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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2332 mots)
Mine d’or près de la rivière Awa, en Guyane française. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

En Guyane française, de nombreuses normes régulent les activités minières pendant et après l’exploitation. Ces mesures de réhabilitation se concentrent essentiellement sur la limitation des exports de particules vers les rivières. C’est essentiel, mais ce n’est qu’une partie du problème. Même lorsque l’érosion des sols miniers est maîtrisée, ces sols restent relativement stériles (peu de nutriments et de diversité microbienne), ce qui peut mettre un frein à une réhabilitation efficace des anciennes mines.


Territoire français d’outre-mer, la Guyane présente des formations géologiques riches en or dans ses ceintures de roches vertes. Alors que le cours de l’or ne cesse d’augmenter, les activités d’orpaillage augmentent partout dans le monde, et également en Guyane. Les techniques pour l’extraire y prennent diverses formes, légales ou non, qui fonctionnent en parallèle.

L’orpaillage illégal, qui n’est par nature pas régulé, implique l’utilisation de mercure pour récupérer l’or, et entraîne une contamination des rivières et sols environnants.

Les mines d’or légales en Guyane ont, au contraire, l’interdiction d’utiliser du mercure dans le procédé d’extraction de l’or, mais cela ne signifie pas que leur impact sur l’environnement est négligeable. Des normes ont été mises en place pour limiter au maximum l’impact de l’exploitation minière pendant et après l’exploitation. Dans ce cadre, les compagnies minières ont l’obligation de réhabiliter leurs sites miniers après exploitation.

Mais ces techniques, si elles limitent l’érosion des sols, ne suffisent pas à relancer toutes leurs fonctions biologiques. J’ai consacré mon travail de doctorat à mieux comprendre l’impact de la réhabilitation de sites miniers.

Déstructuration du sol et diffusion de polluants

Rappelons d’abord, pour comprendre les implications de l’orpaillage sur l’environnement, que l’extraction de l’or implique le déplacement de la couche superficielle du sol pour accéder à la couche aurifère.

Sol d’une ancienne mine guyanaise à réhabiliter. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

Ces sols, déstructurés et mis à nu, sont rendus plus sensibles à l’érosion et engendrent de forts exports de particules vers les rivières avec des effets néfastes sur les écosystèmes fluviaux. De plus, les sols guyanais (et amazoniens en général) sont naturellement riches en mercure, produit d’une accumulation de mercure atmosphérique vers les sols sur des millions d’années.

Le mercure associé à ces sols est donc lui aussi remobilisé vers les rivières, où il peut entrer dans la chaîne alimentaire et poser des problèmes sanitaires.


À lire aussi : Au Sénégal, les petits exploitants d'or utilisent encore du mercure toxique : comment réduire les dégâts ?


Une réhabilitation qui freine l’érosion

Dans le cas de l’orpaillage légal, la réhabilitation consiste en un terrassement du site minier, une remise en place du cours d’eau exploité, et une plantation d’arbres sur au moins 30 % de la surface du site minier.

Une étude à laquelle j’ai participé a montré que, lorsqu’une réhabilitation est mise en place, l’érosion est divisée par trois sous six mois. Après trois ans, elle devient quasi nulle. Étant donné que la grande majorité du mercure est associé aux particules, une réduction de l’érosion entraîne par la même occasion une diminution des exports de mercure vers la rivière.

Évolution de la végétation après la réhabilitation d’une parcelle de site minier. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

Cette rapide stabilisation des sols est permise essentiellement par une repousse spontanée d’espèces herbacées sur la surface d’un site minier, plutôt que par la végétalisation opérée par l’entreprise minière. Ceci ne signifie pas que les actions de réhabilitation sont inutiles. En effet, les travaux de terrassement et de retraçage (c’est-à-dire la restauration de leur tracé naturel) du cours d’eau contiennent dans un espace délimité l’inondation des sols et aident à la prolifération des plantes herbacées.


À lire aussi : En Moselle, on dépollue les sols d’une friche sidérurgique grâce aux plantes


Une reprise limitée de l’activité biologique des sols

Cependant, une couverture superficielle de plantes herbacées n’est pas suffisante pour permettre une réhabilitation efficace d’un site. L’objectif final est d’obtenir une forêt secondaire.

Pour passer d’un stade végétatif (herbacées et arbustes) à un stade forestier, les sols doivent récupérer leurs fonctions. Celles-ci sont fournies par une combinaison de caractéristiques qui incluent les propriétés physiques du sol, les organismes qui y sont présents et les nutriments disponibles.

Un suivi de différents indicateurs biologiques du sol (diversité microbienne, nutriments, activité enzymatique) a donc été effectué dans des sols miniers guyanais sur cinq ans. Au final, aucune évolution de ces différents indicateurs n’a été observée au cours de ces cinq années. Ils sont restés à des niveaux très largement inférieurs à ceux observés dans la forêt environnante.

On peut en conclure que les techniques de réhabilitation actuelles sont efficaces pour limiter l’érosion des sols, mais qu’elles le sont bien moins pour stimuler la récupération des fonctions du sol et réenclencher les différents cycles du carbone et de l’azote.


À lire aussi : Comment l’agriculture industrielle bouleverse le cycle de l’azote et compromet l’habitabilité de la terre


Une reforestation par « effet lisière »

Photo aérienne d’une ancienne mine guyanaise en cours de réhabilitation. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

Une source d’espoir existe toutefois. Si aucune évolution temporelle n’a été observée dans cette étude, des différences spatiales ont été constatées.

En bordure du site minier, les indicateurs d’activité enzymatique et de concentration d’azote et carbone dans les sols sont plus élevés qu’à l’intérieur du site minier. Ceci peut être expliqué par un apport de matière organique, de microorganismes, ou encore de graines provenant de la forêt avoisinante lors des pluies.

Cet effet, largement étudié par ailleurs et appelé « effet lisière », engendre probablement une reforestation efficace des sites minier à partir des bords, vers l’intérieur.

La nécessité de changer de stratégie

Actuellement, les agences de régulation de l’État fixant les normes de réhabilitation se focalisent essentiellement sur les réductions d’export de particules vers les rivières. Cet objectif est globalement atteint.

Cependant, une attention particulière devrait être également portée aux fonctions du sol, afin d’éviter que les sites réhabilités ne stagnent au stade végétatif sans vraie reprise forestière.

Il existe d’ailleurs des entreprises locales qui commercialisent des plants d’arbre déjà innoculés avec des bactéries capables d’assimiler l’azote de l’atmosphère, de l’intégrer dans les sols et, par conséquent, de faciliter leur revégétalisation.

Ces stratégies permettent une récupération des fonctions du sols plus rapide, et donc une réhabilitation plus efficace, mais viennent bien sûr avec un coût additionnel.

The Conversation

Naomi Nitschke a reçu des soutiens financiers de l'entreprise minière GAIA-SAS. Elle a été employée dans cette même entreprise pendant trois ans.


Texte intégral (2071 mots)

La qualité des emplois liés aux activités utiles pour la transition écologique pose question. Que ce soit pour les jeunes débutants ou les actifs en reconversion, s’engager dans ces emplois est-il alors un bon choix ?


L’impréparation pour affronter les récents épisodes caniculaires en France a révélé le manque d’anticipation pour adapter la société française au changement climatique. Un autre impensé : anticiper les transformations du travail liées à la bifurcation écologique.

En 2024, le secrétariat général à la Planification écologique publie un document présentant la stratégie emplois et compétences dans le cadre du plan France nation verte. Les enjeux sont de taille : sur une création nette d’emploi à horizon 2030 estimée à 150 000 emplois, les reconfigurations des secteurs d’activité conduiraient à la destruction de 250 000 emplois et à la création de 400 000 emplois.

Les besoins en formation concerneraient environ trois millions de personnes dans les secteurs désignés comme prioritaires : agriculture, bâtiment, industrie, énergie ou transports. Du côté des recruteurs, les besoins sont liés à l’adaptation de méthodes de travail et de compétences dans les secteurs et métiers les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’introduction de nouvelles normes environnementales modifie les pratiques professionnelles qui, de facto, demande des ajustements dans les façons de faire.

Alors, dans quelle mesure ces transformations nécessaires sont-elles connues, reconnues et valorisées par les employeurs et les salariés ?

Plusieurs travaux de recherche que nous menons avec le centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) apportent des réponses à cette question.

Bas salaires et mauvaises conditions d’emploi

Au regard de ces projections d’emploi issues d’exercices de prospective mis à mal par le récent backslash écologique, il convient de considérer d’abord les emplois déjà existants, contribuant à prendre en compte les enjeux environnementaux.

Ces emplois dits « verts » sont peu nombreux – 1,4 % de la population en emploi ; certains sont identifiés comme étant des métiers en tension de mauvaise qualité en raison de bas salaires et de mauvaises conditions d’emploi et de salaire. C’est le cas notamment de certains ouvriers du bâtiment et travaux publics (BTP).

L’autre partie des emplois liés à la transition écologique restent des emplois qualifiés et stables, mais n’en sont pas moins pénalisés financièrement. À ces inégalités en matière de qualité d’emploi s’ajoutent des conditions d’exercice du travail souvent plus difficiles, les emplois de l’économie verte étant plus exposés aux différents facteurs de pénibilité que sont les contraintes physiques, un environnement agressif ou encore des rythmes de travail atypiques

Part des ouvriers deux fois plus élevée

Dans une deuxième approche, nous avons observé comment les nouvelles générations entrent dans ces emplois nécessaires à la transformation écologique.

Les travaux menés à partir des enquêtes Génération du Céreq mettent en évidence la place restreinte des métiers liés à la transition écologique dans l’insertion des jeunes. Au sein de ces emplois, la part des ouvriers est deux fois plus élevée que pour l’ensemble des jeunes de la même génération en emploi.

L’enquête Emploi (2023) indique que 18 % des personnes exerçant un métier vert dans l’ensemble de la population occupent un poste de cadre. Cette proportion est nettement plus élevée chez les jeunes sortis du système éducatif : selon l’enquête Génération 2017, 33 % de ceux qui occupent un emploi vert en 2020 sont cadres. Champs : * en emploi en 2023 – ** en emploi en 2020. Céreq, Fourni par l'auteur

Étant plus diplômés que leurs aînés sur le marché du travail, les débutants ont accès pour un tiers d’entre eux à des emplois de cadre dans les métiers verts. Si les sortants d’une formation à l’environnement connaissent en apparence des trajectoires favorisées, ce bonus ne fonctionne pas de façon systématique.

Les étudiants sortants de formations environnementales ne sont pas privilégiés dans l’accès aux métiers dits verts. Les conditions d’insertion des diplômés de niveau bac + 5 de ces filières sont même moins favorables que celles des diplômés de même niveau issus d’autres filières. Deux tiers d’entre eux connaissent un accès rapide à l’emploi stable, contre seulement une petite moitié des sortants des filières dites « développement durable ».

Choix éthique

L’attractivité des formations au développement durable résulte principalement d’un choix éthique. La mobilisation croissante d’une partie de la population étudiante autour des enjeux environnementaux se reflète également dans les prises de parole et les appels des étudiants de grandes écoles comme Agro ParisTech, HEC, Polytechnique ou encore Sciences Po Paris.

Elle ne constitue pour autant pas une tendance dominante. Plus encore pour cette élite estudiantine, se mettre en conformité avec les représentations dominantes d’un « bon emploi » peut entrer en conflit avec un engagement affirmé au sujet de l’écologie.

Au regard des critères habituels de la qualité de l’emploi, travailler pour la transition écologique ne signifierait pas s’insérer dans des emplois de qualité. Sur des dimensions plus subjectives, travailler en tenant compte des enjeux environnementaux apparaît porteur de plus de sens et parfois d’enrichissement des tâches au travail.

Marchandisation des activités de recyclage

La dimension éthique du travail est-elle suffisante pour contribuer à une transition écologique juste ?

C’est ce que d’autres travaux de recherche sont allés questionner dans le secteur, ancien mais porteur, du réemploi et recyclage, remis au goût du jour avec le développement des ressourceries. Pionnière pour innover dans le domaine de l’écologie si l’on pense par exemple aux premières activités des chiffonniers d’Emmaüs, les structures d’insertion de l’économie sociale et solidaire se distinguent par leur volonté de préserver les ressources en créant des emplois, alliant ainsi finalité sociale et écologique.

Dans ces entreprises, les emplois sont de faible qualité et mal rémunérés. Plus encore, la tendance est à la dégradation du travail dans un contexte de marchandisation croissante des activités de recyclage à travers la mise en place de filières de responsabilité des producteurs (filières REP).


À lire aussi : Recyclage : les entreprises sociales et solidaires face à un marché de plus en plus concurrentiel


Les acteurs historiques du réemploi sont relégués en position de sous-traitance sur les segments les moins rentables et les plus coûteux en main-d’œuvre.

Ce glissement pour les organisations de l’économie sociale et solidaire est synonyme de dévalorisation du travail : intensification, pénibilité et perte de sens sont vécus par les salariés de ces structures. Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une économie circulaire étroitement liée au paradigme de la croissance verte, le nouveau régime de croissance analysé par Hélène Tordjman en 2022. Sous couvert d’assimiler les enjeux écologiques, il reproduit finalement des mécanismes capitalistes contraires à une réelle bifurcation écologique et sociale.

Valoriser le travail pour accélerer la transition

Alors que les acteurs institutionnels de l’emploi et de la formation se mobilisent pour accélérer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les politiques de formation, la transition écologique des emplois dépend avant tout d’une planification en faveur d’une véritable bifurcation écologique, et d’une réelle valorisation du travail humain.

Au regard de la place du travail dans nos vies, faire de nécessité vertu pour travailler mieux à un monde plus habitable, est sans aucun doute la meilleure piste pour rendre la transition écologique désirable.

The Conversation

Nathalie Moncel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (4298 mots)
Vue satellite de l’atoll de Clipperton, prise en 2022. Contains modified Copernicus Sentinel data 2022, CC BY

L’ESSENTIEL

  • L’île de Clipperton tient de l’énigme écologique : l’écosystème terrestre, très pauvre, subsiste avec trois fois rien et surtout grâce aux apports de l’écosystème marin voisin.

  • Cet atoll presque désert peut nous aider à comprendre les notions de dette d’extinction, de puits écologique, de microévolution et de dépendance entre écosystèmes marins et terrestres.

  • Pour les scientifiques, ce cold spot (point froid) de biodiversité constitue un véritable laboratoire pour mieux comprendre l’évolution.


Au milieu du Pacifique oriental, Clipperton – ou île de la Passion, le 13ᵉ territoire ultramarin français – ressemble à une énigme écologique. L’atoll est minuscule, isolé et difficile d’accès. Pauvre en biodiversité terrestre, il est entouré d’un milieu marin riche et original. À première vue, il pourrait passer pour un simple « point froid » de biodiversité terrestre : peu de plantes, peu d’insectes, peu de vertébrés…

Il y règne de surcroît des conditions de vie rudes, avec des submersions lors des tempêtes marines fréquentes, une pollution plastique majeure, de la pêche illégale, des narcotrafiquants et, désormais, des intérêts miniers dans les fonds marins ainsi que des velléités d’installations portuaires. Un cocktail de conditions étonnantes pour les 2 kilomètres carrés et 10 kilomètres linéaires de cette couronne corallienne et de son lagon. Un presque atoll avec son rocher volcanique de 23 mètres de haut.

Pourtant, cette pauvreté apparente en fait précisément un objet scientifique passionnant, car Clipperton permet d’observer, presque à nus, les mécanismes élémentaires qui maintiennent une biocénose (c’est-à-dire l’équilibre des différentes espèces au sein d’un biotope donné) minimale. Ces mécanismes permettent d’expliquer l’évolution dans les systèmes insulaires et, par analogie, l’évolution tout court.

Gravure de l’île de Clipperton datant de 1899. Artiste inconnu, d’après une photographie de J. T. Arundel.

Sur une grande île continentale, les interactions écologiques sont nombreuses, enchevêtrées, parfois difficiles à démêler, même si elles sont réduites par rapport aux continents. À Clipperton, au contraire, tout semble réduit à l’essentiel : une couronne terrestre étroite, un lagon presque fermé, des oiseaux marins, des crabes terrestres, quelques plantes, quelques insectes, des espèces introduites et des flux permanents entre la mer et la terre.

L’atoll devient alors un laboratoire naturel. Non pas parce qu’il serait riche, mais justement parce qu’il est pauvre, contraint, instable et, de ce fait, plus facile à lire, et qu’il y est parfois plus facile d’expérimenter.

Une île pauvre en biodiversité terrestre

La biodiversité terrestre de Clipperton est limitée. Les travaux de Marie-Hélène Sachet, dans les années 1960, ont décrit une île de faible diversité végétale, marquée par son isolement, son histoire humaine et les effets d’espèces introduites par l’être humain.

Photographie de 1897 montant trois résidents de l’île, ouvriers de l’exploitation de phosphate, à côté de porcs et d’un cocotier, des espèces importées sur l’île. Service historique de la Marine

Les synthèses plus récentes confirment que l’atoll a connu de fortes transformations écologiques.

Par exemple, l’introduction de porcs en 1897 pour subvenir à la consommation des ouvriers chargés de l’exploitation du phosphate, porcs qui ont vécu en liberté jusqu’au départ de ces derniers. Ou encore l’explosion des populations de crabes terrestres, les modifications de la végétation (le seul végétal d’apparence arborée – qui n’est pas un arbre, au plan scientifique – est le cocotier, apporté par l’humain lors des tentatives d’exploitation du phosphate), la présence plus récente de rats ou encore les changements dans les populations d’oiseaux marins.

En 2005, l’expédition scientifique Jean-Louis Étienne, menée par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et à laquelle j’ai participé, a entrepris un inventaire complet de la faune et de la flore terrestre de l’atoll, qui se poursuit depuis.

Spécimen de Gecarcinus johngarthia planatus ou crabe rouge de Clipperton. On retrouve également cet espèce sur d’autres îles du Pacifique, comme Malpelo, Revillagigedo ou Socorro. Il se nourrit d’algues, de feuilles de cocotiers et de charognes. Cedricguppy, CC BY-SA

Mais pauvreté ne signifie pas absence d’écosystème fonctionnel. La partie terrestre de Clipperton dépend fortement du milieu marin qui l’entoure. Les oiseaux marins transfèrent vers l’île des nutriments produits en mer, notamment par le guano ; les crabes déplacent et transforment la matière organique ; les laisses de mer, les embruns et les tempêtes redistribuent des ressources sur la couronne littorale.

La zone de contact entre récif, plage, lagon et végétation fonctionne ainsi comme un écotone, c’est-à-dire une zone de transition écologique entre l’écosystème terrestre et l’écosystème marin. C’est une interface active, où les flux biologiques et chimiques permettent le maintien d’une biocénose terrestre minimale.

Cette idée rejoint la notion de « subventions » en écologie : des ressources produites dans un habitat peuvent structurer les réseaux trophiques d’un autre habitat, notamment au niveau des écotones, ces frontières entre écosystèmes. Dans ce cadre, les flux de nutriments, de proies, de détritus ou de consommateurs entre milieux voisins peuvent profondément modifier les équilibres écologiques.

Dans les îles océaniques, ces transferts mer-terre sont souvent essentiels. Clipperton en offre un exemple extrême : la terre est pauvre mais nourrie par l’océan.


À lire aussi : Les oiseaux marins de retour sur l’île Surprise, terrain d’étude du bout du monde des scientifiques


Un puits écologique sous perfusion marine

La notion de « puits écologique » vient du modèle source-puits, issu de la théorie de distribution des espèces.

Dans un habitat source, une population produit plus d’individus qu’elle n’en perd. Dans un habitat puits, en revanche, la reproduction locale ne suffit pas à compenser la mortalité et la population ne persiste que grâce à des apports extérieurs. Cette idée peut être appliquée à Clipperton : la terre émergée n’y est pas seulement un habitat pauvre : elle est aussi un système « subventionné ».

L’île fonctionne moins comme un écosystème terrestre autonome que comme une extension du système marin. Les oiseaux, les crabes, les dépôts organiques et les échanges littoraux apportent l’énergie et les nutriments qui manquent au substrat terrestre.

Emoia cyanura est l’unique espèce de lézard que l’on retrouve sur l’île de Clipperton. Charles J. Sharp, CC BY-SA

En ce sens, Clipperton peut être décrit comme un puits écologique trophique : une biocénose terrestre se maintient localement grâce à des ressources venues d’ailleurs. Même les lézards dépendent indirectement des oiseaux, puisqu’ils se nourrissent de leurs tiques gorgées de sang et fréquentent assidûment les colonies.

Cette dépendance rend l’atoll très vulnérable. Si les populations d’oiseaux déclinent, si l’abondance de crabes change, si les rats perturbent la reproduction des oiseaux, si les tempêtes modifient la végétation ou si la pollution plastique transforme la zone littorale – et c’est souvent le cas –, alors c’est tout le fonctionnement terrestre qui peut basculer.

Vidéo de TF1 montrant l’ampleur de la pollution plastique sur les plages de Clipperton (22 janvier 2026).

Sur une île plus grande, les effets seraient amortis. À Clipperton, ils deviennent immédiatement visibles.

La dette d’extinction, ou quand une disparition encore invisible est déjà engagée

La dette d’extinction désigne une situation où des espèces persistent encore dans un milieu, alors que les conditions qui permettaient leur maintien durable ont déjà disparu.

En effet, l’extinction n’est pas instantanée : elle peut être différée. Une population peut survivre quelques années, quelques décennies, parfois davantage, avant de s’éteindre réellement. Cette notion a été développée en conservation pour comprendre les effets retardés de la fragmentation, de la destruction des habitats ou des perturbations écologiques.

Clipperton permet d’illustrer cette idée à petite échelle. Lorsqu’un habitat est réduit, fermé, simplifié ou perturbé, certaines espèces peuvent subsister quelque temps, mais leur trajectoire est déjà compromise. Le cas du lagon est particulièrement parlant. Dans les années 1960, Aguesse et Gaillot ont signalé deux espèces d’odonates (c’est-à-dire des libellules) sur l’atoll, dans un contexte où le lagon jouait encore un rôle d’habitat d’eau douce ou saumâtre pour certains organismes.

Anax amazili est l’une des espèces d’odonates (libellules) identifiées sur l’atoll dans les années 1960, mais qui n’ont pas été revues en 2005. Eric Haley, CC BY-SA

Lors de l’expédition Jean-Louis Étienne en 2005, le fonctionnement écologique du lagon n’était plus le même. L’inventaire entomologique publié a montré une faune d’insectes très pauvre et fortement contrainte, où les populations d’odonates mentionnées antérieurement n’ont pas été retrouvées.

Cet exemple peut être lu comme une petite histoire de dette d’extinction. Les espèces d’odonates avaient peut-être persisté tant que le lagon conservait certaines caractéristiques favorables : eau libre, végétation aquatique ou rivulaire, conditions physico-chimiques compatibles avec le développement larvaire.

Lorsque le lagon a changé de fonctionnement – fermeture, eutrophisation, stratification de l’eau, modification des habitats littoraux –, ces populations ont pu disparaître. La disparition observée en 2005 n’était peut-être que la conséquence tardive d’une transformation déjà ancienne.


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Un laboratoire de microévolution

Les petites îles isolées sont des lieux privilégiés pour étudier la microévolution. Les populations y sont souvent de petite taille, esseulées, soumises à des événements fondateurs, à la dérive génétique, à des goulots d’étranglement et à des pressions de sélection particulières.

Clipperton pousse cette logique à l’extrême : l’espace est réduit, les habitats sont peu nombreux, les ressources fluctuantes, les introductions biologiques brutales, et les recolonisations (retour ultérieur d’une biodiversité perdue) probablement rares.

Dans un tel système, chaque population devient intéressante à étudier. Une cicindèle, une mouche, un orthoptère, un coléoptère, une punaise marine ou un petit arthropode du sol ne sont pas seulement des espèces présentes sur une liste : ce sont des témoins de colonisation, de persistance, d’adaptation ou d’échec écologique.

Notre inventaire des insectes de Clipperton réalisé à partir de l’expédition de 2005 insistait déjà sur cette dimension, en considérant l’atoll comme un microcosme où les peuplements terrestres doivent être compris à la fois par leur pauvreté, leur isolement et leurs relations avec les milieux marins et littoraux.

La microévolution peut s’y manifester de plusieurs façons : différenciation de populations isolées, perte ou modification de comportements, adaptation à des ressources inhabituelles, dépendance accrue aux oiseaux ou aux crabes, tolérance à la salinité, aux embruns, à la chaleur, à la sécheresse ou à d’autres perturbations. Même lorsqu’il y a peu d’espèces, il peut y avoir beaucoup d’écologie.


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Ce que les « cold spots » de biodiversité nous enseignent

La conservation se concentre souvent sur les points chauds de biodiversité : forêts tropicales, récifs coralliens, montagnes riches en endémismes. C’est évidemment nécessaire. Mais les points froids ont, eux aussi, une valeur scientifique. Ils révèlent les limites du vivant et son fonctionnement.

Clipperton permet d’observer ce que devient un écosystème lorsque presque tout dépend de quelques flux : les apports marins, les oiseaux, les crabes, le littoral, le lagon. Si l’un de ces éléments change, l’ensemble peut se réorganiser. À ce titre, l’atoll n’est pas seulement un territoire isolé du Pacifique français ; c’est un modèle miniature pour penser les écosystèmes fragiles, les extinctions différées et les dépendances invisibles.

Dans un monde marqué par les changements climatiques, la montée du niveau marin, les invasions biologiques, la pollution plastique et la simplification des habitats, ce type de système devient précieux. Il nous rappelle qu’un écosystème peut paraître stable alors qu’il est déjà en déséquilibre. Il nous montre qu’une extinction peut être en cours avant d’être visible. Il nous apprend aussi qu’une biodiversité pauvre n’est pas une biodiversité sans intérêt.

À Clipperton, la vie terrestre tient à peu de choses : des oiseaux qui reviennent, des crabes qui circulent, des plantes qui résistent, des insectes qui persistent, un lagon qui change, une mer qui nourrit. C’est peu, mais c’est assez pour faire de cet atoll un observatoire exceptionnel du fonctionnement des écosystèmes que nous devons étudier et préserver. Mais le niveau de la mer devrait monter, et Clipperton y est particulièrement vulnérable.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l'Ocean de Sorbonne Université

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