29.04.2026 à 16:31
29.04.2026 à 16:31

Paris a perdu trois décibels en dix ans grâce à des mesures efficaces contre la pollution sonore. Mais le bruit de la circulation oblige encore et toujours les oiseaux à chanter plus haut.
En 1962, la biologiste Rachel Carson nous mettait en garde dans le Printemps silencieux. Cet ouvrage, devenu depuis une référence majeure, alertait sur le monde muet et sans oiseau qui nous guettait du fait de l’impact incontrôlé des activités humaines.
Quarante ans plus tard, des biologistes ont mis en évidence un effet frappant de la pollution sonore sur le chant des oiseaux. Ils ont découvert que les bruits à basse fréquence de la circulation obligeaient les oiseaux à chanter à des fréquences plus élevées dans les villes européennes. Ainsi, les oiseaux d’un parc bruyant situé au pied de la tour Eiffel chantent à une fréquence supérieure de 400 hertz (Hz) à celle de leurs congénères vivant dans les forêts calmes de la banlieue parisienne.
L’étude que j’ai publiée dans la revue scientifique Ornithological Applications avec mon collègue Hans Slabbekoorn de l’Université de Leyde, montre cependant que Paris est un exemple de réussite dans la lutte contre la pollution sonore.
Pourtant, même si Paris est devenu plus calme, les oiseaux n’ont pas retrouvé leurs tonalités de chant naturelles. Nos recherches montrent que les mésanges charbonnières de Paris continuent de chanter à des fréquences plus aiguës que les oiseaux des zones sauvages situées en dehors de la ville.
Il parait donc essentiel de redoubler d’efforts en matière de réduction du bruit dans les zones urbaines du monde entier afin de permettre aux oiseaux sauvages de communiquer à leurs fréquences sonores naturelles.
De fait, les activités humaines inondent le monde des divers bruits. Les bruits des voitures, des avions, des bateaux et des activités industrielles produisent ainsi un grondement constant qui affecte les animaux sauvages, les oiseaux et les insectes. Nous négligeons souvent la pollution sonore en tant que problème de conservation, alors qu’elle peut avoir des effets dévastateurs sur la faune sauvage à une époque d’urbanisation croissante.
Le bruit de la circulation perturbe par exemple la capacité des oiseaux et des grenouilles à attirer des partenaires. Le bruit des bateaux entraîne lui une diminution de la communication vocale chez les baleines. Enfin, le bruit de la circulation influence par exemple les interactions prédateur-proie entre les papillons de nuit et les chauves-souris.
Depuis que l’on a découvert que, dans les villes européennes, les bruits de circulation à basse fréquence poussaient les oiseaux à chanter à des fréquences plus élevées, ce phénomène a également été observé chez diverses populations d’oiseaux à travers le monde.
Dans les prairies canadiennes, les bruants des prés émettent ainsi des chants plus aigus à proximité des pompes à pétrole bruyantes. Les rouges-gorges familiers chantent eux des mélodies plus aiguës en présence du bruit des éoliennes. On sait également que les zostérops à dos gris d’Australie produisent des chants et des cris plus aigus dans les zones urbaines bruyantes par rapport aux zones rurales.
Or, tous ces changements réduisent la capacité des oiseaux à défendre leurs territoires de reproduction et à attirer des partenaires.
À lire aussi : Préserver les océans du bruit humain pour mieux les protéger
Paris est l’une des plus grandes et des plus densément peuplées d’Europe, mais les Parisiens ont mis au point des stratégies innovantes pour lutter contre la pollution sonore.
La ville a transformé de nombreuses voies de circulation en pistes cyclables et a posé des revêtements antibruit sur les axes routiers principaux.
Des radars sonores infligent également des amendes aux véhicules trop bruyants. Un observatoire régional appelé Bruitparif surveille enfin le bruit dans toute la ville et supervise les efforts de réduction du bruit.
Toutes ces actions visent à rendre la ville plus calme, tant pour les habitants que pour la faune. Ces efforts contre le bruit soulèvent cependant la question suivante : peut-on réduire le niveau de pollution sonore afin de minimiser son impact sur le chant des oiseaux ?
En 2023, je me suis rendu à Paris pour enregistrer le chant de la mésange charbonnière, un oiseau commun des jardins européens.
J’ai utilisé des microphones et des enregistreurs numériques pour enregistrer les oiseaux dans les rues, sur les places et dans les parcs de toute la ville. J’ai suivi les traces de mon collaborateur, Hans Slabbekoorn, le biologiste qui avait été le premier à enregistrer les mésanges charbonnières à Paris en 2003.
En comparant le bruit de fond au chant des oiseaux, nous avons constaté que les mésanges charbonnières émettaient des chants plus aigus dans les environnements bruyants. En chantant à un ton plus aigu, elles évitent ainsi que leur chant ne soit masqué par les bruits de circulation à basse fréquence.
Nous avons également analysé les données sur le bruit recueillies dans tout Paris par Bruitparif. Nous avons ainsi constaté que Paris est en passe de gagner la bataille contre la pollution sonore et que la ville est devenue plus calme ces dernières années.
En effet, Paris est aujourd’hui environ trois décibels plus calme qu’il y a dix ans. Comme l’échelle des décibels est logarithmique, une baisse de trois décibels représente une réduction importante de l’intensité sonore. Mais malgré ces progrès, les mésanges charbonnières de Paris continuent de chanter à des fréquences plus aiguës que celles des oiseaux vivant dans les zones sauvages en dehors de la ville.
Il y a toutefois des raisons d’être optimiste. Des recherches menées dans d’autres villes ont montré que lorsque l’environnement devient moins bruyant, les oiseaux retrouvent leur tonalité naturelle.
Ainsi, le calme observé dans les rues pendant les confinements liés au Covid-19 a offert une occasion rare d’étudier les oiseaux dans un monde plus silencieux. Des biologistes de San Francisco (Californie) ont comme cela constaté que le paysage sonore urbain était devenu environ sept décibels plus silencieux pendant les confinements – des niveaux rarement observés depuis les années 1950.
Ce calme ambiant a permis aux oiseaux de modifier leur chant. À San Francisco, les bruants à couronne blanche ont réagi en chantant des mélodies plus graves et plus douces.
De nombreuses espèces d’oiseaux ont ainsi tiré profit de cet apaisement qui a régné pendant la période de confinement. Dans le cadre d’une étude portant sur 47 espèces d’oiseaux chanteurs en Amérique du Nord, notre équipe de recherche a constaté que les espèces dont le chant couvre une large gamme de fréquences – c’est-à-dire les sons les moins sensibles aux effets du bruit à basse fréquence – ont étendu leur aire de répartition pendant cette période de calme.
Ces résultats montrent que la pollution sonore affecte diverses espèces d’oiseaux, même celles dont le chant semble pourtant bien adapté aux environnements bruyants.
Nos études menées à Paris montrent qu’une réduction de trois décibels n’est pas suffisante pour permettre aux oiseaux de retrouver leurs fréquences de chant naturelles. Des efforts supplémentaires de réduction du bruit seront donc nécessaires pour que nous puissions partager l’espace sonore de manière adéquate avec nos amis à plumes.
Paris nous offre également une leçon porteuse d’espoir dans la lutte contre la pollution sonore. Les villes peuvent réduire le bruit en encourageant le vélo et les modes de transport plus silencieux. Les politiques publiques jouent également un rôle important, comme l’illustre l’agence Bruitparif à Paris.
Si nous mesurons la pollution sonore, nous pouvons nous efforcer de la réduire, d’améliorer notre propre bien-être et de créer un espace permettant aux oiseaux sauvages de communiquer à leurs fréquences sonores naturelles.
Dan Mennill a reçu des financements de la Natural Sciences and Engineering Research Council of Canada
28.04.2026 à 15:49
Comment généraliser l’agroécologie ?
Peut-on généraliser l’agroécologie sans perdre en productivité ? Des travaux menés depuis plus de dix ans permettent de répondre par l’affirmative. Ils identifient trois leviers garantissant des rendements suffisants sans engrais chimiques.
L’agriculture biologique est souvent critiquée pour ses rendements plus faibles que ceux de l’agriculture dite conventionnelle. Un irréductible écart de rendement d’environ 30 % en moyenne la condamnerait à n’être qu’une solution de niche pour classes aisées. Nos travaux depuis dix ans montrent que non. Pour comprendre pourquoi, un petit détour par le cycle de l’azote et son histoire s’impose.
L’azote est un élément indispensable à toute vie sur terre : il est, après l’eau et le carbone, l’élément le plus abondant dans les organismes vivants, particulièrement dans les protéines et le matériel génétique. Mais dans les sols et les environnements aquatiques (hors organismes vivants), on le trouve en beaucoup plus petites quantités, essentiellement sous forme de nitrate et d’ammonium, les deux formes directement utilisables par les plantes. La rareté de l’azote dans les sols explique que cet élément a longtemps été le principal facteur limitant de la croissance des plantes en agriculture.
Pourtant l’azote constitue 78 % de l’atmosphère, mais il s’y trouve sous forme de diazote, un gaz inerte et pratiquement inutilisable par les plantes à une exception notable : celles des légumineuses (lentilles, haricots, pois, luzerne, trèfle…) qui sont capables d’assimiler ce diazote atmosphérique et de le rendre ainsi disponible dans les sols pour les autres plantes qui leur succèdent.
Un détour historique : de la rareté structurante à l’abondance destructrice de l’azote
La limitation en azote a longtemps été contenue par un couplage étroit entre production et consommation. Ainsi, les urines et les excréments riches en azote du bétail et, dans une moindre mesure, des populations humaines ont permis d’apporter des engrais organiques aux sols sous forme de fumier et de lisier. En Europe, tout au long des 18e, 19e et début du XXe siècle, l’introduction des légumineuses dans les rotations de cultures a également permis une double intensification organique : ces plantes enrichissaient les sols en azote et produisait également du fourrage permettant ainsi une hausse de la densité de cheptel, et partant, des apports de fumier.
Au début du XXe siècle et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, une invention vient révolutionner tout cela. C’est l’invention du procédé Haber-Bosch (1909/1913), qui permet de synthétiser des engrais minéraux (nitrate et ammonium) à partir du diazote de l’air. Ce procédé sert d’abord pour la fabrication d’explosifs pendant les deux guerres mondiales, puis pour faire des engrais industriels qui permettent de s’affranchir de la complémentarité entre élevage et culture. C’est ce qui advient dans les pays industriels du Nord et, plus récemment dans une partie des pays des Suds ayant connu la « révolution verte », qui ont ainsi pu massivement augmenter leur production alimentaire avec la généralisation des engrais chimiques.
Cette évolution a cependant plusieurs revers. Elle entraîne une perte d’efficience d’utilisation de l’azote car plus on apporte de l’azote, moins la fraction utilisée par les plantes est importante et plus les pertes vers l’environnement sont grandes. La production d’engrais est par ailleurs très gourmande en énergie et s’accompagne d’émissions de gaz à effet de serre.
Enfin, l’utilisation d’engrais permet le développement de systèmes d’élevage intensifs et de cultures découplés et spécialisés. À l’échelle globale, il en résulte que 40 % des terres arables cultivées (à l’exclusion des prairies naturelles, savanes, steppes et autres espaces agricoles semi-naturelles) sont consacrées à l’alimentation du bétail. De plus, les territoires ultraspécialisés dans l’élevage ou les grandes cultures engendrent des excédents structurels d’azote. Ces excédents de fumier et lisier contaminent les systèmes aquatiques en nitrate (problèmes de potabilisation de l’eau, de biodiversité, d’eutrophisation) et augmentent les émissions d’ammoniac (avec des effets néfastes sur le système respiratoire) et de protoxyde d’azote (puissant gaz à effet de serre, environ 300 fois plus actif que le dioxyde de carbone). L’agriculture à l’échelle globale est ainsi aujourd’hui à l’origine d’environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre et constitue le premier facteur de perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore.
C’est dans ce contexte que, depuis les années 1970, et plus encore depuis le début des années 2000, l’agriculture biologique est apparue comme contre-modèle à cette agriculture chimique, basée sur les énergies fossiles et l’industrialisation de l’agriculture.
Dans son cahier des charges, l’agriculture biologique bannit les fertilisants chimiques et les pesticides. Baisse des rendements et retour vers le passé donc ?
Loin s’en faut. Car l’agriculture biologique s’appuie sur une connaissance approfondie du fonctionnement des écosystèmes. Elle repose sur des rotations longues (en Europe elles durent en moyenne de cinq à huit ans pour un cycle complet), intégrant plusieurs légumineuses dans le cycle de culture. Plus encore, nos travaux ont montré que, pour des apports totaux d’azote équivalents, les systèmes agricoles biologiques produisent autant, à l’échelle de la rotation de culture, que les systèmes conventionnels. Cela montre donc que l’agriculture biologique peut être intensifiée écologiquement. Mais comment et dans quel contexte ?
Nos travaux de recherches ont identifié, testé et validé trois leviers principaux pour nourrir la population en 2050 à différentes échelles, sans augmenter la surface des terres cultivées. Tous sont liés de près ou de loin au cycle de l’azote. C’est là que la vision systémique de l’agroécologie peut être salutaire, en élargissant la réflexion à l’ensemble du système agro-alimentaire.
Le premier levier consiste en une diminution de 16 % des apports protéiques journaliers, en accord avec les recommandations de santé. Selon ces mêmes recommandations, une réduction de 50 % de la consommation de viande et de produits laitiers est explorée avec une augmentation de la part des produits végétaux. Nous avons parfois testé des options plus radicales, végan ou végétarienne à titre exploratoire.
Le deuxième levier réside dans la reconnexion des systèmes d’élevage et de culture, s’affranchissant de l’importation d’aliments pour animaux. Cette reconnexion facilite le recyclage des fumiers et effluents d’élevage vers les terres cultivées réduisant ainsi la dépendance aux engrais azotés de synthèse. Une option supplémentaire, explorée dans certains scénarios, concerne le recyclage des urines humaines, renforçant encore la circularité des flux de nutriments.
Enfin, le troisième levier implique des rotations longues intégrant des légumineuses fixatrices d’azote et l’absence de recours aux engrais azotés et des fertilisants phosphorés minéraux.
L’exploration de différentes combinaisons possibles des trois principaux leviers de changement que nous avons envisagés, met en évidence le rôle prépondérant du régime alimentaire comme condition de mise en œuvre et de succès des deux autres leviers.
Plus la demande en produits animaux est réduite plus les marges de manœuvre pour déployer des systèmes agroécologiques sont élevées. Les modifications de régime alimentaire permettent, en effet, de diminuer les besoins de la population humaine et surtout ceux du cheptel. La reconnexion de l’élevage et des cultures conduit à répondre localement aux besoins du cheptel. L’immense majorité des territoires en France et en Europe pourraient ainsi être auto-suffisants tant pour la consommation humaine qu’animale.
Dans tous les contextes où ces scénarios ont été développés, à l’échelle globale en Europe, en France, en Autriche, ou en Chine, nos résultats montrent une réduction de moitié des pollutions aquatiques et atmosphériques par l’azote, ainsi que des émissions de gaz à effet de serre.
Les effets de la généralisation de l’agroécologie seraient donc bénéfiques pour l’environnement. La diminution de la fertilisation azotée s’accompagne aussi d’une hausse marquée de l’efficience d’utilisation de l’azote, c’est-à-dire de la fraction des apports effectivement utile à la production, qui passe de 59 à 76 % dans le cas européen.
À l’échelle globale, nos scénarios montrent que ces leviers sont efficaces partout et que ces changement ne mettent pas en danger la sécurité alimentaire mondiale. Avec un régime alimentaire équitable, sans inégalités alimentaires entre pays du monde, l’introduction des légumineuses et la reconnexion de l’élevage et des cultures, la plupart des régions du monde resteraient excédentaires sans engrais chimiques et pourraient largement subvenir aux besoins des régions déficitaires comme le Maghreb, le Japon, et le Moyen-Orient.
Nos simulations montrent toutefois des points de vigilance concernant par exemple le stockage du carbone organique. En effet, la diminution du cheptel et de la fertilisation azotée totale pourraient entraîner une réduction des effluents d’élevage, de la production agricole et, par conséquent, des apports de résidus de culture (pailles, racines), ce qui diminue le stockage du carbone organique des sols. Des travaux expérimentaux menés à l’Inrae ont toutefois montré un stockage du carbone organique significativement plus élevé dans des sols cultivés en agriculture biologique versus conventionnelle, ce qui indique que nous avons pu sous-estimer certains apports de matière organique, notamment racinaires, dans nos exercices de modélisation. Il n’en demeure pas moins une réduction de moitié des émissions de gaz à effet de serre et des pertes d’azote vers les systèmes aquatiques.
Une autre interrogation concerne une possible carence en phosphore, s’il l’on se passe d’engrais phosphoré et s’il est apporté seulement via le recyclage des fumiers ? A minima pour le cas de la France à l’échelle de ses territoires, il existe des stocks de phosphore dans les sols qui permettrait de se passer de tout apport d’engrais phosphoré industriel pendant au moins 50 ans. En effet, l’agriculture française a fait un usage disproportionné des fertilisants minéraux en phosphore (essentiellement importé du Maghreb – Maroc et Tunisie en tête) entre les années 1960 et 1990 conduisant à un enrichissement considérable des sols en phosphore. Cet héritage colonial offre donc des réserves utilisables le temps de mettre en œuvre les changements.
Nos travaux montrent ainsi que les systèmes agro-écologiques ont le potentiel technique pour concilier production alimentaire et forte amélioration des performances environnementales dans des contextes très variés. Alors pourquoi la transition agroécologique n’a-t-elle pas déjà eu lieu ?
Sans doute le problème se trouve-t-il ailleurs, notamment dans la logique socioéconomique des chaînes amont-aval dans lesquelles l’agriculture se trouve insérée, dans les conditions de travail et la rémunération des agriculteurs et dans le poids politique sur l’action publique qu’ont acquis les acteurs qui contrôlent ces secteurs.
Toutefois, ce contexte socioéconomique est aussi une incitation supplémentaire à insuffler de nouveaux espoirs, a fortiori dans la situation actuelle de guerre énergétique et de flambée du prix des intrants. C’est tout le sens à donner à l’exploration des futurs possibles par des approches scientifiques, laissant à l’imagination toute la place qu’elle mérite d’avoir.
Julia Le Noë a reçu des financements des projets SLAM-B (ANR-22-PEXF-0003), PREFALIM (ANR-23-PEXF-0004) du PEPR exploratoire FairCarboN et a bénéficié d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR. Elle a également bénéficié des financements du projet MOBIDYC (ANR-23-ERCB-0006-0) gérée par l'Agence Nationale de la Recherche.
Gilles Billen a reçu des financements du programme PIREN-Seine, un programme public de recherche sur la qualité de l'eau et l'agriculture dans le Bassin de la Seine (https://www.piren-seine.fr/).
Josette Garnier a reçu des financements du programme interdisciplinaire PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/)
27.04.2026 à 15:54
Entre environnement et économie locale, faut-il choisir ? Le cas de l’exploitation du mica en Inde

Comment concilier environnement et développement économique ? Le cas de l’exploitation minière du mica, en Inde, montre les difficultés à arbitrer entre ces deux dimensions lorsque des populations vulnérables sont dépendantes des ressources économiques de l’exploitation minière. L’accompagnement des mines artisanales à petite échelle pourrait être une solution, tout du moins à certaines conditions.
Batteries de véhicules électriques, peintures automobiles, fards à paupières… ces objets du quotidien ont un point commun. Ils contiennent tous une famille de minéraux discrète mais pourtant stratégique : des micas. Bien que relativement méconnu, le mica est omniprésent dans les économies industrielles modernes.
De par ses propriétés électriques et thermiques, c’est un isolant courant en électronique. On le retrouve aussi bien dans les sèche-cheveux que les véhicules électriques. Ses caractéristiques physiques en font également une base pour certains pigments utilisés dans les peintures industrielles ainsi que de nombreux produits cosmétiques. Cela en fait un minéral clé, tant pour la décarbonation de l’économie que pour le développement du numérique.
Des gisements de mica existent dans le monde entier, mais le Bihar et le Jharkhand, deux États du nord-est de l’Inde, représentent près de 20 % de la production mondiale. L’extraction de mica y est aujourd’hui largement artisanale et à petite échelle, souvent située en zone forestière.
À ce double enjeu de transition énergétique et numérique répond également celui de transition environnementale, et notamment de lutte contre la déforestation. Comment concilier préservation de l’environnement et maintien d’une activité économique essentielle à la survie de populations vulnérables ? Cet article ébauche une réponse, en s’appuyant sur mon travail de thèse.
L’Inde est l’un des principaux producteurs mondiaux de mica, avec environ 100 000 tonnes exportées chaque année. 75 % de cette production provient de deux États du nord-est du pays situés en zone forestière : le Jharkhand et le Bihar. À noter que les chiffres officiels du Bureau indien des mines (Indian Bureau of Mines, ou IBM) n’intègrent pas la production de mica de ces deux États (comme en 2021 par exemple. En effet, celle-ci est majoritairement liée à des mines artisanales et à petite échelle informelle, non encore reconnues par l’État indien, et majoritairement illégale depuis les années 1980 pour les raisons qu’on expose dans les paragraphes qui suivent.
Dans ces deux États, l’exploitation du mica démarre à la fin du XIXᵉ siècle. L’industrie minière s’y développe alors en deux temps :
Jusqu’aux années 1980, l’exploitation du mica est légale, encadrée par la réglementation locale de l’État du Bihar – celui-ci a, en effet, été scindé en deux en 2000 pour former les actuels États du Bihar et du Jharkhand.
Puis, en 1980, l’adoption du Forest Conservation Act par le gouvernement central indien marque un tournant qui se solde par la désindustrialisation officielle de l’exploitation du mica. Mais dans les faits, l’activité ne s’est pas vraiment arrêtée : elle s’est poursuivie de manière informelle, accentuant davantage la vulnérabilité sociale des mineurs.
Commençons par la première période, sorte d’« âge d’or » de l’industrie minière du mica en Inde. Les écrits historiques, comme ce livre de 1951 ou celui-ci de 1995) décrivent des exploitations minières industrielles relativement bien tenues, où les travailleurs ont accès à des équipements de protection (port de casque et de chaussures de sécurité), avec des moyens d’extraction semi-mécaniques.
L’industrie minière est alors vue source de prospérité économique, en particulier pour les centres urbains de Giridih et de Koderma. Les conditions de travail ne sont pas pour autant idylliques : certains travailleurs sont des agriculteurs qui cherchent des revenus supplémentaires et travaillent dans la mine sans avoir été suffisamment formés, d’autres souffrent de maladies respiratoires…
Ce moment est marqué par ce que l’on peut appeler « conversion des ressources » par laquelle la forêt est « convertie » en ressources minérales. Il faut comprendre que la déforestation n’est pas ici le produit d’une exploitation illégale mais le résultat d’un compromis implicite : accepter une certaine dégradation environnementale en échange de revenus indispensables pour des communautés rurales marginalisées.
La seconde période s’ouvre en 1980 après l’adoption du Forest Conservation Act, où la priorité nationale est désormais de protéger les forêts. L’exploitation minière du mica devient alors majoritairement illégale et s’inscrit dès lors dans l’économie informelle. Elle est soit pratiquée par des artisans miniers individuels, soit dans des mines semi-industrielles, où les conditions de vie et de travail sont précaires. Citons par exemple : maladies musculosquelettiques récurrentes, travail des enfants, effondrements réguliers des galeries… Il n’existe pas de statistiques officielles, mais l’interdiction semble avoir eu des effets négatifs sur les conditions de travail et la santé des travailleurs, les sites étant devenus plus difficiles d’accès pour les organisations souhaitant accompagner les artisans miniers dans l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail.
Contraints d’opérer dans l’informalité, les artisans miniers se retrouvent marginalisés, à plusieurs titres : économiquement, légalement et socialement. Ils ne sont pas en position de force pour négocier le prix du mica qu’ils vendent et souffrent ainsi d’une position de faiblesse dans la chaîne de valeur.
Les services de police des États du Bihar et du Jharkhand organisent régulièrement des raids pour stopper les opérations d’extraction et saisir le mica illégalement exploité. Ces opérations semblent n’avoir qu’un impact limité en matière de ralentissement de l’extraction du mica. En revanche, elles ont un effet bien réel auprès des artisans miniers puisqu’elles contribuent à les diaboliser, alors même que l’extraction du mica est devenue leur principale source de revenus.
À lire aussi : Faut-il rouvrir des mines en France et en Europe au nom de la souveraineté économique ?
L’histoire récente du mica en Inde révèle donc deux dynamiques de conversion successives : une première phase de conversion de la forêt vers la ressource minérale, au nom du développement économique, suivie d’une phase de reconversion des espaces miniers vers la forêt, portée par des objectifs de protection environnementale.
Ces deux mouvements ont un point commun : ils produisent des effets territoriaux et humains profonds qui n’intègrent pas pleinement les besoins et les capacités d’adaptation des communautés locales. Pour les artisans miniers, il s’agit de maintenir une activité économique malgré son illégalité et son impact sur la forêt. Cette tension a des répercussions pour d’autres acteurs.
Pour les États, notamment ceux du Bihar et du Jharkhand, l’extraction du mica comprend également une double dimension politique. D’abord parce que les voix des 300 000 personnes impliquées dans l’extraction du mica représentent un enjeu électoral significatif, mais également dans la mesure où la loi visant à la conservation de la forêt émane du gouvernement fédéral, alors que les enjeux de développement local relèvent des États.
Pour les acteurs en aval des chaînes de valeur du mica, comme les marques de cosmétiques ou automobiles par exemple, cette situation pose de nouvelles questions. Il s’agit de savoir ce que ces acteurs veulent privilégier : le développement économique de populations marginalisées ou la protection de l’environnement ?
Par leurs choix de fournisseurs et engagement sur le terrain auprès des communautés d’artisans miniers, les entreprises de l’aval influencent les dynamiques locales de conversion de ressources. Un des enjeux clés est juridique : une partie de ces entreprises doivent se conformer aux exigences des réglementations en matière de devoir de diligence, comme la directive Omnibus I de l’Union européenne, par exemple). Le risque est enfin réputationnel : comment assumer de s’approvisionner en matières premières à partir de mines artisanales, tout en affirmant protéger les ressources forestières ?
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Face à cette situation, une nouvelle approche a émergé il y a plusieurs dizaines d’années : la formalisation des mines artisanales à petite échelle, c’est-à-dire, entre autres, la reconnaissance des artisans miniers comme des acteurs légitimes des chaînes de valeur. Cette reconnaissance s’accompagne de programmes d’accompagnement pour améliorer les pratiques sociales et environnementales, les conditions de travail, et pour limiter le nombre d’accidents et de lutter contre le travail des enfants.
C’est dans cet esprit qu’a été créée, en 2017, la Responsible Mica Initiative (RMI), une initiative regroupant de grands acteurs de la chaîne de valeur du mica, notamment des industriels, mais également des ONG visant à rendre ces chaînes de valeur plus durables, équitables et responsables. La RMI fait ainsi émerger des solutions par consensus, et considère la formalisation des mines artisanales de mica dans toutes ses dimensions : techniques, administratives, légales, sociales et économiques.
Concrètement, la RMI a déjà engagé plusieurs actions, comme la structuration des mineurs en coopératives, la définition de standards de production responsable, ou encore la mise en place d’audits et de programmes d’accompagnement dans la mise en conformité.
Telle qu’elle est envisagée par la RMI, la formalisation des mines artisanales de mica vise ainsi à rééquilibrer les rapports de pouvoir au sein des chaînes de valeur, au bénéfice des artisans miniers et de leur milieu de vie.
L’exemple de l’extraction minière du mica en Inde montre que des politiques environnementales produisent parfois des effets pervers. En cherchant à protéger les forêts, elles fragilisent davantage des communautés, sans faire disparaître les pratiques qu’elles visaient à encadrer.
La résolution des tensions qui en découlent passe par la mobilisation de tous les acteurs, ce qui suppose l’existence d’un espace de négociation. Sur cette base, les acteurs peuvent ensuite construire une vision commune et la mettre en œuvre dans des actions collectives.
Mais une telle dynamique ne peut émerger que si l’espace de négociation est aussi un espace de confiance, qui permet d’aborder et de résoudre les questions de gouvernance dans les chaînes de valeur. C’est précisément ce que cherche à mettre en place des projets tels que la Responsible Mica Initiative, en créant les conditions d’un dialogue structuré entre acteurs aux intérêts divergents.
Olivier Dubourdieu a travaillé pour la Responsible Mica Initiative entre 2019 et 2024.