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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

29.03.2026 à 09:03

Non, la France rurale n’est pas un désert culturel

Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
La notion de « désert culturel » n’a rien de neutre et, surtout, elle ne correspond pas à la réalité des territoires ruraux d’aujourd’hui.

Texte intégral (1336 mots)

Les élections municipales sont terminées, mais un conflit discret persiste dans les campagnes françaises. Il ne porte ni sur l’agriculture ou le prix de l’essence, ni même sur la santé. Il concerne la culture. En effet, sous les radars médiatiques, une tension croissante apparaît autour de la question de ce que doit être l’offre culturelle dans les territoires ruraux.


Ce conflit latent s’est récemment invité dans le débat public à travers le plan « Culture et ruralité » porté par Rachida Dati. Ayant pour enjeu de renforcer l’offre artistique dans les territoires ruraux, ce plan s’inscrit dans la rhétorique désormais bien installée de la lutte contre les « déserts culturels ».

Derrière cette expression plane l’idée qu’une partie du territoire national n’aurait pas accès à la culture et nécessiterait une intervention publique renforcée. Mais cette manière de poser le problème n’est pas neutre.

Elle repose sur une représentation particulière de la culture et sur une lecture implicite des territoires ruraux comme des espaces culturellement déficitaires. Autrement dit, la question n’est pas seulement celle de l’accès à la culture, mais celle de la définition même de ce qui est considéré comme tel.

Aux origines de la notion de « désert culturel »

Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur l’histoire des politiques culturelles françaises. Celles-ci se sont structurées autour d’un projet de maillage territorial visant à diffuser les œuvres artistiques sur l’ensemble du territoire. Lorsque André Malraux devient ministre des affaires culturelles en 1959, il affirme l’objectif de permettre la rencontre entre « les grandes œuvres de l’humanité » et le public le plus large possible, tout en précisant que « si la culture existe, ce n’est pas du tout pour que les gens s’amusent ». La création des maisons de la culture participe de cette ambition : rendre accessibles les formes artistiques légitimes, et donc tout à fait sérieuses, mais souvent éloignées des pratiques culturelles existantes et des attentes des publics.

À partir des années 1980, malgré l’affirmation d’une démocratie culturelle plus attentive à la diversité de ces pratiques, la décentralisation renforce néanmoins ce modèle en consolidant un réseau d’institutions :scènes nationales, médiathèques, musées… Ce maillage demeure toutefois largement structuré par les centralités urbaines. Les territoires ruraux apparaissent alors en périphérie de cette organisation, ce qui alimente aujourd’hui la lecture en termes de « désert culturel ».

La culture, bien présente dans les territoires ruraux

Cette lecture mérite cependant d’être nuancée à un double titre. D’une part, les territoires ruraux ne sont pas dépourvus de pratiques culturelles. Sociabilités associatives, fêtes locales, pratiques amateurs ou liées au patrimoine structurent des espaces culturels à part entière, bien que peu reconnus par les acteurs institutionnels. Et ce sont bien des pratiques culturelles, parce qu’elles génèrent cette situation sociale inédite : l’expérience esthétique, fût-elle produite par des formes et des objets (musicaux, plastiques, écrits, visuels, numériques, etc.), des artefacts qui n’appartiennent pas à l’histoire de l’art.

D’autre part, l’action publique elle-même ne se limite pas à l’État. Dans de nombreux territoires ruraux, les communautés de communes jouent aujourd’hui un rôle central dans l’offre culturelle. Elles assurent la gestion d’équipements, soutiennent des programmations, coordonnent des réseaux associatifs et portent des projets à l’échelle intercommunale.

Ces acteurs intermédiaires occupent une position singulière. Ils se situent à la fois en relais et en tension avec les orientations nationales. D’un côté, ils dépendent des arbitrages opérés par les directions régionales des affaires culturelles (Drac), qui continuent de structurer l’accès aux ressources et la légitimité des projets. De l’autre, ils développent des stratégies propres, parfois en complément, en décalage, voire en opposition aux priorités définies à l’échelle nationale. Ce jeu d’ajustements produit des configurations locales hétérogènes, où l’offre culturelle résulte autant d’un modèle descendant que de négociations entre échelles d’action et de rôle des élus à travers, par exemple, les projets culturels de territoires.

Par ailleurs, les campagnes françaises ont profondément changé. Comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff, elles sont traversées par des recompositions liées notamment aux mobilités résidentielles et à l’installation de populations issues des classes moyennes urbaines. Ces transformations, particulièrement visibles dans les espaces périurbains, brouillent les frontières entre ville et campagne. Elles introduisent aussi de nouvelles attentes culturelles, portées notamment par ces nouveaux habitants, et parmi eux, ceux que Le Goff appelle les « cultureux », un terme péjoratif qui désigne les dépositaires et tenants de la culture « légitime » venant « de la ville ».

Le risque du malentendu

Dans ce contexte, l’action culturelle peut devenir un vecteur de diffusion de référentiels urbains. Mais ce modèle peut entrer en décalage avec les formes culturelles préexistantes. Certaines pratiques locales restent marginalisées ou invisibilisées. La musique country par exemple, largement plébiscitée et pratiquée (musiques et danses) en milieu rural est totalement absente des politiques culturelles. Le risque est alors celui d’un malentendu : des politiques conçues pour « apporter » la culture dans des territoires où elle existe déjà, mais sous d’autres formes.

Pour autant, les dynamiques actuelles ne se réduisent pas à une opposition entre culture légitime et pratiques locales, ni entre ville et campagne. On observe l’émergence de configurations hybrides : tiers-lieux, collectifs artistiques/habitants ou encore réinventions de formes traditionnelles comme, selon les régions, les comices agricoles, les fest-noz, les carnavals, par exemple . Ces évènements parfois revisités articulent alors création contemporaine, participation habitante et pratiques festives, parfois avec l’appui ou malgré les cadres institutionnels.

Dans ces espaces, la culture devient un lieu de négociation et d’expérimentation, où se recomposent les hiérarchies culturelles et où se vit la communauté locale, bien loin des enjeux artistiques. Les élus y jouent un rôle central, capables d’articuler des logiques institutionnelles, esthétiques et habitantes, tout en composant avec les contraintes des politiques nationales.

Derrière les débats récurrents sur les « déserts culturels », c’est donc moins un manque qu’un problème de cadrage qui se dessine. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’absence de culture, mais la difficulté à reconnaître la pluralité de ses formes et la diversité de ses régimes de légitimité. Les mondes ruraux et périurbains ne sont pas en attente de culture : ils en produisent, selon des modalités qui échappent en partie aux catégories de l’action publique et aux arbitrages centralisés.

The Conversation

Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1288 mots)

D’où vient cette crise d’attractivité qui touche les métiers de l’enseignement en France et dans le monde ? Une revue d’études menées dans 18 pays incite à se pencher sur les conditions d’exercice et la reconnaissance d’une profession dont la contribution sociale fait pourtant toujours rêver un nombre non négligeable de candidats.


Alors que de nombreux pays font face à des pénuries d’enseignants, une question revient avec insistance : qui choisit encore d’entrer dans le métier, et pourquoi ? Une revue systématique récente, menée à partir de 39 études qualitatives dans 18 pays, couvrant plus de soixante ans de recherches et 4 700 futurs enseignants, nous permet de dresser un panorama inédit de ces motivations.

Cette étude met en lumière un paradoxe : plus un pays est développé, moins le métier d’enseignant apparaît attractif pour des raisons matérielles ou statutaires, alors même que les besoins en enseignants augmentent. Autrement dit, la « crise des vocations » ressemble moins à un manque d’envie qu’à une crise des conditions d’exercice.

Des motivations d’abord liées au sens du métier

À travers les pays, deux grandes familles de motivations dominent. La première est intrinsèque (environ 41 % des motivations recensées dans la revue). De nombreux candidats évoquent le plaisir d’enseigner, l’intérêt pour une discipline ou le sentiment d’être compétent pour transmettre des savoirs. L’enseignement est perçu comme une activité porteuse de sens, en cohérence avec une identité personnelle.

La seconde est altruiste (19 % des motivations). Les futurs enseignants expriment le désir de contribuer à la société, de travailler avec des enfants ou des adolescents, de favoriser l’égalité des chances ou d’influencer positivement l’avenir des jeunes générations.

Au total, les motivations intrinsèques et altruistes représentent près de 60 % des raisons évoquées pour devenir enseignant. Ces résultats convergent avec de grandes enquêtes internationales : le choix d’enseigner repose d’abord sur l’intérêt pour le métier et sur l’envie de contribuer au bien commun. Autrement dit, devenir enseignant n’est pas, dans la majorité des cas, un simple calcul économique.

Le rôle variable des motivations matérielles

Les raisons extrinsèques d’enseigner (c’est-à-dire la sécurité de l’emploi, la stabilité du revenu, les horaires compatibles avec la vie familiale, le statut social) représentent environ 40 % des motivations dans l’ensemble des études. Mais leur importance varie fortement selon les contextes culturels et historiques.

Dans les pays à niveau de développement intermédiaire, le métier d’enseignant est souvent perçu comme un moyen d’accéder à l’enseignement supérieur, d’obtenir un emploi stable ou de bénéficier d’un statut reconnu (52 % des motivations). Il peut constituer une voie d’ascension sociale ou un choix pragmatique dans un marché du travail contraint. En revanche, dans les pays à haut niveau de développement humain, ces dimensions matérielles sont beaucoup moins centrales (34 % des motivations).

Ce contraste s’explique par un mécanisme structurel. Lorsque l’enseignement supérieur se massifie et que les débouchés professionnels se diversifient (pays fortement développés), l’enseignement n’est plus l’une des rares professions stables accessibles aux diplômés. Il devient une option parmi d’autres. Si, dans le même temps, sa rémunération relative ou son prestige progressent moins vite que ceux d’autres carrières qualifiées, son attractivité diminue en comparaison. Il ne s’agit pas nécessairement d’une dégradation absolue du métier, mais d’un affaiblissement relatif dans un marché du travail plus concurrentiel parmi les diplômés.

Un paradoxe au cœur des systèmes éducatifs

C’est là que l’on peut parler de « paradoxe » des motivations enseignantes. À mesure que les sociétés se développent, la massification scolaire accroît les besoins en enseignants ; mais, dans le même temps, le métier devient relativement moins attractif sur le plan matériel et statutaire. Les systèmes éducatifs se retrouvent alors dans une situation délicate : ils ont besoin d’un nombre croissant d’enseignants, mais ne peuvent plus compter sur l’attractivité comparative du métier pour recruter.

Ce paradoxe pose un défi majeur aux politiques éducatives. Peut-on durablement compter sur la seule « vocation » pour assurer le renouvellement du corps enseignant ?


À lire aussi : La crise des vocations enseignantes, un défi récurrent dans l’histoire de l’école ?


La France s’inscrit pleinement dans ce questionnement. Les étudiants engagés dans les parcours de formation enseignante déclarent majoritairement un intérêt fort pour l’enseignement et pour la contribution sociale du métier. Les vocations existent. En revanche, l’environnement de formation et d’exercice peut fragiliser cet engagement.

La formation initiale combine préparation académique, concours exigeants et stages en responsabilité. Cette articulation, dans un système centralisé, est souvent perçue comme lourde et stressante. Les recherches montrent que les étudiants peuvent ressentir un décalage entre les exigences académiques et leur désir concret d’enseigner. Les périodes de stage constituent également un moment critique : charge émotionnelle, gestion de classe, sentiment d’insuffisance, qualité variable du mentorat.


À lire aussi : Pourquoi tant de difficultés à recruter des enseignants ?


La question de la reconnaissance joue aussi un rôle central. Le débat public insiste régulièrement sur les difficultés du métier : violences scolaires, perte d’autorité, crise du recrutement. Sans nier ces réalités, cette focalisation contribue à redéfinir symboliquement la profession, mais par la négative. Or le statut social compte. Lorsque le niveau de diplôme requis augmente sans que la reconnaissance matérielle et symbolique suive, un sentiment de déclassement peut s’installer.

Enfin, l’empilement des réformes et la centralisation des décisions peuvent entrer en tension avec les attentes d’autonomie professionnelle. Or les motivations intrinsèques prospèrent dans des environnements où la cohérence institutionnelle et la confiance sont fortes.

En France comme dans de nombreux pays européens, l’enjeu n’est donc pas seulement d’augmenter le nombre de candidats. Il s’agit de restaurer un équilibre entre quatre dimensions interdépendantes : la cohérence de la formation initiale, la qualité de l’accompagnement en stage, la stabilité des politiques d’éducation et la reconnaissance sociale et statutaire du métier. En somme, les vocations existent. Reste à savoir si le système éducatif leur permet encore de s’inscrire dans la durée.

The Conversation

Fernando Nunez-Regueiro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

29.03.2026 à 09:02

Ces PFAS qui échappent à la surveillance environnementale

Ninon Serre, Docteure en chimie environnementale, Ifremer
Yann Aminot, Biogéochimiste des contaminants organiques, Ifremer
Comme bon nombre de polluants, les PFAS atteignent souvent les mers et les océans. Beaucoup ne font pas l’objet de réglementations alors qu’ils sont observés à des taux élevés dans les écosystèmes marins sans que leurs effets soient connus, révèlent des travaux inédits.

Texte intégral (2229 mots)

Comme bon nombre de polluants, les composés per- et polyfluoroalkylés, ou PFAS, atteignent souvent les mers et les océans. Si la présence de certains d’entre eux est surveillée, beaucoup d’autres ne font pas l’objet de réglementations. Ils sont pourtant observés à des taux élevés dans les écosystèmes marins, sans pour autant que leurs effets soient connus, révèlent des travaux inédits.


Vous avez sans doute déjà entendu parler des « polluants éternels », ou composés per- et polyfluoroalkylés (PFAS), mais saviez-vous qu’il en existe des milliers ? Et que les plus abondants ne sont pas tous surveillés dans l’environnement, alors même que leur dangerosité reste inconnue ?

Cette réalité apparaît pourtant lorsque l’on étudie des organismes marins, comme les moules, les crevettes et les poissons, des côtes françaises. Ces analyses délicates et très spécifiques sont cruciales pour comprendre la très longue vie de ces molécules appelées « polluants éternels ».

De fait, si on les sait aujourd’hui présents un peu partout, des poêles et casseroles antiadhésives à vos vêtements imperméables, en passant par votre maquillage, vos produits d’entretien, dans l’eau du robinet et jusque dans votre sang, nous savons également, que, comme bon nombre de polluants, la destination finale des PFAS reste souvent les océans.

Certains PFAS étant très mobiles dans les milieux aquatiques, la contamination est continuellement transportée depuis les milieux continentaux jusqu’aux océans, qui agissent comme des réservoirs finaux pour les composés les plus persistants. Les environnements côtiers constituent ainsi des écosystèmes clés pour l’étude du devenir des PFAS dans l’environnement.

Plusieurs PFAS utilisés dans de nombreuses applications pendant un demi siècle, principalement l’acide perfluorooctanesulfonique (PFOS) et l’acide perfluorooctanoïque (PFOA), sont également reconnus pour leur omniprésence, leur toxicité et leur capacité à s’accumuler dans les organismes vivants, à tous les niveaux de la chaîne alimentaire. C’est ce qu’on appelle la bioaccumulation.

Ainsi, certains PFAS qui atteignent les mers et les océans peuvent revenir dans notre assiette via la pêche et la consommation de certains crustacés ou poissons. Ces propriétés ont suscité des inquiétudes quant à leurs effets potentiels sur la santé humaine et sur les écosystèmes. Depuis les années 2000, certains PFAS ont donc progressivement été intégrés aux programmes de surveillance environnementale et sanitaire et font désormais l’objet de réglementations internationales. Mais est-ce vraiment suffisant ?

Pourquoi les industries utilisent-elles des PFAS ?

  • Les composés per- ou polyfluoroalkylés sont utilisés depuis les années 1950 pour une multitude d’applications industrielles, domestiques et agricoles, notamment du fait de leur grande stabilité thermique et chimique. Cette remarquable stabilité rend certains PFAS très persistants dans l’environnement, ce qui leur vaut justement le surnom de « polluants éternels ».

La face cachée de l’iceberg

Aujourd’hui, les mesures mises en place ne concernent que quelques dizaines de composés, notamment le PFOS et le PFOA. Pourtant, les PFAS ne se limitent pas à une poignée de molécules bien connues, mais correspondent bien à des milliers de composés de structures variées.

4 PFAS sont aujourd'hui soumis à la réglementation européenne dans l'alimentation, des milliers d'autres ne sont pas concernés.
Quatre PFAS sont aujourd'hui soumis à la réglementation européenne dans l’alimentation, des milliers d’autres ne sont pas concernés. Fourni par l'auteur

Ainsi, de nombreux PFAS échappent aux analyses ciblées communément réalisées, qui risquent donc de sous-estimer la contamination réelle.

Pourquoi s’intéresser aux organismes marins ?

Au-delà des exigences réglementaires, l’analyse des organismes marins permet d’identifier et de caractériser l’ensemble des composés capables de s’accumuler dans les organismes au fil du temps (bioaccumulables) ou de se concentrer le long de la chaîne alimentaire (bioamplifiables).

Le PFOS, notamment, est généralement présent à des concentrations plus élevées dans les espèces en haut de la chaîne alimentaire, telles que les mammifères marins, que dans les espèces en bas de la chaîne alimentaire, telles que les moules. Il est donc considéré bioamplifiable.

Des analyses qui permettent de voir plus large

Nos travaux menés à l’Ifremer ont permis de rechercher simultanément des centaines de PFAS dans les moules et dans les huîtres de côtes françaises, en mettant en œuvre une méthode analytique de pointe, la spectrométrie de masse à haute résolution. Au total, près de 80 PFAS différents ont été détectés dans ces organismes, incluant des composés connus et réglementés, comme le PFOS et le PFOA, mais également de nombreux autres échappant aux programmes de suivi et à la réglementation.

Ces travaux ont également permis d’identifier des zones fortement contaminées, présentant une grande diversité de PFAS à des concentrations plus élevées : les estuaires de grands fleuves (Seine, Loire et Rhône) et les zones fortement industrialisées, telles que l’étang de Berre (Bouches-du-Rhône) sur la côte méditerranéenne.

Quelle part représente la face cachée de l’iceberg ?

Les analyses menées ont également révélé que des PFAS non suivis et non réglementés sont parfois présents à des concentrations élevées dans les organismes marins. Parmi eux se trouve le 6:2 fluorotélomère sulfonamide bétaïne (6:2 FTAB), un composé abondamment utilisé dans les émulseurs anti-incendie et largement ignoré dans les programmes de surveillance. Ce composé a été détecté à des niveaux souvent supérieurs à ceux des PFAS connus et réglementés, comme le PFOS.

Les quatre PFAS soumis à la réglementation UE 2023/915 de la Commission européenne (PFOS, PFOA, PFNA et PFHxS), présentaient des concentrations globalement inférieures aux seuils fixés pour la consommation humaine. Par exemple, dans les moules bleues analysées, ces quatre composés réglementés étaient détectés à des niveaux près de vingt fois inférieurs à la valeur seuil définie par la Commission européenne.

En revanche, lorsque l’ensemble des PFAS détectés était pris en compte, les concentrations totales atteignaient des valeurs plus de 70 fois supérieures à celles du seuil des quatre composés réglementés. Ces résultats révèlent une contamination bien plus importante et complexe que celle des composés sujets à une réglementation et mesurés par les suivis traditionnels.

Est-ce que la face cachée de l’iceberg présente un risque pour l’environnement et l’humain ?

La toxicité de la majorité des composés détectés reste à ce jour inconnue, et il est donc impossible d’évaluer précisément le risque qu’ils représentent pour l’environnement et pour la santé humaine.

En revanche, nous savons que plusieurs des PFAS détectés sont des précurseurs, c’est-à-dire qu’une fois dans l’environnement, ils peuvent se dégrader en d’autres PFAS plus persistants appelés « produits terminaux ». Les composés les plus connus et réglementés sont justement des produits terminaux, tels que le PFOS et le PFOA.

Dans le cadre de nos travaux menés à l’Ifremer, des espèces situées à différents niveaux des chaînes alimentaires du bar européen et de la sole commune provenant de l’estuaire de la Seine ont également été étudiées. Ces espèces comprenaient des coquillages, des crustacés et des poissons.

Les résultats obtenus montrent que les concentrations de ces composés précurseurs ont tendance à diminuer du bas vers le haut de la chaîne alimentaire, tandis que celles des produits terminaux augmentent. Les espèces en haut de la chaîne alimentaire, notamment celles possédant un foie, semblent donc pouvoir dégrader certains précurseurs.

Ces observations mettent en évidence les limites des suivis et des réglementations actuels, qui ne concernent qu’un nombre restreint de PFAS et ne tiennent pas compte des transformations chimiques qui peuvent se produire dans l’environnement et au sein des organismes.

Ces résultats posent également question sur l’exposition de l’humain à travers la consommation de produits de la mer, notamment d’espèces basses dans la chaîne alimentaire, telles que les coquillages qui contiennent des proportions élevées de précurseurs, dont la toxicité est encore peu connue.

Une fois consommés, ces précurseurs non suivis et non réglementés pourraient être dégradés en produits terminaux et donc participer à l’exposition humaine à des PFAS dont la toxicité est avérée, tels que le PFOS. Ainsi, la vision actuelle de la contamination de l’humain et l’environnement par les PFAS, ainsi que les risques associés, reste partielle et bénéficierait de la prise en compte d’un plus grand nombre de substances.

Vers une meilleure gestion des PFAS

Pour permettre une évaluation complète des risques associés aux PFAS dans leur ensemble, il sera donc essentiel à l’avenir de conduire des études écotoxicologiques spécifiques sur ces précurseurs et sur leurs produits de transformation.

En ce qui concerne la réglementation, des évolutions sont en cours. En 2023, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande et l’Allemagne ont soumis à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) une proposition visant à réglementer à l’échelle européenne la fabrication, l’utilisation et la vente d’environ 10 000 PFAS. Cette initiative qui a été soutenue par la France illustre un nouveau tournant dans la prise de conscience et la gestion de la contamination par les PFAS dans sa globalité.

The Conversation

Ninon Serre a reçu des financements de l'Ifremer et de la région Pays de la Loire.

Yann Aminot a reçu des financements de l'Office Français de la Biodiversité (OFB) et de la région Pays de la Loire.

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