05.04.2026 à 10:13
Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité
Le régime dictatorial et sanguinaire qui dirige le pays depuis 1979 a fait de très nombreuses victimes et s’est encore livré à un massacre épouvantable début janvier. D’où l’espoir, partagé par une partie de la population, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, que les opérations militaires conduites par Israël et les États-Unis permettront d’y mettre fin. Mais les frappes s’avèrent largement indiscriminées, provoquant d’immenses destructions et de très nombreuses victimes civiles, tandis que le pouvoir parvient à remplacer ses dignitaires tués par d’autres.
En janvier, le massacre des manifestants qui revendiquaient à travers le pays le changement du régime islamique a endeuillé la majorité de la population iranienne. Pour se maintenir au pouvoir, les autorités, qualifiant ces femmes, hommes et enfants d’« ennemis de l’intérieur », avaient ordonné aux forces de sécurité de tirer dans la foule pour tuer. Le bilan provisoire établi par Hrana, une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis, indique au moins 6800 personnes tuées et plus de 42 000 personnes arrêtées.
Alors que les familles cherchaient encore leurs proches tués, blessés ou emprisonnés et se voyaient contraintes de verser une somme aux autorités afin de récupérer leurs corps, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont décidé d’imposer au pays une guerre illégale et illégitime, sous un double prétexte : mettre fin au programme nucléaire iranien, et venir en aide à cette population meurtrie.
Le 28 février, à un moment où des représentants du régime de Téhéran conduisaient encore des négociations avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner à Genève, le Guide Ali Khamenei ainsi que certains membres de sa famille et plusieurs dizaines de hauts responsables du régime étaient tués par des bombardements américains et israéliens.
La nouvelle de l’assassinat du bourreau du peuple a fait plus d’un heureux en Iran comme au sein de la diaspora. Pourtant, contrairement aux vœux pieux de nombreux Iraniens, la guerre ne cible pas seulement les dirigeants du régime. Le même jour, un missile Tomahawk a frappé une école pour filles à Minab, tuant 168 petites écolières, ce qui constitue un crime de guerre.
Les Iraniens ont rapidement pu constater qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de libération mais avant tout d’une destruction massive des infrastructures : en un mois, plus de 66 000 immeubles résidentiels, 20 127 immeubles commerciaux, trois cents hôpitaux et centres médicaux, l’institut Pasteur de Téhéran, des dizaines d’écoles, une centaine de monuments historiques, des centres de désalinisation d’eau, plusieurs raffineries et dépôts de pétrole, ports et aéroports, navires et avions, industries pharmaceutiques, métallurgiques, etc., ont été détruits. Plus de 2 000 civils auraient à ce jour été tués, plusieurs milliers blessés et trois millions déplacés. Force est de constater que dans les faits, c’est l’Iran, sa population et son État qui sont visés, et pas uniquement les dignitaires du régime – Donald Trump a d’ailleurs affirmé qu’il cherchait à négocier avec des personnalités de ce même régime.
Contrairement aux attentes de Washington et de Tel-Aviv, le régime décapité ne s’est pas effondré car il s’agit d’un système institutionnalisé où la fonction et les institutions comptent bien plus que les personnes qui les occupent. D’autant que, tirant les leçons des bombardements israéliens puis américains de juin 2025 qui avaient tué plusieurs commandants des Gardiens de la révolution et d’autres responsables, les dirigeants avaient pris la précaution de nommer quatre substituts pour chaque responsable civil ou militaire. Ils seraient donc interchangeables.
Le régime islamique a rapidement régionalisé, voir internationalisé cette guerre asymétrique et pris le contrôle du détroit d’Ormouz, conduisant à la hausse des prix mondiaux des hydrocarbures et d’autres produits dérivés. Les missiles balistiques et les drones fabriqués en Iran garantissent la résilience d’un régime dictatorial qui a su, depuis les quatre dernières décennies, mobiliser les sciences occidentales tout en rejetant les principes démocratiques. Les 234 000 ingénieurs sortant des universités chaque année en Iran placent le pays au troisième rang mondial, loin devant la France par exemple.
Pendant ce temps, les Iraniens sont pris en étau entre deux « démocraties occidentales » qui les bombardent et un régime islamique qui continue à les réprimer. Les arrestations d’opposants n’ont jamais cessé, les exécutions sommaires non plus. Avec le contrôle du détroit d’Ormouz et la fabrication des missiles, le contrôle de la population fait partie des trois priorités sécuritaires du régime. À cette fin et pour « sécuriser » les rues, les dirigeants n’ont pas hésité à enrôler des enfants miliciens (bassidji) à partir de l’âge de douze ans. Ils les ont armés et autorisés à tirer sur la population, mais ces miliciens constituent en même temps des cibles faciles pour les missiles israéliens et américains.
Cette guerre a encore paupérisé une population sous sanctions depuis de nombreuses années, dont plus de la moitié vivait déjà sous le seuil de pauvreté. C’est notamment le cas des femmes, dont la plupart travaillaient pour le secteur informel de l’économie, et qui se retrouvent aujourd’hui privées de revenus alors que ce sont elles qui s’occupent en priorité de leurs enfants. Les inégalités socioéconomiques genrées rendent les femmes particulièrement vulnérables à la violence. Tandis que les hommes meurent en plus grand nombre pendant les conflits, les femmes meurent souvent de leurs causes indirectes, une fois le conflit terminé. Cette guerre comme toutes les autres fabrique une masculinité militarisée, devenue l’expression hégémonique d’une identité masculine liée à la domination, à « l’honneur » et à l’agression. Elle augmente la violence faite aux femmes, affaiblit davantage la société civile iranienne si vibrante lors du Mouvement femme, vie, liberté mais déjà affaiblie par les massacres de janvier 2026, et renforce le régime islamique et sa mainmise sur la société.
Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés inutilement pour l’industrie nucléaire, aujourd’hui anéantie par des frappes, en lieu et place de programmes massifs dans des énergies renouvelables – et cela dans un pays qui compte 285 jours d’ensoleillement par an. Les revenus tirés de la vente de pétrole, dont l’Iran est demeuré un important exportateur en dépit des sanctions, ont été employés à financer l’armée et le programme nucléaire, et non le bien-être de la population.
Tandis que Donald Trump vient de menacer de « ramener les Iraniens à l’âge de pierre », plusieurs pays de la région alliés des États-Unis, dont l’Égypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, tentent d’endiguer l’escalade et de dessiner les contours d’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, non par amour pour la paix ou pour la République islamique mais pour leur propre sécurité, et pour éviter leur effondrement économique.
Seule une paix durable garantissant l’intégrité territoriale de l’Iran est susceptible de garantir la stabilité de l’ensemble de la région et de renforcer la société civile iranienne, lui permettant ainsi de changer elle-même, à terme, le régime islamique, et d’arriver enfin à une situation où l’État serait au service de la population.
Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.04.2026 à 17:33
Robyn Klingler-Vidra, Vice Dean, Global Engagement | Associate Professor in Political Economy and Entrepreneurship, King's College London
La puissance technologique de Taïwan dans les semi-conducteurs joue aujourd’hui un rôle clé dans les équilibres géopolitiques mondiaux. Derrière ce « bouclier de silicium » se cache une stratégie industrielle patiemment bâtie depuis plus de cinquante ans.
Une entreprise, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), produit à elle seule plus de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés au monde. Des puces essentielles aux smartphones, à l’intelligence artificielle, au calcul haute performance et aux systèmes militaires de pointe.
La domination de Taïwan dans les puces les plus avancées constitue un véritable point d’étranglement pour l’économie mondiale. Quelques jours ou semaines d’arrêt de leur production suffiraient à affecter l’approvisionnement et les prix de nombreux produits dans le monde. La situation est comparable à la manière dont les perturbations actuelles du transport maritime dans le golfe Persique, liées à la guerre avec l’Iran, affectent les marchés dépendants du pétrole à l’échelle mondiale.
La suprématie taïwanaise dans la fabrication de semi-conducteurs a transformé l’île en ce que je décris dans mes recherches comme une « superpuissance de niche ». Elle exerce une influence mondiale disproportionnée en contrôlant une industrie stratégiquement indispensable.
Taïwan n’est pas arrivé par hasard à cette position. Dans les années 1970, des technocrates taïwanais ont compris que le pays ne pouvait pas encore rivaliser avec les leaders mondiaux de l’électronique. L’un d’eux était Kwoh-Ting Li, alors ministre de l’Économie, souvent considéré comme le « père du miracle économique taïwanais ».
À l’époque, Taïwan ne disposait ni du capital financier ni des compétences technologiques nécessaires pour rivaliser avec les leaders du secteur comme le Japon et les États-Unis. Plutôt que de chercher à dominer l’ensemble de l’industrie des semi-conducteurs, de la conception jusqu’à la production, les responsables politiques taïwanais ont donc choisi de développer des compétences dans la fabrication de précision. Il s’agit de l’étape la plus exigeante sur le plan opérationnel dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs.
Fondé en 1973 par le gouvernement taïwanais, l’Industrial Technology Research Institute a soigneusement acquis des technologies de fabrication des semi-conducteurs grâce à des accords de licence conclus avec l’entreprise américaine aujourd’hui disparue Radio Corporation of America (RCA). L’institut a ensuite formé toute une génération d’ingénieurs taïwanais.
Le moment charnière date de 1987, lorsque Morris Chang a fondé TSMC dont nous parlions en introduction. Ingénieur formé aux États-Unis, Chang avait passé plusieurs décennies au sein de la multinationale américaine spécialisée dans les semi-conducteurs Texas Instruments. Il a alors imaginé ce que l’on appelle aujourd’hui le modèle de la « pure-play foundry », le modèle de fonderie taïwanais.
Plutôt que de concevoir et de fabriquer ses propres puces sous sa marque, TSMC s’est spécialisé dans la fabrication de puces pour d’autres entreprises. Ce choix stratégique a été déterminant, car il a rassuré les entreprises américaines et européennes du secteur des semi-conducteurs en leur montrant que TSMC n’entrerait pas en concurrence avec elles. Cela a permis à de grandes entreprises technologiques comme Qualcomm, puis plus tard Nvidia, d’externaliser la production de leurs puces à Taïwan sans craindre de fuite de propriété intellectuelle ni de rivalité stratégique.
L’industrie taïwanaise des semi-conducteurs s’est développée au sein du Parc scientifique de Hsinchu, un grand pôle industriel situé au sud de la capitale taïwanaise, Taipei. Au début des années 1990, le parc de Hsinchu accueillait plus de 140 entreprises de fabrication de puces et employait environ 30 000 personnes. La puissance de ce cluster a attiré de nombreux ingénieurs taïwanais installés aux États-Unis, contribuant à faire de Taïwan le leader mondial de la production de semi-conducteurs avancés.
La domination de Taïwan dans les semi-conducteurs a joué un rôle manifeste dans la protection de l’île face à sa menace existentielle — le risque d'invasion chinoise. Ce phénomène a été explicitement évoqué en 2021 dans un article publié dans la revue Foreign Affairs, dans lequel l’ancienne présidente taïwanaise Tsai Ing-wen affirmait que l’industrie des semi-conducteurs de Taïwan constituait un « bouclier de silicium ».
Selon elle, la dépendance de l’économie mondiale à l’égard des puces avancées fabriquées à Taïwan signifie que les perturbations provoquées par une invasion chinoise entraîneraient des conséquences économiques catastrophiques à l’échelle mondiale. Les alliés de Taïwan seraient donc contraints de venir à sa défense.
Ces dernières années, le « bouclier de silicium » de Taïwan est toutefois menacé. Depuis le début, en 2020, des restrictions américaines sur l’exportation vers la Chine d’équipements avancés de fabrication de puces, Pékin a accéléré ses efforts pour développer des capacités nationales de production de semi-conducteurs. Les investissements dans l’industrie chinoise des puces ont fortement augmenté.
Les semi-conducteurs ont constitué l’un des points faibles de la stratégie Made in China 2025, par laquelle les dirigeants chinois entendaient transformer leur pays en superpuissance de la tech. Et si la Chine n’a pas atteint ses objectifs en matière de localisation de la production de semi-conducteurs et de part de marché mondiale, manquant les objectifs fixés pour 2025, des fabricants chinois de puces comme HiSilicon et Semiconductor Manufacturing International Corporation gagnent du terrain. Une proposition présentée en mars par treize dirigeants de l’industrie chinoise des semi-conducteurs fixe pour objectif d’atteindre 80 % d’autosuffisance d’ici à 2030. Aujourd’hui, elle se situe autour de 33 %.
Dans le même temps, Washington cherche à rapatrier la production de semi-conducteurs sur le sol américain. Des initiatives lancées sous l’administration Biden, comme le Chips and Science Act, ont créé des incitations pour soutenir l’immense site de production de TSMC en Arizona, ouvert en 2022 dans le cadre des efforts des États-Unis pour renforcer leur production nationale de puces.
Ces incitations accordées à TSMC comprenaient jusqu’à 6,6 milliards de dollars (environ 5,7 milliards d'euros) d’investissements directs ainsi que d’importants crédits d’impôt. TSMC a initialement engagé 65 milliards de dollars (56 milliards d'euros) dans ce projet, l’administration Trump annonçant en mars 2025 que l’entreprise augmenterait encore ses investissements aux États-Unis de 100 milliards de dollars supplémentaires (86 milliards d'euros).
Elon Musk a de son côté récemment annoncé des projets d’installations d'unités de production de puces avancées au Texas pour ses deux entreprises, Tesla et SpaceX. Face aux inquiétudes du milliardaire selon lesquelles des entreprises comme TSMC ne produisent pas le volume de puces dont ses sociétés ont besoin, le projet baptisé « Terafab » vise à regrouper toutes les étapes de la production de semi-conducteurs sous un même toit. Son coût est estimé autour de 21 milliards d'euros. D’autres entreprises investissent également dans la fabrication de puces aux États-Unis, notamment Micron, Texas Instruments et Intel.
Malgré les efforts des États-Unis et de la Chine, reproduire l’écosystème industriel de Taïwan reste difficile. Cela exige non seulement du capital et des équipements, mais aussi un savoir-faire accumulé sur plusieurs décennies, ainsi que des réseaux de fournisseurs très denses et une main-d’œuvre d’ingénieurs sans équivalent.
TSMC a d'ailleurs rencontré des difficultés à recruter des talents en Arizona et a dû faire venir par avion des milliers de travailleurs depuis Taïwan afin d’améliorer les compétences des équipes locales. Et tandis que TSMC produit désormais des semi-conducteurs à la pointe de la technologie à l’échelle de 2 nanomètres, les objectifs chinois d’autosuffisance visent plutôt à disposer d’« équipements entièrement produits sur le territoire national » pour les générations de puces moins avancées, de 7 et 14 nanomètres.
Or ma différence entre les puces de 2 nm et celles de 7 nm est considérable : elles offrent environ 45 % de performances supplémentaires tout en consommant 75 % d’énergie en moins. Les puces les plus fines sont utilisées pour des applications de pointe comme l’intelligence artificielle avancée, tandis que les puces plus larges sont employées dans une gamme plus étendue d’appareils électroniques, comme les smartphones, les processeurs d’ordinateurs et les automobiles.
L’histoire des semi-conducteurs à Taïwan est, au fond, celle d’une remarquable clairvoyance stratégique. En choisissant de se spécialiser dans la fabrication plutôt que dans la conception, en s’insérant dans les réseaux technologiques dominés par les États-Unis et en développant une expertise de classe mondiale dans les procédés industriels, Taïwan a transformé une vulnérabilité structurelle en véritable puissance structurelle.
Grâce à sa domination dans les semi-conducteurs, Taïwan apparaît comme l’exemple par excellence d’une superpuissance de niche. Mais l’histoire montre que le statut de superpuissance, même dans un domaine spécifique, n’est jamais permanent. La frontière technologique se déplace, les rivaux apprennent et les alliés prennent leurs précautions.
Pour Taïwan, rester indispensable à l’économie mondiale exigera donc non seulement de conserver une avance technologique. Il faudra aussi orchestrer avec soin les fondements politiques, financiers et humains qui ont rendu possible, initialement, son « bouclier de silicium ».
Robyn Klingler-Vidra a reçu une subvention de recherche de la Chiang Ching-kuo Foundation entre 2019 et 2023. Cette subvention a financé une recherche sur la formation et les parcours professionnels des responsables des politiques d’innovation en Asie du Nord-Est depuis l’après-guerre. L’étude a été publiée dans la revue World Development en avril 2025 et est disponible ici : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0305750X25000646
04.04.2026 à 10:00
Dennis Murphy, Ph.D. Student of International Affairs, Georgia Institute of Technology

L’intelligence artificielle est devenue un outil central des opérations militaires, notamment pour l’armée des États-Unis. Les centres de données qui la font fonctionner, principalement basés dans la région du Golfe, constituent donc des infrastructures cruciales. Et comme tout dispositif critique, ils deviennent des cibles potentielles en temps de guerre.
Le 1er mars 2026, peu avant l’aube, des drones iraniens ont visé deux centres de données Amazon situés aux Émirats arabes unis. Un troisième centre, au Bahreïn, a également été touché, bien qu’il ne soit pas établi qu’il avait été visé de façon délibérée. L’Iran a en tout cas indiqué qu’il considérait les centres de données commerciaux comme des cibles.
Il s’agit de la première fois qu’un État cible délibérément des centres de données dans le cadre d’un conflit armé. Par le passé, ces infrastructures avaient fait l’objet d’opérations d’espionnage et de cyberattaques, notamment en 2024, lorsque des hackers ukrainiens ont détruit des données stockées dans des centres militaires russes, mais l’attaque iranienne se distingue par sa nature : ses drones ont cette fois endommagé des infrastructures matérielles.
Les progrès de l’intelligence artificielle accroissent l’importance stratégique des centres de données. L’armée états-unienne, en particulier, a largement investi dans des outils d’IA destinés aux systèmes d’aide à la décision (SAD) dans le cadre de ses opérations en Iran et au Venezuela. C’est pourquoi les forces iraniennes pourraient chercher à neutraliser les infrastructures qui, selon leurs dirigeants, sont employées dans le cadre de ces opérations militaires.
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Il n’est cependant pas établi que ces centres spécifiques aient été utilisés par l’armée états-unienne. Les attaques pourraient avoir eu pour seul objectif de punir les Émirats arabes unis en raison de leurs liens avec les États-Unis.
Doctorant à Georgia Tech spécialisé dans l’impact des technologies sur la sécurité internationale, je ne considère pas que ces attaques transforment fondamentalement la nature de la guerre. Elles contraignent néanmoins les nations à reconnaître que les centres de données constituent désormais des cibles potentielles dans les conflits armés – même lorsqu’ils ne soutiennent pas directement des opérations militaires.
L’armée américaine intègre de plus en plus l’intelligence artificielle dans ses systèmes d’aide à la décision. Lors de l’opération « Absolute Resolve », qui a permis à Washington d’enlever le président vénézuélien Nicolas Maduro comme actuellement avec les frappes militaires contre l’Iran, les États-Unis ont recours à l’IA, notamment Claude (d’Anthropic), à des fins d’analyse du renseignement et d’appui opérationnel.
Si l’IA permet d’accélérer la conduite des opérations militaires, les outils qu’elle mobilise ne sont pas embarqués à bord d’avions ou de navires. Lorsqu’un militaire utilise Claude, l’infrastructure informatique qui alimente le modèle et ses analyses est généralement hébergée sur une plateforme cloud sécurisée d’Amazon Web Services (AWS), qui stocke des données gouvernementales confidentielles ainsi que divers outils logiciels.
Les centres de données commerciaux constituent le socle physique du cloud. Par exemple, chaque fois qu’un utilisateur ouvre Netflix pour regarder une série, le contenu est probablement diffusé depuis un centre de ce type, qui appartient d’ailleurs peut-être lui aussi à AWS. Lorsque ces centres tombent en panne, les interruptions affectent une multitude de services de divertissement, d’information, et de fonctions gouvernementales.
L’IA étant un moteur de croissance économique, les centres de données représentent une infrastructure critique. Ils assurent le bon fonctionnement de l’IA ainsi que d’une grande partie d’Internet dont dépendent les gouvernements et le secteur privé. Lorsque l’Iran a attaqué les centres de données des Émirats arabes unis, cela a provoqué des perturbations massives au sein du système bancaire local.
Les centres de données commerciaux font fonctionner la plupart des technologies sur lesquelles repose le monde moderne, y compris les systèmes d’IA. Les perturber revient à paralyser à la fois l’armée et la société d’un pays. Étant donné qu’AWS exploite un grand nombre de ces centres à l’échelle mondiale, il est probable que ses infrastructures continueront d’être prises pour cible dans les conflits à venir.
Des chercheurs de Just Security ont relevé, le 12 mars 2026, que les États-Unis exigent désormais des fournisseurs de services de cloud computing qu’ils stockent les données gouvernementales et militaires sur le territoire américain ou dans des bases du département de la Défense :
« Transférer ces données vers des centres de données Amazon dans la région du Golfe nécessiterait une autorisation spéciale ; nous ignorons si celle-ci a été accordée. »
Le Corps des gardiens de la révolution islamique a néanmoins affirmé que ces frappes visaient des centres de données soutenant les activités militaires et de renseignement de « l’ennemi ». Dix jours après l’attaque initiale, une agence de presse iranienne a déclaré que les centres de données des grandes entreprises technologiques et d’autres infrastructures physiques de la région étaient désormais considérés comme des « infrastructures technologiques ennemies ».
Plutôt que pour des motifs militaires, l’Iran visait peut-être les Émirats dans le but de déstabiliser l’économie mondiale et attirer l’attention internationale. Le Golfe étant l’un des principaux bénéficiaires des investissements technologiques américains, l’attaque pourrait avoir été symbolique en ciblant le cœur de la coopération américano-arabe. Les infrastructures d’IA, notamment les centres de données commerciaux, constituent une part croissante du leadership américain dans la région. Ce conflit pourrait donc compromettre l’avenir des infrastructures IA dans le Golfe.
Et puisque les centres de données sont de plus en plus importants pour la sécurité nationale, l’économie et la société en général, il peut être tentant de considérer ces attaques comme un bouleversement fondamental dans la nature de la guerre. Toutefois, n’oublions pas que l’Iran a lancé des milliers de missiles et de drones contre des cibles aux Émirats. Bien que la grande majorité ait été interceptée, les deux ayant frappé les centres de données ne représentent qu’une petite part des frappes ayant touché des infrastructures civiles, notamment les aéroports et les hôtels.
La vulnérabilité des centres de données commerciaux – de grande taille, relativement fragiles et dépourvus de défenses aériennes propres – laisse penser que ceux situés aux Émirats ont pu être choisis comme cibles pour des raisons d’opportunité ou de facilité. Autrement dit, ils ont été frappés parce qu’ils pouvaient l’être.
Il semble toutefois probable que, à mesure que l’utilisation de l’IA et les services cloud prendront de l’ampleur à l’échelle mondiale, les centres de données commerciaux deviendront des cibles récurrentes dans les conflits futurs.
Dennis Murphy est affilié à Georgia Tech, au Georgia Tech Research Institute, à la RAND Corporation, au Notre Dame International Security Center et à l’Astra Fellowship. Il a auparavant été affilié au Lawrence Livermore National Laboratory, à la Marine Corps University et au programme ERA Fellowship de l’université de Cambridge.