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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

17.09.2026 à 10:03

Que valent les solutions low-tech pour rafraîchir nos logements ?

Morgan Meyer, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Mines Paris - PSL
Eléonore Morand, Enseignant chercheur, Ecole Nationale d'architectures de Versailles (ÉNSA Versailles)
Des solutions low-tech peu connues sont déjà employées de façon traditionnelle dans les villes les plus chaudes du monde.

Texte intégral (4523 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’été 2026 avec ses canicules à répétition a vu se populariser des solutions low-tech contre la chaleur, telles que le blanc de Meudon ou les couvertures de survie aux fenêtres.

  • D’autres solutions low-tech moins connues, tenant par exemple à la façon de ventiler les logements, sont déjà employées de façon traditionnelle dans les villes les plus chaudes du monde.

  • La recherche scientifique démontre que, bien qu’étant indispensable pour protéger certains publics fragiles, la climatisation n’a nul besoin d’être systématisée pour rafraîchir nos villes.


Alors que des températures élevées pour la saison persistent depuis début septembre 2026 sur le quart sud-est de la France, le pays reste marqué par les canicules extrêmes connues tout au long de l’été. Quelles stratégies adopter pour rafraîchir nos logements ?

Nombreux sont ceux qui se sont rués sur les climatiseurs, une solution qui, malgré le confort qu’elle apporte, a le défaut d’être énergivore et de constituer une réponse individuelle à un problème collectif. Car ces appareils ont des conséquences collectives dans la mesure où ils réchauffent l’air extérieur à proximité des logements, contribuant à ce que l’on appelle îlot de chaleur urbain.

Il existe toutefois de nombreuses solutions low-tech pour faire face à la chaleur. Coller des couvertures de survie sur les fenêtres, favoriser la ventilation passive, repenser les parties communes, construire avec des matières alternatives, réaménager les espaces urbains : les stratégies pour faire face à la chaleur vont de bricoles individuelles, jusqu’à des solutions architecturales et urbanistiques plus systémiques.

Que valent-elles ? Tour d’horizon de quelques stratégies low-tech pour faire face aux canicules.

Couvertures de survie, blanc de Meudon… des « microastuces » qui ont gagné en popularité

Commençons par quelques-unes des « microastuces » qui ont gagné le plus de terrain cet été.

Alice Galand-Guillemant, étudiante ENSAAMA et stagiaire chez Depeyre Morand Architectures, Fourni par l'auteur

Parmi ces stratégies, il y a par exemple celles de coller des couvertures de survie sur les fenêtres, ou de les peindre avec du blanc de Meudon (c’est-à-dire, la poudre de craie typiquement utilisée pour masquer les vitrines et fenêtres de commerces en travaux).

Le point commun de ces solutions : bricolées, elles sont « jetables » et ont pour objectif de réduire l’impact du rayonnement solaire en palliant les manquements des installations pérennes (par exemple absence de volets ou de stores).

Alice Galand-Guillemant, étudiante ENSAAMA et stagiaire chez Depeyre Morand Architectures, Fourni par l'auteur

Ces astuces, largement documentées dans les médias et sur les réseaux sociaux, ont eu tellement de succès que de nombreux commerces ont connu des ruptures de stock.

Pour rafraîchir nos logements on peut aussi utiliser d’autres moyens du bord : placer une bouteille d’eau congelée ou un linge mouillé devant un ventilateur, éteindre les appareils électroniques inutiles, éviter de cuisiner chaud, acheter des plantes, et, bien sûr, penser à fermer les fenêtres et volets dès qu’il y a du soleil.


À lire aussi : Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème


D’autres solutions moins connues mais efficaces

Au-delà de ces astuces low-tech relativement connues, il y a aussi des stratégies plus insolites qui méritent notre attention. La période de canicule nous a rendus plus attentifs aux stratégies de notre entourage.

Par exemple, mentionnons le témoignage d’un couple d’architectes, Deborah Feldman et Baptiste Potier (de l’agence 127af), qui habitent dans un appartement parisien mono-orienté.

Pour bénéficier de la fraîcheur des parties communes, ils gardent leur porte palière ouverte la journée et ont renforcé le système de sécurité de l’entrebâilleur de la porte pour la garder entrouverte la nuit. Ainsi, ils sont capables de rafraîchir leur appartement en y faisant circuler un maximum d’air.

Dessin Alice Galand-Guillemant. Fourni par l'auteur

Alice, étudiante en ENSAAMA, et stagiaire à l’agence Depeyre Morand Architectures pendant la période de canicule, vit sous les toits dans une chambre de bonne de 9 m2, place de la Nation. Elle a tout tenté pour rafraîchir son logement, expériences qu’elle a consignées sous forme de dessins, dont certains illustrent cet article.

Elle a mis en place une solution similaire : laisser les portes ouvertes pour faire circuler l’air par les parties communes et la chambre d’un voisin sur la façade opposée, tentant ainsi de créer un espace traversant.

Ce qui ressemble à du système D est en fait une véritable stratégie déployée de longue date dans des villes historiquement exposées à la surchauffe. Une stratégie similaire a été observée dans la région du M’zab dans le désert Algérien, dans les ksour de Ghardaïa ou de Beni Isguen.

Vue sur le ksar de Ghardaia. Camille Gillet, CC BY-SA
Une porte munie d’un entrebâilleur ou d’une grille permettant de la sécuriser en position ouverte peut faire beaucoup pour l’aération d’un logement. Noah Dhainaut, Fourni par l'auteur

Les étudiantes et étudiants du master Atelier du désert de l’ENSAV, coordonné par Eléonore Morand et Alice Grégoire, enseignantes à l’ENSAV, ont relevé le caractère systématique des portes laissées ouvertes qui font fonctionner le principe de la convection thermique de la typologie des maisons à patio.

La porte ouverte capte l’air extérieur, tandis que l’ouverture du patio (chebbek) permet d’évacuer l’air chaud. La porte ouverte est aujourd’hui parfois sécurisée par une grille tandis que l’intimité intérieure est préservée par une entrée en chicane (nommée taskift).


À lire aussi : S’inspirer de l’architecture traditionnelle pour faire face à la canicule


Repenser l’utilisation du bâtiment

Dans cette même région désertique de l’Algérie, les étudiantes et étudiants de l’ENSAV ont observé les habitudes quotidiennes des mozabites.

Pour cohabiter avec des températures extrêmement élevées, ces derniers n’hésitent pas à opérer des déplacements quotidiens dans leurs maisons pour leur confort thermique. Les nuits du désert sont fraîches : pendant la nuit et la matinée, les espaces extérieurs sont habités, les familles dorment sur la terrasse la nuit.

Déplacements journaliers des occupants. Thomas Hasenfratz, étudiant Atelier du désert 2025, Fourni par l'auteur

Pendant la journée, lorsque la température augmente, la famille descend au rez-de-chaussée où l’inertie thermique des murs et l’inexistence des ouvertures permet de garder l’espace frais. On y déjeune et, surtout, on y fait la sieste, qui met le corps au repos et permet de passer le temps le plus chaud de la journée. En soirée, les habitants retrouvent les espaces supérieurs qui se refroidissent grâce à la ventilation naturelle et l’arrivée de la nuit.

Certaines études ont montré que le rafraîchissement passif, sans recours à la climatisation, peut faire baisser considérablement les températures intérieures, de l’ordre de 5 °C à 7 °C par rapport aux températures extérieures.

En ville, l’étroitesse des espaces privatifs des appartements ne permet souvent pas ces types de déplacement au sein des logements. Mais les parties communes pourraient apporter des solutions à explorer, par exemple en partageant les halls d’entrée, des paliers élargis ou des terrasses plantées, tout en identifiant selon les heures de la journée les capacités de ces espaces à nous ressourcer.

L’exposition Parties communes, accueillie de novembre 2025 à mars 2026 par le Pavillon de l’Arsenal à Paris, montre que les parties communes méritent davantage d’attention, non seulement pour faire circuler l’air, mais aussi pour être « réhumanisées ».


À lire aussi : Remettre l’habitant au cœur de la construction et de la rénovation avec l’assistance à maîtrise d’usage


Miser sur des matériaux alternatifs

Les matériaux utilisés pour la construction sont aussi à prendre en compte. La terre crue, par exemple, a une longue histoire et connaît depuis quelques années un certain renouveau.

Les techniques de construction en terre crue ne nécessitent que peu de mécanisation et permettent de construire de façon plus écologique. La terre crue nécessite en effet peu de transports, elle est recyclable et elle émet moins de CO2 que les matières standard comme le béton. Surtout, elle permet de rafraîchir considérablement les habitations, ce qui a été démontré par des études scientifiques.

Construction recouverte de Timchemt, enduit climatique (Couverture de la publication de la recherche collective Atelier du désert ENSAV 2026, co-encadrée par A.Grégoire & E.Morand). Image fournie par Marin, étudiant de l’ENSAV, Fourni par l'auteur

Mentionnons aussi l’enduit climatique de la région du M’Zab réalisé par la projection de Timchemt, un plâtre local sourcé et utilisé depuis de nombreuses années dans la région saharienne.

Outre le fait que ce soit une matière locale et traditionnelle, sa mise en œuvre par projection sur les façades permet de créer une structure relativement rugueuse avec des reliefs, créant ainsi des micro-ombres sur la façade, ce qui la refroidit.

Dans de nombreux pays européens, toutefois, l’utilisation de matériaux comme la terre crue et l’argile se heurte à de nombreux obstacles : des régulations et normes contraignantes, la difficulté pour pouvoir assurer certaines constructions, une image négative, l’opposition de l’industrie du béton.

Un problème à l’échelle de la ville

Mais les solutions à déployer ne sauraient faire l’économie de l’échelle de la ville elle-même.

Un article paru dans la revue Nature listait différentes stratégies low-tech décentralisées et locales que les villes déploient pour affronter les canicules : peinture plus claire, créer de l’ombrage, planter plus d’arbres, etc.

Deux chercheuses en architecture et en planification urbaine dressent la liste des éléments à considérer à l’échelle urbaine :

« La densité, l’orientation du tissu urbain et du réseau urbain, le cloisonnement, les intersections, la taille des îlots et leur perméabilité, les cours centrales, les espaces semi-ouverts […], la conception et les proportions des ouvertures et des éléments d’ombrage, la couleur et la capacité thermique des matériaux, ainsi que la végétalisation des cours. »

Planter de façon plus dense l’espace public est une solution économique pour ombrager la ville, mais cette stratégie peut être contrainte par les réseaux souterrains et les infrastructures existantes.

On observe que dans des lieux ayant des sous-sols moins denses, certaines copropriétés ont pris l’initiative de planter massivement leurs espaces extérieurs communs. Pendant les périodes de canicule, ces copropriétés ont pu ressentir directement une importante différence de température entre ces espaces et la rue. Favoriser et généraliser ces types d’initiatives, tout en ajoutant des portes cochères pour les relier à l’espace public, permettrait un transfert par convection thermique, similaire à celui de la maison à patio.


À lire aussi : Vagues de chaleur à l’école : pourquoi rénover les murs ne suffira pas


L’avenir passera-t-il nécessairement par la climatisation ?

Toutes ces solutions – des livres comme The Architecture of Natural Cooling (2019) ou La Fraîcheur sans clim – Le guide des alternatives écologiques (2004) nous le rappellent – montrent qu’il est possible de rafraîchir nos logements sans nécessairement installer de climatiseur.

D’autant plus que l’utilisation massive de climatiseurs pourrait faire augmenter jusqu’à 2 °C la température dans les rues d’une ville comme Paris, d’où la position de certains acteurs de ne recommander les climatiseurs que pour des lieux comme les hôpitaux, les maisons de retraite, ou les écoles.

Une position que semble conforter la recherche :

« Il est possible d’assurer le confort thermique intérieur uniquement par des moyens passifs, écrivaient les auteurs d’un article de recherche examinant la situation au Portugal […] L’inertie thermique élevée de l’enveloppe du bâtiment, une orientation solaire adéquate, des dispositifs d’ombrage et une organisation appropriée des espaces intérieurs constituent des éléments fondamentaux pour maintenir la température de l’air intérieur dans la plage de confort thermique. »


À lire aussi : Quelles sont les limites de la clim ?


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

16.09.2026 à 17:29

Les agriculteurs de demain seront-ils encore des enfants d’agriculteurs ?

Roland Condor, Titulaire de la chaire « Modèles entrepreneuriaux en agriculture », EM Normandie
Pendant longtemps, être agriculteur signifiait avant tout être enfant d’agriculteur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et l’arrivée d’investisseurs extérieurs dans le secteur suscite diverses craintes.

Texte intégral (1909 mots)

L’ESSENTIEL

  • Pendant longtemps, être agriculteur signifiait avant tout être enfant d’agriculteur.

  • Ce n’est plus le cas aujourd’hui et l’arrivée d’investisseurs extérieurs dans le secteur suscite diverses craintes.

  • Mais la fin de l’agriculture familiale est-elle vraiment inéluctable ?


Qui nourrira la France demain ? Cette question se pose de plus en plus alors que de nombreux agriculteurs partent en retraite sans être remplacés par leurs enfants, comme ce fut, jusque-là, souvent le cas. Dans ce contexte, et alors que les instabilités géopolitiques rappellent la nécessité d’une souveraineté alimentaire, un risque inquiète de plus en plus : celui d’une prise de contrôle de l’agriculture par des investisseurs extérieurs agissant de manière mercantile.

Alors, l’agriculture familiale est-elle définitivement derrière nous ? Qui pour reprendre les fermes de demain et comment ? Tâchons de faire le point.

Un modèle familial en perte de vitesse

L’agriculture française a été pendant longtemps familiale, c’est-à-dire que les enfants des exploitants reprenaient les exploitations agricoles. Ce modèle familial garantissait un transfert des biens et des savoirs entre générations.

Mais ce modèle s’érode d’année en année. D’après un rapport de Terra Nova publié en 2024, les installations hors cadre familial intervenues depuis 2010 représentent 34,3 % des installations alors que ce chiffre était de l’ordre 22,7 % avant 2010.

Les raisons sont multiples : variabilité des revenus, contraintes réglementaires, pénibilité du travail, prix des exploitations agricoles, disponibilité du foncier, images des agriculteurs relayées par certains médias, discours teintés de pessimisme des syndicats, besoin d’exercer un autre métier avant éventuellement de revenir… Ces facteurs agissent comme des freins pour des jeunes qui connaissent la réalité du monde agricole, laissant le champ libre à nouveaux entrants.

Des entrepreneurs agricoles d’un nouveau genre

C’est dans ce contexte que de nouveaux profils de repreneurs de fermes sont apparus : ce sont les NIMA, un acronyme désignant les personnes non issues du monde agricole (NIMA), c’est-à-dire des repreneurs qui ne sont pas des enfants d’agriculteurs ou qui n’ont pas d’expérience en matière agricole.

On sait assez peu de choses sur ces nouveaux entrepreneurs qui représentent aujourd’hui près de la moitié des candidats à l’installation. Ils se sont fait connaître au milieu des années 2010 dans le cadre de projets d’agriculture urbaine. Le mouvement a ensuite pris de l’ampleur au moment de l’épidémie de Covid-19, période au cours de laquelle une reconversion dans l’agriculture a été envisagée par de nombreux individus en quête de sens.

Les recherches ont longtemps considéré qu’il s’agissait d’agriculteurs engagés, un peu utopiques, connaissant mal le métier d’agriculteur et investissant dans des fermes de petite taille, rurale ou urbaine.

Mais certaines études récentes montrent qu’on trouve des NIMA à la tête de grandes exploitations sans que l’on sache vraiment quelles sont leurs motivations profondes. S’agit-il d’entrepreneurs ayant un projet de reconversion mûrement réfléchi, souhaitant développer une affaire dans l’agriculture comme le font bon nombre de repreneurs d’entreprise en dehors du monde agricole ? Ou s’agit-il d’entrepreneurs agissant pour le compte de multinationales, de pays, en quête de terres agricoles ou considérant une exploitation agricole comme un placement foncier à rentabiliser ?

Des suspicions légitimes ?

Les NIMA sont une cible de choix pour les cédants et pour un monde agricole en général à la recherche d’un nouveau souffle, mais le nombre de prétendants non issus du monde agricole est encore insuffisant pour compenser tous les départs à la retraite à venir, d’autant que les arrêts d’activité précoces semblent plus importants chez cette population notamment dans des filières à forte pénibilité comme le maraîchage.

Le fait qu’une partie d’entre eux ne soit pas issue du monde agricole brouille également les repères du monde agricole qui n’a pas l’habitude de traiter avec des personnes dont le parcours, le fonctionnement, l’éducation et les réseaux professionnels sont différents. Ces différences génèrent naturellement des questionnements, des doutes voire des inquiétudes.

La prise de contrôle de centaines de milliers d’hectares agricoles en Roumanie, en Italie ou en Espagne par des pays du Moyen-Orient agit également comme un facteur de tension qui exacerbe les craintes. Compte tenu de l’émiettement des fermes en France et de la taille encore modeste des exploitations françaises (70 hectares en moyenne), une prise de contrôle de nos terres par des investisseurs extérieurs est-il envisageable ? Ne risque-t-on pas de dissuader des repreneurs fiables en les stigmatisant parce qu’ils ne viennent pas du monde agricole ?

Les modèles collectifs : un moyen de lever certains freins

Si les NIMA ne suffisent pas à compenser les départs à la retraite d’exploitants et si des doutes subsistent quant aux intentions ou aux capacités de certains repreneurs, comment favoriser un renouvellement des générations qui soit aussi synonyme de souveraineté alimentaire ? Une des réponses est à aller chercher dans l’entrepreneuriat collectif, c’est-à-dire lorsque deux entrepreneurs ou plus s’associent pour partager les risques, lever plus de capitaux et faire jouer les effets de complémentarité.

Le monde agricole connaît très bien ce modèle qui prend des formes diverses dont les plus connues sont les coopératives d’utilisation de matériels (CUMA), nées dans les années 1950, et surtout des groupements agricoles d’exploitation en commun (GAEC), apparus dans les années 1960. Il s’agissait à l’époque d’entreprendre la révolution agricole, laquelle nécessitait d’investir dans de nouveaux équipements. Cela impliquait de se regrouper pour permettre de lever des capitaux.

Aujourd’hui, ces modèles collectifs sont reconnus dans le monde entier et ont été étendus à d’autres projets agricoles. Dans la méthanisation, par exemple, il n’est pas rare de trouver des collectifs de plusieurs dizaines d’agriculteurs qui exploitent des unités de production de biogaz et en partagent les bénéfices.

Les GAEC, qui comptent entre 2 et 10 associés, ainsi que les entreprises agricoles à responsabilité limitée (EARL), qui incluent des modèles collectifs (50 % environ), ont le vent en poupe. Leur nombre est croissant depuis 2005 et il suit la tendance des fermes à s’agrandir. Le statut juridique des entreprises individuelles représentaient presque 70 % des exploitations en 2010. Le chiffre est descendu à près de 55 % en 2023.

Aujourd’hui, près de 25 % des nouveaux agriculteurs s’installent en GAEC et, d’après nos calculs, environ 7 % s’installent en EARL à deux associés ou plus. Un travail de recherche, publié en 2019, montre que plus de 90 % des GAEC sont familiaux, c’est-à-dire associant des pères, mères, enfants, petits-enfants et/ou frères et sœurs. C’est donc un modèle qui perpétue une tradition familiale.

Vers des modèles à gouvernance plus ouverte ?

Outre l’enjeu d’accumulation de capital, ces modèles collectifs s’adaptent bien aux enjeux actuels de l’agriculture : répartition du risque et des tâches, rupture de l’isolement, recherche d’un équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, etc. En effet, les générations d’aujourd’hui souhaitent exercer leur travail comme n’importe quel entrepreneur, en s’investissant dans un travail qui a du sens et qui n’altère pas la vie de famille. En s’organisant avec les autres associés pour répartir les tâches quotidiennes, un agriculteur peut ainsi avoir du temps pour sa famille, mais aussi pour participer aux activités des réseaux agricoles qui sont très importants pour s’informer, expérimenter et monter des projets.

Ils permettent aussi de ne pas totalement rompre avec le modèle familial et même de créer des modèle hybrides composés de personnes issues du monde agricole et de NIMA, ce qui est probablement un atout pour transmettre les savoirs. La recherche citée précédemment montre d’ailleurs que les GAEC non familiaux et mixtes (incluant des membres et des non-membres de la famille) progressent tandis que les GAEC familiaux régressent en nombre, preuve qu’une ouverture du capital en dehors de la famille est en train de s’opérer.

Cela étant, le développement de ce modèle suppose de relever de nombreux défis : la capacité des agriculteurs à s’entendre autour d’un projet commun dans une logique gagnant-gagnant, l’anticipation et la gestion de la sortie d’associés au cours de la vie de l’entreprise, la capacité des acteurs du monde agricole à accompagner les agriculteurs dans leur organisation et leur management et pas seulement dans leurs stratégies financières et fiscales et, enfin, l’incitation à créer de tel collectifs par l’État. Aujourd’hui, un associé de GAEC est reconnu comme un entrepreneur individuel sur le plan fiscal, social et économique. C’est un des avantages reconnus de ce modèle collectif qui le rend attractif et duplicable.

Malgré un manque d’attractivité, l’agriculture française présente encore un intérêt pour de futurs repreneurs d’autant les exploitations grandissent, se modernisent et se diversifient. Elles deviennent ainsi attractives sur le plan économique sans pour autant faire l’objet d’intenses convoitises de la part de fonds souverains ou vautours.

La relève n’est pas encore assurée, mais il ne faudrait pas tuer cette relève dans l’œuf par une agitation excessive et une stigmatisation des entrepreneurs non agricoles. C’est par l’ouverture d’esprit que l’on peut construire cette relève qui peut d’ailleurs passer par des modèles hybrides proches du modèle familial et alignées sur les valeurs mutualistes qui font la force du monde agricole.

The Conversation

Roland Condor a reçu des financements de Cerfrance Seine Normandie, Cerfrance Normandie Ouest, Cerfrance Orne, Communauté Européenne, Crédit Mutuel Normandie, Groupama Centre Manche, Région Normandie, Fondation Sefacil. Ces partenariats n'avaient pas pour objet le financement de recherches portant spécifiquement sur le sujet de cet article.

14.09.2026 à 16:24

Citoyens, experts et décideurs : qui croit encore aux objectifs climatiques de l’UE pour 2030 ?

Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management
Thibault Richard, Chercheur post-doctoral
Thomas Epper, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); IÉSEG School of Management
Uyanga Turmunkh, Associate Professor in Economics, IÉSEG School of Management
Nous avons interrogé plus de 2 600 Européens : tous s’attendent à de réels progrès climatiques, mais peu croient la cible pleinement atteignable.

Texte intégral (2072 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Union européenne vise une réduction d’au moins 55 % des émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990.

  • Mais qui croit vraiment que la cible sera atteinte ? Ni les citoyens, ni les experts, ni même les responsables politiques qui l’ont inscrite dans la loi.

  • Ce décalage en dit long et a des effets très concrets.


Aux yeux de la plupart des Européens, l’objectif climatique fixé pour 2030 dans la loi européenne sur le climat ne sera pas atteint : c’est le constat, sans détour, de notre enquête publiée dans la revue Environmental Research Letters et menée auprès de plus de 2 600 citoyens issus de 12 États membres et de 76 responsables politiques et scientifiques spécialistes du climat.

L’objectif n’a pourtant rien d’anecdotique : réduire les émissions nettes de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici à 2030 par rapport à 1990 est juridiquement contraignant, et se trouve au cœur du paquet « Ajustement à l’objectif 55 » (Fit-for-55) et de la loi européenne sur le climat. Sa faisabilité technique, économique et politique a été abondamment étudiée. Pourtant, un ingrédient reste dans l’ombre : ceux qui doivent soutenir, mettre en œuvre et vivre avec les conséquences de ces politiques y croient-ils vraiment ?

La question n’est pas anodine, car les croyances façonnent les comportements, le soutien aux politiques publiques et, à terme, leur pérennité.

Plutôt que de demander aux répondants s’ils étaient « d’accord » ou « pas d’accord », nous leur avons proposé d’estimer, sous forme de probabilités, l’ampleur de la baisse des émissions qu’ils anticipent pour 2030 : chacun répartissait 100 « chances » entre quatre scénarios, du plus sombre (aucun progrès au-delà du niveau de 2022) au plus ambitieux (la cible de 55 % atteinte ou dépassée).

Un répondant convaincu que rien ne bougera placera ainsi ses 100 chances sur le scénario le plus pessimiste ; un autre, plus incertain, les répartira entre plusieurs scénarios.


À lire aussi : Et si le « backlash écologique » en Europe était une conséquence de l’accord de Paris ?


Des progrès attendus

Premier enseignement : les trois groupes s’accordent sur l’essentiel. Tous anticipent une baisse substantielle des émissions d’ici à 2030, mais aucun ne s’attend à ce que la cible de 55 % soit pleinement atteinte. En moyenne, les citoyens anticipent une réduction de 43 %, les experts de 46 % et les décideurs de 50 %. Autrement dit, même les acteurs les plus optimistes voient l’Union manquer son objectif de cinq points de pourcentage.

Trajectoire des émissions de gaz à effet de serre de l’UE (données historiques et cibles) et croyances des trois groupes sur la réduction attendue en 2030 : 43 % pour les citoyens, 46 % pour les experts, 50 % pour les décideurs, contre une cible officielle d’au moins 55 %. Berger et coll., Environmental Research Letters, 2026, Fourni par l'auteur

Ces chiffres traduisent une crédibilité partielle : l’objectif n’est pas jugé fantaisiste, mais il n’est pas perçu comme pleinement atteignable. Vu sous l’angle du chemin qu’il reste à parcourir, l’écart est plus frappant encore. Les citoyens estiment que l’UE n’accomplira qu’environ 44 % de la distance qui la sépare encore du but de 55 %, contre 60 % selon les experts et 77 % selon les décideurs. Même les mieux informés doutent d’ailleurs d’un plein succès : les experts n’accordent que 14 % de chances à l’atteinte de la cible, les décideurs 29 %.

Mais la différence la plus nette entre les groupes ne tient pas tant au niveau attendu qu’au degré de certitude. Les citoyens ne sont pas seulement un peu plus prudents que les élites : ils sont aussi, et surtout, beaucoup plus incertains. Plus que les experts ou les décideurs, ils hésitent entre les scénarios possibles, répartissant largement leurs chances plutôt que de trancher.

Ce doute diffus est une information en soi. Il révèle une part importante des citoyens encore indécis, ni convaincus ni résignés.

Des élites mal informées sur l’opinion publique

Ces décalages posent une question cruciale : ceux qui conçoivent et défendent les politiques climatiques perçoivent-ils correctement ce que pense la population ? Nous avons donc demandé aux experts et aux décideurs d’estimer, à leur tour, les réponses des citoyens.

S’ils ressentent bien que le public est plus pessimiste qu’eux, ils sous-estiment systématiquement ce pessimisme. Ils imaginent que les citoyens anticipent en moyenne une baisse de 45 %, quand l’estimation observée est de 43 %. Surtout, ils sous-évaluent nettement la proportion de citoyens qui redoutent une quasi-absence de progrès (16 % contre 29 % en réalité).

Ce phénomène est bien connu des psychologues sous le nom de « biais égocentrique » : nous surestimons à quel point les autres partagent nos vues. Chez les élites climatiques, ce biais produit une image de l’opinion trop optimiste et trop confiante. Or, on ne répond pas efficacement à des inquiétudes dont on ne mesure pas l’ampleur.


À lire aussi : Pourquoi la transition écologique est-elle si difficile à gouverner ?


Entre les pays, des perceptions homogènes

On aurait pu s’attendre à de forts contrastes nationaux. Il n’en est rien. Les anticipations sont remarquablement homogènes d’un bout à l’autre de l’Union : partout, les citoyens attendent des progrès réels mais insuffisants, et partout l’incertitude est élevée. La France fait à peine exception, avec une confiance légèrement supérieure. Cette uniformité est frappante : sur la plupart des autres sujets climatiques, les pays européens sont pourtant loin de partager les mêmes vues.

Qu’est-ce qui rend alors un citoyen plus ou moins optimiste ? Étonnamment, ce ne sont pas les caractéristiques attendues – âge, revenu, genre, orientation politique – qui font la différence. Ce qui prédit l’optimisme, c’est bien plutôt la confiance envers le Parlement européen et la préoccupation pour le climat. L’incertitude, elle, est plus marquée chez les plus jeunes et chez les moins diplômés.

Ces croyances peuvent avoir des conséquences concrètes : plus un citoyen est optimiste quant à l’atteinte des objectifs, plus il soutient les politiques du paquet Fit-for-55. Scepticisme et retrait du soutien vont de pair.

Le poids des croyances

Ces résultats dépassent et complètent le simple sondage d’opinion. Les croyances sur l’avenir du climat ne portent pas sur des phénomènes naturels mais sur des décisions politiques, sur leur mise en œuvre et sur les réactions de la société. En ce sens, elles peuvent s’autoréaliser en partie. Un public convaincu qu’un objectif est hors d’atteinte est un public moins enclin à le soutenir, et un objectif moins soutenu devient effectivement plus difficile à tenir.

Le pessimisme des citoyens n’a rien d’irrationnel : il est même lucide. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, les émissions nettes de l’UE ont déjà reculé d’environ 37 % en 2024 par rapport à 1990 (contre 32,5 % en 2022), et les projections à politiques inchangées ne dépassent pas 47 % en 2030, de quoi douter, à juste titre, d’un plein succès. Mais avec les mesures déjà planifiées, elles atteindraient 54 %, à un point de pourcentage de la cible : celle-ci reste donc à portée, pourvu que ces mesures soient effectivement mises en œuvre.

Le véritable enjeu est celui de la communication et de la confiance. Lorsque les responsables sous-estiment le scepticisme du public, ils manquent l’occasion de répondre à ses inquiétudes réelles sur la crédibilité et la faisabilité des politiques et risquent d’alimenter involontairement le doute. L’histoire récente, des gilets jaunes aux résistances contre certaines mesures écologiques, rappelle qu’une politique climatique perçue comme irréaliste ou injuste peut vite perdre son assise sociale.

Alors que l’Union se dote d’un nouvel objectif climatique pour 2040 et vise la neutralité carbone d’ici 2050, l’enseignement est clair. Citoyens, experts et décideurs partagent déjà l’essentiel : la conviction que l’Europe est sur la bonne trajectoire. Il est nécessaire de prendre leurs croyances au sérieux, et de les traiter comme des signaux à la fois de soutien et d’inquiétude. C’est l’une des conditions pour renforcer la crédibilité et la durabilité des engagements climatiques européens, et pour que l’ambition affichée se traduise par des réductions effectives des émissions.

The Conversation

Loïc Berger a bénéficié de financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE) et de l’Initiative d’Excellence de l’Université de Lille (projet R-CDP-24-006-DePERU).

Thibault Richard a bénéficié de financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE).

Thomas F. Epper a bénéficié de financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE) et de l’Initiative d’Excellence de l’Université de Lille (projet R-CDP-24-006-DePERU).

Uyanga Turmunkh a reçu des financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE) et de l’Agence Nationale de la Recherche (subvention ANR-21-CE03-0018, projet ENDURA).

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