01.07.2026 à 17:22
Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine

L’industrie vidéoludique ne cesse de croître partout dans le monde. Les productions en tout genre abondent et l’Ukraine n’échappe pas à la règle, y compris en temps de guerre. Entre adaptation des développeurs déplacés, mobilisation des joueurs pour lever des fonds et créations artistiques, les jeux vidéo témoignent de la guerre en cours, tout en participant à la diffusion de l’identité ukrainienne au plus grand nombre.
D’Admiral Sea Battles — premier jeu vidéo ukrainien, développé par le studio Meridian’93 à Louhansk — et Chasm : The Rift — concurrent renommé du jeu Quake — dans les années 1990 aux franchises plus récentes Metro et STALKER, l’Ukraine a vu l’apparition de divers jeux vidéo qui ont marqué leurs époques respectives. Depuis quelques années, de nombreuses productions sont influencées par la guerre et agissent de plus en plus comme des vitrines culturelles pour un pays désireux de faire connaître à la fois son passé et son présent.
De petits jeux indépendants ont vu le jour pour sensibiliser le public aux conséquences de la guerre — un objectif d’autant plus important pour leurs créateurs que certains d’entre eux ont directement subi l’impact des attaques russes. Ces créations s’inscrivent plus largement dans une forme de résistance dans le cyberespace, allant de la simple démonstration de résilience jusqu’à des jeux pouvant causer des cyberattaques visant la Russie, comme Play for Ukraine.
En 2022, les jeux développés dans l’urgence, souvent avec des moyens limités, s’appuyaient davantage sur les narratifs héroïques et les mobilisations citoyennes. Ukrainian fArmy, par exemple, propose aux joueurs de contrôler un tracteur qui doit remorquer des véhicules russes, en référence aux actions spontanées de certains agriculteurs ukrainiens.
L’un des jeux les plus en vogue dans le monde est sans aucun doute Minecraft, qui compte autour de 200 millions de joueurs mensuels en 2026. De nombreux projets ont vu le jour dans ce jeu sandbox en faisant appel à la créativité des joueurs pour restaurer des lieux ukrainiens emblématiques, souvent détruits ou capturés, dans une logique culturelle et patrimoniale, à l’exemple de MINESALT.
Propulsé par la plate-forme gouvernementale ukrainienne de dons UNITED24 et les créateurs français de l’équipe Endorah, le projet a pour but d’enseigner aux joueurs l’histoire de l’une des plus grandes mines de sel au monde. Celle-ci est située dans l’oblast de Donetsk, à Soledar, une ville sous occupation russe depuis 2023 après avoir longtemps été une forteresse où se sont déroulés des combats intenses.
Les joueurs peuvent parcourir plus de 500 kilomètres de galeries tout en ramassant des cristaux de sel dissimulés. Tout au long du parcours, un travail de storytelling poussé a été pensé en insérant les avatars virtuels des ambassadeurs d’UNITED24. Soledar étant toujours occupée en 2026, cette patrimonialisation virtuelle constitue une alternative utile pour faire visiter les lieux à distance et en temps de guerre.
D’autres joueurs — ainsi que le conseil municipal de la ville, occupée par les Russes depuis mai 2022 après une terrible campagne de bombardements — ont planché sur la reconstruction de Marioupol, en s’appuyant sur des données en sources ouvertes telles que des images satellites, des cartes et des vues panoramiques. Ils se sont attelés à « rebâtir », entre autres, le théâtre dont le bombardement le 16 mars 2022 a causé la mort de centaines de civils, ainsi que la fresque murale Milana, créée en 2015 en hommage à une petite fille grièvement blessée, et démolie en 2022 par les Russes.
Pour les participants, il n’est pas seulement question de reconstruire dans le numérique, mais aussi et surtout de préserver l’identité d’une ville.
Un autre internaute a quant à lui passé près de quatre mois à reconstruire 8 rues principales et 93 bâtiments de Kharkiv, à l’échelle réelle (1 :1), par temps hivernal. Il explique avoir eu recours aux photographies sous de multiples angles ainsi qu’à Google Earth pour mener à bien son projet, démontrant l’apport de ces outils dans un format vidéoludique.
Dans un autre registre, tout aussi populaire, Counter-Strike fait partie des jeux les plus influents dans le monde depuis le début des années 2000. Ce jeu de tir, compétitif et omniprésent sur la scène e-sport, met en concurrence des équipes de terroristes et d’antiterroristes qui s’affrontent sur plusieurs cartes (ou maps, dans le jargon des joueurs).
L’une des plus grandes équipes de ce jeu, Natus Vincere (NAVI), s’est fait remarquer en remportant de nombreux tournois majeurs, notamment sur la version Counter-Strike : Global Offensive (CS :GO). En février 2022, l’équipe était composée de joueurs ukrainiens et russes, ce qui a provoqué des problèmes en interne pour la structure.
Par la suite, les joueurs russes ont progressivement quitté le roster jusqu’en 2023, laissant place à une internationalisation de l’équipe avec l’arrivée de nouvelles nationalités. Le joueur star ukrainien, Oleksandr « s1mple » Kostyliev, s’est positionné publiquement pour dénoncer l’invasion russe, tout en réalisant des dons, par exemple pour financer une ambulance. NAVI a en outre organisé des initiatives caritatives, comme, en 2022, le projet BORN TO BE BRAVE mis au point avec d’autres équipes, et a aussi réalisé un documentaire intitulé « Leaving Home », qui évoque la trajectoire de fans déplacés à cause de la guerre.
En 2023, le plus grand quotidien finlandais, Helsingin Sanomat, a créé la map « de_voyna » (« Voyna » signifiant « guerre » en russe) avec pour objectif de créer une newsroom virtuelle accessible aux joueurs russes. Cet environnement jouable est complété par un bunker au sein duquel sont affichées de multiples photographies de massacres ou de destructions en Ukraine. Trois ans après sa parution en mai 2023, la carte compte plus de 20 000 abonnés et plus de 58 000 visites.
Dans la dernière version du jeu, une ancienne carte emblématique, « de_cache », a été mise à jour pour réintégrer la scène compétitive. Située en Ukraine, elle représente une cache d’armes à proximité immédiate de la centrale de Tchernobyl. La nouvelle version fait apparaître le monument aux liquidateurs, le réacteur n°4 de la centrale ou encore une horloge arrêtée à 1h26, trois minutes après l’explosion, horaire qui correspondrait au déclenchement de l’alarme incendie. On y aperçoit aussi les autobus utilisés alors pour évacuer les civils, des poupées abandonnées ou encore la fameuse grande roue de Pripyat, indiquant le souhait des développeurs d’ancrer davantage le décor ukrainien.
Par ailleurs, certaines de ces cartes virtuelles ont parfois des effets financiers directs dans le monde réel, comme The Donation Map qui reprend la place de l’Indépendance (Maïdan) dans Fortnite. Celle-ci, pensée conjointement par l’agence de communication Havas Play et UNITED24, a permis de convertir le temps de jeu des joueurs en dons pour financer un dispensaire, dans l’oblast de Mykolaïv.
Ces dernières années, un réel engouement s’est formé autour des jeux consacrés à l’histoire de l’Ukraine. Toujours en développement, Bygoner et Sich promettent des aventures et des explorations aux XVIe et XVIIe siècles, avec la possibilité pour les joueurs d’incarner des Cosaques.
Quant au city-builder Ostriv, initié en 2014 à la suite du début de la guerre en Ukraine par un jeune natif de Kharkiv, il est question de gouverner une bourgade ukrainienne du XVIIIe siècle. Le créateur s’est inspiré de ses voyages dans les Carpates et de visites dans de nombreux lieux, y compris des musées ukrainiens, pour élaborer les bâtiments et textures du jeu. La bande-son du jeu est composée par trois musiciens, eux aussi de Kharkiv.
Studio réputé, GSC Game World, qui a vu le jour en 1995, est à l’origine des licences Cossacks et S.T.A.L.K.E.R. Les employés ont dû travailler dans des conditions complexes du fait de la guerre, une partie de leurs équipes ayant été déplacée et des membres ayant été mobilisés. L’un d’entre eux, Volodymyr Yezhov, est décédé dans la bataille de Bakhmout en décembre 2022. En dépit de ces circonstances, le studio est parvenu à sortir en 2024 S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, et y a glissé de nombreuses références à la culture ukrainienne mais aussi à la guerre en cours : on y retrouve des mosaïques et des tridents, le poème Kateryna de Taras Chevtchenko ou encore un endroit avec l’inscription « Укриття », soit « abri », en référence aux lieux sûrs où se réfugier lors des raids aériens. Le jeu est d’ailleurs apprécié par les soldats ukrainiens.
Le studio 4A Games reconnaît une influence significative de la guerre sur les thèmes du jeu Metro 2039, certains de ses développeurs ayant dû coder en se branchant sur des générateurs de secours. L’histoire est fortement inspirée du roman dystopique éponyme Metro 2033, de l’écrivain moscovite Dmitri Gloukhovski, lui-même en exil.
Un autre studio ukrainien, Frogwares, a sorti Sherlock Holmes : The Awakened et en a aussi profité pour communiquer sur les conditions de travail des développeurs, tout en insérant des références à la guerre dans le jeu. On y retrouve, entre autres, un bateau coulé du nom de Moskva, le même que portait le croiseur russe détruit en mer Noire en 2022.
Quant à l’agence de communication et d’édition ukrainienne Palaye, elle soutient la visibilité internationale de l’industrie vidéoludique du pays, notamment en organisant des événements réels ou virtuels tels que l’Ukrainian Games Festival. Elle réalise aussi des opérations caritatives, notamment avec la fondation Leleka, qui soutient les soignants au front.
Ces productions vidéoludiques prennent source, parfois, dans la littérature. The Hollow, situé dans une réalité alternative des années 1960, s’inspire fortement du roman Les Chasseurs de tigres de l’écrivain Ivan Bagrianyi, figure ukrainienne majeure du XXe siècle. Entre fiction assumée et emprunts historiques, le jeu promeut la résilience face à un système totalitaire, faisant écho au parcours de vie tumultueux de l’écrivain entre exil forcé, prison et camps soviétiques.
Alors qu’une crise de santé mentale avérée par l’OMS sévit en Ukraine et que les traumatismes psychologiques inhérents à la guerre se décuplent, certains développeurs ont plutôt fait le choix de concentrer leurs créations sur le quotidien des civils.
Les créateurs d’Ukraine War Stories, jeu non commercial, ont été directement touchés par les événements puisque l’un d’entre eux s’est retrouvé pris au piège à Boutcha, lors de l’occupation russe. Les récits sont inspirés par de véritables témoignages oculaires. Les sources empruntées pour les trois histoires proposées (Hostomel, Boutcha et Marioupol) sont explicitement mentionnées. Cette volonté se retrouve également dans Twenty-second : Stories of Underground Kharkiv. Se voulant antimilitariste, ce jeu, à mi-chemin entre le roman visuel et un récit interactif, plonge le joueur dans le métro de Kharkiv, où il incarne un professeur d’histoire réfugié là avec ses compatriotes durant six jours.
Dans le même esprit, Hollow Home, jeu de rôle en perspective isométrique déjà primé plusieurs fois, invite le joueur à se placer dans la peau de Max, 14 ans, qui s’aventure dans une ville attaquée.
Parfois, ces contenus prennent une dimension transmédiatique, au service direct d’enjeux sécuritaires prééminents. Ainsi, le personnage iconique de S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, Skif, a été réutilisé dans une campagne de communication menée conjointement par le studio et le ministère des situations d’urgence d’Ukraine.
Ce spot a pour but d’informer les jeunes sur les dangers des mines, alors que l’Ukraine est aujourd’hui considérée comme le pays le plus miné au monde, près de 22 % du territoire étant contaminé selon les Nations unies.
Ces productions relaient des récits, des références, des faits ou des témoignages au travers de créations variées toutes plus différentes les unes des autres. Des pays comme la Chine ou les États-Unis ont depuis longtemps saisi l’importance des jeux vidéo et les incorporent dans leurs stratégies numériques de soft power pour atteindre des audiences internationales.
Aussi, ces jeux, qui incluent de nombreux narratifs visuels, revêtent des rôles variés en temps de guerre : échappatoire émotionnelle, aide à la reconstruction patrimoniale ou encore documentation historique. À l’instar du reste de la société civile, les acteurs de cette industrie s’investissent pour leur pays en optant pour des dispositifs caritatifs ou informationnels, destinés à financer des projets humanitaires, médicaux et militaires. Jouer avec les émotions et inciter à la créativité sont deux moyens de capter des audiences peu ou prou sensibles aux enjeux patrimoniaux et culturels, alors même que la culture ukrainienne a fait l’objet de répressions et d’effacements au fil des siècles.
En parcourant les commentaires relatifs à certains jeux susmentionnés, il est fréquent d’y lire des avis polarisés : certains se félicitent du recours aux jeux vidéo pour évoquer la guerre différemment, alors que d’autres y voient une certaine forme de propagande malvenue. L’appropriation se fera, comme pour toute œuvre culturelle, en fonction des sensibilités de chacun. Ceci étant, il est difficile d’ignorer leur rôle dans la diffusion de l’identité ukrainienne. De fait, ce travail vidéoludique et mémoriel se joue tant en Ukraine qu’à l’étranger.
Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.07.2026 à 12:36
Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Chaque nation possède ses mythes fondateurs. Dans le cas des États-Unis, le plus important est sans doute celui du 4-Juillet. Mais en ce jour – qui, d’ailleurs, n’est en réalité pas celui de la proclamation de l’indépendance ! –, que célèbre-t-on exactement de l’autre côté de l’Atlantique ? Deux cent cinquante ans durant, des réponses variées et contrastées ont été apportées à cette question. Cette année, les fêtes somptuaires lancées par Donald Trump visent avant tout à promouvoir sa propre personne et sa vision de son pays.
L’indépendance des États-Unis n’a pas été déclarée le 4 juillet 1776. Elle l’a été le 2 juillet. Que s’est-il passé le 4 ? Le Congrès a adopté un texte. Un texte qui allait devenir, en deux siècles et demi, le document le plus sacré d’une nation qui ne se réclame d’aucune religion d’État. Le 4-Juillet est moins une date qu’un récit.
Le 3 juillet 1776, John Adams, l’un des principaux Pères fondateurs, écrit à sa femme Abigail qu’il vient de vivre « l’époque la plus mémorable de l’histoire de l’Amérique » – et que le deuxième jour de juillet serait célébré à jamais. Il se trompait de deux jours.
Le 4-Juillet commémore non pas le vote d’indépendance, mais l’adoption de la version finale d’un texte rédigé principalement par Thomas Jefferson : la Déclaration d’indépendance. Peu de pays célèbrent un document avec une telle intensité. Il est vrai qu’il renvoie directement aux valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité, les droits naturels et le consentement des gouvernés.
Pourtant, la Déclaration ne devient pas immédiatement un événement national. Elle est lue publiquement à Philadelphie le 8 juillet, devant l’armée de Washington le 9, atteint la Géorgie un mois plus tard, n’est signée par la plupart des délégués que le 2 août, et n’est connue à Londres qu’à la fin de l’été. Sa sacralisation rétrospective doit beaucoup à une coïncidence : Jefferson et Adams meurent tous deux le 4 juillet 1826, cinquante ans jour pour jour après la Déclaration. La coïncidence est aussitôt lue comme un signe du ciel, élevée au rang de miracle fondateur. La fête nationale est ainsi moins la transcription spontanée d’un événement qu’un objet de fabrication culturelle.
La célébration du 4-Juillet a d’ailleurs été d’emblée un champ de bataille partisan. Dès les années 1790, elle suscite des affrontements entre fédéralistes, favorables à un gouvernement central fort, et républicains-démocrates, défenseurs d’une république plus décentralisée, chaque camp cherchant à s’approprier l’héritage révolutionnaire pour légitimer sa vision de la nation.
Par la suite, des esclaves affranchis, des abolitionnistes – à commencer par Frederick Douglass dans son célèbre discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » (1852) –, puis des suffragistes et des communautés immigrées utilisent à leur tour les symboles fondateurs pour contester leur exclusion du récit dominant.
Ces mêmes symboles sont aussi des instruments d’intégration, voire d’assimilation. Au début du XXᵉ siècle, les cérémonies collectives de naturalisation organisées le 4 juillet font entrer symboliquement de nouveaux membres dans la communauté nationale à travers des rituels d’« américanisation » : défilés, discours civiques, omniprésence du drapeau.
Au fil du temps, le 4-Juillet s’impose comme l’un des principaux rites d’une véritable « religion civile » – notion forgée par Rousseau, adaptée aux États-Unis par le sociologue Robert Bellah dans les années 1960. Cette religion possède ses textes sacrés (la Déclaration d’indépendance, la Constitution), ses saints (George Washington, Abraham Lincoln), ses rites (le 4-Juillet, les investitures), ses lieux de pèlerinage (Independence Hall, Gettysburg, ou encore le mont Rushmore), ses temples (du Capitole au Lincoln Memorial), ses reliques (la Constitution originale, la Liberty Bell) et une croyance partagée dans la mission historique et morale de la nation.
Le 4-Juillet apparaît ainsi comme un puissant rituel durkheimien de réactivation périodique de l’appartenance nationale au sein d’une société profondément diverse.
Chaque été, une nation qui se définit par des idées – l’égalité, la liberté – rejoue la scène de sa propre naissance. L’Amérique, dont l’identité ne repose ni sur un territoire homogène ni sur une origine commune, constitue l’archétype de la « communauté imaginée » théorisée par Benedict Anderson : les nations ne préexistent pas aux récits qu’elles se racontent, elles se construisent et se perpétuent grâce à des mythes, des symboles et des rituels partagés, qui permettent à des millions d’individus de se représenter comme membres d’une même communauté historique et politique.
En tant qu’incarnations de la nation, les présidents ont parfaitement saisi les enjeux de cette fête : puiser dans le corpus mythique des éléments qui servent leur politique du moment, sans pour autant s’en éloigner complètement. D’où l’illusion d’une tradition continue, alors qu’il s’agit d’une recomposition permanente.
Le centenaire de 1876, célébré sous Ulysses S. Grant, associe réconciliation après la guerre de Sécession et célébration d’une Amérique industrielle tournée vers l’avenir.
Le bicentenaire de 1976, organisé par Gerald Ford après le Vietnam et le Watergate, prend la forme d’un rituel de guérison nationale. Ronald Reagan réaffirme ensuite un exceptionnalisme américain à vocation universelle, porté par la rhétorique de la « cité sur la colline », notamment lors du Liberty Weekend de 1986, tandis que George W. Bush réactive, après le 11 septembre, un patriotisme de guerre fondé sur la défense de la liberté et de la mission américaine dans le monde.
Enfin, Bill Clinton et Barack Obama mettent davantage l’accent sur la diversité et l’inclusion, sans jamais s’éloigner du même socle, comme en témoigne la généralisation des cérémonies de naturalisation organisées le 4 juillet sous la présidence Obama.
Donald Trump n’invente ni le rite ni le mythe. Sa volonté de faire du 4-Juillet un moment central du récit national n’a rien d’inédit, pas plus que sa rhétorique de l’exceptionnalisme américain ou de l’élection providentielle des États-Unis, déjà mobilisée par Reagan ou Bush.
Là où il rompt nettement avec la tradition présidentielle, c’est en durcissant ce récit pour le recentrer sur sa propre figure, en le militarisant et en en faisant un instrument de confrontation politique. La commémoration nationale n’a plus seulement pour fonction de célébrer la nation : elle sert désormais à désigner ceux qui la menaceraient et celui qui serait appelé à la sauver.
Cette évolution se manifeste dès le Salute to America du 4 juillet 2019, organisé au pied du Lincoln Memorial avec chars, avions de chasse et démonstrations militaires, puis dans son discours du Mont Rushmore du 3 juillet 2020, où il dénonçait une prétendue cancel culture menaçant l’histoire et l’identité américaines.
En 2026, la logique se radicalise : les célébrations du 250ᵉ anniversaire, autour de la Grande Foire des États-Unis (Great American State Fair, mélange de fête foraine et d’exposition mettant en valeur les États qui composent le pays) organisée à Washington du 25 juin au 10 juillet et du programme Freedom 250, combinant gala d’arts martiaux mixtes, Grand Prix automobile et revues navales, tendent à faire de la commémoration elle-même un objet de confrontation partisane.
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Plus encore, la figure de l’« ennemi intérieur » – élites, universités, médias, opposants – occupe désormais une place centrale dans le récit trumpien. La nouveauté n’est pas d’utiliser la commémoration à des fins politiques, mais d’en faire un instrument explicite de mobilisation partisane, articulé autour de la figure d’un chef présenté comme le seul capable de restaurer la grandeur nationale.
Que le 250e anniversaire se déroule dans un contexte de crise nationale n’est pas inédit : 1876, c’était la difficile reconstruction d’une unité nationale encore fragile onze ans après la sanglante guerre de Sécession ; 1976 était marquée par les séquelles du scandale du Watergate qui avait abouti deux ans plus tôt à la démission de Richard Nixon.
Ce qui diffère en 2026, c’est l’orientation du récit. Là où les commémorations précédentes projetaient la nation vers l’avenir, Trump oriente principalement le sien vers un passé fantasmé. Make America Great Again, America First, la référence récurrente à un « nouvel âge d’or » : tous ces slogans supposent l’existence d’une grandeur passée à restaurer. La nouveauté n’est pas tant la nostalgie elle-même que sa centralité dans la définition du projet politique.
Même lorsque Trump mobilise un imaginaire futuriste — intelligence artificielle, conquête spatiale –, il ne faut pas s’y tromper : son futur n’ouvre pas sur quelque chose d’inédit, il certifie que l’Amérique était, depuis ses origines, destinée à la grandeur. C’est un récit réactionnaire au sens propre – un avenir qui regarde en arrière.
Ce que le 250e anniversaire révèle, enfin, c’est que le débat dépasse l’opposition entre démocrates et républicains : il porte sur une question plus fondamentale. Que célèbre-t-on exactement lorsqu’on célèbre l’Amérique ?
Le récit trumpien ne vise plus seulement à définir ce qu’est la nation ; il tend aussi à préciser qui en serait le dépositaire légitime. Derrière l’invocation d’un âge d’or perdu, c’est une certaine image de l’Amérique qui se dessine – blanche, chrétienne, socialement conservatrice –, dont les transformations démographiques et culturelles récentes auraient menacé l’identité historique. Le débat ne porte plus seulement sur ce qu’est l’Amérique, mais sur qui peut légitimement prétendre l’incarner.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.07.2026 à 12:34
Matthew Smith, Visiting Assistant Professor of History, Miami University

Accueilli en héros de retour au pays, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire du pays.
Les États-Unis s’apprêtent à célébrer le 250ᵉ anniversaire de leur naissance révolutionnaire, la Déclaration d’indépendance. Le 4 juillet 2026 marquera une étape importante – et un moment de réflexion.
Pourtant, alors que la fascination pour la fondation des États-Unis perdure, la manière dont la révolution américaine (1775-1783) est enseignée à travers le pays fait l’objet de controverses. Des initiatives contestées du New York Times, comme le Projet 1619, visant à placer l’esclavage au cœur de l’histoire des États-Unis, jusqu’aux tentatives visant à restreindre les enseignements abordant les questions de racisme, la transmission de l’histoire américaine se retrouve au cœur de clivages partisans. Les anniversaires peuvent susciter l’enthousiasme du public, mais ils peuvent aussi rouvrir de vieilles blessures.
En tant qu’historien des États-Unis et citoyen états-unien naturalisé, je porte un intérêt à la fois personnel et professionnel à la Révolution américaine. Le fait que j’aie grandi au Royaume-Uni amuse énormément mes élèves chaque fois que nous parlons de la guerre d’indépendance. Parfois, avec mon anglais teinté d’accent britannique, je leur rappelle que je n’ai pas personnellement grandi sous le règne du roi George III. Enseigner l’histoire, c’est encourager les élèves à porter un regard critique sur le passé sans leur dicter les émotions qu’ils doivent ressentir – qu’elles soient patriotiques ou autres.
Malheureusement, le genre de savoir historique objectif qui allait autrefois de soi semble aujourd’hui perdre du terrain aux États-Unis. Selon le National Assessment of Educational Progress, seuls 13 % des élèves de quatrième en 2023 ont été jugés « compétents » en histoire américaine. Une enquête de 2010 a révélé que 26 % des adultes étaient incapables d’identifier par rapport à quel pays les États-Unis avaient déclaré leur indépendance, la Chine, le Mexique et la France figurant parmi les réponses données.
Entendre que les États-Unis se seraient « séparés » de la France aurait vraiment fait sursauter Gilbert du Motier, plus connu sous le nom de marquis de La Fayette (1757-1834). Son engagement envers ce pays naissant a non seulement contribué à garantir son indépendance, mais il a également contribué à consolider l’identité américaine plusieurs décennies plus tard.
Aristocrate issu d’un milieu privilégié ayant pris part aux révolutions américaine et française, La Fayette est parti au combat à l’âge de 19 ans. Après avoir levé et équipé sa propre expédition pour traverser l’Atlantique en 1777, il a participé à de nombreuses batailles contre les Britanniques, notamment à la bataille décisive de Yorktown. Ayant gagné la confiance de George Washington, La Fayette atteignit le grade de général de division dans l’armée continentale.
L’engagement de La Fayette dans l’armée américaine est antérieur à l’alliance de 1778 entre son pays natal et les États-Unis. Finalement, l’alliance avec la France a renversé le cours de la guerre contre la Grande-Bretagne, tant sur terre qu’en mer. À la fin de la guerre, les Français avaient envoyé quelque 12 000 soldats, 22 000 marins et des dizaines de navires de combat pour soutenir la cause américaine, et investi d’énormes ressources financières. À l’époque où La Fayette proposa ses services, il n’était toutefois qu’un des rares volontaires étrangers – et le plus acclamé.
« De nos jours », comme l’a [reconnu] l’historienne Sarah Vowell, les Américains considèrent La Fayette comme « un lieu, et non une personne ». Mais la multitude de villes, de comtés et de voies publiques portant le nom de ce héros de la révolution témoigne de sa renommée d’antan. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes américaines ont mis le cap sur la France sous le slogan « La Fayette, nous voilà ! », promettant de rembourser la dette de gratitude de l’Amérique envers la France.
Les Américains d’un certain âge se souviennent peut-être du bicentenaire des États-Unis en 1976, célébré en grande pompe et marqué notamment par une visite d’État de la reine Élisabeth II. Le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance, cependant, a joué un rôle bien plus important dans la façon dont les citoyens se représentaient leur pays.
La Fayette a eu une place centrale dans les préparatifs de cette commémoration de 1826, la première du genre à l’échelle nationale. Le président James Monroe, lui-même ancien combattant de la guerre d’indépendance, le convia à être « l’invité de l’Amérique », honoré en tant que dernier général de division encore en vie de l’Armée continentale. À partir de juillet 1824, à l’âge de 66 ans, La Fayette entreprit une tournée triomphale à travers les 24 États qui composaient alors l’Union – soit près du double des 13 États d’origine.
Alors que La Fayette se dirigeait vers l’ouest, transporté tour à tour en calèche, en bateau à vapeur et en péniche, il traversa une Amérique en pleine mutation. Nulle part la croissance économique et démographique des États-Unis n’était plus évidente qu’à Cincinnati (Ohio), où une foule de 50 000 personnes l’accueillit en mai 1825. Autrefois petite ville de frontière, Cincinnati connaissait une croissance plus rapide que n’importe quelle autre ville de taille comparable du pays : sa population est passée d’environ 15 000 à environ 115 000 habitants au cours du quart de siècle qui a suivi la visite de La Fayette.
Il s’est adressé à son auditoire avec émotion :
« La plus grande récompense que l’on puisse accorder à un vétéran de la révolution est de lui faire découvrir les bienfaits qui ont découlé de notre lutte pour l’indépendance, la liberté et l’égalité des droits. »
La Fayette a donné un visage humain à la commémoration nationale américaine. Il a permis aux citoyens des États de la frontière, comme l’Ohio – jusqu’alors exclus du récit révolutionnaire –, de se mettre eux-mêmes à l’honneur. La forte affluence lors des étapes dans l’Ouest, comme à Cincinnati, reflétait l’enthousiasme pour ces grands spectacles. Elle témoignait également de l’essor de la presse écrite américaine, qui avait fait la promotion de sa visite, ainsi que de l’amélioration des moyens de transport dans des régions du pays autrefois isolées.
La tournée de La Fayette s’est achevée par un banquet d’État organisé le 18 septembre 1825 à Washington, D. C., donné par le nouveau président, John Quincy Adams. Adams – fils du deuxième président des États-Unis, John Adams – a rendu hommage à « ce lien d’amour, plus fort que la mort », qui unit La Fayette « pour l’éternité au nom de Washington ».
L’enthousiasme avec lequel La Fayette a été accueilli il y a 200 ans était sincère. Mais comme dans toute bonne leçon d’histoire, l’héritage de La Fayette est sujet à interprétation.
Son grand voyage a contribué à ancrer le mythe de « l’Ère des bons sentiments » : un âge d’or marqué par l’harmonie politique aux États-Unis. En réalité, les germes de la guerre civile américaine étaient déjà manifestes. L’adhésion du Missouri à l’Union en 1820 menaçait le fragile équilibre du pays entre les États opposés à l’esclavage et ceux qui l’autorisaient – une crise que Thomas Jefferson avait qualifiée de « sirène d’alarme dans la nuit ».
De même, la glorification de La Fayette dans l’ouest des États-Unis a coïncidé avec la poursuite de la déportation forcée des peuples autochtones. L’Ohio, par exemple, a déporté de force la dernière tribu amérindienne de son territoire en 1843.
Malgré les utilisations et les abus de la mémoire historique, ainsi que la réticence des historiens contemporains à l’égard du culte des héros, La Fayette reste une figure charismatique – un « citoyen de deux mondes » qui s’est fait le champion tant de l’abolitionnisme que des droits des femmes. Je pense que le fait qu’il tombe peu à peu dans l’oubli témoigne d’une amnésie inquiétante. Cet anniversaire américain offre l’occasion de réexaminer son héritage, aux côtés des récits révolutionnaires d’Américains de tous horizons.
Comme l’écrivait La Fayette dans une lettre à sa famille après la capitulation de l’armée britannique en 1781 : « L’humanité a remporté sa bataille. La liberté a désormais un pays. »
Matthew Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.