océanique et cuisson des aliments. La comparaison porte sur notre regard : un objet transmis par la pratique peut contenir des problèmes scientifiques d’une remarquable complexité. Pourquoi l’ahimā’a n’aurait-il pas droit, lui aussi, à cette curiosité ?
Cette démarche rejoint la notion d’« écologie des savoirs » développée par le sociologue Boaventura de Sousa Santos (2011). Elle invite à ne pas opposer automatiquement savoir scientifique et connaissances dites non académiques, mais à examiner leurs domaines de pertinence, leurs limites et les conditions de leur rencontre. Il ne s’agit ni d’affirmer que tout savoir traditionnel est nécessairement scientifique, ni de considérer que les sciences académiques peuvent, seules, expliquer la totalité d’une pratique culturelle.
La question est plus féconde : que se passe-t-il lorsque les savoirs des praticiens rencontrent les instruments et les méthodes des chercheurs ?
Une personne expérimentée sait qu’une pierre convient au four ; le géologue peut étudier sa composition et son comportement sous l’effet de la chaleur. Le responsable du four reconnaît certains signes indiquant qu’il est prêt ; le physicien peut enregistrer une courbe de température. Un locuteur connaît le terme précis désignant une feuille, un geste ou une étape ; le linguiste peut documenter ce vocabulaire et étudier sa transmission.
Ces connaissances ne disent pas exactement la même chose. C’est précisément ce qui rend leur rencontre féconde.
Mon intérêt pour cet objet se situe dans cette double proximité : celle d’une pratique culturelle polynésienne familière et celle d’une chercheuse qui souhaite l’interroger avec les outils des sciences humaines tout en ouvrant le dialogue avec les sciences expérimentales. Être une chercheuse « de l’intérieur » n’exempte pas de la méthode scientifique. Cela oblige au contraire à interroger ce que la familiarité peut rendre invisible.
Mesurer la température des pierres, identifier les végétaux, comparer les aliments avant et après cuisson, enregistrer les mots employés, documenter les variantes entre familles et entre îles : autant de pistes pour transformer une pratique familière en programme de recherche interdisciplinaire.
À l’occasion de la Fête de la science 2026 et de son thème « Saveurs savantes », l’ahimā’a invite ainsi à regarder autrement ce qui se trouve déjà sous nos yeux — ou plutôt sous nos pieds. Car sous les feuilles et les pierres chaudes ne cuisent pas seulement des aliments. S’y transmettent aussi des façons d’observer, de nommer et de comprendre un milieu.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Lovaina Rochette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.10.2026 à 10:56
Agnès De Féo, Sociologue, chercheuse associée Iremam, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
En accueillant son frère et son neveu chez lui, Attilio De Feo, antifasciste exilé à Paris, ignorait qu’il abritait deux mouchards à la solde de la police politique fasciste.
De Feo n’a cessé de dénoncer le nationalisme fasciste et l’impérialisme colonial et de contester l’« italianité » mise en avant par le Duce.
Paradoxalement, l’espionnage familial qu’il a subi a permis de préserver sa pensée : les rapports de renseignement documentent ses analyses politiques, notamment sa prédiction de la chute de Mussolini.
Cette histoire est celle de mon grand-père.
L’historiographie du fascisme italien s’est longtemps consacrée aux manifestations visibles du régime de Benito Mussolini. Aujourd’hui, l’étude des trajectoires individuelles des exilés antifascistes (fuorusciti) permet de comprendre comment les régimes totalitaires corrompent les liens sociaux et familiaux pour annihiler toute forme de dissidence, en traquant les opposants où qu’ils se trouvent, jusque dans leur exil.
L’exhumation des archives policières par l’historien italien Giuseppe Galzerano révèle la mécanique de cet espionnage domestique.
La trajectoire d’Attilio De Feo (1894-1982) incarne cette dynamique de la persécution. Né dans le Cilento (province de Salerne), cet artiste peintre et photographe diplômé de l’Académie des beaux-arts de Naples arrive en France en juillet 1932 avec un passeport officiel, justifiant son départ par des impératifs professionnels. Son installation à Paris le plonge dans le monde cosmopolite et intellectuel de l’antifascisme italien.
Rapidement devenu un opposant au régime du Duce, il se livre à une activité militante par voie postale. Il expédie à ses proches en Italie des lettres et des journaux hostiles à la dictature, afin d’éveiller leur conscience politique et de les convaincre de la nocivité du fascisme.
Dès juin 1933, un dossier individuel est ouvert au nom d’Attilio De Feo au sein du Casellario Politico Centrale (CPC) du ministère de l’intérieur fasciste, l’organisme chargé de ficher les éléments subversifs à l’étranger ainsi que les membres de l’opposition restés en Italie. Dans ce dossier sont archivés sa correspondance interceptée, les rapports d’espions et les documents officiels qui décrivent ses moindres faits et gestes.
En 1934, il devient un membre actif du groupe antifasciste Giustizia e Libertà, fondé à Paris par Carlo Rosselli. Quelques années plus tard, son frère aîné, Francesco Paolo De Feo, s’installe chez lui à Paris.
Ce que mon grand-père ignore, c’est que ce frère a été enrôlé comme informateur aux ordres de l’Organisation de la surveillance et de la répression de l’antifascisme (OVRA), la police politique secrète de Mussolini. Francesco Paolo entraîne son propre fils, Domenico, dans cette entreprise de délation.
Pendant des années, profitant de l’hospitalité et de la confiance d’Attilio, le frère et le neveu vont fouiller ses papiers personnels, surveiller ses fréquentations amicales et politiques, et envoyer des rapports réguliers à Rome contre rémunération.
Depuis son logement parisien du XVIIᵉ arrondissement, l’artiste élabore une critique radicale de l’appareil idéologique mussolinien. Alors que le régime exalte une « italianité pure, indéfectible, incommensurable », mon grand-père en dénonce le vide dans une lettre cinglante, datée de février 1937, à Catello Tarallo, frère de son épouse, avocat resté au pays :
« Quels grands mots ! Mais qui, pour moi, ne signifient absolument rien. (…) Si tu es fier de tels sentiments, moi, lorsque je pense à l’Italie d’aujourd’hui, à l’Italie de Mussolini, j’ai honte d’être italien. »
Face au repli nationaliste des Chemises noires, l’artiste revendique une identité internationaliste :
« Je suis un internationaliste, c’est-à-dire un homme qui aime son pays autant que les autres pays, qui aime les Italiens autant que les autres peuples (…). Ce n’est pas le bon Dieu, mais des voleurs qui créent les frontières. »
Cet internationalisme se traduit par une condamnation absolue de l’impérialisme colonial. Neuf mois après la victoire italienne sur l’Éthiopie par la prise d’Addis-Abeba en mai 1936, Attilio écrit à Catello pour prendre le contre-pied du discours officiel, qualifiant cette campagne de « plus honteuse victoire de l’histoire d’Italie ».
Il dénonce les milliards engloutis en Afrique qui auraient dû être dépensés en Italie « pour construire des routes, des écoles, des fontaines, installer l’électricité, le gaz ». Pour lui, l’agression d’un peuple souverain relève de « la loi de la jungle ». Il prophétise que, dans l’histoire, la figure du dictateur de Rome sera celle d’un « barbare », tandis que celle du Négus, l’empereur d’Éthiopie défendant sa patrie, « brillera comme celle du défenseur des droits humains les plus élevés et les plus sacrés ».
L’analyse des rapports de l’OVRA met au jour la capacité d’Attilio à anticiper l’évolution politique de son pays.
Le 11 mai 1937, l’espion Pietro Francolini transmet à Rome un rapport officiel. Il y indique que Francesco Paolo a rapporté une affirmation de son frère : la chute de Mussolini est inéluctable et imminente, et au régime fasciste succédera une dictature militaire de transition ayant à sa tête le maréchal Badoglio.
Cette intuition se réalisera six ans plus tard, le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III destituera le Duce et chargera Pietro Badoglio de diriger le nouveau gouvernement.
L’action de mon grand-père dépasse le cadre épistolaire pour s’inscrire dans l’histoire visuelle de la résistance antifasciste. En juin 1937, il devient le photographe officiel des funérailles nationales des frères Carlo et Nello Rosselli, leaders du mouvement Giustizia e Libertà assassinés en France par la Cagoule sur ordre direct de Rome.
Ce rassemblement réunit plus de 100 000 personnes à Paris. Les clichés pris par De Feo, sur lesquelles on reconnaît les figures de proue de l’exil (Emilio Lussu, Francesco Fausto Nitti, Silvio Trentin), capturent le deuil collectif et formalisent la légitimité politique de la résistance.
Cette activité militante représentait un grand risque. Apparaître dans ces cortèges exposait les exilés à une inscription immédiate au fichier des subversifs à Rome et à des représailles de l’OVRA sur le sol français. L’assassinat des Rosselli venait de prouver que le bras armé de Mussolini pouvait frapper en plein cœur de la France. En mobilisant les droits démocratiques de leur pays d’accueil, mon grand-père et ses camarades ont structuré la mémoire de leur combat.
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale accentue la radicalité d’Attilio De Feo. En octobre 1939, dans une lettre à sa belle-sœur Giovanna, épouse de Catello, il conserve une confiance absolue dans l’effondrement des dictatures totalitaires :
« Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre vaincront certainement, et l’on pourra enfin respirer un peu d’air pur et libre. Une chose est sûre : l’heure a sonné. La fin des brigands est certaine. »
Attilio constate la faillite de ses proches restés en Italie, qu’il attribue directement à leur soumission au fascisme. S’en prenant à son beau-frère Catello, il assimile la parole du fasciste local à celle du dictateur allemand :
« Ton mari est comme une monnaie qui n’a plus cours. Sa parole vaut celle d’Hitler, elle n’a plus aucune valeur. »
C’est dans cette même lettre qu’il livre sa sentence sur ceux qui servent l’idéologie totalitaire :
« Je hais les fascistes parce qu’ils sont malhonnêtes, faux, menteurs et, surtout, lâches. »
Après l’Occupation, Attilio De Feo a poursuivi son engagement militant au sein des réseaux de résistance d’immigrés italiens autour de Toulouse, en Haute-Garonne. À la Libération, il a participé à la prise d’assaut du consulat d’Italie à Toulouse, qui est alors devenu un quartier général pour épurer les réseaux fascistes.
Francesco Paolo et son fils Domenico ont tous deux été démasqués en Italie, voyant leurs noms figurer sur la liste noire des informateurs et des espions de l’OVRA, publiée le 2 juillet 1946.
En déployant une surveillance considérable et en rétribuant le propre frère et le neveu d’Attilio De Feo pour le trahir, la machine totalitaire a involontairement sauvegardé le témoignage d’une pensée humaniste, intègre et visionnaire. C’est là que réside le paradoxe de cette oppression : en documentant minutieusement chacun de ses pas, les archives de la police politique ont échoué à le faire disparaître. Éclairés aujourd’hui par le travail de l’historien Giuseppe Galzerano, ces dossiers secrets nous donnent enfin un accès direct à la vie et à la pensée d’Attilio De Feo.
Agnès De Féo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.10.2026 à 16:52
Isabelle Feng, Chercheuse au Centre Perelman de Philosophie du Droit, Université Libre de Bruxelles (ULB)
L’ESSENTIEL
Des salariés chinois utilisent le droit européen pour défendre leurs conditions de travail : après leur licenciement par l’équipementier Xingyu, 107 jeunes diplômés ont alerté Mercedes-Benz et Volkswagen, ses clients européens.
L’Union européenne étend son pouvoir juridique au-delà de ses frontières : avec le règlement sur les subventions étrangères (FSR), Bruxelles peut enquêter sur les entreprises chinoises bénéficiant de soutiens publics lorsqu’elles opèrent sur le marché européen.
Pékin et Bruxelles entrent dans un bras de fer juridique : la Chine cherche à empêcher ses entreprises de coopérer aux enquêtes européennes tandis que l’UE utilise l’accès à son vaste marché comme levier réglementaire.
Quand la rivalité sino-européenne se déplace sur le terrain juridique, le droit devient, pour l’Union européenne, une arme de puissance inattendue. Face au géant asiatique, Bruxelles déploie un arsenal réglementaire dont la portée extraterritoriale bouscule les stratégies chinoises.
Deux événements récents illustrent de manière saisissante ce nouveau rapport de force : d’un côté, l’entrée en vigueur, le 1er septembre, de la nouvelle loi chinoise sur les avocats, qui place désormais le travail des avocats sous la direction du Parti communiste chinois (PCC) ; de l’autre, au même moment, les constructeurs allemands Mercedes-Benz et Volkswagen ont été saisis d’une plainte visant leur fournisseur chinois Xingyu, déposée par des salariés de cette entreprise : Mercedes-Benz a enregistré le signalement et annoncé un examen approfondi tandis que Volkswagen a ouvert une enquête.
L’affaire Xingyu, numéro un chinois de la fabrication de phares automobiles, est la démonstration par le bas du poids que peut avoir le droit européen pour les salariés chinois.
Début juillet, l’usine Xingyu, à Changzhou, une ville située à 200 kilomètres de Shanghai, avait embauché 440 nouveaux diplômés ; un mois plus tard, 107 d’entre eux étaient licenciés. Selon la déclaration officielle, cette décision était due au fait que « la conjoncture du secteur est morose ». Peu convaincus, ces jeunes ont décidé d’agir. Au lieu d’engager une procédure classique, ils ont rassemblé des éléments – contrats, enregistrements d’entretiens, annonces de recrutement, documents internes, etc. – qu’ils ont eux-mêmes traduits en anglais, avant de transmettre le dossier… directement aux clients européens de Xingyu, à savoir Mercedes-Benz et Volkswagen, ainsi qu’à l’autorité de la Bourse de Hongkong, auprès de laquelle l’entreprise avait déposé, fin juillet, une demande d’introduction en Bourse.
L’épisode est révélateur d’une mutation profonde. En contournant les mécanismes juridiques nationaux, ces jeunes Chinois ont implicitement reconnu la légitimité des exigences juridiques auxquelles sont soumis les clients européens de leur employeur – en l’occurrence, celles du droit de l’Union des 27.
C’est là toute l’ambivalence de la puissance juridique de l’UE. Bruxelles ne dispose pas d’un pouvoir de contrôle sur les entreprises chinoises, mais peut agir sur leurs activités et partenaires liés au marché européen. En remontant les chaînes de valeur, le droit européen peut ainsi produire des effets au-delà des frontières de l’Union.
L’affaire Nuctech en est la démonstration par le haut. Cette entreprise chinoise, leader mondial des scanners de sécurité, fait l’objet d’une enquête menée par Bruxelles au titre du règlement sur les subventions étrangères, le FSR. Adopté en 2022 et applicable depuis 2023, ce règlement permet à la Commission européenne d’examiner les subventions accordées par des États tiers à des entreprises actives sur le marché européen lorsqu’elles sont susceptibles de fausser la concurrence.
En avril 2024, la Commission a engagé une procédure ex officio au titre du FSR à l’encontre de Nuctech et procédé à des inspections « surprise » (dawn raids) dans ses locaux en Pologne et aux Pays-Bas. Au cours de ces opérations, la Commission a notamment demandé l’accès à des courriels d’employés dont les données étaient stockées sur les serveurs en Chine. Nuctech a contesté ces mesures devant le Tribunal de l’Union européenne et demandé leur suspension.
En août 2024, le Tribunal a rejeté cette demande de mesures provisoires. En mars 2025, la Cour de justice, saisie en appel dans cette procédure de référé, a confirmé ce rejet. Autrement dit, les juges européens n’ont pas encore statué sur le fond du litige, mais leurs décisions sur les mesures provisoires montrent déjà la difficulté, pour une entreprise étrangère opérant dans l’Union, de faire obstacle aux enquêteurs de la Commission en invoquant les contraintes de son droit national.
Le véritable bras de fer est intervenu en 2026. Le 7 avril, soit quelques jours avant l’audience consacrée à l’affaire Nuctech devant le Tribunal à Luxembourg, Pékin a adopté des « mesures de lutte contre l’application extraterritoriale inappropriée des lois et mesures étrangères ». Le 15 mai, le ministère chinois de la justice a ordonné à « toute organisation et tout individu » de ne pas coopérer à l’enquête visant Nuctech, dénonçant une action européenne « abusive » et « erronée ».
Le conflit n’oppose donc plus seulement une entreprise à un régulateur. Il met ainsi directement aux prises deux ordres juridiques : Pékin entend empêcher ses entreprises de transmettre des données aux autorités européennes ; Bruxelles considère, de son côté, que son droit peut atteindre les activités d’entreprises chinoises dès lors qu’elles se déploient au sein de l’UE.
Désormais, la question est de savoir quel droit peut s’imposer lorsque deux juridictions revendiquent leur compétence sur une même entité chinoise.
C’est précisément là que réside la force du FSR. L’Union européenne ne dispose ni de la taille démographique de la Chine ni de ses capacités industrielles. Mais elle possède une autre ressource : un marché de 450 millions de consommateurs, parmi les plus solvables au monde.
Le FSR produit déjà des effets concrets. Des groupes chinois ont ainsi été conduits à renoncer à participer à des marchés publics européens, comme le constructeur ferroviaire chinois CRRC dans le projet de métro de Lisbonne ou Shanghai Electric dans un appel d’offres pour un parc photovoltaïque en Roumanie.
Début février, la Commission européenne a ouvert une enquête approfondie sur Goldwind, le mastodonte éolien basé au Xinjiang ; fin mai, elle en a ouvert une autre contre le géant du commerce en ligne JD.com, candidat au rachat du distributeur allemand Ceconomy. Pékin a riposté en dictant, le 19 août, une deuxième mesure de blocage, interdisant toute collaboration avec l’enquête bruxelloise sur JD.com, là encore, au nom de la « défense de la souveraineté nationale ».
Pékin verrouille la sortie de ses données ; Bruxelles contrôle l’accès à son marché. Le droit devient ainsi un terrain de confrontation géopolitique à part entière où se jaugent les deux puissances.
Se pose alors cette question pour les multinationales chinoises : peut-on se permettre de perdre l’accès à un marché qui importe des centaines de milliards d’euros de marchandises chinoises par an ? À cette question, l’équipementier Xingyu a déjà apporté une réponse négative sans ambiguïté, par une volte-face spectaculaire : l’entreprise a présenté ses excuses et proposé à ses salariés une nouvelle offre de départ, beaucoup plus généreuse.
Si le FSR devient une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus des sociétés chinoises opérant en Europe, le règlement européen sur le travail forcé (RTF) pourrait, demain, viser les produits fabriqués hors de l’UE, notamment en Chine, dès lors qu’ils sont destinés au marché européen.
Adopté en 2024, le RTF interdira, à partir du 14 décembre 2027, la mise sur le marché européen de produits issus du travail forcé, quelle que soit leur origine. La Commission pourra ainsi examiner les chaînes d’approvisionnement, de l’importateur jusqu’au fournisseur, voire jusqu’aux sous-traitants situés à l’autre bout de la planète. D’où le cauchemar des firmes exportatrices chinoises : l’un des talons d’Achille potentiels du Made in China réside dans les conditions de travail dans lesquelles certains produits sont fabriqués.
La véritable revanche de l’Europe ne serait peut-être pas de « battre » le régime communiste dans la production ou dans les exportations. Elle serait de parvenir à faire de ses propres règles une référence à laquelle les entreprises chinoises – comme les autres entreprises extracommunautaires –– doivent se soumettre.
Dans cette nouvelle bataille, le gagnant n’est pas nécessairement celui qui produit ou exporte le plus. C’est celui dont le droit finit par s’imposer aux autres.
Isabelle Feng ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.10.2026 à 15:54
Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University
L’ESSENTIEL
Flavio Bolsonaro a devancé Lula à l’issue du premier tour de la présidentielle brésilienne. Le leader de la gauche aura du mal à inverser la tendance au second tour.
Une défaite de Lula planterait le dernier clou dans le cercueil de la Nouvelle République, ce système instauré au milieu des années 1980 après la fin de la dictature militaire.
Flavio Bolsonaro, s’il est élu, appliquerait un programme totalement opposé à celui de son prédécesseur, sur le plan intérieur comme sur le plan international, où il se positionne comme un allié fidèle de Donald Trump.
Le dimanche 4 octobre 2026, en plaçant Flavio Bolsonaro en tête au premier tour de l’élection présidentielle, les Brésiliens n’ont pas seulement infligé un camouflet au président sortant Luiz Inácio Lula da Silva. Ils ont, de fait, planté le dernier clou dans le cercueil d’un projet politique qui, depuis près d’une décennie, ne survivait plus que sous perfusion : celui de la Nova República, la « Nouvelle République », née au milieu des années 1980, sur les ruines de vingt et un ans de dictature militaire, avant d’être consacrée par la Constitution de 1988. Pendant une génération, les Brésiliens l’ont considérée comme un pacte démocratique fondé sur trois engagements.
Le premier était social. La Nouvelle République faisait du pluralisme un principe et de la diversité de la population une composante de l’identité nationale plutôt qu’un problème à gérer.
Le deuxième était institutionnel. Dans un système multipartite fragmenté, personne ne peut gouverner seul : le consensus était donc le moteur de l’action publique. Ce consensus reposait sur des élections libres et régulières, mais aussi sur des coalitions permettant aux gouvernements fédéral, régionaux et municipaux de mettre en œuvre des politiques communes, ainsi que sur un équilibre fonctionnel entre le président, le Congrès et la Cour suprême.
Le troisième avait trait à la politique de l’État. Celle-ci devait préserver la stabilité économique, réduire les profondes inégalités sociales via la redistribution et élargir la participation des citoyens à la vie publique.
Pendant près de trente ans, jusqu’au milieu des années 2010, le pacte a tenu, tant bien que mal. Ses résultats ont été inégaux, mais bien réels : l’hyperinflation a été maîtrisée, des dizaines de millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, et les alternances se sont déroulées pacifiquement entre les deux principaux partis de l’époque, à savoir le Parti des travailleurs (PT, gauche) et le Parti social-démocratique (PSDB, droite).
À gauche, beaucoup estiment que la Nouvelle République a commencé à se fissurer avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff (PT) en 2016. Selon cette lecture, cette destitution aurait été orchestrée pour préserver les structures élitistes et corrompues que le nouveau pacte n’était pas parvenu à réformer.
Mais c’est surtout la victoire à l’élection de 2018 de Jair Bolsonaro, alors à la tête du Parti socia-libéral (parti centriste qu’il oriente vers la droite radicale) qui a constitué une offensive frontale contre chacun des engagements démocratiques du Brésil. Bolsonaro s’était alors présenté comme un outsider, alors qu’il avait passé vingt-huit ans au Congrès brésilien. Il a placé le nationalisme chrétien au cœur de son projet, aux dépens du pluralisme ; il a présenté la recherche du consensus comme une forme de corruption des élites et les coalitions qui avaient permis au Brésil d’être gouvernable comme la source même de sa décadence ; et il promettait de redresser l’économie en débarrassant les entreprises et les individus des contraintes de l’État, au nom de la liberté.
Bolsonaro n’a pas obtenu les résultats promis. Une fois au pouvoir, il a découvert qu’il devait gouverner dans le cadre du pacte contre lequel il avait fait campagne. Il lui fallait négocier avec le Congrès, respecter les décisions des tribunaux et composer avec des gouverneurs disposant de leurs propres fiefs. Ces contraintes permettent en partie de comprendre pourquoi tant de ses électeurs ont eu le sentiment d’avoir été déçus. Elles expliquent aussi pourquoi, après sa défaite face à Lula en 2022, il a cherché à organiser un coup d’État pour se maintenir au pouvoir, ce qui lui a valu, quelques années plus tard, d’être condamné à vingt-sept ans de prison, une peine qu’il purge actuellement à son domicile pour raisons de santé. Lorsqu’un dirigeant ne parvient pas à plier les règles à sa volonté, il peut finir par penser qu’il doit les briser.
Après avoir gouverné le Brésil pendant deux mandats, de 2003 à 2010, Lula est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de sauver la démocratie brésilienne. Son troisième mandat est, au contraire, devenu la démonstration la plus éclatante que la Nouvelle République ne pouvait plus être sauvée.
L’équilibre institutionnel qui avait permis au système de tenir s’était évanoui. Le Congrès, qui contrôle désormais une part considérable du budget fédéral à travers les crédits qu’il attribue directement, a pris la présidence en otage, tandis que la Cour suprême a progressivement occupé le vide laissé par le pouvoir politique en intervenant de plus en plus directement dans la production des normes.
Les tentatives de Lula visant à mettre en œuvre son programme se sont heurtées, les unes après les autres, à des blocages. Son bilan économique est honorable, mais son mandat n’a pas transformé la vie des Brésiliens : une croissance correcte et un faible taux de chômage ne se sont pas traduits par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité de la population.
La sécurité, qui figure régulièrement parmi les principales préoccupations des électeurs, ne s’est pas améliorée sous Lula. Il faut toutefois rappeler qu’au Brésil, en vertu de la répartition des compétences, l’essentiel des forces de police relève des États fédérés et que le gouvernement fédéral ne peut agir que dans certaines limites. Mais les électeurs ne se préoccupent généralement ni de la lettre ni de l’esprit de la Constitution. Ils veulent des résultats.
Il y a enfin Lula lui-même. À 80 ans et après quatre décennies de vie publique, il était devenu le visage le plus reconnaissable de la Nouvelle République. Cela faisait de lui une cible idéale. Pour de nombreux Brésiliens, leur exaspération à l’égard du système politique s’est matérialisée par un profond rejet de Lula et, pour certains, avec une profonde haine à son endroit.
Si la défaite de Lula se confirme au second tour, le 25 octobre, il ne s’agira pas seulement d’une défaite personnelle ou d’un revers pour le Parti des travailleurs, qui a gouverné le Brésil pendant près de dix-huit des vingt-quatre dernières années. Ce sera le chant du cygne d’un projet politique qui promettait de reconstruire un pays sur les ruines de l’autoritarisme et qui n’est jamais parvenu à tenir pleinement ses promesses : stabilité politique, prospérité économique et justice sociale.
Tout cela ne signifie pas que les 56 millions de Brésiliens qui ont voté pour Flavio Bolsonaro, l’un des fils de Jair Bolsonaro, rejettent la démocratie. Certains le font. Ils sont nostalgiques d’un passé largement fantasmé : une époque où la classe moyenne était plus forte – et beaucoup moins nombreuse –, où les valeurs familiales chrétiennes étaient dominantes et où l’ordre comptait davantage que l’État de droit.
Mais la véritable leçon du 4 octobre est ailleurs. Des millions de Brésiliens veulent une autre forme de démocratie : moins pluraliste, fondée sur une conception différente de ce que la démocratie doit permettre. Surtout, ils ne croient plus que la Nouvelle République soit capable de répondre aux défis du monde dans lequel ils vivent.
Le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) avait formulé une observation devenue célèbre : une crise survient lorsque « l’ancien monde se meurt et que le nouveau ne parvient pas à naître ». Le Brésil se trouve aujourd’hui à ce carrefour.
Contrairement à son père, Flavio Bolsonaro accéderait au pouvoir en bénéficiant d’un alignement exceptionnel des forces politiques. Les résultats des législatives tenues ce dimanche simultanément avec la présidentielle laissent penser que ses alliés détiendront près d’un quart des sièges de la Chambre des députés, la chambre basse du Congrès brésilien, et du Sénat : une base solide dans un Congrès où les coalitions s’achètent davantage qu’elles ne se construisent. Il pourrait également nommer quatre des onze juges de la Cour suprême au cours de son mandat.
Jair Bolsonaro a passé quatre ans à combattre les institutions. Son fils pourrait avoir les moyens de les remodeler.
Pour autant, Flávio n’incarne pas ce « nouveau monde » que Gramsci attendait. C’est un professionnel de la politique, visé par plusieurs accusations de corruption, et l’héritier d’une dynastie familiale. Il représente davantage la continuité de la réaction politique de la dernière décennie qu’une véritable rupture avec celle-ci.
S’y ajoute la volonté de Flávio de devenir l’allié privilégié de Donald Trump en Amérique du Sud.
Le Brésil pourrait ainsi consentir d’importantes concessions aux États-Unis dans les années à venir, en renonçant à une partie de ses richesses
– pétrole ou terres rares, par exemple – afin d’obtenir une place privilégiée dans le nouvel ordre continental promu par Washington. Reste à savoir ce que ce rang de premier allié de la Maison-Blanche signifierait réellement. Et les événements récents dans la région laissent à penser que ce statut n’aurait rien de particulièrement honorable.
Quoi qu’il en soit, la victoire de Flavio Bolsonaro bouleverserait le paysage politique brésilien. Les Brésiliens qui s’opposent à son programme – qu’ils soient de gauche, du centre ou de la droite démocratique – ne pourront plus compter sur l’ancien pacte pour les protéger ou leur permettre de revenir au pouvoir et devront apprendre à évoluer dans ce nouveau jeu, sur le plan intérieur comme sur la scène internationale.
La Nouvelle République appartient au passé. La question qui se pose désormais au Brésil – et à tous ceux qui ont observé le pays comme un révélateur de l’état de la démocratie dans le Sud global – est de savoir ce qui la remplacera, et si les nouvelles règles permettront enfin au Brésil d’entrer dans l’avenir.
Si les Brésiliens ne veulent pas que cet avenir ressemble à un passé sombre et lointain, ils doivent comprendre que le combat n’est pas terminé.
Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.10.2026 à 15:53
Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)
L’ESSENTIEL
Les sociétés militaires privées (SMP) états-uniennes disposent d’un ancrage ancien en Amérique latine, où elles sont notamment impliquées dans la lutte contre le narcotrafic, dans la protection d’infrastructures et dans la formation des forces locales.
Le rôle central d’Erik Prince, ancien patron de la tristement célèbre Blackwater, aujourd’hui à la tête d’une nouvelle SMP nommée Vectus Global, illustre le retour en force de ces SMP dans la région.
La compétition entre les grandes puissances en Amérique latine se manifeste aussi dans ce domaine : la Chine investit progressivement le marché tandis que la présence russe, elle, semble reculer.
Avec le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, un nom est réapparu sur la scène internationale : celui de l’un de ses fervents soutiens, Erik Prince. Figure emblématique des sociétés militaires privées (SMP) depuis la création de Blackwater, renommée Xᵉ en 2009 et Academi en 2011, puis revendue à Constellis Group, Prince poursuit depuis les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) ses activités dans le secteur de la guerre privée. Il est notamment revenu sur le devant de la scène en Amérique latine avec sa nouvelle société, Vectus Global.
Les États-Unis ne sont toutefois plus les seuls à s’intéresser à ce marché. La Russie et, surtout, la Chine cherchent elles aussi à y développer leurs propres entreprises de sécurité.
La situation sécuritaire délétère dans de nombreux pays latino-américains et la lutte contre les cartels et les gangs offrent depuis longtemps d’importants débouchés aux SMP américaines et, plus largement, anglo-saxonnes. Leurs activités répondent avant tout aux besoins liés à la lutte contre le narcotrafic et le crime organisé, mais aussi à la protection des investissements et des personnels étrangers. Sur place, elles proposent notamment des services de conseil, de formation et de vente d’armes.
Cette implantation remonte au moins aux années 1990. La société américaine DynCorp, présente en Colombie dès 1998, a notamment participé au « Plan Colombie », lancé sous la présidence de Bill Clinton pour lutter contre le trafic de drogue et renforcer la sécurité du pays. Elle a pris part à des actions antidrogue, notamment à l’épandage d’herbicides comme le glyphosate, mais aussi à la protection d’infrastructures et de personnels, ainsi qu’à des opérations armées. Ces activités ont suscité de nombreuses controverses, notamment en raison de leurs conséquences environnementales et sanitaires dans les pays limitrophes.
En Colombie, des entreprises états-uniennes ont également assuré des missions de renseignement aérien pour le compte des autorités de Washington. Certaines opérations ont été lourdement mises en cause : en 1998, des renseignements fournis par la société Airscan auraient notamment contribué au bombardement d’un village civil par l’armée de l’air colombienne. Dans ce pays, les SMP ont également profité de la présence de groupes rebelles comme les FARC. Une filiale d’ArmorGroup, Defense Systems Colombia, employait plusieurs centaines de personnes, principalement d’anciens militaires, pour assurer notamment la protection d’installations pétrolières, dont certaines appartenant à British Petroleum. Elle a par ailleurs été accusée d’implication dans de graves violations des droits humains.
À la même période, on retrouve dans la région d’autres SMP implantées dans le secteur de la formation militaire. Citons, au Pérou, les entreprises Gun Supply et Triple Canopy qui ont « offert leurs services » en matière de formation au sein d’installations militaires appartenant à Lima. Ou encore les groupes Your Solution Inc. et à nouveau Triple Canopy qui ont utilisé des installations gouvernementales au Honduras pour y former des combattants honduriens, chiliens, nicaraguayens et salvadoriens.
Cette longue coopération a aussi contribué à renforcer les compétences des forces gouvernementales latino-américaines, tout en facilitant ensuite le passage de certains militaires dans le secteur privé, notamment au sein de SMP étrangères.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’activité d’Erik Prince et de son entreprise Vectus Global, semble connaître un nouvel essor. Il est notamment intervenu en République démocratique du Congo et, en ce qui concerne l’Amérique latine, en Équateur, au Salvador, au Pérou et en Haïti.
En Équateur, Prince a participé en 2025 aux efforts de lutte contre la criminalité aux côtés des autorités locales. Les détails des contrats restent peu documentés, mais ses activités auraient porté sur la formation et le conseil aux forces équatoriennes ainsi que sur la lutte contre l’exploitation minière illégale, le trafic de drogue et le crime organisé. Prince aurait également promis de fournir les « outils, tactiques et informations » nécessaires pour combattre les trafiquants de drogue.
Prince s’est également rapproché du président salvadorien Nayib Bukele, qu’il a rencontré à plusieurs reprises, et aurait proposé ses services au Pérou en 2025. Par ailleurs, il se serait également intéressé au Venezuela, en apportant un soutien plus ou moins direct à des opposants au régime de Caracas.
C’est surtout en Haïti que Vectus Global aurait développé une présence importante. Depuis début 2025, elle y serait chargée de contribuer à la lutte contre les gangs, mais aussi de reprendre le contrôle de certains axes routiers et de rétablir la collecte des impôts et des taxes. Le groupe aurait déployé entre 150 et 200 hommes, accompagnés de spécialistes du renseignement et des communications, ainsi que d’hélicoptères, de navires et de drones.
Ces derniers auraient été utilisés dans des opérations offensives menées conjointement avec les autorités haïtiennes. En janvier 2026, une opération aurait notamment visé le groupe criminel G9 et son chef Jimmy Chérizier, dit « Barbecue ».
Au total, entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026, 1 243 personnes, parmi lesquelles des civils, auraient été tuées et 738 blessées par des frappes de drones. Ces dernières ont été réalisées lors de 141 interventions attribuées aux autorités haïtiennes qui auraient opéré, tout ou partie, avec le soutien de Vectus Global.
Soulignons également que les SMP anglo-saxonnes ne se limitent pas aux opérations anticriminalité. Des entreprises comme MWM Inc. et Acri Defense développent par exemple des activités liées à la surveillance pénitentiaire et à la gestion des migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
À lire aussi : Au Mexique, le pouvoir criminalise les défenseurs des migrants
La présence russe en Amérique latine est beaucoup plus réduite. Les SMP de Moscou ont obtenu quelques contrats, principalement auprès des alliés de la Russie, sans parvenir à s’implanter durablement.
En 2019, environ 400 membres de Wagner auraient ainsi été envoyés au Venezuela pour protéger Nicolás Maduro pendant la crise politique qui secouait le pays. Cette présence intervenait alors que des groupes armés vénézuéliens soutenus par la SMP américaine Silvercorp tentaient, avec l’opération Gideon, de renverser le gouvernement.
Fin 2021, une autre société russe, Vega Strategic Services, aurait mené des missions de formation auprès des forces vénézuéliennes. En somme, l’implantation des acteurs privés russes se limite des alliés de la Russie dans la région, mais il semblerait que depuis février 2022 et la reprise en main des structures militaires privées russes après la rébellion de Wagner en juin 2023, l’activité de ces sociétés dans la région semble s’être fortement réduite.
La stratégie chinoise est différente. Elle accompagne l’expansion économique de Pékin en Amérique latine, notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. La construction d’infrastructures stratégiques, comme le méga-port de Chancay au Pérou, crée de nouveaux besoins en matière de protection des investissements, des installations et des ressortissants chinois.
Des entreprises de sécurité chinoises sont ainsi présentes en Argentine, en Uruguay, au Venezuela, au Panama, au Salvador, au Costa Rica et au Pérou. Parmi elles figurent China Overseas Security Group, Beijing Dujie Security Technology Company, ZhongBao Hua’an Security Service ou encore China Security Technology Group, actif notamment dans le secteur minier.
Au Mexique, le « Conseil de sécurité mexicano-chinois », fondé par Feng Chengkang, ancien cadre du gouvernement de la RPC, assurerait pour sa part la protection d’hommes d’affaires chinois contre les gangs. Cette présence s’inscrit dans un marché de la sécurité privée particulièrement dynamique : entre 2012 et 2018, celui-ci aurait augmenté de 180 % pour atteindre 1,5 milliard de dollars.
L’Amérique latine constitue aujourd’hui l’une des cinq grandes zones d’intervention des SMP chinoises, avec l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est continentale. Leur implantation y demeure toutefois plus récente et moins développée qu’ailleurs. Elle bénéficie du rapprochement politique et militaire entre Pékin et plusieurs gouvernements de la région, notamment à travers la fourniture d’équipements et la formation d’officiers latino-américains en Chine, notamment en République dominicaine.
La présence de SMP étrangères en Amérique latine n’est pas une nouveauté. Avant les entreprises russes et chinoises, des sociétés israéliennes s’étaient déjà implantées dans la région. À la fin des années 1980, la société Spearhead Ltd, dirigée par Yaïr Klein, avait fourni des armes et formé en Colombie des groupes paramilitaires ainsi que des hommes liés au narcotrafic, notamment au cartel de Medellín.
Au début des années 2000 l’entreprise Global CST, fondée par d’anciens responsables militaires et du renseignement israéliens, a notamment opéré au Pérou et en Colombie. Dans ce dernier pays, elle prodiguait notamment ses services dans le domaine de la formation à destination des unités d’intervention locales.
Le recours à des SMP étrangères présente pour les États latino-américains un intérêt évident : elles disposent souvent d’une expertise et de moyens supérieurs à ceux des sociétés locales, tout en étant moins susceptibles d’être liées aux organisations criminelles ou des gangs.
L’Amérique latine constitue ainsi un marché de plus en plus disputé. Les SMP américaines, qui y disposent d’un réseau ancien et étendu, accompagnent le durcissement de la politique de Washington contre le narcotrafic et le crime organisé. Les entreprises chinoises progressent parallèlement au développement des investissements et des infrastructures de Pékin, notamment pour protéger ses intérêts et ses ressortissants. La Russie, en revanche, paraît avoir vu sa présence fortement se réduire depuis le début de la guerre en Ukraine et surtout depuis la tentative de rébellion du groupe Wagner en juin 2023 qui a réduit leur marge de manœuvre.
Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.10.2026 à 14:20
Kira Lancker, Assistant Professor - Department of Food and Resource Economics, AXA Research Fund; University of Copenhagen
L’ESSENTIEL
Le poisson apporte des nutriments essentiels, mais peut aussi contenir des contaminants liés à la pollution. Les consommateurs doivent donc arbitrer entre ces deux dimensions.
Les consommateurs accordent davantage d’importance aux risques qu’aux bénéfices : une étude menée autour du lac Victoria, en Afrique de l’Est, montre que les avertissements sur les contaminants influencent plus fortement les choix que les informations nutritionnelles.
Une meilleure information ne suffit pas à elle seule : les consommateurs kényans ne réagissent pas tous de la même manière aux étiquettes, ce qui pourrait accentuer certaines inégalités. Pour réduire les risques, il faut aussi s’attaquer à la pollution des écosystèmes aquatiques.
Sur les marchés installés au bord du lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique par sa superficie, choisir le poisson que l’on va manger est un geste quotidien. Un client peut opter pour un tilapia en fonction de sa fraîcheur, de sa taille, de son prix et de son origine – d’élevage ou non –, comme le font les consommateurs sur les marchés et dans les supermarchés du monde entier. Qu’il s’agisse de tilapia grillé ou d’un filet de saumon, le poisson est une source essentielle de graisses bénéfiques pour la santé, notamment d’oméga-3, indispensables à la santé cardiovasculaire. Mais ces nutriments sont invisibles. Impossible de voir ce que contient réellement le poisson exposé sur l’étal du marché.
Les risques sont tout aussi invisibles : à mesure que la pollution des eaux augmente, les poissons sont davantage susceptibles de contenir des substances nocives, comme des métaux lourds ou des pesticides. Le poisson est donc un produit « à double tranchant » : un même tilapia peut apporter des nutriments essentiels tout en présentant un risque pour la santé. Ce qui place les consommateurs face à un dilemme et à un arbitrage difficile.
Les vendeurs ont de plus en plus recours aux étiquettes et aux recommandations nutritionnelles pour aider les consommateurs à « voir à l’intérieur du poisson », et à prendre en compte à la fois les bénéfices nutritionnels et les risques de contamination. Mais même si nous connaissions précisément les concentrations de chaque nutriment et de chaque toxine, comment arbitrer entre ces deux dimensions ? Laquelle compte le plus ? Cette complexité est difficile à communiquer efficacement.
Un premier problème tient au fait que, selon le profil de chacun et la quantité de nutriments ou de contaminants déjà ingérée, les bénéfices potentiels d’un apport nutritionnel ou les risques liés à l’ingestion de contaminants peuvent varier.
Autre difficulté : notre manière d’arbitrer entre ces deux aspects peut évoluer tout au long de la vie. À certains moments, nos choix seront guidés par nos propres motivations ; à d’autres, nous penserons à nos enfants, ou bien une grossesse ou un problème de santé entrera en ligne de compte. L’équilibre entre bénéfices et risques évolue donc en fonction de ces situations, et de bien d’autres encore.
L’expérience passée montre à quel point cet équilibre peut être difficile à trouver. Aux États-Unis, une mise en garde concernant le mercure présent dans le poisson, destinée aux femmes enceintes, a également conduit de nombreux autres consommateurs, qui n’étaient pourtant pas exposés à ce risque, à réduire leur propre consommation de poisson, se privant ainsi de bénéfices nutritionnels importants.
Pour mieux comprendre comment les informations figurant sur les étiquettes influencent les choix des consommateurs face à ces arbitrages, notre équipe internationale de chercheurs a mené une expérience auprès de consommateurs de poisson dans des communautés vivant autour du lac Victoria, au Kenya.
Dans l’ouest du Kenya, le poisson constitue à la fois une source importante de revenus et un aliment régulièrement consommé : 93 % des participants à notre étude avaient mangé du poisson au cours de la semaine précédente. C’est donc un cadre idéal pour étudier des décisions prises dans des conditions réelles.
À cela s’ajoute le fait que le lac subit une forte pression. Comme dans de nombreux milieux aquatiques à travers le monde, les eaux de ruissellement provenant des exploitations agricoles et les eaux usées favorisent la prolifération de « blooms » algaux nocifs, d’épaisses nappes vertes qui s’étendent à la surface de l’eau. À la suite de ces proliférations, des bactéries produisent des toxines appelées microcystines.
Les microcystines sont nocives pour l’être humain lorsqu’elles sont absorbées en quantités trop importantes par l’eau potable ou les tissus des poissons. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini des valeurs d’ingestion maximale pour l’une de ces toxines cyanobactériennes, la microcystine-LR, avec un seuil plus strict pour les enfants.
Dans notre expérience, les participants devaient choisir entre différentes options d’achat de poisson hypothétiques. Chaque option était accompagnée d’étiquettes simples indiquant le niveau de nutriments — les graisses bénéfiques pour la santé — et le niveau de toxines : faible, moyen ou élevé.
Nous avons ainsi pu analyser la manière dont les participants arbitrent entre ces deux dimensions lorsque les bénéfices et les risques sont connus et clairement présentés.
À l’échelle individuelle, nos résultats sont rassurants. La plupart des consommateurs prennent soigneusement en compte à la fois les informations sur les nutriments et celles sur les toxines. Mais ils réagissent plus fortement aux avertissements concernant les risques qu’aux informations sur les bénéfices.
Autrement dit, le risque de dommage pèse davantage que le bénéfice potentiel. C’est un point important. Si les avertissements sur les risques prennent une place trop importante, les consommateurs pourraient finir par éviter complètement le poisson. Cela souligne l’importance, lorsqu’il s’agit de produits qui combinent bénéfices et risques comme le poisson, d’accompagner les informations sur les risques d’informations sur les bénéfices. Une approche nuancée et équilibrée est préférable à une réaction de rejet massif, qui pourrait conduire à se priver de nutriments essentiels.
Notre étude montre également que les réactions des participants ne se résument pas à une simple « équation nutriments-contaminants ». Elle indique que les consommateurs ne considèrent pas les nutriments et les contaminants comme deux facteurs distincts qui pourraient simplement se compenser mutuellement. Si un poisson est riche en nutriments, cela n’annule pas le risque associé à des niveaux de contamination plus élevés.
Les deux dimensions sont plutôt évaluées ensemble : plus les risques sont élevés, moins les bénéfices pèsent dans la décision. Cela semble rationnel, puisqu’une alimentation équilibrée se caractérise par un bon niveau dans ces deux dimensions. Cela suggère également que les deux types d’étiquettes pourraient se compléter plutôt que se faire concurrence pour une attention limitée.
Si de nombreux participants ont fait des choix nuancés, tous n’ont pas réagi de la même manière.
Certains consommateurs ont prêté une grande attention aux nutriments comme aux contaminants. D’autres ont beaucoup moins réagi à l’un ou l’autre de ces types d’informations. Ces consommateurs moins réceptifs étaient plus susceptibles d’avoir des revenus plus faibles, un niveau d’éducation moins élevé ou une moins bonne connaissance des risques environnementaux. Or ces catégories de population sont souvent déjà plus vulnérables et en moins bonne santé.
Cela soulève une question plus générale à l’échelle de la société.
Si les consommateurs les plus réceptifs à l’information commencent à éviter certains poissons, le prix de ces poissons pourrait baisser, sous l’effet d’une diminution de la demande. Ces poissons moins chers pourraient alors devenir plus accessibles – et donc plus attrayants – pour les consommateurs qui sont moins sensibles à l’information. Dans ce cas, les risques sanitaires pourraient se concentrer parmi les populations déjà défavorisées.
En d’autres termes, une meilleure information ne conduit pas nécessairement à de meilleurs résultats pour tout le monde. L’ampleur de ce phénomène dans la réalité reste à déterminer et devra faire l’objet de recherches supplémentaires.
Aider les consommateurs à arbitrer entre ces différents facteurs commence par déterminer si des informations fiables leur sont fournies, et de quelle manière elles le sont.
Les chercheurs s’efforcent d’identifier une relation systématique entre les caractéristiques observables des poissons – comme leur espèce ou leur taille – et leur teneur en nutriments ou en contaminants. Même si un étiquetage propre à chaque poisson restera probablement hors de portée, de telles relations systématiques pourraient servir de base à des recommandations simples pour aider les consommateurs dans leurs choix.
Dans l’ensemble, de nombreux consommateurs font preuve de choix nuancés, que l’on peut parfaitement justifier sur le plan rationnel, lorsque les bénéfices et les risques sont présentés côte à côte.
Nos résultats invitent à faire confiance aux consommateurs pour prendre des décisions nuancées, adaptées à leurs besoins et à leurs préoccupations propres. Mais ils soulignent également que les campagnes d’information nutritionnelle doivent s’attacher à communiquer sur les deux aspects du problème, et rester attentives aux risques susceptibles de se répartir de manière inégale au sein de la population.
Mais la responsabilité ne doit pas reposer uniquement sur les consommateurs et sur les organismes chargés de superviser l’étiquetage.
Les arbitrages difficiles auxquels les consommateurs sont confrontés sur les marchés trouvent leur origine dans les problèmes de pollution environnementale. La pollution dégrade la qualité du poisson en tant qu’aliment et impose aux consommateurs des choix toujours plus difficiles. Réduire la pollution environnementale est donc essentiel ; non seulement pour les écosystèmes, mais aussi pour la sécurité alimentaire.
Cet article a été coécrit avec Christopher B. Barrett (Charles-H.-Dyson School of Applied Economics and Management, Cornell University), Kathryn J. Fiorella (Department of Public & Ecosystem Health, Cornell University), Christopher M. Aura (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Hezron Awandu (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Fonda J. Awuor (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu) et Patrick Otuo (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu).
Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.
Ce projet a été financé par une subvention du Fonds Atkinson Venture et par une subvention NSF CNH2 (NSF BCS n° 2009658). La contribution de Lancker a été en partie financée par la bourse « Valuing nature » d’AXA XL.
04.10.2026 à 09:14
Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po
Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po
Laurent Célérier, Enseigne à Sciences Po Paris (politique de défense, anticipation des risques et prospective), Sciences Po
Les entreprises, à commencer bien sûr par les plus grandes et les mieux intégrées dans les divers mécanismes de la mondialisation, doivent évoluer en permanence pour que leurs responsables, à tous les niveaux, puissent prendre les décisions les plus appropriées et les mieux informées. Ces informations ne peuvent être simplement les réalités économiques du moment ; il est indispensable d’articuler processus économiques et grandes tendances géopolitiques, tant les secondes impactent les premiers. Mais comment identifier les informations pertinentes, comment les récolter, les classer par ordre d’importance, les interpréter ? Cette question centrale se trouve au cœur de Chief Geopolitical Officer. Agir en entrepreneur, penser en géopoliticien, de Cyrille Bret, Laurent Célérier et Florent Parmentier, qui vient de paraître aux éditions Valeurs ajoutées. Extrait.
La nouvelle donne exige un véritable examen de conscience business : les entreprises ont de nouveaux besoins, proprement géopolitiques, qui ne peuvent être satisfaits par les outils et pratiques traditionnels de veille stratégique ou de gestion des risques. Car tirer des conséquences efficaces du retour de la géopolitique est difficile tant que ces besoins ne sont pas identifiés et explicités. Ces besoins diffèrent radicalement de ceux des décennies précédentes : il ne s’agit plus simplement de « surveiller l’environnement politique » ou de « gérer les risques pays », mais de développer une véritable intelligence géopolitique opérationnelle, capable d’orienter les décisions stratégiques et de faire surgir des opportunités.
Quels sont à grands traits les nouveaux besoins des entreprises face à la géopolitisation de l’économie ?
Le premier d’entre eux est une sélection appropriée de l’information au sens large, des signaux faibles aux communiqués officiels, des réglementations en gestation aux discours programmatiques de candidats : dans l’océan informationnel géopolitique où des milliers d’événements se produisent quotidiennement à travers le monde, les entreprises ont besoin qu’on leur fournisse les éléments qui concernent directement leurs secteurs, leurs concurrents, leurs marchés et leurs réglementations.
Mais la sélection de l’information brute — y compris par des moteurs de recherche automatisés sophistiqués par l’IA — ne suffit pas. Les sociétés ont besoin de bien plus que de revues de presse spécialisées, de bases de données professionnelles ou de points d’actualité généralistes qui noient l’essentiel dans l’accessoire. Elles ont besoin de véritables briefs ciblés et actionnables sur les évolutions géopolitiques précises à court et moyen terme des conditions réelles d’opération et d’activité.
L’espoir suscité par les outils d’IA est important : rapidité, sélectivité, pertinence et faibles coûts sont espérés. Mais la production d’une information pertinente, qualifiée et contextualisée demande à la fois des outils de recherche automatisés et des analyses humaines. La division du travail est assez claire : aujourd’hui l’IA peut collecter, sélectionner, vérifier et synthétiser des données géopolitiques. Mais il revient aux analystes géopolitiques de l’entreprise de transformer ces données en informations, puis en recommandations.
Prenons un exemple : les acteurs des marchés réglementés (pharmacies, assurances, etc.) surveillent les évolutions juridiques des États qui abritent leurs principaux marchés. Jusqu’à une date récente, ils se fiaient à des agences spécialisées qui produisaient des briefs thématiques à partir de revues de presse, de contacts avec les parlementaires et les diplomates, de publications officielles et de communiqués officiels. L’espoir est aujourd’hui d’automatiser largement la recherche des textes, messages, posts et discours pertinents pour déceler les évolutions réglementaires en fonction du rapport de force international.
Mais qui prétendra qu’un post de Donald Trump sur Truth Social donne, à lui seul, une indication sur le calendrier, les orientations et les contenus des évolutions réglementaires ? La collecte et la sélection de l’information géopolitique pertinente sont l’affaire de ces moteurs de recherche, des rédactions, des cabinets… mais leur application stricte et personnalisée aux entreprises concernées relève de la direction d’entreprise. Pour passer à l’information opérationnelle, les entreprises ont assurément besoin de nouveaux talents, de savoir-faire extérieurs et de personnels entraînés.
Face aux tempêtes géopolitiques, les entreprises ont aussi besoin de conseils opérationnels géopolitiques. Le flux d’informations, aussi sélectif et pertinent soit-il, ne peut pas suffire, car il reste descriptif et non pas prescriptif. Les entreprises ont besoin de suggestions multiples et concrètes pour se protéger de chocs géopolitiques, pour faire évoluer des produits et pour exploiter certains événements géopolitiques comme opportunités stratégiques.
Ce besoin d’analyse opérationnelle dépasse les capacités des directions de la stratégie ou des risques. Les personnels de ces divisions sont formés à évaluer des probabilités d’événements isolés (coup d’État, catastrophe naturelle, défaut de paiement), mais rarement capables de relier ces risques entre eux ou de les traduire en décisions business. Là encore, l’IA peut accélérer le repérage des précédents, mais elle ne peut pas encore émettre une prévision qualifiée et une recommandation innovante : c’est de la responsabilité des managers de l’entreprise.
Par exemple, de plus en plus d’États sont engagés dans l’élaboration et les déploiements d’arsenaux de sanctions internationales : contre la Russie, contre l’Iran, contre Cuba, contre le Myanmar, etc. Ces outils visent à créer un rapport de force politique par des canaux économiques. Les entreprises ont d’abord besoin de savoir à l’avance les types de sanction envisagés, les cibles et les secteurs. Mais elles ont aussi besoin de suggestions pour orienter les sanctions avant leur adoption, pour réagir à leur mise en vigueur, pour atténuer leur impact et pour prospérer malgré elles. À cela s’ajoute un besoin croissant de formation stratégique : développer en interne une culture géopolitique, capable d’anticiper les risques, de lire les signaux faibles et de préparer les équipes à naviguer dans un environnement international instable.
Enfin, ce dont les entreprises ont besoin aujourd’hui est une capacité de prévision afin de favoriser le développement à moyen terme de l’entreprise. La géopolitique contemporaine n’apparaît chaotique que parce qu’elle est envisagée en profane ou analysée rétrospectivement sans méthode prédictive. La scénarisation géopolitique est, elle, de nature à aider à la décision stratégique en construisant des futurs possibles cohérents plutôt qu’en prédisant un futur unique improbable. Les entreprises ont besoin de prospective géopolitique structurée, pas de futurologie intuitive. Il ne s’agit pas de prédire ce qui va se passer, exercice vain dans un monde complexe, mais de cartographier les futurs plausibles et leurs implications différenciées pour l’entreprise.
En définitive, reconnaître ces trois besoins et admettre que les solutions traditionnelles ne peuvent les satisfaire constitue le préalable indispensable à toute entreprise « géopolitiquement lucide ».
Pour le moment, la plupart des entreprises se sont contentées, sauf exception, d’une géopolitique de comptoir, non documentée, non centrée sur le secteur de l’entreprise et éloignée des conditions réelles de fonctionnement des entreprises.
En somme, les entreprises ont vécu dans une logique exclusivement économique de la fin de la guerre froide à la décennie 1990. Elles ont désormais besoin d’un aggiornamento car elles ne peuvent plus se contenter d’une culture géopolitique de base, extérieure et approximative. Elles ont un besoin de professionnalisation de l’expertise géopolitique. Cela ne signifie surtout pas que les dirigeants d’entreprises doivent se faire géopoliticiens et que toute entreprise doit se prendre pour un centre de recherche. Le développement endogène de l’entreprise est le premier objectif et la première responsabilité de ses salariés et de ses actionnaires.
Cela ne signifie pas non plus que les responsables des risques dans les entreprises ne sont aujourd’hui pas pertinents : ils ont seulement d’autres professions. Professionnaliser la géopolitique d’entreprise, cela veut tout simplement dire qu’il faut l’opérationnaliser : réaliser des analyses géopolitiques rigoureuses et centrées sur l’activité, le secteur et la nature de l’entreprise ; puis lancer des actions d’entrepreneur sans naïveté sur l’environnement géopolitique d’activité. Penser (aussi) en politique pour agir (avant tout) en entrepreneur.
Les entreprises ne vivent pas la fin de la mondialisation. Elles entrent plutôt dans une nouvelle phase de la mondialisation, beaucoup plus politique qu’économique. Les entreprises ne doivent pas se résigner à ce constat, elles doivent en tirer les conséquences. Il en va de leur (sur) vie. Et de leur prospérité !
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
01.10.2026 à 15:39
Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
L’escalade iranienne au Moyen-Orient fragilise les milices chiites irakiennes proches de Téhéran.
Des figures chiites de premier plan dénoncent l’implication de l’Irak dans la guerre et l’influence iranienne.
L’escalade actuelle risque d’affaiblir l’influence iranienne auprès d’une partie de la population chiite et de favoriser le renforcement de l’État irakien.
Près de six mois après le déclenchement de la guerre en Iran, le résultat de l’opération lancée par la coalition américano-israélienne a de quoi surprendre. Non seulement le régime iranien tient, mais il parvient à déployer sa capacité de nuisance tant à l’échelle régionale que mondiale. Après la fermeture du détroit d’Ormuz, la République islamique est parvenue, par l’intermédiaire de ses proxys houthistes à bloquer le détroit de Bab-al-Mandeb et semble en capacité de paralyser les exportations saoudiennes de pétrole, comme le montre l’attaque menée par des milices irakiennes pro-iraniennes, le 11 septembre, sur le principal oléoduc est-ouest du pays.
Dans le domaine diplomatique, Téhéran semble également enchaîner les succès et sortir de son isolement, ainsi que l’indique la rencontre des ministres des affaires étrangères iranien et chinois, le 16 septembre à Pékin, au terme de laquelle la Chine a réaffirmé son « soutien à l’Iran » dans la défense de ses « intérêts légitimes ». Ces événements récents incitent certains observateurs à conclure au renforcement du régime, voire à la victoire de l’Iran dans la guerre en cours.
Pourtant, en rompant le cessez-le-feu au début du mois de juillet 2026 puis en frappant certaines infrastructures énergétiques saoudiennes, l’Iran s’est lancé dans une phase offensive qui implique un coût politique élevé pour la République islamique. Ainsi, les frappes sur l’Arabie saoudite, parce qu’elles ont été menées depuis le territoire irakien, ont suscité de vifs débats politiques en Irak et ont poussé les leaders chiites à envisager le désarmement des milices pro-iraniennes.
Même si ces tensions internes au monde chiite ne retiennent pas beaucoup l’attention des médias occidentaux, elles révèlent des mutations durables et profondes qui vont toutes dans la direction d’un affaiblissement de l’Iran au sein de l’arc chiite.
Il ne faudrait pas conclure de l’offensive houthiste sur Bab-al-Mandeb que l’« axe de la résistance » se renforce partout à la faveur de la guerre. À l’inverse des houthistes qui s’alignent, semble-t-il, sur les décisions de Téhéran, plusieurs acteurs situés dans d’autres pays de l’« arc chiite » prennent leurs distances avec Téhéran et sa stratégie d’extension du domaine de la guerre.
En Irak, l’escalade iranienne pousse le gouvernement d’Ali Al-Zaïdi, pourtant dominé par les partis chiites, à désarmer la coalition de milices chiites pro-iraniennes du Hachd al-Chaabi (créée en Irak avec le soutien de l’Iran pour combattre Daech) ou à les intégrer à l’appareil d’État.
L’ultimatum lancé par le gouvernement aux milices pro-iraniennes en juin 2026, qui les oblige à intégrer l’appareil d’État ou à se désarmer d’ici le 30 septembre 2026, poursuit un objectif clair : empêcher Téhéran d’actionner ces milices pour frapper l’Arabie saoudite et le Koweït, ce qui entraînerait l’Irak dans un processus d’escalade avec les monarchies du Golfe.
Or, même si le gouvernement a finalement choisi de repousser la fin de l’ultimatum à l’été 2027, cette confrontation entre l’État et les milices pilotées par Téhéran semble, dans un premier temps, tourner plutôt à l’avantage de Bagdad puisque plusieurs milices ont, dès l’été 2026, choisi d’obéir au gouvernement plutôt qu’aux injonctions du parrain iranien. La milice saadriste Saraya-al Salam, chiite mais nationaliste et hostile aux ingérences iraniennes, a rapidement montré la voie en proposant, en amont de l’ultimatum, dès le mois de mai, l’absorption de toutes ses forces par l’État.
Preuve du recul de la mainmise de Téhéran sur ses milices, l’Asaïb Ahl al-Haq (AAH), milice pourtant très proche de l’Iran, annonce en juin, par l’intermédiaire de son leader Qais-al-Kazahli, son retrait du Hachd al-Chaabi et sa volonté de se soumettre à Bagdad. Même si les autres milices du Hachd al-Chaabi, comme le Kataeb Hezbollah notamment, n’ont pas encore répondu favorablement à l’ultimatum de l’État irakien, plusieurs facteurs permettent d’espérer leur alignement sur la ligne des saadristes ou du AAH.
Les milices chiites soucieuses de s’intégrer à l’État et de limiter ainsi les ingérences de Téhéran disposent d’une légitimité religieuse supérieure puisqu’elles peuvent compter sur le soutien d’Ali al-Sistani, principal marja (juriste possédant la plus haute autorité dans le chiisme duodécimain) des chiites irakiens qui a exprimé publiquement son soutien à l’État dans son effort de désarmement ou d’absorption des milices pro-iraniennes.
Rappelons d’ailleurs que le Hachd al-Chaabi avait été fondé en 2014 dans le contexte de la guerre contre Daech par une fatwa du même Al-Sistani, qui conçoit ces milices comme des outils défensifs tournés contre l’expansion de l’État islamique et non comme un outil de domination iranienne sur l’Irak – et encore moins comme une force de déstabilisation des voisins du Golfe.
De plus, l’évolution actuelle du régime iranien, dont la composante cléricale et religieuse se trouve de plus en plus éclipsée par le pouvoir militaire des Gardiens de la révolution, prive les milices pro-iraniennes d’une légitimité religieuse capable de concurrencer celle d’Al-Sistani.
Dans ce contexte, le soutien indéfectible des milices du Hachd al-Chaabi à l’Iran et à sa politique d’escalade pourrait les couper complètement de leur assise populaire.
Plusieurs indices semblent confirmer que la population chiite irakienne est hostile à la l’escalade opérée par Téhéran. La condamnation très ferme des bombardements par plusieurs figures politiques chiites très populaires, comme Moqtada Sadr, semble confirmer cette hypothèse. Toujours soucieux de conserver le soutien de la rue chiite, Moqtada Sadr fustige les milices iraniennes et leur volonté d’appliquer la politique d’escalade de Téhéran. Dans un tweet du 30 juillet 2026, au lendemain de frappes américano-saoudiennes déclenchées en réaction aux attaques précédentes du Hachd al-Chaabi et qui ont fait une vingtaine de morts en Irak, le leader chiite irakien déclarait :
« Les agissements effrontés des milices et le fait que les armes ne soient pas exclusivement entre les mains de l’État ont causé et continuent de causer, sans aucune justification, le martyre des combattants des Forces populaires et des forces de sécurité. Pendant ce temps, leurs dirigeants jouissent de la sécurité, du confort et du commerce. C’est bien assez de ces comportements individuels et irrationnels. »
Ce tweet permet de comprendre la stratégie politique du leader chiite qui profite de la guerre pour revenir au cœur du débat politique. L’escalade iranienne lui permet de développer un discours hostile aux leaders « vendus » à l’Iran, qui imposent à leurs combattants une stratégie contraire à leurs propres intérêts et à ceux de l’Irak. Le tweet suggère ainsi un lien entre l’application par les Hachd al-Chaabi des ordres de Téhéran d’une part et la corruption de ses chefs d’autre part, et se fait l’écho d’un nationalisme irakien exacerbé par la politique de Téhéran consistant à impliquer l’Irak dans des affrontements qui n’apportent rien de bénéfique à celui-ci.
Les frappes menées par Téhéran depuis l’Irak sur l’Arabie saoudite fournissent l’occasion idéale pour les leaders nationalistes comme Moqtada Sadr de dénoncer l’emprise de l’Iran sur les milices irakiennes, comme le rappelle cet autre tweet du 29 juillet :
« Je condamne les agissements des milices effrontées qui entraînent l’Irak dans une guerre stérile, j’appelle le gouvernement irakien à rétablir la sécurité, à faire respecter la souveraineté et à œuvrer sans relâche pour la sécurité du peuple irakien et de ses lieux saints, sans se laisser entraîner par les superstitions sectaires répugnantes. »
Moqtada Sadr se fait le relais d’un discours que la guerre rend plus palpable et évident aux yeux des Irakiens chiites : l’action des milices iraniennes, en plus d’inclure l’Irak dans la guerre, participe au processus de confessionnalisation du pays qui le divise et fragilise sa souveraineté au profit de Téhéran.
Ainsi, les succès des proxys iraniens en Arabie saoudite se font aux dépens du soft power iranien au sein de l’arc chiite en Irak. Il convient dès lors de nuancer l’image d’une République islamique qui sortirait renforcée de la guerre. De tous les pays qui le composent, l’Irak semble être le principal maillon faible de l’« axe de la résistance » puisque les milices chiites irakiennes se trouvent face à un dilemme : soit exécuter les ordres de Téhéran et s’aliéner ainsi le soutien populaire d’une partie de la rue irakienne (y compris chiite), soit s’intégrer à l’appareil d’État irakien, mais perdre le soutien du parrain iranien.
La vivacité du nationalisme irakien, réveillé par les ingérences iraniennes, la légitimité des élites religieuses chiites irakiennes et surtout leur autonomie vis-à-vis de Téhéran semblent indiquer que ces milices refuseront les injonctions à l’escalade venues de Téhéran. Une pareille dynamique, si elle s’appliquait à d’autres milices pro-iraniennes, comme le Hezbollah au Liban, pourrait stabiliser significativement le Moyen-Orient en renforçant des États comme le Liban ou l’Irak, dont la République islamique voulait détruire la souveraineté.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.10.2026 à 15:38
Ran Porat, Affiliate Researcher, The Australian Centre for Jewish Civilisation, Monash University

L’ESSENTIEL
À l’approche des élections du 27 octobre, Benyamin Nétanyahou tente de profiter de la tentative de détournement, au-dessus de l’Arabie saoudite, d’un vol Flydubai en direction de Tel Aviv, le 30 septembre, pour conforter son image de « protecteur d’Israël ».
Cette image a été affaiblie par les récentes révélations sur les défaillances sécuritaires en amont du massacre du 7 octobre 2023.
L’opposition espère provoquer l’alternance, mais la formation d’une coalition autour de Gadi Eisenkot, fondateur du parti Yashar, lui-même militaire chevronné, s’annonce incertaine.
Ce 30 septembre, la tentative de détournement d’un vol Dubaï-Tel-Aviv transportant 170 passagers, pour la plupart israéliens, a une nouvelle fois rappelé aux Israéliens la menace constante que représentent le terrorisme et la guerre. Seuls le courage du commandant de bord et celui des passagers ont permis d’éviter une catastrophe majeure. Quelques heures plus tôt, Benyamin Nétanyahou avait publié une vidéo dans laquelle il prévenait ses compatriotes que, à l’approche des élections législatives du 27 octobre, des attaques extérieures étaient à redouter.
Dans un premier temps, ses adversaires avaient qualifié ces propos de manœuvre destinée à détourner le débat public vers les questions de sécurité et à faire oublier la responsabilité du premier ministre dans les graves défaillances qui avaient permis les attaques du Hamas du 7-Octobre. Mais les événements survenus à bord du vol Flydubai sont venus confirmer l’avertissement de Nétanyahou.
À l’approche du scrutin, le premier ministre au plus long mandat de l’histoire du pays espère toujours restaurer son image de « protecteur d’Israël ». Il n’a d’ailleurs pas tardé à intégrer cet épisode à sa campagne, en publiant sur ses réseaux sociaux une vidéo et des photos le montrant en train de féliciter un passager – qui se trouve être un de ses partisans –, qui s’était précipité dans le cockpit.
Malgré les récentes révélations, Nétanyahou refuse toujours d’assumer la responsabilité de l’attaque terroriste du 7 Octobre. Il s’est opposé à la création d’une commission d’enquête nationale indépendante chargée d’examiner les défaillances ayant rendu l’attentat possible et a tenté, sans succès, de mettre en place une autre commission d’enquête, qui lui aurait été plus favorable.
Le premier ministre a affirmé à plusieurs reprises que les responsables de la sécurité ne l’avaient pas averti de l’imminence de l’assaut. Selon lui, « s’ils l’avaient réveillé plus tôt » le 7 octobre, « les choses auraient été très différentes ».
Des informations récentes dressent toutefois un tableau différent. Plusieurs médias ont rapporté que les services de sécurité israéliens, ainsi que Nétanyahou lui-même, avaient reçu des avertissements explicites dans les jours précédant l’attaque de 2023. Ces alertes provenaient de hauts responsables arabes, notamment du chef des services de renseignement égyptiens, mais aussi de dirigeants étrangers, comme Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis.
Un livre récent affirme également que Nétanyahou avait reçu un avertissement direct de Yahya Sinouar, le chef du Hamas considéré comme l’architecte de l’attaque, mais que le premier ministre et ses principaux responsables de la sécurité n’avaient interprété ces avertissements annonçant un « tremblement de terre » – pour reprendre le terme employé par Sinouar – qui se préparait à Gaza que comme une demande de concessions économiques en faveur des Palestiniens.
Les responsables israéliens étaient prisonniers de ce que l’on appelle en Israël la conceptzia : un ensemble détaillé et profondément ancré de présupposés concernant les capacités et les intentions de l’ennemi. Le terme avait été forgé pour décrire les défaillances des services de renseignement israéliens avant la guerre israélo-arabe de 1973.
En 2023, la conceptzia de Nétanyahou, partagée par de nombreux responsables de la sécurité, reposait notamment sur l’idée que l’argent qatari versé au Hamas permettrait, selon les termes de ses détracteurs, d’« acheter le calme ».
Nétanyahou avait approuvé, à partir de 2018, le transfert de millions de dollars du Qatar vers Gaza. Loin de servir à venir en aide aux Gazaouis les plus démunis, une grande partie de ces fonds aurait, selon les services de renseignement israéliens, contribué au développement des capacités militaires du Hamas et de son infrastructure terroriste souterraine.
Aux législatives du 27 octobre prochain, Nétanyahou fait face à une opposition regroupée au sein du bloc « ABBA » (« Anyone But Bibi Again », soit « n’importe qui sauf encore Bibi »). Son principal adversaire est le parti Yashar ! dont le nom signifie « direct » ou « franc », dirigé par Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de Tsahal, dont le fils a été tué au combat pendant la guerre à Gaza en décembre 2023.
Les sondages indiquent régulièrement que Yashar ! devrait devenir le premier parti à l’issue des élections. Mais la formation d’une coalition pourrait se révéler difficile : le bloc d’Eisenkot rassemble des partis de droite, de gauche et du centre, qui ont peu de points communs en dehors de leur volonté de chasser Nétanyahou du pouvoir. Une coalition comparable, dirigée par Naftali Bennett et Yaïr Lapid, s’était rapidement disloquée en 2022.
Par ailleurs, plusieurs partis sionistes exigent que le prochain gouvernement soit exclusivement « sioniste » et refusent de participer à une coalition incluant le parti arabo-islamiste Ra’am.
Ra’am avait été la pièce manquante qui avait permis la formation du gouvernement Bennett-Lapid, après que quatre élections consécutives, jusqu’en 2022, eurent laissé les différents camps sans possibilité de dégager une majorité gouvernementale. Sans Ra’am, le bloc ABBA pourrait donc ne pas être en mesure de former une coalition.
Le sort de plusieurs petits partis qui doivent franchir le seuil électoral pour entrer à la Knesset constitue par ailleurs une inconnue presque impossible à anticiper. Si des voix des blocs pro- ou anti-Nétanyahou se reportent sur de petites formations qui n’atteignent finalement pas le seuil requis, cela pourrait modifier sensiblement le résultat.
Jusqu’à récemment, les sondages indiquaient de manière assez constante qu’une alternance était envisageable. Mais ces dernières semaines, l’écart entre les blocs favorables et opposés à Nétanyahou s’est resserré, notamment parce que les sondages ne prennent pas en compte les partis arabes ni le parti de centre droit Hendel/Zelekha. Reste d’ailleurs à savoir si ce dernier parviendra lui-même à franchir le seuil électoral.
Quelques jours avant les élections, les Israéliens commémoreront dans le recueillement le troisième anniversaire de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023. Près de 1 200 Israéliens de tous âges avaient été massacrés lors de ce « samedi noir », environ 250 personnes avaient été enlevées, de nombreuses femmes avaient été violées et des quartiers entiers avaient été pillés et détruits.
La guerre à Gaza qui a suivi a fait plus de 70 000 morts palestiniens, de vastes portions de l’enclave ont été réduites en ruines et 1,2 million de personnes se sont retrouvées sans logement.
Le 7-Octobre est omniprésent dans la campagne électorale, particulièrement tendue. Nombre de candidats sont des proches de victimes ou des soldats blessés pendant la guerre. Un sondage réalisé auprès du nombre exceptionnellement élevé de jeunes électeurs qui voteront pour la première fois montre que le 7-Octobre a profondément fait évoluer leurs positions vers la droite.
Ce qui inquiète le plus de nombreux Israéliens, c’est que les élections débouchent une nouvelle fois sur une impasse politique. L’État hébreu a besoin, dans l’urgence, d’un dirigeant capable d’assurer sa sécurité alors que les critiques se multiplient à propos de la guerre à Gaza, que l’antisémitisme se répand à travers le monde et que surviennent désormais des incidents comme la tentative de détournement du vol Flydubai.
Nétanyahou cherchera évidemment à se présenter comme celui qui est capable de relever ces défis. Mais ses adversaires en feront tout autant.
Ran Porat est chercheur associé au Conseil australo-israélien pour les affaires juives (AIJAC) et chercheur à l'Institut international de lutte contre le terrorisme de l'université Reichman, à Herzliya, en Israël. Il est également un ancien officier du renseignement militaire des Forces de défense israéliennes (FDI).
01.10.2026 à 12:44
Sergio Abranches, Ex-professor titular do IUPERJ/Uerj e ex-professor visitante no Departamento de Economia e Administração (FEA), Universidade Federal do Rio de Janeiro (UFRJ)
L’ESSENTIEL
À quelques jours de l’élection présidentielle au Brésil, Lula devance Flávio Bolsonaro, mais près d’un tiers des électeurs restent indécis.
La campagne, peu visible dans les rues et largement numérique, peine à mobiliser les électeurs.
Les élections au Congrès seront aussi décisives pour la capacité du prochain président à gouverner.
À quelques jours du scrutin présidentiel du 4 octobre 2026, la campagne électorale brésilienne se déroule dans une atmosphère bien moins tendue qu’on aurait pu s’y attendre, compte tenu de la forte polarisation qui traverse le pays.
Les derniers sondages font par ailleurs apparaître peu d’évolutions dans le paysage politique, toujours dominé par le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva et son principal adversaire de droite, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, aujourd’hui incarcéré.
Mais prédire l’issue de l’élection présidentielle brésilienne est un exercice délicat. Au Brésil, le vote est obligatoire pour les citoyens sachant lire et écrire âgés de 18 à 70 ans. Si aucun candidat à la présidence n’obtient 50 % des suffrages valides plus une voix au premier tour – sans compter les abstentions, les votes blancs et les bulletins nuls –, les deux candidats arrivés en tête s’affrontent au second tour, prévu le 25 octobre 2026.
Dans la situation actuelle, la tenue d’un second tour apparaît très probable. Mais, en tant que politologue étudiant les élections brésiliennes depuis plusieurs décennies, je pense qu’il est encore trop tôt pour fonder des analyses sur les simulations de second tour. Si l’on en croit les sondages spontanés, environ 30 % des électeurs restent indécis au premier tour. Dans ce type de sondage, les personnes interrogées indiquent pour qui elles comptent voter sans qu’une liste de candidats leur soit proposée. Historiquement, cette méthode donne une estimation du nombre d’indécis plus proche de la réalité.
La moyenne des 18 derniers sondages réalisés jusqu’au 22 septembre donne 39,4 % des intentions de vote au président sortant Lula, contre 33,6 % à Flávio Bolsonaro. Des chiffres assez proches de ceux du dernier sondage Quaest, publié le 21 septembre, qui crédite Lula de 37 % et Flávio Bolsonaro de 33 %.
Si l’on fait la moyenne de ces 18 sondages, les réponses spontanées montrent que 27 % des électeurs sont encore indécis. Le sondage Quaest avance une proportion plus élevée, à 35 %. On peut donc estimer que les indécis représentent entre 30 % et 35 % de l’électorat. Un niveau d’incertitude particulièrement élevé à quelques jours du scrutin.
Je pars donc de l’hypothèse que la relative stabilité des sondages – dont les variations restent dans la marge d’erreur – et la forte proportion d’indécis témoignent d’une campagne particulièrement terne. De fait, la campagne est peu visible dans les rues : on voit beaucoup moins de drapeaux et d’autocollants que lors des précédentes élections.
Deux autres hypothèses peuvent expliquer ce manque d’enthousiasme. La première est que ni Lula ni Flávio Bolsonaro ne semblent capables de mobiliser suffisamment les Brésiliens pour les faire descendre dans la rue et participer activement à la campagne. Même au sein de leurs propres cercles de sympathisants, les doutes semblent nombreux quant à leur capacité à susciter un véritable élan.
La seconde est que la campagne électorale de 2026 se déroule désormais principalement sur les plates-formes numériques. Or, une campagne essentiellement en ligne réduit les interactions en face à face et atténue l’effervescence que peuvent créer les moments spontanés lors des rassemblements. Les électeurs peuvent alors se demander si ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux reflète réellement l’état de l’opinion ou seulement ce que les algorithmes ont choisi de leur montrer. Les réseaux sociaux ont en effet tendance à créer des bulles très cloisonnées, qui laissent peu de place au débat.
Cette polarisation apparaît très nettement dans les sondages lorsqu’on examine les intentions de vote en fonction de l’orientation politique des électeurs. Parmi les lulistes, 91 % choisissent Lula, tandis que 90 % des bolsonaristes soutiennent Flávio Bolsonaro. À gauche, parmi ceux qui ne se définissent pas comme lulistes, 78 % disent qu’ils voteront pour Lula. À droite, parmi les non-bolsonaristes, 67 % soutiennent Flávio Bolsonaro. Quant aux électeurs qui se disent indépendants, ils sont partagés. C’est ce que montrent les chiffres du sondage Quaest du 21 septembre.
Dans ce même sondage Quaest, interrogés sur la possibilité de changer encore leur choix pour le premier tour, 79 % des électeurs affirment que leur décision est définitive, tandis que 21 % disent pouvoir encore changer de candidat.
Cette proportion de 21 % d’électeurs susceptibles de revoir leur choix laisse entrevoir une forte volatilité du vote cette année, avec de nombreux électeurs qui pourraient attendre le dernier moment pour se décider. De quoi entretenir jusqu’au bout le climat d’incertitude qui caractérise cette campagne présidentielle.
Mais une autre donnée du dernier sondage Quaest pourrait peser sur cette incertitude. À la question de savoir qui devrait remporter l’élection, 55 % des personnes interrogées répondent Lula – une proportion nettement supérieure à celle de ceux qui déclarent vouloir voter pour lui. À l’inverse, 30 % pensent que Flávio Bolsonaro l’emportera, un chiffre globalement conforme à ses intentions de vote actuelles.
Cet écart entre les intentions de vote et la perception du candidat susceptible de l’emporter pourrait jouer un rôle important. Historiquement, une partie de l’électorat tend à se rallier, au second tour, au candidat perçu comme le futur vainqueur. À ce stade, cette dynamique pourrait profiter à Lula.
Le président sortant pourrait également bénéficier d’un choix pragmatique de certains électeurs : entre Flávio Bolsonaro, qui n’a encore jamais exercé la présidence, et Lula, déjà au pouvoir et dont la manière de gouverner est largement connue.
Flávio Bolsonaro peut toutefois tirer parti de son nom. Malgré ses démêlés judiciaires depuis son départ du pouvoir en 2023, Jair Bolsonaro reste populaire auprès de son électorat de droite. Par ailleurs, certains Brésiliens se montrent lassés par la longévité politique de Lula, qui a accédé pour la première fois à la présidence en 2003.
Une chose est sûre : l’élection s’annonce une nouvelle fois très serrée. Et les électeurs indépendants pourraient jouer un rôle déterminant, alors qu’ils restent pour l’instant très partagés entre les deux principaux candidats. Le résultat de l’élection dépendra également du désengagement d’une partie de l’électorat. Plus l’abstention et le nombre de votes nuls seront élevés, plus leur poids sur l’issue du scrutin sera important.
Et qu’en est-il du très probable second tour, prévu le 25 octobre ? En tant que politologue, je considère toujours le second tour comme une nouvelle élection, avec une campagne courte et intense, généralement plus animée que celle du premier tour. Mais je me garde de toute prévision avant de connaître le résultat du premier vote.
La politique brésilienne peut se révéler très volatile. Plusieurs enquêtes en cours pourraient encore faire émerger des informations compromettantes. C’est notamment le cas de l’affaire Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire dans laquelle sont impliquées plusieurs personnalités politiques de premier plan.
L’issue de la crise qui secoue parallèlement le Tribunal suprême fédéral – et qui oppose notamment André Mendonça, juge nommé par Jair Bolsonaro, à Alexandre de Moraes, soutenu par Lula – pourrait elle aussi peser sur le choix des électeurs. Ou ne produire aucun effet.
Les sondages ne permettent pas non plus de mesurer dans quelle mesure les événements du 8 janvier 2023 et l’ensemble du projet de coup d’État qui les a précédés pourraient peser sur la décision finale des électeurs. Si ces événements – au cours desquels des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut les bâtiments des institutions à Brasília et tenté de renverser Lula, tout juste élu – restent présents dans les mémoires, ou s’ils reviennent au premier plan pendant la campagne, ils pourraient eux aussi peser sur le scrutin. D’autant que Flávio Bolsonaro promet d’amnistier les personnes condamnées, y compris son père.
La configuration actuelle des candidatures révèle également plusieurs facettes de la crise du « présidentialisme de coalition », qui s’est installée sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les amendements parlementaires au budget jouent un rôle central dans cette évolution. Leur fonctionnement et les sommes en jeu ont profondément changé avec la création du « budget secret », négocié par l’ancien président avec Arthur Lira, alors président de la Chambre des députés.
Ces amendements, qui représentent plusieurs dizaines de milliards de réaux, ainsi que les fonds destinés aux partis et au financement des campagnes électorales – qui totalisent à eux deux 6,2 milliards de réaux –, ont donné aux députés et aux sénateurs une plus grande autonomie pour diriger des ressources vers leurs circonscriptions, sans avoir besoin de l’aval du pouvoir exécutif.
Cette évolution a réduit les incitations des parlementaires à soutenir les candidats à la présidence et leur intérêt à participer à une coalition gouvernementale. Ces dernières années, l’allocation de ces ressources a en outre connu d’importantes distorsions, qui ont entravé la mise en œuvre de politiques publiques plus équitables.
Les électeurs comprennent assez mal les mécanismes qui régissent les relations entre l’exécutif et le législatif dans le système du présidentialisme de coalition. C’est peut-être pourquoi ils s’intéressent peu aux amendements parlementaires et, plus largement, à la crise que traverse ce modèle de gouvernement. Ils ont tendance à considérer ces amendements comme une forme de clientélisme.
C’est en partie le cas. Mais ces amendements constituent aussi un moyen légitime de financer des politiques publiques dans les États et les municipalités. Avant la présidence de Jair Bolsonaro, ils faisaient partie des incitations qui poussaient les partis à rejoindre une coalition gouvernementale. Dès lors que les parlementaires ont pu disposer beaucoup plus directement de ces ressources, ces incitations ont fortement diminué, rendant beaucoup plus difficile le maintien d’un équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif.
Cette crise est pourtant directement liée au vote. Et pas seulement à l’élection présidentielle : elle concerne aussi les élections à la Chambre des députés et au Sénat. Toute nouvelle réglementation des amendements parlementaires devra être approuvée par le Congrès. Or, seul le vote des électeurs peut modifier le rapport de forces qui donne aujourd’hui la majorité parlementaire à un ensemble de partis sans véritable cohérence idéologique et jugés très irresponsables par l’auteur, réunis sous l’appellation de « centrão ».
Si les élections à la Chambre des députés et au Sénat maintiennent le rapport de forces actuel, il sera très difficile de former une coalition efficace et responsable entre le Congrès et le gouvernement fédéral, capable de réformer les règles qui encadrent aujourd’hui les amendements parlementaires et de faciliter ainsi la gouvernance du pays.
Les enjeux de ces élections dépassent donc largement le seul choix du président. Il s’agit à la fois de réaffirmer la démocratie et de préserver la capacité du pays à être gouverné, aujourd’hui fragilisée par les effets des amendements parlementaires sur la volonté des partis de rejoindre une coalition gouvernementale. C’est aussi un défi de taille pour la capacité du prochain président à construire et à gérer une majorité politique.
Lula est aujourd’hui critiqué pour sa gestion de cette coalition. Il dispose pourtant, selon l’auteur, de nombreux atouts pour mener à bien cette tâche : c’est un responsable politique expérimenté, rompu à la négociation, qui connaît les contraintes propres à la fonction présidentielle et maîtrise les dynamiques politiques à l’œuvre au Congrès.
Cette élection pourrait avoir des conséquences importantes sur l’avenir de la démocratie et le bien-être de la société brésilienne. Pourtant, ces enjeux peinent à mobiliser les électeurs. Et l’atonie de la campagne ne fait qu’accroître l’incertitude.
Sergio Abranches ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 16:11
Salima Salhi, Enseignante Chercheure, Le Mans Université
L’ESSENTIEL
Les principaux partis du pays sont arrivés en tête aux législatives du 23 septembre, mais dans un ordre différent de celui enregistré à l’issue du scrutin précédent en 2021.
Avec seulement 38,02 % de participation, le scrutin souligne le décalage entre une jeunesse mobilisée sur les enjeux sociaux et sa faible représentation dans les urnes.
Le vrai enjeu est désormais celui de la recomposition : va-t-on assister à un changement durable des rapports de force ou à une simple redistribution des sièges et des réseaux au sein du même espace politique ?
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle configuration de la Chambre des représentants. Selon les résultats annoncés par le ministère de l’Intérieur, sur les 395 sièges que compte la Chambre, le Parti authenticité et modernité (PAM, libéral-conservateur) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre-droit, 66 sièges) et l’Istiqlal (nationaliste, 65 sièges). Ces trois formations étaient réunies dans la coalition gouvernementale sortante. Le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste conservatrice qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021, obtient 54 sièges.
À première vue, la donne a changé : aux législatives précédentes, en 2021, c’est le RNI qui était arrivé en tête, avec 102 sièges (contre 87 au PAM et 81 à l’Istiqlal), et son chef, Aziz Akhannouch, avait été nommé premier ministre. Cette fois, le PAM passe donc devant le RNI, tandis que le PJD, qui avait fortement reculé en 2021, n’obtenant alors que 4 sièges, effectue un retour surprenant.
Mais cette lecture arithmétique ne suffit pas. Car une question demeure : sommes-nous face à une véritable recomposition politique ou plutôt face à un simple « changement de couleurs » au sein d’un même espace politique ? Une recomposition politique suppose une transformation durable des rapports de force, des réseaux, des élites et des modes de mobilisation ; un changement de couleurs peut, à l’inverse, modifier la répartition des sièges et des étiquettes sans nécessairement bouleverser les structures qui organisent la compétition politique.
Avant d’examiner la nouvelle carte politique, un autre chiffre doit être pris en compte : 38,02 % de participation. Ce taux est nettement inférieur à celui de 2021, qui dépassait 50 %. Il serait cependant réducteur de considérer l’abstention comme une explication en soi. Elle peut traduire des phénomènes différents : défiance envers les partis, sentiment d’inefficacité du vote, individualisme, crise du système politique, contexte économique et social…
La mobilisation de la « Gen Z212 » en 2025 avait déjà mis au jour des revendications portant sur la santé, l’éducation, l’emploi, les conditions de vie et la responsabilité politique.
Les 18-24 ans ne représentent d’ailleurs que 4 % des inscrits sur les listes électorales, alors qu’ils constituent une part beaucoup plus importante de la population. Le problème est donc plus profond qu’une simple question de participation. Il concerne la capacité des partis à transformer une demande sociale exprimée parfois dans la rue en une représentation politique institutionnelle.
Le RNI et le PAM ont été présentés comme deux pôles majeurs de la compétition. Pourtant, ils appartenaient tous deux à la même majorité sortante. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont identiques. Ils ont leurs histoires, leurs organisations et leurs cultures politiques propres : le RNI, fondé en 1978 par Ahmed Osman, est un parti de centre-droit, libéral. Son ADN est entrepreneurial : priorité au climat des affaires, à l’investissement privé et à la protection du pouvoir d’achat. Il a structuré son programme 2026-2031 autour du slogan « Dignité et opportunités pour tous ». Le PAM, créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, est généralement considéré « très proche du Palais ». Il se revendique de centre gauche, social-libéral, moderniste et royaliste. Il a siégé dans l’opposition de 2011 à 2021 avant d’entrer au gouvernement. Son programme de 2026 s’articule autour de 5 pactes (pouvoir d’achat, jeunesse, citoyenneté, sécurité, croissance durable) avec l’objectif de créer un million d’emplois.
Leur participation commune au gouvernement impose de regarder leur confrontation autrement. Jusqu’où la différenciation électorale peut-elle aller lorsque les formations qui s’affrontent ont participé à la même action gouvernementale ?
Une campagne est toujours une forme de mise en scène. En 2026, cette mise en scène a particulièrement insisté sur l’affrontement RNI-PAM. L’arrivée de Fouzi Lekjaâ au PAM, le 25 juillet 2026, en a constitué l’épisode le plus visible. Le responsable, jusque-là présenté comme un technocrate et figure majeure du football marocain (président de la fédération marocaine de football depuis 2014), est devenu un acteur partisan de premier plan. Son entrée en politique peut être replacée dans une dynamique plus large de circulation des élites entre l’administration, les institutions publiques, les secteurs économiques, le sport et les partis.
Cette mobilité rejoint un phénomène ancien : le poids des notabilités. Le notable n’est pas nécessairement une figure traditionnelle. Il peut être entrepreneur, élu local, professionnel libéral ou personnalité connue dans son territoire. Ce qui compte est sa capacité à transformer différentes ressources en capacité de mobilisation. Lorsqu’un élu change de parti, la couleur de la circonscription peut changer sans que disparaissent les réseaux qui ont permis son implantation.
La science politique parle de « transhumance politique », un phénomène qui peut prendre différentes formes : changement d’allégeance, ralliement ou recherche d’une nouvelle investiture. Le qualifier simplement d’opportunisme relève du jugement moral. Analytiquement, ces mouvements répondent à des logiques plus structurelles : stratégies de repositionnement individuel, recompositions des rapports de force locaux, ou recherche d’un meilleur accès aux ressources.
L’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir qui a remporté la première place que de déterminer ce que cette configuration est susceptible de transformer.
Les élections ont plus ou moins modifié la carte parlementaire. Ces évolutions constituent bien une forme de recomposition. Mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une transformation profonde. Comment seront redistribuées les responsabilités ? Les acteurs du gouvernement précédent, par définition co-responsables de son bilan, pourront-ils se présenter comme les correcteurs de politiques auxquelles ils ont eux-mêmes participé ? Surtout, les citoyens percevront-ils une différence concrète dans leur quotidien ?
La véritable portée du scrutin devra être observée dans les pratiques de l’État et des collectivités : la répartition des ressources, l’exercice des compétences territoriales et la capacité des politiques publiques à réduire les disparités spatiales. La recomposition électorale n’acquiert une portée durable que lorsqu’elle se traduit par des changements dans la production de l’action publique.
Les couleurs parlementaires ont changé. Reste à savoir si les pratiques de gouvernement changeront avec elles.
Salima Salhi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 15:03
Maximiliano Marzetti, Associate Professor of Law, IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 - LEM - Lille Économie Management, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
L’Argentine est prise entre deux modèles commerciaux : ses engagements envers l’Union européenne sur les indications géographiques et envers les États-Unis sur les appellations de fromages entrent potentiellement en contradiction, illustrant la « guerre du terroir ».
Washington cherche à verrouiller les marchés : les accords commerciaux passés avec les États d’Amérique du Sud pourraient empêcher, pays après pays, la reconnaissance des indications géographiques européennes avant même que celles-ci ne s’y imposent.
Plutôt que bloquer la ratification de son propre accord avec le Mercosur, l’UE aurait intérêt à le consolider rapidement afin de préserver ses intérêts commerciaux, ses indications géographiques et son influence normative.
Depuis le 1er mai 2026, l’Argentine doit protéger sur son territoire, à titre provisoire, 344 indications géographiques européennes, dont 63 françaises. Trois mois plus tôt, elle promettait à Washington de ne pas entraver l’arrivée de fromages états-uniens vendus sous les noms de « camembert », « brie » ou « emmental ».
Ces deux engagements sont difficilement conciliables. Mais l’essentiel est ailleurs : le cas argentin ressemble moins à un accident diplomatique qu’à l’application méthodique d’un modèle que les États-Unis reproduisent, accord après accord.
Le 17 janvier 2026, l’Union européenne et le Mercosur ont signé deux textes : un accord de partenariat qui doit encore être ratifié par tous les États membres ; et un accord commercial intérimaire, limité aux domaines relevant de la compétence exclusive de Bruxelles, qui s’applique provisoirement depuis le 1er mai.
C’est ce qui explique que le volet « indications géographiques » soit déjà en vigueur. Il figure au chapitre 13 de l’accord, consacré à la propriété intellectuelle, qui protège les indications géographiques européennes non seulement contre la copie pure et simple, mais aussi contre l’évocation, c’est-à-dire les mentions telles que « fromage façon roquefort ».
Le 5 février 2026, l’Argentine et les États-Unis signaient de leur côté l’Agreement on Reciprocal Trade and Investment (ARTI). Son article 2.5 prévoit que Buenos Aires ne fermera pas son marché au seul motif que des produits états-uniens portent les noms listés à l’annexe II : 39 fromages, parmi lesquels camembert, brie et emmental, et 10 charcuteries. S’y ajoute un contingent de 1 000 tonnes de fromage américain par an, exonéré de droits de douane.
Une précision s’impose : cette contradiction reste pour le moment potentielle. Bien que, du côté états-unien, l’ARTI ne nécessite pas l’approbation du Congrès, dans la mesure où il s’agit d’un executive agreement de type Trade & Investment Framework Agreements (TIFA, prévoyant notamment des réductions tarifaires et l’instauration de droits de douane réciproques nuls sur certains produits), ces engagements peuvent être mis en œuvre dans le cadre des compétences douanières déjà déléguées à l’exécutif par l’Executive Order 14360. En revanche, l’ARTI doit être ratifié par le Congrès argentin. Fin août, le représentant adjoint au commerce des États-Unis Jeffrey Goettman s’est d’ailleurs rendu à Buenos Aires pour presser le pays d’avancer.
Il semblerait que l’ARTI produise déjà des effets « politiques ». Dans son rapport « Special 301 » du 30 avril 2026, publié après la signature de l’accord, le représentant des États-Unis au commerce a retiré l’Argentine de sa liste de surveillance prioritaire (Priority Watch List), où elle avait figuré pendant de nombreuses années pour de supposés manquements au respect de la propriété intellectuelle des entreprises états-uniennes, pour la reclasser en simple liste de surveillance (Watch List), où figure désormais l’UE elle-même, notamment en raison de sa politique de protection des indications géographiques à l’international.
L’expression « War on Terroir » (« guerre du terroir ») a été popularisée en 2006 par l’économiste Tim Josling dans le Journal of Agricultural Economics. Elle désigne un affrontement ancien entre deux visions du commerce.
D’un côté, le modèle européen. L’Europe (et particulièrement la France) a créé, au fil des siècles, des produits liés à un lieu et à un savoir-faire : le terroir d’un côté, la tradition de l’autre. Pour les protéger, l’Union européenne a instauré un cadre juridique, un système sui generis de protection des indications géographiques. Ainsi, seuls les vins effervescents produits dans la région de Champagne selon les méthodes reconnues peuvent porter le nom de « champagne », et seuls les fromages fabriqués dans les provinces italiennes autorisées, suivant un savoir-faire traditionnel, peuvent être commercialisés sous la dénomination « Parmigiano Reggiano ».
De l’autre côté, le modèle états-unien, qui privilégie un système de marques commerciales et considère que la plupart de ces noms sont devenus génériques. Selon ce modèle, n’importe quel producteur, n’importe où dans le monde, pourrait utiliser des termes comme champagne, parmesan ou roquefort.
Ce désaccord n’est pas neuf et a donné lieu à des confrontations juridiques dans les forums internationaux, par exemple à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En 2005, les États-Unis ont porté le régime européen devant l’OMC (différend DS174). La décision fut en demi-teinte : un groupe spécial, organe quasi juridictionnel de l’OMC, a relevé certains traitements discriminatoires envers les producteurs étrangers, mais il a confirmé la légitimité du système européen de protection.
Le fond du problème est resté irrésolu. L’accord multilatéral de référence de l’OMC, Aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (Adpic), prévoit une protection minimale pour toutes les indications géographiques, mais réserve une protection renforcée aux seuls vins et spiritueux. Les fromages et les charcuteries, eux, restent moins bien couverts. C’est précisément pour combler ce vide que l’UE glisse, dans chacun de ses accords commerciaux, un chapitre consacré à ses indications géographiques.
La nouveauté n’est pas le conflit, mais la stratégie. Dans une contribution récente, John Clarke, ancien directeur à la Commission européenne et ancien chef de la délégation de l’UE à l’OMC, relève que dans les accords bilatéraux récemment signés par les États-Unis avec la Malaisie (pays, par ailleurs, en négociations avec l’UE en vue de la conclusion d’un accord commercial réciproque), il y a des clauses destinées à empêcher la reconnaissance des indications géographiques européennes susceptibles de porter préjudice aux produits nord-américains.
Il semblerait que Washington cherche, pays après pays, à verrouiller les marchés avant que le modèle européen ne s’y installe. On ne peut pas lire dans les intentions des négociateurs états-uniens, mais la structure de ces accords produit un effet clair : créer un conflit avec les normes de l’UE par avance, ou a posteriori dans le cas argentin.
En Europe, certains acteurs agricoles et quelques États membres, dont la France, saisiraient probablement l’occasion, en cas d’une éventuelle ratification de l’ARTI par l’Argentine, pour tenter de remettre en cause la ratification de l’accord UE-Mercosur. En tout état de cause, cette préoccupation s’est déjà installée dans le débat européen.
Si l’accord principal entre l’Union et le Mercosur n’était pas ratifié, l’UE figurerait parmi les grands perdants. L’accord bilatéral entre les États-Unis et l’Argentine pourrait produire un effet d’entraînement dont Washington tirerait le principal bénéfice, dans la mesure où il ouvrirait un contentieux susceptible de remettre en cause non pas la seule relation avec l’Argentine, mais l’accord entre l’UE et l’ensemble du Mercosur.
Une telle évolution neutraliserait l’accès privilégié de l’Union européenne au marché de 270 millions de consommateurs du Mercosur. Elle laisserait également sans protection les 344 indications géographiques européennes reconnues dans les pays du bloc, qui pourraient alors être inondés de produits états-uniens commercialisés sous des appellations désormais considérées comme génériques.
Au-delà, l’UE perdrait surtout en crédibilité : ne pas mener à son terme une négociation de plus de vingt ans enverrait le signal d’un acteur incapable de tenir sa parole commerciale. L’espace laissé vacant, lui, ne resterait pas vide : les États-Unis et la Chine, déjà très présents dans la région, s’y engouffreraient.
Il convient de rappeler que l’accord UE-Mercosur comporte un chapitre consacré au commerce et au développement durable (chapitre 18), qui traduit le modèle commercial normatif de l’Union européenne : il intègre le respect des droits humains, la protection de l’environnement et l’accord de Paris sur le climat, érigé en élément essentiel de l’accord. Si l’effectivité de ces clauses est débattue, leur existence même distingue structurellement l’accord UE-Mercosur des accords bilatéraux que les États-Unis ou la Chine sont susceptibles de conclure avec les pays du Mercosur, lesquels ne contiennent pas d’engagements comparables.
Par conséquent, la ligne de conduite devrait être diamétralement opposée : accélérer, plutôt que freiner, la ratification de l’accord avec le Mercosur. Les pays du Mercosur ont tous ratifié relativement rapidement l’accord (l’Uruguay et l’Argentine le 26 février 2026, le Brésil le 4 mars et le Paraguay le 18 mars 2026, ce dernier vote parachevant la ratification interne du bloc). En revanche, le processus européen s’annonce plus long et plus complexe.
Le Parlement européen a demandé à la Cour de justice de l’Union européenne de se prononcer sur certains aspects juridiques de l’accord. Une telle procédure peut prendre de nombreux mois, voire plusieurs années. Même en l’absence d’objections substantielles de la part de la Cour, il resterait ensuite à accomplir les procédures d’approbation requises au niveau de l’UE et, le cas échéant, des États membres. Dans le meilleur des cas, l’entrée en vigueur complète de l’accord pourrait donc encore prendre un temps considérable. Cette temporalité institutionnelle se heurte à une réalité géopolitique qui exige davantage de réactivité.
Reste enfin un levier interne au Mercosur. La décision 32/00 du Conseil du Marché commun sud‑américain réaffirme l’engagement des États membres à négocier conjointement les accords de nature commerciale avec des pays tiers prévoyant des préférences tarifaires. Cette règle n’est pas théorique : en 2022, lorsque le président uruguayen Luis Lacalle Pou a lancé des négociations bilatérales avec la Chine pour un accord de libre-échange, les autres membres, et en particulier l’Argentine, s’y sont fermement opposés, invoquant précisément la décision 32/00. En définitive, l’Uruguay n’a pas signé d’accord de libre-échange avec la Chine. L’Argentine, qui avait alors bloqué l’Uruguay, se trouve aujourd’hui dans la position inverse : c’est elle qui négocie seule avec Washington un accord susceptible de heurter les intérêts du bloc.
Le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay disposent donc du même argument juridique pour contester l’ARTI, contestation qui, à ce stade, demeure de nature diplomatique, sans procédure formelle devant un organe du Mercosur. L’Argentine pourrait ainsi être prise en tenaille : pression de Bruxelles d’un côté, pression de ses propres partenaires sud-américains de l’autre.
Maximiliano Marzetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 15:50
Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur
L’ESSENTIEL
Le discours de Léon XIV en matière de politique internationale dessine une vision qui condamne les logiques de puissance et les impérialismes au profit de la diplomatie, du droit et des institutions multilatérales.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : le pape voit l’Union européenne comme une construction dépassant les rivalités nationales.
Durant son séjour en France, il a combiné valorisation de l’héritage chrétien national et dénonciation des nationalismes, tout en soulignant que l’accueil des étrangers et des marginalisés serait un marqueur de son pontificat.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : Léon XIV défend l’Union européenne comme un dépassement des rivalités nationales, tout en réinterprétant les « racines chrétiennes » du continent à la lumière de son histoire et de son évolution culturelle.
Le pape cherche en France un équilibre entre identité et ouverture : il valorise l’héritage chrétien national tout en dénonçant les nationalismes et en affirmant l’accueil des étrangers et des marginalisés comme un marqueur de son pontificat.
L’encyclique Magnifica Humanitas publiée en mai 2026 a attiré l’attention avant tout parce que le pape y abordait de front la question de l’intelligence artificielle et de ses dangers. Mais ce texte important, première encyclique du pape Léon XIV, comporte également une prise de position en matière de politique internationale. Le souverain pontife a répété et développé ces idées ce 28 septembre, à l’occasion du discours qu’il a prononcé à Metz.
La culture de la force et de la violence est rejetée, ce qui aboutit à une condamnation des jeux de puissance et des impérialismes. Fait remarquable, ce texte emprunte à la théorie politique pour construire un récit moral. L’encyclique condamne le pragmatisme et le réalisme cynique, auxquels elle oppose la défense du multilatéralisme.
Le rejet explicite de la Realpolitik renvoie d’ailleurs à un débat ancien, celui qui a opposé au XIXᵉ siècle le Vatican de Pie IX à l’Allemagne du chancelier Otto von Bismarck. La dialectique du Kulturkampf voyait s’affronter la vision transnationale du Vatican et celle de l’État-nation moderne. La reprise du combat contre la Realpolitik n’est donc pas anodine. Elle représente une prise de position dans laquelle le multilatéralisme, la diplomatie et la concertation apparaissent comme les seules voies pour la paix face à un réalisme qui se traduit de manière quasi automatique par le recours à la force : la compétition entre États et l’absence d’autorité supérieure font de la puissance et, en dernier ressort, de la force, les instruments privilégiés de l’action internationale.
Ainsi, ces définitions historiques et politiques contribuent aujourd’hui à définir des catégories morales. De ce point de vue, il faut noter que la défense du multilatéralisme n’est pas celle d’un principe abstrait : elle traduit une vision institutionnelle du nouveau pape qui, à Ankara en novembre 2025, lors de son premier déplacement international, esquissait déjà une défense des institutions multilatérales – référence reprise lors du discours prononcé à Paris devant l’Unesco, ce 25 septembre.
Magnifica Humanitas pose les bases de la prise de position sur l’Europe telle qu’évoquée dans le discours prononcé par Léon XIV à Metz. Déjà lors de sa visite en Espagne, en juin dernier, le pape avait parlé de la « vocation spécifique » de l’Europe en appelant à faire progresser le processus de l’Union européenne, qualifié de « don pour toute la famille humaine ». L’UE apparaît comme un lieu privilégié d’appréciation de la complexité : la capacité de concilier les exigences politiques modernes avec la conscience des aspects négatifs des définitions identitaires, et donc des vulnérabilités nationalistes, est mise en avant par le disciple de saint Augustin, qui relie cette vocation à la mission que l’Europe doit accomplir.
Dans le discours de Metz, on peut aussi observer comment le pape réactualise le discours sur les « racines chrétiennes de l’Europe » en l’interprétant d’une façon qui prend en compte l’évolution historique et culturelle qu’il associe au fait religieux en général et à l’évolution chrétienne.
Ici encore, le mécanisme est celui d’invoquer des figures fondatrices, comme Robert Schuman et Alcide De Gasperi, pour associer la perception d’une histoire personnelle à la dimension chrétienne qui débouche sur une réalisation institutionnelle. Léon XIV contrecarre les récits nationaux, en citant Schuman pour souligner la nécessité de surmonter l’opposition entre identités culturelles et en insistant sur la dimension chrétienne de l’Europe, perçue comme un processus fondé sur le droit et la paix, qui vise à encadrer la puissance, voire à y renoncer.
Les conséquences de cette vision sont extrêmement claires : le rejet des impérialismes et des nationalismes apparaît comme une indication politique très nette. Il faut cependant remarquer comment le pape, lors de la veillée du 25 septembre au Stade de France, à Saint-Denis, a placé sa rencontre avec les jeunes sous l’égide de l’histoire sainte de la France. Par certains côtés, la mise en exergue des figures historiques d’une Église nationale pourrait apparaître comme contradictoire par rapport à la vision politique qui rejette le nationalisme en soutenant le processus d’Union européenne.
C’est probablement le signe d’une tentative de conciliation entre la dimension d’une identité nationale concentrée sur l’exemplarité des figures religieuses, et donc détachée de la composante politique, alors que le projet politique, la « mission » exprimée par le pape, trouve dans l’UE et dans les institutions un lieu de réalisation privilégié. Dans le contexte d’une Église française traversée par d’importantes mutations, parfois porteuses de tensions, et d’une société déjà marquée par les enjeux de l’élection présidentielle de 2027, le pape cherche à incarner une vision susceptible de rassembler l’ensemble des catholiques, sans renoncer à porter avec force un message d’accueil des étrangers et des personnes marginalisées. La déclaration de Metz, qui insiste particulièrement sur ce point, comme la visite à la maison Bakhita à Paris en témoignent. Il entend également se démarquer clairement des tentations nationalistes.
Le discours de Metz est chargé de la symbolique spécifique associée, d’un côté, à Robert Schuman et, de l’autre, à un territoire, la Moselle, qui illustre le dépassement des rivalités meurtrières entre la France et l’Allemagne. Le message s’étend donc outre-Rhin ainsi qu’à une Europe entière dans laquelle les forces nationalistes connaissent actuellement un regain qui pourrait entraîner des conséquences centrifuges sur l’UE.
Il ne s’agit probablement pas ici d’opérer un rejet violent qui séparerait le bon grain de l’ivraie, mais d’offrir une lecture inclusive permettant de faire entendre dans l’ensemble des composantes de la société, et donc des croyants, les messages fondamentaux d’une Église qui s’oppose à la brutalisation du monde et, d’une manière plus spécifique, au retour des nationalismes en Europe.
La grande ferveur observée autour de la visite de Léon XIV en France est certainement interprétée par le pape comme un signe en ce sens dont il conviendra d’analyser la portée dans les prochains mois.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.09.2026 à 16:23
Frédéric Martineau, PhD - Relations Internationales. Spécialisation en Diplomatie des affaires, Centre d'études diplomatiques et stratégiques (CEDS)
L’ESSENTIEL
Contrairement à une idée reçue, l’interdiction d’exploiter les ressources minérales de l’Antarctique n’expirera pas en 2048 : cette date ouvre seulement une possibilité de réexamen du protocole qui interdit cette exploitation.
En revanche, alors que le sous-sol reste largement inexploré, la pêche et le tourisme se développent rapidement.
Le principal risque pour le système de protection de l’Antarctique ne réside donc pas dans une hypothétique ruée vers le pétrole en 2048, mais dans l’érosion actuelle des mécanismes de coopération et de conservation.
Le sous-sol, la pêche et le tourisme sont les trois ressources du continent blanc. Le premier est protégé par une interdiction d’exploitation sans terme, dont on annonce à tort l’expiration en 2048. Les deux autres sont déjà exploités, sous des règles beaucoup plus souples, qui fissurent l’édifice juridique construit depuis la signature du traité sur l’Antarctique en 1959.
Tous les deux ou trois ans, la même nouvelle refait surface : la Russie aurait découvert sous la mer de Weddell des réserves de pétrole représentant le double des réserves saoudiennes, et le traité protégeant l’Antarctique expirerait en 2048.
Les deux affirmations sont fausses. Mais elles occupent tout l’espace médiatique, au point de masquer deux autres risques : ceux liés à la surpêche et à la hausse significative du tourisme.
Environ 98 % du continent est recouvert de glace, jusqu’à près de cinq kilomètres d’épaisseur, mais une étude publiée dans Nature Climate Change estime que la fonte, dans le scénario d’émissions de gaz à effet de serre (GES) le plus élevé, pourrait libérer de la glace 120 000 km² de terres d’ici à 2300, soit une surface émergée 5,5 fois plus importante qu’aujourd’hui. Cependant, les prétendues richesses de son sous-sol procèdent d’une extrapolation, car avant sa dérive vers le pôle Sud, l’Antarctique était soudé à l’Australie, à l’Inde, à l’Afrique et à l’Amérique du Sud, où des gisements ont été identifiés.
Le rapport de référence de l’Office of Technology Assessment du Congrès américain, publié en 1989, concluait par une phrase que rien n’a démentie : « Aucune occurrence minérale n’a été explorée par forage. » Quant aux hydrocarbures, les chiffres qui circulent varient entre 36 milliards de barils et 500 milliards de barils, mais il ne s’agit que d’estimations théoriques, et non de réserves prouvées par des forages.
L’exploitation a été envisagée. La convention de Wellington, ou Convention sur la réglementation des activités relatives aux ressources minérales de l’Antarctique (ou CRAMRA, son acronyme en anglais) adoptée en 1988, organisait un régime d’autorisation minière ; elle n’entra jamais en vigueur, la France et l’Australie ayant refusé de la ratifier en 1989 au motif que réglementer, c’était autoriser. Un régime d’exploitation, même contraignant, légitimait l’idée d’une activité minière et ouvrait la porte à des pressions futures. Néanmoins, de l’absolue nécessité de mettre en place un cadre réglementaire pour faire face au risque d’une exploitation minière en Antarctique est né le protocole de Madrid, signé en 1991 et en vigueur depuis 1998. Ce texte fait de la zone du traité (toute la région située au sud du 60ᵉ parallèle) une « réserve naturelle, consacrée à la paix et à la science » et pose à son article 7 une interdiction sans durée :
« Toute activité relative aux ressources minérales, autre que la recherche scientifique, est interdite. »
2048 n’est pas une date d’expiration du traité de l’Antarctique, juste la première année où n’importe quelle partie consultative pourra demander une conférence de réexamen du fonctionnement du protocole. Si, à cette date, les conditions de majorité seront assouplies puisque l’unanimité absolue ne sera plus requise, l’article 25 assortit l’interdiction d’une condition suspensive : elle demeure tant qu’un régime minier obligatoire n’est pas lui-même en vigueur. La lever supposerait donc de réussir ce qui a échoué en 1989. La seule brèche identifiée par les juristes est une clause de retrait à deux ans de préavis, au prix diplomatique que l’on devine.
Le contentieux est ailleurs : l’usage du prétexte scientifique pour détecter des ressources en hydrocarbures. Le levé sismique marin est l’outil qui sert, ailleurs, à cartographier un potentiel pétrolier.
Depuis 1998, l’entreprise publique russe Rosgeo mène de telles campagnes dans l’océan Austral ; au moins six ont visé la mer de Weddell depuis 2011. En mai 2024, devant la Chambre des communes britannique, le géopoliticien Klaus Dodds a exposé le risque que ces données « puissent être interprétées comme de la prospection plutôt que comme de la recherche scientifique ». Le Foreign Office a répondu qu’aucun élément ne permettait de conclure à une violation.
L’échéance de 2048 ne concerne que le minerai. La pêche, notamment au krill, et les navires de croisière, eux, n’ont pas attendu.
Avec une biomasse estimée entre 300 millions et 500 millions de tonnes, le krill antarctique nourrit baleines, manchots et phoques et, de plus en plus, les élevages de saumons. Durant la décennie 2013-2023, la Norvège a réalisé 63,6 % des captures et la Chine 17,1 %. La légine australe, poisson à forte valeur ajoutée, complète le tableau ; elle a longtemps fait l’objet d’une pêche intensive et a conduit à renforcer la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) dans l’océan Austral.
Le régime applicable n’a rien d’une interdiction. La Convention sur la conservation de la faune et de la flore marine de l’Antarctique (CCAMLR), en vigueur depuis 1982 dans le cadre du traité sur l’Antarctique, est un texte hybride : c’est un accord de conservation de l’écosystème qui institue une organisation régionale de gestion des pêches, mais son article II assimile la « conservation » à l’« utilisation rationnelle ». Elle réunit 27 membres et décide par consensus, ce qui induit que chacun y dispose de la possibilité de bloquer les décisions.
Le dispositif de précaution reposait sur deux chiffres : une limite préventive de 5,61 millions de tonnes, jamais approchée, et surtout un « seuil de déclenchement » de 620 000 tonnes, réparti par sous-zones depuis 2009 pour éviter que la pêche ne se concentre devant les colonies de prédateurs. Cette répartition est arrivée à échéance en 2021 et n’a pas été prorogée en octobre 2024. Depuis, la pêche se déroule légalement sans aucune contrainte de répartition spatiale, alors que, comme le rappelle Claire Christian, de la Coalition pour l’Antarctique, elle se déploie précisément là où se trouvent « des centaines de milliers de manchots et de baleines ». La raréfaction de leur nourriture dans leurs zones d’alimentation habituelles impacte le succès reproducteur et les effectifs diminuent, car les trajets pour accéder à la ressource augmentent tandis que les baleines qui peinent à reconstituer leurs réserves se retrouvent parfois prises dans les filets de krill.
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La 44ᵉ réunion de la Commission, tenue à Hobart (Australie) du 20 au 31 octobre 2025, n’a rien débloqué. Un texte de remplacement porté par l’Union européenne a échoué faute de consensus ; une proposition norvégienne visant à porter la limite annuelle de 620 000 tonnes à près de 1,2 million de tonnes a été écartée. Quant aux trois projets d’aires marines protégées (péninsule, Antarctique de l’Est, mer de Weddell), ils restent bloqués par la Russie et par la Chine, qui étendent l’une et l’autre leurs opérations dans ces espaces.
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Fait nouveau, et lourd de sens : en 2025 et en 2026, la pêcherie a atteint ses quotas bien plus tôt que prévu. Le plafond théorique est devenu une contrainte réelle, au moment précis où le mécanisme censé le répartir a disparu.
Le tourisme antarctique connaît une forte croissance. En vingt ans, le nombre de visiteurs est passé de 25 000 (2003-2204) à plus de 100 000 durant la saison 2023-2024. Près de 98 % de l’activité se concentre sur la péninsule, où quelques sites (Neko Harbor, Whalers Bay, Danco) reçoivent chacun près de deux cents escales par saison.
Si elle a jusqu’ici essentiellement été le fait de croisiéristes, près de 50 opérateurs et plus de 70 navires proposant la destination Antarctique, l’offre évolue. Plusieurs entreprises se sont positionnées sur le segment des activités aériennes et à l’intérieur des terres qui ne représentaient qu’environ 1 % du marché, mais pour lesquelles la croissance attendue est de 35 %.
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Ici, la régulation repose pour l’essentiel sur l’autodiscipline de l’IAATO, l’association des voyagistes, qui n’a aucun droit de vote mais exerce une influence sur les Réunions consultatives du Traité sur l’Antarctique (RCTA), l’organe exécutif. Elles n’ont produit, pour l’essentiel, que des résolutions peu contraignantes. Un processus consacré à l’élaboration d’un cadre global a bien été lancé en 2023 et doté d’une feuille de route en 2024 ; il reste encore en négociation.
Les touristes peuvent désormais accéder au continent blanc pour une excursion d’une journée ou un trajet d’une semaine. Ski, alpinisme, marathons, visites de colonies de manchots empereurs, mariages ou cohabitation scientifique, l’imagination des opérateurs paraît sans limite pour satisfaire une clientèle avide de nouveaux espaces.
Le tourisme contribue à l’optimisation budgétaire de la logistique des programmes scientifiques nationaux antarctiques. Mais la proximité entre science et commerce pourrait freiner le mécanisme d’inspection prévu par le système du Traité de l’Antarctique, si des parties prenantes soucieuses de réduire leur coût préféraient la logique financière au respect du sanctuaire. Le protocole de Madrid prévoit une évaluation des impacts par chaque État partie, le préalable obligatoire à toute opération en Antarctique. Elle doit être menée par l’organisateur de l’activité sous le contrôle de son autorité nationale. Cependant, les critères retenus ne garantissent pas vraiment la minimisation de l’empreinte environnementale ; ils sont parfois contournés ou mesurés à l’aune de la géoéconomie. C’est le cas par exemple des campements démontés chaque saison et pas inspectés.
Une fréquentation excessive et mal maîtrisée ne peut que participer d’une augmentation des risques et des fragilités que subit la faune, en particulier les manchots empereurs impactés par le recul de la banquise. Certains pays comme la Norvège, en 2025 à la 47ᵉ réunion consultative, ont défendu un gel du développement touristique jusqu’à l’adoption de règles communes en matière de durabilité. D’autres considèrent que les outils de gestion existants sont suffisants.
Cette comparaison révèle la nature inégale des règles qui encadrent ces trois domaines. Une interdiction sans terme pour le minerai ; une autorisation gérée par consensus pour la pêche ; une autorégulation professionnelle adossée à du droit mou pour le tourisme. Plus la ressource est effectivement exploitable aujourd’hui, plus la règle est faible.
L’échéance de 2048 ne concerne que l’interdiction d’exploiter le minerai, encore réaffirmée par les 29 Parties consultatives à Santiago (Chili) en 2016 comme la « priorité la plus élevée ». La pêche et le tourisme n’ont jamais eu besoin d’attendre une conférence de réexamen. Ces deux activités se développent, et leurs garde-fous s’effacent en temps réel : une mesure de conservation non prorogée en 2024, trois projets d’aires marines protégées bloquées depuis près de dix ans, un cadre touristique annoncé en 2023 et toujours en discussion en raison de son amplitude.
Le point commun est le mécanisme, pas la matière. Les trois régimes reposent sur le consensus, et le consensus suppose que personne n’ait intérêt à le rompre. C’est cette condition-là qui s’érode, et elle s’érode bien avant 2048.
Frédéric Martineau est président de l'Amicale des missions australes et polaire ( AMAEPF).
27.09.2026 à 11:01
Sylvie Toscer-Angot, Professeure de civilisation allemande Responsable du master LLCER- Spécialité Allemand Responsable du Pôle Allemand LEA, Université de Tours
L’ESSENTIEL
L’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) ne diffuse pas un discours négationniste en tant que tel (ce qui est passible de cinq ans d’emprisonnement), mais relativise la période nazie dans ses discours et ses programmes.
Le parti remet en cause « la culture de la repentance » allemande sur la période nazie, estimant que ce ne fut qu’une page secondaire de l’histoire glorieuse du pays et que les souffrances de la population allemande doivent être mises sur le même plan que celles des victimes du régime hitlérien.
Forte de ses succès dans les Länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie occidentale, l’AfD va-t-elle vraiment peser sur les commémorations et les programmes scolaires ?
Les résultats spectaculaires du parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 6 septembre 2026 (43,8 %) puis de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale le 20 septembre (38,2 %) incitent à regarder de plus près les priorités définies par ce parti.
Si, depuis les années 1980-1990, la mémoire du national-socialisme est considérée en République fédérale d’Allemagne comme faisant partie intégrante de l’identité allemande — le discours du président Richard von Weizsäcker prononcé au Bundestag le 8 mai 1985 pour les 40 ans de la fin du nazisme a joué un rôle décisif de ce point de vue —, l’AfD remet aujourd’hui en question la culture mémorielle (Erinnerungskultur) officielle.
Loin d’être un sujet secondaire, le rapport au passé allemand occupe une place centrale dans sa rhétorique et son idéologie. Que signifie concrètement le « virage à 180 degrés » réclamé par l’AfD en matière de culture mémorielle ? L’objet de cette contribution est de mettre en évidence la stratégie et le contre-récit mémoriel de l’AfD, en interrogeant les enjeux politiques de ce contre-discours et son rôle dans l’idéologie du parti.
De manière récurrente depuis 2016 — date à laquelle l’AfD se présentait pour la première fois aux élections régionales en Saxe-Anhalt —, on observe au sein de ce parti des déclarations qui tendent à relativiser les douze années de nazisme.
Si le préambule de son programme électoral régional de 2016 dénonçait « la concentration exclusive sur douze années malheureuses de notre histoire […] », on retrouve cette relativisation et banalisation du régime nazi chez nombre de ses responsables politiques. Exemple parmi d’autres, Alexander Gauland, co-fondateur de l’AfD en 2013, déclarait dans un discours prononcé le 2 septembre 2017, lors d’une réunion du groupuscule d’extrême droite « Der Flügel » en Thuringe, alors qu’il était co-président du parti à l’échelle fédérale :
« On ne doit plus nous reprocher ces douze années. Elles ne concernent plus notre identité aujourd’hui. »
Le 2 juin 2018, Gauland en rajoutait dans la provocation lors d’un autre discours également en Thuringe :
« Nous avons une histoire glorieuse […] et celle-ci, chers amis, a duré plus longtemps que ces maudites douze années […]. Chers amis, Hitler et les nazis ne sont qu’une merde d’oiseau dans plus de 1000 ans d’histoire allemande couronnée de succès. »
La mise en perspective de douze années de nazisme et de 1000 ans d’histoire allemande est tout à fait caractéristique de la stratégie de l’AfD, consistant à considérer la dictature nazie comme une brève parenthèse historique insignifiante au vu de plusieurs siècles d’un glorieux passé allemand.
Pour les principaux idéologues et responsables politiques de l’AfD, il est essentiel de tirer un trait sur le chapitre de la période nazie et d’en finir avec la culture mémorielle allemande assimilée à un « culte de la culpabilité ». En témoignent les propos de Björn Höcke, alors chef du parti et du groupe parlementaire de l’AfD au parlement de Thuringe, dans un discours prononcé à Dresde le 17 janvier 2017, où il évoquait en ces termes le Mémorial de la Shoah à Berlin :
« Nous, Allemands […], sommes le seul peuple au monde à avoir planté un monument de la honte en plein cœur de sa capitale […]. Nous n’avons besoin de rien d’autre que d’un virage à 180 degrés en matière de politique mémorielle ! »
La délégitimation de la culture mémorielle allemande représente un élément central du révisionnisme historique de ce parti. Si on ne trouve pas de propos négationnistes dans les discours de l’AfD (le négationnisme est un délit passible de cinq ans de prison en vertu du paragraphe 130-3 du Code pénal), il n’en demeure pas moins que son objectif est clairement de relativiser ou d’occulter les crimes nazis et l’Holocauste.
Au-delà des appels répétés, dans le sillage de la Nouvelle Droite, à en finir avec une prétendue culture de la repentance et à se libérer du poids des sombres chapitres de l’histoire allemande, l’AfD développe un contre-discours mémoriel, opposant à la mémoire des victimes du régime nazi un récit victimaire révisionniste.
La culture mémorielle allemande devrait à ses yeux se concentrer sur les victimes allemandes, sur les villes détruites par les bombardements alliés, sur les atrocités commises par l’Armée rouge ou encore sur la fuite et l’expulsion de la population allemande des territoires de l’Est. Les souffrances de la population allemande sont ainsi instrumentalisées par l’AfD au profit de son récit révisionniste, comme l’illustrent de nombreuses initiatives, tel le projet de loi déposé en mai 2019 par le groupe parlementaire de l’AfD en Saxe, visant à faire du 13 février un jour de commémoration et de deuil en Saxe pour les victimes des bombardements du 13 février 1945.
Le renvoi dos-à-dos des victimes de la politique d’extermination nazie et de la population civile allemande ou des soldats allemands tués pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que des crimes perpétrés tant par le régime nazi et de ceux commis par les Alliés, conduit à remettre en question la singularité de l’Holocauste et aboutit à une mise en concurrence des mémoires victimaires.
La confrontation critique au passé nazi représente une menace pour la nation allemande selon l’AfD, qui se pose en gardienne d’une prétendue « culture de référence » (Leitkultur) allemande. Le combat identitaire mené par l’AfD, qui conçoit la culture comme une catégorie clé censée restaurer la grandeur de l’Allemagne, redonner aux Allemands leur fierté nationale et conférer à l’identité allemande un caractère intangible, se joue largement sur le terrain culturel. Son contre-récit mémoriel repose sur la référence aux épisodes glorieux de l’histoire et de la culture allemandes — à travers, dixit Gauland « les grandes figures du passé, de Charlemagne à Charles Quint jusqu’à Bismarck », qui « constituent l’étalon sur lequel nous devons régler notre action » —, mis au service d’une identité allemande supposée immuable.
De son côté, Alice Weidel, actuelle tête de proue du parti, a appelé l’Allemagne à mettre fin au culte de la repentance dans une émission télévisée en février 2025 :
« La politique allemande ne devrait pas être motivée par un sentiment de culpabilité, mais par une confiance en soi et par un sens des responsabilités envers l’avenir. »
En mai 2025, le groupe parlementaire de l’AfD de Saxe-Anhalt a lancé une campagne publicitaire intitulée « #PenserAllemand » prévoyant de mettre fin aux sorties scolaires vers les lieux de mémoire des crimes nazis pour les remplacer par des visites de « sites d’une valeur historique ».
Avec la disparition progressive des témoins directs du national-socialisme, ce déni de mémoire ne peut être considéré qu’avec la plus vive inquiétude. Se pose la question de savoir comment la mémoire de l’époque nazie pourra être transmise et maintenue vivante auprès des générations à venir. La révision des programmes scolaires, notamment en histoire, visant à mettre en valeur et à réhabiliter les chapitres positifs de l’histoire allemande et éludant des éléments essentiels de la culture mémorielle allemande, était également inscrite dans le programme de l’AfD pour les élections régionales de Saxe-Anhalt qui ont eu lieu le 6 septembre 2026 (la rédaction des programmes scolaires et culturels relève de la compétence des Lander).
La victoire massive dans ce Land de l’AfD et de sa tête de liste Ulrich Siegmund, figure charismatique au sourire inlassable, ne laisse donc pas d’inquiéter et ne saurait faire illusion sur les véritables intentions en Saxe-Anhalt du parti, dont le programme électoral doit beaucoup à Hans-Thomas Tillschneider, député au parlement de Saxe-Anhalt depuis 2016 et idéologue particulièrement radical. Si l’AfD en vient à gouverner, le risque est grand de voir la Saxe-Anhalt se muer en laboratoire de la révolution culturelle réclamée par l’AfD.
Sans doute faut-il préciser que la délégitimation de la culture mémorielle officielle et la falsification de l’histoire opérées par l’AfD ne concernent pas seulement le passé nazi, mais également le passé colonial allemand, qui fait l’objet d’un traitement similaire.
Sylvie Toscer-Angot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.